Une semaine entre parenthèses - Danièle Hezarifend - E-Book

Une semaine entre parenthèses E-Book

Danièle Hézarifend

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Beschreibung

Jusqu'alors Pauline ne s'est pas attardée à réfléchir à ce qu'est devenue sa vie. Ce vendredi-là, pour une raison anecdotique, elle est submergée par ses interrogations et le besoin d'une remise en question. Impulsivement elle prend la route pour une semaine hors de son quotidien. Les lecteurs du précédent roman de Danièle Hézarifend découvriront au fil de cette "Semaine entre Parenthèses" une facette inattendue de la journaliste et heureuse mère de famille d' "Au-delà des Apparences"...

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Seitenzahl: 154

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Après la priorité accordée à une vie familiale et professionnelle bien remplies, le rêve d’écriture de Danièle Hézarifend s’est concrétisé dans la rédaction de romans, de nouvelles et de contes.

Lauréate du prix de la Nouvelle de la ville de Yutz en 1994, elle a rédigé les Contes du Château de Malbrouck sur la trame et les illustrations de Claire Pelosato en 2003 et 2004. Par ailleurs, elle a participé à des ouvrages collectifs dans un cadre associatif littéraire.

Son premier roman Au-delà des apparences est paru en 2023.

Danièle Hézarifend réside à Metz.

Sommaire

Chapitre I

VENDREDI

Philippe,

SAMEDI

DIMANCHE

LUNDI

MARDI

MERCREDI

JEUDI

CHEZ MARRAINE MARGOT

VENDREDI

I

Bientôt l’embranchement vers le Saint-Quentin… Changement de vitesse rageur, crissement d’embrayage.

Je serre les dents et ne parviens pas à contrôler ma respiration. J’ai la sensation d’émerger d’une prouesse sportive au-dessus de mes forces. C’est ridicule.

Dans ma tête se percute le tohu-bohu de la circulation tandis que me meurtrit le souvenir du sourire résigné de Bénédicte. Elle n’a pas quitté des yeux l’escalier d’où son papa aurait dû surgir. Le quai terne et encombré aurait alors pris des allures de décor cinématographique dont elle aurait été l’héroïne. Elle se serait jetée dans ses bras pour un dernier câlin plein de ce réconfort qui l’aurait rassurée.

N’as-tu pas compris que du haut de ses treize ans, elle vit ce départ avec plus d’inquiétude que d’excitation ? Bien sûr que nous avons eu raison de le décider afin de la familiariser avec l’anglais. Il n’empêche que de son côté c’est la crainte de sa maladresse dans cette langue qui domine. Scrupules de maman-poule me rétorqueras-tu. Il n’empêche que ton petit bouchon comptait sur toi.

- Embrasse papa pour moi !

Sur un grand signe de la main, elle a quitté la porte et rejoint le groupe tandis que le train s’ébranlait. J’ai dévalé l’escalier, poursuivie par le grincement des wagons.

C’est idiot, je te le concède. Alors que tristesse et abattement me gagnent, je sais que notre fille se joindra à l’excitation générale avant la fin du voyage et tournera la page. J’accuse le coup alors que je devrais être rôdée. Tu n’as probablement pas pu te soustraire à un impératif de dernière minute. La position hiérarchique à laquelle tu as accédé ne te permet ni d’abréger une séance de travail, ni de refuser une analyse urgente. A-t-on déjà vu un cadre supérieur faire état de scrupules familiaux ?

- Excusez-moi, Monsieur le Président, ma fille m’attend. Je l’accompagne à la gare pour son départ à l’étranger.

Inenvisageable. Et pourtant imaginons à son tour le Président Frémont s’autorisant à dire :

- Nous abrègerons la réunion. J’ai promis à mon fils de l’accompagner à la publication des résultats du bac.

Ou la secrétaire de direction, celle qui part après vous à des heures invraisemblables, osant annoncer :

- Mes jumeaux sont fiévreux, il faudrait que je quitte le bureau à dix-huit heures.

Des pavés dans la mare, autant dire la révolution !

Face à l’argumentaire de la politique de groupe, de l’obligatoire participation à un brainstorming commercial éminemment important, je devrais m’incliner comme je le fais constamment.

Il m’a semblé normal et, si je veux être honnête gratifiant, de relever le challenge de la conjugaison de nos vies professionnelles respectives avec une maisonnée de cinq enfants. Plus les tâches qui m’incombaient se multipliaient et plus je me suis ingéniée à les honorer.

Hier soir, quand tu m’as annoncé qu’il fallait annuler nos deux semaines en Grèce, tu n’as pas hésité. Tu comptais sur ma compréhension. Une étude à traiter d’urgence, le délai imposé par la Direction Générale, il n’y avait pas le choix. Je suis restée sans voix et n’ai pas fait de commentaire. Tu as pu croire que je m’inclinais. Ce matin, seule devant ma tasse de café, j’ai vraiment réalisé que mon sens des responsabilités s’était volatilisé.

Les contraintes de planning, je connais. J’ai moi aussi un patron à satisfaire, des dates de congé arrêtées et les journées avec des enfants ne sont pas ce que l’on peut qualifier de long fleuve tranquille. J’avais besoin de m’accorder un interlude d’insouciance en amoureux, de me gorger de soleil, de senteurs, de découvertes.

Madame l’épouse de ton Président me susurrerait de m’endurcir. Une véritable énigme que cette mondaine apprêtée, bouche soulignée de rouge flamboyant, chignon laqué et mains alourdies de bijoux ! Elle fait crédit en toute circonstance au discours de réussite de l’Entreprise, prône la nécessité du dévouement à sa cause et du soutien de ses caps. A-t-il existé dans le passé une lycéenne gaie et spontanée, une étudiante curieuse et pleine de rêves qu’un mariage aurait muselée en cette femme stéréotypée ?

Nous n’avions pas fait le choix de cette vie-là, nous nous en moquions et souhaitions y échapper. Insidieusement, nous avons peu à peu pactisé avec les paramètres incontournables du parcours professionnel qui s’est offert à toi. Où est l’époque où nous imaginions le monde en riant ? As-tu fait une croix, Philippe sur cette gaité à laquelle nous tenions tant ? A quoi rime de se plier à un scénario changeant inopinément pour des motivations subites, quitte à laisser par la suite choir le sujet ?

Où mon mari puise-t-il l’énergie de s’investir à chaque fois dans la mission que lui assigne sa hiérarchie ? J’ai conscience de la démesure de ma réaction. Cela ne me ressemble pas. Peut-être suis-je trop fatiguée pour remplir le rôle qui est censé me revenir ? Prendre du recul est devenu nécessaire. C’est pour cela que je misais tellement sur ces vacances.

Avec la force de l’habitude, j’ai suivi mon itinéraire. Les casernes montent la garde au bas du Saint-Quentin pour baliser ma route, et je distingue la maison. Elle retient mon regard avec sa façade blanche et sa toiture de tuiles rouges, ponctuée par l’accent circonflexe de l’avancée des combles. Je n’ai plus qu’à m’engager sur la route du Fort et enchaîner les trois premiers virages de la montée.

Il va me falloir rapidement changer de tenue pour me mettre au diapason du cocktail offert à l’Arsenal. Revêtir l’ensemble blanc à motifs marine, chausser les escarpins assortis, nouer mes cheveux, me redonner contenance d’une touche de blush et d’un trait de rouge à lèvres. Enfourner le gratin de courgettes préparé ce matin, en programmer la cuisson pour une heure de dîner tardive… M’envelopper d’une vaporisation de Shalimar pour me rafistoler le moral.

Je l’imagine rentrant en trombe l’oeil rivé à sa montre. Ce ne sera évidemment pas judicieux d’aborder le sujet. Je ne m’y hasarderais pas. Ce serait menacer la disponibilité d’esprit dont il va avoir besoin pour influencer les décideurs présents. Néanmoins, échanger sur la place faite à la sphère publique à côté de celle réservée à la famille s’avère indispensable. Même s’il semble désormais difficile de le mettre en pratique et justement à cause de cela. Il y a belle lurette qu’ils n’ont plus discuté des enjeux et que la gestion de la sphère privée m’incombe en toute exclusivité.

*

Contre toute attente, elle vire à gauche et traverse Moulins-Lès-Metz. Peu de circulation en cette fin d’après-midi de juillet, les feux sont au vert, elle suit cette trajectoire en automate. A-t-elle vraiment décidé cet évitement ? Bien qu’agir aussi déraisonnablement ne cadre guère avec son tempérament, une aspiration grandissante à faire le point balaye tout.

Rozérieulles puis la montée entre les bois. La fraîcheur pénètre par la vitre baissée et l’aide à s’apaiser. A hauteur de Gravelotte, un parking lui permet une halte. Elle est sonnée. Il s’agit de recouvrer un peu de sang froid pour décider de la suite. Elle pourrait encore tout modifier et arriver à l’heure au cocktail en zappant le crochet par leur domicile. Après tout, sa robe a du chic et son sac contient l’utile étui de rouge à lèvres… Un signal sonore discret lui notifie un texto. Elle s’aperçoit alors qu’elle en a reçu plusieurs. Un clic sur l’identification de Bénédicte lui confirme que son groupe a l’air cool, un second sur celle de Diane affiche une photo d’elle avec Rémi qu’elle a retrouvé pour un week-end à New-York. Il y a trois jours, Joséphine avait confirmé son atterrissage à Dublin et répété qu’elle n’allait pas passer son séjour à tenir ses parents au courant de tout et n’importe quoi. Quant à Benjamin, il tire des bords sur le voilier de son oncle en Méditerranée, pas de wifi.

Elle ouvre enfin le message laissé par Philippe.

- Chérie, je suis à la bourre. Je te retrouve dans le hall de l’Arsenal. A tout de suite ! Sa voix grave la chamboule et la sienne manque d’assurance quand elle s’enregistre.

- Philippe, je ne te rejoindrai pas ce soir. Tu n’auras qu’à invoquer une soi-disant obligation de conduire Bénédicte à Calais. Notre benjamine t’a attendu en vain. Je ne sais pas si tu comprendras et cela m’effraie. Mais j’aspire à me retrouver seule. Je suis fatiguée, à fleur de peau et je n’arrive pas à me ressaisir. Je ressens l’urgence de me soustraire à toute obligation.

Elle se tait puis conclue dans un souffle : « Je t’aime ».

*

Quand Pauline redémarre, elle se sent moins tendue. Elle a pris sa décision, elle en a fait part au principal intéressé. En ce qui concerne les enfants, il n’y a pas lieu de les informer de quoi que ce soit. Sur le plateau, son regard glisse sur les champs qui ondulent, rebondit sur la route qui dévide son ruban gris bleu. Pas de but à atteindre, il faudrait juste aboutir quelque part pour la nuit. L’odeur des céréales chauffées par le soleil envahit la voiture. Les tiges fléchissent sous le poids des épis lourds de leur maturité. Par touches les vagues dorées sont fendues par un joli ressac vert de jeunes maïs. Le calme environnant l’apaise et la route l’entraîne.

VENDREDI

Encore surréaliste et fou un instant auparavant, le ciel estompe comme à regret ses hallucinants tons heurtés. La lune, timide doublure nocturne du flamboyant soleil couchant, s’arrondit déjà, prête à distiller sa troublante lumière laiteuse.

Depuis près de deux heures la Smart verte a franchi aussi goulûment que possible les kilomètres en réponse aux pieds nerveux de sa conductrice. Une conduite qualifiée par ses proches de sportive en donne des hoquets à son véhicule… Les muscles font cause commune avec le moteur et la pression sur la pédale de l’accélérateur se relâche. Il s’avère urgent de se reconnecter à ce qui l’entoure.

Une borne affiche dix kilomètres jusqu’à Epernay. Alentour, les champs fraîchement fauchés entament des parties de dames avec leurs gros pions de foin parsemés ici et là. A l’horizon se profilent des collines striées de vignes qui se préparent à y introduire leur partition.

Ses réflexions personnelles n’ont cessé de malmener Pauline. Elle ne se reconnaît pas dans sa réaction actuelle. Tout chambouler n’entre pas dans son objectif, pas plus que cela n’y a figuré dans le passé. Elle a agi comme le joueur qui torpille une partie sur un geste d’humeur en renversant l’échiquier. Il va falloir que son mari et elle se repositionnent, face à face ou côte à côte. Les années les ont changés, les ont fait évoluer. Vouloir que son compagnon soit comme avant relève d’une utopie. Ne pas se perdre, cheminer ensemble, cela implique de construire constamment une dualité amoureuse en l’adaptant.

Le jour décline, une étape s’impose avant la nuit. Interrompant son monologue intérieur, elle remarque un panneau fiché dans le bas-côté qui signale un Relais château à la sortie d’Epernay. Tant qu’à déconnecter et bien que déraisonnable à souhait, l’opportunité de tordre le cou à ses scrupules l’emporte. Elle s’engage sur la départementale indiquée.

Des collines de bois et de prairies exhalent des senteurs champêtres en préliminaire à son arrivée à destination. Des potiches abondamment fleuries sont juchées sur les piliers qui encadrent le portail de la fameuse Briqueterie. Une allée bordée de buis mène à des bâtiments immaculés et se termine en cercle autour d’un massif de rosiers. La petite cylindrée couleur salade ne s’en laisse pas conter, accomplit son tour de parade et se gare sur le parking proche du bâtiment principal. Pauline croise les doigts pour qu’il reste une chambre, saisit son sac fourre-tout, mais stoppe son élan pour s’imprégner du lieu.

L’hôtel a fière allure, chapeauté d’une haute toiture pentue couleur brique, avec une avancée centrale et des lucarnes. Quelques rires assourdis parviennent d’un salon extérieur, sur le côté gauche du bâtiment. De confortables fauteuils d’osier y créent des coins propices aux apartés, sous la lumière discrète d’un éclairage au ras du sol. A son approche, une forme s’anime sur la dernière marche du perron puis se redresse vivement, bondissant à l’encontre d’une si tardive visiteuse. Un brin crispée, Pauline se rassérène en constatant que le colley a mis un frein à sa course en se rapprochant d’elle. Prudente, elle le salue de la voix mais évite de le caresser. Cela semble convenir au chien qui l’escorte sans même aboyer.

Elle pénètre dans le vestibule où la lueur d’un flambeau fait émerger de la pénombre un sourire mélancolique dans un visage sombre. Une statue de jeune esclave noir enturbanné d’or, la taille bien prise dans une large ceinture vive enroulée au-dessus d’un pantalon blanc bouffant, monte une garde vigilante au pied d’un escalier. Un délicat parfum provient d’un bouquet de roses anciennes posé sur un guéridon. Le grand miroir qui le surplombe lui renvoie le reflet d’une silhouette mince, d’un visage bien pâle aux traits tirés. S’il lui arrive d’être déroutée par son image, elle n’en conçoit aucune amertume. La vie a suivi son cours. C’est dans ses filles qu’elle trouve une continuité à sa féminité. Ce qui lui importe est d’être en accord avec l’espace-temps du monde où elle se retrouve avec Philippe.

- Bienvenue à la Briqueterie, madame, puis-je vous aider ?

- Bonsoir, vous devez vous douter que je l’espère. Auriez-vous une chambre pour cette nuit ?

- L’hôtel était complet, mais des clients viennent d’annuler leur réservation des deux prochains jours. Si cela vous agrée…

- C’est une aubaine ! Disons que je resterai jusqu’à dimanche dans ce cas.

- Ce sera la chambre Bouton d’or, troisième porte à droite de l’escalier indique la réceptionniste en remettant à Pauline une clef électronique.

« Quand je raconterai cela aux enfants » pense-t-elle, accoudée à la fenêtre d’une jolie pièce tapissée de lin jaune paille… Une moue fait suite à sa référence au club des cinq. Le ferat-elle ? Rien n’est moins sûr. Si elle avance en mode amour, tendresse et confiance avec ses enfants, ils n’ont pas à servir de déversoir à ses états d’âme. Ce soir, c’est parce qu’elle est assurée qu’aucun d’eux ne l’attend qu’elle a osé agir aussi impulsivement. Elle n’a pas pris la route en mère de famille, en collaboratrice du Journal, même pas en épouse. C’est en face à face avec elle-même que le moment est venu de se positionner. Elle, Pauline.

A-t-elle jamais imaginé de se définir en dehors d’eux ? Bien sûr que non. Elle a toujours pris ses décisions en fonction des paramètres familiaux. L’idée que cela puisse exclure les siens propres ne l’avait jamais effleurée. Alors pourquoi s’insurger contre l’attitude de son mari particulièrement aujourd’hui ?

Où passe-t-il sa soirée ? A-t-il prolongé sa présence à l’Arsenal, faisant bonne figure dans le scénario de sa Compagnie. Lors de ces réceptions, chacun s’ingénie à endosser le rôle qu’on lui a attribué, en perpétue des duplications toutes faites dans le but d’entretenir l’adhésion des donneurs d’ordre potentiels. A l’oreille des non-initiés tenus poliment en retrait, ces agissements paraissent tellement artificiels !

- Me permettez-vous, chère madame, de vous retirer un instant votre époux ?

Et quelques pas plus loin cet interlocuteur aura glissé en aparté à l’oreille de ce dernier :

- Avez-vous étudié le dossier que je vous ai fait parvenir cet après-midi par votre secrétaire ? Schwartz m’a rappelé ce soir. Il sortait d’un rendez-vous avec Dubois et m’a donné des informations complémentaires. Nous pourrions les utiliser à notre avantage. Je voulais vous en toucher un mot.

De l’excitation dans la voix, le quidam développe les grandes lignes de son plan et baisse encore le ton pour conclure :

- Croyez-moi j’ai l’expérience, la manipulation ça me connaît, nous allons les piéger !

Jamais de conditionnel dans le langage des affaires, ses acteurs y croient ferme d’emblée.

Pauline se demande parfois si parmi les compagnes élégantes et discrètes qui papotent entre elles, aucune ne se hasarde à de l’espionnage industriel. Ce serait un jeu d’enfant, entre coupes de champagne et mignardises, de capter des renseignements à monnayer à la concurrence !

Philippe prônait l’indépendance d’esprit et elle admirait sa droiture intellectuelle, l’humanisme qui transparaissait dans tout son comportement. Celui qui passe en trombe dans leur quotidien depuis bientôt trois ans lui correspond de moins en moins. Se sent-il obligé, à son échelon, de rentrer dans le jeu des embrouilles du carriérisme ?

- Bon appétit et bonne nuit madame, lui souhaite une femme de chambre dont les pas menus donnent à son service un côté dansant.

La voyageuse s’attable devant l’assiette de carpaccio et les fruits, sous une gravure du Journal des Demoiselles, dernière mode de Paris. La mode d’il y a plus d’un siècle, cela va sans dire. L’incommodité de ces atours empesés la laisse perplexe. Comment profiter d’un après-midi de promenade dans une telle toilette ? Au dos d’une jupe presque droite arrivant aux chevilles, une sorte de pouf retenu par un gros noeud au bas des reins surmonte une cascade de volants tandis qu’un corsage ajusté dissimule une poitrine corsetée. Quelle époque !

Les femmes du vingt et unième siècle sont à des lieues de ces préoccupations et sa tenue d’aujourd’hui qui optait pour un décontracté chic fera encore bonne figure demain. Quant à un nécessaire de toilette, elle a fort heureusement gardé la manie de se déplacer partout avec ce que son mari appelle son sac de survie : mini-trousse avec échantillons de produits de soins et de maquillage permettant d’improviser un passage sans transition d’une journée de bureau à une sortie. Un bouquin, un bloc et bien entendu son ordi portable.

Requinquée par sa collation, elle repousse le plateau et extrait l’indispensable outil. Alors qu’elle s’apprête à pianoter sur les touches, un vertigineux kaléidoscope de souvenirs partagés défile.

En quelque sorte, c’est comme si Philippe avait de tout temps été inscrit dans son histoire. Un beau jour il avait été là. Copain de collège de ses cousins, il avait partagé des séjours chez leurs grands-parents,