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Les multiples échecs à répondre au dérèglement climatique, au pillage des ressources naturelles et à la montée des inégalités mettent l’humanité en péril. Si rien ne change dans les prochaines années, un effondrement de notre civilisation thermo-industrielle semble inéluctable.
Ce constat de plus en plus partagé exige de résister afin de rompre avec les politiques inégalitaires et de domination ayant conduit à cette situation, mais aussi de reconquérir les idées et de faire des propositions.
Pour cela, nous devons construire un imaginaire démocratique capable de proposer des récits désirables autour de politiques locales, nationales et mondiales.
Les réponses aux urgences écologiques, sociales et démocratiques ne peuvent être envisagées séparément, mais en interaction les unes avec les autres. C’est l’objet de ce nouveau Manifeste.
En prenant pour boussole l’urgence écologique et un autre rapport au vivant, nous proposons de fonder l’organisation des sociétés humaines sur de nouveaux piliers : une planète en commun ; l’accès inconditionnel aux droits et biens fondamentaux ; le féminisme ; le développement des communs ; la libre circulation et installation des personnes ; un nouveau rapport à l’économie et au temps ; la souveraineté alimentaire et le développement de nouveaux espaces de démocratie. Ce sont les principaux chapitres de ce nouveau Manifeste.
À PROPOS DES AUTEURS
Le Mouvement Utopia est une association citoyenne agréée Jeunesse et Éducation populaire qui participe à l’élaboration de projets de sociétés solidaires, écologiquement soutenables et conviviales afin de contribuer à construire un monde habitable et une société du Buen Vivir. Utopia agit également comme un trait d’union, une passerelle, entre les acteurs de la société civile, du monde politique et institutionnel ainsi que du monde intellectuel et culturel.
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Seitenzahl: 222
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Les Éditions Utopia
61, boulevard Mortier – 75020 Paris
www.editions-utopia.org
www.mouvementutopia.org
Diffusion : CED
Distribution : DOD&Cie/Daudin
© Les Éditions Utopia, juin 2023
Préface d’Edgar Morin
Courte présentation d’Utopia
Préambule. Pourquoi un nouveau Manifeste ?
Première partie: les fondamentaux d’Utopia
Introduction
Déconstruire les principales aliénations
La croissance
La consommation
La centralité de la valeur travail
Le « progrès » technologique
Le socle de réflexion pour un nouveau récit
La matrice écologique
À propos d’anthropocentrisme
Les communs comme nouvelle voie
Deuxième partie: les sept piliers d’un espace politique mondial
Introduction
Premier pilier : une planète en commun
Le climat
L’énergie et les ressources naturelles
La biodiversité
Les pollutions
Deuxième pilier : un accès universel aux droits fondamentaux
Gratuité et revenu universel
Accès minimum gratuit à l’eau, à l’énergie, aux transports et aux télécommunications
Vers la gratuité des transports collectifs de proximité
Le droit au logement
Le « droit » à la santé
Le droit à l’éducation
Le droit à la culture
Le droit au respect de la vie privée
Le droit à des médias indépendants respectueux de l’individu
Troisième pilier : la souveraineté alimentaire
L’agriculture
L’alimentation
Élevage, pêche et cause animale
Quatrième pilier : les migrations, vers la liberté de circulation et d’installation
Changer les imaginaires sur les migrations
Proposer une politique alternative sur les migrations
Cinquième pilier : le féminisme
L’actualité et la transversalité du féminisme
Déconstruire la domination masculine et la tyrannie du genre
Féminiser la politique
Politiser le care
Féminiser la vie économique
Sixième pilier : le développement de nouveaux espaces de démocratie
Pour une refondation démocratique
Pour une démocratie du Buen Vivir
Le municipalisme
Pour une culture de la paix
Septième pilier : l’économie de l’émancipation
La faillite du système économique actuel
Pour un autre système économique
Le piège de la dette
La monnaie
Pour une fiscalité internationale
Repenser notre rapport au temps
Conclusion. Comment y allons-nous ?
Postface par André Gorz
La sortie du capitalisme a déjà commencé
Annexes
Qu’est que le Mouvement Utopia ?
Charte d’indépendance par rapport aux partis politiques
Charte comportementale
L’allocation d’autonomie jeunes 18/25 ans
L’assiette Afterres 2050 (Solagro)
La taxation unitaire pour lutter contre l’évasion fiscale des multinationales
Notes
Livres des Éditions Utopia
Il y a quelques années déjà, lors de l’Université d’été de mes amis d’Utopia, j’avais lancé un appel à la convergence de toutes les organisations de la société civile, pour « changer de voie, changer de vie ». Cet appel me semble aujourd’hui plus que jamais d’actualité.
En effet, nous sommes innombrables mais dispersés à supporter de plus en plus difficilement l’hégémonie du profit, de l’argent, du calcul (statistiques, croissance, PIB, sondages) qui ignorent nos vrais besoins ainsi que nos légitimes aspirations à une vie à la fois autonome et communautaire.
Nous sommes innombrables mais séparés et compartimentés à souhaiter que la trinité Liberté, Égalité, Fraternité devienne notre norme de vie personnelle et sociale et non le masque à la croissance des servitudes, des inégalités, des égoïsmes.
Au cours des dernières décennies, avec le déchaînement de l’économie libérale mondialisée, le profit s’est déchaîné au détriment des solidarités et des convivialités, les conquêtes sociales ont été en partie annulées, la vie urbaine s’est dégradée, les produits ont perdu leurs qualités (obsolescence programmée, voire vices cachés), les aliments ont perdu de leurs vertus, saveurs et goûts.
Certes, il existe de très nombreuses oasis de vie aimante, familiale, fraternelle, amicale, solidaire, ludique qui témoignent de la résistance du vouloir bien vivre. La civilisation de l’intérêt et du calcul ne pourra jamais les résorber. Mais ces oasis sont dispersées et s’ignorent les unes les autres. Elles se développent pourtant et leur conjonction ébauche le visage d’une autre civilisation possible.
La conscience écologique, née de la science du même nom, nous indique non seulement la nécessité de développer les sources d’énergie propres et d’éliminer progressivement les autres, y compris le si dangereux nucléaire, mais aussi de vouer une part plus importante de l’économie à la salubrité des villes polluées, à la salubrité de l’agriculture, donc à faire régresser agriculture et élevage industrialisés de plus en plus malsains, au profit de l’agriculture fermière et de l’agroécologie.
Une formidable relance de l’économie faite dans ce sens, stimulée par les développements de l’économie sociale et solidaire, permettrait une très importante résorption du chômage comme une importante réduction de la précarité du travail. Une réforme des conditions du travail serait nécessaire au nom même de cette rentabilité qui aujourd’hui produit mécanisation des comportements, voire robotisation, burn-out, chômage.
En réalité la rentabilité peut être obtenue, non par la robotisation des comportements mais par le plein-emploi de la personnalité et de la responsabilité des salariés. La réforme de l’État peut être obtenue, non par la réduction ou augmentation des effectifs, mais par la dé-bureaucratisation, c’est-à-dire communication entre les compartiments, initiatives, et rétroactions constantes entre les niveaux de direction et ceux d’exécution. La réforme de la consommation serait capitale. Elle permettrait une sélection éclairée des produits selon leurs vertus réelles et non les vertus imaginaires des publicités (notamment pour la beauté, l’hygiène, la séduction, le standing), ce qui opérerait la régression des intoxications consuméristes (dont l’intoxication automobile).
Le goût, la saveur, l’esthétique guideraient la consommation, laquelle en se développant, ferait régresser l’agriculture industrialisée, la consommation insipide et malsaine, et par là la domination du profit. Le développement des circuits courts, notamment pour l’alimentation, via marchés, AMAP, Internet, favorisera nos santés en même temps que la régression de l’hégémonie des grandes surfaces, de la conserve non artisanale, du surgelé. Par ailleurs, la standardisation industrielle a créé en réaction un besoin d’artisanat.
La résistance aux produits à obsolescence programmée (automobiles, réfrigérateurs, ordinateurs, téléphones portables, bas, chaussettes, etc.) favoriserait un néo-artisanat. Parallèlement l’encouragement aux commerces de proximité humaniserait considérablement nos villes. Tout cela provoquerait du même coup une régression de cette formidable force techno-économique qui pousse à l’anonymat, à l’absence de relations cordiales avec autrui, souvent dans un même immeuble. Ainsi les consommateurs, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens, ont acquis un pouvoir qui faute de reliance collective, leur est invisible, mais qui pourrait une fois éclairé et éclairant, déterminer une nouvelle orientation non seulement de l’économie (industrie, agriculture, distribution) mais de nos vies de plus en plus conviviales.
Une nouvelle civilisation tendrait à restaurer des solidarités locales ou instaurer de nouvelles solidarités (comme la création de maisons de la solidarité dans les petites villes et les quartiers de grande ville). Elle stimulerait la convivialité, besoin humain premier qu’inhibe la vie rationalisée, chronométrée, vouée à l’efficacité. Nous pouvons retrouver de façon nouvelle les vertus du bien vivre par les voies d’une réforme existentielle. Nous devons reconquérir un temps à nos rythmes propres, et n’obéissant plus que partiellement à la pression chronométrique. Nous pourrons alterner les périodes de vitesse (qui ont des vertus enivrantes) et les périodes de lenteur (qui ont des vertus sérénisantes). La multiplication actuelle des festivités et festivals nous indique clairement nos aspirations à une vie poétisée par la fête et par la communion dans les arts, théâtre, cinéma, danse. Les maisons de la culture devront trouver une vie nouvelle.
Nos besoins personnels ne sont pas seulement concrètement liés à notre sphère de vie. Par les informations de presse, radio, télévision, nous tenons, parfois inconsciemment, à participer au monde. Ce qui devrait accéder à la conscience c’est notre appartenance à l’humanité, aujourd’hui interdépendante. Nous croyons comme Montaigne le disait au xvie siècle que « tout homme est mon compatriote » et que l’humanisme se déploie comme respect de tout être humain.
Nos patries dans leur singularité font partie de la communauté humaine. Notre individualité dans sa singularité fait partie de la communauté humaine. Les problèmes et périls vitaux apportés par la mondialisation lient désormais tous les êtres humains dans une communauté de destin. Nous devons reconnaître notre matrie terrienne (qui a fait de nous des enfants de la terre) notre patrie terrestre (qui intègre nos diverses patries) notre citoyenneté terrienne (qui reconnaît notre responsabilité dans le destin terrestre). Chacun d’entre nous est un moment, une particule dans une gigantesque et incroyable aventure, issue d’homo sapiens-demens, notre semblable dès la préhistoire, qui s’est poursuivie dans la naissance, la grandeur la chute des empires et civilisations et qui est emportée dans un devenir où tout ce qui semblait impossible est devenu possible dans le pire comme dans le meilleur. Aussi un humanisme approfondi et régénéré est-il nécessaire à notre volonté de réhumaniser et régénérer nos pays, nos continents, notre planète.
La mondialisation avec ses chances et surtout ses périls a créé une communauté de destin pour tous les humains. Nous devons tous affronter la dégradation écologique, la multiplication des armes de destruction massive, l’hégémonie de la finance sur nos États et nos destins, la montée des fanatismes aveugles. Paradoxalement c’est au moment où l’on devrait prendre conscience solidairement de la communauté de destin de tous les terriens que sous l’effet de la crise planétaire et des angoisses qu’elle suscite, partout on se réfugie dans les particularismes ethniques, nationaux, religieux.
J’appelle chacun à la prise de conscience nécessaire, et aspirons à sa généralisation pour que soient traités les grands problèmes à l’échelle de la planète.
Le Manifeste Utopia contribue à sa mesure à tracer le récit de cette nouvelle citoyenneté.
Je vous souhaite bonne lecture,
Edgar Morin, mai 2023
Le Mouvement Utopia1 est une association citoyenne agréée Jeunesse et Éducation Populaire qui vise à élaborer un projet de société solidaire et convivial, écologiquement soutenable, dont l’objectif est le « Buen Vivir2 ». L’association a également pour objet d’agir comme un trait d’union, une passerelle, entre les acteurs de la société civile, du monde politique et institutionnel, du monde intellectuel, artistique et culturel.
Le réseau du Mouvement Utopia a été constitué depuis des années pour partager les expériences, s’enrichir mutuellement et inventer d’autres futurs possibles. L’élaboration du « Buen Vivir » implique un engagement fort pour une écologie solidaire. En ce sens, les publications des Éditions Utopia sont le reflet de ces nouveaux regards, de ces nouvelles humanités.
Utopia monde : le Mouvement Utopia, partenaire de la Commission nationale française pour l’UNESCO, est également une ONG avec une base sociale à l’international dans sept pays qui agissent chacun avec son histoire, sa culture et ses priorités : au Burkina Faso, en Haïti, à Madagascar, en Mauritanie, en République démocratique du Congo, en Roumanie, en Tunisie. Les 380 membres d’Utopia en Haïti constituent par exemple un mouvement de paysans et promeuvent à la fois une souveraineté alimentaire mais également un accès à l’éducation pour toutes et tous.
Par ailleurs, le mouvement a fondé l’Organisation pour une Citoyenneté Universelle, l’OCU (aux côtés d’Emmaüs International, du CCFD, de France Liberté) en faveur d’un rapprochement des initiatives de la société civile européenne et des villes et villages européens pour construire un autre regard sur les migrations et mettre en œuvre d’autres politiques d’accueil. Enfin, le Mouvement Utopia échange avec plusieurs gouvernements pour défendre la mise en place de grands projets comme le passeport de citoyenneté universelle ou un nouveau statut pour les réfugiés climatiques.
Les Éditions Utopia3, créées en 2010, ont pour vocation d’éditer des analyses et des propositions issues de collectifs, mouvements ou associations proches des réflexions d’Utopia, ainsi que celles du Mouvement Utopia à travers la collection Controverses.
Les livres de cette collection, aboutissement d’un processus démocratique d’écriture des membres du Mouvement Utopia, ont une vocation pédagogique et militante. L’approche éditoriale est la déconstruction des idées reçues puis l’élaboration de propositions de principales mesures ou orientations alternatives.
Une fois le thème proposé et approuvé, un petit groupe de rédacteurs soumet le plan et le texte produit aux adhérents d’Utopia, qui peuvent en débattre et l’amender. Chaque membre peut ainsi s’approprier et enrichir le sujet. Au terme de ce processus, le livre est prêt à être publié. Deux ans sont en général nécessaires pour sa rédaction.
La ligne éditoriale des Éditions Utopia est profondément ancrée dans l’écologie politique et l’altermondialisme. La maison d’édition a publié à ce jour une cinquantaine d’ouvrages. Ils sont également disponibles en version numérique.
La librairie Utopia4 : ouverte fin 2021, située au cœur du 5e arrondissement parisien, cette librairie est spécialisée sur les questions écologiques au sens large. Elle est également un espace partagé, un lieu de débats, de rencontres, de présentation d’auteurs et de livres, d’exposition d’artistes engagés, d’associations étudiantes, etc. En résumé, un « bouillon de culture écologique ».
Depuis 2008, date de publication du premier Manifeste Utopia, la réalité du dérèglement climatique et de l’extinction des espèces constitutives du vivant ne fait que confirmer la nécessité de remettre en question à la fois les politiques inégalitaires et de domination ayant conduit à cette situation, mais également celles à l’origine des mutations historiques irréversibles qui sont en cours. Pour la première fois dans l’histoire des civilisations, la politique a désormais pour mission moins de transformer le monde que de le sauver.
La lourde crise sanitaire mondiale du Coronavirus a dévoilé encore plus les dangers de la captation du vivant, de la mondialisation néolibérale, de la fragilité de nos sociétés technologiques, ainsi que l’insoutenabilité des inégalités. Par ailleurs, les guerres d’expansion territoriale et/ou liées aux ressources naturelles et à l’énergie frappent et rendent impuissantes les instances actuelles de régulations internationales. Plus que jamais, nous les humains, devons prendre conscience que nous sommes dans une relation d’interdépendance non seulement entre nous, mais aussi entre les territoires et plus largement avec l’ensemble du vivant.
L’effondrement prévisible de pans entiers de notre société thermo-industrielle demande d’accélérer les transformations dont nos sociétés ont besoin, au Nord comme au Sud. Les réponses à ces urgences écologiques, sociales et démocratiques ne peuvent être envisagées séparément, mais en interaction les unes avec les autres. C’est l’objet principal de ce nouveau Manifeste.
Le processus de réflexions et de rédactions collectives, engagé par le Mouvement Utopia depuis 2008 sur les thématiques les plus variées, a permis de poursuivre cette actualisation dont le présent Manifeste se propose de faire la synthèse, tout en ouvrant le champ aux autres réflexions en cours. De format légèrement plus court que l’édition précédente, au-delà d’un état des lieux de notre planète et de nos sociétés, il se propose d’être un support au récit à construire en commun pour aller vers des sociétés du Buen Vivir.
Le xxie siècle hérite d’un patrimoine paradoxal. Le monde n’a jamais été aussi riche en biens matériels et en connaissances, mais pourtant la pauvreté frappe sur tous les continents, y compris dans les pays dits développés, et notre civilisation montre des signes d’effondrement. Les inégalités, sources principales de violences, se creusent. Les biens communs de l’humanité sont menacés par leur appropriation au profit de quelques-uns. Le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre, les pollutions nous envahissent, les ressources terrestres se raréfient et font l’objet de conflits, le nucléaire menace.
Face à cette situation, il faut désormais bouleverser notre représentation du monde : cesser de considérer la planète comme une juxtaposition de nations entretenant des rapports de force commerciaux ou militaires liés à leurs ressources et leurs puissances respectives. Il est impératif de construire de nouveaux espaces politiques aux échelles multiples, assumant leurs différences et leurs identités culturelles propres et formant les communautés d’échange et de partage constitutives de la « société monde », riche de toutes les diversités d’êtres vivants qui la constituent. C’est notamment en s’appuyant sur les communs, en imaginant de nouveaux droits et de nouvelles régulations que nous pourrons dessiner les contours d’un nouvel espace politique fédérant les peuples et leurs instances représentatives, qui, au-delà de leur situation géographique, partagent des valeurs et une ambition commune.
Il faut un imaginaire démocratique capable de construire un récit en acte autour de réponses politiques face aux crises, aux bouleversements, voire aux effondrements majeurs qui se dessinent. Il nous faut mettre un terme à cette croyance destructrice qui nous fait croire que posséder, dominer, être en concurrence permanente, avoir toujours plus sont des valeurs positives et la clef du bien-être. Or d’autres voies, d’autres imaginaires sont possibles.
Notre réflexion contribue à préparer démocratiquement nos sociétés à ces chocs prévisibles et aux bouleversements inédits pour les civilisations humaines qui résulteront de ces évolutions et à proposer des réponses en prévenant toute dérive autoritaire.
Des utopies ont permis de penser des droits fondamentaux, de mettre en avant leur caractère universel, comme ce fut le cas par exemple avec la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Imaginons, inventons, formalisons ce nouvel espace politique, ces nouvelles régulations et ces nouveaux droits pour aller vers une société du Buen Vivir.
Ce Buen Vivir est un terme en fait intraduisible car il va bien au-delà du simple « bien vivre ». C’est une véritable philosophie de vie, proposant une alternative à l’idéologie occidentale du développement fondé sur la croissance, la concurrence et la consommation. Il s’agit véritablement du « vivre ensemble » dans la diversité et l’harmonie du vivant.
Certaines sociétés africaines utilisent le terme l’ubuntu pour désigner cette philosophie. On le définit parfois comme un terme voisin d’humanité et fraternité universelles mélangées. Il s’agit d’un concept commun à plusieurs langues bantoues et utilisé couramment en Afrique australe, qui exprime l’idée que le destin de tout est inextricablement lié au tout. Le Mouvement Utopia s’inspire de ces mouvements qui invitent à repenser notre rapport au vivant.
C’est le système de développement actuel et sa logique basée sur la toute-puissance et la démesure, l’hubris et la domination humaine sur l’ensemble du vivant et de ses ressources, qu’il convient de rejeter.
Notre propos est donc d’imaginer un horizon, des projets de sociétés, mais un horizon et des projets en permanente évolution… en mouvement donc.
Parce qu’elle est inédite par son objet (sauver la vie sur terre), la période historique dans laquelle nous sommes nous oblige à des changements culturels profonds, seuls à même de faire évoluer notre perception du monde.
Pour construire, il faut préalablement déconstruire et pour cela identifier les aliénations que nous devons combattre. Pour Utopia, les premières aliénations de nos sociétés développées sont le dogme de la croissance comme solution à nos maux économiques, la croyance en la consommation comme seul critère d’épanouissement individuel, la centralité de la valeur travail comme seule organisation de la vie sociale. En complément, la croyance au développement et au progrès technologique infinis, niant les limites planétaires et liée à notre anthropocentrisme, rompt avec la notion de cycle naturel et évolutif constitutive du vivant.
Le combat contre ces aliénations est indispensable pour construire le cadre de la société dans laquelle nous voulons vivre. Ce combat nécessite le dépassement du capitalisme et de la logique productiviste et doit permettre à chacun d’intégrer la société, d’être autonome en disposant non seulement de moyens financiers d’existence, mais aussi des outils lui permettant d’exercer un jugement éclairé et de participer à des choix communs.
Être un citoyen actif, ce n’est pas produire et consommer, c’est apprendre à vivre ensemble, à comprendre les enjeux de notre société et à participer à la vie politique.
« L’industrialisme et la religion de la croissance sont inhérents au capitalisme. On ne peut pas avoir un capitalisme sans croissance. Si on doit changer nos modes de consommation, il faut aussi changer nos modes de production, donc l’organisation sociale », André Gorz.
La croissance n’a été capable ni de réduire la pauvreté, ni de renforcer la cohésion sociale. En effet, le PIB et sa progression n’ont pas de sens pour mesurer de façon qualitative le fonctionnement d’une société. Un même taux de croissance peut signifier un accroissement ou une réduction des inégalités.
Rappelons qu’une catastrophe naturelle peut augmenter fortement le PIB et donc la croissance. Cet indicateur ne prend pas non plus en compte les incidences négatives sur l’environnement et sur l’homme (aspect social et psychologique) indépendamment du coût financier que d’éventuelles réparations pourraient engendrer.
La plupart des politiques continuent d’entretenir leur schizophrénie en étant croissantistes un jour et écologistes le lendemain. Avec une croissance mondiale de simplement 3 % par an, il faudrait en matière de ressources naturelles plus de huit planètes en 2100. Après avoir épuisé un premier oxymore avec le « développement durable », un deuxième a fait son apparition : « la croissance verte » et son cortège de voitures, énergies ou technologies « propres ». Les technoscientistes ne finissent pas de nous promettre les 2e, 3e ou 4e générations de produits vertueux qui se recycleront à l’infini, ne pollueront plus, préserveront les ressources naturelles et notre environnement… La croissance nous inscrit ainsi dans le domaine du déni de réalité par la croyance en son caractère indispensable et infini.
De plus, la croissance n’est jamais neutre économiquement : accélérant la concentration des richesses monétaires vers le haut de la pyramide (investisseurs), elle constitue, souvent, un facteur d’aggravation des inégalités sociales.
La décroissance sélective et choisie (bien différente de la récession subie) est donc une voie nécessaire de sobriété matérielle, mais aussi un projet politique, favorisant par des choix démocratiques une vie conviviale, saine, solidaire et équitable.
« Les gens achètent des choses dont ils n’ont pas besoin, avec de l’argent qu’ils n’ont pas, pour impressionner des gens qu’ils n’aiment pas », Olive Hamilton.
La consommation est devenue le nouvel opium du peuple. Il y a une religion du marché et la sémantique n’est pas neutre : temples de la consommation, grands prêtres de l’économie, foi dans le progrès, liturgie publicitaire, credo du pouvoir d’achat… L’ultralibéralisme et le marxisme revisités à la mode chinoise communient ensemble à la vision d’une humanité se réalisant par le développement matériel.
Les gains de productivité et l’augmentation obligatoire des taux de profits, inhérents au système capitaliste, ont inversé la logique « naturelle » qui était de produire ce que les consommateurs demandaient ou souhaitaient. Désormais, les consommateurs se doivent d’être au service de la production et non l’inverse : « Pour sauver l’économie, il faut acheter, acheter n’importe quoi ! », disait Eisenhower à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. D’où la mise en place à cette période, presque naturellement, de cette idéologie qui identifie le bonheur, l’épanouissement personnel, au fait de consommer.
Avec l’endettement et l’obsolescence programmée des produits, la publicité constitue le troisième pilier de la société de consommation.
Comme pour l’environnement, le combat contre l’idéologie de la consommation ne peut se limiter à essayer de faire changer les comportements individuels : il est aussi éminemment politique. Il nous faut être capables de réenchanter le monde en substituant à l’acquisition forcenée de biens matériels celle des biens relationnels. Soit « moins de biens, plus de liens ».
Cela implique également une croyance irraisonnée dans la soi-disant vertu du concept de concurrence et de compétition, au détriment de la coopération et de la solidarité.
Dans nos sociétés économiquement développées, il nous faut déconstruire ce mythe de l’épanouissement personnel par la consommation, source d’aliénations et de frustrations.
« Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire », Hannah Arendt.
Dans le prolongement des réflexions d’Hannah Arendt, d’André Gorz, de Dominique Méda et de bien d’autres, nous pensons que nous devons remettre profondément en cause la place centrale du travail dans notre société. La difficulté principale, lorsqu’on aborde la question du travail et de sa valeur, vient du fait qu’aujourd’hui ce vocable désigne des choses très différentes. Ce que l’on nomme travail peut être selon les cas une source d’aliénation (souvent dans le cadre du travail/emploi et de son lien de subordination) ou d’émancipation (dans le cadre d’un travail choisi, ou d’une forte utilité sociale). C’est en jouant sur ces différentes significations que l’on a pu créer cette notion fourre-tout et la transformer en valeur.
Notre critique de la centralité de la valeur travail porte sur le travail économique, celui que nous accomplissons par nécessité de gagner notre vie car il donne droit à une rémunération. Bien entendu, cette position critique de la centralité de la valeur travail n’est pas incompatible avec la nécessité pour tout citoyen s’il le souhaite d’avoir accès au travail rémunéré, la lutte contre le chômage restant une priorité.
Par ailleurs, dans un monde du travail où la machine a bien souvent remplacé l’homme, où l’exploitation des ressources doit être drastiquement réduite et où la durée de vie s’est sensiblement allongée, considérer le travail économique comme pivot central de l’organisation sociale est une hérésie. Ainsi, alors même qu’il convient de réduire le nombre d’heures travaillées et que le nombre de retraités va grandissant, les salariés sont encore et toujours financièrement en charge de la rétribution des chômeurs, des accidentés et des retraités. L’absurdité est d’autant plus grande que les gouvernements néolibéraux mettent tout en œuvre pour réduire autant que possible les emplois salariés, privilégiant l’enrichissement par le capital et l’employabilité non-salariée.
Dans une société qui sacralise le travail, il est très difficile de poser sereinement les termes du débat tant les souffrances (matérielles et sociales) liées au sous-emploi, rendent parfois inaudible cette réflexion. Néanmoins, nous réaffirmons avec force que l’élévation du travail, sans préciser lequel, au rang de valeur centrale de l’activité humaine est d’abord le fruit d’une construction sociale récente et d’une idéologie productiviste, incompatible avec un quelconque épanouissement de l’individu.
L’une des grandes victoires du néolibéralisme est la diffusion de l’idée que l’homme doit être un « entrepreneur de lui-même » (Michel Foucault), un individu seul contre tous dont la réussite ne dépend que de sa propre volonté. L’atomisation progressive de la société, notamment via les profondes mutations dans l’organisation du travail (affaiblissement des syndicats, responsabilisation à outrance des salariés, volonté affirmée de l’État de pousser à l’auto et au micro-entrepreneuriat…), a permis le triomphe de l’illusion méritocratique.
La souffrance au travail, la perte de sens dans son activité professionnelle, l’impossibilité de vivre décemment malgré un statut de soi-disant « patron » accumulant les heures de travail bien au-delà du maximum salarial légal, au guidon de son vélo pour effectuer des livraisons ou au volant de sa voiture pour conduire des clients… constituent autant d’évidences montrant que l’être humain a besoin de construire avec ses contemporains, de vivre « véritablement » en société. En nous isolant les uns des autres, soi-disant pour notre bien, le pouvoir a construit une prison de laquelle il faut nous extraire, et bien loin des duperies managériales du moment (où il est question d’« horizontalisme » avec pour uniques objectifs la maximalisation de profits personnels).
Le développement du capitalisme se caractérise par la soumission de l’ensemble des sphères de la vie aux considérations économiques (l’homo œconomicus) et à l’impératif d’augmentation de la production et de la consommation. Le capitalisme considère le travail comme un simple facteur de production, c’est-à-dire comme un coût, une variable d’ajustement. Le travail est aujourd’hui le support et l’alibi de la croissance et est soumis au chantage incessant d’une obligation de compétitivité, placé dans une situation de concurrence dérégulée de tous avec tous. Le chômage et le chantage permanent à l’emploi accentuent encore cette pression grandissante.
