Vers le soleil levant - Robin Boogaerts - E-Book

Vers le soleil levant E-Book

Robin Boogaerts

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Beschreibung

Le récit de voyage plein d’humanité d’un jeune globe-trotter de 20 ans.

Pendant deux ans et sur quatre continents, Robin Boogaerts parcourt l'Espagne, le Sénégal, l'Inde, le Népal, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Canada. Alimenté par une intense quête de vérité, il observe, explore et rencontre, aime et apprend, trébuche et s'éveille.
Grâce à son récit de voyage, l’auteur nous offre l'intimité de son journal de bord. Agrémenté de quelques dessins et peintures de son cru, ce témoignage empli d'une surprenante sagesse nous emmène au cœur de rencontres colorées, de ses ébats et de sa vision spirituelle de l’humanité.

L'auteur nous confie avec une sincérité touchante ses émotions et ses rencontres aux quatre coins du monde.

EXTRAIT

Pourquoi venons-nous ici, dans ces espaces immenses et vierges d'humanité? Pourquoi sommes-nous soufflés devant les pics enneigés ? Pourquoi sommes-nous émus devant les couleurs des couchers de soleil ? Pourquoi sommes-nous en silence devant les collines caressées par l'ombre des nuages ?
Car en nous aussi se trouvent les montagnes en méditation, l'immensité des espaces sauvages, l'immobilité de la terre et des rochers face aux vents et aux saisons, le silence des nuits à 5000 mètres d'altitude. Nous ne pouvons être touchés par quelque chose que nous ne connaissons pas. Si tel était le cas, si nous n'avions pas quelque chose de similaire en nous, nous ne pourrions même pas remarquer ces caractéristiques de la nature.
Non, nous sommes émus devant les montagnes, car il y a une reconnaissance là. L'espace immense, immobile et silencieux en nous ronronne en se voyant sous forme de flancs enneigés, éternels derrière le passage des nuages. Nous ne pouvons reconnaître la beauté de la nature que parce que nous l'avons en nous. L'émoi est la manifestation de cette reconnaissance, de cette complicité.

À PROPOS DE L'AUTEUR

À l’aube de ses 20 ans, Robin Boogaerts prend son sac à dos et dit au revoir à ses proches. Son âme appelle et il sait qu’en s'éloignant des routines et des bruits quotidiens, il entendra librement ses messages.
En 2015, Robin a reçu le 1er prix d'excellence en édition indépendante de l'AQEI (Alliance québecoise des éditeurs indépendants) pour son ouvrage Vers le soleil levant.

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Seitenzahl: 374

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Vers le soleil levant

Carnets de voyage

Graphisme et mise en page : François Messier Œuvre en couverture :Ciel cambodgien, Robin Boogaerts

Le texte de ce livre respecte l’orthographe rectifiée. Révision de Francine Bouthillier deTravaux de [email protected]

© Copyright : Éditions du Grand Ruisseauwww.editionsdugrandruisseau.ca Canada J0R 1R1 – 514-247-3127 Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire, d’adapter ou de traduire l’ensemble ou toute partie de cet ouvrage, dans tout pays ou dans toute langue, sans l’autorisation écrite du propriétaire du copyright.

Imprimé au Canada par Bouquinplus Montréal, Qc, en janvier 2015

Limites de responsabilité L’auteur et la maison d’éditions ne revendiquent ni ne garantissent l’exactitude, le caractère applicable et approprié ou l’exhaustivité du contenu de cet ouvrage. Ils déclinent toute responsabilité expresse ou implicite, quelle qu’elle soit.

Robin Boogaerts

Vers le soleil levant

Carnets de voyage

Introduction

Un jour, j’ai ouvert un livre, au hasard, et il m’a dit : « La vie n’est pas une affaire personnelle. »

Je me suis dit que si je donnais naissance à un livre moi aussi, je voudrais qu’il dise la même chose.

Y a-t-il quelque chose de plus commun à chaque être humain que l’expérience de la vie ?

D’en faire une affaire personnelle est le début de la séparation, de la souffrance. Au contraire, voir et honorer son universalité est un souffle de légèreté. Le début de la liberté.

Les joies et les peines sont expérimentées chaque fois que le Silence se jette dans la manifestation. Tous, nous avons à fonctionner avec un esprit qui se conditionne, avec les empreintes qu’il laisse à notre cœur de joie. C’est notre dénominateur commun. Et ma façon de vivre cela, j’ai l’élan de la raconter.

Ce que j’ai envie de partager commence par un départ.

Dès le début, je suis parti avec un journal de bord. Le premier était un grand cahier rouge. Pendant le premier mois de voyage, je remplis peut-être une page ou deux. Le deuxième, quatre ou cinq, puis mon écriture se débloqua progressivement et mes entrées furent plus fréquentes. Ces journaux étaient les réceptacles de mes expériences, de mes états d’âme, et de mes réflexions. Je les soignais en portant une attention particulière à l’esthétisme. Ils accueillaient un dialogue de moi à moi. À travers eux s’inscrivait l’évolution de ce dialogue, de cette relation.

Mes premières entrées étaient donc… coincées. Il y avait un souci de bien paraitre, de laisser une belle image de mes aventures, de moi (même à moi !). Peu à peu, me rendant compte de ces précautions, je m’en débarrassai et il y eut de la place pour la spontanéité. Je me souviens d’une page en particulier, une page que j’avais remplie d’une écriture griffonnée, déformée, pleine de ratures. J’y avais défoulé une frustration. Une grande page. Une grande page dans l’éclosion de mon authenticité.

Ce récit est directement tiré de ces journaux. Ce qui n’est pas en italique est un récit fait en rétrospective, pour soutenir les premiers mois qui sont moins relatés par mes journaux, puis, progressivement, je laisse ceux-ci parler.

Même si, géographiquement, mon chemin a été celui du lointain, intimement, il a été – et est toujours – celui du plus en plus ici.

Mariée à un récit de voyage, ceci est l’histoire d’une quête de vérité, d’une vie qui veut vivre. Une histoire rythmée par les péripéties de l’ouverture de la conscience. Elle ne veut pas vous amener au loin, dans de quelconques fantasmes, icônes ou idéologies. Je souhaite avant tout qu’elle agisse comme une permission, comme une clé qui peut ouvrir une porte, vous présentant à de nouvelles possibilités ; ou comme un feu contagieux qui peut embraser l’amour de l’inconnu ; ou encore comme un clin d’œil complice qui vous dit « oui, c’est bien ça. »

À travers la quête, à travers le feu de la recherche qui a toute la place pour se consumer, à travers le miroir scintillant qu’est le monde lorsqu’on l’approche neutre et humble et vide de nos croyances, on peut arriver à voir l’harmonie sous-jacente au chaos apparent. On peut voir la magie d’une coïncidence, l’écho de notre intention dans le monde des circonstances, on peut voir la sagesse bienveillante qui vit en chacun et qui chez certains est l’unique survivante. Cette passion d’aller toujours plus loin, cette obligation de ne pas se satisfaire des mensonges peut nous ramener dans la simplicité de la réalité, de l’Être. Juste ici, maintenant. Alors on peut voir qu’en fin de compte, ce que l’on cherche n’est que ce que l’on est.

Alors ceci est comme une offrande. Toutes ces histoires sont en offrande à ce qui n’a pas d’histoire. Ce récit est en offrande à ce qui ne peut être raconté. Pour que vous aussi, à votre manière, vous puissiez vivre puis bruler toutes vos histoires, les lancer au vent. Qu’il ne reste que Vous. Qu’il ne reste que Nous. Que la simplicité de ce que nous sommes, là où il n’y a même pas d’intimité, car il n’y a qu’Un seul.

Chapitre I

Ça y était, le vrai voyage en solitaire pouvait enfin commencer. Il faisait chaud sous le soleil d’Espagne, fin aout, peu après deux heures. Ses rayons illuminaient les maisons jaunes et beiges sans filtre aucun, directement du centre de la galaxie jusqu’à ces vieux murs décolorés. Le ciel était intensément bleu, uni. Les rues étaient désertes. C’était l’heure de la sieste.

J’avais mon gros sac sur le dos, mon bandeau sur la tête, et je me sentais plein de vie, plein de confiance. Un sérum de témérité coulait dans mes veines, et tout mon être, les dents serrées, criait « Ouiiiiiii ! » J’étais enfin un aventurier, prenant la route pour l’inconnu. J’étais enfin seul avec le monde.

Le camion qui m’avait fait traverser le pays, depuis la frontière française où il m’avait trouvé le pouce levé, jusqu’à Dos Hermanos, non loin de la côte sud, venait de me faire descendre. Cela faisait trois jours que nous parcourions les routes, son chauffeur et moi, en silence tout le jour. Je ne parlais alors pas un mot d’espagnol, et lui pas un d’anglais. Cela lui avait cependant parfois échappé, après son whisky du soir, et j’avais eu droit aux récits de toute une vie dans une langue que je ne comprenais pas. Parfois je riais (ça avait l’air amusant) et parfois je le consolais (ça avait l’air déprimant). Ça avait du moins permis à mon esprit de se familiariser avec toute une kyrielle de mots et de consonances nouvelles.

Nous nous étions chaleureusement salués et il était reparti dans le vrombissement de son gros camion blanc.

Longtemps j’avais attendu ce moment-là ; pour ne pas dire toute ma vie, ou toutes mes vies… J’ai des souvenirs de ma petite enfance – vers l’âge de quatre ans – où je prenais conscience de la souffrance. Je savais qu’il y avait de la famine dans le monde, des dictatures, des guerres, de la cruauté… Une profonde révolte m’habitait déjà, et j’étais persuadé d’avoir pour mission de sauver le monde, rien de moins. J’ai eu la chance de grandir dans un environnement aimant : une école à pédagogie Waldorf, où je pus développer ma créativité, jouer de longues heures dans la forêt, apprendre des travaux manuels, des mythologies, des chants, des contes pleins de couleurs… Puis ce fut le temps de découvrir la ville et la polyvalente publique. Il s’ensuivit une adolescence difficile, empreinte de frustrations, de complexes, de dégout de ma société, de drogues, de musique noire et violente, de tourments amoureux, puis de dépression. J’expérimentais la douleur du monde. Pendant ce temps, ce gamin persuadé d’être voué à une vie extraordinaire de rédempteur de la Terre s’était fait couvrir de couches et de couches de désillusions et de peines. Mais, secrètement, j’attendais le moment où je pourrais lui redonner parole.

Une fois que je fus passé à travers ce que j’avais à vivre au cours de cette adolescence, je commençai à penser à un départ. Ce départ donc, c’était bien plus que des vacances, c’était le début de ma vie. De ma vraie vie. Celle que j’avais toujours crue possible, cette vie qui est pleine d’aventures, de grandeur et de vérité, cette vie dont personne ne parlait autour de moi et que j’avais dû garder bien enfouie dans un tiroir poussiéreux du fond de mon être. Il n’y aurait plus de distractions, plus d’illusions, plus de routine qui bouffe le temps et blase les yeux. Il n’y aurait que moi. Moi et le monde.

Regardant autour de moi, je compris qu’à cette heure-là tout était fermé. Je m’assis sur un petit banc, à l’ombre d’un palmier. Je sortis mon carnet de mon sac, et écrivis sous forme de liste bric-à-brac ce que je voulais retirer de mon voyage, ce que je voulais explorer, travailler, découvrir. Parmi ces notes, il y avait : rire, redécouvrir ma créativité, être plus conscient du moment présent, supprimer toute trace de tyrannie/jugement/dureté envers moi-même, retrouver ma confiance en moi, être plus fort, plus droit, plus souple, m’observer, m’amuser, lire, répandre l’amour, définir mon avenir… et un point très sage qui s’avéra ma plus grande réussite : découvrir des choses encore inconnues, que je ne peux donc noter maintenant.

J’écrivis aussi ceci : « Je prends ici, solennellement, l’engagement de toujours suivre ce pressentiment, cette conscience qui me dit ce qui est bon pour moi, ce qui est moi, et ce qui ne l’est pas. Le sachant, je décide consciemment de l’appliquer en tout temps, avec courage. »

Il faut dire que, pour moi, il n’y avait plus de professeurs, plus de parents, plus d’instructions, plus de plans. Il fallait bien se fier à quelque chose ; et ce quelque chose, je l’avais décidé, ce serait mon intuition. Cette petite voix sage qui sait tout, même quand on croit ne pas savoir. Parfois on feint ne pas avoir d’intuition, car on n’a pas envie de l’écouter. Nos envies ne sont pas toujours ce qui est bon pour nous, et l’intuition montre toujours ce qui est bon pour nous. C’est pourquoi j’avais rajouté – avec courage.

Lorsque des gens commencèrent à apparaitre dans la rue, je remis mon sac sur mon dos et entrepris de trouver une gare. J’achetai un billet et sautai dans un train pour Malaga. J’allais voir la mer et les vagues.

Malaga s’avéra une grosse ville, touristique, chère ; je ne voyais pas comment j’allais m’en sortir à peu de frais. Ce que j’y avais trouvé de beau était des jardins publics aménagés, pleins de plantes et de fleurs exotiques. Le deuxième jour, je marchai vers la sortie de la ville, trouvai l’autoroute et m’installai à son entrée, le pouce levé…

31 août, Malaga.

… Ce fut une après-midi de soleil lourd derrière de fins nuages, d’air dense de dioxyde de carbone, mais aussi de courage, de lâcher-prise et de bonne volonté. Après quatre heures, je me résignai. Je me dis que rien ne sert de râler contre les évènements, que s’ils arrivent, c’est que ça doit être ainsi, que l’Univers le veut et me le transmet à travers des coïncidences… C’est du moins ce que m’inspire le livre de Deepak Chopra.

À présent, l’obturateur céleste s’est refermé. À 9 h 30, comme je l’avais prévu. Je suis dans un parc, au milieu de Malaga, ville que je ne connais pas, et que je n’avais pas prévu visiter. Je me demande un peu ce que je fais là, mais au fond, je le sais. Je me rapproche de moi-même, petits pas vers l’Univers…

Pour la nuit, j’ai le choix entre un beau bosquet où je pourrais poser mon hamac à ras du sol et dormir sans trop être vu, ou bien un magnifique arbre très large et généreusement ramifié, entrelacé avec lui-même, dans lequel je pourrais grimper avec mon sac et accrocher mon hamac, caché dans les branches. C’est le plan A.

Après une nuit très excitante, mais pas reposante du tout, dans les branches du gros arbre, en équilibre dans mon petit hamac en filet, cinq mètres au-dessus du sol, j’étais reparti. En bus cette fois. Je me rendis jusqu’à Tarifa, village à la pointe sud du pays. J’y essayai le surf – très difficile – et trouvai un endroit à l’écart sur la grande plage où je me glissais dans mon sac de couchage la nuit venue. Je découvris que le sable, se moulant au corps, est un matelas idéal. Seul inconvénient : on ne s’en débarrasse pas si facilement une fois qu’on n’en a plus besoin…

Au loin, je voyais les côtes du Maroc. L’Afrique. Sur un coup de tête, j’embarquai sur un traversier pour Tanger. Je ne connaissais rien au Maroc, au marchandage, aux Berbères… et je revins en Espagne deux jours plus tard, un peu perplexe, encombré de trucs dont je n’avais absolument pas besoin et qui m’avaient couté la peau des fesses. Ma première expérience dans une culture vraiment différente avait été pour le moins dépaysante !

J’étais surpris du contraste entre les deux rives du détroit de Gibraltar. En Espagne, c’était la fête, les sports aquatiques, les bikinis… du côté marocain c’était le ramadan, les femmes voilées, les regards durs et les imams qui chantent toute la nuit.

Je continuai de longer la côte espagnole. Le fait d’être seul m’était bon. Je découvrais là toute une autre gamme de sensations. Je commençais à gouter à la confiance, la fierté, l’enthousiasme. Je me débrouillais pour dépenser le moins possible, et je prenais gout à me déplacer léger. Il y avait une saveur d’authenticité dans le retrait d’un mode de vie qui m’avait toujours dégouté, un mode de vie de consommation et de facilité où plus rien n’a de valeur. Je lisais et réfléchissais. J’apercevais derrière le voile de mes désillusions une liberté sur laquelle j’avais secrètement fantasmé depuis mon enfance.

Je me dirigeai vers Cadiz – le pouce fut fructueux cette fois-là. J’y trouvai une jolie vieille ville au bout d’une presqu’ile, abritant des voyageurs en mon genre. De rencontrer des semblables éveilla toute sorte de complexes, qui avaient été la norme si longtemps, mais qui, après ces jours d’ouverture, contrastaient de manière très désagréable. J’éprouvais depuis longtemps une gêne intense face à des gens intelligents. Quelque part, j’avais appris à me mettre beaucoup de pression quant à bien paraitre. J’étais alors dans la peur du jugement, une peur presque phobique, que je cachais pourtant bien, mais qui, à ce moment-là, apparut dans toute sa laideur. Je ne l’acceptais pas, et avais décidé de mener une guerre pour m’en débarrasser. Mener une guerre contre un complexe, c’est laborieux ! Et je labourais.

Parmi les rencontres que je fis à Cadiz, il y eut un Québécois. Un ex-Québécois, plutôt. Un gars avec qui j’étais tout à fait à l’aise. Il errait à travers l’Europe depuis plusieurs années, il avait une vieille caravane inopérante et un chien, de vieux vêtements troués, une barbichette blonde et des yeux profonds. La première fois que je l’avais rencontré, c’était à une petite auberge. J’étais venu demander si je pouvais laisser mon sac là quelque temps, histoire d’explorer la ville léger.

« Tu vas à côté nous acheter deux bières et tu laisses ton sac ici tant que tu veux. Ça te va ? »

Julien, il s’appelait. J’étais allé chercher deux bières, et on avait parlé. Il n’était en fait pas employé de l’auberge, il y faisait simplement des burgers un soir par semaine. C’était un solitaire aussi. Un vagabond triste et profond. Au cours de notre première discussion sur le porche de la petite auberge, un homme était passé et ils avaient parlé un peu en espagnol. L’homme s’était accroupi à notre hauteur, parlant d’une voix basse. Julien l’avait regardé de ses yeux fixes et l’homme s’était mis à sangloter. Mon ami lui avait pris l’épaule, dit quelques mots, et l’homme était reparti en le remerciant. Julien était un de ceux qui sondent d’un regard vrai, attendant qu’on se dévoile. Un jour où nous discutions en groupe, il me vit aux prises avec cette gêne qui me bloquait. « T’as fumé toi ! » m’avait-il dit, détectant un malaise derrière mon sourire plaqué. Je m’étais senti encore plus misérable. Il avait mis une main sur ma poitrine, et m’avait fait respirer.

Je l’aimais bien, ce Julien.

— Est-ce que quelqu’un veut changer de véhicule ? demandais-je.

— Non ! T’as peur de perdre en vélo ?

— Absolument pas ! Simple question !

Et c’était reparti. Je me sentais en forme ce jour-là. J’étais en bonne position à mi-course et j’avais encore une bonne réserve d’énergie. Bien que plusieurs n’aiment pas avoir les vélos et préfèrent les scooteurs, les motos ou les skis de fond, je trouvais plusieurs avantages au vélo. Je fus le premier à atteindre la grande plage où les pistes se perdaient. Suivant mon exemple, les autres concurrents firent demi-tour et la course continua. Fred me dépassa du haut de son scooteur en me lançant d’une voix renfrognée : « Va bientôt falloir aller manger ! »… toujours aussi pessimiste elle. Mais, en effet, au même moment l’appel se fit entendre. Il n’était pourtant que midi moins vingt. Dommage, je sentais que j’allais gagner. Mais face à l’appel, long écho résonant, nous n’avions aucun choix.

Nous nous retrouvâmes donc pour le diner, au chalet qu’avait été ma classe de deuxième année. Comme nous faisions partie d’une œuvre de charité, il nous fallait accomplir certaines tâches avant le repas. Je me mis donc à ramasser les cennes noires derrière le chalet. Elles étaient un peu partout sur le sol, entre les pousses d’arbre et les feuilles mortes. Toutes étaient d’un cuivre reluisant. La première que je ramassai devait venir d’Orient, mais la deuxième attira mon attention : elle avait la forme d’une tête de profil, celle d’un héros de bande dessinée. Cela me fit rire. Un peu plus loin, j’en trouvai d’autres du même style. Ma collègue me dit qu’on en trouvait de plus en plus des comme ça. Cela me réjouissait profondément. Il y en avait de Gaston, de Tintin, d’une foule de personnages. Je riais. Mais soudain, tout se figea. L’air s’assombrit et mes amis disparurent. Un grand écho envahit l’atmosphère. Pourtant on l’avait déjà entendu aujourd’hui… Je vis arriver au loin un son si fort que je sus que c’était la fin. Il approchait comme une tornade, dévorant tout.

Deux policiers passaient devant moi. L’un d’eux parlait très fort et très vite, précipitant les consonnes espagnoles. Il nous ordonnait de partir. On m’avait prévenu que je les rencontrerais au réveil. J’ai ramassé mes choses, j’ai secoué un peu le sable, et je suis parti. 8 h 30. La transition entre rêve et réalité s’est faite tellement vite, comme un saut quantique de ma conscience d’un monde à un autre.

Deux amoureux s’embrassent sur un banc. En quoi sont-ils plus réels que Fred la renfrognée ou ma collègue de ramassage de cennes ? Je ne sais pas.

Durant mon séjour à Cadiz, je dormais sur la plage. On m’avait indiqué un endroit où les clochards dormaient sans être dérangés, au prix d’un réveil matinal aux sons des sifflets policiers, avant l’arrivée des touristes. Cela me convenait tout à fait. J’aimais les nuits à la belle étoile.

J’étais alors plongé dans la lecture duLivre des coïncidences1, et me trouvais énormément inspiré par la théorie avancée par l’auteur, voulant que l’Univers – ou la Vie, ou Dieu, peu importe le nom – ait un pouvoir organisateur auquel nous avons accès. Pour cela, il ne faut que demander – en s’assurant au préalable que nos désirs soient en lien avec ceux de l’Univers, c’est-à-dire qu’ils ne soient pas orientés vers la gratification de l’égo, mais qu’ils tendent vers la libération de celui-ci, vers la pleine expression de notre nature divine. Le désir qui m’était alors venu à l’esprit était… une fille. Ma dernière relation m’avait laissé douloureusement écorché ; je désirais ardemment le contact d’une femme. J’avais donc demandé cela, et en suivant les coïncidences qui seraient en fait les signes de la réalisation de nos désirs, ça m’était tombé dessus. Pour une nuit, mon sable entre les clochards s’était transformé en plage douillette et romantique en bonne compagnie.

1 Deepak CHOPRA, Le livre des coincidences, J’ai lu, 2009.

Pour la première fois, le lendemain, j’eus une impression de relation avec l’existence. Moi qui avais toujours cru que la vie était un ramassis d’évènements aléatoires sans buts ni organisation… Maintenant, en quoi est-ce que ma jouissance de la compagnie féminine était en accord avec le désir de l’Univers ? Eh bien, je ne savais pas trop, mais j’en vins à le voir comme suit : j’entreprenais un travail de guérison, et la première étape à cette guérison était de retrouver ma confiance. Les désirs de l’Univers vont toujours dans le sens de l’ouverture, de la joie, de l’éveil, pour lesquels – dans mon cas et à ce moment-là en tout cas – la confiance est une base. Admettre l’hypothèse que cette nuit m’avait été « accordée » par une intelligence bienveillante me rendait soudain humble. En émettant ma demande, je ne croyais pas que valider ma valeur – que je voyais comme un désir de gratification de l’égo – pouvait être relié avec les désirs de l’Univers. Mais supposer que ce désir avait été entendu me donnait l’impression que ce qui me l’accordait avait confiance en moi. Confiance dans le fait que je ne m’arrêterais pas là, que je m’en servirais pour aller plus loin, fort de ce souffle sur ma plaie. Une douce impression me caressait ; celle que l’Univers écoute, et qu’il est compatissant.

Plusieurs fois aussi, je doutai de tout cela, me trouvant bien naïf de croire en des histoires fabuleuses, et passai du coup quelques jours plus moroses. Et plusieurs fois, je rencontrai à ces moments-là des gens qui me parlaient de destin et de spiritualité, et en les écoutant j’étais inspiré à nouveau, et la sensation d’être dans la bonne voie me revenait. Ma nouvelle vie de voyageur solitaire avait ses hauts et ses bas, mais en arrière-plan, il y avait constamment cette nouvelle qualité : le désir pétillant de vivre et d’explorer cette vie. Comme un fond d’écran tout d’un coup plein de couleurs.

12 septembre, Cadiz.

Le soleil a repoussé le brouillard sur ma conscience. J’ai de nouveau l’impression que je suis au bon endroit, que je vis ce que je dois vivre. Je fais l’expérience de la « synchrodestinée », j’y touche, j’y goute, je l’introduis dans ma vie selon les exercices que propose Deepak. Et c’est magique. J’ai de plus en plus la sensation que la vie est orchestrée, ou, du moins, qu’elle peut l’être.

Tout ce que je croyais, enfin beaucoup de choses, est remis en question avec mes récentes expériences. Ce que je vis est fantastique, mais troublant. Je dois renoncer à plein de choses, à plein d’idées et de croyances afin de continuer d’explorer cette direction. La musique qui me faisait vibrer, le style d’art auquel je m’identifiais, tout ça m’apparait malsain maintenant…

Aujourd’hui, je le vois un peu comme des sacrifices, mais peut-être est-ce ce qu’on appelle le lâcher-prise, l’ouverture au changement…

Par d’autres coïncidences fortuites, je rencontrai trois Allemands en voyage qui allaient là où je voulais aller : au Portugal, terre qui abritait ma maison et mes souvenirs d’enfance. Là, tout jeune, je m’étais fait une promesse. Je m’étais dit : « Robin, ne te laisse jamais convaincre qu’il y a des choses impossibles. » Et je voulais renouer avec ce pressentiment d’enfant. Je voulais voir ce qu’il cachait, découvrir où l’hypothèse qu’il soutenait me mènerait.

Ils avaient justement une place libre dans leur Volkswagen. Nous avions vite développé une complicité – eux aussi dormaient sur la plage. Après une virée à Lisbonne, je redescendis au sud vers ma maison d’enfance, accompagné d’Eva, une charmante bohémienne toujours enjouée. Je découvrais avec elle une relation simple et ouverte, où il n’y a rien de mal à s’aimer l’espace d’un instant. Elle m’accompagna jusqu’à la maison qui abritait ces souvenirs d’enfance. Une fois sur place, je me rendis compte que j’étais venu y chercher une révélation, qui ne s’y trouvait pas. À la place, une compréhension me parvint. La compréhension de cette phrase toute simple qu’on a tous déjà entendue un jour : « Ce n’est pas la destination qui importe, mais le voyage qui y mène. »

De retour en Espagne, Eva et moi nous étions dit au revoir et j’avais pris la route de Grenade.

Je mis quelques jours à trouver les grottes. Mon ami aux yeux profonds de Cadiz m’avait parlé d’un endroit où il avait vécu à Grenade. Il avait dit, « une grotte. »

Ma tente était cachée dans les bois entourant l’Alhambra, véritable forteresse médiévale du temps des rois musulmans, et centre touristique de la région. J’explorais cette nouvelle ville pleine d’histoire, à la recherche des fameuses grottes. Je finis par les trouver, grâce aux motscuevas, etSan Miguel Alto.Je me trouvais devant de drôles de trous dans une colline escarpée en amont de la ville ; certains aménagés avec des portes et des fenêtres, un petit jardin ou des déchets en tout genre. Certains de ces trous avaient presque l’allure d’une maison de Hobbit. Je suivais les indications de Julien que j’avais transcrites sur un bout de papier qui avait survécu dans le fond de mes poches… Après le deuxième tournant, à droite, les gros cactus, la deuxième entrée à gauche… Je me décidai à frapper à une porte, finalement plus ou moins au hasard. On me répondit, de la porte d’à côté. Un petit homme, début trentaine, était apparu derrière d’immenses pitas, et me regardait avec inquisition.

— Humm I’m looking for humm - je regardais encore mon bout de papier… Jérome ! Do you know where he lives ? lui demandai-je.

— T’é Français toé ? Yé po lo Jérôme. Kess tu veux ?

— Ah, t’es Québécois aussi !… ben je voulais savoir comment ça marche ici dans les grottes, et s’il y a de la place quelque part…

— Ouais ouais, viens t’en chez nous esti !

Et pour le mois qui suivit, j’habitai avec le vieux Louis. Sa grotte était surnommée la Cathédrale, en raison de sa haute voute dans la première pièce. Il y avait trois chambres creusées en profondeur dans la colline friable et une cuisine avec une fenêtre. Les parois étaient recouvertes de chaux et on éclairait à la bougie. Sous la voute, il y avait un vieux divan, une table en Plexiglas et un petit bureau. Le plancher y était en bois, alors que dans le reste de la grotte c’était le gravier naturel. Il y avait une odeur de vieux vêtements humides, parfois masquée par celle du thé au miel.

Les gitans avaient construit ces grottes dans les années 40 et elles étaient maintenant laissées à elles-mêmes, entre l’autorité de la municipalité et celle de la province. Ceux qui les habitaient étaient des artisans venus d’Amérique latine, des voyageurs-musiciens, parfois quelques locaux ou des Sénégalais sans papiers. Il y avait un certain roulement dans les « locataires » des grottes, bien que quelques-unes étaient habitées par la même personne depuis plusieurs dizaines d’années. Ceux-là avaient acquis une sorte de propriété sur leur grotte. Louis, lui, s’était fait prêter la sienne, en attendant le retour de son locataire habituel. Mais pour lui, c’était SA grotte.

Louis était un phénomène bien spécial. Il était petit de taille mais droit de posture, ses petits yeux étaient pétillants et ses cheveux se hérissaient sur sa tête. Je voyais en lui parfois l’innocence et la jovialité de l’enfant, et parfois l’arrogance et la malice du fauteur de troubles… et parfois aussi les deux en même temps. Il avait grandi à Montréal dans un quartier populaire, avait touché à la criminalité dans son adolescence jusqu’à travailler pour les Hell’s Angels. Il avait fait un peu de prison, puis, par une mésaventure un peu nébuleuse dans ses récits, avait dû quitter le Québec pour ne pas « se faire péter la yeule ». Il aurait ensuite parcouru le monde, à la recherche de son Montréal populaire perdu. Il aurait semé un peu de lui au Brésil et en Afrique centrale où il a des enfants. Et il vivait maintenant dans cette grotte cathédrale, en amont de Grenade. Là, il s’exerçait à la clarinette 6 heures chaque jour, sans faute, et en jouait dans les rues pour gagner son pain.

Lorsqu’on entendait Louis rire et délirer, on aurait juré qu’il était alcoolique. Pourtant il ne touchait ni à l’alcool, ni à la cigarette, ni à aucun autre stupéfiant. Il pouvait, entre deux phrases, passer d’une conversation sérieuse et philosophique à un délire de « gros épais » vulgaire et moqueur. Il aimait parler de lui et de la décadence des sociétés capitalistes.

« Tsé c pu comme y’a 10 ans le Québec hein, en dix ans y’a beaucoup de choses qui changent ! Asteure le monde est tout pogné, ils pensent juste à leur cash, pu personne se salue, tsé ils s’haïssent dans le fond ! Avant là tu rentrais dans un bar pis si tu parlais pas au monde tu te faisais péter la yeule man ! Tu te faisais péter la yeule ! Mais, tu te faisais des chums partout. Le monde était en camisole sur leur balcon pis ça jasait dans rue, c’tait populaire dans mon temps Montréal. Asteure c’est toute rendu des frais chiés ou des tapettes sur le plateau, pis les filles sont toutes plastiques, toutes pognées, elles ont oublié que c’étaient des femmes tsé, des chiennes qui aiment ça se faire baiser tsé ! Hahaha ! »

… Souvent, c’était lorsque le sujet des femmes entrait dans son discours que ça dérapait. J’étais pourtant intéressé par ses propos, que je voyais sensés et bien fondés, mais à ce moment-là je perdais le sourire. Ça ne l’empêchait pas de continuer sur ses lancées. À côté de ses idéaux de simplicité et d’honnêteté, il y avait de vieux préjugés. Et pourtant, même dans ses propos sexistes, je pouvais voir en lui cette innocence, cette jovialité dépourvue de peur d’être jugé. Il laissait tout à fait libre cours à ses élans. Il ne connaissait pas la crainte de paraitre comme ci ou comme ça. Et pour ça, j’avais une certaine fascination. Je trouvais son rire pervers génial tellement il était ridicule et… honnête.

Dans les premiers jours où je l’ai connu, il fréquentait une Espagnole. Une belle et gentille fille à mes yeux. Il préparait une de ses soupes ultrapiquantes « pour désinfecter » comme il disait, un soir où je rentrais à lacueva. L’Espagnole était assise sur le fauteuil et Louis lui parlait d’un ton autoritaire en répétant « entiendes ? » Elle était enceinte depuis peu ; elle voulait avorter. Lui me disait, avec un total détachement : « Ben cool esti, c’est beau les enfants ! C’est beau la vie ! Je suis un pro vie moé, je suis contre ça te crisser un aspirateur dans plotte ! » Quelques jours plus tard, devant le refus de Louis de l’aider à payer pour l’avortement, elle claqua une dernière fois la porte de la cueva. J’étais assis dans le « jardin » de casseroles sales d’où je la vis donner un de ces magnifiques coups de pied dans la planche qui faisait office de porte au jardin. Celle-ci vola un mètre plus loin, et la femme, dans tout son caractère espagnol, s’en fut d’un pas sec.

Derrière son manteau chic en corduroy rescapé des poubelles et ses allures de bon vivant, Louis était un homme seul. Il aurait aimé se faire toucher par une femme, « tomber en amour », mais ne voyait pas la carapace qu’il avait lui-même construite. Il faut se laisser toucher pour être touché. Il rêvait d’un changement, d’un changement qui lui tomberait dessus. Il me disait que les choses pouvaient changer, que peut-être la civilisation occidentale se rendrait compte de sa dérive, et qu’on recommencerait à aimer la nature, à bien manger et à vivre en communauté. Là-dessus, je lui répondais ce que je commençais à réellement expérimenter : que ce changement était possible, mais qu’il ne proviendrait pas de la société, qu’il viendrait de l’intérieur, du cœur des individus.

J’avais donc trouvé un endroit où me poser quelque temps, comme je l’avais souhaité. Quelque chose qui flottait dans les ruelles de Grenade me faisait me sentir chez moi. Je commençais à connaitre les bons coins de la ville, lespanaderias,les petits marchés, le café internet pour envoyer des courriels à mes parents… Certains marchands me laissaient emporter les légumes qu’ils n’avaient pu vendre, la dame aux cheveux blonds de laPanaderia Marianous donnait parfois des petits pains, à moi et Louis. Certains visages devenaient familiers, ainsi que certaines ruelles. Quelque chose me charmait dans cette ville. L’Albayzin, ancien quartier, habitait une colline rondelette. Pour y circuler, on devait donc souvent emprunter des escaliers qui zigzaguaient entre les murs blancs descarmens,les jardins privés.La plupart des ruelles étaient piétonnes, toutes pavées de cailloux. Sur les murs des propriétés jouaient les ombres des fleurs et des feuillages qui débordaient des murs d’en face. On pouvait lire l’histoire sur la peinture qui caillait et les pierres usées, on pouvait sentir la richesse des héritages divers entre les petites chapelles blanches et les villas beiges aux arches marocaines. On pouvait humer un air chargé d’un généreux et langoureux été qui ne voulait pas s’en aller.

Venant d’un décor urbain plat et étalé, typique des villes nord-américaines, ces dédales de ruelles pavées me donnaient l’impression d’un retour dans le temps. Je me sentais presque au Moyen Âge.

Je découvrais également tout un éventail de gens différents de ce que j’avais jusqu’alors connu. Il y avait des jeunes d’Amérique centrale, habillés de cuir et décorés de pierres précieuses. Certains jouaient de la guitare, d’autres fabriquaient des bracelets, colliers, sacoches, ceintures… d’autres jonglaient. J’étais au Moyen Âge, avec des nomades !

Je trimbalais un petit kit d’aquarelle et l’idée me vint un jour de faire comme mes nouveaux amis : m’assoir dans la rue et vendre mes créations. L’idée m’excitait beaucoup, mais je voulais être sûr de pouvoir vendre. Je passai plus de 7 heures sur la première aquarelle. Après trois heures de boulot, une porte s’ouvrit à côté de moi et un homme me proposa un thé. Deux heures plus tard, une dame s’arrêta, regardant ma peinture, et s’exclama qu’elle habitait une des maisons que je peignais. Elle m’expliqua qu’elle déménageait et désirait un souvenir de cet endroit qu’elle avait longtemps habité. Elle me demanda si ma peinture était à vendre. Elle me reçut le lendemain dans son jardin, je lui présentai mon aquarelle terminée, et repartis, le ventre plein, 40 euros de plus dans les poches.

Lorsque j’eus accumulé quelques peintures, j’estimai que je pouvais commencer à m’assoir et à les présenter. Je me rendis donc un matin au mirador San-Nicolas, petite place toujours animée de musique et d’artisans et bien fréquentée par les touristes. Elle offrait une belle vue sur l’Alhambra, et il y avait quelques bancs de pierre qui pouvaient recevoir mon étalage. Je pris place, sortis mes peintures de mon sac, mais il me fallut un bon moment et un courage qui me sembla énorme pour les déposer à côté de moi et ainsi affirmer : je peins et je vends. Mais j’étais loin et je commençais une nouvelle vie, je sentais que tout était permis. Je pouvais bien me prendre pour un peintre de rue.

29 septembre, Granada.

Le voyage est la nourriture de l’âme. Quels beaux moments je vis ici, je réalise un rêve, je vis le voyage que j’ai tant imaginé, tant attendu. Mon âme est en pleine effervescence, c’est comme si je me réveillais, que je m’éveillais à tout ce qu’il y a autour de moi. Je découvre avec admiration des états d’être, des nouveaux sentiments. Je prends conscience de ma vie, et ça se traduit par un étonnement joyeux de ce qu’est la vie. Souvent, je prends conscience de certaines tensions en moi qui m’empêchent de profiter pleinement de ce qui se présente. Les voir et les apaiser me permet de vivre plus intensément. Je regarde beaucoup en avant, songeant à mon évolution, à mes projets, mais de regarder en arrière me fait réaliser où je suis. Je change, comme je me suis imaginé avec fantasme changer ; c’est extrêmement « comblant » de vivre ce réveil. J’adore l’aventure, mon âme adore l’exaltation de la découverte. Je découvre beaucoup de courage en moi, ou plutôt je vis en utilisant cette qualité, cette ressource. Les gitans, les hippies, les artisans, les Africains, les grottes, l’aquarelle, c’est génial, exotique, exquis. C’est ici, c’est maintenant.

Quelques jours plus tard, une Allemande m’aborda dans un magasin de façon aléatoire, simplement pour me parler. Nous parlâmes un peu et partîmes chacun de notre côté en riant. Sa façon de m’aborder m’inspira quelques heures plus tard lorsque je vis une belle jeune fille à l’allure bohémienne assise seule sous le soleil d’une grande place. Je l’abordai donc et elle me présenta plus tard à ses amis et cousins. C’étaient tous des gens branchés sur l’éveil et la découverte de soi, et nous eûmes de belles conversations. Le genre de conversations qui souffle sur les braises de la passion pour la vie, les rendant rouges et brulantes et lumineuses pour un instant.

Le lendemain, au pied d’une immense cathédrale, l’un jouait de la guitare, l’autre chantait, l’autre rêvait le regard aux cieux… je sortis mon carnet.

Je marchais dans Grenade, seul, libre, peintre de rue. Je dormais dans la grotte-cathédrale, me douchant au seau d’eau froide entre les arbustes, je lisais à la lueur vacillante de la chandelle, sur un vieux matelas de mousse jaune. Et au matin, je retournais dans la rue, décrivant ce que je voyais.

Grosse madame espagnole… Elle tend à bout de bras une touffe d’herbe à tous les passants de la plaza de la cathédrale. La pauvre, elle n’a vraiment pas le tour. Elle me rappelle les Marocains, avec son insistance. J’ai même vu une grand-mère toute repliée sur elle-même s’époumoner pour vendre des mouchoirs.

La basse ville, c’est le capitalisme. Le capitalisme et tout ce que ça implique. Les magasins à grande surface, l’abondance de choses inutiles, les hôtels de luxe, la facilité, la mode et la publicité, l’artificiel, l’hypocrisie, la distraction, la séparation, l’individualisme, les costumes, l’argent, l’illusoire, l’avarice… bref, la décadence quoi.

La haute ville, l’Albayzin, est encore vivante. Il y a encore des artisans, des marchands et des marchés, c’est comme un village. On se salue, on se respecte, on est fier, on vit ensemble. Les rues sont étroites, les voitures circulent difficilement, l’air est plus respirable. Et puis il y a de l’histoire, des touristes, de la pauvreté aussi. Le bulldozer de la surconsommation n’a pas encore complètement écrasé ce vieux quartier en amont. C’est plus vivant, plus authentique, plus simple. Plus normal.

Et puis il y a les cuevas. Aux cuevas il y a de la place pour être. L’avoir est minimal, il se restreint à l’essentiel. C’est un pas de plus vers notre nature, une couche de distractions en moins. Hélas ! pour certains, c’est aussi l’insalubrité, la crasse et l’alcoolisme ; mais pour d’autres, c’est le naturel, le simple et le vivant. Il y a des chiens, des chats, des araignées. C’est sale, ça pue parfois, mais l’air est pur, c’est au-dessus de la ville. Il y a des rires, de l’honnêteté, de la fraternité. Et puis on voit tout d’ici, toutes les lumières de la ville agitée, et celles qui jaunissent les murs de l’éternelle Alhambra le soir tombé.

Un jour, je me fis la réflexion que je n’avais pas vu mon passeport depuis quelque temps. Je regardai dans mon sac, dans toutes mes poches, mais pas de passeport. Il s’ensuivit donc un séjour à Madrid, histoire d’enclencher les procédures pour en demander un autre.

Je fus accueilli par trois garçons qui avaient accepté ma demande decouchsurfing. Trois jeunes de mon âge, me rappelant mes vieux amis. Ce fut une semaine de fête presque continuelle. Rentrer dans leur appartement c’était rentrer dans un nuage de fumée de toutes sortes, manger là était tout le temps un festin, et sortir avec eux signifiait faire la tournée des bars jusqu’au lever du soleil. Le genre d’expérience pour laquelle la plupart des gens de mon âge voyagent, mais qui me laissa vidé, fatigué et embrumé. Revenir à ma grotte sur la colline fut comme souffler après un marathon.

Maintenant, j’ai un gros rhume, un vilain mal de gorge et je me sens déconnecté. Comme à côté du courant de la vie, dans un espace où tout est en suspens, où tout va plus lentement. C’est comme un sommeil, un sommeil à un moment de la journée où il se passe quelque chose. Une fête par exemple. Je suis là dans ce sommeil, connaissant les joies de la fête, mais ne pouvant me réveiller… ne sachant pas trop comment… n’y pensant presque plus… Ce sommeil est tellement envoutant, on s’y adonne quelques minutes et quelques heures sont déjà passées. En plus, il n’est pas si désagréable, il serait si facile de s’y blottir et d’oublier le monde éveillé. Je pourrais rêver, je pourrais faire de beaux rêves, des rêves fantastiques, étranges, explorer de nouveaux mondes, des mondes que je pourrais modeler à ma façon. Je leur donnerais des formes incongrues, des allures de monstres qui feraient froid dans le dos du public. Ils me regarderaient de loin, les yeux pleins d’incompréhension, d’admiration. Je serais un magicien, je donnerais vie à mes démons, je les cajolerais, je leur donnerais des noms. Ils me protègeraient. Ils m’isoleraient. Alors je serais pris, confiné, prisonnier de la forteresse de ma mélancolie, bien gardée par mes démons, serviteurs zélés. Je l’habiterais, sans vraiment y vivre, j’y veillerais, mais je ne saurais pas vraiment ce que prendre soin signifie, je la cajolerais mais je ne connaitrais pas l’affection… et elle me possèderait, commencerait à se rétrécir sur moi. Bientôt, il n’y aurait plus de portes, plus de fenêtres, il ne serait même plus utile d’ouvrir les yeux. Je serais confiné dans mon noir à moi, et j’y mourrais doucement.

Ce serait si facile…

Être en quête d’éveil et d’épuration quand on a à peine 20 ans, c’est prendre une barque qui ne va pas du tout là où les bateaux des nôtres vont. Ça signifie voguer seul.

Je rêvais d’un temps où faire la fête avec les miens et vivre ma vérité la plus intime ne seraient plus une contradiction, mais pour l’instant, je devais dire non à certaines choses qui représentaient mon passé et mon engloutissement dans un quotidien aveuglant.

Je repris donc ma nouvelle routine, celle que je me créais, librement, chaque jour. Souvent, je me réveillais en même temps que Louis, nous partagions un thé puis je sortais saluer le nouveau jour. J’observais la ville de haut, baignant dans les lueurs du petit matin. Je montais ensuite jusqu’au sommet de la colline, où se dressait un mur en ruine. Je l’escaladais, toujours au même endroit, et m’asseyais dessus. Je fermais mes yeux et méditais. Je tentais de rester bien présent au moment, soit en portant attention à ma respiration, ou en sentant mon corps, ou en écoutant les bruits ambiants avec le plus d’attention possible. C’était plutôt ardu. Mais parfois j’y arrivais, parfois l’effort se détendait et je pouvais jouir de quelques instants de présence. J’expérimentais. Puis j’allais déjeuner. Louis faisait déjà crier sa clarinette. L’ambiance tamisée de la grotte n’affectait nullement le pétillement de son humeur matinale. Entre les notes aigües qu’il faisait virevolter, il se tournait vers moi et me parlait de ses nouvelles rencontres, de ses envies charnelles, me lançait une blague grivoise bien de son style, et, entre ses rires de vieux cochon que je trouvais génialement libres, il reprenait son instrument qui jouissait de plus belle.

Puis je m’assoyais sous le soleil du mirador San Nicolas, mes peintures à mes côtés, et reprenais le dessin de l’Alhambra.

Un jour, on parla d’une grotte qui s’était libérée. Celui qui y logeait était parti sans dire un mot, laissant même un morceau de viande sur le comptoir avec des légumes à moitié coupés. Louis me conseilla d’aller la visiter. Elle était sens dessus dessous, mais c’était une belle grotte. Elle était au-dessus de la colline, contre le mur en ruines. Il y avait même une vraie toilette qui fonctionnait et un petit jardin. Je décidai de la nettoyer et de m’y installer, la partageant avec une amie du mirador San Nicolas qui vendait des bracelets.

Un soir de pleine lune, je sortis chercher la fête qui se donnait dans ces collines pour l’occasion. Ne la trouvant pas, je rentrai pour me rendre compte qu’elle avait lieu là, chez moi, et que plein de gens s’y étaient rassemblés. Il y avait les voisins des grottes, leurs amis, quelques personnes de la ville. Il y avait des dreadlocks, des accessoires de cuir, des chiens et des rires. Les guitares chantaient et les tamtams dansaient. C’est ce soir-là que j’ai rencontré Isabelle.

Décrire Isabelle n’est pas facile, car ce que je voyais quand je la regardais n’était pas les formes de sa personnalité, mais le parfum sans forme de son âme. Notre rencontre se fit à ce niveau. Là, derrière le voile des apparences, dans le berceau de ce que nous sommes vraiment.

Nos premières paroles furent celles de deux personnes faisant connaissance, et pourtant notre ton était celui de deux amis de longue date. Nous nous posions des questions, mais les réponses importaient peu, car nous savions. Intimement, nous savions tout l’un de l’autre. Nous ne faisions que nous retrouver dans la chaleur de la complicité physique.

Autour de nous, les gens chantaient et parlaient, puis s’en allaient. Il ne resta que le Polonais, un bohémien un peu étrange, qui planait bien loin avec sa guitare ce soir-là. Il n’allait pas partir, mais il nous avait déjà quittés pour voguer avec les notes qu’il répéta toute la nuit.

Notre union se fit si naturellement qu’elle ne nous impliqua pas ; elle se faisait d’elle-même. Nous fûmes spectateurs de ces étreintes passionnées, de cette folie amoureuse, de cette expérience sacrée.