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Dans "Vidocq", Arthur Bernède nous plonge dans la vie fascinante de Eugène-François Vidocq, un ancien bagnard devenu le premier policier de France et un véritable héros du genre criminel. Ce roman historique se distingue par sa prose vivante et détaillée, évoquant à la fois l'atmosphère du Paris du XIXe siècle et les méandres d'une société soumise à la criminalité. Bernède utilise un style narratif immersif, mêlant récits réalistes et éléments romanesques, ce qui permet d'explorer la dualité de l'homme : à la fois traître et héros, voleur et justicier, soulignant ainsi les ambiguïtés morales de son époque turbulente. Arthur Bernède, romancier et dramaturge français, est marqué par une période où la littérature populaire, en plein essor, explore les thèmes du crime et de la justice. Sa fascination pour les hors-la-loi et les figures ambiguës s'explique par un contexte socio-historique où l'industrialisation et la délinquance étaient omniprésentes. En s'inspirant de Vidocq, une figure emblématique de la lutte contre le crime, Bernède se positionne à la croisée des chemins entre la littérature populaire et le roman historique. "Vidocq" est une œuvre recommandée pour ceux qui s'intéressent à l'histoire criminelle et à la psychologie des personnages complexes. Par son approche fouillée et son ambiance captivante, Bernède parvient à offrir une vision nuancée de la justice à travers les yeux d'un protagoniste hors du commun. Ce livre est un indispensable pour quiconque désire comprendre les racines du roman policier moderne. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Entre l’ombre du criminel et la lumière du policier, une même silhouette avance masquée. Dans Vidocq, roman historique d’Arthur Bernède, la figure la plus célèbre de la pègre parisienne devenue instrument de l’ordre offre un miroir tendu à une ville en pleine mutation. Le livre s’inspire de la légende d’Eugène-François Vidocq, aventurier de la justice, pour déployer une fresque où les bas-fonds, les prisons et les bureaux de la Sûreté se répondent. Bernède compose une intrigue à hauteur de rue, ancrée dans le Paris du début du XIXe siècle, et met en scène la naissance d’une police moderne affrontant un monde interlope plein de ruses.
Écrivain et dramaturge prolifique, Arthur Bernède s’est imposé dans la culture populaire par des récits au rythme vif, hérités du feuilleton. Son Vidocq mobilise un décor historique précis sans s’alourdir d’érudition, privilégiant l’efficacité romanesque et la tension morale. Les épisodes s’enchaînent comme autant de stations d’un parcours entre clandestinité et institution, chaque scène nourrie par l’énergie des quartiers, des ateliers et des estaminets. Le résultat est un roman d’action et d’atmosphère, où la documentation sert l’élan narratif, et où l’Histoire forme le cadre vivant d’un conflit intérieur: comment transformer une réputation forgée dans l’illégalité en capital au service du bien commun?
Sans dévoiler ses retournements, la prémisse est simple et puissante: un homme issu des marges met ses talents d’évasion, d’observation et de déguisement au service d’une cause plus vaste que lui. Le lecteur suit ses pas dans une succession d’enquêtes et d’affrontements, parfois rusés, parfois physiques, toujours tendus par l’incertitude du lendemain. La voix narrative reste claire et directe, volontiers visuelle, attentive aux détails concrets qui font vibrer les lieux. Le ton marie le panache et la gravité, laissant affleurer l’ironie d’un sort capricieux qui expose autant qu’il protège, et une mélancolie discrète face aux loyautés contraires.
Au cœur du livre s’entrelacent des thèmes qui dépassent l’anecdote: l’identité comme masque et promesse, la frontière poreuse entre justice et vengeance, la marchandisation de l’information, et la puissance des archives et des fichiers naissants. Bernède interroge la valeur du repentir à l’épreuve des faits, et la manière dont une société classe, surveille et recycle ses indésirables. La ville, organisme mouvant, devient un personnage: ses ruelles, ses quais, ses chantiers dictent les stratégies et façonnent les destins. L’œuvre scrute enfin la fabrication du mythe, montrant comment récit, renommée et soupçon se nourrissent mutuellement jusqu’à produire une légende durable.
Pour les lecteurs d’aujourd’hui, Vidocq résonne par sa réflexion sur la visibilité et le contrôle, sur l’ambivalence des institutions et la possibilité d’une seconde chance. À l’heure où l’on débat des limites de la surveillance, de la médiatisation du crime et des parcours de réinsertion, le roman propose un laboratoire narratif d’une étonnante actualité. Il rappelle que l’ordre public se construit autant par l’intelligence des personnes que par la force des structures, et que le passé d’un individu ne dit pas tout de son avenir. La tension entre efficacité policière et garanties individuelles irrigue chaque page avec une acuité persistante.
La force du livre tient aussi à sa fabrique: scènes courtes, portraits saillants, retours habiles qui entretiennent le suspense sans sacrifier la cohérence. Bernède excelle à donner chair aux seconds rôles — mouchards, greffiers, artisans, gardiens — dont les intérêts et les peurs composent la toile de fond d’un théâtre social animé. Le style, sobre mais nerveux, ménage des accélérations soudaines et des pauses évocatrices, comme si la ville reprenait souffle entre deux poursuites. L’auteur ne cède ni à l’hagiographie ni au moralisme: il laisse le lecteur peser la valeur des actes, dans une zone grise où l’héroïsme reste disputé.
Lire Vidocq, c’est entrer dans une aventure historique qui dialogue avec notre présent, sans lourdeur ni nostalgie. Le roman offre à la fois l’attrait d’un récit d’investigation et la richesse d’une méditation sur la métamorphose sociale. Qu’on vienne pour le personnage légendaire ou pour la peinture d’un Paris en transition, on y trouvera un imaginaire de la ruse et du courage qui résiste au temps. Cette introduction à la figure de Vidocq donne envie d’explorer, au-delà du mythe, les zones d’ombre qui le nourrissent, et de mesurer ce que justice, liberté et mémoire doivent à ceux qui changent de camp.
Dans Vidocq, roman historique, Arthur Bernède consacre son récit à la figure d’Eugène-François Vidocq, criminel passé au service de la police, dans une fresque qui traverse la France révolutionnaire, impériale et restaurée. Le livre adopte la dynamique du feuilleton tout en s’attachant à une trajectoire biographique, mêlant aventures, enquête et observation sociale. Dès les premières pages, le récit installe un protagoniste aux talents singuliers pour l’esquive, le travestissement et la ruse, et pose la question centrale de l’identité: que reste-t-il de l’homme quand le masque devient un métier? Bernède ancre ainsi son héros dans un monde mouvant où l’ordre se cherche encore.
Les débuts de Vidocq sont montrés sous le signe de l’errance et de l’insubordination. Entre enrôlements impulsifs, défections et petits trafics, il passe des foires aux casernes, des arrière-salles aux docks, en quête d’argent et d’échappées. Bernède souligne la porosité entre précarité et délinquance à une époque de bouleversements, où la survie impose des choix rapides. Des affrontements mineurs le mènent au seuil des prisons, et le narrateur fait sentir le poids des institutions pénitentiaires naissantes. Le personnage développe dès lors une intelligence pratique aiguë, une mémoire des visages et des gestes, autant d’aptitudes appelées à orienter son destin.
Au contact des détenus et des figures de l’argot, Vidocq apprend les codes d’un milieu soudé par la défiance. Les épisodes de détention alternent avec des évasions audacieuses, décrites sans héroïsation excessive mais avec un sens de la mécanique sociale: complicités fragiles, hasards opportunistes, routines des guichets et des surveillances. Le roman s’attarde sur l’art du travestissement et l’écoute patiente, qui permettent au protagoniste de circuler entre classes et quartiers. Par touches, Bernède inscrit aussi une éthique minimale, faite de loyautés circonstancielles et de gestes de protection envers des plus faibles, esquissant l’ambivalence d’un homme pris entre calcul et remords.
Un basculement s’opère lorsqu’une possibilité d’entente avec la police se dessine. Plutôt que d’opter pour une conversion spectaculaire, le récit montre une progression prudente: collaboration ponctuelle, renseignements troqués, essais d’infiltration au sein des bandes. Vidocq mesure les risques de cette position liminale, exposé aux soupçons des criminels comme à l’ingratitude administrative. Les premières opérations réussies servent de révélateur: sa connaissance du terrain et son talent de dissimulation peuvent devenir des instruments d’ordre public. Mais ce passage s’accompagne d’une tension morale croissante, le personnage se débattant entre l’attrait d’une reconnaissance officielle et la crainte d’un retour de bâton venu de son passé.
Le roman accompagne ensuite la structuration d’un dispositif policier auquel Vidocq prête sa science empirique. Sans jargon technique inutile, Bernède montre comment des pratiques d’observation, de fichage sommaire, de filature et d’usage d’informateurs se combinent pour anticiper les délits. L’organisation d’une équipe aguerrie, parfois composée d’anciens malfaiteurs rachetés, introduit un débat sur la possibilité de réhabilitation et sur l’efficacité d’une police issue du terrain. Les succès donnent au héros une visibilité nouvelle, tout en révélant la fragilité d’un statut dépendant des régimes et des hiérarchies. Des rivalités internes, jalousies et cabales s’ajoutent aux dangers des missions.
Face à lui se dressent des adversaires multiples: chefs de bandes décidés à faire taire un transfuge, spéculateurs cyniques qui profitent des troubles, fonctionnaires sourcilleux des règlements. Bernède orchestre des filatures, guets et pièges où la patience l’emporte souvent sur la force, et où l’échec demeure possible. Le cœur thématique du livre se précise: qu’est-ce qu’une justice légitime quand les moyens pour l’atteindre frôlent l’illégalité? Le protagoniste tente de préserver des liens intimes menacés par sa réputation, tandis que la question de la vérité — celle des identités, des aveux, des preuves — traverse les épisodes, sans promesse de résolution complète.
Sans conclure par un triomphe sans nuages, Bernède inscrit Vidocq dans la transformation d’une société qui passe d’une violence diffuse à des dispositifs de contrôle plus rationnels. Le roman met en lumière la naissance d’une culture policière moderne, nourrie d’empirisme, de réseaux et de mise en scène, et montre ce qu’elle coûte à ceux qui la portent. Par sa narration haletante et son ancrage historique, l’ouvrage propose une méditation sur la seconde chance, la mémoire d’un pays et la fabrication des légendes populaires. Il en demeure une résonance durable, faite d’admiration ambiguë et de doutes sur les prix à payer.
Le roman de Arthur Bernède s’inscrit dans la France urbaine de la fin du XVIIIe et du premier tiers du XIXe siècle, avec Paris pour théâtre central. La capitale connaît alors une croissance rapide, des inégalités marquées et une criminalité diffuse, du vol domestique aux bandes organisées. L’État réorganise ses instruments de contrôle: la Préfecture de police de Paris est créée en 1800, et ses commissaires quadrillent quartiers et faubourgs. Dans ce cadre, la figure de Vidocq, personnage historique, circule entre monde des prisons et bureaux policiers. Le récit exploite cette topographie sociale pour explorer les frontières poreuses entre marginalité, surveillance et ordre public.
Les bouleversements issus de la Révolution française et des guerres qui suivent transforment profondément la société. La chute des anciennes juridictions, l’instabilité politique du Directoire puis la centralisation du Consulat favorisent à la fois opportunités et déracinements. La conscription, les déserteurs, les faux papiers et la circulation accrue des populations compliquent la maîtrise de l’espace urbain. Les prisons, maisons de correction et dépôts de mendicité se remplissent, tandis que la police lutte contre la contrebande et les réseaux de recel. Cette période fournit le terreau du parcours de Vidocq, dont l’existence traverse ces mutations et reflète les tensions entre individu, loi et survie.
Sous le Consulat puis l’Empire, l’État codifie et centralise la répression. Le Code d’instruction criminelle (1808) et le Code pénal (1810) fixent procédures et incriminations, tandis que préfets et procureurs imposent une hiérarchie plus stricte. La surveillance des opposants, l’usage d’indicateurs et la collecte de signalements deviennent pratiques courantes. À Paris, la Préfecture de police perfectionne registres, fiches et fichiers de malfaiteurs. Ces outils structurent l’environnement où s’affirme Vidocq, figure ambivalente, à la fois issu du monde des voleurs et familier des méthodes nouvelles. Le roman s’appuie sur cette modernisation policière pour interroger l’efficacité et les zones grises de l’enquête.
En 1812, au sein de la Préfecture de police de Paris, est créée la Brigade de Sûreté, unité en civil dédiée à la lutte contre les récidivistes et les bandes. Elle emploie des agents infiltrés, recourt aux filatures et au repérage systématique des repaires. Vidocq en devient le chef et l’un des artisans, popularisant l’usage de déguisements, d’informateurs et de dossiers croisés. Cette innovation marque une étape fondatrice de la police judiciaire moderne en France. Le contexte institutionnel ainsi posé éclaire la dynamique du récit, qui met en jeu les méthodes, mais aussi les soupçons et rivalités que suscite une police mêlant secret, pragmatisme et efficacité.
Après la chute de l’Empire, la Restauration puis la Monarchie de Juillet recomposent les priorités. À Paris, l’ordre public se focalise à la fois sur la délinquance commune et sur les sociétés secrètes, tandis que la censure et la police politique connaissent des phases d’intensité variable. Les méthodes en civil suscitent débats: usage d’anciens malfaiteurs, provocations alléguées, contrôle judiciaire des preuves. La carrière de Vidocq est ponctuée de départs et de retours, au gré des controverses et des changements de régime, avant son passage au secteur privé au début des années 1830. Le roman s’inscrit dans ces tensions entre sécurité, légalité et réputation.
Le système pénitentiaire de l’époque repose sur les bagnes portuaires de Brest, Rochefort et Toulon, où les condamnés aux travaux forcés vivent sous une discipline sévère. Les convois de forçats, les maisons d’arrêt et les dépôts constituent un réseau de contrainte qui alimente aussi un milieu de techniques, d’argot et de solidarités clandestines. Les autorités développent les signalements physiques et les registres pour suivre les récidivistes, bien avant l’essor de l’anthropométrie. Des débats publics opposent partisans d’un châtiment exemplaire et promoteurs d’une réforme morale. Le roman reflète ces pratiques et controverses, en montrant comment l’univers carcéral et policier façonne les trajectoires individuelles et la perception du crime.
Figure médiatique dès son vivant, Vidocq publie des Mémoires en 1828–1829, best-seller qui popularise le récit du monde du crime et de la police. La curiosité du public pour les affaires retentissantes, nourrie par la presse naissante et le feuilleton, alimente une littérature où s’affirment le roman social et l’étude de mœurs. Des écrivains comme Balzac ou Hugo exploitent ces figures de policiers et de forçats pour interroger la société. L’ouvrage de Bernède s’inscrit dans cette tradition de réécriture et de vulgarisation historique, en s’appuyant sur une documentation connue pour façonner un portrait romanesque d’un acteur réel de la modernité policière.
Écrivain de la Troisième République, Arthur Bernède participe à la culture populaire de masse et au dialogue entre roman et cinéma. En 1919, il fonde avec l’acteur René Navarre la Société des Cinéromans, visant à publier des récits conçus pour l’écran. Son Vidocq prolonge cet imaginaire de l’aventure policière, tout en revenant à la genèse historique de la Sûreté. En reconstituant institutions, procédures et milieux, l’œuvre reflète les préoccupations contemporaines pour l’efficacité de la police, la frontière entre justice et arbitraire, et la fascination pour les experts. Elle propose ainsi une lecture critique des origines de la sécurité moderne.
Le 12 juillet 1809 avait été le jour le plus chaud de l’année et le crépuscule du soir n’avait même pas apporté à la canicule qui, lourdement, pesait sur la campagne, cette détente qui permet aux êtres vivants de respirer un peu plus à l’aise.
Les routes, grises de poussière, étaient désertes… Les champs aussi… Dans les prés jaunis et desséchés, les troupeaux avaient cessé de paître pour se réfugier, en tas, dans les rares coins d’ombre que leur ménageaient les haies brûlées par le soleil, ou sous les arbres dont les feuilles grillées se détachaient lentement en tourbillonnant vers le sol.
Les oiseaux, invisibles, se taisaient. Les ruisseaux, desséchés, n’avaient plus de murmures. Partout, le silence, comme l’air, était de plomb… et, tout au lointain, la cloche d’une église de village, égrenant l’angélus, ajoutait encore par ses sonorités lasses et monotones à la torpeur des êtres et à l’engourdissement des choses.
Animant la nature morne, assoupie, de sa silhouette osseuse et fatiguée de vagabond des grandes routes, un homme ou plutôt le spectre d’un homme suivait, la sueur aux tempes, les lèvres desséchées, un chemin creux, encaissé, rocailleux que bordait un double fossé embroussaillé de ronces et de mûriers sauvages.
Portant sur son dos courbé une besace vide, s’appuyant à un gourdin solide, il marchait, les pieds nus, ses loques de mendiant collées à son corps efflanqué… et tout en mâchonnant ces mots que lui inspiraient la fièvre ou la démence :
— Maudite société ! Qu’as-tu fait de moi ?… Ah ! Mais je ne crèverai pas avant de m’être vengé… Non, non, je ne crèverai pas !… Ils n’ont pas eu ma peau… ils ne l’auront jamais !… Va, mon vieux, va toujours… Le diable est en toi et le diable est plus fort que le monde !
Tout à coup, le chemineau qui avait heurté une grosse pierre trébucha et faillit choir.
— Hé là ! fit-il, qu’est-ce que j’ai donc ?… On dirait que ça tourne ! C’est que ça fait deux jours au moins que je n’ai pas eu une croûte de pain sous la dent ; et dame, des fruits verts, des betteraves, des pommes de terre crues, c’est pas fait pour vous donner beaucoup de force !
« Un peu de courage… Il fera nuit dans deux heures et peut-être que je trouverai dans quelque basse-cour un œuf ou deux à gober, en attendant que je puisse me faire cuire une bonne poule !
Le vagabond voulut continuer sa route ; mais, de nouveau, il chancela.
— Allons, bon, voilà maintenant que ça me chante dans les oreilles, pire que si c’était un essaim d’abeilles qui bourdonnerait autour de moi.
« Y a pas… faut que je m’arrête ou je vais tomber faible … et ils seraient trop contents, messieurs les gendarmes, s’ils ramassaient ma guenille, avant que j’aie pu seulement leur crier gare !
Le malheureux, lourdement, se laissa glisser sur le talus… et, enlevant le méchant bonnet de coton déteint qui lui recouvrait le crâne, il essuya son front ruisselant avec la manche déchirée d’une vieille veste trouée au coude et qui avait dû, dix ans auparavant, servir d’uniforme à un soldat d’infanterie.
Cet homme, qui venait on ne sait d’où, représentait vraiment la misère dans ce qu’elle a de plus affreux et de plus déprimant.
Impossible de lui donner un âge, tant son corps étique, ses joues émaciées, sa barbe de plusieurs jours, sa chevelure poussée en touffes inégales et parsemées de nombreux fils d’argent contrastaient avec l’extraordinaire acuité d’un regard aussi clair, aussi brillant que celui d’un garçon de vingt ans.
Tout à coup, il poussa un cri :
— Aïe… ma jambe !
D’un geste las, il retroussa son pantalon de toile effilochée, qui laissait apparaître, à la hauteur de la cheville gonflée à éclater, une bande rougeâtre, qui, large de plusieurs centimètres, ressemblait à une cicatrice.
—Y a pas, grommela-t-il en hochant la tête : quand les « argousins » vous marquent, c’est bien pour la vie…
« On a beau leur échapper, faut toujours qu’ils vous fassent souffrir !
Et, poussant un profond soupir, il ajouta :
— C’est dur, tout de même d’en être là… surtout quand on ne l’a pas mérité !
« Ah ! si je pouvais seulement une fois manger à ma faim, boire à ma soif, et surtout me coucher dans un lit aux draps bien propres, bien frais… et m’endormir doucement… tout doucement, sans plus penser à rien… Ce me serait égal, après, de ne plus me réveiller…
« Car mieux vaut mourir libre que vivre au bagne[2], rivé à un boulet et roué de coups par les « chiourmes »,
« Hein ! Qu’est-ce que tu dis là, mon vieux François ! Mourir ! Toi ! Mais tu deviens fou, mon bonhomme !…
« Mourir ! Allons ! Allons ! Réveille-toi, clampin ! Tu sais ce que tu vaux, car tu sais ce que tu veux… Debout… oui, debout donc…
« En avant, maudite carcasse !… Continue ton voyage… Dans trois jours tu seras à Paris… et alors… oui, alors… on verra ce qu’on verra !
Réconforté par l’exhortation mystérieuse qu’il venait de s’adresser, le vagabond se redressa sur les genoux et, cueillant quelques mûres qui, saupoudrées de poussière, semblaient ironiquement s’offrir à sa détresse, il les portait lentement à sa bouche, lorsque, tout à coup, il s’arrêta.
Deux voix claires, argentines, s’élevaient d’un petit bois qui surplombait le chemin creux dans lequel il s’était arrêté.
L’une ordonnait, déjà impérieuse :
— Viens donc, Tiennot, viens vite… Rentrons chez nous ! L’autre répondait, mutine, obstinée :
— Non, Fanchette, non… j’veux pas !
La figure du miséreux s’éclaira d’un rayonnement révélant, sous la sauvagerie de ses allures et l’âpreté de ses traits, une sorte de bonté intérieure qui, subitement, transformait la bête fauve traquée qu’il semblait être en une créature profondément sensible et humaine.
Rampant le long du talus, il écarta avec précaution, de ses mains maigres, parcheminées, aux doigts longs et noueux, les épines acérées dont il ne sentait pas les piquants…
Aussitôt, sa figure s’adoucit en un attendrissement étrange.
Maintenant, il était presque beau… tant il émanait de lui de sincère émotion, de naïve tendresse.
— Un enfant ! murmura-t-il d’une voix tremblante[1q].
Ses yeux qui se voilaient d’une buée légère, ses yeux qui ne devaient plus savoir pleurer, demeurèrent fixés avec une sorte d’extase sur un petit paysan de six à sept ans qui, un doigt dans la bouche et l’air buté, dodelinait son front rose sous l’auréole de ses beaux cheveux blonds, tandis qu’une fillette, sa sœur sans doute, à peine plus âgée que lui, le tirait par le bras en menaçant :
— Si tu ne m’obéis pas, je le dirai à la « mère »… Tu seras encore fouetté… et avec des orties, c’te fois !
Mais le gamin s’obstinait.
— J’veux chercher Bas-Rouge ! La fillette ripostait :
— Bas-Rouge est un vilain chien qui se sauve tout le temps de la maison… Voilà trois jours qu’il est parti… Il ne reviendra plus maintenant.
Échappant à sa sœur, le petit Tiennot se mit à courir sous les arbres tout en appelant :
— Bas-Rouge !… Bas-Rouge ! Fanchette s’élança à sa poursuite.
Mais le petit avait de l’avance et trottait vite. Elle allait pourtant le rejoindre lorsque, soudain, elle demeura figée sur place, les traits convulsés par une frayeur soudaine.
Un gros chien beauceron, sans collier, à poil noir et ras, aux pattes couleur de feu, maigre, efflanqué, l’œil fixe, ardent, la queue basse, la gueule écumante, la langue pendante, bleuâtre et couverte de poussière, venait de surgir d’un fossé à quelques mètres de Tiennot qui, l’apercevant, s’écria en gambadant :
— Bas-Rouge !… mon p’tit Bas-Rouge !
Tout joyeux, il s’approchait pour caresser l’animal qui faisait entendre un aboiement rauque, ininterrompu, lorsque Fanchette, blême d’effroi, bondit sur son frère en clamant :
— N’y touche pas, Tiennot ! N’y touche pas ! Il est enragé !
Elle voulut entraîner l’enfant, s’enfuir avec lui… Elle n’en eut pas le temps… Le chien s’était précipité vers eux, les crocs menaçants et tout luisants de la bave mortelle… Déjà son museau de bête en furie frôlait presque le bras du pauvre enfant qui ne pouvait que répéter, suppliant et terrifié :
— Bas-Rouge, mon Bas-Rouge… Ne me mords pas !… C’est moi, ton petit Tiennot !
L’horrible mâchoire s’entrouvrait pour l’étreinte mortelle… lorsqu’un coup de matraque formidable atteignit Bas-Rouge aux reins, le forçant à rouler sur le sol.
Le chien, à moitié assommé, mais furieux encore, se retourna contre le bâton du chemineau et y enfonça ses crocs avec frénésie.
— Sauvez-vous, les petits ! Sauvez-vous ! hurlait l’homme, qui, prompt comme l’éclair, empoignait audacieusement Bas-Rouge par le cou et, l’immobilisant dans ses doigts d’acier, serrait jusqu’au moment où les yeux injectés de la bête se voilèrent, en même temps qu’un dernier spasme lui raidissait les membres et qu’un râle suprême s’exhalait de sa gorge écrasée.
Sentant qu’il n’avait plus entre les mains qu’un cadavre, le vagabond desserra son étreinte et Bas-Rouge retomba à terre, où il demeura étendu inerte…
Le chien enragé était mort !
— Ah ! Les vilains mioches !… Vrai ! Ils me feront mourir, ils me feront damner ! lançait la voix courroucée d’une robuste paysanne qui accourait, essoufflée, sa coiffe au vent, toute vibrante de colère et d’angoisse.
C’était la mère !
Partie à la recherche de ses enfants, la campagnarde avait assisté de loin à cette scène qui s’était déroulée avec une rapidité aussi tragique que foudroyante.
Empoignant par le bras Fanchette et Tiennot qui, fous de peur, n’avaient pas eu la force de déguerpir, la Martoche, comme on l’appelait dans le pays, se mit à les secouer furieusement, tout en les invectivant :
— Ça vous apprendra à vous en aller galvauder comme ça ! Vous verrez qu’un beau jour Croque-mitaine vous emportera dans sa hotte !…
« Et ce sera bien fait pour vous, mauvaise graine !
Puis, se retournant vers le chemineau qui contemplait les deux enfants avec une expression de joie touchante et quasi paternelle, la campagnarde demanda :
— Elle ne vous a pas mordu au moins, cette sale bête de malheur ?
— Je ne lui en ai pas laissé le temps, déclarait l’inconnu avec une tranquille assurance.
Mais le sentiment maternel reprenait le dessus, la fermière saisit ses deux enfants et les embrassa violemment tout en haletant :
— Mon Tiennot ! Ma Fanchon !… Ah ! mes petits ! mes pauvres petits !
« Dites-lui au moins merci à ce brave homme !
Et elle les poussa tous deux vers le chemineau.
Doucement, celui-ci appuya ses mains calleuses sur leurs fronts blancs ; et, sans oser les attirer vers lui, il resta là, immobile, les yeux à demi fermés en murmurant, comme éperdu dans une mystérieuse et profonde rêverie :
— Enfin ! j’ai donc fait une bonne action ! « Allons ! cela va peut-être me porter bonheur !
Émue, dominée par l’attitude étrange de cet homme qui se révélait à elle sous le triple aspect de la misère, du courage et de la bonté, la Martoche reprenait brusquement :
— Venez donc avec nous jusqu’à la ferme manger un morceau et boire un bon coup ; car, vrai, mon pauvre vieux… vous devez en avoir joliment besoin.
— C’est pas de refus ! acceptait le vagabond.
Dans leur naïve et instinctive gratitude, Fanchette et Tiennot s’étaient emparés des mains de leur sauveur ; et ce furent eux qui le conduisirent jusqu’à la maison dont on apercevait à travers la feuillée le toit de chaume, au milieu duquel une cheminée bossue, rabougrie, laissait échapper une colonne de fumée qui s’élevait toute droite vers le ciel.
Le bref trajet fut vite parcouru.
Les enfants avaient repris une partie de leur aplomb. Fanchette souriait, rassurée ; et le petit Tiennot, qui n’avait pas encore compris, demandait :
— Pourquoi qu’il voulait nous mordre, Bas-Rouge ? Il n’était pourtant pas méchant !
La Martoche, qui avait pris les devants, ouvrait toute grande la porte de sa demeure au vagabond. Celui-ci, déjà réconforté par cette atmosphère de rusticité accueillante et saine, semblait renaître à la vie.
Pénétrant dans une vaste salle au sol en terre battue, très propre, bien balayée, avenante même avec son vaisselier ciré, ses grandes armoires reluisant comme une glace et ses lits qui disparaissaient sous de vastes rideaux en toile écrue à carreaux blancs et rouges, il respira largement, flairant l’odeur appétissante d’une soupe au lard qui mijotait dans une marmite suspendue au milieu d’une vaste cheminée au-dessus d’un feu de braise rutilante.
— Asseyez-vous là, invita la fermière, en désignant au vagabond un banc près de la fenêtre.
« Fanchon, va vite au cellier tirer un pichet de vin frais ! Ouvrant une huche, elle y prit un gros pain enveloppé dans un torchon tout blanc, l’apporta sur la table qui tenait tout le milieu de la pièce et en coupa une large tranche.
Elle sortait d’un garde-manger un vaste plat contenant une motte de beurre d’au moins deux livres, lorsqu’une voix rude, autoritaire, retentit :
— Eh ben ! quoi donc, la Martoche, v’là que tu reçois « cheux nous » des « drogues », des « propariens » de grand-route !
« T’as donc envie qu’une nuit on nous emporte not’ bas de laine ou qu’on fiche le feu à not’ grange ?
S’avançant vers son homme — un vigoureux laboureur qui, en tenue de travail, sa chemise échancrée sur sa poitrine velue, une faucille suspendue à sa ceinture de cuir, au-dessus du pantalon en velours à côtes, se profilait sur le seuil et barrait la porte de sa haute et puissante stature —, la Martoche répliqua vivement :
— Avant que de causer, Jérôme, tâche de m’écouter un peu. Ce « drogue », ce « proparien » comme tu l’appelles, eh bien ! il vient de sauver nos mioches !
— Quoi que tu me chantes là ? s’exclama le campagnard, toujours méfiant et sur la défensive.
— Bas-Rouge avait la rage, expliquait la fermière. Il a voulu se jeter sur les enfants… et sûr qu’il les aurait dévorés tous les deux, si ce brave homme-là ne s’était pas jeté sur lui et ne l’avait étranglé en moins de temps que je n’en mets pour occire un lapin !
— Tu as fait cela, toi ?… interrogeait le fermier qui, tout saisi, s’avançait vers le chemineau.
Celui-ci eut un simple hochement de tête affirmatif. Alors, mettant sa main sur son épaule, et le fixant bien dans les yeux, le laboureur martela d’une voix ferme :
— J’sais pas qui qu’tu es, d’où que tu viens… ni où que tu vas… Mais t’es un ami, et ici, tu seras toujours chez toi…
— Merci !… fit d’une voix sourde le trimardeur en baissant le front.
— Comment ! reprit Jérôme, c’est toi qui me dis merci !
— Oui, parce que, depuis bien longtemps, c’est la première parole de bonté que j’entends ; et ça me fait tellement de bien, que je ne trouve pas de mots pour vous le dire.
— Alors, t’es si malheureux que ça ? questionnait le paysan, en s’asseyant près de son hôte.
— Ça se voit, n’est-ce pas ? fit celui-ci.
— Oui, ça se voit… Écoute-moi, je vais avoir besoin d’aide pour la moisson. Si tu te sens un peu de cœur à l’ouvrage, reste ici. Tu seras bien nourri… Tu coucheras tous les soirs sur de la paille fraîche et je te donnerai une pistole, tu m’entends, une belle pistole, quand tu t’en iras.
« Si ça te chante, tope là ! Jamais Jérôme Leblanc n’a manqué à sa parole.
— Vous êtes bien bon…, reprenait le vagabond, mais je ne peux pas.
— À cause ?
— Vous seriez volé dans l’affaire.
— Volé !
— Je ne pourrais guère abattre de besogne. Je n’ai plus beaucoup de forces…
— Pourtant, tu en as eu assez pour étrangler Bas-Rouge !
— C’est pas la même chose… Voyez-vous, quand on se trouve en face de deux petits enfants qui sont attaqués par un chien enragé et qu’on se dit : « Si jamais seulement il les touche de la dent, ils sont perdus, ils mourront, et de quelle mort… la plus affreuse de toutes… » Oh ! alors on oublie sa faiblesse, on est comme galvanisé on s’élance, on fonce, on ne pense plus à rien qu’à eux à ces innocents… et on tue !… Mais après… oh ! après, on redevient ce qu’on était avant… une pauvre loque qui s’en va au gré du vent… qui se déchire chaque jour davantage… et qui finit, quand il n’y en a plus qu’un lambeau, par rester accrochée à quelque roncier de la route !
Fanchon revenait avec son pichet de vin dont elle remplit jusqu’au bord un grand verre qu’elle avait pris dans le vaisselier. La Martoche, qui avait fini de beurrer l’énorme tartine, l’apporta au chemineau.
Tandis qu’il mangeait et qu’il buvait en silence, Jérôme Leblanc l’examinait avec attention.
Bientôt il reprit avec une expression de curiosité bienveillante :
— T’as pas toujours été comme ça, mon pauvre diable ?
— Pourquoi me dites-vous cela ? reprit vivement le trimardeur.
— D’abord parce que tu ne causes pas comme ceux de la route… et puis, quand on te regarde bien, on a comme qui dirait l’idée que t’as autrefois porté d’autres hardes que celles-là.
— Peut-être !
—… Et que tu as eu du malheur… beaucoup de malheur… ou bien que t’as…
Mais, se redressant, l’inconnu coupait d’une voix sombre :
— Du malheur seulement, et plus que vous ne pouvez le croire… Ah ! si vous saviez !…
« Moi aussi, j’ai eu une femme et des enfants… J’ai été heureux… très heureux pas longtemps… trois années à peine… et puis… et puis.
Un sanglot l’étranglait
— Laisse-le donc tranquille ! lançait la Martoche à son mari.
« Tenez, mon ami, buvez un coup !
Mais le petit Tiennot qui, oublieux déjà du danger qu’il avait couru, était allé s’asseoir sur le seuil de la porte et jetait des miettes de pain aux canards qui regagnaient en boitillant leur basse-cour, se relevait en criant :
— Hé ! la mère, v’là les gendarmes !
À ces mots, le vagabond eut un sursaut, et laissa tomber sur le sol le verre qu’il portait à ses lèvres.
— Bon Dieu ! s’exclama Jérôme Leblanc. C’est-y que tu serais un voleur ou un assassin ?
Puis il se tut, les poings serrés, la bouche menaçante…
— Mon homme ! fit la Martoche en s’élançant vers son mari.
Dans ce simple mot, il y avait un si noble cri de pitié, un tel rappel à la reconnaissance… un si ardent désir de sauver à son tour cet inconnu, si coupable fût-il, que le paysan, touché en plein cœur, n’hésita plus une seconde.
Étendant le bras vers une échelle de meunier qui donnait accès au grenier surplombant directement la salle, il dit au chemineau qui s’était dressé frissonnant, glacé, l’œil hagard :
— Grimpe là-haut… cache-toi dans le foin… et surtout ne bouge pas. Allons, décampe !
L’inconnu ne se le fit pas dire deux fois. En quelques enjambées, il escalada les échelons, souleva une trappe et disparut.
Il était temps !
Des pas de chevaux retentissaient dans la cour de la ferme et une voix sonore lançait :
— Hé ! Leblanc ! Hé ! la Martoche !
— Vous, les petits, ordonnait le père, retenez vos langues ; et si les gendarmes vous demandent quelque chose, dites que vous ne savez rien. Compris, n’est-ce pas ?
— Oui, p’pa !
— Hé ben ! quoi donc ?… s’impatientait la grosse voix toute proche. Y a donc personne dans la maison, ou c’est y des fois que vous vous couchez plus tôt que vos poules ?
Le fermier Leblanc, après avoir échangé un rapide coup d’œil d’intelligence avec sa femme, s’avançait sur le seuil.
Deux gendarmes, montés sur de solides chevaux normands, s’étaient arrêtés devant la porte.
— Me v’là, brigadier… me v’là…, fit le paysan… Quoi qu’y a pour vot’ service ? C’est-y que vos bêtes de chevaux auraient soif, et peut-être ben vous aussi, par-dessus le marché ?
— Il s’agit bien de ça…, répliqua d’un ton sévère le représentant de l’autorité.
« Depuis ce matin nous sommes à la poursuite d’un bandit.
— Pas possible !… feignit de s’étonner Jérôme.
— Parfaitement…, appuyait le brigadier avec importance et gravité. Il s’agit d’un dénommé François Vidocq[1], qui s’est échappé du bagne et qui a été condamné à mort par contumace.
— Ah ! mon bon Jésus ! ponctuait la Martoche qui avait rejoint son homme.
Le gendarme précisait :
— Il est vêtu d’une vieille tunique de soldat d’infanterie et il a bien l’air de ce qu’il est, c’est-à-dire d’un brigand bon pour la guillotine.
« Peut-être bien que vous l’avez rencontré par là ou vu rôder dans les parages ?
— Ma foi non…, répliquait Jérôme, et toi, la Martoche ?
— Moi j’crois que si ! affirmait la paysanne, avec toutes les apparences de la plus complète sincérité.
Et elle ajouta :
— Tout à l’heure, en revenant du lavoir, j’ai rencontré un bonhomme tout à fait comme vous dites et qui se faufilait dans le bois Martin du côté de la route qui conduit à la forêt de Malveme.
Le brigadier, qui n’avait aucune raison de suspecter les déclarations de la Martoche, dit à son compagnon :
— Alors, vite en chasse !…
« Sale gibier que ce Vidocq ! Je donnerais bien un beau louis d’or pour le voir entre nous deux, menottes aux mains et en route pour la ville… où on lui fournirait le logement qui convient à un gredin de son espèce !
Tandis que les deux gendarmes s’éloignaient, Jérôme et la Martoche rentraient dans la maison.
Fanchette et Tiennot qui, de la porte, avaient assisté à toute cette scène, regardaient leurs parents, muets de surprise.
— La Martoche, lança Jérôme, trempe-nous la soupe ! « Allez, les p’tiots, à table !
Mais les deux enfants ne bougeaient pas. Soudain Fanchette se mit à pleurer.
— Quéque tu as, toi ? interrogea la mère.
— J’ai peur, répliqua la fillette, en se cachant la tête avec son coude.
— Du chemineau ? lança Jérôme.
— Non, p’pa… j’ai peur de m’sieu le curé.
— M’sieu le curé ? s’étonnait le fermier.
— Oui, p’pa… Quand j’irai à confesse et que je lui raconterai…
— Quoi ?
— Que tu m’as ordonné de… mentir…
— Eh ben ?
— Il me dira que j’irai tout droit en enfer… et moi je ne veux pas, là !
Alors, avec une sérénité d’âme, une loyauté de conscience qui lui donnaient tout à coup l’allure austère et inspirée d’une femme de la Bible, la paysanne reprit :
— M’sieu le curé te grondera p’têt’, ma fille, mais le bon Dieu, lui, nous donnera sûrement raison !
Tapi entre les bottes de foin qui remplissaient le grenier, le forçat évadé n’avait rien perdu du dialogue échangé à haute voix dans la cour de la ferme, entre ses hôtes et les gendarmes.
— Allons, soupira-t-il, me voilà encore une fois tiré d’affaire !… N’empêche que j’aurai bien du mal à m’en sortir tout à fait.
« Depuis mon évasion de Toulon, le télégraphe optique[3] a dû faire marcher ses ailes sans relâche… Partout, la maréchaussée a mon signalement. Pas moyen de me procurer une autre défroque. Il me faudrait voler pour cela… et voler, ah ! non, je ne veux pas !…
« Eh bien ! j’en serai quitte pour me cacher le jour et voyager la nuit… Mais ils ne m’auront pas !… non… ils ne m’auront pas !…
À peine avait-il murmuré ces mots que la trappe se soulevait lentement, laissant apercevoir la tête du fermier Jérôme qui, tout de suite, attaquait :
— Les gendarmes sont partis à ta recherche… Tu vas rester là un moment…
« Tu peux dormir un somme si tu veux… Quand il fera tout à fait nuit, je viendrai te réveiller et je te ferai filer par le jardin.
Vidocq esquissa un geste de remerciement ; mais déjà la trappe s’était refermée ; et, se laissant aller à la fatigue qui l’accablait, le forçat évadé, les nerfs détendus, déprimé, anéanti, se coucha tout de son long, fermant les yeux… et, presque instantanément, il s’endormit d’un sommeil de plomb.
Quel était donc ce bagnard en rupture de chaîne, ce condamné à mort, ce François Vidocq qui, traqué par la police, errant sur les grandes routes comme une bête fauve échappée de sa cage, venait si courageusement, au péril de sa vie, de sauver deux petits enfants ?
Il faudrait un volume, et même plusieurs, pour narrer dans tous ses détails ce qu’a été l’existence de cet homme extraordinaire, héros de l’histoire que nous avons entrepris de conter.
Car Vidocq n’est pas un personnage inventé de toutes pièces, ni même réalisé selon une légende plus ou moins vraisemblable ou d’après des documents plus ou moins exacts.
Vidocq, dont le nom, à travers les âges, est demeuré populaire jusque dans les coins les plus reculés de nos campagnes françaises, Vidocq, qui symbolise aux yeux de nos concitoyens, et même à l’étranger, le policier-type, le roi des détectives, comme on dit de nos jours, a réellement vécu l’existence que nous allons retracer, a traversé toutes les péripéties que nous nous efforçons de présenter fidèlement à nos lecteurs… personnage formidable et parfois fantastique qui a imprimé sur son époque la marque ineffaçable, indestructible de son génie spécial, mais indiscutable et indiscuté !
Calomnié, vilipendé, sali, comme le sont, la plupart du temps, ceux qui ont assumé la tâche, rude entre toutes, de se battre avec le crime, il nous est apparu, au cours des recherches historiques auxquelles nous nous sommes livrés sur ses actes et de l’étude approfondie que nous avons faite de son caractère, comme une force de la nature, un torrent tumultueux, jailli d’un rocher aride, d’un chaos dévasté, mais sachant, au besoin, se canaliser, s’endiguer, disparaître sous des tunnels, sous des cavernes, pour se transformer en une rivière calme, limpide, se divisant en innombrables ruisseaux, mais n’en continuant pas moins à tout emporter sur son passage.
Je ne m’en cache pas, je me suis pris d’admiration et même de sympathie pour ce personnage que je crois bien connaître et qui jamais, au cours de sa carrière de policier, traversée par les aventures personnelles que nous allons évoquer, ne s’est laissé amoindrir par cette déformation professionnelle qui, rarement, mais parfois cependant, dénature, diminue certains gardiens de l’ordre social au point d’en faire des tyranneaux injustes et sans pitié, quand ils n’ont pas la faiblesse plus redoutable encore de s’acoquiner avec ceux qu’ils sont chargés de combattre.
Vidocq a été, je ne dirai pas une manière d’apôtre, mais plutôt un incomparable chasseur. Son vrai patron n’est point saint Georges, mais saint Hubert… Il n’a rien du chevalier, il a tout du grand veneur… Il est implacable, rusé, tenace, mais brave, audacieux, généreux même, payant toujours de sa personne, tour à tour secoué par sa haine invincible et grandi par des fiertés inattendues.
Mais n’anticipons pas sur les événements ; ne nous laissons pas emporter par l’enthousiasme, le lyrisme de l’auteur qui, plein de son sujet, se laisse aller avant l’heure à des digressions intéressantes peut-être pour lui, mais fastidieuses pour ceux qui lui font l’honneur de lui accorder leur confiance… et revenons au vagabond, au forçat en rupture de ban, dormant enfin en paix dans le grenier des fermiers Leblanc…
François Vidocq, né à Arras en 1775, était le fils d’un boulanger[2q].
Tout jeune, il avait manifesté de réelles aptitudes intellectuelles.
Il avait appris à lire et à écrire, presque seul… et sa grande joie était de dévorer indistinctement tous les livres et principalement les récits d’aventures et de voyages qui lui tombaient sous la main.
Sa mère, excellente créature, à l’esprit borné et sans aucune autorité dans son ménage, répétait souvent aux commères de son entourage :
— Not’ garçon sera un savant.
Mais son père, un bonhomme fruste, despote, ne l’entendait pas de cette oreille-là.
— Tu seras mitron, avait-il déclaré à son fils, sur un ton qui n’admettait pas de réplique.
Et François fut mitron.
À partir de ce jour, ce fut entre le père et le fils une lutte incessante qui atteignit souvent des proportions homériques.
Aussi obstinés l’un que l’autre dans leurs vues, ils vivaient dans un état de conflit permanent, au cours duquel l’enfant devenu jeune homme recevait fréquemment de cuisantes corrections qui, d’ailleurs, ne calmaient en rien son goût pour la lecture.
Mme Vidocq, qui tremblait sans cesse devant son terrible époux, n’osait intervenir au cours de ces discussions, qui se terminaient invariablement par de formidables paires de claques et même de rudes coups de bâton à l’adresse du mitron récalcitrant.
Celui-ci, quand il avait été par trop battu, et, par surcroît, condamné au pain sec et à l’eau, n’avait pour toute ressource que d’aller se réfugier chez de compatissants voisins, le digne épicier Le Rond et sa digne compagne La Rondelle que l’on avait surnommée ainsi en raison de la corpulence débordante de son accorte personne.
Ces braves gens le consolaient de leur mieux, lui offraient sa part de pot-au-feu à la table familiale et allaient même jusqu’à mettre à sa disposition les vieux bouquins qu’ils achetaient pour les transformer en cornets de papier destinés à enfermer leurs denrées alimentaires.
Mais un beau jour, après une paternelle et magistrale raclée qui coïncidait exactement avec son dix-septième anniversaire, le jeune Vidocq, muni d’un mince bagage et d’une bourse plus légère encore — car elle ne contenait que les maigres économies amassées péniblement, sol par sol depuis son enfance —, quittait le domicile paternel pour se lancer dans l’inconnu.
Son intention était de s’embarquer à Ostende, de faire voile, comme on disait alors, vers les Amériques et là, faute d’y tailler un empire, d’y réaliser au moins une grosse fortune.
Mais son voyage fut de courte durée.
Assailli aux environs de Dunkerque par une bande de malfaiteurs qui le dépouillent de son infime trésor, laissé par eux assommé, à moitié mort sur la banquette du chemin, le voilà seul, sans ressources, privé de tout, abandonné, malade… au bout de trois jours de liberté.
Va-t-il rentrer chez lui… implorer son pardon… reprendre son tablier de « geindre » et replonger ses bras résignés dans le pétrin ?
Ah ! que non ! Vidocq a goûté à l’indépendance… et si amère se soit-elle montrée pour lui à ses débuts, il n’y renoncera pas, il poursuivra sa destinée.
Il se fait embaucher comme valet de ferme, puis un soir dans une grange de village, il sert de compère à l’escamoteur acrobate Comus qui, frappé par son intelligence, l’engage comme paillasse.
Bientôt, las d’un rôle qu’il considère comme dégradant, il quitte la France, passe en Autriche et s’engage dans les hussards.
Mais Vidocq a le sang près de la peau, Vidocq a mauvais caractère. Il ne peut se plier à la rude discipline à laquelle il est assujetti… Il regimbe… Il est condamné à la schlague… et, plutôt que de subir une punition qu’il considère encore plus humiliante que douloureuse, il déserte, revient en France, repasse par Arras, se précipite dans les bras de sa mère qui en perd à moitié connaissance, tombe aux genoux de son père qui lui pardonne et qui, pour fêter le retour de l’enfant prodigue, à défaut de veau gras, fait mettre un poulet plus ou moins dodu à la broche.
Mais le jeune François ne peut se résigner à fabriquer du pain…
L’horizon du fournil est trop étroit pour ses espérances. Quelques jours après il part, en excédent, avec une troupe de comédiens dont l’étoile, une petite actrice coquette et sans scrupules, lui a tourné l’esprit.
Bientôt la comédienne renonce à le traîner dans ses bagages…
Alors, il s’engage dans le régiment de Bourbon.
Sa taille, sa bonne mine, son adresse aux armes lui valent l’avantage d’être immédiatement placé dans une compagnie de chasseurs.
Toujours susceptible, violent, agressif, querelleur, il s’attire une série de duels, tue deux de ses adversaires, en blesse une demi-douzaine. Et les choses vont encore mal tourner pour lui lorsque monte sur tout le territoire le cri sublime : « La patrie est en danger ! »
C’est la grande guerre de 92… L’immortelle campagne de la France dressée contre les tyrans !
Il se bat comme un lion… conquiert le grade de lieutenant et est envoyé en garnison à Lille.
Entre deux campagnes, il fait la connaissance d’une très jolie personne, Annette Chevalier, fille d’un membre du tribunal révolutionnaire de Douai.
Il en devient éperdument amoureux et obtient sa main. Alors Vidocq se transforme entièrement… Il se calme, il s’assagit, il est l’époux le plus dévoué, l’amant le plus fidèle, le plus tendre.
La naissance de deux fils ajoute encore au bonheur que lui donne celle qu’il aime et dont il a toutes les raisons de se croire aimé.
Il fait de beaux rêves, il a de grands projets… Beaucoup plus pour sa femme et pour ses enfants que pour lui-même, il veut s’illustrer dans la carrière des armes où il a fait de si brillants débuts. Il se sent une âme de chef…
Toutes ses turbulences se sont transformées en une fièvre d’ambition qui le grandit vis-à-vis de lui-même…
Stimulé par l’exemple des jeunes généraux de la République, il veut à son tour conquérir le grade qui lui donnera la fortune et la gloire.
Et lorsque le soir, près du berceau où reposent côte à côte son petit Jacques et son petit Robert qu’il s’est pris à adorer avec cet élan, cette fougue, cette passion qu’il apporte dans toutes les manifestations de sa vie, la main dans celle de sa compagne que sa double maternité a encore embellie, il se sent pénétré de son bonheur et si sûr de sa destinée qu’il ne cesse de répéter :
— Annette, que nous sommes heureux !
Vidocq, aveuglé par la joie qui le transporte, n’a pas vu s’amonceler au-dessus de son toit le plus effroyable des orages… Il n’a pas flairé la trahison qui s’est installée à son foyer. Il n’a pas remarqué chez son Annette certaines hésitations, certaines tristesses songeuses, certaines rougeurs qui auraient dû lui donner l’éveil. Il continue à la regarder, à l’admirer à travers le prisme de son immense amour.
Et pourtant, un soir, en rentrant de manœuvres, il trouve la maison vide.
Annette s’est enfuie avec ses deux enfants.
Tout d’abord, il demeure atterré ; il ne veut pas croire que cela soit possible.
Annette partie, elle qui, deux jours avant, le serrait dans ses bras… Annette partie… avec ses deux fils !
Il la cherche partout… dans la demeure, dont la coquetterie simple et la gaieté lumineuse ajoutent encore à la cruauté de sa détresse.
Il court, comme un fou, là où il espère la rencontrer… mais personne !
Cependant il n’y a pas eu entre eux la moindre querelle. Quand il l’a quittée, l’avant-veille, jamais son baiser ne lui a paru plus doux, plus sincère en dévouement et en tendresse.
Enfin, à force de harceler de questions, de prier, de menacer, la jeune fille de campagne lourdaude et craintive qui, depuis son mariage, est à son service, il apprend d’elle l’inconcevable et tragique vérité.
Annette s’est fait enlever par un jeune homme qui, depuis quelque temps, la courtisait en secret et elle a emporté ses enfants !
Un instant, Vidocq a l’impression qu’il va perdre la raison.
Mais avec un courage surhumain, il veut se ressaisir… Il y parvient.
Il interroge la servante :
— Le nom de cet homme ? clame-t-il éperdu.
— Je ne le connais pas.
— L’avez-vous vu ?
— Oui.
— Comment est-il ?
— Il a l’air d’un ci-devant aristocrate.
— Il est jeune ?
— Oui, il est jeune.
— Et beau, sans doute ?
— Oui, très beau.
— Et riche ?
— Très riche.
— Et tu ne m’as rien dit ?… Tu ne m’as pas prévenu ?
— Je n’ai pas osé.
— Ah ! stupide engeance ! Et sais-tu au moins quelle direction ils ont prise ?
— Non, je ne sais pas.
— Allons, ne me mens pas… parle, mais parle donc !
— Je ne sais pas, je vous le jure. Je ne sais pas !
Comprenant qu’il ne pourrait rien tirer de cette fille, Vidocq s’était précipité chez son colonel… type de vieux soldat sans peur et sans reproche et ne connaissant qu’une chose : la consigne.
— Mon colonel, lui dit-il, tout frémissant de douleur et de colère, ma femme vient de s’enfuir avec un amant.
« Je viens vous demander un congé…
— C’est impossible, lieutenant, répliquait l’officier. Nous partons demain pour les Flandres et j’ai l’ordre formel de présenter mon régiment au complet.
— Mon colonel, ma femme a emmené avec elle mes deux petits enfants.
— Lieutenant, je vous plains, mais je ne puis vous accorder la permission que vous me demandez. Votre honneur de militaire exige que vous restiez à votre poste à la tête de vos hommes. Vous y serez demain !
Vidocq n’insista pas. Il savait son chef inflexible… Mais sa décision était prise. Le jour même, il désertait.
Ce fut alors que commença pour lui le calvaire dont nous venons de revivre la dernière station.
Trompé par de faux renseignements, il se perd d’abord, pendant plusieurs jours, sur une fausse piste.
Recherché lui-même par la Prévôté[4], guetté par le conseil de guerre, paralysé dans ses investigations par la crainte permanente d’une arrestation suivie d’un emprisonnement de longue durée, bientôt à bout d’argent, de ressources, découragé, brisé, malade, pour la seconde fois, il s’en revient vers la maison paternelle où il reçoit un réconfortant accueil.
Mais il ne peut songer à y prolonger son séjour, sous peine d’être reconnu et pris par les gendarmes.
Il se confectionne un faux état civil. Il se fait colporteur et le voilà parti sur les routes… vers les pires aventures. Convaincu qu’à moins d’un hasard, sur lequel il ne compte guère, il ne retrouvera plus sa femme et ses enfants, redevenu le Vidocq des mauvais jours, rendu plus agressif, plus violent encore par l’infortune imméritée qu’il a subie, il fréquente les milieux les plus louches, joue, boit, fait ripaille jusqu’au jour, où, à la suite d’une rixe, il est incarcéré à la prison de la tour Saint-Pierre, à Lille.
Quelle n’est pas sa surprise de rencontrer, parmi ses codétenus, le brave épicier Le Rond, le consolateur des mauvais jours, qui a été condamné à deux ans de réclusion pour avoir vendu à faux poids de la marchandise !
Le Rond lui jure qu’il est innocent et cela suffit à Vidocq pour qu’avec une habileté inouïe il fabrique un faux ordre de mise en liberté en faveur de son ami et de lui-même.
Tous deux s’échappent…
Bientôt, traqué de toutes parts et crevant de misère, Vidocq va se faire bandit des grands chemins.
Déguisé en marchand de bestiaux, il attaque un inspecteur des finances et le met à mal sans le tuer tout à fait. S’emparant de ses vêtements et de ses papiers, il se rend chez le receveur de la ville de Compiègne, et, sous prétexte de vérifier sa comptabilité, il profite d’un moment d’inattention du brave fonctionnaire pour faire main basse sur la caisse.
Mais au moment où il va s’esquiver, le véritable inspecteur, qui est revenu à lui, apparaît avec des gendarmes. Vidocq est arrêté. Sa véritable identité est mise à jour et il est condamné à huit années de fer pour vol à main armée et complicité de faux en écritures publiques.
Envoyé au bagne, il s’évade ; mais il est repris et rivé de nouveau à son boulet.
Il ne tarde pas à s’évader de nouveau, car il n’a qu’un but : la liberté !
En effet, parmi les pires avatars de son existence mouvementée entre toutes, au milieu des promiscuités les plus dégradantes, dans le désarroi moral qui l’agite, pendant les journées interminables et suppliciantes qu’il a passées au bagne, une idée s’est ancrée en lui avec une telle insistance qu’elle a fini par décupler son intelligence en même temps qu’elle lui inspire toutes les audaces.
Vidocq ne veut pas mourir sans avoir retrouvé ses deux fils.
Rien n’a pu en lui étouffer l’instinct paternel. Il semble au contraire que ses malheurs aient surexcité ce sentiment à un tel point qu’il se sent de taille désormais à briser tous les obstacles, à dissiper tous les mystères.
Toutes les forces latentes, perdues ou mal dirigées qui sont en lui vont se concentrer désormais en un désir qui l’a empoigné et qui ne le quittera plus, levier tellement puissant, tellement formidable de la volonté qui l’anime, qu’il lui apparaît déjà destiné à lui ouvrir les portes de la rédemption pour les erreurs qu’il a commises et que, replié sur lui-même, il s’est pris à regretter amèrement.
Ses petits, dont il a toujours gardé au fond de lui l’image adorée, n’ont-ils pas préservé son cœur ulcéré de la gangrène totale ?
Aussi en a-t-il fait les douces idoles de la vie intérieure qu’il s’est constitué.
Il veut les revoir, il les reverra !
Où sont-ils ? Il n’en sait rien, mais il l’apprendra ! Tâche colossale, surhumaine, impossible !…
Qu’importe ! Il l’accomplira malgré les embûches de la police, malgré la faim, malgré la misère, en raison même de sa douleur ! Car il a la foi !… Il tombera peut-être le long des chemins, les pieds en sang, le ventre creux, les reins rompus, les nerfs à bout… Mais chaque fois il se relèvera, comme il a retrouvé ses forces pour continuer sa route et pour abattre ce chien enragé qui menaçait les deux petits enfants.
… Et, pour la première fois depuis bien des années, Vidocq dort tranquille, momentanément à l’abri du danger sous le toit de la ferme hospitalière… II rêve… à ses petits… II les voit tous deux… Ils ont onze et dix ans. Ils sont beaux. Ils s’avancent vers lui… Ils s’élancent dans ses bras… Ils le reconnaissent donc ! Oui, puisqu’ils l’embrassent et qu’ils lui disent qu’ils l’aiment… Et à son tour il les emporte… vers des cieux plus cléments… Avec eux il traverse les mers… sur un grand navire ! Toujours avec eux il aborde dans un pays splendide qui leur offre les fruits savoureux de ses arbres, les richesses aurifères de son sol.
II devient riche… très riche… II est heureux… si heureux… qu’il en a oublié la coupable, qu’il ne se rappelle plus, non pas seulement qu’elle a brisé sa vie, qu’elle l’a voué à la honte et qu’elle a failli faire de lui un scélérat, mais qu’elle a même existé !
Vidocq sourit au songe admirable… Sa poitrine allégrement se dilate… II n’y a plus en lui ni rancœur, ni fièvre, ni haine ; il éprouve une sensation de délassement, de bien-être et de joie qu’il n’a jamais connue qu’auprès du berceau de ses fils, lorsqu’il tenait dans sa main celle de l’infidèle !
Tout à coup, il s’éveille. La lumière d’une lanterne sourde éclaire son visage. Il tressaille… s’asseoit sur son séant, écarquille ses yeux… C’est la réalité qui, brutalement, le saisit à la gorge… Une voix s’élève :
— II faut vous en aller !
Jérôme Leblanc est là qui lui montre la trappe ouverte. Vidocq, sans dire un mot, descend après lui l’échelle du meunier… La Martoche est dans la salle. Elle s’avance vers le vagabond et lui tend sa besace pleine, lui glisse dans la main quelques pièces d’or empruntées au bas de laine caché au fond de la paillasse…
— Et maintenant, dit-elle, nous sommes quittes !
Vidocq la remercie du regard… Puis, sans un mot, il suit le fermier qui lui fait franchir une porte s’ouvrant sur un jardinet au bout duquel il y a une barrière qui donne sur la campagne.
Le ciel s’est chargé de gros nuages orageux.
Toujours sans rien dire, Jérôme écarte la barrière et, désignant au vagabond la masse sombre de la forêt qui se profile à quelque cent mètres de là, il fait un geste, comme pour lui conseiller sa route.
Tous deux se séparent sans avoir prononcé une parole. Le fermier rentre dans sa maison et Vidocq s’enfonce dans la nuit.
