Vieillir ? Et alors ! - Nathalie Bailly - E-Book

Vieillir ? Et alors ! E-Book

Nathalie Bailly

0,0

Beschreibung

Apprenez à vieillir sans complexe grâce à cet ouvrage !


Qu’est-ce que la vieillesse ? Comment vieillit-on ? Peut-on être vieux et heureux ? Que mettre en place pour accompagner une personne âgée ? Face à des images souvent stéréotypées et négatives, des chercheurs et des spécialistes des personnes âgées ont souhaité porter une réflexion nouvelle sur nos représentations.
Nathalie Bailly et Kristell Pothier nous offrent ici un ouvrage pluridisciplinaire qui permet d’éclairer les différentes facettes de cette période de la vie avec recul. Acteurs de terrain et chercheurs y croisent leur regard sur la notion de vieillissement, qu’il soit pathologique ou non. Ce travail collectif s’inscrit dans une vision positive des processus de vieillissement en privilégiant les ressources et potentialités de chaque personne. Puissions-nous, grâce à ce guide, mieux préparer et appréhender notre propre vieillissement : car oui, vieillir, cela s’apprend et s’anticipe !


Un outil précieux et une réflexion optimiste sur le bien vieillir !


À PROPOS DES AUTEURES


Nathalie Bailly est professeure de psychologie à l'université de Tours. Elle est membre du laboratoire Psychologie des âges de la vie et adaptation (PAVeA). Ses travaux de recherches portent sur les facteurs psychosociaux impliqués dans le bien vieillir ainsi que sur les stratégies d’ajustement liées à l’avancée en âge. 
Kristell Pothier est maîtresse de conférences à l'université de Tours, membre du PAVeA et neuropsychologue au sein du pôle vieillissement du CHRU de Tours. Ses travaux portent notamment sur les liens entre santés physique, cognitive et psychosociale des personnes âgées.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 257

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Vieillir ? Et alors !

Nathalie Bailly - Kristell Pothier

Vieillir ? Et alors !

Vivons mieux, vivons vieux !

Ouvrage sous la direction de

Nathalie Bailly, professeure de psychologie, laboratoire Psychologie des Âges de la Vie Et Adaptation (PAVeA), EA 2114, université de Tours, France.

Kristell Pothier, maîtresse de conférences en psychologie, laboratoire Psychologie des Âges de la Vie Et Adaptation (PAVeA), EA 2114, université de Tours, France.

Les auteurs

Océane Agli, maîtresse de conférences en psychologie, laboratoire LCPI, université de Toulouse 2, France.

Émilie Alibran, maîtresse de conférences contractuelle en psychogérontologie, EA2114, laboratoire Psychologie des Âges de la Vie Et Adaptation (PAVeA), université de Tours, France.

Hélène Amieva, professeure de psychogérontologie, université de Bordeaux, directrice Équipe Inserm SEPIA U1219, France.

Lucie Angel, maîtresse de conférences HDR en psychologie, UMR CNRS 7295 CeRCA, université de Tours, université de Poitiers, France.

Louis Bherer, professeur titulaire, département de médecine, université de Montréal, et chercheur, institut de cardiologie de Montréal et Institut Universitaire de Gériatrie de Montréal, Canada.

Badiâa Bouazzaoui, ingénieure de recherche, UMR CNRS 7295, centre de recherches sur la cognition et l’apprentissage (CeRCA), université de Tours, France.

Brice Canada, maître de conférences en STAPS, laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport (L-VIS), université Claude Bernard Lyon 1, France.

Camille Debacq, praticienne hospitalier, pôle Vieillissement, CHU de Tours, université de Tours, Tours, France.

Emma Gabrielle Dupuy, chercheuse postdoctorale, institut de cardiologie de Montréal et université de Montréal, Canada.

Séverine Fay, maîtresse de conférences en psychologie, UMR CNRS 7295 CeRCA, université de Tours, université de Poitiers, France.

Bertrand Fougere, professeur des universités et praticien hospitalier, pôle Vieillissement, CHU de Tours, Laboratoire Éducation, Éthique, Santé (EA 7505), Université de Tours, Tours, France.

Hervé Fundenberger, doctorant, laboratoire SAINBIOSE, Inserm U1059, université Jean-Monnet-Saint-Étienne, France.

Michel Isingrini, professeur émérite en psychologie, UMR CNRS 7295 CeRCA, université de Tours, université de Poitiers, France.

Gabriel Jarjat, maître de conférences contractuel en psychologie, UMR CNRS 7295 CeRCA, université de Tours, université de Poitiers, France.

Marie-Laure Kuhnel, psychologue, EHPAD Korian Clos du murier, France, membre de l’association France Alzheimer Touraine, enseignante vacataire à l’université de Tours.

Guillaume Martinent, maître de conférences en psychologie du sport et de l’activité physique, laboratoire sur les Vulnérabilités et l’innovation dans le sport (L-VIS), université Claude Bernard Lyon 1, France.

Ilona Moutoussamy, doctorante en psychologie, UMR CNRS 7295 CeRCA, Université de Poitiers, et Laboratoire PAVeA, Université de Tours, France.

Laurent Nowik, maître de conférences HDR, CNAV, unité de recherche sur le vieillissement, université de Tours – UMR 7324 CITERES, France.

Romain Rode, psychologue, EHPAD Korian Croix Périgourd, Saint-Cyr-sur-Loire, France.

Laurence Taconnat, professeure des universités en psychologie, UMR CNRS 7295 CeRCA, université de Tours, université de Poitiers, France.

Alain Thalineau, sociologue, professeur des universités, université de Tours – UMR 7324 CITERES, France.

Sandrine Vanneste, maîtresse de conférences en psychologie, UMR CNRS 7295 CeRCA, université de Tours, université de Poitiers, France.

Virginie VanWymelbeke-Delannoy, docteure ès sciences en nutrition, chercheuse hospitalière, CHU Dijon-Bourgogne et chercheuse associée INRAE-CSGA Dijon, centre Champmaillot, unité de recherche, pôle Personnes âgées, France.

AVANT-PROPOS C’est quoi « être vieux » ?

Si l’on vous pose cette question, il y a fort à parier que votre réponse comporte le combo classique : « cheveux blancs, rides, cannes », et ce, quel que soit votre âge ! Ces représentations du vieillissement, que nous pourrions qualifier de négatives, sont-elles inévitables – car proches de ce que vivent les personnes âgées au quotidien – ou la conséquence de projections individuelles et sociétales, parfois fantasques ? Car, s’il est souvent juste de constater un relatif changement corporel avec l’avancée en âge (les fameux « cheveux blancs » et « rides »), la « canne » associée à l’image du « vieux » pourrait être le reflet de nos propres peurs liées à la dernière période de la vie mais aussi à l’intégration, depuis notre plus jeune âge, d’images ou représentations sociales associant notamment vieillesse et dépendance.

Faites le test : tapez sur n’importe quel moteur de recherche les termes « personnes âgées symbole » et observez attentivement les images associées… Vous verrez rapidement que la perte de mobilité (symbolisée par la canne voire le déambulateur) semble être la réponse la plus populaire pour définir la vieillesse. Maintenant, enlevez le terme « symbole » de votre moteur de recherche pour ne laisser apparaître que les termes « personnes âgées ». Vous remarquerez que les images de dépendance évoquées précédemment sont accolées à de nouvelles images, toujours aussi caricaturales mais bien plus positives de la vieillesse. Vous pourrez ainsi voir des « seniors actifs », entourés socialement et s’occupant à la perfection de leurs petits-enfants (entre un cours de tai-chi et un cours d’anglais probablement… !).

Les représentations sociales stéréotypées sont souvent nécessaires : elles nous permettent de catégoriser simplement le monde qui nous entoure pour ainsi mieux le comprendre. Toutefois, les images contradictoires du vieillissement avec lesquelles nous grandissons toutes et tous, sont loin d’être anodines. Elles infusent une vision binaire (être actif ou dépendant) de ce qu’est « être vieux » y compris chez les personnes âgées, elles-mêmes. Une image positive de la vieillesse se présente à moi ? Je peux facilement m’identifier et tout faire pour être, à mon tour, le senior actif, à l’emploi du temps surchargé ! L’image inverse de dépendance est employée ? Dans ce cas, le « vieux », c’est toujours l’autre ! Mais, lorsqu’on y réfléchit, est-ce si simple ? Notre façon de vieillir n’est-elle pas composée de multiples facettes, souvent cachées par cette catégorisation dichotomique ?

Il nous paraît alors nécessaire, dans l’optique de mieux préparer ou vivre notre (future) vieillesse, de mettre en lumière ces différentes facettes de notre vieillissement. Cet ouvrage a ainsi pour ambition d’analyser la gérontologie via une approche pluridisciplinaire (psychologie, sociologie, épidémiologie, médecine). Acteurs de terrain et chercheurs croisent leur regard sur le(s) vieillissement(s) normal et pathologique au XXIe siècle, au sein de cinq grandes parties qui, bien qu’ordonnées de façon à respecter une certaine logique, peuvent se lire de façon indépendante. Ce travail collectif s’inscrit dans une vision positive (sans être naïve !) des processus de vieillissement en privilégiant les ressources et potentialités de chaque personne âgée et prône une approche centrée sur l’individu et ses liens avec l’environnement.

Nous avons ainsi pensé cet ouvrage comme un début, non pas de réponses, mais de nouveaux questionnements pour (ré)interroger le vieillissement et déconstruire certaines de nos croyances, parfois trop simples, qui masquent la complexité et donc la richesse de ces années de vie.

Bonne lecture à vous toutes et tous, chers (futurs) vieux !

Nathalie Bailly et Kristell Pothier

PARTIE 1 Personnes âgées, mais de qui parle-t-on ?

CHAPITRE 1 Des sociétés et des individus face au défi de vies plus longues

Alain THALINEAU et Laurent NOWIK

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (1946), 6,4 millions de personnes étaient âgées de 60 ans ou plus en France métropolitaine, soit 16 % de la population. En 2021, les aînés du même âge étaient 18 millions et représentaient 27 % de la population. D’ici 2050, selon les projections démographiques de l’INSEE, cette proportion continuera à croître et devrait atteindre quasiment le double de celle de 1946 (32 %). Ainsi, en seulement un siècle, la composition de la population française selon l’âge aura radicalement été transformée, la hausse de la proportion et du nombre des personnes les plus âgées s’accompagnant d’une diminution des classes d’âges les plus jeunes.

Ce processus est historique et s’observe ailleurs qu’en France, avec une vitesse et une intensité variables selon les pays. Il est qualifié de « vieillissement démographique » ou de « vieillissement de la population ». Ces termes qui le désignent laissent entendre que les individus sont aujourd’hui plus âgés que dans le passé. Le vieillissement est un processus temporel qui s’applique à chacun d’entre nous, mais peut-il concerner des populations prises dans leur ensemble ? Les populations peuvent-elles vieillir ? En outre, le concept de « vieillissement de la population » permet-il de s’intéresser aux défis individuels et collectifs que pose l’allongement de la durée moyenne des existences ?

Pour répondre à ces questions, il est pertinent de débuter en précisant quelques notions relatives à ces différents vieillissements. Nous commencerons par un éclairage concernant le vieillissement collectif (ou démographique) et nous poursuivrons par une réflexion sur les enjeux sociaux du vieillissement individuel. Notre première partie permettra de faire la différence entre « être plus nombreux vieux » et « être plus longtemps vieux ». Nous indiquerons en quoi ces processus changeront à plus long terme le fonctionnement des sociétés. Dans une seconde partie, nous verrons comment la sociologie, en s’intéressant aux conséquences de l’avancée en âge, contribue aux réflexions et enjeux liés à la dernière période de la vie des individus, dans un contexte où la longévité continue d’augmenter.

1. Du vieillissement démographique au vieillissement des individus

S’il existe plusieurs notions associées au terme « vieillissement », c’est par son acception démographique que nous débutons. La définition du « vieillissement démographique » telle que le lecteur peut la découvrir sur le site de l’Institut national des études démographique (INED) est celle-ci : « Augmentation de la proportion de personnes âgées dans une population, en raison de la diminution de la fécondité et de la mortalité ». À défaut d’engager un propos pour préciser comment et pourquoi la fécondité ou/et la mortalité1 « diminuent », il faut retenir de cette définition qu’elle raisonne sur des proportions : si la part des personnes les plus âgées dans une population passe par exemple en quelques décennies de 6 % à 15 % – et sachant que, réciproquement, la proportion des jeunes diminue –, on observe alors une transformation de la structure par âge emblématique de la notion de « vieillissement démographique ». Historiquement, c’est en France et dans les pays industrialisés d’Europe, que ce processus débute à la fin du XVIIIe siècle. Il résulte notamment de la hausse de la productivité dans le domaine agricole, des progrès en matière sanitaire, de la découverte des germes et de l’établissement de règles d’hygiène pour s’en prémunir, des premières campagnes de vaccination. Grâce à ces progrès, la population se nourrit mieux et les crises épidémiques n’ont plus la même ampleur, les nourrissons décèdent moins fréquemment, la population « rajeunit » en conséquence, dans un premier temps. Et quand les couples réalisent que les héritiers seront plus nombreux, ils adoptent généralement un contrôle des naissances. C’est cette baisse de la fécondité qui renforcera le processus du vieillissement démographique à côté de la baisse de la mortalité. Ces évolutions différenciées de la mortalité et de la natalité sont au fondement de la théorie de la transition démographique. En Europe, celle-ci s’est aussi accompagnée d’un fort progrès économique, ce qui en fait un modèle se déclinant différemment selon les situations de développement des pays.

1.1. Proportion versus effectif

Pour questionner les conséquences du « vieillissement », on ne peut pourtant pas s’en tenir à répondre à la question : « De combien la proportion des personnes âgées a-t-elle augmenté ? ». Il convient aussi de prendre en compte le nombre de personnes « âgées » supplémentaires dans une population entre deux dates. On peut l’illustrer en considérant la situation des pays du Sud où les conséquences des progrès sanitaires ont été plus évidentes (jusqu’à maintenant) sur la baisse de la mortalité que sur celle de la fécondité. Sur le continent africain par exemple, la part des personnes de 60 ans et plus est restée quasiment constante autour de 5 % entre 1950 et 2020, alors que le nombre de personnes de cette classe d’âge passait de 12 à 73 millions sur la même période (Nations unies, 2019). Difficile de négliger cette multiplication par 6 des personnes de plus de 60 ans : pourrait-elle ne pas avoir d’incidences sur l’organisation des sociétés africaines ? Sur un continent où au siècle dernier les « vieux » étaient si peu nombreux qu’ils détenaient la sagesse, la connaissance et le pouvoir, leur augmentation numérique fait naître de nouveaux besoins sanitaires et s’avère susceptible de transformer leur position sociale. Qu’adviendra-t-il de ce statut quand, en 2050 puis 2100, les aînés du continent africain seront respectivement 216 puis 810 millions (scénario « central » des projections démographiques de 2019 des Nations unies), et qu’ils évolueront dans une société dont les structures économiques et sociales auront profondément changé ? En 2100 – tout en ayant conscience que cet horizon est encore lointain –, la population âgée africaine de 60 ans et plus pourrait être 70 fois plus nombreuse qu’en 1950 (810 millions contre 12 millions) tandis que sa proportion n’augmenterait « que » d’un facteur égal à 3,6 (18,9 % contre 5,3 %). Ajoutons que, dès 2050, les Africains de plus de 60 ans seront numériquement plus nombreux que leurs homologues européens, bien que leur proportion sera quatre fois plus faible.

1.2. Le vieillissement de la population par le nombre interroge les conditions de vie des aînés

Retenons qu’on peut assister à une augmentation rapide du nombre des personnes âgées sans nécessairement visualiser une augmentation (comparable) de leur proportion. Pour désigner cette prise en compte du processus numérique, on a recours au néologisme de « gérontocroissance* ». Cette situation installe des problématiques nouvelles relatives à la prise en charge des personnes âgées. Prenons encore l’exemple des pays du Sud : quand les aînés ne peuvent plus travailler et qu’ils n’ont pas de revenu, leur survie est dépendante du soutien que leur famille leur accorde. Il faut savoir que dans la plupart des pays du continent africain, la protection sociale organisée par les États est très réduite, pour ne pas dire inexistante. La plupart des individus âgés – et notamment les femmes et les ruraux – n’ont donc pas de pension de retraite. De plus, les dépenses de santé ne sont pas remboursées par un organisme de sécurité sociale. Par conséquent, le défi du vieillissement de la population n’est pas seulement celui de la transformation des proportions de chaque classe d’âge, mais celui du nombre de personnes âgées qu’il convient d’aider sur le plan matériel et sanitaire (l’offre de soins présente par ailleurs de nombreuses lacunes et la gériatrie est une spécialité médicale peu représentée). Étant donné que, dans les pays du Sud, le vieillissement de la population s’insère de plus dans un mouvement d’urbanisation, d’exode rural (des plus jeunes), de diffusion des logements de petite taille rendant difficile la cohabitation intergénérationnelle, de transformation de l’économie et des formes de l’activité, de l’émergence d’une classe moyenne qui investit sur l’éducation de ses propres enfants, ces évolutions ne facilitent en rien l’aide des enfants adultes envers leurs parents, plus âgés et plus nombreux. En l’absence de politique de la vieillesse, la gérontocroissance peut alors devenir insoutenable pour les familles économiquement fragiles prenant en charge les parents âgés. Sans politique publique de la part des États à leur égard, il se pourrait que l’ensemble de la population subisse les répercussions économiques et sociales de l’accroissement de la longévité.

La gérontocroissance a aussi des conséquences dans les pays du Nord. En France, la cohabitation intergénérationnelle est désormais peu pratiquée, mais le recours aux enfants reste présent dans le soutien aux ascendants. Au moins un sur deux des 2,5 millions de seniors aidés pour les activités de la vie quotidienne le sont par au moins un enfant selon l’enquête « Capacités, Aides et REssources des seniors » (CARE) de la DREES (2019). Mais à la différence des pays du Sud, dès qu’il y a dépendance, le recours aux aidants professionnels augmente.

1.3. Une population ne « vieillit » pas, seule la longévité des individus augmente

En évoquant les notions de vieillissement démographique et de gérontocroissance, notre regard porte sur la population prise en compte dans sa composition et son effectif. Certains vont jusqu’à considérer que « la population vieillit ». Mais il faut bien comprendre que cela ne dit rien de la façon dont chaque individu vieillit. De même, prétendre qu’une population est plus âgée qu’une autre n’a pas réellement de sens, car seuls les organismes qui naissent et meurent font l’expérience d’un processus de vieillissement. Un individu plus âgé qu’un autre est un individu plus ancien (né plus tôt). Ce raisonnement n’a pas de sens pour une population prise dans sa globalité, et par extension pour une société. Quand Alfred Sauvy proposa son concept de « vieillissement démographique », il chercha habilement une analogie avec les êtres vivants, suggérant qu’une population vieillissante (qui deviendra « vieille » au terme du processus) connaît une situation défavorable par rapport à une autre qui serait plus jeune. D’autres auteurs proches de Sauvy ont usé de cette métaphore biologique. Évoquer les images du corps vieillissant pour parler de la « population vieillissante » au sens démographique, de « l’analgésie, de la peste blanche, des rides », user à l’envi de la métaphore de l’hiver, restent des procédés hautement discutables scientifiquement, mais efficaces auprès du grand public pour supputer l’affaiblissement du corps social et la perspective d’une société repliée sur elle-même. Selon ces auteurs, on glisse ainsi du « vieillissement démographique » au « vieillissement sociétal », au déclin des nations occidentales : la thèse de Sauvy cherchait à opposer la démographie des nations jeunes à celles des nations vieillissantes qui auraient dû subir un affaiblissement économique du fait de leur évolution démographique et des conséquences morales supposées en découler.

Il n’est évidemment pas question de prétendre que la modification du poids des différentes classes d’âge n’a pas d’incidence pour la société. Mais le seul modèle alternatif pour empêcher le vieillissement démographique serait que les individus maintiennent une fécondité très forte en mesure de contrer l’augmentation de la part des aînés – ce qui ne ferait pas diminuer leur nombre au demeurant –, logique conduisant à l’augmentation perpétuelle de la taille de la population. Cette évolution relève donc d’une vision incompatible avec les modes de vie actuels et les enjeux environnementaux et climatiques futurs.

1.4. Des enjeux nouveaux

Nonobstant les propos qui précèdent, le vieillissement de la population est paradoxalement une excellente nouvelle. Il résulte en effet des progrès scientifiques pour combattre les maladies et les morts prématurées, ainsi que de la capacité et volonté des hommes et des femmes de contrôler leur fécondité en s’affranchissant des lois divines et du culte millénaire de la fertilité. Des vies plus longues conduisent donc à voir le nombre des personnes âgées augmenter. Elles apportent pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la possibilité pour quatre à cinq générations de se côtoyer pendant leur existence et de développer des relations intergénérationnelles bénéfiques à la transmission de la culture. On devrait aussi se réjouir des sociétés de la longévité, car elles peuvent augmenter le temps consacré aux activités éducatives, artistiques, citoyennes et bénévoles. Les sociétés de la longévité nous donnent en définitive la perspective d’élever la condition humaine vers de nouvelles formes d’épanouissement, au-delà des seules préoccupations du temps productif et de la reproduction de la force de travail.

Mais pour que cette perspective se développe, elle nécessite que chaque pays s’adapte à la nouvelle réalité démographique. L’arbitrage en faveur du temps libre ne s’effectue que si des systèmes de retraite sont proposés à tous les individus (on en est encore loin à l’échelle mondiale) afin de donner une autonomie financière suffisante aux hommes et aux femmes qui entrent dans la dernière partie de leur existence.

En matière de protection sociale, l’avantage des pays occidentaux par rapport à la plupart des pays en développement est d’avoir progressivement développé des dispositifs publics apportant des aides diversifiées au plus grand nombre des citoyens. Mais rien n’est jamais définitivement acquis. Les pays du Nord vont connaître une accélération du vieillissement démographique, du fait de l’arrivée massive de générations nombreuses nées après-guerre. En France métropolitaine, on comptait plus de 830 000 naissances dans les 30 années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, soit environ 200 000 de plus que celles enregistrées dans l’entre-deux guerres. Les 837 354 enfants nés en 1946 ont aujourd’hui 75 ans et sont encore 666 143 (en 2021), soit près de 80 % d’entre eux (source INSEE). Dans les prochaines années, ces baby-boomers devenus « papy-boomers » seront nonagénaires et certains d’entre eux auront des difficultés fonctionnelles et des maladies liées à leur avancée en âge. La gérontocroissance (et les vies plus longues) entraînera donc des dépenses supplémentaires pour l’Assurance maladie et pour la prise en charge de la perte d’autonomie. Qu’on le veuille ou non, vieillir n’est pas seulement une ouverture vers de nouvelles possibilités d’épanouissement personnel, c’est aussi le temps où le recours aux services de soins augmente sensiblement sans être pour autant la destinée de toutes les personnes âgées.

Dans les pays du Nord, le coût que les personnes âgées feront peser sur le financement des retraites est un autre défi à relever, puisque, dans un système par répartition, les actifs – qui seront dans les prochaines années proportionnellement moins nombreux – permettent, grâce à leurs cotisations sociales, le versement des pensions aux retraités – qui vivent plus longtemps et sont plus nombreux. Dans le futur, pour maintenir le niveau de vie des retraités (en moyenne, celui-ci est actuellement comparable à celui des actifs), il faudra composer avec le montant des cotisations à relever (celles-ci étant déjà élevées, il sera difficile de les augmenter davantage) ou/et avec l’âge de départ à la retraite ou la durée des annuités (à relever) ou/et avec le niveau des pensions (à diminuer). Ou il faudra chercher d’autres ressources pour financer les pensions ! À l’aune des sociétés de la longévité, ces sujets pourraient faire l’objet de luttes sociales entre groupes ayant des intérêts opposés.

À côté des enjeux économiques, les enjeux sociaux du vieillissement de la population sont nombreux et il convient de les considérer à toutes les échelles. Si au niveau macro, le vieillissement modifiera les relations économiques et sociales entre les générations, au niveau micro, les individus seront invités à faire face à leur propre avancée en âge2 (politique du « bien vieillir »). Pour autant, leurs conditions sociales d’existence leur offrent-elles les mêmes possibilités de s’épanouir ? On sait qu’en la matière il existe de profondes inégalités entre les individus. Les travaux des sociologues du vieillissement cherchent à analyser ces inégalités sociales lors du processus de vieillissement et à comprendre comment elles se sont construites au cours des parcours de vie, devenant parfois déterminantes au cœur de l’avancée en âge.

2. Le vieillissement individuel d’un point de vue sociologique

En sociologie, l’étude du vieillissement individuel vise à comprendre comment celui-ci modifie le comportement et les représentations des individus en fonction de leur position au sein des hiérarchies sociales, des contextes sociaux et environnementaux dans lesquels ils évoluent. Elle cherche également à saisir comment les collectifs (les familles, les associations, les entreprises, l’État) s’articulent et sont amenés à transformer leurs interventions pour apporter de l’aide aux personnes âgées en perte d’autonomie.

2.1. Cadres et ouvriers ne vieillissent pas de la même manière

Parce que les individus sont des êtres sociaux, l’âge chronologique*3 n’est pas en soi un critère suffisant pour étudier le vieillissement individuel (voir partie 1, chapitre 2 de l’ouvrage). À 60 ans, le processus de vieillissement varie en effet selon les milieux sociaux. À cet âge, les ouvriers ont une espérance de vie de 19 ans, en moyenne. Pour les cadres supérieurs, elle est de 23 ans. Tendanciellement, les traces du vieillissement corporel apparaîtront plus tôt chez les personnes dont les activités professionnelles ont usé prématurément les corps. Avoir été confronté pendant toute la durée de la vie active aux bruits, à la poussière, avoir manipulé des produits toxiques, avoir été dans des positions physiques inconfortables, amènent à recourir plus fréquemment aux services de soins pendant la retraite.

La position sociale, définie ici par le type d’emploi occupé, est aussi associée à un niveau de ressources économiques. Les personnes ayant eu des emplois pénibles ont tendanciellement moins de revenus. Cela n’est pas sans conséquence sur leur vieillissement dans la mesure où l’accès aux soins n’est pas totalement gratuit. Par exemple, d’après l’enquête « Santé et protection sociale » de 2014 : « les personnes appartenant aux 20 % des ménages les plus pauvres sont 17 % à déclarer un renoncement pour raisons financières à des soins d’optique, plus de trois fois plus que celles appartenant aux 20 % de ménages les plus riches ». Ces gradients sont particulièrement prononcés pour les soins dentaires et d’optique, moins bien pris en charge par l’Assurance maladie obligatoire (enquête : « L’Enquête santé européenne », 2014). Les personnes ayant de faibles revenus ont par ailleurs moins la possibilité de choisir entre différentes offres d’aide à domicile.

Les conditions de travail avant la retraite, les revenus ainsi que le niveau d’études, façonnent des modes de vie en dehors du travail, ce qui peut avoir un impact sur le processus de vieillissement. Les recherches sociologiques sur les milieux ouvriers et employés ont mis en évidence les corrélations entre les conditions de travail ou d’emploi et les pratiques de consommation d’alcool ou de tabac. Par ailleurs, nous savons que ces pratiques dites « à risque », sont associées à des formes de sociabilité au sein des milieux populaires dans et en dehors du travail qui ne cessent pas à la retraite et qui ont des conséquences sur la santé, plus particulièrement chez les hommes.

2.2. Les femmes vivent en moyenne plus longtemps, mais…

Le vieillissement individuel est aussi lié à la position genrée. L’espérance de vie des femmes à 60 ans est supérieure à celle des hommes, quel que soit le milieu social. Ce fait s’explique entre autres par différents facteurs (moindre consommation d’alcool et de tabac, meilleur suivi médical, confrontation moindre au monde du travail). Pour autant, la position de genre et celle de classe s’articulent : si l’espérance de vie à 35 ans des femmes ouvrières est supérieure à celle des hommes cadres, elle est inférieure de 3 années par rapport à celle des femmes cadres supérieures (INSEE, 2016).

Cette relation entre le genre, le milieu social et l’augmentation de l’espérance de vie se traduit par une transformation progressive des relations intergénérationnelles. Dans nos sociétés encore marquées par une division genrée des activités domestiques et de soutien des proches, les femmes entrant aujourd’hui à la retraite se trouvent dans une situation pivot. Par rapport aux hommes, elles sont plus fréquemment amenées à aider leurs enfants dans la garde des petits-enfants et à prendre en charge leurs propres parents en situation de perte d’autonomie. Ces pratiques de soutien intergénérationnel structurent le temps des premières années de la retraite différemment selon les milieux sociaux. La distance géographique entre les générations étant moindre au sein des milieux populaires et la fréquence des rencontres régulières entre générations au cours de la trajectoire de vie des femmes de ces milieux étant plus importantes, la grand-parentalité prend une plus grande place. Les femmes cadres à la retraite seront plus orientées vers des sociabilités extérieures à la famille en effectuant par exemple des activités au sein d’associations (mais globalement de façon moindre que les hommes). De même, la délégation de la prise en charge du parent confronté à la dépendance à des professionnels sera plus importante au sein des milieux sociaux situés en haut de la hiérarchie sociale. Ces diverses façons d’agir en début de retraite sont aussi dépendantes d’autres facteurs qui viennent renforcer ou atténuer les différences selon le genre et le milieu social (l’état de santé, la conjugalité, le nombre d’enfants et de petits-enfants, le sexe des enfants, l’existence ou non d’une recomposition familiale, etc.).

2.3. L’enchevêtrement des facteurs sociaux pour faire face à la dépendance

Avec l’avancée en âge, les pratiques sociales évoluent. 41 % des personnes âgées de 80 à 84 ans déclarent recevoir une aide pour les activités de la vie quotidienne. Elles sont 61 % à la recevoir lorsqu’elles ont entre 85 et 89 ans (DREES, 2019). Pour faire face à la diminution de leurs capacités physiques et cognitives, elles modifient leurs pratiques pour garder une prise sur le monde social. Pour autant, à diminution physiologique comparable, les personnes socialement situées en haut de la hiérarchie sociale sont plus à même de préserver un style de vie plus actif et ouvert sur l’extérieur.

En vieillissant, les aidants deviennent des aidés. Au sein des couples, lorsque la perte d’autonomie de l’un des partenaires survient, cela a des effets sur les activités antérieurement réalisées. Celles-ci sont remplacées pour partie par les activités de soins et de surveillance du partenaire. Là encore, le genre et le statut social orientent les pratiques. Le recours à des services privés pour obtenir un appui a un coût financier et met en scène les différentes façons de faire couple selon les milieux sociaux. Les femmes de milieux populaires se sentent moins autorisées que les femmes cadres à maintenir leurs activités extérieures en recourant à des services d’aide à domicile pour apporter du soutien à leur conjoint. Lorsque le ou la conjoint·e vient à disparaître, cela génère de nouveaux questionnements et adaptations. Les ressources financières changent, tout particulièrement pour les femmes veuves ayant eu un parcours professionnel discontinu ou ayant été sans emploi (ce qui est plus fréquent chez les femmes des générations nées avant la Seconde Guerre mondiale) et dont le conjoint avait une pension de retraite modeste.

Vieillir pose également la question du maintien dans le domicile, réflexion qui n’apparaît pas seulement dans les situations de veuvage. Si les personnes âgées tendent globalement à vouloir rester dans leur demeure, les possibilités d’y parvenir dépendent toutefois des trajectoires résidentielles tout au long de la vie, du statut d’occupation du logement, des caractéristiques fonctionnelles de ce logement, et du lieu habité. Avoir changé de logement dans le cadre d’une mobilité sociale ascendante, avoir effectué une mobilité résidentielle dite de « villégiature » en début de retraite, être venu s’installer en France pour y travailler tout en ayant maintenu des liens avec le pays d’origine, être propriétaire de son logement actuel après l’avoir été pour d’autres logements, avoir un logement comportant des étages, habiter loin des services de proximité, avoir un jardin à entretenir sont autant de facteurs qui peuvent contribuer à envisager un changement de domicile lorsque les premières épreuves du vieillissement apparaissent. Le questionnement sur un changement d’habitat s’accentue lorsque des soins deviennent de plus en plus en plus fréquents et que la personne, confrontée autour d’elle à la maladie et à la disparition des proches, à la difficulté de se déplacer en raison d’une distance trop importante entre le domicile, les services de soins et les commerces de proximité, se sent isolée. Cependant, il est souvent nécessaire qu’il y ait un évènement déclencheur : la perte du partenaire qui met la personne face à des contraintes matérielles ; la pression des enfants ou l’éloignement géographique de l’enfant aidant, principalement une fille ; une chute ou une hospitalisation, etc.

Dans ce contexte, les acteurs publics, les acteurs associatifs et privés jouent un rôle primordial pour soutenir la personne âgée et compléter l’aide apportée par la famille et les proches. La configuration des relations entre ces acteurs sociaux, issue de l’histoire économique et sociale des États, s’articule en France autour d’un enjeu économique (limiter les coûts) et d’un enjeu moral (favoriser le « bien vieillir »). En matière de logements dédiés aux personnes âgées, si les acteurs publics ont créé depuis les années 60 du siècle précédent, des institutions telles que les foyers-logements (devenus aujourd’hui des « résidences autonomie »), les acteurs privés ont pris place depuis plus de vingt ans en offrant des formes d’habitats dits « intermédiaires », permettant à des personnes âgées en début de perte d’autonomie, d’accéder à des services et à développer des relations autour d’activités diverses en évitant les pratiques de contrôle social très présentes au sein des institutions sanitaires et sociales. Ils ont également pris une place prépondérante dans la gestion des établissements pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) en complément de ceux gérés par les pouvoirs publics. Cette dynamique sociale maintient les inégalités sociales au grand âge. Les personnes les moins pourvues en ressources économiques, et les plus éloignées des lieux où se développent ces habitats et ces EHPAD, ont moins la possibilité de choisir entre les différentes offres.