Voyage en terre rouge - Simon Brändli - E-Book

Voyage en terre rouge E-Book

Simon Brändli

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Beschreibung

Voyage en terre rouge est tout à la fois, un récit de voyage et une réflexion sur Madagascar. Stéphanie Chaulot et Simon Brändli retracent les mois passés là-bas fin 2010, peu après le coup d'état d'Andry Rajoelina (actuel président).

Sac à dos à travers le pays, ils vous emmènent pour le plus incroyable des périples...

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Seitenzahl: 414

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Voyage en terre rouge

Périple au cœur du pays malgache

Des mêmes auteurs :

Simon Brändli

Une histoire comme les autres, Yucca Éditions, 2013

Enfants des rues (collectif), Yucca Éditions, 2013

Stéphanie Chaulot

Et puis tout recommencer…, Éditions Amalthée, 2007

Projet Chrysalide, Éditions La Semaine, Montréal, 2014

Brèves de jour, Yucca Éditions, 2016

Contes urbains, contes anodins, Yucca Éditions (2019)

Simon Brändli

Stéphanie Chaulot

Voyage en terre rouge

Périple au cœur du pays malgache

Yucca Éditions

© Yucca Éditions, Carmaux, 2018

Tous droits réservés pour tous pays.

ISBN 978-2-9545379-2-4

Conformément au Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon (articles L.335-2 et suivants).

« Il faut chanter pour courage. »

Sur la route de Mananara, novembre 2010

« Mita be tsy lanin’ny mamba. »1

Per Baba e Gaga, los solelhs qu’enlusisson las notras vidas.

Au commencement…

« Alors, ça y est, vous partez ? »

C’est avec ces quelques mots que nos proches, tous sans exception, nous interpellent depuis quelques jours. Oui nous partons, c’est décidé. Nous avons les billets, la date est fixée : départ le 25 septembre 2010, pour un retour trois mois plus tard. La destination : MADAGASCAR…

Mais revenons au début de l’aventure.

Juin 1997

Stéphanie n’a que treize ans lorsque son père part deux semaines à Madagascar pour tenter d’y trouver du travail. Le projet n’aboutira pas, mais la jeune fille rêve depuis ce jour de ce pays du bout du monde, dont elle ne sait rien, mais dont on lui parle tellement.

Son oncle qui habite là-bas lui prédit qu’elle viendra. Elle le prend comme un défi et garde l’idée dans un coin de sa tête.

Août 2008

Simon rencontre Stéphanie. Un goût du voyage aiguisé, mais surtout, pour ce petit globe-trotter qui a déjà parcouru dix-huit pays en Europe, en Afrique et en Asie Mineure, une farouche volonté de rencontre et de partage avec les populations. Il aime partir à la découverte d’autres cultures, d’autres modes de pensées, et pas seulement parcourir des territoires. Il ne s’agit pas de faire du tourisme, mais de vivre au rythme d’un pays et de le découvrir de l’intérieur. Il rêve de faire un grand voyage loin du monde occidental. Quelque chose d’humanitaire. Il ne sait ni trop quoi, ni trop où, ni trop quand : Stéphanie lui apporte Madagascar sur un plateau.

Elle enseigne le français, mais n’a pas trop d’attaches professionnelles. Lui fait des études de biologie, mais en est presque à la fin. C’est décidé : le départ aura lieu quand il aura obtenu son Master. Il a trop entendu d’histoires de rêves de jeunesse brisés contre la pierre « réalité » avant même d’éclore. Il le sait, s’ils ne partent pas maintenant, après ce sera trop tard.

Nous pensons d’abord partir un mois, mais très vite le projet change, mute, prend une ampleur toute différente. Ce n’est plus un mois, mais trois qui sont programmés ; puis six, puis un an.

Juin 2010

Après de longues semaines de préparation, tout est enfin calé. Pas une journée, pas une heure même sans que ce voyage n’occupe tout notre esprit. Nous sommes déjà épuisés. Comme si, avec notre doigt sur la carte, nous avions déjà un peu réalisé ce voyage. Épuisés, mais heureux, car il n’a jamais été si concret, juste là, à portée de main.

Non, ça ne va pas !Les visas « tourisme », les plus faciles à obtenir, ne peuvent pas excéder trois mois consécutifs. Mais en trois mois, nous n’aurons jamais le temps de vivre l’aventure dont nous avons rêvé, de parcourir ce vaste pays tout en donnant un but concret à notre voyage. Madagascar n’est pas un pays qui se visite : nous ne pouvons pas dignement faire autre chose qu’une mission humanitaire dans un pays qui vit avec trente euros par mois et par personne ; ou une mission environnementale, dans un pays qui regorge de plantes et d’animaux uniques, avec 80 % d’endémisme2 et un taux d’extinction record. Il y a La Réunion et Maurice pour le tourisme. Pas Mada.

Nous cherchons une solution pour prolonger notre séjour. La Réunion, territoire français, n’est qu’à quelques heures de bateau de la Grande Île3. On pourrait y faire escale pour faire là-bas une nouvelle demande de visa de trois mois supplémentaires à Madagascar. L’idée semble alléchante, mais elle sera très vite balayée par les complexités administratives. Par exemple, pour obtenir un visa quel qu’il soit, un billet aller-retour est exigé…

Il nous manque encore quelque chose qui fasse le lien entre tous les éléments de ce voyage, qui nous permette d’encadrer le projet et de lui donner un vrai but :

—Et si on créait une association ?

— Une association ?

— Oui, on pourrait créer des échanges scolaires et développer des projets de sensibilisation à l’environnement…

L’idée est lancée : Objectif Mada est née. Durant les trois mois qu’il nous reste avant le départ, nous montons un projet humanitaire qui nous ressemble et finalisons notre voyage. Maintenant, tout s’enchaîne : Stéphanie arrête son travail, Simon finit sa soutenance de mémoire, nous faisons nos bagages, rendons notre appartement, annulons l’assurance de la voiture… Et on saute. Pour trois mois, puisque nous n’avons toujours pas trouvé d’autres solutions. Mais nous reviendrons,promis.

Quand les tropiques

m’ont sautÉÀ la figure

Vendredi 24 septembre 2010,6 h 09, Surgères

Il fait encore nuit. Stéphanie dort sur le siège à côté de Simon. Un rapide coup d’œil dans la vitre : son reflet lui fait réaliser que ce matin, il s’est levé trop tôt pour penser à se coiffer.

Partis de Charente-Maritime, nous nous dirigeons à trois cent vingt kilomètres/heure vers la capitale française ; demain, notre avion décollera. Ce coup-ci, ça sent vraiment le début de l’aventure…

Samedi 25 septembre, 15 h, Paris

Nous prenons la direction de l’aéroport. Dans le hall d’attente, les baies vitrées nous laissent apercevoir notre avion : un Airbus A330. Ce n’est pas la première fois que nous partons à l’étranger, mais nous n’étions jamais partis aussi loin, et ensemble. Que dire de notre état d’esprit : stressés, fatigués, heureux, excités, terrifiés, confiants. Tout se mélange, c’est un peu tout et rien en même temps. On n’a pas envie de parler du voyage d’une vie : la vie est encore longue, et on a de nombreux autres projets de voyage. Mais celui-là, ça fait des années qu’on y réfléchit ; des mois qu’on le prépare ; des semaines qu’on tente de tout prévoir en détail, tout en réalisant de jour en jour que ce genre de voyage, ça ne peut que s’improviser.

En arrivant à l’aéroport, nous devions théoriquement récupérer des fournitures scolaires à faire passer à Madagascar pour l’association Sourire Malgache. Mais ils ne pouvaient pas venir nous les amener ce jour-là. C’est dommage, car nous aurions pu prendre vingtkilosde matériel chacun. Ce sera pour un prochain voyage.

La porte d’embarquement n°10 du terminal S d’Orly s’ouvre : Madagascar n’est plus un rêve, c’est juste une question d’heures.

Vol Corsairfly SS0974, dix heures et quart d’avion, 8741 km, départ à 18 h 30 de Paris. Survol de Vichy, la Corse, la Sicile, la Libye, le Soudan, le Kilimandjaro, Mombasa, Zanzibar, Moroni. Altitude de 11 887 mètres, température extérieure de –57 °C. Il fait presque nuit, et le soleil couchant sur un océan de nuages a quelque chose de sublime. Le vol de nuit qui nous attend ne parviendra pas à nous plonger dans les bras de Morphée : ni l’un ni l’autre ne dormira du trajet.

Dimanche 26, 5 h 30 heure locale, Madagascar

La vue à l’atterrissage est un délice, les paysages sont magiques. L’aéroport d’Ivato4, le principal du pays, est relativement différent de celui d’Orly, c’est le moins qu’on puisse dire… Ici, pas de tunnel d’embarquement (nous descendons directement sur le tarmac), pas de magasins duty free, rien si ce n’est le poste de douane et le tapis roulant des bagages. Un grand dénuement.

Sur le tarmac, Simon sort son appareil photo pour photographier Stéphanie et l’avion, mais un homme en treillis et fusil mitrailleur lui saute instantanément dessus : « Pas de photos ! » Il ne lui en faut pas plus pour ranger précipitamment l’appareil dans sa sacoche et n’avoir plus du tout envie de le ressortir. Pourtant, l’aéroport n’est pas situé en zone militaire et l’avion, on pouvait le photographier sans problème à Paris. Il n’y a pas l’air d’y avoir grand-chose à cacher… Sans doute une simple psychose.

Nous nous dirigeons vers la douane et nos visas de trois mois nous permettent de passer directement sans faire la queue : un gain de temps précieux — nous ne savons pas encore qu’ici, le temps n’a pas la même valeur. Nous récupérons nos bagages et passons un dernier contrôle de douane sans le moindre souci. Après tout ce qu’on nous avait dit sur les problèmes de douane et de corruption de fonctionnaires, nous nous attendions au pire. Il semble que Madagascar tente de faire des efforts dans ce domaine (en témoignent les affiches, dans l’aéroport, indiquant qu’ici, la corruption est interdite). En apparence seulement, évidemment : la corruption n’a jamais été aussi présente dans ce pays que depuis le début de la crise politique, après le coup d’État d’Andry Rajoelina, soutenu par l’armée en janvier 2009.

Après les derniers contrôles, Madagascar la Grande Île s’ouvre enfin à nous comme elle est. Et ça fait un choc : des dizaines de personnes tendent vers nous des panneaux gribouillés portant le nom d’une personne ou d’une association. Nous jetons un rapide coup d’œil pour voir si nous n’apercevons pas Kony5, le contact qui doit venir nous chercher avec un panneau « Brändli », comme convenu, mais personne. Notre hôte-chauffeur n’est pas encore là : il a peut-être eu un problème. Nous nous dirigeons donc vers la sortie de l’aéroport afin d’essayer de nous extirper de la cohue ambiante pour nous donner le temps de la réflexion.

Mais de nouveau, nous voilà à nouveau entourés de chauffeurs de taxi qui veulent nous emmener dans des hôtels ou des vendeurs en tout genre qui nous tendent des marchandises. D’autres nous proposent des excursions et nous laissent quand même, malgré notre refus catégorique, leur programme avec un numéro de téléphone. Des gens nous offrent leurs services pour tout et n’importe quoi : échanger de l’argent, acheter une carte téléphonique, nous emmener si notre contact n’arrive pas.

On leur demande de ne pas insister : de toute façon, nous ne connaissons pas l’adresse de l’endroit où nous devons aller — une chambre d’hôtes à l’écart du centre-ville sans nom particulier, dont le propriétaire doit venir nous récupérer. Qu’à cela ne tienne, on nous propose alors des téléphones portables pour appeler ! Ils ont réponse à tout. Nous commençons à nous sentir étouffés, parasités, incapables de réfléchir, soucieux pour nos bagages qui attirent les regards.

« Taxi, monsieur », « Madame, madame, excursion ! », « Vous allez à quel hôtel ? » « Venez, venez, on va passer un appel, c’est gratuit ! »

Nous savons que la première chose à faire est de changer de l’argent, mais il est 6 h du matin et à cette heure matinale un dimanche, les banques ne sont pas encore ouvertes. Nous finissons quand même par trouver un bureau de change, dont la porte est encadrée par un homme qui n’inspire pas confiance, mais qui semble en fait être là pour nous protéger. Son rôle, apparemment, est d’empêcher les rôdeurs de tout acabit d’entrer dans l’établissement. Nous répartissons notre argent dans différentes pochettes, et sortons pour chercher un opérateur de téléphone susceptible de nous vendre une carte Sim malgache. Peine perdue, ils ne semblent pas non plus ouverts le dimanche.

Kony n’est toujours pas là. Nous commençons à nous inquiéter. La meute autour de nous se fait de plus en plus pressante. Simon finit par céder à l’offre de l’un d’entre eux d’emprunter son téléphone pour joindre Kony, moyennant quelques billets, mais ça ne répond pas. Nous attendons encore avant de prendre une décision. Finalement, Stéphanie a l’impression d’avoir entendu le nom de Simon un peu plus loin. Elle se rapproche, pendant que ce dernier essaie de se débarrasser de l’homme au téléphone : effectivement, il y a là-bas quelqu’un qui interroge tous les Européens qu’il voit, à la recherche du « couple Brändli ». Nous nous précipitons vers lui, rassurés. Il s’excuse du retard, nous dit qu’il a travaillé cette nuit et n’a pas vu l’heure. Ce n’est pas grave, on n’est maintenant plus pressés, on commençait juste à sincèrement s’inquiéter. Pas facile de débarquer dans un pays totalement inconnu, sans le moindre repère. Paolo Coelho avait un jour eu ces mots que Simon trouve, en cet instant, particulièrement vrais :

« Lorsque tu voyages, tu fais une expérience très pratique de l'acte de renaissance. Tu te trouves devant des situations complètement nouvelles, le jour passe plus lentement et, la plupart du temps, tu ne comprends pas la langue que parlent les gens. Exactement comme un enfant qui vient de sortir du ventre de sa mère. Dans ces conditions, tu te mets à accorder beaucoup plus d'importance à ce qui t'entoure parce que ta survie en dépend. Tu deviens plus accessible aux gens, car ils pourront t'aider dans des situations difficiles. »

TANANARIVE

la ville aux mille soldats

Instantanément, depuis que nous sommes avec Kony, plus personne ou presque n’ose nous importuner : nous sommes avec un Malgache, nous sommes « ses » vasahas6, c’est chasse gardée. À peine encore, un homme essaye de prendre le sac de Stéphanie pour « l’aider à le porter ». Elle hurle un « non », excédée, et l’homme n’insiste pas.

L’aéroport est à une heure de la chambre d’hôtes dans laquelle nous serons logés les premiers jours, au cœur d’une famille malgache. C’est par l’intermédiaire de Marie, une copine de fac de Simon vivant à Madagascar, que nous avons rencontré Kony. Sur la route, il nous aide à acheter une carte Sim d’occasion et du crédit à un vendeur dans la rue. Réfugié sous un petit parasol multicolore, celui-ci ne parle pas français. « C’est moins cher et plus facile que d’aller dans une agence officielle, nous dit-il, mais il faut connaître un peu le réseau… »

Les rizières s’étendent à perte de vue. « Désormais, se dit Simon, moi qui ne suis jamais allé en Camargue, je saurai à quoi ressemble un pied de riz. »

En arrivant, nous faisons connaissance avec la famille de notre hôte, découvrons une chambre simple mais accueillante et confortable, puis nous passons un coup de fil à nos familles.

Enfin, nous pouvons somnoler un peu. Nous sommes épuisés : dans l’avion, entre le bruit, les vibrations, la lumière et le stress ambiant, nous n’avons pas fermé l’œil de la nuit.

À midi, nous sommes invités à manger chez Lionel, le directeur de l’association Mad’arbres avec laquelle nous allons travailler.

Pendant que Stéphanie finit sa sieste, Simons’éclipse pour aller discuter avec Kony, qui commence à lui dresser un rapide portrait de Madagascar.

Il en profite pour lui tendre l’adresse donnée par Lionel pour se rendre chez lui. En fait, ce n’est rien d’autre que des indications un peu floues, du type « rouler vers tel endroit, prendre au-dessus la route qui va vers la boutique machin, prendre la première rue à droite puis la quatrième à gauche et ce sera le premier portail blanc » Ici, les adresses n’existent pas, inutile d’avoir un GPS. Il n’y a pas de nom de rue et les numéros, quand ils existent, ne sont pas dans l’ordre : ils ne correspondent parfois à rien, parfois à l’ordre de construction des maisons. Donner son adresse consiste donc à indiquer qu’on habite près de la station météo, du mausolée, de tel ministère, de telle école ou encore de tel terminus de taxi-bé7. Plus tard, nous apprendrons que notre chambre d’hôtes est située entre l’École Primaire Publique (EPP) d’Ambatomaro8 et le terminus du bus 178, nos seuls points de repère à peu près fiables puisque la piste défoncée qui relie ces deux points est celle sur laquelle se trouve la maison de Kony… Mais ça, il nous faudra plusieurs jours pour l’intégrer et réussir à retrouver la fameuse piste.

Kony nous commande un taxi — un ami à lui qui n’hésitera pas malgré tout à nous proposer le prix « touristes » (et même le prix « touristes qui débarquent et qui ne connaissent pas encore les prix »). Mais bon, comme nous ne le savons pas encore, nous n’avons pas l’impression de nous faire avoir.

On a beau avoir déjà entendu parler des taxis malgaches, les utiliser pour la première fois fait toujours un choc. La plupart des chauffeurs ne sont pas propriétaires de leur voiture : ils la louent à la journée. C’est la raison pour laquelle ils installent une bouteille en plastique en guise de réservoir dérivé, juste à côté du volant. Ainsi, ils peuvent la remplir tout en roulant, et surtout le soir récupérer leur essence non utilisée en démontant la bouteille. En général, ils en mettent juste assez pour la journée.

Ces précautions se comprennent aisément : malgré l’extrême pauvreté du pays (le salaire moyen mensuel est à 70 000 ariary, soit vingt-huit euros), l’essence est au même prix qu’en France, à 2 500ariary le litre environ. De plus, il ne s’agit pas d’essence normée, elle est de très mauvaise qualité, encrasse rapidement les moteurs, contient pas mal d’eau et fume beaucoup. Tananarive est ainsi devenue l’une des villes les plus polluées du monde.

Dans les descentes, et il y en a beaucoup à Antananarivo9, construite sur sept montagnes, les chauffeurs de taxi coupent le moteur. Ils le rallument avant la fin de la descente, avec l’élan, pour ne pas user d’essence au démarrage. C’est une pratique qui pourrait laisser sceptiques les Français que nous sommes — surtout en voyant la voiture descendre la côte à vive allure en roue libre—, mais il semble que cela leur fasse faire de substantielles économies. Aux touristes qui, imbus d’eux-mêmes et persuadés de leur supériorité intellectuelle, maintiennent que cette pratique est stupide et qu’ils perdent plus d’argent qu’ils n’en gagnent, les Malgaches rétorquent qu'ils n’ont qu’à essayer, et les mettent au défi de faire autant de kilomètres avec aussi peu d’essence. N’ayant pas essayé, nous ne pouvons pas nous faire notre propre avis, mais onse dit que si tous les Malgaches le font, c’est qu’il doit y avoir une bonne raison.

Les taxis de la capitale sont de vieilles rougnes10, toutes beiges. On y retrouve des véhicules qui n’existent quasiment plus en France, telles que des 4L, des deux-chevaux, des 404 ou encore des Renault 11. Les soudures des sièges ont lâché. Il n’y a plus de poignées, bien évidemment pas de ceintures de sécurité à l’arrière puisqu’elles ne sont pas obligatoires, rarement des rétroviseurs, pas toujours des phares. Bref elles sont dans un état lamentable, mais elles ont toujours un klaxon : il est ici indispensable pour ne pas avoir d’accident à chaque carrefour.

Les Malgaches sont passés maîtres dans la réparation des voitures : ils rafistolent sans problème une batterie ou une bougie morte, ressoudent sans plus de difficulté un moteur ou un joint de culasse coupé en deux. Ils ne changent rien, ils réparent simplement, avec un chiffon, un poste à souder ou un chewing-gum. Au permis de conduire, ils apprennent la « contre-attaque » : le fait de se garer toujours dans une pente pour pouvoir redémarrer sans la batterie. Car bien sûr, rares sont les véhicules dotés d’une batterie en état de marche. « Je pense qu’ici,se dit Simon, ma vieille 309 de 1991 passerait pour neuve et pourrait encore vivre des dizaines d’années. Dans tous les cas, elle ne dépareillerait pas des autres ! »

Le taxi tourne un long moment dans le quartier. Nous finissons par trouver un portail blanc qui pourrait être le bon. Simon sort de la voiture et crie « Lionel », à la cantonade, mais personne ne répond. Il secoue alors la porte. Un homme s’approche enfin.

— Lionel ?

— Oui, c’est moi.

Nous voilà rassurés. Comme nous n’avons pas de monnaie pour payer le taxi Simon lui demande, honteux, s’il peut nous dépanner. Alors qu’il s’éclipse pour aller en chercher, une petite fille toute nue s’encadre dans la porte en fer et nous dit « Bonjour ». Ses grimaces font rire Stéphanie de bon cœur.

Il s’agit de Lisa, la fille de Lionel, et elle nous tient la porte, toute mignonne, « le temps que papa revienne », en bonne maîtresse de maison, du haut de ses quatre ans. Non loin de là, son petit frère Robinson, curieux, regarde lui aussi ces visages nouveaux que nous sommes pour eux. Lui non plus n’est pas beaucoup vêtu, et vu la chaleur qu’il fait déjà à Antananarivo en ce mois de septembre, nous les envions presque : nous aurions bien aimé pouvoir en faire autant.

Quelque temps après, la femme de Lionel arrive à la maison et nous l’aidons à porter ses courses de chez… Leader Price, avec les mêmes chips, le même poulet, le même fromage que nous pouvons trouver à Toulouse. Fanny nous explique qu’à Madagascar, les supermarchés sont réservés aux riches ou aux Occidentaux. Autour de Tana11, il y en a trois, et ce sont quasiment les seuls du pays.

Ici, Leader Price, c’est donc du très haut de gamme, de ce genre de magasin où il n’est pas rare de voir de grosses voitures avec chauffeur attendre devant la porte. Il faut dire que les prix sont les mêmes qu’en France, et même légèrement supérieurs pour certains produits. Proportionnellement aux salaires, ils sont donc presque cent fois plus chers.

Nous mangeons avec toute la famille de Lionel et plusieurs amis à eux, tous français. Notre premier repas malgache, ironie du sort, sera donc un repas français, ce qui permet une adaptation en douceur. Nous goûtons quand même à la fameuse bière du pays, la THB (Three Horses Beer) qui n’est pas mauvaise du tout. Nous faisons ensuite quelques jeux de cartes pendant que Lisa et Robinson, tout couverts de boue des pieds à la tête à force de jouer dans la terre et l’eau, s’amusent à grimper aux arbres avec les enfants des amis. De vrais gosses, en somme, de ceux qui jouent avec autre chose que des jeux vidéo et des pistolets en plastique, des gamins comme on n’en fait plus que rarement en Europe.

Vers 17 h 30, le soleil commence à se coucher — nous sommes près de l’équateur et ici, toute l’année, le soleil se lève très tôt et se couche tôt, avec peu de différence entre l’été et l’hiver.Nous décidons de partir, mais, problème, nous ne connaissons pas le nom du quartier dans lequel se trouve notre chambre d’hôtes. Nous n’avons pas non plus demandé au taxi qui nous avait emmenés de venir nous récupérer : on voulait le faire à pied, mais il semble que ce soit plus loin que prévu. En plus, personne parmi nos nouveaux amis ne semble connaître le numéro d’un taxi qui travaille le dimanche.

Tant pis, nous partons quand même à pied. Je suis en claquettes, mais trente ou même quarante-cinq minutes de marche ne me font pas peur. Dans la rue, nous sommes les seuls Européens. Nous n’en verrons aucun autre, et nous saurons bientôt pourquoi. La nuit tombe très vite à Madagascar, et les rues sont loin d’être éclairées comme en France. Les Malgaches nous regardent, amusés, tandis que les enfants nous interpellent poliment : « Bonjour vasahas ». Nous leur répondons gaiement au départ, mais plus on se perd dans la ville, plus on manque de se faire écraser. Plus la nuit avance et plus nous perdons notre patience. Lionel nous l’expliquera le lendemain : « Ici, les voitures klaxonnent une fois avant de foncer. Si tu as klaxonné quelqu’un, tu peux ensuite le renverser : tu n’es plus en tort. »

Stéphanie, pour me rassurer, marmonne : « Ça craint, il fait nuit, on est en manches courtes et on n’a pas d’antimoustique. On est des proies faciles pour eux ! En plus, on n’a même pas commencé à prendre l’antipaludique ». Elle a raison, nous sommes des proies faciles pour les moustiques, mais pas seulement : le regard des gens, on le sent, commence à changer avec la nuit qui s’installe. Que font ces étrangers ici, à pied, de nuit ? Une vieille dame nous interpelle avec insistance pour qu’on lui donne de l’argent, nous insulte presque ; des jeunes nous collent de plus en plus près ; des gens partout nous regardent avec un mélange d’étonnement, de curiosité et d’animosité : je ne me sens pas en sécurité et à voir la tête de Stéphanie, elle non plus.

Notre hôte, Kony, qu’on avait essayé d’appeler un peu plus tôt sans succès, nous rappelle enfin. On lui explique rapidement la situation et, par chance, nous arrivons à nous localiser dans la ville grâce à la station d’essence Total qu’on voit au loin. Il nous dit de chercher immédiatement un taxi — il devrait y en avoir un à la station essence — et de le rappeler ensuite pour qu’il puisse expliquer la direction au chauffeur. Nous suivons ses instructions et arrivons enfin quelques minutes plus tard chez Kony.

Rassurés et heureux, nous payons avec plaisir la course de taxi, au tarif touristes-qui-viennent-de-débarquer-et-qui-sont-perdus-de-nuit. Heureusement, nous n’avons pas stressé à la hauteur de ce qu’on aurait dû, car nous n’avions pas encore lu la page du guide du routard disant : « LE SOIR ET LA NUIT, LE TAXI EST OBLIGATOIRE : Tana est en effet beaucoup moins sûre la nuit que le jour ».

Nous ne nous faisons pas prier pour nous attabler devant un vrai repas malgache (notre premier), composé de riz (évidemment), de tomates, de divers autres légumes non identifiés, de viande de zébu accompagnée de brèdes12 et de papaye.

Le zébu est souvent comparé à du veau, en moins gras. C’est quand même assez différent, mais c’est tendre et savoureux.

Nous goûtons aussi à la fameuse « eau du riz »13— véritable boisson nationale — qui ne ressemble encore une fois à rien de connu, sinon à une tisane qui sent le cramé. Après tout ce qu’on nous en avait dit, on s’attendait au pire, mais ce n’est en définitive pas si mauvais. En tout cas bien meilleur que celui qu’on avait tenté de faire, un jour d’expérimentation, à Toulouse. Ce soir-là, nous avons quelques discussions très intéressantes sur Madagascar, avec nos hôtes et avec les autres clients des chambres d’hôtes, mais nos yeux se ferment et nous ne tardons pas à penser à notre lit.

Exténués, nous nous coucherons à 20 h 30 heure locale, c'est-à-dire 19 h 30 pour nous, encore habitués à l’heure française.

La fatigue aidant, nous nous endormons immédiatement, mais très vite, les chiens de tout le quartier se mettent à aboyer. Personne ne les calmera, et cela durera toute la nuit. Ici, avoir un ou plusieurs chiens est un signe de richesse et si le chien aboie, cela dissuade les voleurs. C’est ce qu’on nous a dit. Alors les chiens sont encouragés à aboyer sans cesse, si bien qu’on ne sait plus vraiment si le chien aboie pour quelque chose. Mais c’est culturel et puis de toute façon, même si nous pouvions calmer les chiens domestiques, il serait impossible de tenter quoi que ce soit contre les chiens errants qui survivent par milliers dans les rues de la capitale. Les canidés ne s’arrêteront qu’au petit matin, vers 5 h, quand… les coqs auront pris la relève !! À côté de ça, la mousse du lit bas de gamme s’enfonce et nous ne tardons pas à être directement en contact avec la planche de bois qui fait office de sommier. Elle est dure, il faut s’y habituer. Certes, on a un vrai lit, alors qu’on aurait pu n’avoir qu’une natte, un sac rempli de foin… Nous prenons donc sur nous.

Au matin quand je me lève, je hais les chiens : promis, je ne me plaindrais plus jamais de la petite Frimousse de ma mère qui aboie parfois sur le coup des 6 h du matin…

Un jour seulement que nous sommes sur le sol malgache, et déjà nous rentrons dans le vif du sujet : nous effectuerons durant les quatre prochains jours un stage pour apprendre à monter aux arbres à l’aide d’un baudrier et de cordes, avec l’association Mad’arbres. L’objectif : former ensuite des locaux à la grimpe, afin de mener des opérations scientifiques, ou de permettre aux paysans de récolter les fruits sans abattre d’arbres.

Ce matin, Lionel doit venir nous chercher devant la chambre d’hôtes en 4x4, mais le problème est toujours le même… où sommes-nous ?

Heureusement, Louise est dans les parages. Louise, c’est notre voisine de la chambre d’en face. Elle est française, et c’est surtout une amie de Marie, grâce à qui nous avons trouvé cette chambre d’hôtes.

Elle finit par nous donner le nom du quartier et une indication assez claire à transmettre à Lionel. Avec Eddy, un neveu de Kony, nous nous dirigeons vers le lieu du rendez-vous, à dix minutes à pied. Nous sortons de notre quartier de terre battue, empruntons un bout de route dotée d’une fine bande de pavés à l’endroit des roues et atterrissons sur une petite route goudronnée. Lionel nous attend, et nous mène dans le quartier du local de Mad’arbres, assez similaire à celui où nous logeons : une ruelle en terre, défoncée, avec des poules et des canards en totale liberté. Des façades de terre et des toits en tôle. Des gens qui nous regardent avec de grands yeux, étonnés de voir des vasahas ici. Et cette poussière rouge qui est partout, qui recouvre tout, qui s’immisce partout et qui fait de Tana une ville de poussière et de désordre. Étrangement, après vingt-cinq ans passés en Europe, vingt-cinq ans d’ordre, d’institutions et de règlements, j’apprécie cette poussière, ce désordre, ces gens qui ne pensent pas comme nous, mais qui n’oublient pas d’être accueillants et humains : cet endroit différent en tout.

Nous passons la matinée à découvrir l’association, à parler avec Lionel du travail de Mad’arbres, et de Madagascar en général. Pendant ce temps, les grimpeurs préparent le matériel.

Vers midi, la faim arrivant, nous demandons de quelle façon se procurer à manger. Lionel nous désigne la « porte » juste en face du local : un trou dans le mur que l’on enjambe par une petite échelle d’un côté et quelques marches de l’autre, sans la moindre indication ni devanture : 

« On a une très bonne cantine, c’est super bon, le riz est à volonté, on y mange pour moins d’un euro. »

Il ne vient pas avec nous, car il repassera chez lui en début d’après-midi et se prendra un sandwich. Confiants, nous nous aventurons dans ce trou béant et, en suivant les gens, nous arrivons dans une pièce assez spacieuse, mais relativement bondée. Ici, pas le moindre Européen : ce n’est pas une cantine à touristes. Nous observons les gens pendant cinq bonnes minutes avant de saisir le concept du lieu : où se servir, où payer, doit-on payer tout de suite, doit-on débarrasser sa table, peut-on se servir le riz soi-même ?Nous tentons de nous comporter le plus normalement possible — même si nous sommes déjà repérés. Nous faisons notre choix parmi les plats proposés, mais on nous répond que notre plat n’est plus disponible— malgré les quatre ou cinq assiettes alignées devant nous. Ne voulant pas contrarier, nous demandons autre chose. Lionel avait raison, nous nous régalons des deux plats que nous prenons et des gâteaux. Le riz collant, sans le moindre assaisonnement, est un peu fade, mais il se laisse finalement manger et remplit bien le ventre. En fait à Madagascar, tous les repas sont composés de riz : c’est l’aliment de base, celui dont on ne peut se passer. Un peu comme le pain en France.

Vers 13 h, nous partons en voiture dans la forêt d'Angira, en banlieue de Tana. Sur la route, nous croisons des femmes qui lavent leur linge dans les ruisseaux boueux et les étendent dans l’herbe. Plus loin, des ramasseurs de riz et notre première charrette à zébus. Nous nous amusons à observer l’air capricieux de l’équipage, qui n’avance pas très vite. Pourtant, paraît-il, un zébu sait aussi courir.

Ici,l’expression « les bas quartiers » prend tout son sens : pauvres et riches se différencient beaucoup par la hauteur de l’endroit où ils vivent. Sur les hauteurs, des 4x4 flambants neufs côtoient de grandes villas, tandis que le bas de la montagne est occupé par des ramasseurs de poubelles dormant dans un bric-à-brac de tôles et de morceaux de vieilles planches. La pauvreté ici, n’a rien à voir avec ce qu'on peut voir en France. C’est une claque très violente. Mais on était prévenus. Madagascar est atypique, paradoxale…

Avec Lionel, nous commençons à apprendre à grimper sur des pins pleins de résine. Nos habits s’en souviendront longtemps, mais ils ont l’avantage d’être faciles à grimper. C’est assez physique et un peu technique de monter jusqu’à la cimeet de redescendre en rappel, mais en deux jours l’essentiel de cette pratique sera assimilé.

Le soir, Lionel doit nous ramener. Il connaît maintenant la direction de notre quartier, mais pas où nous logeons précisément. Alors qu’il s’apprête à faire le tour pour nous déposer où il nous avait trouvés le matin, Stéphanie m’épate lorsqu’elle a soudain une intuition :

— C’est celle-là, la rue qui mène directement chez nous.

— Ah bon ? Mais elle est toute défoncée, cette route ! répond Lionel.

Moi, je ne reconnais rien, même si je me dis qu’effectivement, elle « pourrait » y ressembler. On prend le risque de s’y engager, mais plus on s’enfonce dans le quartier et moins je reconnais. Stéphanie doute elle aussi de plus en plus, mais s’accroche à son intuition. Quelques minutes plus tard, nous sommes effectivement devant le portail de chez Kony. Je n’en reviens pas, mais si, elle l’a fait : elle a reconnu de nuit une piste de terre semblable à toutes les autres pistes de terre, sans aucun signe distinctif ni aucun panneau. Décidément, j’ai beau faire des efforts surhumains, son sens de l’orientation reste bien meilleur que le mien.

Pour le lendemain, Lionel nous demande de prévoir un sandwich. En France, ce serait évidemment basique, mais ici, que peut-on trouver pour mettre dans un sandwich ? Où le trouver ? On n’a plus le moindre repère, on doit tout réapprendre comme des nouveau-nés. Pour survivre à Madagascar quand on est un étranger et qu’on ne fait pas du tourisme classique, il faut apprendre vite.

De retour chez nos hôtes, nous avons droit à un apéritif en compagnie de nouveaux venus. Nous sentons que cette ambiance familiale va nous faire du bien. C’est agréable et réconfortant de rentrer comme ça dans notre « chez nous ». Une bonne raison de rester ici jusqu’à notre départ pour le nord.

Nous terminons la journée par une douche...glacée. Une douche chaude aurait pourtant été la bienvenue quand on sait que la capitale est sur un haut plateau et que les températures descendent vite le soir.

Dès le lendemain, nous commençons à avoir quelques repères dans la ville. Le matin, Lionel vient nous chercher sur la place de l’EPP14 d’Ambatomaro, à quinze minutes à pied de notre chambre d’hôtes.

Pour le repas, nous trouvons sur la route, dans une petite boutique poussiéreuse, du « composé15 » qu’on a fait mettre dans du pain. C’est délicieux et ça nous remplit bien le ventre, un repas complet pour quatre cent cinquante Ar16 pièce. Le lendemain, dans une autre boutique, on aura droit au tarif vasaha : pour un tout petit bout de pain ridicule et trois tomates, on payera plus du double. En achetant en complément des « vache qui rit »… made in Égypte, on constatera un goût très différent de celui qu’on leur connaît habituellement : un choc gustatif pour un produit pourtant familier.

Notre journée se termine et la nuit qui s'installe nous rappelle qu’il est temps de rentrer. Voulant prendre un Taxi-bé17, nous réalisons rapidement qu’à cette heure-là ils sont tous pleins et ne s’arrêtent même pas. Nous rentrons donc à pied, fiers de nous : nous ne nous sommes plus perdus et, dans cette ville, c’est vraiment un exploit…

Les enfants, contents de voir des étrangers s’aventurer dans leurs petites ruelles, nous lancent en continu des « salut vasahas » qui, s’ils n’ont rien de méchant, pourraient sembler oppressants pour un touriste non averti.

Dans ce quartier pauvre qui n’a pas forcément bonne réputation, c’est vrai que croiser un blanc n’est pas fréquent. Promis, demain je leur réponds « Salama malagasy » avec le même air amusé.

Dans la soirée, nous dégustons du vin et du camembert d’un monastère du sud du pays, sans doute l’un des rares endroits où l’on fabrique du fromage ici. Après la fameuse THB chez Lionel, c’est au tour du vin de nous faire tourner la tête.

Entre temps, nous apprenons que l’eau chaude existe bien chez Kony : il suffit de la faire chauffer à la marmite. On en profite pour en demander à nos hôtes : cela adoucira nos matinées.

***

On ne se rend vraiment compte du prix d’une chose que lorsqu’on ne l’a plus. Cette maxime célèbre s’illustre finalement bien par le confort dont on bénéficiait en France sans même s’en apercevoir, et qui nous manque cruellement ici à Madagascar ; à commencer par l’eau chaude. Se laver à l’eau froide, ce n’est pas si catastrophique et quand il fait chaud, ça peut même être salutaire. Mais l’eau gelée tous les jours, alors qu’il ne fait pas forcément très chaud dehors, n’est pas agréable. À Tana, on est quand même à 1500 mètres d’altitude !

Ce mercredi matin, l’eau chaude est revenue sous la forme d’un seau d’eau brûlant, à diluer dans une sorte de grande tasse (une « kapoka ») avec de l’eau froide, à sa convenance. Dire qu’on se sent revivre serait exagéré, mais cela nous permet au moins de démarrer la journée de bonne humeur.

Plus tard dans la matinée, nous avons rendez-vous chez Lionel, à trente minutes de marche à pied dans la poussière de la piste soulevée par les camions, le bruit infernal des klaxons et des pneus qui crissent. Des locaux font leurs courses, se disent bonjour et sautent de côté pour éviter de se faire écraser, tout en lançant des regards étonnés à notre passage. Mais maintenant, on connaît la route.

Le matin, nous nous rendons dans un bois qui s’appelle Tsaratsoatra « l’île aux oiseaux ». On y apprend de nouvelles techniques de grimpe et j’installe dans les arbres un atelier d’auto-assurance pour les enfants que nous recevrons dans l’après-midi. Le coin est joli, avec un petit lac couvert de canards et autres oiseaux.

À midi, nous allons chercher à manger en ville, avec la voiture de Manu, un jeune malgache de vingt ans qui travaille à l’association Mad’arbres. Il possède un gros pick-up 4x4. Étonné par tant de luxe de la part d’un jeune Malgache pas forcément favorisé, je lui pose quelques questions et il me confirme qu’il est bien à lui, qu’il l’a acheté il y a quatre ans (sic, l’âge légal pour conduire est de dix-huit ans comme en France…), mais qu’il n’a toujours pas demandé les papiers parce que c’est trop long et trop compliqué à avoir. Devant notre air incrédule (il ne me serait même pas venu à l’esprit de rouler sans carte grise), il sort du tableau de bord un papier muni d’un tampon de police en nous disant : « j’ai bien des amendes de temps en temps quand je me fais contrôler, mais je vais voir un policier que je connais et avec un petit bakchich18, il me l’enlève sans problème. » Ce petit exemple illustre bien le fait que la corruption est loin d’être terminée à Madagascar…Ce jeune homme a monté une entreprise de meubles il y a quelques années, et fait de l’import-export de manioc vers Mayotte. Il ne parle pas beaucoup, mais sait comment gagner de l’argent !

Dans l’après-midi, nous participons avec Stéphanie à l’animation du « club de grimpe » de Mad’arbres. Des enfants arrivent en courant dans la forêt. Je suis titulaire du BAFA19 et d’une partie du BAFD20et Stéphanie est professeure de français depuis plusieurs années. Mais ça nous fait bizarre de nous retrouver à faire de l’animation si loin de la France ! L’objectif du club, une fois par semaine le mercredi, est d’initier les enfants à la grimpe d’arbres autour de différentes activités (jeux olympiques de l’arbre, construction d’une cabane dans les arbres, etc.). Cette journée sert aussi à améliorer leur connaissance du milieu forestier et à les sensibiliser à l’environnement. Pour l’association Mad’arbres, le club est surtout un moyen de subsistance pérenne. Mais à 300 000ariarys (120€) le trimestre, cela sélectionne automatiquement les familles aisées de la capitale, essentiellement des Européens ou des Indo-Pakistanais. On comprend très rapidement qu’il y a tout un monde entre ces enfants et les grimpeurs de Mad’arbres (qui sont pour l’essentiel des Malgaches issus de milieux modestes). Même avec nous, lorsqu’une maman explique que les semaines suivantes ce sera un de leurs deux chauffeurs qui amènera la petite, ou quand une jeune fille qu’on a fait grimper sur une corde à quelques mètres du sol s’extasie d’être montée « presque aussi haut que l’éléphant que j’avais avant ». Puis elle se reprend : « enfin, ce n’était pas mon éléphant, c’était celui de mes parents… » Les enfants qui étaient là vont tous à l’école française qui coûte 4.000 € par an. Il n’y a pas à dire, ça contraste avec les enfants que l’on voit vider les poubelles ou fouiller les bennes à ordures le matin…

Le lendemain, j’ai l’occasion de discuter avec Louise, une voisine de chambre ethnologue, de la difficulté d’être expatrié à Madagascar et de conserver une vie « à la française ». Il n’est pas rare, en effet, pour un Européen établi à Madagascar, d’avoir uneou deux femmes de ménage à plein temps pour la famille, un ou deux chauffeurs, unenourrice par enfant et deux ou trois gardiens pour la maison. Mais tout cela est la plupart du temps payé par l’employeur qui les envoie, le personnel est loué en même temps que la maison et le licencier signifierait être responsable d’un drame familial pour ces gens à la vie déjà précaire qui ne retrouveraient pas forcément un travail. Il s'agit donc d'un difficile dilemme, qui ne justifie pas pour autant qu'on se comporte en colon, comme c'est le cas de trop nombreux expatriés.

***

Dans la capitale, il y a ce qui s’appelle la Route des Hydrocarbures. Le nom est significatif : il s'agit de la rue « occidentalisée ». C'est dans cette rue qu'on trouve le seulmagasin Leader Price du pays, un hôtel Ibis, un M. Bricolage, exactement comme en France et… les prix aussi sont les mêmes !

Sur le coup de 11 h 30, nous partons de la maison etprenons pour la première fois le taxi-bé. La ligne 147 d’abord, jusqu’au rond-point de la météo, puis la ligne 194 de « Météo » à « Mausolée ». Le fonctionnement n’est pas très compliqué, il suffit de sauter dans le bus parfois en marche, d’indiquer sa destination au « receveur » qui calcule ainsi le prix (en fait, il est de deux centsariarys pour un trajet court et de trois centsariarys pour un trajet long) puis de se tasser auprès de la population. Bien sûr, il vaut mieux ne pas trop respirer pour ne pas être malade, ni aimer les grands espaces, parce que la tendance à la compression est constante… Lorsque nous arrivons à destination, le receveur nous le fait comprendre et nous descendons comme nous sommes montés. Si le bus redémarre au moment où nous descendons, c’est l’occasion pour tous les Malgaches présents alentour de se moquer gentiment du « vasaha » qui est tombé (ce qui m’est arrivé…).

Au local de Mad’arbres, nous retrouvons Marie21.Quel plaisir, depuis tout ce temps ! Après avoir travaillé sur del’administratif avec les gens de l’asso, on va manger à la cantine d’en face, puis on la suit chez des amis à elle, essayant de prendre de la graine de sa façon de négocier un taxi. Ses amis louent un loft à la malgache, mais avec TV, WiFi, console et même M6 par satellite avec un jour de retard. Marie nous expliquera plus tard que lorsqu’on vit longtemps ici, on a besoin de revenir à un confort à la française. Pour ce qui nous concerne, pas sûr qu’on aurait eu besoin de ces équipements puisqu’on n’en dispose pas en France.

En nous déplaçant en ville, nous passons devant une jeune femme, peut-être la trentaine, ou moins (il n’est pas facile de lui donner un âge précis), dans un état de saleté avancée, pantalon baissé, faisant ses besoins dans un grand caniveau de un mètre de haut. Cette image d’humiliation et de déchéance me choque profondément, mais ne semble guère toucher Marie. À Madagascar depuis plus d’un an, elle a eu le temps de s’habituer à ce genre d’image…

On termine la soirée dans un cyber café à la française, le « Outcool ». Nous apprenons bientôt qu’Andraisoro, le quartier dans lequel nous sommes hébergés, est réputé pour être un quartier de « sorcières », et que les taxis ne veulent plus y aller au-delà d’une certaine heure. Heureusement, nous en trouvons un pour rentrer vers 21 h.

En me réveillant le lendemain, je suis malade, épuisé et j’ai le mal du pays. On décide avec Stéphanie de ne pas aller retrouver Mad’arbres comme c’était prévu. Nous nous recouchons et ne nous réveillerons qu’en fin de matinée. Les changements alimentaires et les traitements antipaludiques n’y sont probablement pas pour rien.

Aujourd’hui, ça a beau être le printemps à Madagascar, il fait froid. Pourtant, les températures ne sont jamais très basses : ici à Tananarive, sur les hauts plateaux, c’est l’endroit le plus froid du pays et ça ne descend jamais en dessous de 15°C en hiver. Mais la grosse différence avec les pays d’Europe où il fait bien plus froid, c’est qu’ici les maisons ne sont pas isoléeset n’ont pas le moindre chauffage. Quand il fait 15°C dehors, il fait donc 15°C partout et en permanence. Et en absence de vêtements adaptés, on peut passer ainsi plusieurs mois sans jamais avoir chaud à un moment ou à un autre. Dans ces conditions, 15°C, c’est froid.

Nous décidons en fin de matinée de retrouver Marie,pour qui c’est le dernier jour ici : demain, elle s’envolera pour Mayotte dans l’espoir d’y trouver du travail. Nous avons besoin de téléphoner et nous rendons donc sous l’un des multiples petits parasols orangequi jalonnent la rue pour acheter du crédit. Nous discutons avec l’homme : il peut nous vendre soit des minutes, soit des cartes de rechargement, soit transférer directement du crédit sur notre téléphone (ce qu’ils appellent le crédit speed). Nous prenons le taxi-bé178 en direction du centre-ville. Nous sommes les premiers, mais très vite le minibus se remplit. Est-il possible de caser trente personnes dans un petit minibus seize places ? Réponse : à Madagascar, oui ! On ne se sent pas seul. Moi écrasé contre la vitre, Stéphanie contre le type à sa droite, qui s’est assis dans l’allée sur une planche en bois posés en équilibre entre les sièges des deux côtés. On arrive tout de même à trouver une petite poche d’air pour respirer. Le trajet n’est pas censé être très long, mais aujourd’hui, pour une raison inconnue, le taxi-bé s’arrête cinq longues minutes à chaque arrêt…

Nous arrivons enfin à Ambohijatovo, près des jardins sur les hauteurs de l’avenue de l’Indépendance (il est parfois indiqué« allée de la libération » sur les panneaux, allez savoir pourquoi, ils n’ont pas dû les changer). Marie nous a parlé du buffet à volonté de l’hôtel Saka Manga (chat bleu) assez cher pour Madagascar, mais abordable pour nous (l’équivalent de six euros22). Surfant entre les voitures qui ne s’arrêtent pas et les enfants des rues en haillons qui ont de multiples choses à nous vendre, nous nous y rendons donc péniblement. Soudain, nous sommes chahutés par trois d’entre eux. Ils font mine de faire la manche, mais je comprends rapidement que ce n’est pas leur but. Nos « non » insistants ne font que les exciter davantage. L’un d’entre eux s’agrippe au sac de Stéphanie, qui tente de s’en débarrasser violemment tandis qu’un autre me met sa casquette devant les yeux. Sentant le danger, on se dégage, courant sur la chaussée un peu paniqués, mais ils nous rattrapent et nous encerclent à nouveau. Ils ne sont plus trois, mais cinq, sept, dix, comme des requins attirés par l’odeur du sang. Soudain, l’un d’entre eux saute à mon cou, agrippe ma chaîne en or de baptême (pourtant très bien cachée sous ma chemise) et tire dessus. Je crie, ce qui a pour effet de les disperser. Je rattrape à la course celui qui avait agrippé ma chaîne, le saisispar le bras et le regarde méchamment, bien déterminé à la récupérer. Paniqué autant que moi, il crie « a pas, a pas ! »et je constate en effet que ma chaîne est bien à sa place : elle a résisté quand il a tiré. Je lâche le petit et nous nous enfuyons avec Stéphanie parmi la circulation dense. Tout est allé très vite. Stéphanie est satisfaite de mes réflexes, mais elle, elle s’est foulé un doigt dans la bataille. J’ai beau avoir eu très peur, je n’arrive pas à leur en vouloir : nous n’avons peut-être pas été assez prudents, voilà tout. Nous nous engouffrons dans le réconfortant saka manga (un vrai labyrinthe) et commandons à manger. Tout est en bois rouge et en pierres chaleureuses. Enfin un petit havre de paix. Je cache la chaîne du mieux que je peux, me maudis de l’avoir amenée ici (en fait, je voulais la laisser en France, mais, tête-en l’air que je suis, j’ai oublié de la poser…) et me jure de la mettre en lieu sûr dès que je pourrai.

Marie nous retrouve. Tout l’après-midi, nous la suivons dans les dédales des rues de Tana. Elle nous fait découvrir les petites boutiques, le marché couvert d’Analakely qui vaut le détour, et nous apprend quelques mots de malgache à chaque occasion : « ô tchin », combien ; « tsy mila », pas besoin. Dans le marché couvert, les passages sont sombres et étroits, la foule est dense et a le regard noir de misère.C’est