Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Un jeune garçon, né dans une pauvre masure d'un rassemblement de Brye, est recueilli par un moine disciple de Colomban et emmené chez les parents de Fare, près de Meaux, pour devenir son veilleur. Il accompagne Fare tout au long de sa vie et, avec son mentor ecclésiastique, ils assistent et participent aux élévations de trois des plus importantes abbayes de cette terre de Brye.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 168
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Labor Omnia Vincit Improbus
deuxième édition
Didier Moreau MMXXV
Les personnages, les lieux et les situations mentionnés dans cet ouvrage ont réellement existé et sont fidèlement représentés.
En histoire, il faut se résoudre à beaucoup ignorer.
Anatole France
Prologue
Genèse
Colombanus
La visite de Saint Colomban
Mariage et détention
Cécité de la jouvencelle
Probation de la novice
Faræ monasterium
Le monastère de Burgondofara
Norma vitæ Ex
La doctrine de Colomban délaissée
Pieuses fondations
Ainsi naissent les abbayes.
Monasterium Resbacente
Le monastère de Rebais
Uber monasterium
Jouarre, un opulent monastère
Orare pro me
Burgondofara se retire du monde terrestre.
Parce Domine
Un autre temps
Annexes
L’ABBAYE DE LA CELLE-SUR-MORIN
L’ABBAYE SAINT-PIERRE DE REBAIS
ILLUSTRATIONS
Fratrie de Sainte-Fare
Fratrie de Authaire
BIBLIOGRAPHIE
GLOSSAIRE
Pour faciliter l’attention du lecteur à cet ouvrage d’un autre temps où les noms des protagonistes changent au fil du cheminement du saint homme Colomban, lui-même différemment nommé, nous nous sommes efforcés de signifier en mots contemporains les multiples nominations des lieux et des âmes évoquées. A cette époque primitive de notre histoire, où seuls quelques sangs nobles entendaient le latin et où chaque contrée avait son parlé, les dénominations avaient libre cours de prononciation et d’écriture souvent sans orthographe définie.
Cet ouvrage se présente sous forme de roman historique afin d'éviter escarmouches ou spéculations avec les nombreux clercs et historiens déjà attachés à ce sujet.
Il est de ces temps qu’il serait inconséquent de ressasser, voire candidement d’évoquer. Ces âges bousculés, affligés, ne méritent pas d’être rappelés à notre anamnèse. Ce tout début du VIIe siècle se fut baigné d’un amalgame de compromis, de largesses sournoises et de massacres dictatoriaux tudesques. La valse des contés, des roitelets de pagi et des hobereaux autoritaires, inconstants et souvent de stérile culture, a pendant plus d’un siècle détourné le peuple de ses appartenances à une identité qui se voulait nouvelle et encourageante.
Malgré les acharnées et incessantes inspirations ecclésiastiques dispensées au cours de ces derniers siècles, notre culture s’avère celte, gauloise, à la tenace éducation gallo-romaine.
Si au gré de nos générations les puissants dieux romains se sont estompés de notre mémoire, nos maîtres celtes du temps, régissant nos coutumes, restent omniprésents dans notre réalité.
Les conversions chrétiennes des nobles familles mérovingiennes, empruntant l’image de notre feu roi Clovis, demeurent encore anecdotiques au sein d’un peuple armé d’une puissante identité de même que le décret rendu en l’an 554 par le fils du glorieux conquérant, Childebert, qui prétendit de facto interdire les hommages et les célébrations à nos dieux ancestraux.
Les passionnés d’austérité colombanienne restent malgré tout peu nombreux. La dure loi des moines Irlandais de Bangor s’est vite adoucie en règles bénédictines. Mais cet assouplissement n’a pas pour autant ramené avant longtemps le peuple celte, galloromain, aux divines doctrines du Christ roi. Il faudra plusieurs siècles pour qu’une normalité s’instaure et se fige dans la Gaule, devenue la France.
Les cérémonies et fêtes catholiques décrétées par les différents conciles, et notamment celui de Nicée, sont éminemment rattachées aux événements et cérémonies païennes celtes, ancrées dans les gênes de la population. Les solstices et les équinoxes sont, et seront, perpétuellement fêtés et honorés par l’humain intrigué du sacré.
On me dit que je suis né près d’une bourgade appelée ‘Coloumer’ ou ‘Coulomer’, au vicus de Columa, dans l’une des masures d’un rassemblement que l’on nomme ‘Fontanella’. J’ai déjà compté quatorze solstices d’été depuis que mes yeux se sont ouverts sur ce monde désolé. Autour de moi, les gens me disent bien forgé d’esprit et d’un perceptible allant. Pourtant je me suis, dès ma délicate enfance, senti délaissé par mes compagnons.
D’une nature malingre, enclin aux troubles respiratoires, l’on m’a bien vite évincé des travaux champêtres et des entreprises physiques.
Plus d’une dizaine de fêtes d’Ostara, l’équinoxe de printemps, les styles, représentant nos premiers jours de l’année nouvelle, furent célébrées avant que je ne fusse accueilli par un vieux prêtre séculier du village. Cet érudit s’acharne tant bien que mal à m’enseigner le dogme et à m’initier aux rites de la religion de son Dieu unique mais je n’y suis, à son désespoir, que très peu réceptif. Mon attention se concentre davantage sur l’histoire de notre peuple et l’apprentissage du latin. Mes réussites face à cette dernière discipline semblent le combler de satisfaction.
Il m’est ainsi de plus en plus facile de consulter vélins, épîtres et annales riches en savoir et en enseignements. Je passe aussi quantité de temps avec les anciens. Les aïeux du bourg ou des environs sont intarissables sur leurs épopées et sur les épisodes de la vie du pagus et du vicus(1) de Columa. Ils m’en offrent moult détails savoureux.
Je devise actuellement durant de longues journées avec mon grand-père et son ami le patriarche. Tous deux me narrent les événements de leur vie d’avant et leurs mésaventures. Ils s’attachent également à me dispenser les légendes ou les faits colportés de bouches à oreilles dans les veillées des soirs d’hiver. Ces sagas, ces récits, qui ont façonné les paysages et les hommes de notre pagus sont fascinants.
Pourtant, il ne me reste que peu de temps pour collationner et scribouiller leurs étourdissantes confessions. J’avoue bien humblement que ‘scribouiller’ est le mot juste à propos car, même si mon mentor l’abbé s’amuse à me flagorner sur la justesse de mes transcriptions, une certaine décence force à concéder que mon latin est bien maigre et encore peu satisfaisant. De plus, j’éprouve d’énormes difficultés à me procurer supports et outils pour inscrire et archiver les confessions que je recueille. Le vélin est rare et très cher, très très cher. Je dois fabriquer mes styles ou mes plumes moi-même, l’encre également.
Depuis mon introduction dans ce monde, la même misère s’étale partout. Rien n’a changé. Les gens vivent toujours aussi chichement et toujours dans la même crainte du lendemain, de la peur d’être rançonné, molesté ou tué.
Le peu de temps qu’il me reste, je le dois à un supérieur de mon abbé. Je ne sais s’il est son supérieur mais ce doit être quelqu’un d’important : un moine régulier, imposant et fort persuasif. Sa pertinente éloquence a convaincu mon avenant prêtre à se séparer de moi pour prestement m’envoyer auprès du référendaire de notre major domus, le comte Agneric, dans sa villa de Pipimisicum lez Meldis(2), à quelques lieues de notre grande cité melde. Ce noble sire est un puissant commensal de notre roi Clotaire II.
Je tremble de peur, mais aussi de joie et de curiosité, à l’idée de rencontrer de tels seigneurs. L’imposant moine dit vouloir n’emmener dans une demi-lune, aux ides prochaines. L’abbé, lui, s’affaire déjà à préparer quelques loques pour moi :
Il faut bien déguiser ton apparence de chien errant ! a t'il pouffé en emballant une ou deux braies… Il me jette un regard interrogatif en se retournant vers moi puis se redresse et m’invective sèchement :
Tu te déferas de ce coutelas que tu portes constamment caché à ta ceinture. Maintenant ! Les armes sont interdites à ta condition et leur port sévèrement réprimandé. Tu le sais pourtant !
Ce coutelas, comme il l’appelle, je l’ai usiné dans une vieille dague brisée, rouillée, que j’ai trouvée à l’orée d’un hallier. Je l’ai plus tard emmanché dans un bois séché puis bouilli. Il m’est très utile. C’est un outil entier et indispensable. Mais par nos dieux, il est sage de prestement m’en séparer...
L’imposant moine est très tôt revenu quelques temps plus tard, autoritaire, pressant. Une nichée d’oiseaux tout juste éveillés donnaient de la voix. Un soleil bas, naissant, étirait ses rayons rougeâtres. Mon mentor déstabilisé par tant de despotisme ne put nous retenir, ni moi ni mes haillons. Je fus, accortise oubliée, précipité dans un charroi tiré par un vieux bœuf haletant. Trois paysans, dépenaillés, prirent place à nos côtés dans la bétaillère. Nous prenons presque immédiatement la direction du septentrion, vers le plateau menant à la cité de Meldis (Meaux), encore appelée Meldorum par les anciens.
Une lieue franchie, entrés dans un rassemblement nommé Giraudi (Giremoutiers), le conducteur nous fait tous descendre et jette nos affaires à bas. Il nous faut maintenant, le moine et moi, poursuivre notre périple à pied. Nous sommes à plus de vingt lieues de notre destination. A travers ces paysages touffus et escarpés, ces gués pas toujours accessibles et la présence cachée menaçante des maraudeurs, notre expédition devrait bien durer deux journées pleines.
Nous faisons halte à la nuit tombante dans un bourg appelé Marolos (Romény), environ à mi-chemin de notre randonnée. J’en profite pour indiquer au moine que, à une lieue de chez moi, un village nommé Mariolos (Marolles-en-Brie), à l’allure identique à ce bourg niché dans une vaste clairière, semble une parfaite réplique de celui-ci.
Au zénith du deuxième jour, nous arrivons face au gué sur la Matrona (la Marne). Il semble immense, démesuré. C’est une langue menaçante de plus de quarante toises de large.
Une foule hétéroclite mais aussi des carrioles, du bétail, des notables à cheval sont amassés près de la rive. Cette période d’été, choisie par le moine, est propice à la traversée, mais elle reste néanmoins diablement périlleuse. Il faut également verser quelques piécettes pour franchir cet obstacle et les gardes présents ne sont guère enclins à la négociation. Mon moine fouille dans sa bougette et remet son dû à l’homme qui lui prodigue quelques conseils. C’est la deuxième fois qu’il franchit cette traverse mais pourtant, je le vois se signer et marmonner quelques prières. Je le sens fébrile et inquiet mais pas autant que moi qui tremble de peur, prêt à pleurer et défaillir.
Nous nous encordons solidement à la suite de quelques autres, les pieds déjà dans l’eau.
Mon moine me tire puissamment. Il me traîne presque à la manière d’un veau que l’on mène à l’abattoir. La marche, au milieu des tourbillons d’une eau agitée et glacée, est interminable. Les cailloux me cisaillent les pieds. Pendant un temps, j’ai de l’eau jusqu’à la taille. Nous avançons péniblement. L’imposant courant s’acharne à vouloir m’emporter. Je manque de trébucher à chaque pas. Puis enfin, les eaux moins tumultueuses laissent entrevoir la terre, la berge toute proche, salvatrice.
Le moine me détache de la cordée, m’adressant un sourire complice, bienveillant. Il nous reste encore deux lieues pour parvenir à la villa de Pipimisicum (environs de Poincy, près de Meaux). Sans repos avancé, nous nous mettons prestement en chemin, allongeant le pas. Nous devons nous présenter avant la nuit ou bien toutes portes seront closes et les arcs menaçants.
Nous pénétrons dans le vaste domaine en milieu d’après-midi et, de suite entourés de gardes hirsutes mais de noble prestance, sommes immédiatement escortés dans un atrium(3) somptueux et richement décoré.
Nous sommes maintenant bien installés. Conduits par deux serviteurs silencieux dans une bâtisse à l’écart de l’imposante villa, nous avons le privilège d’une petite pièce pour nous deux. L’espace est modeste, sans accommodement. Pourtant, ce gîte me paraît luxueux par rapport à la masure collective que j’occupais dans mon village. On nous avise que l’on viendra nous chercher plus tard, qu’il ne nous faut pas sortir et faire silence.
Il règne en ce lieu une sereine atmosphère. Tout le long des vieilles futaies traversées au sein de cette lumineuse clairière, les oiseaux se saluent les uns les autres sous la feuillée. Leur charmant ramage sonne la joie de l’innocence, exhalant l’ingénuité intime de la ferveur des âmes pieuses. Ici, la foi semble éclore comme les fleurs au printemps et la vertu chrétienne germer ou bourgeonner comme les voûtes séculaires de nos profondes forêts ancestrales.
Nous commençons à étaler nos maigres baluchons encore humides de la traversée du gué, mais mon moine m’informe que nous ne resterons pas céans.
Il espère bientôt rencontrer un visiteur de marque également attendu par le maître puis, chose entendue, je dois rejoindre les autres hons(4) du domaine au sein d’un même dortoir.
Notre attente prolongée dans cet espace exigu force les échanges verbaux. Je me surprends à oser poser quelques questions sur les origines de la condition de moine de mon mentor. Celui-ci me regarde quelque peu désorienté puis, d’une voix douce et monocorde, entame une diachronique narration :
Ce dévotieux Piémontais me dit être né à Segusio (Suze en Italie), mais il ne sait exactement en quelle date, peut-être aux alentours de l’an 590. De sa mémoire émerge uniquement l’évocation d’un roi ou d’un noble seigneur du nom de Childebert. Il paraît effectivement jeune et de pleine santé. C’est vrai qu’il parle avec un fort accent pointu, mais à une dizaine de lieues de distance, même chez nous, les causés sont différents.
Il aurait, très tôt, été envoyé dans un saint lieu, une sorte de monastère ou d’abbaye, plutôt appelé ermitage. Un endroit austère, dépourvu de commodités, une retraite imposée à la gloire du Seigneur, à sa vie, à l’histoire de son règne. Il se hasarde à évoquer une cité du nom de Fundi ou Fondi. Toujours est-il que ces années d’ascète l’ont forgé à la langue latine et aux genèses des évangiles. Il prit, à la veille de son adolescence, le chemin du nord de l’Italie pour s’élancer vers la Gaule.
Il s’arrêta quelque temps à Luxovium (Luxeuil), hébergé dans cette respectable abbaye aux cahutes de bois et au scriptorium naissant.
Plus tard, il remonta jusqu’à notre pays de Champagne pour parcourir les terres fangeuses de notre territoire.
Dans la cité de Meldis, il fit alors la connaissance de l’évêque Gundoaldus avec qui il lia grande fraternisation. Cet attachement lui valut de suite la reconnaissance des contes et des leudes serviles appâtés par les richesses et le pouvoir. Il m’avoue bien connaître le maître, ce Comte de Meaux, parent de son ami ...
Le récit de son histoire s’arrête net, interrompu par la brusque introduction d’un guerrier, révérencieux certes, mais quelque peu bourru. Celui-ci baragouine de le suivre en courbant l’échine. Il s’exprime dans un bas latin populaire, tout juste compréhensible, avec un fort accent guttural. Mon maître me renseignera plus tard que tous les membres, et surtout les gardes de cette villa, sont d’origine burgonde, tout comme le seigneur de la maison. Nous sommes escortés d’un pas affirmé jusque dans l’atrium bordé de colonnades, là où nous avions été traînés à notre arrivée.
Nous patientons quelques instants, avant que l’imposante silhouette du maître de maison ne débouche de la pénombre d’un corridor. Cet homme est majestueux, paré de riches atours, une dague somptueusement ornée ajustée à sa ceinture. La fibule de sa tunique étincelle à la lumière.
De suite mon moine s’avance, s’incline, puis les deux hommes se fondent en une accolade chaleureuse pour enfin disparaître vers le tablinum(5) aménagé à l’extrémité de ce vaste atrium. Le garde m’intime l’ordre de prendre place sur un banc voisin en me le désignant de la pointe de sa lance. J’observe de loin les deux hommes s’entretenir plutôt fraternellement, avant qu’un troisième n’apparaisse, venant les rejoindre. Tous trois se dirigent vers ce que je saurai plus tard être l’exedra(6) de ce Comte de Meldis, nommé Chagneric ou Ægneric.
Lorsque mon maître le moine revient à pas vaillants de cette interminable réunion, il m’entraîne immédiatement vers une encoignure de la villa où nous patientons de nouveau longuement. Percevant une agitation lointaine, il m’apostrophe :
La fillette que tu vas rencontrer est une princesse. C’est la fille du seigneur Ægneric, elle a nom Burgondofara. Tu seras désormais à son service et la suivras partout, avec déférence et respect. De plus, nous attendons au plus tôt un éminent saint homme du nom de Colombanus, sans doute accompagné de quelques disciples. Il vient ici rencontrer le maître et bénir, ou peut-être baptiser, quelques âmes égarées désireuses de pureté.
Tous ces catéchumènes attendent avec fébrilité l’arrivée de ce bienheureux homme de Dieu.
Dans quelques jours, nous cheminerons sous bonne escorte vers la cité épiscopale de Suessionum (Soissons) visiter un fils de ce leude. Le Comte et quelques membres de sa famille seront de notre trimard. Ne t’offusque pas mon jeune novice si tu voyages éventé dans quelque cul de charroi !
Le voyage s’annonce être épique. J’ai hâte de rencontrer ces nobles sommités et surtout cette juvénile dont on me parle tant.
Le seigneur Agneric s’avance, débouchant d’entre deux piliers de l’atrium, flanqué de deux conseillers. Le garde nous aborde immédiatement en nous aboyant : Honneur et respect pour notre seigneur Sigebert. Nous baissons le regard immédiatement. J’ose, en murmurant, questionner mon moine : Quel est ce nom de Sigebert, maître ? Ce seigneur n’a-t-il nom Ægneric ?
Je suis renseigné à voix basse. En vérité, ses anciens compagnons de race appellent ainsi ce seigneur par déférence et hommage, évocation d’un ancien roi, puissant, qui aurait accrédité la notoriété de la lignée des Faronides, tige royale de notre hoste !
Soudain, une silhouette féminine se singularise d’entre deux autres femmes. Elle donne la main à une juvénile de peut-être dix ans à peine. Les deux femmes pressent délicatement la jeune fille sur le devant du groupe puis s’en retournent sans mot dire. Les corps se courbent devant cette somptueuse femme à si fière allure.
Je la devine instantanément reine(7) ou comtesse, épouse de ce grand seigneur. Ses atours sont délicieusement et richement parés, sa coiffure savamment tournée, ses bijoux habilement choisis et ordonnés. Sa démarche et sa prestance ne peuvent désavouer son rang. Le fastueux tissus de sa robe scintille instantanément lorsque, s’échappant de l’ombre des arcades, elle apparaît inondée de soleil. La fillette qu’elle tient par la main rayonne alors d’une pâleur extrême, d’une innocente blancheur.
D’un signe, Ægneric nous invite, le moine et moi, à venir les rencontrer. Le Comte et ses conseillers nous entretiennent un long moment, insistant régulièrement sur la manière dont je devrais me comporter envers cette jeune princesse, sa fille. Je dois être complice mais vigilant, sans complaisance mais toujours avec douceur et déférence, demeurer un compagnon zélé, humble et révérencieux. Il est vrai qu’avec à peine quelques années de plus que la damoiselle et ma misérable condition, il ne peut en être autrement. Nous nous séparons avec d’agréables sourires prometteurs. Puis mon maître me renvoie d’un geste, aspirant à des conversations plus politiques avec ses hostes.
Lorsqu’au déclin du jour le moine me rejoint, son visage enjoué laisse augurer de bienfaisantes nouvelles. Attablé devant mon écuelle débordante d’une généreuse soupe apportée par un serviteur, immobile, je l’observe, interrogatif.
Mon jeune novice me lance-t-il, nous aurons force ouvrage dans ces jours à venir. Il se pourrait que les nuits soient bien courtes et les journées forts agitées… Il narre calmement le résumé de sa réunion.
L’épopée vers Suessionum se voit annulée. Il semble qu’il faille s’attendre à une pléiade de sommités qui débarqueront dans ces prochains jours. Nous devrons possiblement faire place et rejoindre le stabulum(8). Le Comte Ægneric ne sait exactement combien seront ses convives. Ses coureurs ou ses messagers n’ont saisi aucune certitude.
En retour, un courrier venant de Parisis délivra de rassurantes nouvelles de Colombanus. Ce saint prélat, actuellement convié à la cour du seigneur Clothaire, cheminerait déjà vers Pipimisicum flanqué d’un fidèle nommé Eustase. Il aurait, dit-on, depuis Luxovium déjà croisé Turonorum(9) et Portus Namnetum(9).
Il faut, sans nul doute, ajouter que le saint évêque de Meldis Messire Gundoald est lui aussi attendu avec une cour de gens d’église.
Mon moine a l’air ravi, tout enfiévré à l’idée de retrouver son ami l’évêque avec qui il a tant de merveilleux souvenirs. Ces nouvelles actualités sont somme toute de divines augures même si nous devons, un jour ou l’autre, rejoindre le stabulum !
Pour ma part je dois, dès demain, entamer mon rôle de compagnon tutélaire. Mais ce ne sera que pour quelques heures par jour, l’après midi.
1Rassemblement, bourg au sein d’une division territoriale, le pagus.
2Villa de Poincy, près de Meaux.
3 Atrium
Dans le cas de cette villa, grande cour intérieure semi-couverte, servant d’entrée, de vestibule. Elle est dotée, en son centre, d’un bassin récupérateur de l’eau de pluie : le compluvium.
4Hons, gens du peuple, de basse condition, ici esclaves, domestiques.
5 Tablinum
