Allers et retours du Hobbit - Vivien Lejeune - E-Book

Allers et retours du Hobbit E-Book

Vivien Lejeune

0,0

Beschreibung

Dix ans après le triomphe de sa trilogie Le Seigneur des Anneaux, le réalisateur
oscarisé Peter Jackson retourne en Terre du Milieu afin de porter à l’écran Le Hobbit.
La mise en chantier de ces trois nouveaux films se révèle alors particulièrement
chaotique. De procès en menaces, de retards en résignations, ils oscillent longtemps
entre revers et espoirs renouvelés, avant de rencontrer un succès populaire bien
plus nuancé que celui de leurs prédécesseurs.
Comment ce « petit livre pour enfants » sorti en 1937 et d’à peine trois cents
pages a-t-il pu inspirer au cinéaste néo-zélandais une nouvelle fresque
cinématographique aux ambitions aussi épiques et démesurées que celles
du Seigneur des anneaux ? Quand et pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de le
réinventer à ce point ? Par et avec quels moyens ? En remontant jusqu’aux mots
de Tolkien pour mieux comprendre les images de Jackson, Vivien Lejeune retrace
l’histoire du Hobbit depuis sa genèse au coin du feu de cheminée d’une petite
maison d’Oxford à la fin des années 1920 jusqu’à l’avant-première mondiale du
film à Wellington. Il interroge, à travers elle, la notion même d’adaptation.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Vivien Lejeune commence sa carrière comme journaliste, notamment spécialisé musique et séries TV, avec Dreams Magazine. Quand le magazine change son nom pour Cinéfonia en 2003, il devient rédacteur de chef et dirige de très nombreuses interviews avec des compositeurs du monde entier. Par la suite, il collabore avec des revues telles que Les Années Laser, Starfix : La Nouvelle Génération et l’Écran Fantastique. 

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 395

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Mentions légales

Allers et retours du HobbitDes mots aux imagesde Vivien Lejeuneest édité par Third Éditions10 rue des Arts, 31000 [email protected]

Nous suivre :  @ThirdEditions —  Facebook.com/ThirdEditionsFR —  Third Éditions

Tous droits réservés. Toute reproduction ou transmission, même partielle, sous quelque forme que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite du détenteur des droits.

Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit constitue une contrefaçon passible de peines prévues par la loi no 92-597 du 1er juillet 1992 sur la protection des droits d’auteur.

Le logo Third Éditions est une marque déposée par Third Éditions, enregistré en France et dans les autres pays.

Directeurs éditoriaux : Nicolas Courcier et Mehdi El KanafiÉdition : Ludovic CastroAssistants d’édition : Ken Bruno et Damien MecheriTextes : Vivien LejeunePréparation de copie : Hélène FuricRelecture sur épreuves : Sylvie BernardMise en pages : Bruno ProvezzaCouvertures classique et « First Print » : Gabriel AmalricMontage de couvertures : Laurie Rubsam

Cet ouvrage à visée didactique est un hommage rendu par Third Éditions au roman et aux films Le Hobbit.

L’auteur se propose de retracer un pan du Hobbit dans ce recueil unique, qui décrypte les inspirations, le contexte et le contenu du roman et des films à travers des réflexions et des analyses originales.

Le Hobbit est une marque déposée de Middle-Earth Enterprises et du Tolkien Estate.Tous droits réservés.

Le visuel de la couverture est inspiré du roman et des films du Hobbit.

Édition française, copyright 2024, Third Éditions.Tous droits réservés.ISBN 978-2-37784-487-6Dépôt légal : août 2024

Page de Titre

Vivien Lejeune

À mon Hobbit, encore et toujours.Tu es mon Précieux, mon Arkenstone.Bientôt, nous nous envolerons,À dos d’Aigle ou de Dragon,Traquer les Orques, les Trolls et les Gobelins,Quand la Terre du Milieu deviendra ton jardin.

À ma Meluyn,Qui, depuis près de 22 ans, est ma Lúthien…Mon Silmaril.

Et à mon chat, Bilbo.Tu me manques, mon Gros-tout-Beau.

Sommaire

Avant-propos
Livre I : Les mots de Tolkien
Chapitre 1 : « Dans un trou vivait un Hobbit »
Chapitre 2 : Une vision inédite de la fantasy
Chapitre 3 : Le professeur Tolkien, un Hobbit face à la guerre
Interlude
Préambule au Livre II
Livre II : Les images de Jackson
Chapitre 1 : Aux origines du Hobbit, de Tolkien à del Toro
Chapitre 2 : Un voyage inattendu
Chapitre 3 : La Désolation de Smaug
Chapitre 4 : La Bataille des Cinq Armées
Chapitre 5 : La seconde symphonie d’Howard Shore
Conclusion
Remerciements

AVANT-PROPOS

Allers et retours en Terre du Milieu, ou le complexe d’Ilúvatar

Il y a deux ans, jour pour jour, j’écrivais mon avant-propos pour Aux origines du Seigneur des Anneaux. De Tolkien à Jackson, que, peut-être, vous avez déjà lu. Je ne risque pas de l’oublier, c’était le jour de mon anniversaire. Un heureux hasard qui, comme par magie, se reproduit aujourd’hui, mis à part que, cette fois-ci, j’ai 50 ans. Oui, mon Précieux, cinquante ans, nous sommes vieux… Bon sang… C’est à peine croyable. Je viens de passer un demi-siècle à traverser ce monde. À l’aimer autant qu’à le pleurer. Mais ce que j’ai toujours préféré, c’est cette chance de pouvoir m’en éloigner. Lire un livre, visionner un film, écouter un disque… Pas jouer à un jeu vidéo, non, mon Précieux, nous sommes vieux… Ou, mieux encore, les trois à la fois. Or, c’est très précisément ce que m’offrent les bâtisseurs de la Terre du Milieu : J. R. R. Tolkien, Peter Jackson et Howard Shore. Chacun, dans sa spécificité, propose un « ailleurs » aux vertus complémentaires. Des plaisirs infinis et d’une grande diversité. Des mots, des images et des sons qui m’ont porté, m’ont transporté presque toute ma vie et qui, inlassablement, continuent d’alimenter mes errances les plus passionnées.

Si j’ai lu Le Seigneur des Anneaux à tous les âges, Le Hobbit, lui, s’est laissé désirer. Je ne sais pas trop pourquoi. La logique veut que, fasciné que j’étais par la quête de Frodon, j’aurais dû me jeter à bras-le-corps sur celle de Bilbon. Mais non. J’y étais tellement bien que j’ai simplement préféré y retourner, encore et encore. Puis j’ai lu les Contes et Légendes inachevés et, plus tard, Le Silmarillion. Mais toujours pas Le Hobbit. Non, mon Précieux, pas Le Hobbit, non… Craignais-je, inconsciemment, de ne pas apprécier cette « petite histoire pour enfants » ? Toujours est-il que je ne l’ai découverte pour la première fois qu’au lendemain de la sortie en salles du Retour du roi, durant cette période de flottement où, fébrilement, personne ne savait vraiment si Peter Jackson et ses faiseurs de miracles oseraient s’y frotter. Quand le public aime quelque chose, il en veut toujours plus. Oui, mon Précieux, plus grand, plus fort, plus merveilleux… Ce qu’il voulait à ce moment-là, c’était Le Hobbit. Logique. C’est donc dans l’attente, dans le doute, et du haut de mes bientôt 30 ans, que j’en ai finalement acheté un exemplaire. Qu’en ai-je alors pensé, vous demandez-vous ? Oh oui, mon Précieux, nous nous le demandons… Eh bien, je l’ai adoré. Oh, bien sûr, le style se veut tout autre que sur Le Seigneur des Anneaux. Tout y est plus « simple » et plus rondement mené ; avec la complicité d’un narrateur au phrasé étonnamment familier. Il n’empêche qu’une fois encore, le professeur Tolkien m’a embarqué. Comment ne pas s’identifier à ce cambrioleur malgré lui, plongé dans un récit où chaque chapitre se révèle comme un nouveau défi ? Impossible, ils ne peuvent pas, mon Précieux, ils l’ont oublié… Comment ça, oublié ? Moi qui pensais que si vous teniez cet ouvrage entre les mains, c’était parce que vous aviez lu ‒ ou a minima vu ‒ ce Hobbit et sa destinée. Très bien, juste au cas où, laissez-moi donc vous rafraîchir la mémoire. Juste comme ça, succinctement, mais sûrement…

***

Dans un trou vivait un Hobbit (vous verrez plus tard d’où ils viennent), et ce, le plus paisiblement du monde ; sous la douce protection du soleil de sa précieuse Comté. Quand soudain, un Magicien des temps passés, puis treize Nains aux regards fort décidés s’en viennent l’embrigader. L’un d’eux est Thorin, le roi légitime, mais oublié. Ils ont besoin d’un cambrioleur pour récupérer leurs trône et trésor volés, il y a de cela bien des lunes dans les profondeurs de leur montagne sacrée, par un terrible dragon au souffle de brasier.

En chemin, ils déjouent trois Trolls qui veulent faire d’eux leur déjeuner, puis récupèrent des armes elfiques et des épées ne leur étant pas nécessairement destinées. Ils s’en partent demander conseil à Elrond, le Semi-Elfe seigneur de Fondcombe, qui déchiffre pour eux la carte qu’ils ont emportée.

Une fois repartis et après s’être malencontreusement abrités de la pluie à l’entrée d’une caverne un peu trop sèche pour être honnête, voilà que le roi des Gobelins les fait prisonniers. Heureusement, Gandalf, le Magicien, est là pour les délivrer. Dans la confusion, Bilbon s’égare et trouve un Anneau non loin d’un lac enterré. Il le met dans sa poche juste avant de rencontrer Gollum, Gollum… Gollum… un être en apparence pathétique et décharné. Ensemble, ils jouent aux devinettes afin de déterminer si le Hobbit sera mangé ou, au contraire, aidé. Bilbon remporte la joute, mais sa dernière question laisse planer le doute : qu’est-ce que le Hobbit détient dans sa poche ?… Tandis que Gollum enrage à l’idée d’avoir égaré son Précieux, Bilbon se passe l’Anneau au doigt et découvre que ce dernier a la faculté de le rendre invisible.

Il parvient à rejoindre discrètement les Nains, mais ceux-ci sont toujours poursuivis par des hordes de Gobelins à dos de Wargs ; sorte de chevaux-loups aux dents acérées. C’est alors que surgissent les Aigles Géants, qui les sauvent in extremis et les amènent jusqu’au sommet d’une montagne, à quelques encâblures de la maison de Beorn : un changeur de peau capable de se transformer en ours. Peu disposé vis-à-vis des Nains, mais moins encore vis-à-vis des Gobelins, il leur prête des armes et des chevaux afin qu’ils puissent arriver sains et saufs jusqu’à la Forêt Noire, encore appelée la Forêt de Grand’Peur. Gandalf les laisse y pénétrer seuls, ayant apparemment mieux à faire ailleurs.

Groggys par l’effet hypnotisant baignant ces lieux, ils ne survivent à l’attaque d’araignées géantes que grâce à l’intervention de Bilbon, qui découvre qu’en plus de le rendre invisible, ce mystérieux Anneau lui permet tout autant d’entendre et comprendre ce qui disent les créatures maléfiques. Après quoi, ils sont arrêtés par les Elfes de la Forêt, dont le roi tient absolument à découvrir ce qu’ils font là. Une fois encore, les Nains doivent leur salut à Bilbon, qui a la bonne idée de les pousser à se cacher dans des tonneaux. Une fois jetés à la rivière, ceux-ci les conduiront directement à Lacville et, juste à côté, à la Montagne Solitaire.

À l’intérieur, Bilbon entreprend ce pour quoi il a accompli ce long voyage : il pénètre dans l’antre du dragon smaug et lui dérobe une coupe en or, ce qui a pour conséquence de plonger le monstre dans une colère noire. Plus tard, Bilbon et lui se livrent à une conversation désormais mythique, avant que le dragon ‒ enragé ‒ quitte finalement sa tanière en vue de déchaîner sa fureur sur les Hommes… Bilbon trouve alors l’Arkenstone, le joyau des Rois, et le garde secrètement pour lui tandis que Thorin se comporte de plus en plus bizarrement. L’or et le pouvoir corrompraient-ils jusqu’au meilleur des souverains ? À Lacville, Smaug est vaincu par un courageux archer prénommé Barde.

La disparition du dragon attire les Hommes et les Elfes au pied de la Montagne Solitaire. Tous revendiquent une partie du trésor, mais Thorin refuse toute idée de partage. Tandis que Bilbon tente le tout pour le tout en brandissant l’Arkenstone sous l’œil admiratif de Gandalf (qui est subitement de retour), une armée de Gobelins débarque également, prête à en découdre, et en attire une autre : celle de Dáin, le cousin de Thorin. Les Elfes, les Nains et les Hommes s’unissent alors contre les Gobelins, lorsque Beorn et les Aigles Géants surgissent également pour leur prêter main forte.

C’est la Bataille des Cinq Armées, dont les Gobelins sortent finalement vaincus ; au prix des vies de Fili, Kili et de… Thorin, qui trouve en son dernier souffle la rédemption qu’il méritait. Malgré la souffrance, le Bien a triomphé du Mal (du moins pour un temps), et Bilbon s’en retourne vivre paisiblement dans sa Comté ; plus riche de deux petits coffres chargés d’or… et d’un Anneau qui n’allait pas tarder à mettre la Terre du Milieu encore plus en danger…

***

Histoire vraie : à peine quelques semaines après la parution d’Aux origines du Seigneur des Anneaux. De Tolkien à Jackson, je recevais chez moi un mystérieux colis d’un tout aussi mystérieux expéditeur (qui se reconnaîtra). À l’intérieur : le coffret Ultra-HD 4K regroupant les trois volets cinématographiques du Hobbit (versions longues et courtes), accompagné d’un Post-it m’incitant à retourner derrière mon clavier afin de poursuivre le travail fraîchement accompli à travers l’élaboration d’un second livre. Ce cadeau spontané d’un lecteur avec qui j’avais déjà échangé, mais que je n’avais encore jamais rencontré, m’a profondément touché… Le fait est que j’avais déjà proposé un tout autre sujet à Third Éditions ; justement par crainte de rester un peu trop enraciné en Terre du Milieu. Je ne dévoilerai pas ici de quoi il retournait, mais toujours est-il qu’il s’agissait de quelque chose de radicalement différent. Comme à mon habitude, j’avais commencé à prendre des notes, à établir un plan… Bref, à m’immerger totalement et presque exclusivement dans cet « autre univers » lorsque, soudain, l’appel de Tolkien fut le plus fort. Aux origines du Seigneur des Anneaux a immédiatement rencontré un beau succès et, tandis que j’en assurais la promotion un peu partout, je me suis vite rendu compte que ‒ en définitive ‒ je n’étais pas du tout prêt à m’en éloigner. Aussi ai-je rapidement envoyé un simple mail à Third en leur demandant s’il était possible de « laisser tomber » le projet précédemment énoncé pour mieux retourner vers la Comté… Inutile de vous dire que la proposition a immédiatement été acceptée et le souhait de ce fort généreux lecteur exaucé : Allers et retours du Hobbit. Des mots aux images est désormais une réalité.

Il me faut à présent apporter quelques précisions avant d’aller plus loin. Tout d’abord, il est important de noter que, dans un souci de cohérence avec notre ouvrage précédent, Aux origines du Seigneur des Anneaux. De Tolkien à Jackson, j’ai volontairement continué d’appliquer l’orthographe des noms des personnages tels qu’ils apparaissent dans les trois premiers films de Peter Jackson : Frodon, Bilbon, Aragorn, Sylvebarbe, etc., ce qui correspond, en grande majorité, à la première traduction des livres entreprise par Francis Ledoux au début des années soixante-dix. Or, lorsqu’il traduit Le Hobbit dès 1969, il n’a pas encore l’idée de doter d’un « n » la fin du prénom de son principal héros. Au contraire, il en respecte scrupuleusement la version originale et écrit « Bilbo » et non « Bilbon » tout au long de l’histoire. En toute logique, lorsque la seconde trilogie de Peter Jackson arrive dix ans plus tard, les responsables de la version française des films prennent grand soin de pérenniser ces appellations en « n » afin d’assurer leur propre continuité. Dans le même esprit, les noms des personnages intervenant pour la première fois dans Le Hobbit ont ici été orthographiés d’après les sous-titres officiels présents dans les DVD et Blu-ray d’Un voyage inattendu, La Désolation de Smaug et La Bataille des Cinq Armées.

Voilà pour la forme… Mais qu’en est-il du fond ? Oui, mon Précieux, qu’en est-il ? Eh bien, en dépit des apparences, le livre que vous tenez entre les mains n’est pas à proprement parler un tome 2. Certes, certains chapitres ne manquent pas de venir compléter quelques trous sciemment laissés béants lors de la rédaction d’Aux origines du Seigneur des Anneaux et en profitent pour approfondir autant l’histoire de J. R. R. Tolkien que celle de Peter Jackson. Cependant, les principaux axes et questionnements développés ici sont loin d’être les mêmes. Le présent ouvrage s’intéresse moins au making-of des films qu’aux décryptages et autres réflexions entrepris autour des notions mêmes de création et d’adaptation. Oh ! Adaptation ! Un beau mot… Un mot magique ! Oui, mon Précieux… Si les trois volets du Seigneur des Anneaux se posaient en modèles du genre ‒ à savoir une trilogie se voulant au plus proche des écrits de Tolkien ‒, Le Hobbit, quant à lui, a surpris le monde entier par ses nombreuses prises de liberté pour le moins radicales ; jusqu’à s’attirer les foudres des critiques les plus acerbes, ainsi qu’une certaine forme de désamour de plus en plus généralisé… Comment ce court roman a-t-il pu ainsi se muer en une nouvelle trilogie de neuf heures ? Qu’est-ce que Peter Jackson a modifié ou ajouté ? Et pourquoi ? Surtout, à quel moment s’est-il senti suffisamment investi de sa propre (re)création pour assumer pareilles dérives par rapport au livre ? En résumé : pourquoi a-t-il à ce point réinventé Le Hobbit ?

Pour tenter de répondre à l’ensemble de ces questions, il convient de se pencher sur ce que j’appellerai ici le « complexe d’Ilúvatar » ou « complexe de Dieu », Eru Ilúvatar étant lui-même le créateur d’Eä (l’univers), le Père de Tout au sein du légendaire. Arrive toujours un moment, dans tout travail d’adaptation, où le scénariste/réalisateur devient le nouveau propriétaire de l’œuvre dont il s’inspire. En un sens, c’est même très précisément ce qu’on attend de lui. D’aucuns vont d’ailleurs jusqu’à affirmer que plus un film s’éloigne du matériau dont il est à l’origine, plus il en devient pertinent. D’autres encore ne cessent de revendiquer qu’un long-métrage doit pouvoir être apprécié et considéré uniquement pour lui-même ; peu importe le niveau de notoriété de l’œuvre qui l’a précédé. J’en veux pour preuve l’accueil planétaire triomphal réservé à la deuxième partie du Dune de Denis Villeneuve, en dépit de ses (pourtant très) nombreuses modifications et omissions volontaires par rapport aux écrits de Frank Herbert. Dès lors qu’un cinéaste ne se contente plus de compresser ou de réorganiser une œuvre, mais qu’il la modifie corps et biens (par exemple en faisant assassiner un personnage par un autre que celui qui perpètre l’acte dans le livre) en prétextant que « cinématographiquement, c’est beaucoup plus fort », il ne se positionne plus en simple adaptateur, mais ouvertement en (re)créateur. En nouveau « Dieu » de cet univers, d’où le complexe d’Ilúvatar… Non seulement il se substitue à l’auteur originel, mais, de plus, il se permet de réévaluer son travail « à la baisse » en décrétant plus ou moins arbitrairement que « ceci a plus de sens comme ça » ou que « cela devrait plutôt se passer comme ci ».

Trahison ! Trahison, mon Précieux ! Non, ne me fais pas dire ce que ‒ justement ‒ je n’ai pas dit. Parfois cela fonctionne. Parfois cela ne fonctionne pas. Et parfois encore, la vérité se situe quelque part entre les deux ; ce qui est vrai pour les uns ne l’étant pas nécessairement pour les autres. Le tout consiste à s’interroger ici sur les particularités spécifiques au Hobbit : sa gestation compliquée, le retour à la barre d’un Peter Jackson fragilisé, la difficulté de confronter cette nouvelle adaptation au ton, au style et, plus encore, au gigantisme du Seigneur des Anneaux, son passage de deux à trois volets et, de fait, sa structure presque intégralement repensée. Même sa musique a connu des coulisses mouvementées et, une fois achevée, cette seconde trilogie s’est vue régulièrement conspuée. Trop long ! Trop moche ! Trop « à côté » ! Trahison, mon Précieux ! Trahison !

Bien que, je l’avoue volontiers, j’aime viscéralement ces trois films, j’ai néanmoins essayé ‒ tout au long des pages qui suivent ‒ de les remettre en question le plus objectivement possible, sans jamais perdre de vue le prisme de Tolkien. Selon moi, le vrai secret d’une adaptation réussie passe avant tout par l’expression de l’amour et du respect profonds que l’on veut bien porter à l’œuvre dont on s’inspire et, par conséquent, à celui ou celle qui l’a imaginée en premier lieu. Alors, Le Hobbit, digne héritier du Seigneur des Anneaux ? Ou énième opportunité commerciale hollywoodienne ? Si le Précieux demande et que ça ne répond pas, on le mange, mon trésor ! Quoi qu’il en soit, je vous invite avant tout à « prendre part à une aventure », et ce, même si « ce ne sont que de vilaines choses, des sources d’ennuis et de désagréments », qu’elles vous « mettent en retard pour le dîner » et qu’un Hobbit ne « voit vraiment pas le plaisir que l’on peut y trouver ».

Vivien Lejeune,le 11 avril 2024

L’auteur

Vivien Lejeune commence sa carrière de journaliste dès 1999 en rejoignant avec enthousiasme l’équipe de Dreams Magazine, intégralement consacré à l’art des bandes originales. Quand ce dernier change de structure et de nom pour devenir CinéFonia en 2003, il se voit proposer le poste de rédacteur en chef et continue ainsi de réaliser de très nombreuses interviews avec les plus grands compositeurs internationaux.

En 2006, il collabore quelque temps avec Les Années Laser, puis intègre le comité de rédaction du prestigieux L’Écran fantastique ; véritable institution au sein de la presse spécialisée dans le « cinéma de genre » depuis plus de cinquante ans.

En parallèle, il est également chef de chaîne adjoint à TV5 Monde et régulièrement sollicité afin de présenter ou d’animer des événements divers (dont la série de concerts Danny Elfman’s Music from the Films of Tim Burton au Grand Rex de Paris en octobre 2015, ou l’avant-première mondiale d’Elden Ring Symphonic Adventure au Palais des Congrès en janvier 2024 sous la bannière d’Overlook Events). Sur le Web, on peut le retrouver chaque mois en tant que chroniqueur au sein de l’émission La Loi des séries sur VL Média par le biais du podcast SérieFonia, une fois encore consacré aux partitions de tous les écrans.

En 2017, il a cosigné, avec Romain Dasnoy, Le Guide des compositeurs de musique de film, directement suivi en 2018 du Guide des séries de science-fiction (également en collaboration, avec Sébastien Mirc).

Enfin, en novembre 2020, il se lance en solo et écrit son premier essai, Les Visions de Dune. Dans les creux et sillons d’Arrakis, pour Third Éditions. Deux ans plus tard, il entame avec ferveur son voyage en Terre du Milieu avec Aux origines du Seigneur des Anneaux. De Tolkien à Jackson.

Livre I : Les mots de Tolkien

Chapitre 1 : « Dans un trou vivait un Hobbit »

Une réception inattendue, où un mage et une compagnie de treize nains s’invitent chez un cambrioleur malgré lui. Le départ vers une grande aventure. Des Trolls. Des araignées géantes. Des Gobelins. Des énigmes sous la montagne et la découverte d’un anneau. Des Elfes. Une cité sur l’eau. Une montagne, un trésor, un dragon. Une terrible bataille. Des destins changés à jamais.

***

Le 21 septembre 1937 paraît un petit roman jeunesse que personne ou presque n’attend ; pas même les enfants de l’auteur. Il faut dire que cette histoire de petit homme aux pieds velus, parti braver des terres inconnues et affronter un dragon bien trop loin de chez lui, ils la connaissent bien. D’après Michael Hilary, le second fils de la fratrie, leur père la leur racontait régulièrement depuis déjà presque dix ans… Par épisodes, ou par bribes, au gré de changements, d’incohérences ou d’omissions que le petit dernier, Christopher, ne manquait jamais de relever au risque de voir le récit brusquement interrompu. « Maudit gamin ! » entendait-il maugréer tandis que son père s’empressait de retourner vers son bureau en vue de corriger sans attendre la ou les erreurs notifiées par le jeune impertinent.

À cette époque, les Tolkien habitaient encore la petite maison du 22 Northmoor Road, dans le nord d’Oxford, et n’allaient plus tarder à déménager vers celle du numéro 20, plus spacieuse. C’est ce qui permet de dater plus précisément l’origine du Hobbit au courant de l’année 1929. Si, de son côté, J. R. R. Tolkien a souvent estimé que Bilbon n’était né qu’au début de la décennie suivante1, son fils Christopher affirme quant à lui, dans sa préface à l’édition du cinquantième anniversaire de l’œuvre (1987), que son frère Michael est resté profondément marqué par cette image de leur père siégeant au petit bureau dont il disposait alors au 22 Northmoor Road, dos au feu crépitant dans la cheminée derrière lui, et tentant de rédiger les premiers chapitres de l’histoire de ce petit personnage sans nom. « Alors, comment allons-nous l’appeler ? » avait-il demandé à ses fils, avant de se répondre instantanément à lui-même : « Je crois que nous allons l’appeler un Hobbit. » Le mot, bien qu’inventé de toutes pièces, n’était alors pas nouveau. Toujours d’après Michael Hilary, il serait apparu dans l’inconscient de son père durant l’été de cette même année 1929, mais ce n’est qu’à la faveur de l’obscurité des courtes journées d’hiver que le récit en tant que tel aurait véritablement débuté2.

L’origine du mot, elle, est devenue mythique, voire mystique. Maintes fois contée, d’articles en biographies diverses, c’est toutefois de la plume même du professeur Tolkien, aussi complice qu’habile jusque dans sa correspondance, qu’elle reste la plus savoureuse : « Tout ce dont je me souviens à propos de la naissance de Bilbon le Hobbit est que je corrigeais des copies du School Certificate, usé comme chaque année par cette éternelle besogne infligée aux universitaires impécunieux qui ont des enfants. Sur une page blanche, j’ai griffonné : “In a hole in the ground there lived a Hobbit [Dans un trou vivait un Hobbit].” Sans savoir pourquoi, aujourd’hui encore. Je n’en ai rien fait, pendant longtemps, et pendant des années cela n’est pas allé plus loin que la réalisation de la carte de Thrór3. » Il faut dire qu’à ce moment de sa vie, l’auteur ne pense qu’à son Silmarillion. Petit à petit, il bâtit le Premier Âge de son monde imaginaire, celui destiné à abriter les langues, mythes et légendes qui deviendront le ciment du Seigneur des Anneaux et dont le tout premier texte, La Chute de Gondolin, remonte à ses jeunes années de guerre4, et plus précisément à ses nombreuses permissions qui, pour raisons médicales, se sont succédé à partir de la fin de l’année 1916.

Étonnamment, Bilbon ne fait pas encore partie de ce légendaire en devenir. Il n’est qu’une « histoire du soir », la chaleureuse mais naïve création d’un père, destinée exclusivement à ses fils (la petite Priscilla Mary Anne n’ayant pas fêté son premier anniversaire), et certes pas celle d’un professeur d’université. Encore moins celle d’un auteur confirmé. Néanmoins, face à l’enthousiasme familial, Tolkien passe vite de l’oral à l’écrit et, ce faisant, tombe rapidement dans son propre piège. Il commence à dessiner des cartes, des lieux, à écrire des poèmes et concevoir des runes… Chaque soir, l’aventure devient plus grande, plus large, plus connectée. L’appel des Elfes reste le plus fort. Quand bien même le style et le ton s’y révèlent infiniment plus légers que tout ce qui a précédé et, plus encore, que tout ce qui suivra, Le Hobbit devient sans même le vouloir la première pierre d’un édifice à la silhouette encore insoupçonnée. L’auteur constate alors avec effroi que, malgré ses efforts, ce n’est soudainement plus le légendaire qui nourrit Bilbon, mais bel et bien Bilbon qui nourrit le légendaire. Pour mieux faire avancer son histoire ‒ enfantine par nature ‒ tout en l’intégrant à l’ensemble de sa vision, il devient rapidement nécessaire de modifier ou d’adapter certains pans de cette dernière ; quitte à perdre en profondeur ce qui est gagné en galvanisation. « Le Hobbit contient dans son ton un peu de la stupidité que j’ai prise sans y penser à ces choses que l’on m’avait servies à moi-même. Je le regrette profondément », écrivait-il en 1955.

Sa création était alors loin d’être aboutie, puisqu’il faudra attendre le prologue de La Communauté de l’Anneau (en 1954) pour découvrir le célèbre chapitre « À propos des Hobbits ». Ce n’est que dans ce dernier qu’il détaille ‒ enfin ‒ leurs caractéristiques physiques ainsi que leurs passé, us et coutumes, codes sociaux et idéaux ; outre leur fascination certaine envers la consommation d’herbe à pipe, bien entendu. Cette image de bonhomie et de jovialité, jumelée à cette rafraîchissante notion d’un courage humble, presque pataud et involontaire, restera à jamais gravée dans l’inconscient collectif. Telle est celle qui se forge instantanément à l’esprit de tous à la seule évocation du terme. Quoi de plus naturel, après tout ? Tolkien lui-même était persuadé5de l’avoir inventé à partir du vieil anglais holbytla, désignant promptement un « constructeur de trou ». Un « hol(hole) bytla(builder) ». Or, le mot hobbit existait déjà bel et bien dans la littérature britannique, de surcroît dans un ouvrage que le professeur Tolkien avait consulté dans le cadre de ses recherches universitaires sur les mythes et légendes : les Denham Tracts, un recueil d’histoires folkloriques compilées par le marchand et collectionneur Michael Aislabie Denham entre 1846 et 1859. Il y est question d’esprits et de créatures fantastiques qui, si elles ne sont pas à proprement parler décrites, sont néanmoins tour à tour énumérées. Boggleboes, bogies, redmen, brown-men, hobbits, hobgoblins ou encore hob-thrush se succèdent ainsi sans plus de précisions. Le préfixe « hob », toutefois, se veut un diminutif des prénoms Robert ou Robin ; eux-mêmes souvent culturellement associés aux fables ou au merveilleux en général. N’en serait-ce pour preuve que le lutin le plus emblématique de toute l’histoire de la littérature anglaise s’appelle Robin Gai-Luron (Robin Goodfellow), plus connu sous le nom de Puck, le trublion du Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare (estimé entre 1594 et 1600).

Toujours est-il que chez Tolkien, un Hobbit est un petit être pouvant mesurer au maximum 1,33 mètre, doté de grands pieds épais et velus rendant inutile tout port de chaussures, qui aime se vêtir de couleurs vives, détient une espérance de vie de plus de cent ans, atteint sa majorité à trente-trois, et qui rechigne à prendre part à la moindre aventure, si tant est que l’une d’entre elles se présente un (bon) jour à la porte ronde de sa demeure ensevelie. Principal héros de son histoire, le Hobbit apparaît donc tel un homme dans un corps d’enfant, favorisant en une évidente filiation le pouvoir d’identification des plus jeunes lecteurs. Ce faisant, il s’émancipe du schéma classique du chevalier en armure parti terrasser la bête, tel Beowulf face à Grendel, et réinvente plutôt la figure du Bien contre le Mal façon David contre Goliath en s’assurant que « les petites gens » l’emportent sur les géants. Le message se veut frontal, en définitive peu subtil, mais non moins galvanisant pour qui souhaite justement encourager ses enfants à rêver et à croire avec ferveur en leurs capacités. Le tout valorise l’importance de la fraternité, de l’entraide au sein d’une même communauté, avant de s’élargir vers la compréhension puis l’enlacement des différences interculturelles, d’autant plus lorsque l’on œuvre pour le bien commun. C’est pourquoi Tolkien adjoint treize Nains à son Hobbit, et non des Hommes ou des Elfes. Bien que guerriers dans l’âme, ils partagent avec Bilbon à la fois la petite taille et le regard souvent complaisant que leur jette (trop) hâtivement le « grand peuple » ; ce même regard dont doivent régulièrement souffrir les plus jeunes de la part d’adultes prompts à minimiser l’étendue de leurs aptitudes réelles.

Voyage initiatique s’il en est, Le Hobbit cherche, en conséquence, à conjurer le sort. Le nombre treize étant généralement porteur de malheur, il n’y a rien d’anodin à ce que la compagnie de Thorin compte autant de membres. Aussi, lorsque ces Nains viennent bouleverser la petite vie bien rangée de Bilbon, ce dernier ne peut dans un premier temps voir en eux que des oiseaux de mauvais augure, voire les incarnations ou présages d’un grave danger. Ce n’est qu’une fois leur quête commune bien engagée que le « petit héros » pourra enfin reconsidérer la question à travers des valeurs et perspectives plus éclairées. La peur et le doute des premiers instants laissent progressivement place au courage et à la sagesse qui changeront le Hobbit à jamais. Tel est le message que le professeur espère transmettre à ses fils : embrasser l’inattendu et l’adversité afin de mieux découvrir qui vous êtes en réalité. « Mon cher Bilbon ! » dit Gandalf dans les dernières pages de l’ultime chapitre. « Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous n’êtes pas le Hobbit que vous étiez. » Bilbon vient alors d’improviser ces quelques vers : « Les routes se poursuivent encore et toujours sous les nuages et sous les étoiles, mais les pieds qui sont partis à l’aventure reviennent enfin au lointain foyer. Les yeux qui le feu et l’épée ont vu et l’horreur dans la salle de pierre, se posent enfin sur les verts pâturages et les arbres et les collines depuis longtemps connus. » Un retour au bercail doux-amer, exactement comme le sera plus tard celui de Frodon et Sam. Les épreuves de la vie nous transforment, pour le meilleur comme pour le pire, l’important étant de prendre part au bon et juste combat.

***

Lorsque Balin, Bifur, Bofur, Bombur, Dori, Dwalin, Fili, Glóin, Kili, Nori, Óin, Ori, et Thorin demandent à Bilbon de se joindre à eux sur les recommandations de Gandalf, le Hobbit ne connaît rien de leur monde, et encore moins de la légitimité de leur quête. Déconcerté, il se retrouve confronté à un choix auquel il ne se serait jamais soumis de lui-même : rester tranquillement chez lui ou partir à l’aventure, au péril de sa vie, et aider à rendre son royaume à un souverain auquel il ne doit aucune forme d’allégeance. Tout cela parce qu’un « vieux fou » a décidé qu’il ferait un bon cambrioleur ! Il est immédiatement question d’un fabuleux trésor, enfoui sous une montagne lointaine, protégé par un dragon… et de la promesse d’un voyage long, pénible, dangereux et imprévisible. Nul doute qu’épreuves et péripéties diverses ne manqueront pas de s’inviter à chaque étape ou presque de la lecture ; en une succession de mini-intrigues que l’auteur veut à la fois divertissantes et précises. En dépit de son statut de « roman court pour enfants », Le Hobbit transcende amplement sa condition. Le simple fait de l’avoir rattaché au légendaire implique la mise en place de codes qui, bien qu’à leurs balbutiements, resteront scrupuleusement les mêmes vingt ans plus tard dans Le Seigneur des Anneaux. Le souci du détail, l’évocation des temps anciens, les chants comme ligne directrice de transmission, le recours occasionnel à la rétronarration, la légèreté rattrapée par l’ampleur, la tragédie face à l’émerveillement, les valeurs face au chaos… Tout y est.

La seule grande différence réside dans le choix de Tolkien de régulièrement s’adresser directement à ses jeunes lecteurs, bien que l’identité du narrateur ne soit jamais ouvertement définie. « Je n’aurais tout de même pas aimé être à la place de M. Sacquet », dit-il, par exemple, lorsque ce dernier avance fébrilement dans le tunnel qui le conduira jusqu’à Gollum et, dans le même temps, jusqu’à l’Anneau. « Bilbon était dans une position critique. Mais il faut se le rappeler, elle n’était pas tout à fait aussi critique pour lui qu’elle l’eût été pour vous ou moi6 », va-t-il jusqu’à ironiser… Une particularité de ton que la traduction française originelle de Francis Ledoux (1969) se permet d’ailleurs de régulièrement accentuer, y compris lorsque Tolkien garde une formulation plus neutre. « On avait commencé par traverser une région de Hobbits », peut-on lire dès le deuxième chapitre. « Puis on était arrivé dans des contrées où les gens usaient d’un langage étrange et chantaient des chansons que Bilbon n’avait jamais entendues. Et maintenant on avait pénétré loin à l’intérieur des Terres Solitaires, où on ne voyait plus personne. » De l’utilisation de ce simple pronom naît une forme de connivence, pour ne pas dire de familiarité, suggérant implicitement que le lecteur prend part à l’aventure, et ce, en temps réel. Or, sur ce passage en particulier, le professeur Tolkien a quant à lui recours au pronom ils, maintenant ainsi une certaine distance entre lui, ses lecteurs et les événements narrés7. Ce faisant, il travaille soigneusement à établir un équilibre périlleux entre neutralité et complicité ; qu’une fois encore toute traduction peut faillir à retranscrire fidèlement. En réalité, les incartades à la dramaturgie pure n’interviennent que lorsque le besoin de désamorcer certaines situations ou tensions se fait sentir. Aussi, après que Bilbon et les Nains s’extirpent des tonneaux ayant permis leur évasion de chez les Elfes de la Forêt, le narrateur Tolkien juge bon de faciliter la transition en avançant qu’il serait « superflu de nous étendre sur ses aventures de cette nuit-là, car nous touchons maintenant à la fin du voyage vers l’est pour arriver à la dernière et plus grande aventure, et nous devons nous hâter de poursuivre notre récit8 ». Est-ce véritablement l’histoire qui a besoin d’avancer plus vite ou est-ce l’auteur qui ressent l’envie de passer à autre chose ? à une autre tonalité ? Comme déjà évoqué, Le Hobbit, tout comme Le Seigneur des Anneaux plus tard, sont des récits au long cours, fruits d’un lent développement et de multiples remaniements, avec, toujours, cette particularité de vouloir faire de ce premier roman un « extrait » du légendaire ‒ ou du « grand cycle », comme aimait également le qualifier Tolkien ‒ spécifiquement dédié aux enfants. En cela, il ressent la nécessité d’accompagner ses jeunes lecteurs en brisant régulièrement la neutralité d’une narration peut-être trop ardue à saisir et à accepter avant d’avoir atteint un certain âge.

Ce choix, gravé dans le marbre du temps et le contexte précis de ce début des années 1930, Tolkien l’a longtemps ‒ pour ne pas dire toujours ‒ regretté, allant même, dans certaines lettres, jusqu’à parler « d’erreurs ». Il en va de même concernant les noms de certains personnages. Certes, croiser des Trolls prénommés Bert, Tom et William au cours du Troisième Âge de la Terre du Milieu a de quoi surprendre un peu… Néanmoins, ce simple artifice suffit à les rendre moins effrayants. Les Trolls étant des créatures plutôt repoussantes (et sur le point de dévorer chevaux, moutons, Nains et Hobbit !), atténuer leur dimension horrifique en les banalisant de la sorte se révèle plutôt salvateur ; au-delà même de la dimension comico-caricaturale que leur infusent aussi bien leur phrasé que leur manque évident d’intelligence. Intervenant dès le deuxième chapitre, cet épisode est symptomatique de l’évolution de l’écriture du roman. Bien que Bilbon, Thorin et les autres soient confrontés à un réel danger, leurs (més)aventures restent légères et revendiquent leur héritage direct des fables classiques. Toutefois, plus la quête avance, plus les événements s’assombrissent, jusqu’à atteindre un dénouement beaucoup plus dramatique que ce à quoi un jeune public est généralement habitué.

Jeune public majoritairement masculin, il faut bien l’avouer. Bien plus encore qu’à la lecture du Seigneur des Anneaux, d’aucuns se seront étonnés de ne croiser aucune figure féminine au fil des pages. Bien des décennies plus tard, Peter Jackson jugera d’ailleurs bon d’en ajouter ‒ et pour ce faire, d’en inventer ‒ au moment de concevoir ses films. Au même titre qu’une tendance récurrente à vouloir taxer les écrits de J. R. R. Tolkien de racistes face à l’absence apparente de diversité ethnique au sein de ses méticuleuses descriptions, sa misogynie potentielle a tout aussi régulièrement été pointée du doigt. Des critiques que le professeur vivait d’ailleurs assez mal, au point de devoir s’en défendre, non seulement auprès du public, mais aussi et surtout auprès des professionnels. Le 30 juin 1955, il écrit à son éditeur américain, la Houghton Mifflin Company, que de telles allégations sont « fausses de toute façon ». Tout du moins en ce qui concerne Le Seigneur des Anneaux. Dans Le Hobbit, toutefois, il est vrai que les quinze héros (tous masculins) évoluent de rencontre en rencontre, toutes masculines elles aussi. Les Trolls (Bert, Tom et William), le Haut Elfe de l’Ouest (Elrond), le roi des Gobelins, Gollum, le Seigneur des Aigles, le métamorphe (Beorn), le roi des Elfes de la Forêt, le Maître de Lacville, Smaug le dragon, le courageux archer (Barde)… Seules les redoutables « mouches et araignées » du chapitre 8 se conjuguent (en français) au féminin, ce qui, naturellement, est loin d’œuvrer en sa faveur. Tolkien, par ailleurs extrêmement attaché à son épouse, est-il pour autant le réactionnaire, conservateur et antiféministe que beaucoup voudraient voir en lui ? Comme souvent, la réponse est à nuancer. Le Hobbit est un produit de l’entre-deux-guerres. Les nations, dogmes et courants de pensée de ces fin des années vingt et début des années trente sont encore mondialement dictés par les hommes ; majoritairement blancs, de surcroît. Les religions restent prédominantes dans les foyers et les codes moraux qui en découlent imprègnent profondément les individus, fussent-ils auteurs et professeurs universitaires.

En l’occurrence, il est de notoriété publique que Tolkien est un catholique, fervent et convaincu, au point qu’une partie des lecteurs de l’époque n’hésite pas à lui reprocher de ne pas suffisamment en faire usage dans ses romans. Dans cette même lettre adressée à la Houghton Mifflin Company, il se défend : « Il n’est question dans ce livre que de lui-même… Ce monde est monothéiste, avec une théologie naturelle. Qu’étrangement on n’y trouve ni églises, ni temples, ni rituels religieux ou cérémonies fait simplement partie de l’atmosphère historique qui est décrite. Cela recevra une explication suffisante si (comme cela semble désormais probable) Le Silmarillion et autres légendes des Premier et Deuxième Âges sont publiés9. Quoi qu’il en soit, je suis moi-même chrétien ; mais le Troisième Âge n’est pas un monde chrétien. » Avant d’ajouter, à propos du sérieux de son entreprise, qu’il « considère le conte de fées comme l’une des formes littéraires les plus élevées, et associées totalement par erreur aux enfants. » Or, son premier public reste ses trois jeunes fils, trois garçons pour qui il inventait tout simplement des « histoires de garçons », sans se préoccuper de beaucoup plus que cela. Des garçons encore trop jeunes pour être véritablement portés sur la notion même de romance et pour qui, en dehors de leur mère et de leur très jeune sœur, « les filles » n’étaient encore que d’étranges « créatures » avec lesquelles ils ne partageaient pas plus leurs activités quotidiennes que leurs bancs d’école10.

En conséquence, Tolkien ne fait que s’adapter à son auditoire, tout en cherchant à rester le plus neutre possible, dans l’espoir de dépeindre au mieux un univers totalement fictif et dénué de la moindre analogie ou référence au monde contemporain. Ce en quoi la première traduction française de Francis Ledoux ne manque parfois pas de se mettre en porte-à-faux… « La fumée piqua les yeux de Bilbon », peut-on lire dans le chapitre 6. « Il sentait la chaleur des flammes ; et à travers il pouvait voir les Gobelins danser en rond comme les participants à un feu de la Saint-Jean. » Une référence hors contexte et inappropriée, ouvertement chrétienne de surcroît, qui renvoie soudainement aux célébrations entourant la fête donnée chaque 24 juin en l’honneur de Jean le Baptiste, le prophète qui aurait jadis baptisé Jésus sur les bords du Jourdain. De quoi ravir ceux qui souhaitent justement que l’auteur embrasse plus frontalement sa foi et de quoi nourrir les préjugés de ceux qui ne voient en ses écrits que le fruit d’une culture rétrograde et, par nature, peu encline au progrès. Or, le texte originel11évoque quant à lui un simple midsummer bonfire, que la seconde traduction entreprise par Daniel Lauzon réinstaure, littéralement, en « feu de la Mi-Été » grâce à la nouvelle édition de 2012 chez Christian Bourgois. Un détail, certes, mais d’importance, car bien que le rapprochement avec ces festivités religieuses suivant de peu le solstice d’été reste évident, le simple fait que le nom de Saint-Jean ne soit en rien mentionné rend l’interprétation du texte raisonnablement plus libre. En réalité, l’œuvre de Tolkien regorge de références à son intégrité chrétienne12, mais, encore une fois, la cohérence et l’indépendance de son légendaire prévalent. De plus, le professeur Tolkien reste avant tout un philologue. Tout ce qui le nourrit intellectuellement et artistiquement vient du passé ‒ lointain, qui plus est. Aussi serait-il résolument ridicule de chercher à lui porter préjudice au nom d’un progressisme par nature autant en décalage avec son héritage culturel qu’avec la banale réalité de son temps, en particulier dans le cadre d’une œuvre de fantasy.

***

Mythologies et Moyen Âge restent les fondamentaux de la Terre du Milieu. Bien qu’il réinvente ou extrapole, Tolkien ne s’éloigne jamais totalement des sources dont il s’inspire. Nains, Trolls et même Elfes existaient déjà au temps des anciennes croyances nordiques. Bien que, sous sa plume, certains aient évolué plus que d’autres, il n’a jamais cherché à s’en défausser. Le terme même de Terre du Milieu vient directement de son alter ego mythologique, Midgard, à l’heure où les religions d’Europe du Nord, et plus précisément de Scandinavie, répondaient encore à une vision polythéiste. En vieux suédois, Midgard s’épelait Midgård, ce qui donna en vieil anglais Middangeard, littéralement : « la cour médiane » ou « la terre du milieu ». On disait alors de cette Miðgarðr13qu’elle était la seule terre parmi les neuf mondes connus accessible aux humains et habitée par eux. Exactement comme dans Le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux et, plus encore, dans Le Silmarillion. Les autres « terres » étaient réservées aux êtres de nature surnaturelle ou divine. Les dieux ases peuplaient Ásgard. Les morts occupaient Helheim. Les Alfes lumineux, Álfheim. Les Alfes sombres et les Nains, Svartalfheim. Les géants des glaces défiaient les monts de Jötunheim. Le feu régnait à Muspellheim, tandis que le froid recouvrait Niflheim… Une répartition (ou une organisation) des pouvoirs et entités en place similaire à celle élaborée plus tard par Tolkien dans son légendaire.

Ainsi, les Ainur et les Valar, les « anges » et les « puissants » développés dans Le Silmarillion, font directement écho aux Aesir et aux Vanir : formes quasi équivalentes de divinités issues de ces mêmes récits nordiques. Quant aux autres principaux représentants de ces peuples, célestes ou non, ils se partagent entre respect des traditions (les Nains vivant toujours plus ou moins sous terre et travaillant le plus souvent dans des mines, quelle que soit la culture qui les représente) et prises de position plus tranchées (les Trolls, Orques et Gobelins étant, chez Tolkien, bien mieux définis et, par conséquent, moins interchangeables qu’au sein des différents mythes qu’ils arpentent depuis la nuit des temps). Pour les Elfes, c’est encore la version nordique qui l’emporte. On y retrouve leur ascendance divine, leur allure, leur aura… ainsi que leur quasi-immortalité. Dans la culture celtique, pourtant plus proche du très britannique J. R. R. Tolkien, ils s’apparentent plutôt à des lutins, à de petits êtres certes doués d’une certaine forme de magie, mais avant tout facétieux et peu dignes de confiance. Là encore, Puck dans Le Songe d’une nuit d’été en reste un exemple parfait. Une vision qui s’étend d’ailleurs à une bonne partie de l’Europe et jusqu’aux États-Unis dès lors qu’on les associe, notamment, à la figure du père Noël. « Dehors nous vîmes des centaines d’elfes », écrivait Chris Van Allsburg en 1986 dans les pages de son conte pour enfants Boréal-Express (The Polar Express). « Tandis que notre train se rapprochait du centre du Pôle Nord, il dut rouler au pas tant les rues fourmillaient de la foule des assistants du Père Noël. » Coiffés de leur bonnet à pompon et vêtus de leur tenue rouge et vert, ils ne sauraient être plus à l’opposé de l’allure d’un Legolas ou d’un Elrond ! Pourtant, Chris Van Allsburg emploie bel et bien le mot elves dans le texte original, logiquement traduit en « elfes » par Isabelle Reinharez au sein de l’édition française. De même, lorsque le conte est adapté en long-métrage d’animation par Robert Zemeckis et qu’il sort en France le 1er décembre 2004, il retrouve certes son véritable titre, Le Pôle Express, mais à aucun moment l’appellation de « lutins », comme il est plus souvent d’usage de les nommer chez nous, ne se substitue aux « elfes » originaux.

D’ailleurs, au fil de sa touchante correspondance entre ses enfants et le père Noël, Tolkien choisit lui-même de respecter l’ordre établi et les qualifie, lui aussi, selon les us et coutumes de la langue britannique. « Il a fallu trois jours entiers pour qu’arrive du secours : des petits garçons des neiges, des ours polaires et des centaines et des centaines d’elfes », écrivait-il à sa fille Priscilla en 1941. Une époque troublée où le père Noël et ses amis se voyaient régulièrement attaqués par… des Gobelins ! Preuve que même le temps de la rédaction d’une simple lettre récréative, l’auteur ressentait bien du mal à se détacher de son Seigneur des Anneaux toujours en construction. Plus tôt encore, en 1933, il mentionnait l’existence de Gnomes Rouges faisant en quelque sorte office de guerriers-gardiens des demeures, ateliers et entrepôts du père Noël… En 1929, il précise que les elfes dits « de neige » peuvent devenir presque invisibles : « Vous ne pouvez pas du tout voir les elfes sur le fond neigeux. » Puis, en 1936, soit un an avant la sortie du Hobbit, il décide de faire de l’un d’entre eux le secrétaire particulier de l’homme en rouge. Ilbereth est ainsi présenté comme un elfe « très intelligent », capable d’écrire dans bien des langues, mais nanti de toutes petites mains, ce qui pousse Tolkien à adopter un style calligraphique bien différent lorsqu’il s’attelle à la finition de ce long courrier doublement adressé à Priscilla et Christopher, et accompagné de superbes runes et illustrations. Ilbereth se qualifie lui-même d’elfe « rouge et vert », établissant ainsi une différence entre ceux de son espèce (dévoués aux emballages et à la bonne mémorisation des adresses des enfants du monde entier) et ceux dits « de neige », spécialisés dans l’art des fusées et autres feux d’artifice. Diversité des races et des peuples, présence de créatures croisées au fil de son légendaire, y compris des dragons… Tolkien continue d’inscrire l’ensemble de son œuvre en un tout unique, jusque dans ses Lettres du père Noël.

Néanmoins, lorsqu’il évoque Elrond pour la première fois dans les pages de Bilbo le Hobbit