Bazar et Cécité - Didier Moity - E-Book

Bazar et Cécité E-Book

Didier Moity

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Beschreibung

Printemps deux mille seize. Un perroquet bavard perturbe la vie et l'enquête d'Augustin Triboulet. L'affaire se corse lorsqu'une Serbe acerbe décide de s'en mêler.

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Seitenzahl: 161

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Remerciements

Mes fidèles critiques

Maura, Laura et Michel

Les illustrateurs

Elias et Anton

Photo©Laura Moity

Du même auteur

Le dodo de Dado 2016

Petites histoires et piécettes du « théâtre de Dodo ».

Produit d’une (très) étroite collaboration

Avec Maura Murray

Toujours un pet plus loin 2014-17

Cinq Petits Écrits à Tiroirs : Augustin qui n’était pas un Saint, Le monde petit d’Augustin, Soixante-dix-sept, Capilotades exquises, Ainsi parla Bacbuc.

Charles Bantegnie 1914-1915

Préface 2014

Le progrès d’une civilisation tend essentiellement à limiter la vie privée des gens

Isaac Azimov.

La technoscience est en train de vouloir prendre en mains l’évolution biologique et psychique de l’humanité.

Edgar Morin

Table des matières

Remerciements

Quelques personnages déjà apparus dans

« Toujours un pet plus loin »

Attention au prolapsus du cloaque!

Tripeul-É!

Mémoire, quand tu nous lâches et nous fâches !

Frissons & Feelings

Un expert de l’hippocampe, pas très à cheval sur les principes

Le Cercle des Certitudes Disparues

La Serbe acerbe

Trous de mémoire

Enquêtes

Libertinage, tambourinage et chantage

Ça cogne !

Silhouettes

Þjóðhátíðardagurinn

Des primes

Le champ du départ

Ça ce corse, en fanfare

Epilogue

Sources

Quelques personnages déjà apparus dans « Toujours un pet plus loin »

Augustin TRIBOULET

Parisien d’une soixantaine d’années. Héros (malgré lui et alors très jeune) d’une bande dessinée, il a (re)pris vie sur le tard, à l’occasion d’un premier petit écrit à tiroir “Augustin qui n’était pas un saint et les autres”. Très éphémère Intervenant au Collège de France, c’est un grand amateur de marche et d’enquêtes en tout genre, autant que de bons vins.

On le découvre ancien journaliste scientifique, en plein cirage dans cette histoire qui se déroule au printemps 2016.

La Géhème (ou La G.M.)

Gentille Membre et cofondatrice des “Anagramous”, un groupe partisan et pirate de geeks. Hacker de premier rang, elle est également spécialiste du crochetage de serrure ainsi que ses exploits en attestent dans “Ainsi Parla Bacbuc". Ses attaches islandaises y sont ici révélées, ainsi que son vrai nom.

Manfred de GARGAN

Fantasque neveux-par-adoption d’Augustin. Entrepreneur de start-up high-tech et fasciné par l’agroalimentaire dans “Capilotades exquises” et “Ainsi parla Bacbuc”. Membre d’une génération qui s’estime éperdue à la différence d’autres qui ont pu se croire simplement perdues. Réside maintenant en Guinée Bissau avec Helena sa compagne.

Kheezran

Jeune étudiante, forte en tout y compris en informatique dans “Ainsi parla Bacbuc". Originaire de Cornouaille, où sa famille Pakistanaise a immigré.

Helena LEWIS

Fille de Jack Lewis, grand ami d’Augustin. Elle est Professeur de littérature anglaise dans “Soixante-dix-sept” et “Ainsi parla Bacbuc”. Réside maintenant en Guinée Bissau avec Manfred son compagnon où ils installent des fours solaires pour une ONG.

***

Pour le reste, toutes ressemblances avec des faits réels, des personnages existants ou ayant existé, voire de célèbres institutions seraient bien entendu totalement irresponsables et volontaires…

***

Chapitre premier

Attention au prolapsus du cloaque !

La rame de métro s’arrête sans douceur à la station Pont Neuf avec à son bord, Augustin Triboulet. Il est assez perplexe. Une fois de plus, il a l’impression de ne pas être en phase avec le monde qui l’entoure. Sensation récurrente et comme souvent provoquée par un fait anodin.

Aujourd’hui, ce sont les regards agacés des passagers assis près de lui qui l’alertent. Il réalise vite qu’il est le seul à lire un journal papier, quand tout un chacun plonge - comme il se doit la tête baissée - dans son smartphone.

Serait-ce le bruit des pages tournées ? Ou alors la taille du journal ? - Horreur ! C’est un journal acheté, pas un de ces tabloïds gratuits de petits formats - En tout cas, il dérange. Chaque page froissée attire sur lui un regard peiné, voire un soupir d’exaspération lorsqu’en plus le moulinet de ses bras brasse l’air devant lui.

Lorsqu’il lui arrive de perdre quelques feuilles sur le sol et qu’en plus il se démène pour les récupérer, Augustin sentirait presque sa dernière heure arrivée, tant les regards maintenant courroucés de ses voisins le fusillent. D’ordinaire, une âme charitable et amusée l’aide à reconstituer sa liasse de papiers éparpillés, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui et il décide d’abandonner sur le sol et à son triste sort, la page culture que d’ailleurs il ne lit que très rarement.

Les portes s’ouvrent et Augustin quitte son siège, puis la rame, soulagé. Il gravit l’escalier qui débouche sur les quais de Seine, légèrement peiné mais déterminé. C’est à peine s’il apprécie la douceur de la température extérieure en sortant du métro. Il sait très bien où il va. Le magasin n’est pas loin, une animalerie au 18 du Quai de la Mégisserie.

Il a lu et relu la description fournie sur le site du magasin qu’il a même consulté une dernière fois dans le métro, sur son téléphone ! C’était juste après avoir plié le reste de son journal. Histoire de montrer qu’il était normal après tout, et qu’il pouvait se servir de son petit génie portable, comme tout le monde !

« Les Cacatoès sont des perroquets très câlins, de vrais pitres, joueurs, intelligents et très curieux mais il ne faut pas prendre leur éducation à la légère. Les Cacatoès peuvent avoir un vocabulaire riche et varié. Vous pouvez garder les petits et moyens Cacatoès en appartement mais pour les grands Cacatoès il est nécessaire d’habiter une maison avec jardin ».

***

Cette soudaine envie d’un compagnon à plume ne s’explique pas vraiment. Pas une lubie soudaine. Une simple curiosité, attisée par un reportage sur Winston Churchill vu récemment. On y mentionnait son perroquet dénommé Charlie. Légende ou pas, il serait devenu centenaire pour s’éteindre bien après son illustre propriétaire. Ce dernier lui ayant appris au passage des insultes genre « Fuck the nazis ! », proférées par l’animal, selon la rumeur, jusqu’à sa mort en 2005.

“Comment un volatile peut-il s’approprier et garder en mémoire des éléments de langage humain ?”

Après tout, maintenant qu’il est retraité et voyage un peu moins… Il testerait bien l’affaire. C’est ainsi, Il se doit de rencontrer et peut être même d’adopter un nouveau compagnon à plumes. Cette belle après-midi tranquille qui annonce le printemps lui paraît de bon augure. En homme raisonnable - de son point de vue en tout cas - Augustin a décidé d’en acquérir un, de petite taille.

Il n’aura pas vraiment à choisir dans le magasin qu’il a sélectionné. En y pénétrant, Augustin est d’abord surpris par la chaleur moite qui baigne le lieu et par l’odeur aussi. Pas insupportable, mais bien prégnante. L’animalerie, même bien propre pour la vente, ça embaume ! Il parcourt du regard les différentes cages et n’aperçoit qu’un seul cacatoès. Il est petit, noir aux joues rouges. Silencieux, il semble snober tout le monde, les yeux grands ouverts, la tête légèrement renversée en arrière.

Cette attitude, autant que sa belle parure, séduit tout de suite Augustin qui s’approche de la cage. Ce faisant, il lui rend la pareille en passant lentement devait le perroquet tout en gardant à la fois lui aussi, le silence et la tête légèrement en arrière. Cette posture plutôt ridicule se veut moqueuse. Elle n’a aucun effet sur l’animal.

Ni sur l’unique vendeur d’ailleurs qui trône derrière un comptoir en bois ciré d’un autre âge au fond du magasin. L’homme est grand et maigre, vêtu d’une blouse grise. L’allure d’un jeune instituteur de la Troisième République pense Augustin qui est pourtant né sous la quatrième. Le jeune homme est peu affairé en cette journée de semaine. Rien à voir avec ces horribles samedis durant lesquels des parents fatigués promènent leur progéniture sur le trottoir et dans les magasins d’animaux de compagnie du quai de la Mégisserie. Un peu genre substitut bon marché d’une visite onéreuse au zoo de Vincennes.

Blasé, il est habitué aux excentricités des hominidés face à une animalité qu’ils croient inférieure. Il regarde sans expression particulière Augustin, se limitant à jauger un client potentiel : Acheteur ou promeneur ? Augustin porte une tenue élégante, sans fard. Un manteau léger bleu marine, maintenant entrouvert - chaleur de la petite ménagerie oblige - laisse apparaître un polo beige. Le petit crocodile n’y est pas brodé. C’est déjà ça.

Un pantalon sombre bien taillé qui tombe parfaitement sur une paire de chaussures noires impeccables, le tout lui parait très correct, avec un petit zeste sportif en même temps. Pas le look du retraité esseulé, mal fagoté et en mal de distraction. Un acheteur peut-être donc. Il est sur le point de lui adresser la parole - comme tout bon commerçant - lorsque Augustin quitte sa posture infructueuse, se redresse et s’approche du comptoir, déçu de son insuccès à dérider le perroquet. Mais peut-on dérider un perroquet ?

Le vendeur pose ostensiblement sur le comptoir un vieux livre relié de cuir dont le titre révèle la prise d’un certain recul sur le monde. On peut être vendeur et cultivé, voire intellectuel inavoué.

Revenant à son métier, il engage la conversation avec Augustin. Chose qui, avec l’individu pourrait s’avérer des plus chronophage. Il ne le sait pas encore, mais de toute façon, il a tout son temps.

AUGUSTIN : Et pour nommer un perroquet, on fait comment ?

LE VENDEUR (presque aussi hautain que le volatile) : Ah Monsieur ! Ce n’est pas comme les chiens de race, il n’y a pas de première lettre obligée qu’il faut respecter. Choisissez ce qui vous vient à l’esprit. En revanche je vous le redis, faites attention au prolapsus du cloaque ! Un perroquet domestique sur deux en décède !

Augustin est peu au fait des terminologies médicales en général et moins encore de celles appliquées aux volatiles. Il se sent pourtant vite obligé - tant le vendeur insiste - de devoir comprendre les risques et les manifestations de ce prolapsus.

LE VENDEUR (qui se veut maintenant pédagogue) : le perroquet qui mange à table avec son propriétaire supporte mal les mauvaises habitudes alimentaires de celui-ci, même s’il aime pareillement le jambon, le saucisson ou l’alcool. Sachez-le ! Ces écarts ne sont pas bons pour lui. Voire peuvent lui être fatals

Un regard insistant, presque accusateur - celui du vendeur s’entend - passe du petit perroquet noir à Augustin. Celui-ci jurerait que ce faisant il évalue un (très) léger embonpoint, témoin manifeste de mœurs pas forcément compatibles avec la saine alimentation d’un membre de la famille des perroquets, appelée psittacidé. Là encore un terme appris lors d’une après-midi qui s’avère très éducative pour Augustin, au demeurant ravi. Il n’est pas surpris d’entendre la suite.

LE VENDEUR (redevenu vraiment vendeur) : D’ailleurs, je vous recommande définitivement ce livret « Perroquets et Perruches », j’en ai une réédition disponible, croyez-moi, cela vaut les quinze euros et ce jeune mâle que vous allez acquérir vous en sera très reconnaissant…

Augustin n’a pas vraiment le choix. Son ignorance crasse du sujet lui faisant (presque) honte, il cède sans hésitation. En plus du perroquet et de sa cage, il achète le pamphlet puis quitte le magasin tout guilleret à la recherche d’un taxi. Effectuer le trajet - pourtant court jusque chez lui - en métro avec son nouveau compagnon, n’étant pas une option réaliste à ses yeux …

Une heure plus tard, maintenant rentré chez lui il pose la cage et son occupant sur la table de son salon et commence à lire le pamphlet qui s’avère au demeurant très bien fait et joliment illustré. Son ancien job de journaliste scientifique le prédispose à aller à l’essentiel et à détecter les faits succulents et propres à tenir le non-expert en haleine. L’explication sur le cacatoès mâle d’Australie l’amuse beaucoup.

Ce dernier a l’habitude de taper contre les arbres avec des bâtons et des gousses de graines pour faire de la musique. « À part les humains, ce sont peut-être les seuls animaux connus pour utiliser des outils afin de produire de la musique », précise la brochure. Il s’agirait d’une sorte d’improvisation en percussion propre à chaque mâle, surtout destinée à épater les femelles.

Augustin scrute avec attention son nouveau colocataire “Alors comme ça, pour draguer, tu joues de la batterie ? Tu as intérêt à pratiquer pour être au top au bon moment, d’après ce que je lis, madame ne s’accouple que tous les deux ans…”

Augustin s’amuse de cette nouvelle présence qui - il l’espère bien - lui changera les idées. Idées qu’il a, il faut bien le reconnaître un peu sombres en ce moment. Le passage récent à la vie de retraité ne l’a pas vraiment affecté, en revanche des troubles récurrents de mémoire le préoccupent depuis peu. Pas la mémoire immédiate, non pas, mais curieusement, un pan entier de sa vie semble s’effacer puis revenir incomplet.

L’âge, forcement c’est l’âge, s’agace-t-il, sans pour autant que cela ne le rassure. Il suffit même qu’il reçoive, via internet, une publicité ciblée “vieux", genre “promotion pour monte escalier sur rampe” pour se foutre en colère. Dans le cas d’espèce, il trouve aussi que le ciblage du publicitaire est franchement nul. Un ascenseur pour atteindre son appartement au quatrième étage, à la rigueur, mais se faire démarcher pour un monte escalier électrique de pavillon de banlieue…

Alors oui ! Pouvoir se délasser en compagnie d’un cacatoès bavard, pourquoi pas! Mais d’abord comment l’appeler ?

“Adopter le prénom d’un drummer bien fortiche et sexy, forcement ! ” Sourit Augustin en se rappelant le pamphlet et la description sur les performances amoureuses et néanmoins épisodiques du cacatoès.

“Autant lui donner toutes ses chances quand il faudra le présenter à une copine…”

Il décide donc de consulter immédiatement sa collection de vinyles. Et là démarre une petite session qui secoue les murs.

Fin d’après-midi de semaine, les voisins ne sont pas rentrés du travail et c’est tant mieux.

De toute façon Augustin est maintenant à fond dans sa quête du batteur du siècle et il se met à enchaîner les morceaux, en puisant dans une discothèque très bien fournie.

Il commence avec un solo de John Bonham - il n’y a pas mieux qu’un Led Zep pour se chauffer les tympans - puis enchaîne avec Keith Moon dans un final des Who. Un de ceux où ils explosaient leurs instruments. Dommage, regrette Augustin, sur un vinyle ça ne se voit pas. Sans pour autant dédaigner un passage du côté de chez youtube, histoire de vérifier si ses souvenirs en matière de délire des Who sont intacts.

Augustin se prend au jeu, passe ensuite à In Agada Davida avec son excellent et très long solo de batterie. Tout en enchaînant les morceaux, il surveille le perroquet sans pourtant déceler un intérêt quelconque, pas même pour le solo quasi interminable de Jack Pinney dans Iron Butterfly. “Bon, il ne s’appellera pas Jack” pense Augustin. L’enfer sonore dégagé ensuite par Neal Part ne semble pas non plus l’émouvoir. “Hum, pas même les ancêtres du hard rock ? ”

Les Vinyles s’enchaînent et ceux déjà joués s’accumulent sur le sol. Même le demi-dieu de la batterie, Ginger Baker, ne retient pas l’attention du perroquet.

Augustin commence à douter. Un disque sans pochette attire son regard. Sympathie for the devil ! Mais oui bien sûr ! Ce bon vieux Charlie Watts, il aurait dû y penser plus tôt !

À peine lancé, l’effet est immédiat et impressionnant. Le perroquet redresse la tête, se met à balancer en rythme, d’abord lentement, puis de plus en vite jusqu’à atteindre le bon beat. Le morceau n’est pas terminé qu’il commence à tapoter le montant de son perchoir avec son bec, tout en se tortillant.

C’est un Augustin réjoui et pas peu fier qui se redresse avec peine en s’éloignant de sa chaîne stéréo - une autre antiquité, quoique plus jeune que lui. Il sourit au volatile, s’en approche et effleure prudemment le plumage sur le dos du perroquet. Le toucher soyeux surprend Augustin, autant que l‘absence de réaction du volatile, qu’il interprète comme une approbation passive. Au final, il choisirait donc pour son perroquet le même nom que celui de Winston Churchill , pas mal non ?

“Et bien, bienvenue à la maison Charlie ! ”

Chapitre deux

Tripeul-É !

Dès le lendemain, Augustin se met en ordre de bataille pour organiser le quotidien de son nouveau colocataire. Cela lui rappelle le temps où il hébergeait son presque-neveux Manfred 1.

D’abord, assurer l’intendance. Le vendeur, non content de lui avoir fait la morale, lui a indiqué les bonnes adresses pour acheter les bons aliments au meilleur prix, pas forcément chez lui donc. Impressionné par cet excès d’intégrité, Augustin avait soigneusement pris note et remercié l’honnête homme.

En quittant l’appartement, Augustin branche la radio sur France Culture, histoire de tenir compagnie à Charlie. Faut bien commencer quelque part. Il sait aussi que l’appréhension initiale de sa concierge pour le perroquet fera vite place à de nombreuses visites, dès qu’il aura le dos tourné. Autant diversifier les influences dès le départ.

Marie-Angela Ferreira, concierge de son état, est un personnage incontournable dans la vie d’Augustin. Quoi de plus banal. Lorsqu’une copropriété a eu la sagesse ou les moyens – et surtout les deux - de garder cette fonction essentielle, les célibataires de tout poil en sont toujours les premiers bénéficiaires, ou victimes c’est selon. Le cas Augustin s’inscrit dans la première catégorie. Cette femme d’âge mûr, originaire de la région de Porto, est arrivée en France dans les années soixante-dix. Veuve très jeune, elle avait pu obtenir ce poste de concierge d’un immeuble petit-bourgeois du 9e arrondissement où elle s’était occupée seule de sa fille unique, maintenant loin du nid.

Proche de la retraite, elle continue néanmoins à faire le ménage chez certains locataires. Enfin ceux qu’elle a à la bonne. Augustin en fait partie. Justement, il la croise en descendant l’escalier et prudent, se contente de la saluer. Il sera bien temps de s’expliquer lorsqu’elle passera à l’appartement ce soir. Il en est convaincu, “Charlie finira bilingue Portugais - Français” sous l’influence de la très bavarde Marie Angela.

***

Le plus difficile n'est pas la rencontre entre Marie-Angela et Charlie, son premier locataire perroquet, mais de lui faire accepter de venir le nourrir quand Augustin sera absent… C’est-à-dire dès la semaine suivante. Il est vrai qu’Augustin continue à se déplacer de temps en temps.

Plus vraiment pour le travail. Il est loin le temps où il fréquentait les grands salons technologiques en Europe. De tous, il avait préféré ceux organisés par l’industrie électronique, ce qui lui faisait passer régulièrement à Genève, là où il avait commencé sa carrière. Heureuse incidence qui lui a permis de rester en relation avec un ami de toujours, Mike Brant. Pas le chanteur. Un homonyme.

Augustin l’a connu pendant un séjour en Afrique pendant son Service Civil. Ils étaient trois à partager le même logement d’une petite ville poussiéreuse du nord du Maroc. Augustin “le frenchy” et deux Américains. Tous deux employés par une agence d’aménagement du territoire pendant qu’Augustin enseignait au lycée local. Mike Brant et son collègue Jack Lewis 2 étaient inséparables, au travail comme pour les loisirs. Ceux-ci se résumant à la musique. L’écouter certes, mais surtout la jouer. Ils s’étaient aménagés une petite cabane insonorisée sur la terrasse de leur logement en pleine médina. Les murs tapissés d’épaisses plaques de liège leur permettaient d’assouvir une passion commune pour les instruments à vent sans (trop) ameuter le voisinage. Jack et Mike aux pistons, cornets et autres trompettes, “ça dégageait ! “ Les trois amis ont ensuite continué leur chemin, chacun de son côté. Celui de Mike l’avait conduit en Suisse romande où il s’était fixé. Chaque fois qu’Augustin le pouvait, il passait le voir chez lui ou plus exactement, là où il jouait.