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Augustin Triboulet reprend du service dans une aventure plutôt carnée. Ce témoin serein du temps qui passe sera mêlé aux turpitudes de ses contemporains. Turpitudes numériques et nutritives farcies des commentaires échangées par deux observateurs très critiques à notre égard.
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Seitenzahl: 227
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Disponibles en librairie
Bazar et Cécité
2018
Soixante-dix-sept
2015
Autres écrits
Le dodo de Dadier 2016-2018
Petites histoires et piécettes du « théâtre de Dodo ».
Produit d’une (très) étroite collaboration avec Maura Murray
Toujours un pet plus loin 2014-2017
Cinq Petits Écrits à Tiroirs : Augustin qui n’était pas un Saint - Le monde petit d’Augustin - Soixante-dix-sept - Capilotades exquises - Ainsi parla Bacbuc.
Charles Bantegnie 1914-1915 2014
Préface et traduction
Maura et Laura, pour les fastidieuses séances de relecture
Yves, pour ses encouragements
Rica et Usbek pour leurs bonnes manières
Le volubile et inquiétant vieux monsieur du quai numéro 18 de la gare Saint-Lazare à Paris qui, un soir de Juin 2018, attendait impatient sa fille très en retard.
Marie-Madeleine B. et son rappel permanent “Il faut vivre avec son temps, il n’empêche, le progrès tuera l’homme quand même!”
Louis Gillespie qui m’interpela avec malice lors de notre ultime rencontre ; “Tout un chacun se révèle coupable d’avoir commis un poème ou quelques écrits pendant sa jeunesse. Fort heureusement, la plupart d’entre nous s'arrête là”
Sans omettre la très chère
Par souci de simplicité, les tribulations Augustiennes sont narrées dans la langue dite de Molière. A quelques rares exceptions prés que tout un chacun, même s’il n’est pas polyglotte, pourra apprécier à leurs justes valeurs. Le lecteur pointilleux pourra bien sûr rétablir les dialogues des protagonistes dans leurs langues d’origine ou dans toute autre langue de son choix. Que le noircisseur de pages en soit pardonné, il s’en moque un peu, l’affaire lui parait déjà suffisamment peu simple à raconter …
Pour le reste, toute ressemblance avec des faits réels, des personnages existants ou ayant existé, voire de célèbres institutions serait totalement irresponsable mais volontaire.
* * * *
chapitre 1 Sang dessus dessous
chapitre 2 Òu l’on déambule dans Paris, un tant soit peu
chapitre 3 Un vrai boute-en-train
chapitre 4 Kreuzberg
chapitre 5 Et puis d’abord, il y a secte et secte
chapitre 6 Detox Woche!
Chapitre 7 Faut que ça saigne!
chapitre 8 On répète et on ressasse
chapitre 9 Un panda peut en cacher un autre
chapitre 10 Show time
chapitre 11
épilogue
notes
« Au fait, pourquoi il ne faut pas raconter ses rêves ? Les gens, ils se croient des petites merveilles, tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils sont. Ils s'attribuent une importance... , s'il fallait, par-dessus, encaisser le récit de leurs rêves, on n'en finirait plus. »
Raymond Queneau; Les fleurs bleues
Il avait bien cru sa dernière heure arrivée lorsqu’il entendit le réveil sonner puis, juste après, le cri de son perroquet couvrant le timbre glockenspielien choisi par ses soins. Cette séquence bien respectée lui confirma en être sorti vivant.
Un songe bien glauque avait mobilisé les neurones d'Augustin Triboulet1 et produit le film d’horreur sanguinolent qui l’avait terrifié.
La dernière scène le voyait se diriger vers l’entrée de la boucherie de quartier où il comptait acheter sa tête de veau hebdomadaire ; on a ses habitudes, voire ses faiblesses. Il y entrait lorsque deux personnages sveltes, de grande taille, cagoulés et vêtus de noir surgirent devant lui. D’un geste rapide, le plus grand le prit pour cible en le vaporisant avec un spray rouge, avant de s’engouffrer avec son comparse dans le magasin bondé. Ils se propulsèrent d’un bon impressionnant sur le comptoir pour y déverser le contenu de deux bouteilles emplies d’un liquide écarlate. Le tout en aspergeant au passage les apprentis bouchers abasourdis. Les deux acrobates proféraient à haute voix des “Spécistes2!”, “Assassins!”, “Tortionnaires!”. Un des apprentis, très remonté essaya bien de les agripper mais ils se déplaçaient lestement et se déjouèrent sans mal du courageux commis (d’office). Ils finirent par se jeter parmi les clients apeurés et bien éclaboussés, avant de sortir du magasin aussi vite qu’entrés, bousculant toute présence sur leur passage. Augustin étaient toujours sur le trottoir. Il était écarlate, suite à la généreuse vaporisation, à moins que cela ne fût de colère. Il eut alors la mauvaise idée de se déplacer latéralement et d’avancer un pied dans l’encadrement de la porte de la boucherie … Sans doute une vague envie de faire le malin face aux agresseurs. Ceux ci, trop agiles pour se laisser piéger, évitèrent avec aisance la vaine tentative de bloquage. Un coup de boule bien ajusté plus tard, Augustin se vit propulsé en arrière sur la rue des Martyrs, au moment même où le bus 67 la remontait à plein gaz. Ce qui ne préjuge pas du type de carburant utilisé par le mastodonte lors de sa puissante ascension ...
A cet instant précis, Charlie3 - le perroquet domestique d’Augustin - un volatile très ponctuel, avait lancé à tue-bec le superbe cri “LEROY JENKINS!” matinal qui accompagnait avec précision la sonnerie de son réveil électrique. L’ensemble était le résultat d’un entrainement laborieux. Il avait fallu pas mal de patience pour enseigner à son psitacidé de compagnie cette réplique culte qu’un joueur de Warcraft avait rendu célèbre. Davantage encore, pour que Charlie accepte de se caler sur le bruit du réveil pour crier et ainsi masquer les accents insipides du glockenspiel électronique.
En tout état de cause et fort heureusement pour Augustin, ce cri de guerre virtuel le sortit de son cauchemar juste avant qu’il ne se fasse éparpillé - façon puzzle, il va sans dire - par le véhicule ératépien qui gravissait la colline de Montmartre.
Il est maintenant complètement réveillé. Passé le moment de torpeur, le soulagement domine :
“Il s’agit donc d’un mauvais rêve et de plus, je suis toujours en vie, en dépit des menaces passées a”.
Constat rassurant, s’il en est. Il se lève et quitte sa chambre pour aller saluer, plein de gratitude, son sauveur de perroquet auprès duquel il s’engage désormais à poursuivre le cours d’une existence la plus tranquille possible.
« Promis juré il ne ferait plus le malin »
La chose n’est pas si facile pour ce distrait et impénitent aiguilleur de destin, qui reste peu de temps en place. Mais et c’est bon signe, il pense n’avoir aujourd’hui dans son agenda qu’un nouveau rendez vous avec la culture. Une petite carte d’accès illimité aux musées de la ville de Paris trône sur son bureau, flambant neuve. Il lui suffit de décider où aller, enfin plutôt, où se laisser un peu (juste un peu) porté par le hasard et les nécessités d’un monde qu’il continue à trouver bien singulier …
* * * *
avoir “Bazar et Cécité”
"Je suis le piéton de la grand'route par les bois nains; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant”
Arthur Rimbaud
Augustin Triboulet aime et redoute les coïncidences car il le sait par expérience, elles peuvent être annociatrices de surprises à venir. Il se promenait et écoutait distraitement un podcast grâce à cette petite oreillette sans fil qu’il adore arborer, façon agent très spécial. Un illustre inconnu dévidait dans son oreille une tonne de lieux communs sur le thème du voyage. Le ton lénifiant du culturel de service berçait sa déambulation nonchalante pendant qu’il s’engageait sur le pont-écluse de la rue Eugene Varlin, là où elle enjambe le canal Saint-Martin.
“Une très belle fin d’après-midi de début de printemps. L’air est sec, la lumière déclinante se teinte légèrement d’orangé dans un ciel sans nuage. Hum, encore un bel anticyclone sur un Paris bien pollué”, s’était-il dit.
Alors qu’il traversait le pont, le podcastien s’était mis à citer le poète voyageur, le dénommé Rimbaud. Le mot écluse du poème lui fut susurrée dans le creux de l’oreille alors que son regard suivait une péniche immobilisée entre les vantaux situés juste en contre bas.
“Coïncidence troublante? Non ! Joli momentum voilà tout, la vie est bien faite, parfois” se rassura-t’il.
* * *
L’embarcation poursuit sa lente ascension dans le bassin de l’écluse qui se remplit. Elle est bardée de touristes ravis, asiatiques pour la plupart.
“Ecluse pour écluse, autant s’arrêter un peu”.
Augustin écoute et savoure les citations d’Arthur Rimbaud que le podcast continue à déverser en même temps que le niveau de l’eau monte sous ses yeux. Il en est un peu surpris vu sa très faible appétence pour la poésie. Cela date du temps du lycée. Il y avait ce professeur qui avait décidé d’étudier Malarmé pendant tout un trimestre. Parvenant à dégouter de l’écriture poétique toute une classe déjà peu disposée à apprécier les divagations du styliste absolu ; une heure truffée d’interminables diarrhées verbales enflammées, rien que une strophe, ne lui faisait pas peur.
“Sans doute le syndrome de l’enseignant-poète raté et frustré ?” Se remémore Augustin.
Pourtant cette fois, les mots de Rimbaud, le piéton poète, le ravissent. Peut-être parce qu’à ses yeux cela redore le statut de marcheur qu’il revendique avec fierté ; une activité très chronophage depuis qu’il habite Paris, depuis presque toujours lui semble t’il. Il ne déteste pas non plus afficher une certaine condescendance voire de l’arrogance envers ses proches et certains amis jugés trop sédentaires à son goût. Alors, si en plus il peut s’appuyer sur du culturel avec ce Rimbaud pour embellir son activité favorite... C’est bien simple, Augustin frôle l’extase.
Le spectacle du monde, écluse comprise, ne le maintient pourtant pas durablement dans le nirvana poétique. D’un geste définitif, il met un terme au “fond parlant” du podcast en retirant son oreillette et profite de la vue pour observer la péniche aménagée tourisme qui s’engouffre en douceur sous le pont-écluse. Le vantail de sortie vient de s’ouvrir. Accoudé sur la rambarde en fer forgé, il scrute les visages béats des passagers en contrebas qui l’observent et souvent le photographient. Multitude de faciès, pour beaucoup masqués par un smartphone brandi fièrement devant soi pour prendre la photo du siècle. Il se demande si son image, mainte fois photographiée, sera diffusée sur les réseaux sociaux avec les bons commentaires pertinents à la clé. On a sa fierté! Il est réaliste, il s’agira, pour la plupart de ces touristes, de pouvoir prouver que ce fût un beau voyage culturel à Paris. Le selfie reste certes une valeur sûre, en revanche le cliché décalé que l’on veut original améliore le score du gloriomètre personnel. Tout instagrameur ou facebookien impénitent le sait bien. C’est à ce prix que les “j’aime” affluent!
Augustin imagine les légendes qui pourront attester que le cliché de sa personne n’était pas une simple photo volée sur le net, mais bien un instant unique, historique même, que le touriste-apprenti-aventurier a capturé, au péril de sa fade existence, sur un canal, à Paris …
“ A real parisian !”
“ French people look so lazy !”
“ This one is not on strike (yet), why ?”
“ I thought they all had a yellow jacket ?”
“ They do have big noses here, don’t they ?”
“ A sexuel Predator looking for his prey ?”
“… ”
Le bon niveau d’anglais d’Augustin lui permet de poursuivre ses élucubrations pendant un temps. Il est en revanche un peu déçu de ne pas pouvoir élaborer d’avantage sur le sujet en langue chinoise vu le nombre d’asiatiques dans l’embarcation.
“Un peu tard pour s’y mettre, quoique ...” songe-t’il, toujours appuyé sur la balustrade qui surplombe le canal. Arthur (Rimbault) est bien loin maintenant, ainsi que la péniche d’ailleurs. Il se décide à reprendre sa marche et se dirige vers Belleville, objectif initial de sa petite balade du jour. Plongeant machinalement les mains dans les poches de sa veste il en tire une lettre un peu fripée. Il se souvient de sa première réaction lorsqu’il l’avait reçue :
“Pas courant le courrier de nos jours … et de Chine en plus” C’était le mois dernier, son aimable et omniprésente concierge la lui avait remise peu après l’avoir interpellé depuis la loge.
“Monsieur Augustin, venez donc!” - c’était sa manière de faire quand il pénétrait dans le hall de son immeuble.
“J’ai regardé, cela ne vient pas de la famille d’Arthur 4b”
Augustin n’avait pas tenté de s’offusquer suite à cette énième intrusion de la concierge dans sa vie privée que déjà elle embrayait,
“Et j’espère qu’il va bien au moins le petit, maintenant qu’ils vivent chez les Allemands” Le silence qui suivit fut vite rompu,
“Faut dire! Je n’ai pas beaucoup de nouvelles! Ces jeunes, c’est comme ma fille, quels ingrats!”
Augustin ne tenta aucune remarque. Totalement inutile, question conversation, Marie-Angèle5 se suffisait à elle même. Il fut juste légèrement surpris par sa dernière saillie,
“Bon! Vous n’allez quand même pas aller en Chine maintenant ? … C’est que je ne vais pas m’occuper de votre perroquet éternellement moi!”
Augustin, trop habitué au sens caché des diatribes de Marie-Angèle, avait cru déceler la trace d’un certain ennui. Le plus souvent son aimable cerbère le rudoyait, tout en pensant exactement le contraire de ce quelle disait. Regretterait-elle l’agitation générée par ses mésaventures précédentesc ? Après vingt ans de cohabitation plus ou moins pacifique, le célibataire endurci et la concierge omniprésente ne pouvaient guère se mentir.
“Hum, va falloir que j’occupe un peu ma chère Marie-Angèle, sinon elle va finir neurasthénique”.
Il avait ouvert l’enveloppe qui avait alors laissé tomber la photo d’une jeune femme. Fort heureusement, Marie-Angèle était déjà rentrée dans sa loge, ce qui lui évita un bon quintal de questions. Il avait ramassé la photo, sans reconnaitre qui que ce soit.
“Le portait d’une chinoise - enfin d’une asiatique - en tenue très jeune cadre, à l’occidental”. Il avait ensuite découvert une courte lettre rédigée en français. Celle-ci avait sans doute pris forme du coté de chez GoogleTrad ou d’un équivalent local. Sur ce point il ne pouvait être formel, il connaissait mal le moteur de recherche Chinois Bǎidù, qui n’a guère que cinq ou six cent millions d’usagers réguliers...
“En tout cas cette traduction a été réalisée avec l’instruction ‘contenu très formel’ ou même ‘empâté’...” avait-il pensé. On pouvait sentir les effluves d’un léger parfum. L’écriture manuscrite soignée, d’un joli bleu, ajoutait un rien de préciosité hors d’âge.
A Chongking ,
Année du Cochon de Terre, second jour de la période solaire du réveil des insectes
Cher Monsieur Augustin Triboulet
Je suis extrêmement honorée de vous adresser cette missive qui je le souhaite vous trouvera en très bonne santé. Mon ancien patron, Mr Teddy Iomiri, m’a autorisée à vous contacter car j’escompte bien voyager en votre continent très prochainement et Mr Teddy Iomiri a beaucoup demandé que je vous serre la main avec déférence quand je parviendrai en votre illustre ville.
Une profonde reconnaissance me remplirait si vous daignez me donner un rendez vous que j’honorerai lorsque je serai à Paris très prochainement . Vous pouvez me proposer un lieu de rencontre en m’envoyant une missive par le courrier. Je m’appliquerai à m’y rendre avec une grande détermination.
Votre très obligée
Li Cheng
Suivait l’adresse postale de Li Cheng6 à Chongking en Chine.
“Bizarre ça, recevoir une lettre, de nos jours!” S’était interrogé Augustin. D’autant qu’elle provenait d’une jeune collaboratrice de son ami Teddy qui travaillait dans la high tech!
“Si maintenant les millennials se mettent à envoyer leur courrier par la bonne vieille poste, où allons-nous!”.
L’absence de coordonnées internet exigeait de toute manière une réponse du même type. Ce que fit Augustin. Il avait à cette occasion réalisé avec amusement qu’il n’avait pas tenu un stylo pour écrire une lettre depuis fort longtemps. Le clavier et la souris étaient passées par là.
“Tiens, finalement je ne serais pas un authentique Digitalosaure7 ?”
* * *
Augustin plie la lettre de Li Cheng qu’il replace machinalement dans sa poche. Ce faisant, il se rappelle subitement que dans la réponse qu’il a envoyée il y a plusieurs semaines, il avait proposé un rendez-vous du coté du Parc Monceau … Précieusement aujourd’hui, dans une heure! Il est urgent de s’activer car sa balade distraite l’a conduit sur le Boulevard de la Villette, assez loin du lieu de rencontre prévu; le musée Cenushi, musée des Arts de l'Asie de la Ville de Paris. Une envie évidente de « faire oriental » lui avait dicté le choix de ce lieu atypique.
“Devoir rencontrer une jeune et jolie personne venue de l’autre bout du monde, c’est déjà pas si mal, mais rendons la chose culturelle à souhait”, s’était-il dit en lui proposant ce lieu interessant quoique peu connu. Il avait précisé qu’il se tiendrait derrière le grand Bouddha, au premier étage, à coté des statues des huit cavalières musiciennes.
“Un très bel ensemble datant de la dynastie Tang”, avait-il cru nécessaire de mentionner. On nait frimeur ou on n’est pas. Il avait aussi indiqué que le dit musée se terrait dans une avenue peu fréquentée prés du parc Monceau ;
“Un joli parc tristement méconnu pour les pelotons d'exécution qui s’y sont tenus durant la semaine sanglante de la Commune de Paris fin mai 1871. On y massacra les communards par fournées”. Augustin s’était demandé si cette information était bien utile, mais il voulait juste faire un peu révolutionnaire.
* * *
Pour l’instant il s’agit de se dépêcher s’il ne veut pas être en retard au rendez-vous. Au point où il en est, autant continuer à pied jusqu’à la station de métro Colonel Fabien. Les prostituées chinoises, installées à chaque carrefour du boulevard de Belleville, l’accostent mollement, sans insister. Sans doute la présence de policiers occupés à confisquer les marchandises de vendeurs ambulants malchanceux. Il s’engouffre dans la bouche de métro, non sans avoir jeté un regard amusé à la coupole ultra moderne de l’ancien siège du parti communiste français. Bien entendu, la ligne 2 est bondée mais Augustin s’en rend à peine compte lorsqu’il pénètre dans la rame et se pose directement dans le couloir, entre les places assises. Poste stratégique si l’on veut parvenir à choper un siège qui se libère et aussi pour observer; car il s’est découvert une nouvelle manie, il ne peut plus se déplacer en transport en commun ou dans la foule sans se mettre à imaginer une vie et des mots - ou des maux - derrière chaque personne observée. Il y a le visage bien sûr et l’allure, la tenue vestimentaire, ce qu’il ou elle fait dans la vie …
“ Lui là! L’obsédé du tir sur smartphone, ce n’est pas qu’un passe temps, il y a ce regard, les mouvements d’épaule, un tout qui transpire l’humeur du guerrier prêt à exécuter tous ses collègues dés qu’il sera au boulot”
“Et elle, à côté! Neurasthénique, le regard fuyant, sapée tout en gris avec sa petite mallette, c’est sur, elle s’est encore pris une gamelle en entretien d’embauche”
“Oh! Là, maintenant! Un binôme en voie d’extinction! La bien-comme-il-faut pincée et curieuse qui lit par dessus l’épaule d’un paisible retraité, son livre ouvert sur les genoux”
Et puis… À l’arrêt suivant, deux individus entrent dans la rame bondée, la trentaine, en pleine discussion. Ils parviennent à se faufiler jusqu’à l’allée centrale juste à côté d’Augustin qui n’en croit pas ses yeux. L’un porte un pantalon de couleur rouge et une veste beige entrouverte sur une chemise bleu foncé. Son compagnon se contente d’un jean bordeaux et d’un polo azur.
“Double Bingo”, pense Augustin. Il vient juste de terminer la lecture d’une chronique sur cette mode discrète qui contaminerait mondialement et insidieusement les hommes en quête d’originalité; à savoir, pouvoir s’affranchir (enfin) de la tenue sombre triste et standard pour s’afficher avec la combinaison vestimentaire rougebleue, preuve indéniable - selon le papier - d’une vie pimentée, créative et surtout différente de celle du commun des mortels. Il s’est bien sûr demandé pourquoi cette association de couleur pouvait générer un tel effet.
“Le vert - jaune, façon Brésil, ça aurait pu le faire non ?”
Il doit pourtant l’admettre, on rencontre ce duo bleu-rouge plus que d’autres, de plus en plus souvent, partout et en toute saison. Des jeunes, des vieux, en bermuda-T-shirt ou en pantalon-trés-classe-petit-pull élégant, toujours bi-colores. L’allure de chaque individu trahissant à chaque fois une grande autosatisfaction... Et là, juste à ses côtés, en binôme! Pas banal! Augustin est maintenant fort occupé à imaginer une existence extraordinaire pour chacun de ses deux voisins. Il faillit, comme souvent, rater son arrêt.
Il sort, in extremis, de son voyeurisme rêveur en même temps que de la rame du métro à la station Parc Monceau. La population a bien changé depuis Belleville. Il se redresse machinalement en même temps qu’il aperçoit les postures droites et bien mises des passants de ce quartier grand bourgeois. Le musée n’est pas loin, il lui reste un peu de temps et il en profite pour traverser le parc. Assez petit mais bien agréable , tout imbibé des senteurs du printemps. Les bancs sont le plus souvent occupés par des jeunes femmes entourées d’enfants. Elles les surveillent, tous plus blonds les uns que les autres et qui braillent et jouent dans les allées. Au pair ou pas ? Il n’a pas le temps d’enquêter. L’origine des nounous semble avoir changé, il se souvenait des scandinaves - fort prisées - quand il avait visité ce parc, il y fort longtemps de cela. On fait maintenant dans l’africaine ou dans l’asiatique. Mais toujours sans aucun homme à la ronde.
Juste à la sortie du parc, un superbe portail aux dorures refaites donne accès à la très courte avenue Vélasquez. L’entrée du musée Cenuchi s’y niche, moins pompeuse, néanmoins très classe avec deux dragons en bronze aux sourcils dorés – certes il y a bien longtemps - postés de chaque côté de l’entrée. Il reste encore une heure avant la fermeture. Augustin sort fièrement son pass musée de la ville de paris et se dirige directement, tel un vieil habitué qu’il n’est pas vraiment, vers le grand escalier en pierre afin de rejoindre la collection permanente du premier étage. Ce faisant, il évite la petite foule agglutinée devant l’entrée de l’exposition sur la révolution culturelle chinoise.
“Dommage, je n’ai pas le temps d’aller voir l'expo, cette affaire là était plus costaud que le soft power chinois dont on nous abreuve aujourd’hui …” Lorsqu’il arrive à l’étage, l’énorme Bodhisattva semble lui sourire.
Li Cheng est soulagée lorsqu’elle aperçoit le sexagénaire à l’arrêt derrière la statue. Cela fait trop longtemps qu’elle se promène dans le petit musée une photo en main. Tous ces Français se ressemblent tellement avec leurs gros nez! Mais là pas de doute, l’homme de taille moyenne, grisonnant, léger embonpoint, c’est bien l’ami recommandé par son ancien patron qui doit lui faciliter son installation en Europe. Durant cette attente qui lui a paru interminable, Li Cheng a parcouru les différentes salles du petit musée, passant distraitement des céramiques trois couleurs de la dynastie Tang aux énormes vases Ming . Cela lui inspira une vague impression de déjà vu ou de déjà appris à l’école, pourtant son esprit était ailleurs à se remémorer le fil des événements qui lui sont tombés dessus ces dernières semaines… A commencer par une convocation au siège local du Parti Communiste Chinois. Suivi de l’interrogatoire très précis et documenté sur son passé professionneld et surtout l’étonnante proposition; passer six mois en Europe, en Allemagne précisément, pour faire du tourisme éducatif et partager ses impressions avec un correspondant. Une espèce de congé sabbatique, tous frais payés lui avait on dit,
“Afin de contribuer à une meilleure compréhension mutuelle entre les peuples”
Elle avait vite compris qu’elle n’avait pas vraiment le choix et avait été sélectionnée à cause d’un passé professionnel qui l’avait fait travailler avec des occidentaux. La suite s’était déroulée à grande vitesse. Juste le temps de prendre congé du travail – mais tout était semble-t-il arrangé d’avance - et de sa famille, passablement inquiète. Une injonction l’avait particulièrement surprise; il lui faudrait écrire régulièrement au chef de la section locale du Parti à Chongking par courrier postal uniquement. Elle serait contactée de la même manière, une fois installée, par un autre “touriste” un certain Zhao Tingyang8. Et surtout, il n’y aurait aucun usage d’internet toléré pour communiquer. Au tourbillon de ces événements s’était ajouté pour elle le long trajet en avion et une arrivée en trombe depuis l’aéroport de Roissy dans un taxi dont le chauffeur halluciné a tenu à lui expliquer les méfaits d’Uber en France. Le tout dans le détail et dans un anglais plus qu’approximatif.
Li Cheng navigue maintenant entre fatigue, excitation et inquiétude. L’identification soudaine de son contact lui fait perdre sa maitrise d’elle même. Elle qui voulait impressionner le vieil ami de son patron et l’aborder en s’exprimant dans un Français le plus authentique possible … Se met à chantonner …
“Rien, rien de rien, rien, je ne regrette rien!”
Le regard étonné d’Augustin, l’apercevant enfin après avoir entendu la voix fluette qui semblait émaner du Bouddha, renforce son malaise. Li Cheng ne se contrôle plus. Son cours accéléré sur la culture populaire française a laissé d’étranges traces dans sa mémoire, elle se met à chanter doucement,
“Voulez vous coucher avec moi, ce soir ?”
Cette fois Augustin éclate de rire. Il est même tenté de répondre en chantant lui aussi,
“Tout, tout, tout ! vous serez tout sur le zizi, le grand, le pt’tit jouflu …”
Il se ravise en contemplant le visage défait de la jeune personne maintenant pétrifiée qui lui fait face. Il se redresse et d’un ton solennel, qu’il essaie néanmoins de rendre chaleureux, lui parle doucement,
“Enchanté de faire votre connaissance mademoiselle Li Cheng”
Celle-ci reste muette, confuse. Augustin tente la diversion et se tourne vers la vitrine derrière lui en pointant de sa main les statues des huit cavalières musiciennes. Il s’arrête, silencieux face aux antiquités sans pouvoir évoquer “la culture ritualiste, ancré dans une conception centrée et hiérarchisée de la civilisation chinoise”. Ce n’est pas l’envie qui lui manque mais il s’aperçoit que Li Cheng refait surface. Elle s’avance effectivement, bien décidée à reprendre le tout à zéro et en anglais, moins risqué. Elle le regarde puis, bardée d’un sourire légèrement crispé, elle se lance ;
“I am very pleased to meet you Mister Augustin Triboulet. Your friend Teddy insisted that I see you as soon as I arrive in Europe”
* * **
Letttre de Li Cheng au commissaire politique de la septième section de Chongking
A Paris,
Année du Cochon de Terre , septième jour de la période de la pure lumière
Monsieur le commissaire politique,
Mon arrivée en Europe continue à se dérouler sans incidents majeurs et je vous soumets respectueusement cette nouvelle missive.
Deux semaines se sont écoulées depuis que ce monsieur Augustin dont je vous ai parlé m’a accueillie et recueillie en son domicile. C’est une personne très serviable qui m’explique beaucoup de choses sur cette ville de Paris. En fait il parle toute le temps. Surtout lorsque nous marchons (beaucoup) dans les différents quartiers de cette ville que finalement je trouve bien plus petite que sa réputation ne le laisse entendre.
Les habitants ne semblent pas faire attention à ma présence. Rencontrer une Chinoise n’est pas source de surprise ici et je croise nombre de nos compatriotes. En revanche les habitants sont d’une incivilité incroyable. Monsieur Augustin m’en explique les causes et les racines pour justifier ces manières de ‘mal vivre ensemble’ mais cela ne change rien. Hier encore, je me suis fait bousculer en passant mon billet de métro dans le portique. Un homme pourtant très bien habillé est survenu de nulle part pour s’engouffrer devant moi, sans s’excuser, pendant qu’une jeune fille se collait à moi pour passer sans même avoir de ticket . Le plus étrange est que cela ne semble choquer personne !
