La bobèche à pampilles - Didier Moity - E-Book

La bobèche à pampilles E-Book

Didier Moity

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Beschreibung

Augustin Triboulet s'apprêtait à reprendre la route mais il doit vite déchanter et revoir ses plans. Il lui faudra d'abord quitter le Cosmos où il cachait sa mélancolie et faire de nouvelles rencontres. L'enjeu est de taille, sauver la veuve et l'orpheline.

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Seitenzahl: 178

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Remerciements

Maura pour son support et les fastidieuses relectures

Jackot-la-moto. dialoguiste d’enfer

Louis, clarinettiste et (très) patient pédagogue

Anton, Leah et Michel pour les illustrations

Sans omettre la très chère

Avertissements

Par souci de simplicité, les tribulations Augustiennes sont narrées dans la langue dite de Molière. A quelques rares exceptions prés que tout un chacun, même s’il n’est pas polyglotte, pourra apprécier à leurs justes valeurs. Le lecteur pointilleux pourra bien sûr rétablir les dialogues des protagonistes dans leur langue d’origine ou dans toute autre langue de son choix. Que le noircisseur de pages en soit pardonné, il s’en moque un peu, l’affaire lui parait déjà suffisamment peu simple à raconter ...

Pour le reste, toute ressemblance avec des événements récents, des faits réels, des personnages existants ou ayant existé, voire de célèbres institutions, serait totalement fortuite, irresponsable mais parfois volontaire. Sans aucune intention de nuire, il va de soi.

Sommaire

chapitre 1 Sapin et ça craint

illustration par Anton

chapitre 2 Augustin broie du noir et cela peut-être contagieux

chapitre 3 Panique à Georgian Hights

illustration par Anton

chapitre 4 Au bout du tunnel ?

chapitre 5 Au delà du mur

illustration par Leah

chapitre 6 Schubert aimait-il le Haggis

chapitre 7 Ça fait des lustres

illustration par Anton

chapitre 8 Bamboche sans bobèche

illustration par Leah

Épilogue

illustration par Leah

© didier moity

Le pressentiment, c'est le souvenir du futur.

Pierre Dac : Les pensées (1972)

chapitre 1 Sapin et ça craint !

L’arbre est tenu bien droit devant elle, il est de belle prestanee et trône au centre de la plateforme d’une rame vieillotte du métro parisien, On le croirait planté dans le sol tant il accompagne, sans vaciller, le roulis de la voiture ératépienne bondée. À la différence des passagers qui tanguent, en silence, arborant le regard morne de rigueur. Un filet en plastique blanc maintient toutes les branches comprimées et laisse s’échapper quelques aiguilles, conférant au paquet saucissonné l’allure d’une sucette géante à picots verts. Le résineux parfume l’air autour d’une jeune fille blottie contre le fier conifère qu’elle garde bien érigé devant elle, tel un partenaire un peu envahissant. Ils ont la même taille. Elle ne semble pas profiter du faible bénéfice olfactif, résultat d’une étreinte obligée. Les effluves tenaces du métro aux heures de pointe s’opposent avec brio au parfum résiduel de la forêt. Aucune contestation possible, l’air ambiant a occulté la tentative d’assainissement opérée par le végétal.

« Putain ! Me faire trinqueballer son arbre de Noèl dans le métro un jour de grève ! Il est grave barge le vioque ! »

La jeune fille, visiblement excédée, relève sa chevelure brune d’un geste bref de la main mais n’a pas le loisir de poursuive son monologue bougon que d’ailleurs personne n’écoute. La rame vient de s’arrêter brutalement, l’éclairage s’éteint avant de passer en mode pénombre. Quelques cris étouffés plus tard, le son d’une voix criarde, sortie de nulle part, crachouille une suite de mots à peine compréhensibles.

« Problème ... va repartir ... voyageur .... pas bouger... »

« Comme si ! » lance une voix excédée. Les autres passagers, résignés ou simplement habitués, se taisent, à l’exception de la porteuse de pin - on ne peut guère l’appeler autrement à ce stade de l’histoire - qui pousse un long soupir bien sonore. Cette journée de merde n’en finira donc jamais. Elle en est maintenant convaincue.

« Et voilà ! On va en prendre pour des plombes !... »

Histoire de bien la contredire, une brusque secousse surprend les voyageurs debout, la faisant elle aussi basculer en arrière, sans qu’elle ne lâche son arbre. Elle reprend de justesse son équilibre mais continue à tituber pendant que la rame repart doucement puis accélère d’un coup. La cabriole humano-végétale se poursuit sous le regard des heureux voyageurs assis et amusés par le pas de danse involontaire de la jeune fille et de son arbre. Ils passent rapidement au mode esquive, en baissant les yeux, lorsqu’elle éclate de colère.

« Quel abruti ! Pouvait pas prévenir non ? »

Un passager finit par aider le couple à retrouver une position plus stable. L’humeur n’y est pas mais elle s’acquitte d’un vague et bref sourire de remerciement pendant que le métro reprend enfin sa vitesse de croisière. Elle compte le nombre de stations restantes, plus que deux arrêts.

Elle est exténuée. Après avoir péniblement escaladé l’escalier de la station Notre Dame de Lorette, elle pose le sapin contre le mur de l’église. Sur le trottoir d’en face quelques jeunes ados sont postés sur des poubelles et la scrutent, goguenards. Elle les fusille du regard, à tout hasard, puis extirpe de sa poche un téléphone. Trois sonneries plus tard, une fois la connexion établie, elle crie presque, sans laisser à son interlocuteur le temps de répondre.

« Augustin, j’en ai ma claque de ce sapin! Quand même plus simple d’acheter ça au monop’ de la rue non ? Si vous y tenez tant, venez le chercher vous même»

« Pampille1, je suis désolé, je n'avais pas réalisé qu'il y aurait un tel bazar aujourd'hui »

* * *

C’était il y a juste trois mois, rien n’allait bien pour elle, entre les grèves des transports et les autres galères urbaines dont l’ex-petite provinciale avait découvert les joies depuis sa récente arrivée dans la capitale. Elle en voulait aussi à ce vieil original qui l’hébergeait généreusement mais la laissait se dépatouiller, seule dans ce monde inconnu et imprévisible. Cet Augustin Triboulet 2 que sa grand-mère avait mis sur son chemin, sans hésiter et surtout sans vraiment lui laisser le choix.

« Ecoute Pampille, tu sais bien que je dois libérer ma loge, je n'ai pas le choix. Il a déjà gentiment accueilli un neveu à lui, il ne pourra pas refuser d'aider la petite-fille de sa concierge préférée... »

Sauf que le dit Augustin était à cette époque d’humeur morose. Oui, bien sûr, il accepterait de faire le taulier encore une fois. Son vaste appartement, rue des Martyrs, le lui permettrait bien, mais il avait annoncé la couleur,

« Cela serait sans conviction, genre service minimum, comme dans les transports en commun en ce moment 1».

Bel euphémise. Le coeur n’y était pas vraiment. Etait-ce le prochain départ de sa concierge Marie-Angèle 3? Celle-là même qui lui fourguait sa petite fille à peine débarquée dans sa loge, sans prévenir et directement depuis Saint-Etienne ! Et voilà que l’énergique concierge profitait de sa retraite bien méritée pour se lancer dans un nouvelle aventure ! Serait-il devenu un peu jaloux de la voir partir à l’aventure ?

« Quelle idée de rejoindre cette association ‘les grand-mères au pair’ 2 ! Et pour, en plus, partir en Ecosse ! Elle qui ne parle que le Portugais et se débat encore avec le Français !»

Il savait que les interpellations intempestives de Marie-Angèle au seuil de sa loge lui manqueraient. Sa vision du monde aussi. Mitriste, mi-optimiste, résultat sans doute d’une vie difficile à élever seule sa fille avant que cette dernière ne quitte l’horizon, certes limité, de la loge du 46 de la rue des Martyrs, pour reproduite le schéma familial et élever seule son enfant en province.

Lorsque Marie-Angèle, Maria dos Anjos la bien nommée, supplia Augustin d’héberger sa petite Pampille,

« Ce sera juste pendant quelques mois pendant mon séjour en Ecosse » - avait-elle plaidée - il était lui-même encore sur le coup de la disparition soudaine de Charlie 4, son perroquet de compagnie. Un triste soir d’automne, le psittacidé bavard et aventureux, avait profité de l’inattention d’Augustin qui avait laissé une fenêtre ouverte pendant son absence.

« Ah quel idiot celui là ! S’envoler de l’appartement au seuil de l’hiver ! ... » Une espèce de suicide qu’Augustin ne lui pardonnerait jamais. Ce vieux compagnon loquace et irascible lui manquerait aussi, assûrement.

Alors, oui, un peu de vie dans son grand appartement, fût-ce avec une presque gamine ... Et il avait donné son accord à Marie-Angèle qui lui présenta sa petite-fille dans la foulée.

« Vous verrez Monsieur Augustin, elle parle encore plus que votre perroquet, cela vous fera du bien, et puis je serai de retour pour l’été prochain ... »

Le soir même, l’adolescente attardée - un peu soulagée de ne plus avoir sa grand-mère sur le dos - s’était installée dans une des chambres, côté cour de l’appartement. Augustin lui avait ensuite donné les consignes d’usage « pour une cohabitation harmonieuse » avant d’annoncer devoir quitter l’appartement pour rejoindre une 'amie de longue date' de passage à Paris,

« Je ne rentrerai sans doute pas ce soir, n'hésite pas à te servir dans la cuisine »

Pampille découvrirait plus tard qu’Augustin Triboulet, un (encore) jeune retraité énergique, agrémentait son célibat choisi de rencontres régulières avec cette amie de longue date.

« Question d'hygiène sexuelle », avait-il cru bon expliquer à Pampille, amusée par cette « confidence de vieil excentrique ». Dans son univers à elle, on aurait simplement parlé de plan cul.

« Il avait de l'éducation», avait-elle alors pensé.

* * *

Tout cela paraît si lointain à Pampille. Cette première soirée, seule dans un bel appartement parisien, restait un bon souvenir, une soirée-ordi-cookies, au lit, à se balader sur les réseaux sociaux, sans personne pour lui dire ce qu’il fallait faire et surtout ne pas faire. Elle avait quitté sa mère et Saint-Etienne sans regret et maintenant aussi son envahissante grand-mère qui l’avait pourtant accueilli sans poser de questions. Pampille l’adorait certes, mais à petite dose. Quand à son nouveau taulier un peu bougon, il lui paraissait prématuré d’avoir une opinion sur l’individu mais il avait tout du moins l’air inoffensif. Le lendemain, Augustin s’était pointé sur le coup de midi, guilleret. Après un moment de surprise, car il avait tout simplement oublié qu’il avait une nouvelle pensionnaire, il l’avait interrogé sur son installation et proposé de lui faire découvrir le quartier. Ce qui obligea Pampille à émerger de son état quasi comateux, après douze heures non stop sur écran.

Les semaines qui avaient suivi furent d’abord un délicieux moment de relâche pour Pampille. Elle savourait l’ivresse de l’indépendance et ressentait comme un grand appel d’air devant elle. Augustin était généreux mais ne se mêlait surtout pas de la vie de la jeune fille. Elle aurait pourtant presque préféré que le vieux bonhomme s’occupa d’avantage de ses états d’âme. Nombreux. Toujours trop nombreux. L’air du temps peut-être ? Pas que. L’hiver s’était installé, doucement, sans neige ni fracas dans un Paris tristounet et toujours en gréve des transports,

« C'est la saison », avait sobrement expliqué Augustin, sans manifester la moindre sympathie ni hostilité à l’égard des travailleurs du rail. Petit à petit, la nouvelle routine urbaine et oisive commençait à pesait sur la jeune fille. Elle n’avait rien résolu. Fuguer de chez sa mère - qui a vrai dire s’en réjouissait - pour rejoindre la Capitale ... et puis maintenant, rien. Rien ne se passait et ce depuis son installation rue des Martyrs. À en regretter les engueulades incessantes qui avaient baigné son enfance. Elle croisait rarement Augustin, toujours très occupé, entre ses vadrouilles parisiennes et des restes d’activités qui lui tombaient dessus par surprise. Il avait pris sa retraite de journaliste scientifique depuis plusieurs années mais était encore sollicité par d’anciens contacts pour une pige de temps en temps. A se demander si ce n’était pas pour vérifier s’il était encore en vie. Toujours est-il qu’il ne s’occupait guère de Pampille. Sans aucun remord. Il avait prévenu,

« Cela serait un service minimum, pas plus » ...

S’ajoutaient aussi ses petits excès de morosité. Après la fugue-suicide de son infidèle Charlie qui l’affectait plus qu’il ne voulait l’admettre, c’était maintenant l’arrivée de son ami allemand Karl Matserath 5, prévue de longue date, qui était maintenant compromise avec tout ce bazar dans les transports en France. Augustin avait été chamboulé par la fin soudaine de cette histoire d’espionnage à Berlin 3 qu’il avait vécu l’été précédent avec Karl. Comment se résoudre à retrouver la vie tranquille du retraité lambda quand on a côtoyé l’Action ! L’ami qu’il s’était fait à cette occasion, l’ex-inspecteur général de la police Berlinoise était maintenant en retraite lui aussi. Il avait bien aidé Augustin à démystifier ces petits moments d’exhalation qui traversent tout acteur de terrain. 'Ah ! L'expérience inoubliable et surfaite de la montée de l'adrénaline !' Augustin avait hâte de pouvoir retrouver ce nouveau compagnon afin de préparer une randonnée ensemble prévue pour le printemps prochain. Karl, tout récemment inoccupé, avait d’emblée été très réceptif à la proposition d’Augustin.

« Ne t'attends pas à une balade irlandaise, genre De Gaulle errant sur une plage déserte après s'être fait viré ... »

« Dommage Augustin, je m'y voyais bien ... Dis moi, dans l'expression ‘départ en retraite', il y a bien départ non ? Où irons nous donc ? »

Ils avaient prévu d’en parler en fêtant la fin d’année ensemble dans un bon restaurant, parisien forcément. Karl, lui aussi sans enfant, avait obtenu comme cadeau de retraite de sa compagne, d’échapper aux festivités de Noël dans une belle famille qu’il appréciait mollement. Le prétexte d’un séjour à Paris avait suffit. Les deux compères, en bons mécréants qu’ils s’étaient découverts être tous les deux, ne goutaient guère l’engouement général pour les célébrations obligées, mais ils considéraient que toute occasion restait bonne à prendre. La famille d’Augustin se résumait - et depuis un certain temps déjà - à son ‘presque-neveu ’ Manfred et sa petite famille, tous Berlinois d’adoption. Aucune visite prévue de ce côté là et la Super-Nanie-Marie-Angèle ne reviendrait pas non plus d’Edimbourg pour retrouver sa petite-fille. L’affaire paraissait bien établie. Et voilà que Karl était maintenant coincé par les gréves. Il avait horreur de l’avion et avait préféré annuler son voyage.

Les jeux étaient faits, Augustin se retrouverait à chaperonner la jeune rebelle Pampille pour Noël. Il échapperait certes à la messe de minuit, c’était déjà ça, mais il avait du accepter la présence d’un sapin, avec les boules et les guirlandes. La demande insistante d’une Pampille, qu’il imaginait plus anticonformiste, l’avait surpris. Il avait aussi réalisé - bien tardivement - que sa jeune co-résidente du moment n’était pas au meilleur de sa forme, recroquevillée sur elle même, en fait depuis son arrivée à Paris. Un zeste de culpabilité judéo-chrétienne l’avait rappelé à l’ordre ; y aurait-il urgence ? Il fallait intervenir et la secouer un peu.

« Pampille! On va fêter Noël ! Et pour commencer, que dirais-tu d'aller nous chercher un beau sapin ? Pas un de ces trucs moches dans notre rue. Tu verras, il y en a de très beaux du coté des grands magasins »

Pourquoi Pampille avait-elle accepté et même fait semblant de s’enthousiasmer ? Elle n’en n’avait aucune idée en quittant l’appartement. Et puis, tout en se dirigeant vers les grands boulevards, le poids de ces semaines passées à ne rien vivre s’étaient subitement fait ressentir. La foule fébrile, sinon joyeuse (on est à Paris), les décorations des grands magasins, rien n’y faisait. Toute cette agitation factice aggravait même une angoisse naissante. Elle s’était retrouvée déconnectée d’un monde bruyant et officiellement heureux. Ce qui aurait pu être une agréable promenade parisienne devant les vitrines décorées, tournait au cauchemar et s’était vite transformée en une triste galère. Avec en plus ce p... de sapin ! qu’elle avait fini par dénicher, à prix d’or.

* * *

Elle ne faisait donc pas semblant de faire la gueule lorsqu’Augustin était enfin arrivé à Notre Dame de Lorette pour l’aider à porter la grande sucette verte dans son filet blanc. La remontée silencieuse des quatre étages pour atteindre l’appartement avait été à peine troublée par les commentaires qui se voulaient sympathiques de voisins tout sourire croisés dans l’escalier. La soirée s’annonçait plombée d’avance. Une fois rentrés dans l’appartement, la chose avait été placée en équilibre le plus stable possible dans le salon. Les deux porteurs enfin soulagés, restaient silencieux lorsque la soirée prit un tournant différent. Augustin se retourna brusquement vers la jeune fille.

« Pampille, les trucs de Noël et tout ça, c’est pas vraiment mon truc, j’avais cru te faire plaisir et j’ai tout gâché en te laissant te débrouiller toute seule ... »

Pampille le dévisageait impassible, sans mot dire. Augustin, penaud, reprit.

« Est-ce que cela te dirait de m'accompagner à un réveillon un peu particulier, pas loin d’ici ? Des amis organisent une soirée avec des gens du quartier, des gens un peu esseulés on va dire »

Elle avait entendu isolés. En tout cas cela ne pouvait pas être pire qu’un tête à tête avec Augustin à ‘faire semblant' - de quoi elle ne savait même plus - et elle avait acquiescé du chef, toujours silencieuse, restant sur ses gardes car elle pensait aussi très fort « Une soirée avec des paumés, ça craint ! ». Si fortement qu’Augustin devina son doute et ajouta,

« A vrai dire, on verra bien, je les connais à peine ... »

* * *

En cette soirée du vingt-quatre décembre, les piétons pressés de rentrer chez eux devenaient plus rares à mesure qu’Augustin et Pampille descendaient la rue Vauvenargue 4. Il pressait le pas, regardant droit devant lui, histoire d’éviter la parlote avec une Pampille toujours aussi mutique. Juste avant de déboucher sur les Maréchaux, il lui fit un signe de la main et s’arrêta devant une porte cochère qui avait sans doute été jadis de couleur bleue, couverte de graffitis bariolés. Une affichette, scotchée à la va vite, souhaitait un joyeux Noël à tous, invitant le passant à découvrir les merveilles du « Bric-à-Brac », c’était le nom de l’endroit. Pas de digicode, ni de cerbère en faction. Augustin avait à peine poussé la porte qu’un retentissant bruit de vaisselle brisa le silence et peut-être aussi pas mal d’assiettes.

« Mais enfin Le Sdeffe ! Fais un peu gaffe ! »

Le grand gaillard qui venait de tancer le maladroit d’une voix forte, mais pas vraiment agressive, se tenait planté au fond d’une cour encombrée de toute sorte d’objets. L’endroit portait bien son nom. Il s’apprêtait à continuer la remontée de bretelle du dénommé Sdeffesitué à ses côtés, lorsqu’il aperçut le couple qui débouchait du couloir menant à la porte cochère.

« Alors on a des remords Augustin ? Finalement, tu viens passer Noël avec nous ? »

« Un second choix forcément » répliqua en souriant Augustin avant d’ajouter

« Mon ami Karl m'a fait faux bon, il n'a finalement pas pu quitter l'Allemagne avec tout ce bordel ... en revanche je te présente Pampille que j'héberge en ce moment »

La jeune fille, toujours muette, fit un signe de tête et parvint même à émettre un léger sourire.

« Venez donc ! Enchanté Pampille, moi c'est Pierre, même si tout le monde m'appelle Pierrot et voici Serge-dit-le-Sdeffe qui vient d’exploser le stock d'assiettes. On va finir par manger sur du papier ce soir ! Entrez donc ! »

Le briseur fit un signe làs de la main, avant de replonger entre les meubles pour ramasser son tas de porcelaine.

« Suivez moi et venez rencontrer les autres convives pour cette soirée de Noël ! »

Pampille et Augustin suivirent Pierrot qui se frayait un chemin dans un dédale empli de vieilleries en tout genre. De la vaisselle, en fait il y en avait un peu partout, posée sur des meubles branlants, résidus et reliques du monde d'avant Ikéa résuma Pierrot. La jeune fille suivait les deux hommes machinalement lorsqu’ils pénétrèrent dans une grande salle attenant au hangar qu’ils venaient de traverser. Une lumière crue inondait ce qui semblait être un coin cuisine où s’affairait un jeune homme. De l’autre côté de la vaste pièce, un espace un peu plus cosy était décoré de guirlande, façon Noël, à « coup de récup ’ » comme le précisa rapidement Pierrot avant de rejoindre, toujours suivi d’Augustin et de sa protégée, un petit groupe, une famille semblait-il. Une femme indienne d’âge mure, vêtue d’un sari multi colore trônait au milieu de trois jeunes enfants et d’une jeune fille.

« Madame Suvathi et sa petite famille vont vous expliquer ce que nous préparons pour ce soir et il y a encore beaucoup à faire avant l'arrivée des autres, invités ou pas, donc ... au boulot ! ». Sur ce, Pierrot tourna les talons. Il y avait beaucoup à faire.

* * *

Augustin, étant par nature assez obéissant, s’était donc mis au boulot, sous le contrôle vigilant de madame Suvathi. Il s’agissait de décorer la grande table avec toute sorte d’objets porteurs de fleurs de toutes les couleurs en papier crépon. Pas vraiment son truc mais il n’y avait rien à discuter. De plus il était plutôt ravi d’entendre Pampille rire car il n’avait pas fallu longtemps pour que la glace se rompe entre elle et la jeune fille indienne.

« Je m'appelle Venmani, ce qui veut dire Joyau blanc en Tamoul. »

« Moi c'est Pampille, ce qui ne veut rien dire de mon point de vue. »

Pourquoi avait-elles alors pouffé de rire toutes les deux, explosant d’un vibrant éclat ? Simple effet de relâchements simultanés ? Soulagement de ne pas être la seule « jeune » pour la soirée ? Ou était-ce l’effet d’une faille spatio-temporelle qui les réunissait après une longue séparation ? Augustin ne pouvait pas trancher définitivement en dépit d’un fort penchant pour la troisième hypothèse, mais avant-tout, il se réjouit secrètement de voir les deux jeunes filles détendues se mettre à l’écart et entamer une discussion qui visiblement ne regardait personne d’autre. Pierrot était revenu et avait poursuivi sa présentation à destination d’Augustin.