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Augustin Triboulet passe de la réalité augmentée à la réalité virtuelle en trois Petites Écrits à Tiroirs, achevant ainsi sa saga digitale commencée il y a quelques années. - Ainsi Parla Bacbuc, écrit en 2016. On y apprend que tous les chemins mènent à Seuilly. - La chasse aux zeugmes, écrit en 2021. Court récit d'une relation textuelle consentie entre l'auteur et son personnage fétiche. - Le décrottoir numérique, écrit en 2023. A la recherche d'un objet pas facile à dénicher.
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Seitenzahl: 376
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Disponible en librairie
La bobèche à pampilles
2021
Le dialogue des carnes élites
2019
Bazar et Cécité
2018
Soixante-dix-sept
2015
D’autres écrits
Le dodo de Dadier
2016-2021
« Théâtre de Dodo » en collaboration avec Maura Murray
Charles Bantegnie 1914-1915
2014
Préface et traduction d’un carnet de guerre.
Toujours un pet plus loin
2014-2017
Les cinq premiers pets ou « Petits Ecrits à Tiroirs »
Augustin qui n’était pas un Saint - Le monde petit d’Augustin - Soixante-dix-sept (première édition) – Capilotades exquises - Ainsi parla Bacbuc.(première édition)
Pour en savoir plus sur l’affaire Triboulet ...
https://elgrandedidiloco.jimdofree.com
« Déjà deux heures que j'fais l'pet d'vant sa porte comme un groom .
Elle manque pas d'air celle-là !
Je devais l'emmener souper dans un grill-room.
En l'attendant je fais des vents, des pets, des poums »
Serge Gainsbourg
Maura et Laura pour leur indéfectible soutien,
Jean C, Theresa und Franz et Jackot-La-Moto pour leurs expertises et contributions, parfois involontaires, soyons honnête.
Steven, Julien et Guido pour la découverte des décrottoirs de leurs territoires.
Enfin et bien sûr la très chère
Sans oublier les encouragements de la Maison Triboulet.
* * *
*
Avertissements
Ainsi parla Bacbuc : (2016 - Bien des chemins mènent à Seuilly)
Tiroir I : Syndiquez vous, qu’ils disaient !
Tiroir II : Les Chevaliers de la toile brillante
Tiroir III : Anagramous !
Tiroir IV : A la recherche du pain perdu
Tiroir V : Alcofribas Nasier frappe les trois coups
Tiroir VI : Des synapses et des hommes
Tiroir VII : Bien des chemins mènent à Seuilly
Tiroir VIII : La Devinière, jour et nuit.
Tiroir IX : On complote, on radote et ça dépote
Tiroir X : Ainsi parla Bacbuc
Epilogue
La chasse aux zeugmes : (2021 - Une relation textuelle consentie)
Le décrottoir numérique : (2023 - Le métavers solitaire)
Tiroir I : Une démonstration
Tiroir II : A quoi bon
Tiroir III : Il était une fois l’Amérique
Tiroir IV : Brooklyn et tais toi
Tiroir V : Jeu d’évasion
Tiroir VI : Les uns et les autres
Tiroir VII : Comment piquer un phare sans rougir
Tiroir VIII : Réalité virtuelle et beignes réelles
Tiroir IX : Cela se termine souvent ainsi ...
Postface
A l’aube d’une ultime rencontre entre Monsieur Augustin TribouletI et l’auteur, celui-ci rappelle que sa relation textuelle avec l’individu susnommé peut impliquer des personnages de nationalités diverses, tout en restant narrée dans la langue dite de Molière. À quelques exceptions prés, que tout un chacun, même s’il n’est pas polyglotte, pourra apprécier à leurs justes valeurs. Le lecteur pointilleux aura tout loisir pour rétablir les dialogues des protagonistes dans la langue d’origine, ou dans toute autre langue de son choix d’ailleurs. On se rappellera le célèbre dicton «Si la capacité de parler plusieurs langues est un atout, celle de fermer sa gueule reste inestimable«. Enfin, toute ressemblance avec des événements récents, des faits réels, des personnages existants ou ayant existé, voire de célèbres institutions, serait totalement fortuite et irresponsable, mais sans aucune intention de nuire. Il va de soi.
‘Tout se complique’ rassemble trois Petits Ecrits à Tiroirs imaginés à plusieurs années d’intervalle et sans liens directs, enfin presque s’agissant d’un certain Manfred de GarganII.
Ainsi parla Bacbuc
(2016 - Bien des chemins mènent à Seuilly)
La chasse aux zeugmes
(2021 - Une relation textuelle consentie)
Le décrottoir numérique
(2023 - Le métavers solitaire)
* * *
«Je préfère le vin d’ici à l’eau de là»
Pierre Dac
Ainsi parla Bacbuc
(Bien des chemins mènent à Seuilly)
- 2016 -
René-Jérôme BouchardinIII est furieux alors qu'il quitte l’Impasse des Caves Peintes, sise en la belle ville de Chinon. Il rejoint à pied le pont sur la Vienne en quelques minutes. Il connait ce chemin par cœur, comme tout viticulteur de la région qui se respecte. Sa colère l’empêche de réfléchir, activité qui lui est déjà peu familière ! Il ne pense qu’à retourner à son véhicule garé sur le quai Jeanne d’Arc afin de s'éloigner au plus vite du local du ‘Syndicat des Vins de Chinon’. C’est tout ce qu’il a en tête. Il marche à grands pas sans jeter un regard sur la Vienne qui coule paresseusement sous les arches, trop occupé à marmonner en boucle.
« Tous des Ploutocrates corrompus ! Voilà ce qu’ils sont. Ah ! Si mon père était encore de ce monde ! »
La douce lumière déclinante d’un soir de fin d’été n’y changera rien. Ah ça ! Le bonhomme n’est vraiment pas content de la tournure prise par les évènements et encore moins de la confirmation qu’il était venu chercher au Syndicat. Il a maintenant en main l’arrêté ministériel du 17 août 2016 qui entérine le nouveau contour de l'appellation Chinon. Celle-ci englobera désormais vingt-six communes, dont la sienne, Seuilly. Déjà, la dernière réunion en mairie, juste avant l’été, avait été houleuse. Tous les viticulteurs - enfin presque tous - étaient ravis de l’évolution favorable de leur requête de rattachement. Cela faisait des années (des centaines) qu’on attendait ça ! On avait même préparé un communiqué de presse.
« Seuilly, la commune de naissance de François Rabelais et les villages autour où se déroule l'action du roman Gargantua entrent enfin dans l'aire d’appellation Chinon »
C’est à cette occasion que pour la première fois, René-Jérôme Bouchardin avait exprimé publiquement son désaccord. Le petit homme, légèrement bedonnant, la cinquantaine burinée avait conclu son plaidoyer d’une manière définitive.
« … Et puis d’ailleurs, j’a déjà écrit aux autorités pour faire arrêter tout ce cirque ! »
La suite de la réunion avait vite tourné au psychodrame local.
« Mais enfin ! René-Jérôme, qu’est-ce qui t’a pris de lancer une procédure d’opposition à l’appellation ? Sans m’en parler en plus ! » lui avait lancé le maire à l’époque.
« Faut pas changer les choses ! » Avait-il rétorqué, en manque d’arguments, avant de lancer avec force, criant presque,
« Touraine je suis, Touraine je resterai ! »
« Mais on restera Touraine aussi ! » lui avait-on répondu ?
Mais n’écoutant plus, René-Jérôme Bouchardin s’était éclipsé. Il resta reclus dans son exploitation jusqu’à ce jour, pour prendre connaissance du rejet définitif d’une ultime procédure de recours. Le déplacement au syndicat n’a rien pu changer. Tout en traversant le vieux Chinon, il continue à rognonner.
«Ils ne l’emporteront pas au paradis !»
Sa colère ne retombe pas. Toute la stratégie de sa famille avait été de ‘faire du Chinon à Seuilly’, mais sans vraiment le dire. Par le jeu de terrains situés à cheval sur plusieurs communes, il produisait le même vin que les autres à Seuilly en tant que ‘Touraine’, pour ensuite en écouler une bonne partie beaucoup plus cher, sous l'appellation plus prestigieuse et mieux rémunérée de Vin de Chinon.
« Et voilà ! Maintenant tout le monde à Seuilly va pouvoir coller un beau Chinon sur son étiquette ! Ah mais non ! Seuls les Bouchardin de Seuilly ont ce droit ! »
Toujours au plus fort de sa mauvaise foi, il continue à pester en regagnant maintenant son domaine à bord d’une camionnette sans âge, qui fût jadis blanche. L’absence d’entretien et l’obstination des corneilles locales à s’y exercer au ‘carpet bombing’ permettaient à peine la lecture de l’inscription à moitié couverte par la fiente des perfides volatiles.
Bouchardin grands vins de Seuilly
Le vignoble qui borde Chinon est vite dépassé et René-Jérôme Bouchardin, toujours très énervé, entre à toute allure dans Seuilly au volant de son engin, heurtant une bordure de trottoir à l’entrée du village sans que cela ne le perturbe. Ses pneus en ont vu d’autres. Il aperçoit à peine les drapeaux sur le fronton de la mairie, petit édifice en pierre de tuffeau, cette craie blonde qui embellit le moindre édifice de la région. Aux cotés du drapeau national et de celui de l’Europe, un Union Jack bien Anglais est hissé, jumelage oblige. En effet, comme chaque année, une délégation de la petite ville de Tiverton en Grande Bretagne passera une semaine chez les mangeurs de grenouilles. De ça aussi, René-Jérôme Bouchardin savait tirer profit. Pour l’instant, il continue (toujours aussi vite) sa course sur la route qui serpente mollement à travers les champs de vignes. Tout est d'un vert réjouissant grâce aux belles grappes de raisins pleines à craquer. Passant devant la Devinière, lieu de naissance - et modeste musée - de François Rabelais1, il ne peut s’empêcher de râler une fois de plus.
«Ah, ça pour sûr, ils vont pouvoir le vendre plus cher aux touristes maintenant, le Seuilly ! Et dire qu’ils ne voulaient pas du mien à la boutique du musée ! »
Ce terrible ‘ils’ recouvre dans son esprit le gérant de la boutique du petit musée avec qui il était fâché depuis la communale et aussi tous les empêcheurs de tourner en rond. Ce qui de son point de vue, représentait la presque totalité de la population locale. Sans oublier les ploutocrates bien sûr. Un bon kilomètre d’une petite route en pente douce parcourue à bonne vitesse l’amène au village de Cinais. Il passe devant l'auberge Le Palmier joliment installée sur une placette face à l’église. Il roule trop vite pour croiser les regards des habitués installés en terrasse qui reconnaissent la camionnette et entament aussitôt une conversation peu obligeante à l’égard de son conducteur et de son caractère de cochon bien connu. Deux rues plus loin, il engouffre sa camionnette dans le garage de son exploitation, sans y éviter une pile de cubitainers violemment percutée. Furieux, il s’extirpe de son véhicule et lance un coup de pied rageur dans un de ces cubes en matière plastique qui part en vol plané. Aucun risque pour son pied, ils sont vides en cette période de l’année, pas pour longtemps, il le sait … Bouillant de colère, il se dirige vers le portail de l’exploitation. Belle exploitation. Deux corps de bâtiments distincts se font face de part et d’autre d’une très grande cour. La famille Bouchardin réside dans le plus grand. Un bel édifice en pierre de taille, bordé d’un hangar dont un large portail ouvert laisse entrevoir une grande cuve en métal. L’autre bâtiment, plus récent, est tout en longueur et dispose d’un étage aménagé dans les combles. Un panneau bien visible prés de la grande porte d’entrée arbore le sigle des gites de France. Un petit fanion aux couleurs du Royaume Uni est accroché juste à côté. « Business is business », s’était dit René-Jérome en le positionnant la veille. Très fier de lui, car ce sont à peu prés les seuls mots d’Anglais qu’il connaisse. Mais pour l’heure il ne dérage pas, ainsi que sa maisonnée le découvre. C’est un homme hirsute et éructant qui traverse la cour à grands pas. Sans d’ailleurs remarquer qui que ce soit, il expulse, à tue tête, un grandiose.
« Je les aurai ! Je les aurai, un jour ! »
On a les références que l’on peut, c’est ainsi. René-Jérôme s’est approprié le slogan publicitaire vantant une célèbre mutuelle. Stupide, la publicité et on peut certes la craindre, pas lui. Il la trouve fort à propos.
* * *
*
1A lire ou relire , si, si vraiment ! Les cinq livres des faits et dits de Gargantua et de Pantagruel, adapté de l’ancien Français par et édité sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard,. Seulement 1658 pages, que du bonheur et du bien vivre …
La ville de Tiverton, située dans le conté de Devon en Cornouaille, était sans doute trop petite et peu industrialisée pour avoir été bombardée pendant le blitz. Elle n’a pourtant rien gardé d’un très ancien passé, si l’on excepte quelques ruines d’un château normand. Une extension rapide et récente de la ville la transforme peu à peu en cité dortoir de la ville d’Exeter, plus chanceuse avec le climat, car caressée par un golf stream bienfaisant qui y maintient un temps clément toute l’année.
- Pas très excitant Tiverton quand on vient de Londres, n’estce pas ? avait-on dit à Helena IV à son arrivée, comme pour s’excuser par avance. Sa réponse invariable n’était pas toujours crue (en dépit d’un enthousiasme bien simulé), mais elle attirait suffisamment de sympathie pour qu’elle la réitère systématiquement.
- Mais si ! C’est précisément ce que je cherche, une petite ville calme et chaleureuse ! Elle y était pourtant arrivée sur un coup de tête, effectivement fatiguée du rythme infernal et du coup de la vie londonien, mais surtout désireuse de changement. L’opportunité d’un poste ouvert dans un lycée d’une Cornouaille qu’elle connaissait mal l’avait propulsée à Tiverton. Par pur hasard donc.
Helena Lewis, la trentaine avancée est sportive et bénéficie d’un physique agréable. Ses amis la qualifient de téméraire car elle a toujours en elle ce besoin d’accomplir quelque chose d’un peu insensé. Certains diraient que c’est génétique. De par son père Jack LewisV, afro-américain complètement européanisé et sa mère, originaire de Gambie et comme lui installée en Angleterre depuis belle lurette. Ce couple assez improbable, lui homme d’affaires, elle, fille de pasteur anglican, très engagée politiquement, est assez représentatif de la génération des ‘années 70’, plutôt tumultueuse (à l’époque). Ces, maintenant, honorables et entreprenants citoyens avaient fini par obtenir tous les deux la nationalité anglaise et s’étaient installés à Douvres. C'est là qu'est née Helena. Ses parents ont toujours été très indépendants, au point que leur fille alors jeune adolescente se demandait - à tort - s’ils n’étaient pas en fait séparés sans l’avoir déclaré publiquement. Helena en a gardé un goût certain pour l’autonomie et n’aime pas devoir quoi que ce soit à quiconque. Y compris sur le plan sentimental. D’ailleurs, en ce moment, sur ce plan là, c’est un peu le désert des Tartares. Helena enseigne la littérature à des classes d’adolescents du Lycée professionnel de Tiverton appelé Petroc2 du nom du saint local. Cet énorme établissement dessert tout la région du Devon. Pour sa deuxième rentrée scolaire, elle s’y sent à la fois à l’aise mais aussi désemparée face aux jeunes geeks qui peuplent ses classes. Jeunesse sans repères qui s’exprime parfois maladroitement, mais presque toujours avec agressivité. La forme et aussi le fond. L’époque semble favoriser et valoriser les points de vue extrêmes, les intolérances et les replis sur soi, sur sa communauté, sa religion … Helena rencontre une génération hyper connectée qui peut se détourner des plus radicaux au prix d’une fuite en avant dans le monde virtuel de l’internet. Pas celui de l’accès illimité à l’information - non, ça c’était bon pour la propagande de la génération d’avant - plutôt celui d’un monde où tout serait possible. Un monde virtuel tellement plus séduisant. Helena ne sait pas mettre de mots sur l’état d’esprit dominant dans ses classes. De fait, ces fans de technologie veulent s’amuser mais aussi casser les archaïsmes ambiants, les valeurs dominantes. Ils veulent explorer un monde sans repère. « Quoi de neuf sous le soleil ? » Se dit elle en se rappelant sa propre jeunesse. « C’est la voracité et la force de l’âge de tous les excès ! » se rappelle Helena pour qui le monde de l’internet reste néanmoins une boite de Pandore des plus mystérieuse. Cela la préoccupe suffisamment pour qu’elle recherche des témoignages d’« adultes aussi-fans-d’internet-qu’eux ». Elle s’en est ouverte à son père l’été précédent à Douvres. Il lui a rappelé les curieuses propensions de son complice de toujours, Augustin Triboulet à se fondre dans les décors les plus incongrus, « malgré son âge ». Helena l’a donc contacté mais à sa surprise, il a décliné l’invitation pour lui même, tout en lui parlant longuement de son « presque-neveu » Manfred de Gargan VI, un ami d’enfance qu’elle avait croisé régulièrement lorsqu’Augustin et Jack se retrouvaient avec leurs autres amis des années soixante dix et leurs progénitures. Un « presque-cousin » donc, pas revu depuis des lustres. Augustin lui a vendu le personnage en lui racontant sa récente et tragique aventure à Paris3 et la manière dont il avait rebondi grâce à ses talents d’informaticiens hors pair … et aussi son décalage permanent avec la réalité. C’est bien ce dernier argument qui a convaincu Helena et l’a amené à le contacter.
« Oui, ement cela serait bien de revoir ce Manfred... »
Pour l’heure elle doit faire face à une nouvelle poussée de fièvre dans une de ses classes. Un petit groupe, un trio pour être précis, s’est encore bruyamment manifesté lors du dernier cours. On les appelle collectivement les K3VII, pour Kheezran VIII, Kay IX et KarimX. Deux filles et un garçon qui partagent une passion commune pour internet et tout ce qu’on peut y faire. Des geeks accros, qui, sans s’en vanter, avait appris par eux même puis maîtrisé le codage et les réseaux informatiques. Etrange melting pot aussi. Il y a ce jeune garçon de petite taille et doté de lunettes genre binoculaires Karim au profil de premier de la classe, issu d’une famille marocaine récemment immigrée en Grande Bretagne, la jeune et jolie Kheezran d’origine Pakistanaise, moins brillante en classe mais superbement douée en informatique et puis Kay, la seule Cornouaillaise du cru du trio, bien taillée et tout aussi talentueuse que ses deux comparses, obstinée, forte en gueule et grande sportive. Et ce matin, en cours de sport justement, le professeur s’en est pris à elle. Son tort ? Avoir contesté un arbitrage, une erreur d’arbitrage plus exactement, pendant un match de football féminin. Le professeur de sport, un certain Edward Hore XI, a du mal à accepter que des jeunes filles puissent s’illustrer dans un sport historiquement masculin. Et puis aussi, Kay fréquente ‘tous ces jeunes étrangers’ comme Karim et Kheezram, ceux-là mêmes qui l’irritent profondément. Au , Edward Hore représenterait assez bien l’homme issu d’une classe moyenne blanche qui se croyait dominante pour toujours et est maintenant rongée par la peur du déclassement 4. A la domination du Mâle mise à mal, s’ajoute la terreur de voir la fin de la suprématie de la communauté anglo-saxonne pure souche. Résultat scandaleux, selon lui, de l’immigration indienne, africaine et surtout musulmane en Grande Bretagne.
En cette belle matinée presqu’ensoleillée, Kheezran qui peut être ‘une bonne buteuse’, a réalisé un superbe tir lobé dans la cage adverse. Le goal n’a rien pu faire. Mais au cours de l’action elle a perdu le foulard pourtant discret qu’elle porte, ainsi que d’autres élèves musulmanes de sa classe. La chose ne faisait pas l’objet d’un interdit mais était peu recommandée en sport. Edward Hore a sauté sur l’occasion pour s’acharner sur elle en annulant le but sous le prétexte fallacieux que le foulard tombé aurait pu gêner l’équipe adverse, ce qui n’avait pas été du tout le cas. Edward Hore ne supporte tout simplement pas ces jeunes filles fortes en tout qui en plus revendiquent leurs héritages culturels. Kay, sur le banc de touche lors de l’action, s’est approchée du professeur et l’a invectivé, vite rejoint par Karim. Kheezran aurait bien voulu les en dissuader mais elle était trop loin sur le terrain pour se faire entendre. Secrètement contente aussi de la réaction spontanée de ses deux amis, les seuls de la classe à protester, il est vrai. S’il y a une chose qui unit facilement la jeunesse en général et les K3en particulier, c’est bien la haine de l’injustice. Le professeur a eu beau rappeler rageusement les consignes et surtout l’impunité de son arbitrage, les trois amis avaient continué à protester bruyamment, jusqu’à se faire exclure du terrain. Il faudra tout l’art de la négociation d’Helena appelée à la rescousse pour que l’incident en reste là. L’art et surtout l’opportunisme. Elle sait qu’ Edward Hore veut l’accompagner lors du prochain voyage en France avec sa classe qui a été sélectionnée cette année. Helena ne le souhaitait pas vraiment, mais elle n’a pas eu le choix, les autres professeurs sollicités n’étant pas disponibles. Elle utilise et rappelle cette perspective pour faire fléchir Edward Hore et obtenir une paix des braves afin de clore le petit drame du jour.
«Manipulatrice moi ?» Se dit-elle en quittant le stade.
Les K3se retrouvent à la sortie du lycée avant de rejoindre leurs familles respectives. L’affaire n’est pas si close que cela.
KAY : Il faut lui donner une leçon à ce raciste prétentieux
KARIM : Et pas qu’à lui, tu as vu le regard narquois des autres quand il a refusé le but ?
KHEEZRAN : Ouais je suis déçu que Miss Lewis n’ait pas voulu insister, il était vraiment limite ! Elle a quand même assuré !
KARIM (l’air très sérieux) : Et si on commençait notre expérience avec ce Boris là ?
«L’expérience !» Voilà un projet qui occupe les trois amis depuis quelques temps déjà ! Précisément depuis la sortie récente et le décollage phénoménal d’un jeu sur smartphone appelé Pokemon Go5. Quant à ‘Boris’ ? C’est un nom de code 6, connu d’eux seuls pour désigner tout individu - Mâle ou femelle - particulièrement malsain, imbu de sa personne, l’infatué complet donc. Tout ceci n’était pas sans rapport avec les excès médiatiques d’un ancien maire de Londres, fieffé menteur et personnage glauque peu apprécié par ces trois jeunes gens. Ce Boris est imberbe tout comme Edward Hore, pourtant il y a aussi derrière l’appellation Boris une autre catégorie honnie par les K3, les Hipsters qui le plus souvent sont barbus. Ces rois de la gentrification qui se trouvent ‘plus styles’ que la moyenne ; « Des clercs du nouveau siècle, piètre figure de l’intellectuel capable de donner son avis sur tout) », avait un jour expliqué, sans nuance, la jeune professeur Helena lors d’un atelier sur la société contemporaine qui avait séduit les K3. Karim prend un peu de temps, comme pour réfléchir, puis s’adresse de nouveau à ses deux amies, l’air mystérieux.
- Ce n’est pas encore totalement au point, mais oui, on pourrait essayer tout à l’heure sur la toile. Alors, on se retrouve tout à l’heure avec les portables, prêts à dégainer ? OK ?
* * *
Comme presque chaque soir, ils seront ensemble, ‘en ligne ‘, jusque tard, chacun dans l’intimité relative d’une chambre parfois partagée avec frères et soeurs. Les préjugés et les contraintes familiales pèsent lourd. Il est difficile, pour ne pas dire impossible pour Karim d’être reçu chez Kheezran et tout aussi improbable pour elle de pouvoir sortir de chez elle le soir. Elle et Kay se retrouvent en revanche régulièrement chez Kay. Le ‘entre filles’ reste jouable. Karim parvient à rencontrer ses deux amies de temps en temps chez Kay, grâce à son frère avec qui il joue au foot. Les ‘K3font avec’ mais n’en pensent pas moins. Ils se sont découverts une passion commune pour l’informatique et ont ainsi pu se forger de bonnes stratégies de rencontre, certaines (trop rares) en réel, la plus part du temps via internet. Sans vraiment se révolter contre les préjugés sur les relations entre garçons et filles ou les à priori plus ou moins racistes que leurs trois origines distinctes peuvent susciter dans leurs familles respectives, il et elles acceptent – ou prétendent accepter - le fardeau culturel familial, gardant l’espoir de pouvoir de faire bouger les lignes. En rusant et en abusant - sans doute – d’une virtualité qui leur paraît tellement plus vivable. Les K3sont donc connectés, très connectés ! Ils ont aussi découvert le dark net. Cette partie de l’internet que l’on n’atteint pas avec son navigateur préféré, ni avec le google ou ses petits frères qui ne permettent pas d’y piocher les réponses aux requêtes. Karim avait vite récupéré les logiciels spécialisés d’accès pour ensuite être ébahi par ce qu’il y trouvait. Un bon tiers de pornographie et d’autres contenus scabreux, un autre tiers de contenus illégaux, genre drogue, négationnisme, liste de numéro de cartes bancaires, fabrication d’engins explosifs etc. Le reste, inclassable n’en était pas moins malsain. Karim, explorateur auto désigné avait été assez troublé par tous ces contenus nauséabonds et ne s’en était pas ouvert tout de suite à Kheezran ni à Kay. Elles avaient vu Karim se fermer progressivement et avaient décidé de le faire parler. Sa gêne était visible, mais il avait fini par leur expliquer ses découvertes. Kay fut la première à réagir
«Karim, on n’a pas besoin d’aller sur cet internet là !»
Le «Je sais et croyez moi je n’y tiens pas» d’un Karim visiblement troublé par tous ces contenus avait soulagé ses deux amies qui ne l’accablèrent pas. Il avait eu peur d’être mal jugé et leur indulgence l’avait rassuré.
«C’est à nous autres de rester sur la ‘bonne’ toile !», avait claironné Kheezran pour conclure par,
«Et choisir le côté brillant et pas le côté sombre de la toile !« Le tout, énoncé sur un mode ‘Jedi’ de ‘Star Wars’ très réussi, ce qui avait provoqué un bel éclat de rire7. C’est ainsi qu’ils avaient décidé de s’appeler entre eux - par dérision et pour sceller leur complicité - les ‘Bright Net Knights’. Les ‘Jedi Knights » étaient déjà pris, dommage ! En bons ‘Chevaliers de la toile brillante’ et pour bien concrétiser leur ingénuité retrouvée, ils s’adonneraient désormais à fond au jeu « Pokemon Go » 8. Un jeu video bien mièvre et très en vogue depuis peu. Celui-la même qui rendait tous les possesseurs de smart phone accros et souvent ridicules en public.
Ah ! Ce jeu Pokemon Go, l’évènement de l’année 2016 ! Adopté par des millions de joueurs dans le monde en quelques semaines et décrié par (peut être) autant de personnes incrédules ! Le jeu, basé sur la réalité augmentée 9, était devenu un sujet de conversation dés la fin de l’été de cette même année. On passait les frontières du simple passe temps numérique pour devenir un phénomène de société (sic les gens savants qui le prétendaient). Peu importe si on essayait d’y jouer ou pas, il était alors important d’avoir un avis sur le ‘phénomène Pokemon Go‘. Il faut dire qu’à la différence des autres jeux électroniques qui se pratiquent sur le canapé face à un écran de TV ou d’ordinateur, on pouvait voir les joueurs en action lors de leurs exploits, déambulant un peu partout, l’air souvent un peu ahuri, armés de leur smartphone. Et ceci dans les endroits les plus divers. C’est ce qui choquait le plus et faisait la une des conversations.
« La chasse aux pokemons, dans une église vous vous rendez compte ! » « La sécurité d’un site protégé menacé par une bande de joueurs impénitents ! » « Modification du règlement intérieur pour interdire la pratique du jeu sur le lieu de travail ! » « Espionnage industriel par le biais de photos collectées dans le jeu » … etc.
* * *
Les trois amis se sont retrouvés à distance grâce à l’appelskype de Kay, le soir de l’altercation sur le terrain de sport.
« Mais c’est pas vrai ! Karim, tous mes jetons ont disparu ! »
Kay n’en revient pas et Karim, hilare, pose ses écouteurs et repousse son clavier. Il est dans sa chambre face aux deux visages surpris de ses deux amies, côte à côte sur le large écran posé sur son bureau. Bureau de Geek évidemment, capharnaüm garanti. Cela fait une heure maintenant que tous les trois sont ensemble, via internet. Karim leur explique rapidement comment marche son ‘expérience’. Il s’agit de s’introduire discrètement dans le jeu Pokemon Go d’un joueur pour détourner les gains qu’il a accumulé sous forme de jetons.
« Tout simplement, sans effraction ni trace, pas trop, je crois »
Kheezran est la première à réagir en prenant du recul et en intellectuelle consommée, elle résume ce qu’elle a constaté.
« En fait tu profites d’une petite faille de sécurité dans le jeu pour voler des objets gagnés ou achetés au moment où le joueur est très occupé à faire combattre son pokemon c’est bien ça ? »
« Yep ! Et croyez-moi, on va pouvoir dépouiller les trolls 10 qui jouent au Pokemon go et redistribuer leurs gains à des débutants qui seraient en pleine partie juste au même endroit ! »
Promesse enthousiaste de Karim avant qu’il n’invite ses comparses à démarrer une autre session de jeu sur leur portable, histoire de vérifier … La démonstration de Karim s’achève au bout de quelques minutes et visiblement Kheezran et Kay sont épatées quand une fois de plus, il parvient à dérober les gains de Kay. Les K3vont ensuite en discuter longuement. La ‘bidouille informatique’ imaginée par Karim impressionne, même si les trois s’accordent sur le fait que tout cela mériterait quelques améliorations, mais bon.
KARIM : On pourrait déjà essayer en public ? Genre demain ... il y a la parade de rentrée devant la ‘Tiverton Library and council office’.
KHEEZRAN : Il y aura du monde et forcément des joueurs ...
KARIM : Et surtout il y a un portail 11 du Pokemon go devant la library, j’y ai déjà joué ! J’y ai aperçu le Boris Edward Hore ...
KAY (ravie à l’idée de pouvoir se venger de l’individu) : Hum ! La cerise sur la gâteau !
Le trio se quitte sans avoir à épiloguer. La perspective de pouvoir ‘taxer’ le professeur honni du jour … Voilà de quoi se réjouir ! Ils en sont convaincus, si les ‘Trolls’ ou autres ‘Boris’ sont de sortie le lendemain, il y aura parmi eux ‘le fat par excellence’ - dixit Kay - Edward Hore, celui qui adore ‘jouer le jeune’ en s’adonnant ostensiblement au pokemon go.
* * *
Helena arrive tôt devant la ‘Tiverton Library and Council Office’, nouvel édifice situé légèrement à l’écart de l’établissement scolaire. Elle repense à l’incident de la veille avec le professeur de sport. Elle déteste les quinquagénaires qui se conduisent comme s’ils avaient vingt ans. Cet Edward Hore en est le parfait exemplaire et lui tape sur le système. Elle se souvient avoir lu une description d’une engeance appelée ‘Quinquado’ par des marketeurs toujours en chasse d’une nouvelle catégorie de consommateurs.
«S’habiller mode et aller aux concerts, danser en boite jusqu’à l’aube, se mettre minable en semaine et claquer ses économies en conneries».
Voilà qui convenait parfaitement à l’individu, autant qu’elle en avait pu en être témoin à Tiverton qui est somme toute, une très petite ville. Mais voilà il faudra faire avec. Aucun autre professeur volontaire disponible pour accompagner, la quinzaine de jeunes gens qui vont représenter le ‘Petroc’ lors du prochain voyage en France en la belle ville de Chinon. Helena est très investie et ce n’est pas son premier voyage d’échange avec des élèves. D’année en année, mobiliser élèves et administrations relève de l’exploit, sans parler des parents toujours plus inquisiteurs et frileux.
«Encore une manifestation du repli sur soi !» lui a asséné l’ami de son père, Augustin Triboulet, lorsque elle lui a parlé de ce prochain voyage de classe. Elle a aussi fini par trouver un sujet un peu Geek pour appâter les élèves: une rencontre avec des viticulteurs de Chinon qui font de l’observation topographique des vignobles en utilisant de l’intelligence artificielle’. Cela se traduirait également par des visites de laboratoires et de terrain.
«Et ça, oui, ça peut accrocher. Faudra juste être prudent sur la visite des caves», avait-elle expliqué à Augustin, avant de préciser
«Mais, bon il me faudrait aussi quelqu’un pour faire une petite explication ‘fun’ sur cette histoire d’intelligence artificielle avant de partir «…
Pour l’heure, la parade commence devant elle, sans heurt, organisée comme il se doit, avec groupes de musiciens, porte-enseignes des différents clubs et à chaque fois acclamations jubilatoires plus ou moins spontanées. Le tout, très codifié. Quand arrive la partie déguisée du défilé, il s’agit d’émettre le bon « Hâaa ! » pour les héros ou le terrible « Hou ! » pour les monstres. Helena n’est pas la dernière à applaudir et à crier, suivant la norme, mais le cœur n’y est pas entièrement. Elle ressasse les évènements de la veille «Cette rentrée scolaire ne va pas être simple ...« Elle en est à cette réflexion quand elle remarque de l’autre coté de la rue quelques individus assez agités. Ils ne semblent pas vraiment captivés par l’événement social de la rentrée. Chacun garde la tête baissée, comme s’il elle était rivée sur son portable. Ils et elles vont et viennent de manière chaotique, le portable porté droit devant en s’apostrophant. Elle y reconnaît son collègue Edward Hore. Alors qu’elle concentre le regard sur lui, elle le voit se redresser soudainement, comme frappé par un électrochoc, puis regarder autour de lui, l’air ahuri avant de replonger sur son petit écran. Helena sourit en voyant cette gestuelle infantile. Elle n’a en revanche pas vu un autre petit groupe, à l’écart. Les K3. Ils se sont mis en position bien en avance sur l’horaire du défilé, légèrement en retrait, après avoir vérifié la bonne étendue de leur champ de vision. La bonne connaissance des lieux - et aussi la pratique intense de Karim - leur ont fait choisir un petit espace à l’entrée d’un immeuble d’où la vue sur le passage de la parade est parfait, en particulier vers la zone du fameux ‘Portail virtuel du Pokemon’. C’est bien LUI, ce portail, qui a fait s’agglutiner nombres d’élèves et aussi le Quinquado honni… Kay est en position d’observatrice, Kheezran aux manettes sur smartphone et Karim légèrement en retrait aux commandes sur une tablette qu’il a équipée avec le résultat de ‘l’expérience’, maintenant bien rodée. L’expérience ? Un joli petit programme informatique qu’il vient d’activer, avec en cible première le Boris , maintenant bien identifié par le trio. Celui la même que Helena vient de remarquer dans la foule.
KARIM : C’est parti, il s’est grillé, faut dire qu’avec son pseudo ‘EdBrexit’ on ne peut pas le rater ! Et voilà, tout son stock de jetons a disparu, je l’ai transféré à une des petites joueuses pas très loin de lui ...
KAY : Oh la tête de la fille, je la vois ! Contente ! Grave ! … mais le Boris lui, il a à peine bronché, juste levé la tête, l'air encore plus stupide que d’habitude !
KARIM (concentré sur sa cible) : Attends, je vais vide maintenant tout son stock de pokemons !
Un infime instant plus tard12, Edward Hore alias Edbrexit lance un hurlement de désespoir qui fait se retourner les spectateurs de la parade. Puis, un peu gêné par cette attitude peu conforme - on est britannique ou on ne l’est pas - il simule un intérêt nouveau pour le défilé qui passe devant la petite foule. Mais très vite il ne tient plus et s’écarte sans autres manières, tout en jetant des regards inquisiteurs autour de lui.
KAY (éteignant sa GoPro) : Fuite désordonnée du Boris. La chasse est finie pour aujourd’hui.
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Le soir venu, les K3se reconnectent et partagent de bons moments à se repasser en boucle le film de leur fructueuse première chasse aux Boris. Ils sélectionnent trois courtes séquences hilarantes.
‘Edward Hore en plein désarroi scrutant son entourage pour comprendre ce qui vient de lui arriver’
‘Edward Hore essayant d’identifier le criminel qui a osé lui prendre ses pokemons’
‘Edward Hore s’échappant, sous l’effet d’un terrible maléfice’.
Une longue discussion plus loin, les K3décident pourtant de ne pas mettre en ligne le petit film.
KARIM (fier de lui) : On n’est pas des Boris, nous autres !
KAY (tout sourire) : Alléluia ! Et on n’a surtout pas envie de se faire repérer …
Le silence de Kheezran n’en dit pas moins
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2Saint Pétroc de Bodmin ( V e ou VI e siècle) est un saint moine celtique. Il est né au Pays de Galles et a reçu sa formation monastique en Irlande. Source Wikipedia , of course.
3voir « Capilotades exquises »
4D’aucun parlerait de nos jours de l’angoisse du grand remplacement
5Un joueur de Pokemon Go déambule avec son téléphone pour se déplacer dans le jeu. Il peut observer à une certaine distance les environs, ce qui permet d'afficher les différents éléments du jeu à portée : Il peut ainsi parcourir les villes, capturer des Pokémon ou encore combattre dans des « arènes ». Le pokedex est le tableau de chasse du joueur.
6Une espèce d’antonomase (à ce qu’il paraît)
7Allusion au ‘dark net’. Il faut le reconnaître, l’humour geeks montre vite ses limites.
8Pokémon Go est un jeu vidéo mobile fondé sur la localisation et utilisant la réalité augmentée. Tout comme dans la série de jeux vidéo, le but est de capturer des Pokémon. ( S. Wikipedia)
9La réalité augmentée est la superposition de la réalité et d'éléments (sons, images 2D, 3D, vidéos, etc.) calculés par un système informatique en temps réel ( Source Wikipedia)
10À l'époque contemporaine, le troll est moins un personnage de fiction pour les œuvres littéraires et la culture populaire (souvent représenté sous l'archétype d'un géant de grande force, naïf et malfaisant) que celui ou celle dont le côté malfaisant prime et dont le but premier est de perturber le fonctionnement des forums de discussion en multipliant les messages sans intérêt ou en provoquant leur multiplication (Source Wikipedia et ‘comment ça marche’)
11Un portail de pokemon est situé dans le monde réel. Ses coordonnées permettent au jeu d’y faire figurer (superposés sur l’image fournie par la camera du smartphone) les poke-mons convoités.
12Faut il le rappeler ? La vitesse de la lumière n’est pas infinie, quand même !
Augustin Triboulet est un citadin d’âge mûr, apparenté à l’espèce hommo-caméléon. Cela lui est paru évident suite à la découverte d’un vieux film de Woody Allen, ‘Zelig’. Il a vite réalisé qu’il subissait depuis toujours et comme le héro-malgré-lui du film, la contamination de son entourage immédiat. Zelig se fond dans la vie des personnages les plus divers qu’il côtoie: en présence de gros, il présente un embonpoint soudain, à côté d'un noir, il voit son teint foncer, etc... Mimétisme terrifiant qui fait que Zelig, le juif New-Yorkais se retrouve au sein d’un gang de nazis en plein autodafé dans le Berlin de 1933… Sans atteindre les mêmes proportions, Augustin, lui aussi, tend à se dissoudre quasi instantanément dans tout milieu social qu’il fréquente pour la première fois… Revoir cette fable cinématographique l’avait rassuré au sujet de cette étrange faculté dont il pouvait parfois abuser. Les métiers qu’il pratiquait s'enchaînaient au rythme des rencontres qu'il faisait, sans jamais durer très longtemps. A cause d'autres rencontres encore plus interessantes. Son empathie extrême – quoique parfois involontaire – le rendait très apprécié dans les métiers à forte sociabilité. Commerçant, entremetteur ou communiquant en tout genre et dernièrement journaliste. Cette volatilité lui avait fait traverser les décennies sans s’en rendre compte. Ni d'ailleurs sans réelle volonté de se poser. L’avènement de ‘la fée internet’ et l’accès à un savoir d’apparence infini l'avait bien aidé.
« C’est comme si j’avais externalisé ma mémoire ! »
L’accès facile au ‘savoir’ avait aggravé sa propension à se mêler de tout et à impliquer tout un chacun dans de sombres affaires, ce que lui reprochaient parfois ses nombreuses connaissances. Car, oui, il a parsemé son chemin de célibataire militant avec de multiples et solides amitiés complices. Certaines aux antipodes d’autres. Et pas seulement géographiquement. Ses talents « camaleonesques » lui ont fait traverser des cultures et des mentalités très diverses parfois très éloignées les une des autres. Il se demande d’ailleurs comment certains parmi ses proches auraient pu se côtoyer sans éclats. Le socialement soluble Augustin s’est aussi laissé séduire par les ‘Rézos-socios’. Depuis quelques temps, il y fréquente les communautés les plus variées. Passant de la ‘guilde des amateurs (éclairés) de la tomate ancienne’ aux ‘collectionneurs de photos de grattoirs de pas de porte’. À son grand regret ce dernier groupe n’avait pas accepté sa proposition de nouvelle appellation ‘Les adorateurs du décrottoir’. On ne peut pas plaire à tout le monde », fût à l’époque, la conclusion (facile) d’Augustin.
En cette douce soirée d’un été qui peine à se terminer, il a choisi une terrasse parisienne bien animée, bien décidé à gouter le plaisir du farniente. Sans savoir vraiment pourquoi, il se met à pianoter sur son portable, à la recherche de citations de son héros de lecture de jeunesse, François Rabelais. Ce qui finit par faire resurgir les émotions d’une époque où, d’une traite, il s’était fait tout Rabelais, à défaut d’autres rencontres plus réelles. Passés les,
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »
« Be(u)vez tou(s)jours, ne mourrez jamais », il tombe sur
« Saoul comme un Anglais », pour désigner un ivrogne bruyant et glouton. Au détour d’une discussion sur un forum pour vérifier la paternité de cette dernière citation qu’il trouve un rien xénophobe, il identifie un certain Alcofribas Nasier
« Ah, tiens donc, se dit Augustin, il y en a un qui m’a devancé, j’aurais bien choisi ce pseudonyme pour me balader sur internet !»
Alcofribas Nasier, soit Francois Rabelais écrit dans le désordre 13, voilà qui n’est pas un scoop pense Augustin, mais le faire revivre après six siècles et sur internet, quelle classe ! Comme à l’accoutumée, Augustin se prépare à entrer en contact, ‘pour le fun’ avec cet internaute éclairé mais juste avant, il effectue une recherche rapide sur ce nom et, à sa grande surprise, il identifie pas moins de 95 contacts différents dénommés Alcofribas Nasier. Et ce, rien que sur le réseau «fesse de bouque», ainsi qu’Augustin appelle familièrement (il n’est pas le seul) la création de Zuckerberg. En revanche, il ne trouve rien sur Séraphin Calobarsy, un autre pseudonyme utilisé par Rabelais pour certains écrits qui finirent censurés malgré tout. Il en faut moins pour attiser la curiosité et l’activisme forcené d’Augustin qui décide de tenter de rencontrer chacun des homonymes repéré. Ambitieuse et surtout fastidieuse tâche. Si beaucoup des interrogés ne répondent à aucune de ses sollicitations, il finit par entrer en contact avec une poignée d’entre eux. D’entr’elles à vrai dire. Neuf des dix premières réponses viennent de femmes, selon leur auto-déclaration. Augustin se présente à chaque fois en amateur éclairé de la prolifique production de François Rabelais et parvient à échanger quelques messages anodins avec trois Alcofribas Nasier. La première feint d’abord une admiration sans limite pour l’écrivain, mais finit par admettre une simple identité temporaire, ce qui intrigue Augustin. Les deux autres plus prolixes, évoquent une forme de ‘fan-club’ auquel Augustin est invité à se joindre.
« Histoire d'endormir mon esprit critique et de me tester », pense-t’il, avec l’espoir d’une curieuse histoire qui se cacherait derrière ces amabilités. Il accepte donc avec délectation l’échange et pousse les feux un peu plus loin en proposant à es interlocuteurs une rencontre ‘Avec un Paisible retraité’. A peine le temps de respirer qu’il reçoit un message.
Samedi matin, 35 rue Picpus, à l’ouverture, au fond du parc. Il t’en coutera deux euros pour entrer. Une fois à l’intérieur, cherche François Rabelais.
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Augustin est un familier du quartier Nation et a déjà déambulé dans cette longue rue Picpus. Pourtant il ne se souvient pas du parc mentionné dans le message. Encore moins du cimetière qu’il contient. Normal, il ne donne pas sur la rue. La plaque scellée sous le numéro 35 14 ne l'avait jamais incité à passer la porte. Il faut entrer pour faire une espèce de saut dans l’espace temps15 et se retrouver en plein XIX ième siècle. Augustin pénètre sans hésiter dans une vaste cours après avoir poussé une porte cochère qui n’était pas verrouillée. Il passe les bâtiments d’une congrégation religieuse après s’être acquitté du droit d’entrée auprès du gardien des lieux qui trône dans sa conciergerie.
« Deux euros, en tout cas cette partie du message est correcte ».
Puis, après avoir traversé une autre cours déserte et passé le second portail bleu indiqué par le concierge, il pénètre dans un parc. Le lieu est paisible et de bonne taille. Une allée centrale rectiligne est bordée de vénérables platanes La verdure étonne et détonne au détour d’une rue passante en plein Paris
«On finirait par oublier que cette couleur puisse être si abondante en ville, à force de ne plus s’aventurer au-delà du périphérique». De fait, s’il n’y avait pas le bruit d’un chantier voisin, c’est un vrai tableau bucolique, absence d’odeur de gaz d’échappement compris. Pas grand monde non plus. Ce lieu recouvre en partie l’emplacement de fosses communes des guillotinés de la révolution. Il y a de quoi éloigner le pékin ordinaire. Augustin chemine en suivant une allée latérale bordée de rosiers qui conduit vers un espace dégagé. Il y aperçoit une famille en promenade, style NAP16 intégral. Il y a père, mère et cinq jeunes enfants, tous habillés Lodem. Plus loin, un couple assis sur un banc à l’extrémité du parc semble en pleine discussion avec une femme d’âge moyen qui se tient devant eux. Augustin s’approche de la petite famille et s’adresse au père, de la manière la plus policée possible.
« Bonjour, je cherche Francois Rabelais ? »
Visiblement peu habitué à se faire apostropher de la sorte, le groupe silencieux s’arrête. Le jeune chef de famille s’avance, toise Augustin et finit par lui répondre d’une voix claire et forte.
« Vous vous méprenez cher Monsieur, cette terre est consacrée aux victimes du bolchevisme, enfin de ces brutes révolutionnaires qui les ont précédés de peu pour assassiner la fine fleur du beau royaume de France ! Votre Rabelais et ses frivolités moyenâgeuses,
