Brute (Français) - Kim Fielding - E-Book

Brute (Français) E-Book

Kim Fielding

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Beschreibung

Brute mène une vie solitaire dans un monde où la magie est omniprésente. Ce qui le définit le mieux serait sans doute ses deux mètres trente de laideur, et son ascendance honteuse. Personne, pas même Brute, ne s'attend donc à ce qu'il puisse être autre chose qu'une main-d'œuvre corvéable. Mais les héros sont de toutes sortes et de toutes tailles, et quand il se retrouve handicapé pour avoir sauvé un prince, la vie de Brute change brusquement. Il est invité à venir travailler au palais de Tellomer afin de devenir le gardien d'un seul et unique prisonnier. La tâche semble facile, mais elle s'avérera être le défi de sa vie. Les rumeurs prétendent que le prisonnier, Gray Leynham, est un sorcier et un traître. Ce qui est certain, c'est qu'il a passé les dernières années dans une misère à peine imaginable : aveugle, enchaîné, et rendu presque incompréhensible par un bégaiement extrême. Et comme si cela ne suffisait pas, il est assailli par des cauchemars durant lesquels il assiste à la mort de gens vivant à proximité – pire, ses rêves se réalisent. Tandis que Brute s'habitue à la vie au palais et apprend à connaître Gray, il découvre sa propre valeur, d'abord en tant qu'ami et en tant qu'homme, puis en qualité d'amant. Mais Brute apprend aussi que les héros sont parfois confrontés à des choix difficiles et que faire ce qui lui semble juste peut aussi l'exposer à de grands dangers.  

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Table des matières

Résumé

Note de l’Auteur

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

Remerciements

Biographie

Par Kim Fielding

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Droits d'auteur

Brute

 

Par Kim Fielding

 

Brute mène une vie solitaire dans un monde où la magie est omniprésente. Ce qui le définit le mieux serait sans doute ses deux mètres trente de laideur, et son ascendance honteuse. Personne, pas même Brute, ne s’attend donc à ce qu’il puisse être autre chose qu’une main-d’œuvre corvéable. Mais les héros sont de toutes sortes et de toutes tailles, et quand il se retrouve handicapé pour avoir sauvé un prince, la vie de Brute change brusquement. Il est invité à venir travailler au palais de Tellomer afin de devenir le gardien d’un seul et unique prisonnier. La tâche semble facile, mais elle s’avérera être le défi de sa vie.

Les rumeurs prétendent que le prisonnier, Gray Leynham, est un sorcier et un traître. Ce qui est certain, c’est qu’il a passé les dernières années dans une misère à peine imaginable : aveugle, enchaîné, et rendu presque incompréhensible par un bégaiement extrême. Et comme si cela ne suffisait pas, il est assailli par des cauchemars durant lesquels il assiste à la mort de gens vivant à proximité – pire, ses rêves se réalisent.

Tandis que Brute s’habitue à la vie au palais et apprend à connaître Gray, il découvre sa propre valeur, d’abord en tant qu’ami et en tant qu’homme, puis en qualité d’amant. Mais Brute apprend aussi que les héros sont parfois confrontés à des choix difficiles et que faire ce qui lui semble juste peut aussi l’exposer à de grands dangers.

Note de l’Auteur

 

 

L’ÉCRITURE DEBrute a commencé par la contrariété.

J’étais novice dans l’écriture de romans d’amour et je n’arrêtais pas de lire des articles dans lesquels on insistait sur le fait que les héros de romans d’amour devaient être physiquement beaux, sinon les lecteurs ne les apprécieraient jamais. Je pensais que c’était absurde. Tout le monde a droit à l’amour, quel que soit son physique. De plus, je savais que les lecteurs sont suffisamment perspicaces pour voir la beauté intérieure d’un personnage. C’est le comportement d’une personne qui en fait un héros, pas son joli visage.

C’est ainsi qu’est né le personnage de Brute, un homme déprécié par ses voisins en raison de ses origines familiales, de sa taille imposante et de sa laideur, mais dont la valeur se révèle lorsqu’il a l’occasion de laisser transparaître sa véritable personnalité.

Une inspiration différente a conduit à Gray. Je pensais surtout aux décisions irréfléchies que nous prenons parfois lorsque nous sommes jeunes, et au fait que de nombreuses personnes finissent par devoir vivre avec les conséquences de ces décisions pour le reste de leur vie.

Pour ces deux hommes, je voulais souligner la façon dont l’amitié et l’amour peuvent nous aider à surmonter de sérieux obstacles et à atteindre notre plein potentiel.

Bien que la trame de fond du livre soit imaginaire, il est parsemé de morceaux d’endroits que j’ai visités. La Tour de Londres. La ville fortifiée de Dubrovnik. Divers châteaux et villes médiévales d’Europe centrale. Quelques lacs de montagne magiques sur la côte ouest des États-Unis. Tout comme j’ai l’impression de connaître les personnages, j’ai l’impression d’avoir personnellement vécu dans le palais du royaume.

L’écriture de fiction est un processus profondément personnel. Chaque livre que j’écris est comme un de mes enfants, et quelques-uns, dont Brute, sont mes enfants préférés. Rien ne me fait donc plus plaisir que d’apprendre que des lecteurs sont tombés amoureux de Brute et de Gray, d’Alys et de Warin, et peut-être même un peu du prince Aldfrid et du très controversé seigneur Maudin. Je suis ravie quand vous encouragez les happy ends.

Brute était mon cinquième roman ; j’ai récemment publié mon trente-troisième. Si vous découvrez Brute, j’espère que vous l’apprécierez. Si vous avez déjà lu ce livre, j’espère que vous aurez l’impression de revoir un vieil ami bien-aimé. Je suis reconnaissante à mes éditeurs de m’avoir aidée à en arriver là et à Dreamspinner Publications pour leur soutien constant. Mais je suis surtout reconnaissante à mes lecteurs de m’avoir accompagnée dans ce voyage et de croire avec moi que l’amour est un cadeau qui peut être accordé à tous les êtres humains.

 

Kim Fielding

Septembre 2022

I

 

 

LA MUSIQUE était sa compagne.

Brute entonna une chanson traitant d’un amour perdu en mer, tout en rééquilibrant plus confortablement le bloc de pierre sur ses épaules massives, puis il entama son ascension d’un pas traînant sur le chemin étroit. Il fredonnait discrètement parce qu’il savait qu’avec sa voix très grave et son incapacité à la moduler, elle sonnait terriblement faux et que les autres hommes lui lanceraient des regards furieux si elle devenait trop audible. Toutefois, personne n’était assez près pour l’entendre s’il gardait une voix suffisamment basse, et la musique faisait paraître sa charge un peu plus légère, rendait le chemin un peu moins traître sous ses pieds. Il chantait les chansons paillardes qui résonnaient dans la taverne sous sa chambre, ou les ballades mélancoliques qu’entonnaient les femmes quand elles se réunissaient autour du puits à l’aube. Il lui arrivait même de fredonner des berceuses, se remémorant vaguement que quelqu’un les lui avait chantonnées autrefois.

Il avait plu la veille, et même si le ciel était désormais clair, le sol était glissant. Il posait donc soigneusement chaque pied avant de lever le suivant. Ses orteils nus s’enfonçaient dans la boue, lui donnant un peu plus d’adhérence. Il avait une fois économisé assez d’argent pour s’acheter une paire de bottes sur mesure – aucun article prêt-à-porter du cordonnier n’était assez grand – mais même si elles étaient de bonne qualité, elles n’avaient pas duré longtemps et depuis, il évitait de gaspiller ses quelques pièces pour ce genre d’article.

— Bouge-toi !

Le cri impatient retentit depuis le haut de la crête, mais il l’ignora. Il n’avait aucune envie de dégringoler sur les rochers pointus au-dessous. Il continua à poser un pied après l’autre tout en chantant une histoire de tempête et de naufrage, jusqu’à ce que finalement il parvienne en haut de la pente. Là, avec un grognement, il laissa glisser la pierre sur le sol où elle atterrit dans un doux splach.

Sans même s’arrêter pour dénouer ses muscles, il se détourna pour regarder en contrebas, là où l’attendait la prochaine pierre. Mais le contremaître saisit son bras. Darius était un homme maigre, sévère, au visage buriné et aux sourcils constamment froncés.

— Tu es lent aujourd’hui. Le prince en personne viendra demain pour inspecter nos progrès, et nous avons sacrément intérêt à avoir des progrès à lui montrer.

— Le chemin est glissant.

— Je n’en ai rien à foutre, et le prince n’en aura rien à cirer non plus. Alors, bouge-toi le cul.

Ces paroles abruptes n’avaient rien d’inhabituel et ne le touchaient pas. Elles ne l’inciteraient pas à accélérer non plus. Même si Darius leur mettait la pression pour finir le pont rapidement, il ne pouvait guère se permettre de perdre un ouvrier. Surtout quelqu’un capable de transporter deux fois plus de poids qu’aucun homme ordinaire et qui négociait les passages étroits et difficiles du chemin mieux que les chevaux ou les mules. Sa taille immense et sa force assuraient à Brute la sécurité de l’emploi, tant que son dos tenait bon.

Il effectua trois autres trajets vers le bas de la colline, là où les frères Osred et Osric faisaient une pause dans le façonnage de la pierre, afin de hisser un autre bloc de granit sur ses épaules à l’aide d’une sangle rudimentaire, puis trois autres voyages vers le haut, avec la chaleur de la boue sous ses pieds et une berceuse sur les lèvres.

Juste au moment où il approchait de la crête de la colline, il entendit un grand bruit et une volée de jurons.

— N’y touchez pas, bon sang ! cria Darius à quelqu’un. Attendez Brute.

Alors ils l’attendirent pendant qu’il laissait glisser sa pierre sur le sol. Deux douzaines d’hommes le fixaient comme s’il était, d’une manière ou d’une autre, responsable de la catastrophe actuelle.

— Bouge ça, ordonna Darius avec un geste de la main.

L’un des rondins en bois – un énorme tronc d’arbre qui avait grandi dans les forêts du Nord avant d’être abattu, dépouillé et péniblement transporté – était tombé d’un chariot et avait roulé au bord de la falaise, se retrouvant en équilibre au-dessus du vide. Si le bois venait à tomber dans la rivière, il serait emporté, ce qui représenterait une perte onéreuse.

— Ne reste pas là comme un idiot, Brute. Bouge-moi cette saloperie.

— Les chevaux peuvent le déplacer, répondit-il.

— Je ne vais pas perdre du temps à les dételer du chariot pour devoir les rattacher ensuite.

Brute observa le rondin un moment, se demandant s’il pouvait le déplacer tout seul et évaluant les risques de le faire tomber de la falaise s’il essayait.

Darius s’avança, les poings serrés.

— Ce n’est pas si compliqué. Même toi, tu devrais pouvoir le comprendre. Tu attrapes cette saloperie, et tu la remonte.

Brute songea à refuser, mais sa certitude à pouvoir conserver son emploi n’allait pas aussi loin. Si Darius décidait qu’il causait trop de soucis, le contremaître ne perdrait pas de temps avec lui. Il licencierait Brute et s’assurerait qu’aucun des autres contremaîtres ne l’embauche à l’avenir. Brute n’avait pas les compétences lui permettant de chercher autre chose qu’un travail de main-d’œuvre. Parfois, Darius l’appelait même le bœuf avec des mains. Et, sans emploi… eh bien, Brute avait assez d’argent de côté pour tenir six semaines, peut-être même les deux prochains mois, s’il mangeait très peu. Cependant une fois l’hiver venu, il finirait soit par geler, soit par mourir de faim.

Les autres travailleurs se tenaient debout, les observant, espérant peut-être que Brute provoquerait un esclandre. D’après les regards qu’ils lui jetaient parfois, le géant aurait dit qu’ils le soupçonnaient de céder à la violence aussi facilement qu’un ours au mauvais caractère. En vérité, il n’avait pas levé la main sur qui que ce soit depuis qu’il n’était plus un gamin, mais il n’en avait pas moins l’air effrayant. Et Darius n’était pas populaire – cela ne dérangerait pas les hommes de le voir prendre une raclée, avant qu’il vire Brute. À moins qu’ils ne profitent simplement d’une pause inespérée, leur permettant de se détourner momentanément de leur labeur.

Quoi qu’ils aient pu attendre, Brute ne le leur donna pas. Il hocha légèrement la tête en direction de Darius et s’avança vers le rondin. Il le regarda un instant. Il serait éventuellement en mesure de le faire glisser sur les quelques mètres le séparant du chariot, mais ses bras – malgré leur longueur – ne pourraient jamais faire le tour du tronc.

— Vous allez devoir l’accrocher à moi, dit-il sans s’adresser à quelqu’un en particulier.

Voyant là une nouvelle forme de divertissement, plusieurs hommes s’avancèrent. Avec quelques difficultés, ils réussirent à attacher une corde épaisse autour du rondin, avant d’en remettre les extrémités à Brute qui improvisa une sorte de harnais pour lui-même. Il prit de profondes inspirations, plia un peu les genoux et commença à tirer.

Au début, il ne se passa rien, en dehors du fait que la corde entamait douloureusement sa poitrine et ses épaules. Il s’inquiétait un peu à l’idée qu’elle déchire sa chemise. Il n’était pas certain qu’elle supporte un ultime raccommodage et il n’en possédait qu’une seule autre. Peut-être aurait-il dû l’enlever avant d’attacher la corde autour de lui. Dans ce cas, c’est sa peau qui aurait été déchirée, ce qui n’aurait rien eu d’inhabituel. Il aurait guéri. De toute façon, il était trop tard pour y songer. Il inspira de nouveau, puis, bloquant sa respiration, il tira de toutes ses forces.

Le bois bougea un peu. Malheureusement, il commença également à rouler et lentement, se rapprocha un peu plus du bord de la falaise. Quelques centimètres encore et la totalité du rondin basculerait par-dessus bord, l’entraînant avec lui. Il était capable de survivre à la chute, mais il doutait d’avoir autant de chance avec le rondin accroché à lui. La panique commença à le gagner tandis qu’il se sentait tiré en arrière sur plusieurs centimètres, ses pieds glissant dans la boue alors qu’il cherchait désespérément à conserver son équilibre.

— Aidez-moi ! cria-t-il.

Mais personne ne bougea. Ils continuèrent simplement à le regarder se débattre, avec un visible intérêt morbide sur leurs visages. S’ils avaient bénéficié de plus de temps, nul doute qu’ils auraient engagé des paris sur ses chances. Il se demanda stupidement quelle aurait été sa cote.

La corde entamait sa poitrine et son dos, mais c’était toujours moins douloureux que de dévaler la falaise et de s’écraser sur les rochers tranchants, songea-t-il. Il rugit et s’ébranla de nouveau, et cette fois, le bois bougea avec lui.

Son public réagit, certains hommes l’acclamaient tandis que d’autres le huaient par déception. Il les ignora, grognant tout en mettant un pied devant l’autre. Sa tâche était un peu plus aisée maintenant que la dynamique était en sa faveur, mais elle restait toujours harassante. Son cœur était comme une bête, essayant de s’échapper de la cage formée par sa poitrine, et ses poumons émettaient un râle douloureux. La sueur coulait sur son visage, attisant les petites coupures et les égratignures qu’il avait accumulées tout au long de la journée. Mais il s’arc-bouta et continua à avancer.

Il ne réalisa avoir fermé les yeux que lorsqu’il heurta le chariot. Alors seulement, il autorisa ses jambes à abandonner et il s’effondra sur le sol mou où il roula sur le dos, luttant pour reprendre son souffle et profiter de la bénédiction d’être libéré de son fardeau.

— Bougez vos culs, bande de paresseux ! aboya Darius. Remettez-moi ce putain de rondin sur le chariot !

Brute resta sur le dos tandis que les autres hommes détachaient la corde du morceau de bois. Ils durent s’y mettre tous ensemble pour parvenir à le soulever. Quelqu’un marcha sur la main de Brute, mais le sol mou lui évita de subir une blessure trop importante. Le rondin, en percutant les autres, produisit un bruit sourd qui se répercuta dans l’air. Brute était toujours au même endroit quand les chevaux s’ébranlèrent, emportant le chariot derrière eux.

— Lève-toi, ordonna Darius en donnant un léger coup de pied à la jambe de Brute.

Tout en se remettant lentement sur ses pieds, Brute sentit chaque parcelle de ses deux mètres trente, et chacun de ses cent quarante kilos. Ce n’était pas la première fois qu’il aurait souhaité avoir la corpulence d’un homme ordinaire à qui on aurait donné un travail ordinaire. Mais il avait appris depuis bien longtemps – avant même d’avoir les mots pour le dire – que ses souhaits étaient inutiles.

— Retourne au travail, ordonna Darius.

— J’en ai assez fait pour aujourd’hui.

Darius leva les yeux vers le ciel.

— Il reste encore une heure avant le coucher du soleil.

Brute secoua la tête en répondant :

— Moi, j’ai fini.

— Je retiendrai la moitié de ta journée de salaire.

Ce n’était pas juste ; ils le savaient tous les deux. Brute avait déjà accompli plus que tous les autres hommes, et c’était sans parler de son intervention pour récupérer le rondin de bois. Mais Darius était borné, et Brute savait que la justice n’était rien d’autre qu’une notion sans fondement pour le contremaître. Aussi haussa-t-il les épaules avant de se détourner et de redescendre.

Les gens le fixèrent pendant qu’il se dirigeait vers le village, mais comme d’habitude, ils évitaient son regard. Il avait eu une période, quelques années plus tôt, où il avait essayé de sourire et de saluer les gens, mais personne ne lui avait jamais répondu ou souri en retour, aussi y avait-il renoncé. Au moins à présent, plus aucune personne âgée ne faisait le moindre signe pour conjurer le sort lorsqu’ils le croisaient, et plus aucun enfant ne se moquait de lui ou pire encore, ne le traitait d’ogre. Mais il avait encore une longue marche à faire, et maintenant que la boue accumulée commençait à sécher et à s’écailler, son dos le démangeait.

Le propriétaire du Dragon Blanc – un homme trapu nommé Cecil – était le cousin de Darius, mais c’était le cas d’un bon nombre de personnes dans le village. Et ceux qui n’étaient pas directement liés à la famille Gedding avaient généralement, d’une manière ou d’une autre, une dette envers elle. Le père de Darius avait été shérif pendant des années, et désormais le poste incombait à son frère aîné. Le prêtre au petit temple était un autre frère et la guérisseuse locale était sa tante. Donc, si le propriétaire surfacturait la chambre et la pension, il n’y avait rien que Brute puisse y faire. Les autres ouvriers avaient des familles et vivaient dans de petites cabanes à la lisière de la ville – louées par les Gedding, bien sûr – mais Brute n’avait qu’une chambre exiguë au-dessus du Dragon Blanc comprenant un lit trop petit et des souris dans les murs.

Il y avait un puits dans la cour derrière l’auberge. Les chevaux s’ébrouèrent doucement dans les écuries quand Brute retira sa chemise et se renversa un seau d’eau sur la tête. Le petit appentis derrière la taverne contenait une baignoire en métal usé, mais elle était un peu étroite pour Brute. De plus, Cecil facturait chaque utilisation deux pièces de cuivre, aussi Brute cédait-il rarement à cette folie, la réservant pour le plus froid de l’hiver, quand il ne parvenait plus à affronter l’idée de s’asperger d’une eau glaciale. Cependant, ce jour-là l’eau du puits lui convenait. Il utilisa sa chemise en guise de serviette de fortune pour retirer le pire de la crasse, se promettant de la laver avant d’aller se coucher. À cet instant, il baissa les yeux sur son torse, observant les marques de contusion qui apparaissaient déjà, formant des lignes rouges et pourpres sur ses muscles imposants. Il le sentirait passer au réveil.

Il se rinça les pieds et but deux grands verres d’eau avant d’emprunter les escaliers jusqu’à sa chambre.

Parce que d’habitude il travaillait de l’aube au crépuscule, il voyait rarement sa chambre à la lumière du jour. La douce lueur du soleil d’après-midi ne faisait rien pour améliorer son aspect. Le plancher était brut et rugueux, les murs striés par des décennies de crasse, le lit et la minuscule table étaient branlants. Son matelas était plus rapiécé que la couverture ; les rideaux valaient à peine plus que des loques. L’endroit tout entier empestait la fumée, la graisse et la bière aigre. Et quand il souleva le couvercle du coffre où il conservait ses maigres affaires, les charnières grincèrent en signe de protestation.

Parmi elles se trouvait sa seule autre chemise, propre et bien pliée. Elle avait été faite pour un homme beaucoup plus petit, alors le tailleur avait ajouté de larges bandes de tissu au niveau des coutures latérales, et d’autres en bas du vêtement afin qu’elle recouvre Brute. Ce n’était pas à proprement parler élégant, mais il était de toute façon vain d’essayer d’avoir l’air convenable. Il enfila la chemise, glissa les doigts dans ses cheveux humides – qui encore une fois étaient trop longs – et descendit péniblement.

Cecil jeta un regard désobligeant vers lui quand Brute pénétra dans la pièce principale de la taverne.

— D’ja là, grommela-t-il.

Brute ne prit pas la peine de répondre. Il traversa la pièce, la tête baissée, ignorant les regards des autres clients, et s’assit sur un banc dans le coin le plus reculé. C’était l’endroit le plus sombre de la taverne, même à cet instant, alors que les derniers rayons du soleil passaient à travers la porte d’entrée grande ouverte.

Dès le premier jour où Brute avait emménagé au Dragon Blanc, quand il n’était encore qu’un adolescent en pleine croissance, Cecil lui avait ordonné de s’asseoir là.

— Je ne veux pas que tu coupes l’appétit de quelqu’un, lui avait-il dit à l’époque.

Brute n’avait pas osé rétorquer que la nourriture du Dragon y suffisait.

Dès que Brute fut installé, Cecil lui apporta une chope de bière amère et diluée, ainsi qu’une assiette en étain contenant… quelque chose. La plupart du temps, Brute était reconnaissant que son coin sombre ne lui permette pas d’identifier ce qui constituait son repas. Tout ce qui se trouvait dans son assiette avait toujours la même saveur : douce, mais légèrement faisandée, avec des morceaux de graisse et des bouts de trucs visqueux qui, fut un temps, avait pu être des légumes. Il y avait toujours un morceau de pain rassis pour éponger le jus de cuisson, et Brute l’avalait systématiquement, car un organisme comme le sien exigeait autant de nourriture qu’il pouvait en ingurgiter.

Il mangea rapidement, faisant passer le goût avec de généreuses gorgées de bière. Il ne fallut pas longtemps avant que son assiette soit propre et sa chope vide. Et Seigneur, qu’il était fatigué. Il n’était pas tout à fait sûr de son âge – environ vingt-sept ou vingt-huit d’après ses estimations – mais à cet instant, il avait l’impression d’en avoir quatre-vingts, toutes ses articulations et ses muscles protestèrent quand il se leva et traversa la taverne. Ni Cecil, ni sa femme, ni même son fils ne lui souhaitèrent une bonne nuit. Ils ne l’avaient d’ailleurs jamais fait.

Heureusement, il avait pensé à prendre la chemise sale avec lui, aussi n’eut-il pas besoin de remonter l’escalier pour aller la chercher. Il la lava du mieux qu’il put dans le bac à côté du puits, en espérant que le morceau de savon acide saurait la nettoyer de sa crasse sans pour autant ronger les fibres du tissu. Mais quand il étala la chemise, il vit quelques nouvelles déchirures. Il soupira. Ses tentatives de raccommodage étaient au mieux maladroites, et elles devraient attendre un jour de plus, car pour le moment il était trop épuisé pour avoir une vue claire.

Yffi, le garçon d’écurie, arriva en boitant juste avant que Brute se dirige vers l’étage. Il adressa un demi-sourire à Brute et celui-ci le lui rendit. Né avec un pied-bot et la lèvre supérieure sérieusement malformée, Yffi était légèrement plus chanceux que lui. Yffi était un Gedding – ou du moins, sa mère en était une – et donc il était assuré d’avoir un travail. Il dormait dans l’écurie, sur des balles de foin – probablement plus confortables que le lit de Brute – et il avait un salaire assuré jusqu’au jour où il épouserait la jeune fille timide qui travaillait dans l’arrière-cuisine du shérif. Yffi n’avait jamais ennuyé Brute et parfois même, avait trouvé un moment de libre pour échanger avec lui quelques paroles amicales, aussi Brute essayait-il de ne pas l’envier.

Ce soir-là, les escaliers lui semblèrent particulièrement raides et grinçants, et le bruit de la taverne parvenait jusqu’à sa chambre à travers le plancher : des cris et des éclats de rire, le cliquetis des assiettes d’étain et des chopes, ainsi que le martèlement de pieds bottés. Personne ne chantait cette fois, ce qui était dommage, car Brute était trop fatigué pour fredonner pour lui-même. Il accrocha son vêtement humide sur l’unique chaise, retira son pantalon, sa chemise et son caleçon, et les mit de côté pour le matin. Nu, il grimpa dans le lit. Il dut se recroqueviller sur le flanc afin que ses pieds ne s’accrochent pas au bout du lit, puis il chercha à se positionner correctement pour éviter les pires bourrelets du matelas, mais cela faisait longtemps qu’il pratiquait de telles manœuvres, alors il ne lui fallut que quelques minutes avant de sombrer dans un sommeil sans rêves.

 

 

LES COQS commencèrent à chanter bien avant le lever du soleil et peu après, les bruits du matin leur firent écho dans la cour. Et mon Dieu, qu’il avait mal ! Il se leva – prudemment – et s’étira, espérant ainsi dénouer quelques muscles. Il appuya doucement sur les bleus laissés par la corde la veille, puis gratta brièvement la toison sombre sur son torse. Spontanément, sa main poursuivit son chemin vers le sud pour se saisir de son sexe, aussi inutilement plein d’entrain qu’il l’était toujours, chaque matin. C’était la seule partie éternellement optimiste, et parfois il se demandait quand il abandonnerait à son tour.

Une fois par an, durant le Festival des Moissons de la Lune, quand même Darius était contraint de donner un jour de congé à ses hommes, Brute rassemblait la majorité de ses économies dans une bourse en tissu et entreprenait le voyage de trois heures jusqu’à la ville royale de Tellomer. La tête haute, il endurait les regards et les railleries qui étaient toujours pires que dans son village natal où, là au moins, les habitants s’étaient habitués à lui. L’après-midi de la fête, le petit coin sombre où se trouvaient les Molly house 1 et les maisons closes étaient le plus souvent déserts, les gens passaient un peu de temps avec leurs familles et seuls les hommes et les femmes les plus désespérés restaient pour se vendre. Brute se rendait toujours à la plus reculée des maisons, la plus sombre, celle qui n’avait même pas pris la peine d’accrocher une pancarte ou d’arborer un nom, celle où le gardien renfrogné lui facturait le double des tarifs habituels, et où les prostitués se disputaient pour savoir qui serait forcé de s’occuper de lui.

Brute patientait dans le petit hall d’entrée sale et faisait semblant de conserver les quelques lambeaux de dignité qui lui restaient.

À la fin, un pauvre garçon était désigné – souvent le plus ancien et le plus endurci – et il lui signifiait avec impatience de le suivre dans une petite arrière-salle. Brute avait toujours souhaité caresser leur peau douce, s’attarder sur les zones sensibles. Mais s’il s’y essayait, le garçon – l’homme en fait, ces prostitués étaient souvent plus âgés que Brute – grimaçait de dégoût. Alors finalement, aucun d’eux ne se déshabillait véritablement. Brute dénouait son pantalon et le garçon le sien, Brute avait le fugace contact de lèvres et d’une langue humide sur son sexe, puis le garçon se retournait et présentait ses fesses à l’usage qu’en aurait Brute.

Chaque année, Brute rentrait chez lui en se promettant qu’il ne retournerait pas dans ce bordel à Tellomer, mais chaque fois que le festival suivant arrivait, il y revenait. C’était le seul moment où quelqu’un d’autre le touchait, et aussi vides de sens que soient ces contacts, sans eux, il craignait de se dessécher et de mourir.

Ou pire encore, il perdrait toute humanité et deviendrait le monstre que tout le monde s’imaginait.

Le festival avait eu lieu des mois auparavant, et il n’avait pas le temps ce matin pour le seul autre contact qu’il connaissait – sa propre main droite. Il jeta sur son sexe un regard d’avertissement avant d’enfiler son caleçon, son pantalon et sa chemise, désormais sèche, mais nécessitant toujours du raccommodage.

Sa routine matinale variait peu. Il commençait en passant par la dépendance se trouvant dans un coin de la cour, se lavait et se rasait grossièrement dans la cuvette, puis entrait dans la taverne où Cecil, sans un mot, lui tendait un bol de porridge grumeleux et un bout de viande coriace. Parfois, Brute avait de la chance, si Cecil était de bonne humeur et si les poules avaient été prolifiques, il recevait aussi un œuf ou deux.

Aujourd’hui, ce n’était pas le cas. Il avala son petit déjeuner puis se saisit de la gamelle qui avait été laissée sur le comptoir. La boîte contenait son déjeuner, une généreuse portion, mais pas plus savoureux que les autres plats du Dragon Blanc.

Brute prit la direction de la rivière, ses longues enjambées lui permettant de rattraper et de dépasser les autres hommes sur le chemin du travail. Ces derniers semblaient un peu nerveux, et il se souvint tardivement que le prince allait inspecter le pont aujourd’hui. Les seuls nobles que Brute ait jamais vus n’avaient fait que passer dans le village sur leurs beaux chevaux. Il n’était pas sûr de savoir comment se comporter face à une présence royale. Il supposait que la meilleure chose à faire était de garder la tête basse, les pieds en mouvement et d’agir comme un animal stupide.

Le prince n’était pas encore arrivé sur le chantier, alors Darius était sur les nerfs. Plusieurs membres de sa famille attendaient debout avec impatience au bas de la colline : le shérif et son épouse, le prêtre et trois de ses acolytes, l’ancien shérif et les autres membres plus âgés du clan Gedding, ainsi qu’une demi-douzaine de commerçants aisés du village. Mis à part le prêtre et ses acolytes qui portaient des robes blanches, tout le monde avait revêtu ses plus beaux vêtements, et la plupart scintillaient de bijoux. Les ourlets des jupes des femmes traînaient cependant dans la boue.

— Cessez de nous regarder avec des yeux ronds ! s’écria Darius sans s’adresser à quelqu’un en particulier. Vous êtes payés pour travailler, pas pour rester plantés là comme des imbéciles.

Certaines femmes se mirent à glousser et les ouvriers s’empressèrent de rejoindre leurs postes. Osred et Osric s’attaquèrent à la taille d’un morceau de pierre, lui donnant la forme d’un cube rugueux. Leur tâche était presque achevée. Dans une semaine ou deux, ils auraient produit assez de pierres pour construire les bases du pont.

D’autres hommes se précipitèrent en haut de la pente afin d’assembler les éléments du pont qui les attendaient. Brute retrouva la corde et le harnais de toile qu’il avait abandonnés l’après-midi précédent, et les ajusta autour de ses épaules et de son dos. C’était un peu douloureux, mais au moins les sangles étaient assez larges pour ne pas s’enfoncer profondément dans les contusions étroites de la veille.

Osric et Osred hissèrent une pierre dans son harnais et Brute entama la première montée de la journée.

La matinée était déjà bien entamée lorsque le prince et sa suite arrivèrent. Brute descendait de la colline quand il perçut le bruit des sabots de leurs chevaux, et cela bien avant de les voir. Il était soulagé qu’ils se montrent enfin, car la foule en attente commençait à s’agiter, tandis que les ordres de Darius devenaient de plus en plus agressifs. Le contremaître avait ramassé l’une des badines utilisées pour fouetter les chevaux de trait le long du chemin, et il était clair qu’il regrettait de ne pouvoir l’utiliser sur ses hommes.

Brute ne s’accorda aucune pause dans son travail à l’arrivée du prince. Il patienta simplement après le bloc de pierre suivant, pour le hisser sur son dos en écoutant la foule saluer leur visiteur royal. Il avait déjà repris son chemin le long de la colline quand le prince mit pied à terre.

Mais lorsque Brute redescendit, le prince était toujours là, bavardant bruyamment avec le shérif au sujet du coût des transports. Brute lui jeta un coup d’œil en attendant Osric et Osred. Le prince Aldfrid était grand, dans la trentaine. Il était beau, arborant une épaisse crinière de cheveux blonds et une petite barbe en pointe. Pourtant, sans la déférence des personnes qui l’entouraient, Brute n’aurait jamais deviné que l’homme était le fils d’un roi. Il portait visiblement des vêtements de voyage – indubitablement de qualité, mais dénués de décorations ou de bijoux. Ceux-ci contrastaient nettement avec les costumes des villageois, faisant paraître ceux des habitants criards et peut-être même un peu ridicules.

Brute s’était autorisé un léger sourire à cette pensée, lorsque le prince Aldfrid tourna la tête et l’aperçut.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le prince d’une voix puissante.

Darius fronça les sourcils.

— Personne. Juste un des ouvriers.

Le prince Aldfrid se mit à rire.

— Il semble plutôt être plusieurs ouvriers !

Tandis que les Gedding et associés se jetaient des regards en biais, le prince s’avança à grandes enjambées jusqu’à se tenir à quelques pas de Brute, le détaillant de bas en haut – et plus haut encore – et de nouveau, de haut en bas.

Brute ne savait pas comment se comporter. Devait-il s’incliner ou faire une révérence ? Devait-il dire quelque chose ? Il se sentait deux fois plus grand que d’habitude, et trois fois plus laid. Il se décida finalement à simplement se tenir là, debout, comme une statue idiote.

— Qui êtes-vous ? demanda le prince en penchant légèrement la tête.

— Je… je… je suis…

— Brute, acheva Darius pour lui. Ce n’est personne d’important, Votre Altesse. Il porte des charges. À présent, si vous le désirez, vous pourriez parler avec un de nos maçons…

— Je désire parler avec Brute, l’interrompit le prince. Je suppose qu’il est capable de parler un langage humain.

Ses paroles étaient moqueuses, mais Brute lisait de l’amusement dans les yeux bleu pâle qui lui faisaient face, pas de la cruauté.

— Je suis capable de parler. Votre Altesse, répondit Brute espérant que c’était la façon convenable de s’adresser à lui.

— Parler et transporter des charges. Voilà un homme aux multiples talents en effet. Et lors des chaudes journées, vous pouvez fournir de l’ombre au commun des mortels autour de vous.

Le prince Aldfrid souriait, et Brute ne put s’empêcher de sourire en retour.

— Et un abri lors des tempêtes, Votre Altesse.

Il avait un rire agréable, songea Brute, fort, comme s’il était habitué à avoir un public, mais il paraissait tout de même sincère. Et ce n’était nullement pour le railler. Il riait à la petite plaisanterie de Brute, à la manière dont des amis auraient ri ensemble dans une taverne, à la façon dont Osred riait quand Osric imitait Darius. Il remercia même Brute familièrement en lui tapotant le bras.

— N’avez-vous jamais pensé à rejoindre la Garde Royale ? demanda-t-il.

— La Garde Royale ?

— Nous n’aurions même pas besoin de vous former. Il suffirait de vous coller une hache de guerre entre les mains et de vous poster à l’entrée du palais. Aucune personne, même celle aux intentions belliqueuses, n’envisagerait sérieusement de vous affronter.

Brute eut une brève vision de lui-même, resplendissant dans un uniforme avec un bouclier à la main, gardant fièrement son prince. Il aurait peut-être même des bottes, noires, brillantes.

— Je… euh…

— C’est juste une bête de somme, Votre Altesse, l’interrompit Darius. Il n’a pas assez d’intelligence pour faire autre chose. D’ailleurs, il n’est pas le genre à qui vous pourriez confier quoi que ce soit. Son père a été pendu pour vol et sa mère était une putain vérolée. C’est pour ça qu’il a cette allure.

— Ce n’est pas vrai, démentit Brute dans un murmure.

Le prince lança un regard à Darius avant de revenir à Brute.

— Nous parlerons un peu plus lorsque j’aurai fini ma tournée, d’accord ?

Il n’avait pas l’air rebuté par ce que le contremaître venait de dire.

— Bien sûr, Votre Altesse, murmura Brute.

Le prince Aldfrid toucha une nouvelle fois son bras avant de se laisser entraîner plus loin.

La foule aux vêtements criards suivit le prince et ses hommes lorsqu’il entama l’ascension du chemin, bavardant bruyamment tout du long comme de la volaille dans une basse-cour. Brute se redressa quand une grosse pierre atterrit dans les sangles sur son dos. Il parvenait presque à oublier la plainte de ses muscles et la douleur persistante sur sa poitrine, tant qu’il gardait en tête la façon amicale dont le prince lui avait parlé, la bonté dans son regard. Le prince Aldfrid l’avait vu comme un être étonnant, comme un atout potentiel, pas comme un monstre. Brute sourit et fredonna tout en commençant à gravir la colline.

Le pont ne lui paraissait pas une telle merveille d’ingénierie, mais à vrai dire, qu’en savait-il ? Il sembla en tout cas captiver l’attention du prince pendant une longue période.

Brute eut le temps de faire une demi-douzaine d’aller-retour sur la colline pendant que le prince Aldfrid inspectait les fondations qui étaient presque achevées. Bientôt, la construction du plateau en bois commencerait, mais Brute ne ferait pas partie de cette phase. À la place, lui et le reste de l’équipe transformeraient le sentier étroit en une véritable route, et lorsque le pont serait achevé, ils la continueraient de l’autre côté de la rivière. D’après les ragots entendus au Dragon Blanc, une fois le projet terminé, le temps de trajet entre la ville côtière de Tellomer et la ville intérieure de Harfaire serait réduit de près d’une journée. Et ce n’était pas tout, beaucoup plus de voyageurs passeraient dans le petit village. La famille Gedding comptait sans doute déjà l’argent qu’ils gagneraient bientôt.

Alors qu’il achevait son septième voyage vers le haut de la colline, Brute vit que le prince s’était détourné du pont proprement dit et qu’il se tenait maintenant au bord de la falaise, le regard perdu vers le fleuve. Il avait l’air particulièrement majestueux, songea Brute. Il ressemblait à un homme qui pourrait aisément conquérir le monde.

Les villageois se tenaient à une courte distance, discutant avec les hommes qui avaient accompagné le prince – probablement des comptables du roi. Ils avaient le regard rusé des gens qui ont pour métier de compter des pièces. Brute avait vaguement dans l’idée que la couronne avait supporté la plupart des coûts de la construction, et il se demandait comment les Gedding avaient convaincu le roi de bâtir le pont ici, au lieu de choisir l’un des villages en aval, près de Tellomer.

Peut-être que le prince Aldfrid ne se souciait pas des questions financières. Il semblait de toute façon se désintéresser de la conversation, s’éloignant un peu plus de ses compagnons jusqu’à ce que ses pieds se retrouvent au bord de la falaise.

Et soudain, sans le moindre avertissement, le sol s’effondra.

En y repensant beaucoup plus tard, Brute conclut que le terrain avait été fragilisé par les pluies, et que le rondin de bois en avait sans doute rendu les bords encore plus instables. Quelqu’un aurait probablement dû penser à tout cela quand le prince se tenait à cet endroit. Darius aurait dû l’avertir de rester un peu plus en retrait. Mais le contremaître ne l’avait pas fait, et la terre avait cédé. Le prince Aldfrid cria et disparut.

Pendant ce qui sembla être des heures, les Gedding, les hommes du prince, les ouvriers et Brute, tous restèrent là, bouche bée sous le choc. Et ensuite, sans vraiment y réfléchir, Brute fut le premier à réagir. Ses longues jambes couvrirent la distance très rapidement, et bien que d’autres personnes se soient tenues plus proche quand le prince était tombé, Brute atteignit le bord avant eux. Sans se soucier de savoir si la terre soutiendrait son poids, il regarda par-dessus bord.

Le prince Aldfrid avait dévalé plus de dix mètres et était étendu, face contre terre, immobile sur un petit affleurement de roche, l’une de ses jambes tordue dans un angle anormal. Le rocher était si petit que l’un de ses bras pendait par-dessus bord. Si le prince glissait de seulement quelques centimètres sur le côté, il tomberait de nouveau, probablement pour atterrir sur les rochers tranchants de la rivière.

Brute marmonna quelques paroles pour demander l’aide des dieux – il ne connaissait pas véritablement de prières – et descendit prudemment le côté de la falaise.

Il avait été un enfant d’une taille ordinaire jusqu’à ses neuf ou dix ans, peut-être avait-il même été un peu plus petit que la normale. Il avait toujours été laid, cependant, toujours été le fils orphelin d’un voleur, et les autres garçons l’avaient harcelé sans pitié. Il avait pris plus d’un coup, juste parce que les autres enfants savaient que personne ne le protégerait. Il avait passé la majorité de sa vie à faire des courses et à curer les écuries où son grand-oncle travaillait, mais quand il avait un peu de temps libre, il s’échappait vers la rivière, grimpait sur les rochers, et se cachait dans une petite grotte. Parfois, il lui était même arrivé de passer la nuit dans la grotte, quand le temps était chaud et que son grand-oncle avait bu assez pour commencer à chercher sa canne. Le grand-oncle était mort juste au moment où Brute amorçait son étrange poussée de croissance, et si Brute avait cessé de gravir les rochers et de visiter la grotte, il avait alors réellement commencé à gagner sa vie.

Il était beaucoup plus grand maintenant, et largement plus lourd. Mais ses mains et ses pieds nus se rappelaient comment utiliser la moindre fissure, la moindre crevasse, et il était beaucoup, beaucoup plus fort qu’avant, de sorte que ses bras pouvaient facilement retenir son poids quand il ne trouvait pas d’appui pour ses pieds. Il poursuivit son chemin vers le bas de la falaise, ne levant les yeux qu’une seule fois pour découvrir les visages effrayés des gens postés au-dessus de lui.

Il ne lui fallut pas longtemps pour atteindre le petit affleurement rocheux, mais il devait faire attention à ne pas bousculer le prince, à ne pas l’envoyer dégringoler par-dessus bord. Il s’agenouilla à côté du corps orienté face contre terre, et soupira de soulagement quand le prince bougea un peu en gémissant.

— Il est vivant ! hurla Brute aux gens au-dessus d’eux, avant d’ajouter plus doucement. Ne bougez pas, Votre Altesse. S’il vous plaît, n’essayez pas de vous déplacer.

Le prince Aldfrid gémit de nouveau et tourna un peu la tête. Ses yeux s’ouvrirent.

— Brute ? fit-il d’une voix rauque.

Le géant fut étrangement heureux que le prince se souvienne de lui.

— Vous êtes tombé, Sire. Je vais… je vais vous aider, essayer de vous secourir.

Le prince se déplaça, juste un peu, et gémit quand Brute l’immobilisa en posant la main sur son épaule.

— Non ! prévint Brute. Vous êtes… vraiment très près du bord.

— Je suis… oh. Je crois que je me suis brisé la jambe.

Ce fut à ce moment-là que Brute remarqua qu’un sang sombre souillait la roche en dessous d’eux. Il y en avait vraiment beaucoup.

— Euh…, Votre Altesse ?

— Pour l’amour du ciel, cessez de m’appeler ainsi, au moins jusqu’à ce que vous ayez fini de me sauver.

— Euh…, d’accord.

Brute leva de nouveau la tête, mais aucun des spectateurs n’offrait la moindre assistance.

— Si nous parvenons à vous mettre dans les sangles sur mon dos, pensez-vous que vous pourrez vous accrocher le temps que je vous remonte ?

— Du Diable si je n’essaye pas.

La voix du prince semblait un peu plus forte ce qui redonna de l’espoir à Brute. Il hissa le prince avec beaucoup de prudence, suscitant toutefois un cri étouffé de la part de l’homme lorsque sa jambe blessée fut déplacée.

— Satané imbécile, marmonna le prince.

— Désolé !

— Pas vous ! Moi.

Brute ne pouvait pas vraiment le contredire – le prince aurait dû être plus prudent. Alors, sans rien ajouter, il continua à manœuvrer Aldfrid aussi doucement que possible, tout en restant très conscient de la proximité du précipice. Le prince aidait du mieux qu’il le pouvait, et bientôt il se retrouva assis dans la sangle arrière, les bras enroulés autour du cou de Brute.

— Ne m’étranglez pas, conseilla Brute.

— Ce serait contre-productif, ironisa le prince en retour.

Monter était beaucoup plus difficile que descendre. Le poids du prince dans son dos augmentait non seulement la tension sur ses bras, mais modifiait également son centre de gravité. Le souffle rauque, chaud, du prince Aldfrid sur la nuque aurait été une terrible distraction si Brute n’avait pas été aussi inquiet à l’idée de lâcher prise, et d’ainsi les envoyer tous les deux à leur mort.

Alors qu’ils arrivaient à la moitié du parcours, Darius se décida tardivement à donner des instructions.

— Prends ce rocher là-bas ! Non, pas celui-là, idiot ! Regarde où tu mets les pieds !

Brute l’ignora jusqu’à ce que le prince marmonne :

— Qui est cet âne ?

Dans d’autres circonstances, Brute aurait ri en réponse. Mais la voix du prince était ténue et sa prise faiblissait. S’il perdait connaissance, il tomberait, et il était probable qu’il entraînerait Brute avec lui.

— On y est presque, mentit Brute.

Ses bras et ses épaules le brûlaient, son dos n’était qu’une énorme crampe, et ses jambes étaient comme les nouilles trop cuites de Cecil. Les contusions acquises la veille étaient comme des lames tranchantes qui lui poignardaient les côtes. S’il survivait à cette montée, il allait devoir prendre un autre après-midi, et Darius ferait sacrément mieux de lui payer une journée complète cette fois.

Il n’était plus qu’à cinq mètres du haut quand sa main gauche lâcha prise. Il commença à glisser sur la roche et le prince Aldfrid gémit de douleur, tandis que le public retenait son souffle. Pendant un interminable instant, Brute eut la certitude qu’ils allaient tomber. Mais il affermit juste un peu plus sa prise à droite, logea les pieds profondément dans une fissure, et put à nouveau saisir la roche de sa main gauche.

Il poussa un long soupir et reprit son escalade, une main après l’autre, douloureusement.

Il ne sentait plus ses doigts ni ses orteils. Il ne voyait plus rien d’autre que la pierre grise en face de son nez, et tout ce qu’il entendait, c’était la respiration hachée du prince. Il goûta à la sueur salée sur ses lèvres et rêva d’une chope de bière fraîche.

— On y est presque, répéta-t-il, mais cette fois c’était la vérité.

Et quelques instants plus tard, alors qu’il tendait de nouveau le bras en avant, des mains s’élancèrent pour le saisir. Les pieds de Brute cherchèrent des appuis contre la roche tandis qu’on les hissait sur le bord.

Il était là, le visage dans l’herbe piétinée, les jambes toujours pendues au-dessus du vide. Quand les spectateurs tentèrent de l’arracher à son dos, il lui sembla que le prince voulait toujours s’accrocher. L’absence soudaine de ce poids supplémentaire ne fut pas le soulagement qu’il avait envisagé. Il voulait connaître la gravité des blessures du prince, mais il était trop faible pour que sa gorge fasse son travail et émette le moindre son. De toute façon, personne n’aurait été susceptible de lui répondre, tous les Gedding, les ouvriers et les membres de la suite princière semblaient devoir jacasser en même temps, tous proches de l’hystérie quant au sort du prince. Aucun d’entre eux n’eut la moindre attention pour Brute.

Ce qui était peut-être tout aussi bien, parce que quand le sol s’effondra de nouveau, personne hormis Brute n’était assez près du bord pour être emporté.

Un court instant, il se sentit comme suspendu dans les airs, flottant au-dessus de la rivière comme un nuage dans une journée sans vent. Il se sentit comme si, avec un infime effort de sa part, il pourrait voler – loin de la falaise, loin du village. Juste loin. Mais à la place, il tomba, le souffle expulsé hors de ses poumons quand il plongea. Ses épaules cognèrent contre les pierres, puis le bas de son dos. Quelque chose craqua, mais il n’y eut pas de douleur. Sa tête atterrit dans un bruit sourd contre quelque chose de dur et de pointu, et le monde s’obscurcit brutalement.

1 Nom de certains établissements en Angleterre au 18e siècle qui accueillaient des d’hommes et proposaient des prostitués masculins à sa clientèle (N.d.T.)

II

 

 

IL NE savait pas si sa mère avait vraiment été une prostituée, mais il savait qu’elle avait aimé son père. Et que son père l’avait aimée en retour. Ils vivaient dans l’une des minuscules cabanes de pierre et de bois à la périphérie du village, et ses parents chantaient souvent ensemble. Ils buvaient probablement beaucoup – Brute se rappelait l’odeur de bière et de vin renversé – mais ils étaient heureux. Ils riaient tout le temps. Et quand Brute était très, très petit, si petit que le monde entier semblait immense et hors de portée, ils l’avaient parfois laissé dormir entre eux dans leur lit chaud et doux, et ils le chatouillaient en lui disant qu’un jour il deviendrait quelqu’un de merveilleux. Peut-être qu’ils le pensaient.

À moins qu’ils n’aient été que des fous tout le temps ivres.

Puis un jour, il y avait eu des cris, des hurlements et des pleurs, sa mère s’était effondrée sur le sol, sanglotant dans ses mains, et rien de ce qu’il avait pu faire ne l’avait consolée. Il n’avait revu son père qu’une seule fois après ce jour, sur la place principale du village. Il avait eu l’air très pâle et effrayé au sommet de la structure en bois hâtivement érigée, les mains liées derrière le dos et le shérif renfrogné à côté de lui, mais il avait réussi à afficher un ultime et faible sourire pour Brute et sa mère. Il y avait eu ensuite un effroyable crac, et le père de Brute s’était balancé dans les airs.

Des hommes étaient venus l’après-midi même et avaient tout pris. Leurs poulets, leur chèvre, leurs casseroles, leur vaisselle… Ils avaient pris le jeu d’animaux en bois, habilement sculpté, que le père de Brute lui avait donné lors du précédent Festival des Moissons de la Lune, et le doux châle de sa mère ainsi que ses jolies bagues ; même la paire de bottes de rechanges de son père. Puis ils avaient pris la table, les chaises, la commode et le petit lit où dormait habituellement Brute, et enfin ils avaient emporté le grand lit confortable. Il ne dormirait plus jamais dans un lit aussi merveilleux.

Peu de temps après – peut-être même ce jour-là – la mère de Brute l’étreignit fortement, embrassa le haut de sa tête, déclara qu’il était un bon garçon et qu’elle l’aimait. Ensuite, elle avala le contenu d’un flacon dégageant un parfum amer. Il se souvenait de s’être demandé pourquoi les hommes n’avaient pas également pris cette flasque. Quelques minutes plus tard, elle s’était effondrée sur le sol, prise de convulsion et l’écume aux lèvres.

Son grand-oncle l’avait recueilli chez lui à contrecœur et Brute avait passé ses nuits, recroquevillé dans le coin d’une autre petite cabane – celle-ci, dégoûtante – enveloppé dans deux couvertures rêches. Quand le grand-oncle était mort, Brute avait migré dans les écuries, ce qui finalement n’avait fait qu’améliorer son sort. Il y avait du foin pour le protéger, la chaleur des chevaux et un peu de compagnies. Les chevaux sentaient aussi meilleur que le grand-oncle. Puis Brute avait commencé à grandir à un rythme qui l’inquiétait lui-même. Il avait souvent trébuché en se prenant dans ses pieds, s’était cogné contre un tas de choses innombrables quand il oubliait qu’il avait grandi. Puis Darius l’avait embauché pour transporter les pierres du pont, un projet qui venait de commencer. Brute avait quitté les écuries pour la petite chambre au-dessus du Dragon Blanc, avec les punaises, les souris et le lit trop court plein de bourrelets.

Et cela signifiait qu’il était mort, en conclut-il, parce qu’il sentait la douceur d’un vrai matelas sous son corps, un oreiller accueillant sous sa tête et des draps chauds, doux au-dessus de lui. Tout sentait le propre, avait l’odeur d’une prairie après une pluie de printemps. À moins qu’il ne s’agisse de la vie après la mort.

Non, probablement pas. Parce que son corps était ravagé par la douleur : celle lancinante de sa jambe, celle battante de sa tête, celle de ses hanches qu’il sentait étroitement maintenues, et celle de sa main gauche douloureusement comprimée et qu’il ne parvenait pas à détendre. Une telle douleur ne pouvait exister dans l’au-delà, n’est-ce pas ?

Il essaya d’ouvrir les yeux, mais ses paupières étaient trop lourdes. Il en aurait presque ri. Ainsi, il était là, lui, la grande bête de somme, et il ne parvenait même pas à soulever ses paupières. Deviner où il se trouvait était une énigme trop difficile à résoudre pour sa tête douloureuse, aussi abandonna-t-il.

Le temps s’écoula étrangement ensuite. Parfois, il se réveillait, empli de douleur et luttant pour donner un sens aux formes et aux couleurs floues, ainsi qu’aux sons morcelés qu’il percevait. Et de temps à autre, c’était comme s’il bondissait dans une autre réalité où la lumière était soudain différente, où quelqu’un l’exhortait à avaler un liquide amer en le glissant entre ses lèvres. Il flottait entre conscience et inconscience, jamais tout à fait en mesure de s’agripper à la réalité assez longtemps pour analyser ce qui l’entourait, et encore moins pour se sortir de cette étrange confusion.

Et puis, peu à peu, ses yeux furent en mesure de se concentrer, et il se rendit compte qu’ils regardaient les poutres sombres d’un plafond au milieu d’un plâtre pâle. La plupart de ses douleurs s’étaient transformées en un mal sourd, bien que sa main soit toujours compressée.

— Bois, dit une voix nette, légèrement familière.

Brute tourna un peu la tête et, avec un certain effort, réajusta sa vue. Ah. Hilma Gedding, la guérisseuse du village. C’était une femme revêche qui semblait depuis toujours avoir la quarantaine et ne paraissait pas vieillir. Elle gardait ses cheveux gris cachés sous un capuchon gris et portait de simples robes grises ; même ses yeux étaient gris. Elle tenait une tasse en étain dans une de ses mains énormes.

— Bois, répéta-t-elle.

Brute tendit un peu le cou et elle porta la tasse à sa bouche. Ce n’était pas de l’eau comme il l’avait espéré, mais quelque chose qui avait une saveur d’herbes au goût aigre. Il avala malgré tout, en se disant que c’était censé l’aider à aller mieux. Hilma hocha la tête et mit la tasse de côté, puis elle rabattit les couvertures jusqu’à sa taille et positionna les paumes sur sa poitrine.

Une fois, quand il était encore petit, Hilma l’avait guéri après que son grand-oncle lui eut cassé le bras – Brute avait été incité à raconter à Hilma qu’il était tombé de la grange. Si elle avait eu des doutes sur son histoire, elle n’en avait jamais rien dit. Et en tant qu’adulte, il s’était sévèrement blessé deux ou trois fois au point d’être prêt à se séparer des sommes qu’elle exigeait. En conséquence, il avait une idée précise de ce qui l’attendait : une légère sensation de picotement qui naissait dans sa poitrine avant de rayonner le long de son corps, la chaleur agréable qui l’accompagnait, le chant discordant de la guérisseuse.

Quand elle écarta les mains, la douleur avait régressé un peu plus.

— Dors maintenant, dit-elle.

— Mais…

— Dors.

Il ne savait pas si l’ordre avait été accompagné d’une onde magique, mais dès qu’elle l’eut prononcé, ses yeux se fermèrent et le sommeil s’empara de son esprit dans une vague chaude.

La fois suivante, quand il se réveilla, elle lui fit boire une infusion et du bouillon, et quand elle en eut fini avec lui, il put bouger les jambes sans trop de gêne. Plus tard, elle le lava. Il était un peu gêné, mais il n’était pas assez vaillant pour faire quoi que ce soit tout seul. En outre, le linge était doux, l’eau était chaude et le savon sentait la lavande comme les sachets que sa mère glissait autrefois dans son linge propre.

Ce même jour – ou peut-être le suivant – il entendit des voix dans la pièce voisine et il se rendit compte que sa tête était finalement assez dégagée pour les comprendre.

— … chariot sera prêt demain, Votre Altesse, déclarait une voix que Brute reconnu comme étant celle du shérif.

Brute sourit légèrement en comprenant que le prince était vivant et à proximité.

— Je préférerais monter à cheval.

— Votre jambe n’est pas suffisamment guérie pour cela, répondit Hilma. À moins que vous ne vouliez rester ici une semaine de plus.

— Seigneur, non. Je vous remercie de votre hospitalité, mais je veux rentrer à la maison.

— Bien sûr.

Tous trois continuèrent à bavarder longuement au sujet des arrangements pour le voyage du prince, et Brute commença à somnoler de nouveau. Mais c’est alors qu’il entendit le prince Aldfrid demander :

— Et lui ?

— Il guérit, répondit Hilma. Il sera bientôt capable de remarcher.

Brute sourit de nouveau parce que le prince s’était inquiété de son sort. Il ne se souvenait pas qu’on se soit préoccupé de son bien-être depuis son enfance.

— Mais que va-t-il advenir de lui ? demanda le prince transformant le sourire de Brute en un froncement de sourcils.

La voix du shérif laissait entendre son impatience.

— Vous n’avez pas besoin de vous soucier de lui, Votre Altesse. Je suis sûr que vous avez beaucoup plus important…

— Il m’a sauvé la vie. Vous autres êtes restés là sans bouger, pendant que lui risquait sa vie pour me sauver. Cela le rend très important.

Il y eut une pause et un bruit sourd, semblable à celui d’une chope posée sur une table.

— Y a-t-il quelqu’un pour s’occuper de lui ?

— Son père a été…, commença le shérif.

— Pendu. Je sais. Quelqu’un d’autre ?

— Il s’est toujours occupé de lui-même.

La déclaration du shérif n’était pas fausse, Brute le reconnaissait, et pourtant cela lui fit mal au cœur. Il était plutôt bon pour prendre soin de lui-même, et il se répétait régulièrement qu’il n’avait besoin de personne. Il pouvait se débrouiller. Il était fort.

Mais les paroles suivantes du prince le bouleversèrent :

— Il ne sera pas en mesure de reprendre son travail.

La discussion se poursuivit certainement après cela, mais Brute ne pouvait plus l’entendre à travers le sang qui pulsait soudain de manière assourdissante dans ses oreilles. Il ferma les yeux et souhaita pouvoir revenir à l’état d’incompréhension cotonneuse dans lequel il avait passé tellement de temps dernièrement. Mais cela ne fonctionnait pas, il ne pouvait plus ignorer la vérité qu’il avait refusé de reconnaître. Il ouvrit les yeux et très lentement, retira ses bras de sous les couvertures.

Sa main droite allait bien. Il y avait quelques cicatrices pâles – et une ou deux blessures récentes – mais ses doigts longs et larges se pliaient et se dépliaient aussi habilement que d’habitude, son pouce et son index se rejoignaient parfaitement.

Il regarda sa main gauche.

Ce n’était pas choquant, pas vraiment. Il y avait son bras, épais aux muscles volumineux, et un bandage propre, blanc, et puis… plus rien. Rien d’horrible à voir, sauf l’absence de sa main.

Il émit un hoquet de stupeur tout en tentant de sortir du lit, comme s’il pouvait en quelque sorte échapper à sa propre mutilation. Mais ses pieds se prirent dans les couvertures, et ses jambes incapables de se positionner là où elles l’auraient dû, ne purent le retenir. Il tomba lourdement sur le sol dans un grand fracas.

Hilma et le shérif accoururent. Ce dernier fronça les sourcils, mais la guérisseuse se contenta de secouer la tête, puis ensemble ils le remontèrent sur le matelas, râlant sous l’effort. Hilma remonta les couvertures sur ses jambes et ses hanches nues, mais ses bras restèrent libres.

— Qu’est-ce que… ? commença-t-il, mais il ne put terminer, pas même après avoir dégluti à deux reprises.

— Elle était trop abîmée. Je ne pouvais pas la soigner. Il fallait l’enlever ou elle aurait fini par pourrir sur place.

— Mais… ma main…

— Tu as de la chance d’être en vie, affirma le shérif. Tu t’es échoué sur cette petite plage au nord du pont, et il a fallu une grande partie de l’équipe de Darius pour t’amener ici.

Étrangement, Brute ne se sentait pas particulièrement reconnaissant. Manchot, il n’avait aucun moyen de subsistance. Ses quelques économies ne dureraient pas longtemps, et ensuite… eh bien, il aurait tout aussi bien pu mourir dans la rivière. Cela aurait été plus rapide de cette façon.

Il détourna la tête et ferma les yeux.

 

 

IL SE réveilla le lendemain matin lorsque le matelas s’affaissa à côté de lui, mais il n’ouvrit pas les yeux avant qu’une main chaude n’exerce une pression sur son épaule.

— Je suis désolé, dit le prince Aldfrid. Si j’avais été plus prudent, cela ne vous serait pas arrivé.

Brute était tellement surpris par cette excuse royale que son désespoir fut momentanément écarté.

— Je suis content que vous alliez bien, Votre Altesse.