Les lettres oubliées - Kim Fielding - E-Book

Les lettres oubliées E-Book

Kim Fielding

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Beschreibung

William, en instance de divorce, arrive à l'Asile d'Aliénés de Jelley's Valley pour en devenir le gardien. Il a bien l'intention de faire le point sur sa vie, finir sa thèse et découvrir quel homme il peut être ; l'hétérosexualité a été un échec, mais l'homosexualité n'a jamais été une possibilité. Jusqu'à ce qu'il tombe, en faisant sa ronde, sur une boite en fer contenant des lettres ignorées du monde depuis plus d'un demi-siècle. Elles ont été écrites par Bill, jeune homme interné soixante-dix ans plus tôt, à une époque où l'homosexualité est une maladie qui doit être soignée par tous les moyens. De lettre en lettre, William découvre Bill, sa force, son courage, ses épreuves. De ces témoignages et sa rencontre avec Colby, gay, lumineux, ouvert et profondément gentil, il tire la force de faire la paix avec lui-même. Le bonheur semble enfin à portée de main. Ils doivent simplement se laisser une chance.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table of Contents

Résumé

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

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Biographie

Par Kim Fielding

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Droits d’auteur

Les lettres oubliées

 

Par Kim Fielding

 

William, en instance de divorce, arrive à l’Asile d’Aliénés de Jelley’s Valley pour en devenir le gardien. Il a bien l’intention de faire le point sur sa vie, finir sa thèse et découvrir quel homme il peut être ; l’hétérosexualité a été un échec, mais l’homosexualité n’a jamais été une possibilité. Jusqu’à ce qu’il tombe, en faisant sa ronde, sur une boîte en fer contenant des lettres ignorées du monde depuis plus d’un demi-siècle.

Elles ont été écrites par Bill, jeune homme interné soixante-dix ans plus tôt, à une époque où l’homosexualité était une maladie qui devait être soignée par tous les moyens. De lettre en lettre, William découvre Bill, sa force, son courage, ses épreuves. De ces témoignages et de sa rencontre avec Colby, gay, lumineux, ouvert et profondément gentil, il tire la force de faire la paix avec lui-même.

Le bonheur semble enfin à portée de main. Ils doivent simplement se laisser une chance.

I

 

 

LE GRAVIER crissa sous les pneus de la vieille Toyota de William Lyon. Les cartons et les sacs contenant tous ses biens glissèrent et s’entrechoquèrent. Malgré la chaleur suffocante, il remonta la vitre pour éviter le nuage étouffant de poussière soulevée par la Volvo devant lui. Sa voiture n’avait plus d’air conditionné depuis très longtemps. Cela n’avait jamais été un problème dans la région de la Baie, mais cela allait être plus problématique ici dans les contreforts de la Sierra.

La route serpentait autour de buttes herbeuses déjà brunies en cette chaude fin de printemps. Au loin, il vit quelques vaches paître placidement à l’ombre d’une multitude de chênes verts. Elles regardèrent les voitures passer, un peu intriguées. La route tourna une fois de plus tout en remontant légèrement, et William vit pour la première fois son nouveau foyer.

L’imposant Asile d’Aliénés de Jelley’s Valley s’étendait sur plusieurs hectares d’un terrain majoritairement plat, une colline raide s’élevant juste derrière. Le domaine était entouré d’une haute clôture grillagée. Le lieu comprenait plusieurs bâtiments, même si William était trop occupé à éviter les nids de poules pour en compter le nombre exact. Mais il ne manqua pas le plus grand bâtiment, une monstruosité de trois étages en stuc blanc, avec un porche soutenu par des colonnes à l’entrée et une tour décorée perchée au milieu du toit. Même sous le soleil éblouissant, le bâtiment parvenait à avoir l’air vaguement sinistre. Peut-être était-ce dû aux lourds barreaux présents sur toutes les fenêtres, à la peinture craquelée et écaillée ou à l’aspect désert commun à tous les bâtiments abandonnés.

— Super cadre pour un film d’horreur, dit-il à voix haute avant de froncer les sourcils.

Parler tout seul n’était pas sain.

La Volvo s’arrêta devant un haut portail grillagé. William regarda le Dr Merrick – non, se rappela William, Jan – descendre de sa voiture, sortir un impressionnant trousseau de clés et déverrouiller le cadenas du portail. Jan força un peu pour pousser le portail, retourna dans sa voiture et continua sa route en direction du bâtiment principal tandis que William la suivait.

Le parking devant le bâtiment était goudronné, même si de mauvaises herbes poussaient de manière luxuriante à travers les fissures de l’asphalte. Jan arrêta la Volvo dans un coin, empiétant sur plusieurs places, mais William se gara précautionneusement entre deux lignes blanches effacées. Il coupa le moteur et redressa sa cravate. Il envisagea de mettre aussi sa veste de costume, mais la simple idée de rajouter un vêtement fit couler de la sueur sur son front.

Jan l’attendait devant les marches, un immense sourire aux lèvres. C’était une femme minuscule, plus petite que lui d’une trentaine de centimètres, avec des cheveux grisonnants coupés en un carré classique.

— Belle bâtisse, n’est-ce pas ? Elle est sur le Registre National Historique.

Il hocha la tête, espérant que son visage n’ait pas l’air trop sévère. Si l’endroit n’était pas historique, il supposait qu’il aurait été rasé depuis longtemps. De son avis, ce n’était pas parce que quelque chose était vieux qu’il valait la peine d’être conservé, et cet amas en était un bon exemple. Quel intérêt avait un vieil hôpital psychiatrique au milieu de nulle part ? Ce n’était pas comme si les gens venaient ici en voiture pour admirer l’architecture.

Bien sûr, il ne dit rien de tout cela à voix haute. À la place, il répondit d’un neutre « C’est grand ».

Elle rit.

— En effet. Autrefois, l’endroit accueillait plus de patients que n’importe quel autre coin de Californie. Plus depuis de nombreuses années maintenant, bien sûr. Ils l’ont entièrement fermé en 82.

— Ça fait… euh… beaucoup d’espace.

— Ne vous inquiétez pas. Une équipe d’entretien des espaces verts vient deux fois par mois pour couper le plus gros de la végétation, et il n’y a vraiment aucune raison pour que vous mettiez les pieds dans les petits bâtiments. Venez. Laissez-moi vous faire faire le tour du propriétaire.

Il n’avait pas spécialement envie d’une visite. Il aurait préféré déplacer ses affaires à l’intérieur et s’installer. Mais il la suivit avec obéissance tandis qu’elle lui faisait traverser le parking en direction d’un espace vert ressemblant à un square de village ou un parc. Elle pointa du doigt l’autre côté du terrain où se trouvait une immense maison ; cela avait dû être une merveille victorienne à une époque, avant de devenir, principalement, un tas de bois battu par le vent.

— C’était la maison du directeur. Les visiteurs importants venaient d’aussi loin que San Francisco et Sacramento, et les directeurs y tenaient des soirées chics. Certains patients – les plus sages, je suppose – y faisaient le service. Il y a des photos dans les archives en ligne si vous voulez jeter un coup d’œil.

— Ça ressemble à un risque d’incendie.

Elle ricana.

— Le conseil d’administration essaie de lever suffisamment de fonds pour restaurer la maison. Nous ne sommes pas loin de notre but.

— Vous feriez mieux de vous dépêcher.

Elle contourna le bâtiment en stuc, où se trouvait une autre entrée, celle-ci considérablement moins belle. Elle semblait toutefois un peu plus secrète pour William, comme si elle avait été utilisée pour faire entrer et sortir furtivement des gens. D’autres bâtiments étaient visibles vers l’arrière.

— Les ateliers se trouvaient là-bas, dit Jan, indiquant une longue structure basse qui était plus récente et plus moche que le bâtiment principal. Les toits sont en grande partie effondrés, alors évitez-les. Il n’y a rien de valeur à préserver là-bas. Un immense château d’eau se trouvait juste à côté, mais il a été démonté il y a plusieurs années. Mais ne vous inquiétez pas… vous aurez une alimentation en eau moderne. Il y a un puits.

C’était un soulagement tardif ; il ne s’était pas demandé jusque-là s’il pourrait prendre une douche convenable. Puis une autre pensée le traversa.

— Il y a l’électricité, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, répondit-elle en riant. Elle a été installée dans les années 30. Et il y a une télé satellite avec Internet. Et tout le confort.

Ils continuèrent à avancer sous le soleil de plus en plus brutal, Jan indiquant les particularités au fur et à mesure. Il y avait quelques bâtiments supplémentaires, principalement des entrepôts pour des fournitures et des véhicules, et une rangée de petites maisons qui avaient autrefois accueilli quelques-uns des patients les plus indépendants. Une autre bâtisse délabrée avait abrité les appartements du personnel de l’asile. Elle lui expliqua qu’un des bâtiments, en relativement bon état, avait été à l’origine l’établissement pour femmes, mais avait été utilisé pour d’autres choses au fil des années.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il en indiquant un autre espace vert près du bâtiment principal, celui-là entouré d’une petite clôture en fer.

L’herbe et les arbustes à l’intérieur de la clôture avaient envahi le sol, et quelques arbres maigres étiraient tristement leurs branches vers l’extérieur.

Elle soupira.

— C’est le cimetière.

— Je ne vois pas de pierres tombales.

— Il n’y en a aucune. La plupart des patients n’avaient pas beaucoup de visites quand ils étaient vivants, encore moins une fois morts. L’hôpital gardait une trace écrite de qui était enterré ici, mais les dossiers sont vraiment incomplets. Nous savons que ce n’est pas le seul endroit où ils inhumaient les gens, mais nous ne sommes pas sûrs de l’endroit où se situent toutes les tombes. Il y a une dizaine d’années, quelqu’un envisageait d’acheter le domaine pour construire une sorte d’hôtel, mais quand ils ont commencé à creuser près du bord de la propriété, ils ont fini par déterrer un tas de squelettes.

William frissonna.

— Argh.

— C’est ce qu’ils ont pensés. Ils se sont rétractés. Personne n’a été intéressé depuis.

Ma foi, William pouvait très certainement le comprendre. Mais une fois encore, il retint sa langue, et il fut soulagé quand elle les ramena vers le devant du bâtiment. Elle sortit l’énorme trousseau de clés de son sac et le lui tendit d’un petit geste théâtral.

— La plupart vous seront inutiles. Celle du portail et de la porte principale sont marqués et il y a une liste à l’intérieur qui vous indique à quoi servent les autres. Elles sont principalement pour les portes intérieures.

Elle le laissa ouvrir la voie jusqu’à l’immense porte ouvragée. Il se battit un peu avec la clé avant de réussir à la déverrouiller. La porte grinça, comme si les gonds étaient rouillés. Elle n’était probablement pas ouverte très souvent.

Le hall d’entrée était bien plus grand qu’il ne s’y était attendu, avec des sols en marbre et du lambris décoré. Le plafond atteignait presque les six mètres. Un énorme lustre était suspendu au milieu, généreusement orné de toiles d’araignée et de poussière, et il n’avait clairement pas servi depuis plusieurs dizaines d’années. La pièce était illuminée par les rayons de soleil qui filtraient à travers les immenses et hautes fenêtres ; plus récemment, quelqu’un avait installé une série de lampes affreuses mais fonctionnelles. L’endroit ne possédait aucun meuble, mais William pouvait voir des traces d’éraflures sur le sol, et il devina qu’il y avait autrefois un bureau de réception et probablement quelques bancs ou chaises. Il se demanda si les nouveaux patients entraient par là ou par l’horrible petite porte sur le côté.

— Vous êtes libre de fouiller le bâtiment si vous voulez, dit Jan.

Sa voix résonna sur les surfaces dures de la pièce.

— Ce sont principalement des pièces vides ou un fouillis de vieux meubles et d’autres trucs. La morgue est assez intéressante. Elle se situe au deuxième étage de l’aile ouest. C’était l’aile médicale. La salle des registres est juste à côté de vos quartiers. Nous n’en avons archivé qu’une petite partie, alors si vous vous ennuyez et voulez donner un coup de main, ne vous en privez pas.

— Je travaillerai sur ma thèse.

— Bien sûr. Je suis persuadée que ça vous occupera bien assez. Fred m’a dit que vous aviez un nombre de données assez impressionnant.

Fred était Fred Ochoa, le directeur de thèse de William. C’était lui qui lui avait trouvé ce travail.

— C’est parfait ! avait déclaré avec enthousiasme le Dr Ochoa un après-midi deux semaines plus tôt. Je sais que tu aimes travailler dans le calme et tu en auras beaucoup. Et tu auras un endroit où vivre gratuitement.

Il s’était raclé la gorge.

— Tu es toujours… euh… un peu dans le besoin, non ?

Si dormir dans son minuscule bureau à l’université et se doucher à la salle de sport signifiait être dans le besoin, alors William l’était très certainement. Il n’avait pas vraiment voulu que le Dr Ochoa soit au courant de son divorce imminent et de sa situation précaire, mais l’homme était pour le moins observateur.

— Je ne pense pas que je ferais un bon gardien, avait protesté William. Je ne suis pas du genre à réparer les choses.

— Ce n’est pas un problème. En gros, ton travail sera de surveiller le lieu. T’assurer que des vandales n’envahissent pas l’endroit, des trucs de ce genre. Tu auras un numéro d’urgence à appeler si quelque chose d’important se casse. Tu auras beaucoup de place pour t’étaler, William. Et puis, ils te paieront suffisamment pour te permettre d’économiser un peu si tu le souhaites.

William n’avait pas dit oui immédiatement. Mais après trois jours supplémentaires à avoir mal au dos à force de dormir dans la causeuse bosselée de son bureau, et sans aucune autre possibilité qu’une demi-douzaine de colocataires bruyants, il avait accepté l’offre.

Maintenant, Jan l’observait, la tête légèrement penchée.

— Quel est votre sujet de recherche, William ?

— L’influence de la fréquence du mot et de l’agencement de l’item dans le rappel ordonné. J’ai aussi d’autres variables indépendantes, comme le temps écoulé et le nombre ou la complexité d’événements interférents. C’est un modèle expérimental assez complexe.

— Uh-huh. Ça a l’air très intéressant, ajouta-t-elle, mais sans conviction.

C’était intéressant – du moins, pour lui. Et non seulement son étude avait des répercussions théoriques fascinantes, mais il y avait aussi des applications pratiques, comme par exemple dans un tribunal. Mais il ne prit pas la peine de l’expliquer maintenant.

— Où est-ce que je dors ? demanda-t-il.

Presque n’importe quel endroit serait mieux que son bureau exigu et légèrement moisi… Bon, n’importe quel endroit sauf la morgue.

Elle sourit.

— Nous avons aménagé un joli appartement. Par ici.

Les doubles portes près de l’endroit où se situait autrefois le bureau étaient déverrouillées. Au-delà, se trouvaient un long couloir sombre au sol éraflé, aux peintures écaillées, et plus d’installations électriques utilitaires. Le couloir était bordé de portes et l’extrémité opposée semblait rencontrer un autre couloir qui conduisait à droite et à gauche. Jan ouvrit la première porte devant laquelle ils arrivèrent, une porte à l’allure imposante faite de bois noir gravé.

— C’était le bureau du directeur, expliqua-t-elle.

C’était une très grande pièce. Des bibliothèques encastrées occupaient les deux murs du sol au plafond, les étagères majoritairement vides mis à part une petite rangée de romans d’espionnage usés. Quelques tapis aux couleurs vives – étrangement modernes dans ce qui semblait être une pièce relativement ancienne –recouvraient certaines parties du parquet en chêne éraflé. Le lustre était assorti à celui de l’entrée, bien que celui-ci soit plus petit et sans aucune poussière. De lourds rideaux attachés laissaient entrer la lumière par deux immenses fenêtres, par bonheur sans barreaux. Une imposante cheminée occupait le centre d’un des murs, une grosse pile de bûches posée juste à côté, même si William n’aurait pas besoin de feu dans l’immédiat.

Les meubles étaient solides et avaient l’air confortables : un lit encadré de deux tables de nuit, un canapé en cuir et un fauteuil assorti, une commode haute, une armoire équipée d’un miroir, un énorme bureau avec un fauteuil rembourré tout aussi énorme. Deux chaises en bois entouraient une petite table ronde. Des lampes dépareillées avaient été placées sur le bureau, près du lit et sur une étagère près du fauteuil. La petite télévision ancienne ne dérangea pas William ; il n’avait jamais été du genre à beaucoup la regarder. Trois ventilateurs électriques se tenaient prêts à aider à déplacer l’air chaud immobile. Il faisait plus frais à l’intérieur du bâtiment qu’à l’extérieur, mais pas de beaucoup.

Malgré tout, c’était carrément mieux que son bureau à l’université, en conclut William.

Jan dut remarquer son approbation, parce qu’elle sourit.

— Pas mal, hein ? Il y avait une salle d’auscultation privée adjacente. Nous l’avons transformée en kitchenette et salle de bain. Venez voir.

La petite porte sur la gauche menait directement dans une minuscule cuisine, où se trouvaient une cuisinière miniature et un four, un micro-ondes, un évier, un plan de travail d’un mètre vingt et deux placards.

— Vous risquez d’avoir du mal à préparer un festin pour vingt personnes, admit Jan.

— Je ne cuisine pas beaucoup de toute façon.

— Eh bien, si vous décidez de démarrer un nouveau hobby, les anciennes cuisines – les grandes qui servaient à l’hôpital tout entier – sont à cet étage. Cependant, je doute que les équipements fonctionnent.

— Ce n’est pas grave.

La salle de bain était basique. Pas de baignoire, juste un bac de douche carrelé. Le lavabo avait l’air vieux, mais le robinet luisait et le miroir était en bon état. Un lave-linge et un sèche-linge étaient empilés dans un coin.

Quand William et Jan retournèrent dans la pièce principale, elle pencha la tête dans sa direction.

— Alors ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que ça va fonctionner ?

— Ça ira, dit-il avec confiance.

— Bien. Dans le bureau, il y a un dossier rempli d’instructions, de cartes et de choses du même genre. La liste des clés y est aussi. Oh, et ce téléphone fonctionne.

Elle indiqua un gros téléphone noir qui semblait s’être échappé d’un vieux film.

— Les téléphones portables ne captent pas de manière régulière ici.

Cela lui allait, tant qu’il avait Internet.

Elle se gratta la tête.

— Voyons voir… Y a-t-il autre chose que vous ayez besoin de savoir ? Le courrier n’est pas livré jusqu’ici, mais vous pouvez le récupérer au bureau de poste en ville. Vous y trouverez aussi une épicerie. Pour des courses plus importantes, il vous faudra aller jusqu’à Mariposa ou Oakhurst en voiture, mais vous pouvez y trouver l’essentiel. Le petit restaurant mexicain n’est pas mauvais. Essayez leur tamales. Et appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit. Il me faut deux ou trois heures pour venir, mais je peux probablement vous aider à distance. Je suis moi-même restée ici en tant que gardienne pendant six mois, à l’époque où je rédigeais ma thèse. C’était une expérience agréable, même si je me sentais un peu seule à la fin.

William ne s’inquiétait pas pour ça. Il avait l’habitude de la solitude.

Il raccompagna Jan jusqu’au parking.

— Y a-t-il des… hmm… animaux dans les parages ? demanda-t-il.

— Rien qui ne vous mangera. En fait, la vie sauvage est assez intéressante. J’ai appris à regarder les oiseaux quand je vivais ici. Il y a des biches et des coyotes pas loin, mais la clôture les tient à distance. Et, bien sûr, vous aurez vos voisines, les vaches.

— Je n’ai jamais vécu si… loin des choses.

— Eh bien, c’est merveilleux si vous aimez le calme et la tranquillité. Bon, puis-je vous aider à transporter vos affaires ?

— Non, merci.

Il n’avait pas tant de choses que ça de toute façon, mis à part ses livres et journaux. Lisa et lui n’avaient pas pu se payer grand-chose d’un point de vue matériel, et elle avait gardé la plupart de leurs affaires après leur séparation. Au moins, elle avait un appartement pour les y conserver, et il pensait qu’elle méritait de sauver ce qu’elle pouvait du mariage qu’il avait fait foirer.

— Alors d’accord. Je vais rentrer. Je fermerai le portail en partant.

Elle lui tendit une main qu’il serra.

— Bonne chance, William.

— Merci.

Il la regarda partir. Même après la disparition de la voiture derrière un virage, il pouvait voir les nuages de poussière qu’elle soulevait derrière elle. Cela le laissa seul avec sa voiture précautionneusement garée sur le parking désert. Il ouvrit le coffre de la Toyota et commença à décharger ses affaires.

— C’est bien, dit-il à voix haute avant de se mordre la langue en se jurant d’arrêter de parler tout seul.

II

 

 

WILLIAM SUSPENDIT sa veste de sport, retira sa cravate et ôta sa chemise. La chaleur lui sembla moins oppressante quand il ne lui resta que son tricot de peau, et il se mit à vider ses cartons et ses sacs. Le temps qu’il trouve où tout ranger, il eut faim, alors il fouilla dans les maigres provisions qu’il avait emportées – des pâtes et de la sauce, du pain, du fromage et des pommes – et se mit à chercher où étaient rangés les couverts, les assiettes et les casseroles.

Enfin, il alluma son ordinateur pour s’assurer que l’Internet fonctionnait. Il envoya un e-mail au Dr Ochoa pour lui faire savoir qu’il était arrivé et s’était installé, et pour le remercier une nouvelle fois de cette opportunité. Après quelques minutes d’indécision, il envoya un e-mail à ses parents. Il leur dit qu’il avait trouvé un endroit temporaire où vivre, mais il n’entra pas dans les détails. Ils étaient encore en colère à cause du divorce.

Après eux, il n’eut plus personne à contacter. Il avait quelques amis d’université, mais n’était pas si proche que ça d’eux, et de toute façon, ils étaient déjà au courant de son nouveau travail. Tous ses autres amis avaient aussi été ceux de Lisa, et ils avaient pris leurs distances après leur rupture.

Il quitta le bureau, se planta au centre de la pièce et passa ses nouveaux quartiers en revue. Il avait déjà classé ses livres et ses revues, mais cela ne prenait pas tant de place que ça dans l’immense bibliothèque. Il se demanda si les étagères avaient un jour été pleines. Peut-être que les directeurs de l’hôpital avaient acheté des livres au cas par cas pour donner à la pièce une impression de sagesse et servir de décoration.

Alors qu’il était posté sur un tapis rouge et bleu, se demandant pourquoi quelqu’un voudrait diriger un hôpital psychiatrique au milieu de nulle part, il entendit des bruits étranges. Principalement des petits craquements, mais de temps en temps, un boum étouffé ou un gémissement. C’était un peu effrayant. Mais étant du genre pragmatique, William se rendit compte que les sons n’étaient rien d’autre que ceux d’une vieille bâtisse mal entretenue tombant lentement en ruine. Des bouts cassés de quelque chose s’entrechoquant sous la brise. Peut-être même des souris, des écureuils ou des oiseaux.

La nuit était tombée à présent et – il l’espérait – la température avait chuté. Après de considérables efforts, il parvint à ouvrir l’une des fenêtres et installa le plus grand des ventilateurs devant elle. Le vrombissement des pales recouvrit une bonne partie des bruits ambiants, et l’air du soir rafraîchit un peu la pièce.

Il alluma la lampe de bureau et passa un peu de temps à feuilleter inlassablement ses revues, lisant quelques articles et quelques-unes de ses anciennes notes. Il savait qu’il devrait sérieusement avancer son travail, mais il se sentait déstabilisé. Les nouveaux endroits avaient tendance à avoir cet effet sur lui. Il éteignit l’ordinateur et prit un roman – Lumière d’Août –, mais même le livre de poche lui sembla trop lourd et il le reposa rapidement. Il jeta un coup d’œil vers la télévision et faillit l’allumer. Cependant, il savait qu’il n’y aurait rien d’intéressant à y regarder, alors il ne se donna même pas la peine d’essayer.

Il était fatigué, et il réalisa soudain qu’il pouvait aller se coucher s’il en avait envie. Il se permit un sourire malicieux à cette idée. En raison des horaires de travail tardifs de Lisa, puis à cause des cours du soir qui avaient lieu dans son bâtiment à l’université, il allait rarement se coucher avant minuit. Et là, il était à peine plus de vingt et une heures, et il n’y avait personne pour le remarquer ou s’en soucier.

Oui, décida-t-il, se coucher tôt. Il se lèverait de bonne heure, revigoré et désireux de bûcher sur ses données.

Pliée et empilée sur le lit se trouvait son unique parure de lit, un achat à 4,99$ provenant d’un magasin d’occasion vraiment déprimant. Les draps étaient imprimés de rayures indistinctes aux couleurs ternes, ils étaient peluchés et rêches, et même après quelques lavages, ils sentaient encore le plastique. Mais au moins, ils avaient été de la bonne taille pour la causeuse de son bureau. Ils étaient bien trop petits pour le lit d’ici, qui semblait suffisamment grand pour accueillir une orgie romaine, mais William les étendit de son mieux et décida d’aller rapidement acheter une nouvelle parure.

Il ouvrit le tiroir de la commode, mais interrompit son geste avant d’attraper son pyjama. Il dormait toujours en pyjama : flanelle en hiver et coton quand le temps était plus doux. Il l’avait toujours fait. Lisa le taquinait à ce sujet, et pourtant elle lui en achetait parfois un pour son anniversaire. La praticité du cadeau lui avait probablement plu. Même les soirs où ils étaient censés coucher ensemble, il commençait en pyjama et le renfilait après s’être nettoyé.

Mais… malgré les ventilateurs allumés, il faisait affreusement chaud dans la pièce. Le peu d’air qui circulait serait probablement agréable sur de la peau nue. Et il n’y avait personne, à part des vaches, à des kilomètres à la ronde.

Le sourire malicieux fut de retour tandis que William refermait le tiroir et se déshabillait pour ne garder que son caleçon. Il suspendit précautionneusement son pantalon dans l’armoire avant de se diriger lentement vers la salle de bain, où il déposa ses chaussettes et son tricot de peau sales dans la machine à laver. Ses ablutions du soir prirent très peu de temps. Il n’était pas du genre à traîner, et il n’y avait pas grand-chose à regarder dans le miroir de toute façon. Son nez était trop long et trop pointu, ses lèvres trop fines, ses yeux d’un marron clair banal, ses cheveux blonds raides et quelconques. Le reste n’était pas génial non plus. Lisa lui avait toujours dit qu’il pouvait développer du muscle s’il essayait – elle était kinésithérapeute et se considérait comme une experte en la matière. Mais ses quelques tentatives de musculation avaient pris fin rapidement. Il n’appréciait pas réellement de se focaliser autant sur son corps et avait accepté d’être grand et légèrement maigre.

De retour dans la pièce principale, il hésita à fermer la fenêtre. La laisser ouverte lui donnait le sentiment d’être exposé, même s’il savait qu’il n’y avait personne dehors. Mais s’il la fermait, il perdrait l’accès au peu d’air frais. Il se décida pour un compromis pitoyable, fermant à moitié les rideaux afin qu’ils se gonflent légèrement sous la brise.

Oh bon sang, le lit était confortable, même avec les draps horribles. Pour la première fois depuis des semaines, il pouvait vraiment s’étaler. Et il le fit, faisant l’étoile de mer sur le matelas afin que le ventilateur sèche la transpiration sur son torse et ses jambes. Il n’avait jamais dormi dans un lit aussi grand. Celui-ci ne serait jamais rentré dans la chambre de leur minuscule appartement d’Oakland. Quoi qu’il puisse lui arriver d’autre pendant qu’il serait à Jelley’s Valley, au moins, il aurait une nuit de sommeil convenable.

 

 

IL SE réveilla au son des oiseaux chantant bruyamment à sa fenêtre. Emmêlé dans les draps défaits, il fut un peu désorienté au début. Mais le temps qui se libère, il s’était rappelé où il se trouvait. Il jeta un coup d’œil à son petit radioréveil sur la table de nuit et découvrit, choqué, qu’il était 9h13. Adieu son intention de se lever de bonne heure.

Malgré presque douze heures de sommeil, il se sentit un peu dans les vapes lorsqu’il utilisa la salle de bain et chauffa de l’eau pour le thé. Il préférait le café, mais détestait la version soluble, et il n’avait aucun moyen d’utiliser la mouture qu’il avait apportée avec lui. Il lui faudrait investir dans une cafetière lorsqu’il irait acheter les draps.

Du thé Darjeeling et du pain grillé suffirent à remettre son cerveau en route. Il dut se pencher un peu pour tenir dans la douche, mais au moins la pression de l’eau était correcte. Il arrivait à court de savon et de shampooing. Alors qu’il était en train de se rincer, il décida d’aller faire un tour en ville au lieu de s’installer immédiatement devant son ordinateur. Il pourrait se ravitailler à l’épicerie et s’assurer que le bureau de poste sache qu’il existait. Il doutait de pouvoir trouver tous les articles sur sa liste de courses grandissante, mais au moins, il pouvait essayer.

Il se rasa et s’habilla. Il se sentit un peu audacieux de partir sans cravate, mais il devinait déjà que cela allait être une autre journée de grande chaleur, et l’idée de ce bout de tissu l’étranglant dans sa voiture étouffante était trop pour lui. Il envisagea même de ne pas prendre sa veste de sport, mais, en fin de compte, la jeta sur le siège passager. Il avait besoin d’avoir l’air au moins un peu professionnel.

Le rituel de déverrouiller puis reverrouiller le portail allait s’avérer fastidieux, prédit-il. Et le porte-clés que Jan lui avait confié était trop lourd pour être gardé dans sa poche. Il finit par le fourrer dans sa boîte à gants en espérant que personne ne forcerait sa voiture quand il serait en ville.

Des faucons décrivaient des cercles au-dessus de sa tête et les vaches regardaient tandis qu’il cahotait sur la longue route jusqu’à l’axe principal.

La ville de Jelley’s Valley était si minuscule qu’il faillit la traverser à toute allure. Une longue bâtisse basse au parking recouvert de gravier blanc abritait le bureau de poste et l’épicerie. Le bâtiment carré voisin était le restaurant Dos Hermanos. Une vieille station-service située de l’autre côté de l’axe principal complétait la partie commerce. Il y avait aussi des maisons, peut-être une centaine, toutes très modestes et construites bien loin de la route. Un bâtiment plus grand à l’entrée duquel flottait un drapeau était niché à la base de la colline. À en juger par les structures de jeux adjacentes, c’était l’école primaire du coin.

William se gara près du seul autre véhicule sur le parking, un vieux pick-up cabossé. Deux hommes en tenue de cyclistes étaient assis à une table de pique-nique vers l’extrémité « bureau de poste » du bâtiment. Leurs vélos étaient appuyés contre un arbre proche, et l’un des hommes engloutissait une boisson énergisante pendant que l’autre se massait les cuisses. Aucun d’eux n’offrit plus qu’un coup d’œil rapide à William tandis qu’il sortait de son véhicule et enfilait sa veste. Même les vaches l’avaient trouvé plus intéressant que ne le faisaient ces deux hommes.

Des prospectus étaient agrafés sur l’extérieur du bâtiment près de la porte du bureau de poste. Des chatons à donner. Un futur vide-greniers. Un barbecue pour lever des fonds en faveur d’une personne prénommée Patty, même si la raison pour laquelle Patty avait besoin d’argent n’était pas mentionnée. Quelqu’un ayant une orthographe horrible et une écriture encore pire offrait de s’occuper de jardins ou de réparer des lampes à un « Pris Naigossiable ».

William ouvrit la porte et entra.

Il vit immédiatement que le bureau de poste et l’épicerie partageaient une seule grande pièce. La partie bureau de poste comprenait un comptoir en bois avec des boîtes verrouillées sur le devant et un ensemble de casiers à l’arrière. Les murs de cette portion de pièce présentaient d’autres publicités faites main, ainsi que quelques posters défraîchis pour des timbres commémoratifs. Il n’y avait personne derrière le comptoir.

En fait, les deux seules autres personnes qu’il pouvait voir se trouvaient dans la plus grande portion de la pièce, l’épicerie. Plusieurs étagères basses étaient remplies de paquets, bocaux et boîtes de conserves. Une femme âgée imposante, portant un pantalon lavande et un sweat-shirt assorti, se tenait près de la caisse enregistreuse, discutant bruyamment avec le vendeur, qui était en grande partie caché par la stature de son corps.

— Delmer dit que nous ne devrions plus lui donner un seul centime, même si c’est ma nièce, parce qu’elle ne va faire que le gaspiller. Mais c’est pour ses enfants que je m’inquiète. Le plus petit a besoin d’une sorte de verres très chers pour ses lunettes car il peut à peine y voir, et le cadet m’a dit qu’ils ne mangeaient rien d’autre que des sandwiches pour le dîner. Franchement, Colby, je ne sais pas quoi faire.

Elle secoua la tête d’un air triste.

— La famille peut vous briser le cœur, Mme Barrett.

— Ça, c’est sûr, Colby. Ça, c’est sûr. Toute la nuit, je tourne et retourne dans mon lit en pensant à ces enfants. Si j’avais dix ans de moins, je les prendrais avec moi, j’en suis sûre.

— Et je parie que vous vous en occuperiez comme il faut. Vous avez très bien élevé les vôtres.

Mme Barrett hocha la tête avant de fouiller dans son porte-monnaie. La caisse enregistreuse tinta joyeusement – c’était un vieux modèle, pas un truc moderne qui bipait avec insolence.

— Vous avez besoin d’aide pour aller jusqu’à votre voiture aujourd’hui ? demanda Colby.

— Merci, mais je crois que je peux encore réussir à me débrouiller toute seule avec un seul sac. Je ne suis pas encore prête pour la décharge !

— Non, il vous reste encore plein de kilomètres au compteur.

Le vendeur et la cliente rirent. Le sac en plastique bruissa lorsqu’elle rassembla les poignées. Elle se détourna du comptoir et boitilla jusqu’à la porte sans jeter un coup d’œil en direction de William.

— Puis-je vous aider ? demanda Colby.

William regarda attentivement le vendeur et grimaça. Colby avait peut-être vingt-deux ans, dix bonnes années de moins que lui. Sa couleur de cheveux d’origine n’était pas nette ; pour l’instant, ils étaient d’une variété de tons blonds artificiels et étaient structurés en vagues et pics complexes. Il était plutôt petit et ressemblait un peu à un elfe, avec son menton légèrement pointu et ses yeux bleu clair en amande soulignés d’un trait d’eye-liner noir. Ses lèvres pulpeuses étaient tellement rouges que William se demanda s’il y avait mis du rouge à lèvres. Il portait un débardeur noir moulant qui révélait des bras secs et un torse bien musclé. DANCE-ADDICT était écrit sur le devant en lettres d’argent pailletées.

Il sourit à William et inclina légèrement la tête sur le côté.

— De l’aide ? répéta-t-il.

— Euh… je dois parler à quelqu’un du… hmm… bureau de poste.

— Oh ! J’arrive.

William recula de quelques pas tandis que Colby remontait l’allée d’un pas bondissant. Colby sourit, apparemment ravi d’aider. Au lieu d’ouvrir le portillon menant au comptoir du bureau de poste, il sauta par-dessus et atterrit avec grâce de l’autre côté.

— Que puis-je pour vous ? Des timbres ? J’en ai des jolis.

— Vous travaillez ici ?

Colby ne fut apparemment pas déstabilisé par la question.

— Oui. Pourquoi ? N’ai-je pas l’air de savoir ce que je fais ? Je peux vous démontrer ma merveilleuse maîtrise des codes postaux si vous voulez.

— Ce n’est pas exactement un uniforme réglementaire d’employé de poste.

Colby jeta un coup d’œil sur son haut. Il portait aussi un jean, un truc étroit qui mettait en évidence son corps mince, et une paire de tongs rouges. Il regarda à nouveau William et haussa les épaules.

— Qui veut porter du bleu pâle tout le temps ? Et ces shorts à rayures ridicules ? Tellement pas flatteurs. De toute façon, j’ai un ticket avec la receveuse des postes.

Il fit un clin d’œil et dit sur le ton de la confidence :

— C’est ma tante.

William n’apprécia pas qu’on lui fasse un clin d’œil, et il réussit à garder une voix neutre.

— Puis-je lui parler ?

— Pas maintenant. Elle me laisse enfermé ici pendant qu’elle s’occupe des livraisons rurales. Elle affirme que c’est parce qu’elle aime l’air frais, mais le réel attrait, c’est Bob Samuels. Son ranch est le dernier arrêt de sa tournée et elle a une aventure avec lui. Enfin, si on peut appeler « aventure » un truc qui dure depuis presque dix ans.

— Dix ans ? répéta faiblement William.

— Quelque chose comme ça. Depuis un ou deux ans après le décès de la femme de Bob. Je n’arrête pas de dire à tante Deedee qu’elle n’a qu’à emménager avec le vieux, mais elle dit qu’aucun d’eux n’est fait pour vivre avec quelqu’un et qu’ils sont tous les deux plus heureux ainsi. Je ne sais pas. Si j’avais un mec régulier, je voudrais me réveiller auprès de lui chaque matin, mais ce n’est peut-être que moi.

Faisant un effort considérable, William réussit à ne pas frissonner.

Si Colby remarqua son inconfort, il ne le montra pas. Son sourire n’avait toujours pas faibli.

— Quels que soient vos besoins postaux, je peux vous aider.

— Je… euh… je viens d’être embauché à…

— Hé ! Vous êtes le nouveau type de la maison de fous ! Mince, j’aurais dû le deviner. Désolé. Je suis Colby Anderson, facteur et épicier.

Il tendit la main. William la serra juste deux fois avant de retirer la sienne. Sa peau lui picota désagréablement.

— William Lyon. Je voulais vous le faire savoir au cas où je recevrais du courrier.

— Super ! Si quelque chose arrive pour Bill Lyon, on fera en sorte que vous le récupériez.

— C’est William.

Colby continua comme si William n’avait pas parlé.

— Bon, tante Deedee ne livre pas l’asile, du moins pas d’habitude. Vous attendez beaucoup de courrier ?

— Non.

En fait, il en attendait très peu.

— Cool. Alors, vous n’aurez qu’à venir le chercher quand vous en aurez envie. Ou si vous me donnez votre numéro de téléphone, je pourrais vous appeler si quelque chose d’important arrive. Vous savez, pour vous éviter le voyage si ce ne sont que des catalogues ou des trucs comme ça.

William le regarda en clignant des yeux.

— Vous m’appellerez ?

— Bien sûr. J’ai quelques autres clients pour qui je le fais. L’un d’eux a une adresse postale ici, mais passe la plupart de son temps dans un chalet dans les montagnes. Je lui fais savoir quand ses chèques arrivent.

Même s’il était mal à l’aise à l’idée que cet homme analyse son courrier, William ne trouva aucun moyen de l’éviter. Et ce serait bien d’être prévenu immédiatement quand du courrier essentiel arriverait. L’avocat de Lisa lui enverrait probablement bientôt les papiers du divorce. Cela avait été une séparation facile, aucune contestation, avec trop peu de liquidités pour s’inquiéter à ce sujet. William lui aurait tout donné même s’ils avaient eu davantage.

— D’accord, dit-il à Colby.

— Sortez votre téléphone.

William obéit et fouilla dans sa poche. Puis il tapa docilement les numéros que l’autre homme lui dictait. La poche arrière de Colby commença à jouer une chanson – « It’s Raining Men », au secours – et Colby sortit son téléphone avec un grand geste.

— Salut, dit-il dans l’appareil.

Se sentant idiot, William resta juste planté là. Il fut soulagé quand Colby ricana et donna un coup sur l’écran du bout du doigt.

— Et voilà ! Maintenant vous êtes dans mes contacts, Will Lyon.

— C’est William.

Ça l’avait toujours été, même quand il était tout petit. Jamais Bill ni Will ni, Dieu merci, Willy.

Colby rangea son téléphone. De ce que William avait vu de son jean très étroit, c’était un petit miracle que ce type réussisse à rentrer quoi que ce soit dans la poche.

— Bon, maintenant que vos besoins en communication sont sous contrôle, en quoi d’autre puis-je vous aider ? Des timbres ?

Il lui fit un nouveau un clin d’œil.

— Je… hmm… j’ai besoin de quelques provisions.

— Bien sûr.

Colby sauta par-dessus le comptoir. Il ne frôla pas vraiment William en le dépassant, mais il s’approcha de lui. Bien trop près pour le confort de William. Peut-être que qualifier la démarche de Colby de sautillante était un peu exagéré, mais ses pas étaient trop légers et bondissants pour être appelés « marche ». Il ressemblait à quelqu’un s’amusant à une soirée, ou peut-être se rendant dans un club. Pas à un homme traversant des allées de légumes en conserve et de serviettes hygiéniques.

Quand il fut presque arrivé à la caisse enregistreuse, il virevolta pour faire face William.

— Avant que vous ne le fassiez remarquer, non, ce n’est pas non plus une tenue réglementaire d’épicier. Mais j’ai aussi un ticket avec le propriétaire des lieux. C’est mon grand-père.

— Êtes-vous parent avec tout le monde ici ?

— Non. Juste avec ceux qui sont importants, répondit Colby entre deux rires. Le capitaine des pompiers du district est mon oncle. Je suppose que j’aurais pu obtenir un poste de pompier, mais je ne suis pas assez baraqué et, bon Dieu, ces uniformes sont de vrais fours en été.

Il se baissa et attrapa un panier en fer qu’il tendit à William.

— Je vous en prie. N’hésitez pas à examiner avec soin notre généreuse sélection.

William saisit le panier avec un petit hochement de tête de remerciement. Il sentit le regard de Colby sur lui tandis qu’il longeait lentement les étagères. L’endroit était aussi approvisionné qu’une supérette de bonne taille. Principalement des produits de base. Rien d’original et pas trop de choix. Certainement pas des cafetières ni des draps. Mais William prit une assiette anglaise, une brique de lait, des haricots et du riz, un pain de savon, et quelques autres articles. Puis il posa le panier sur le comptoir en bois abîmé près de la caisse enregistreuse.

— Vous n’avez pas de fruits frais ?

Corey secoua la tête.

— Non, désolé. Mais ce n’est pas grave, parce que si vous suivez la nationale sur environ 5 km, vous arriverez à un kiosque de bord de route vraiment super. Ils peuvent vous fournir tout ce dont vous avez besoin, tant que ce sont des fruits et légumes.

Il agita ses sourcils.

— Ce sont mes cousins qui le tiennent.

Quand William leva les yeux au ciel, Colby rit. Il commença à saisir les articles du panier dans la caisse enregistreuse, puis s’arrêta.

— Oh mince, j’ai failli oublier. Puisque vous vivez ici, j’ai le droit de vous montrer l’autre attraction principale du magnifique centre-ville de Jelley’s Valley. Suivez-moi.

William n’avait pas vraiment envie de suivre cette créature où que ce soit, mais il ne voulait pas se montrer impoli. Alors il le suivit sagement jusqu’au mur du fond, où se trouvait une petite porte entre deux armoires frigorifiques. Privé, disait la pancarte légèrement de travers. Colby tourna la poignée, ouvrit la porte et fit entrer William avec un petit geste ample.

— Bienvenue dans le centre culturel de Jelley’s Valley.

À l’origine, cela avait probablement été une petite réserve, et les murs étaient toujours garnis d’étagères. Mais au lieu de boîtes de conserves et de paquets supplémentaires, ces étagères étaient remplies de livres. Majoritairement des livres de poche qui montraient presque tous des signes d’usure. Il y avait aussi un support pour magazines bien fourni et, dans un coin, une petite table avec un gros bouquin usé.

Colby regardait la pièce avec le même sourire ravi que quelqu’un pourrait offrir à un enfant sale mais bien-aimé.

— Quand mon grand-père a repris la boutique – à la fin des années 40 –, il a décidé que les bons citoyens de Jelley’s Valley avaient besoin de littérature. Alors il a apporté une étagère à livres et l’a remplie. Presque personne n’achetait les livres. Les gens se contentaient de rester debout pour les lire. Personne dans le coin n’avait d’argent en trop à dépenser à cette époque-là. La plupart n’en ont toujours pas. Alors papi s’est mis à laisser les gens emporter gratuitement les livres chez eux, tant qu’ils promettaient de les rapporter. Et après un certain temps, les gens ont commencé à ramener aussi leurs propres livres, quand ils les avaient terminés. En fin de compte, papi a aménagé cette pièce. Notre collection grandit un peu chaque année.

— Donc c’est… une bibliothèque.

— Oui. Sauf que personne n’a jamais pris la peine de répertorier les livres et qu’ils ne sont pas vraiment rangés dans un ordre particulier. Les gens sont censés noter ce qu’ils empruntent dans ce registre-là, mais la plupart ne le font pas.

— Alors comment savez-vous s’ils ont rendu les livres ?

Colby haussa les épaules.

— Tout le monde le fait. Bon, sauf Pete Akers. Il ne trouve jamais le temps de le faire. Une ou deux fois par an, je vais chez lui et récupère tous les livres. Il les laisse traîner partout chez lui. C’est un peu comme une chasse aux œufs de Pâques.

— Oh.

Colby donna une tape sur le bras de William, le faisant sursauter.

— Maintenant que vous êtes résident, vous avez le droit d’emprunter. Vous voulez prendre quelque chose ?

Il agita à nouveau ses sourcils et le déshabilla presque du regard.

Les joues de Williams s’échauffèrent et il sortit de la pièce à reculons.

— Euh, non. Non merci.

Est-ce que le sourire de Colby ne disparaissait jamais ? Le jeune homme haussa une épaule.

— D’ac’. Mais maintenant que vous connaissez le jardin secret, vous revenez quand vous voulez.

Ils échangèrent quelques mots supplémentaires tandis que Colby finissait de comptabiliser les achats de William. Enfin… Colby fit le plus gros de la conversation, commentant tout ce que William avait acheté et offrant des conseils culinaires. William se contenta de hocher la tête et de grogner. Quand il paya, leurs doigts se frôlèrent et William retira si vivement sa main qu’il faillit en lâcher les billets.

Finalement, il rassembla les poignées des sacs en plastique sur ses bras.

— Ce n’est pas un peu effrayant d’être tout seul dans la maison de fous ?

— J’aime le calme.

— Oui, mais quand même… je me sentirais vraiment seul.

Pour une fois, Colby avait l’air sérieux.

— J’aime la solitude. Elle est paisible.

— Bien sûr, répondit Colby sans conviction.