Capitalisme fossile - Jean-Marc Sérékian - E-Book

Capitalisme fossile E-Book

Jean-Marc Sérékian

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Beschreibung

Comment la COP 24 a-t-elle pu se passer comme si le dernier rapport spécial du GIEC sur l'urgence climatique n'avait jamais existé ? Cet essai s'interroge sur le rôle véritable des COP.

Vingt-quatre ans de COP*. Depuis un quart de siècle, les négociations sur climat font quasiment du surplace tandis que les émissions de GES poursuivent leur ascension.
Fin 2018, la COP 24 s’est passée comme si le dernier rapport spécial du GIEC sur l’urgence climatique n’avait pas existé. Les États sont parfaitement instruits des dégradations rapides des écosystèmes mais s’en préoccupent-ils vraiment?
Le moment est venu de nous intéresser aux causes politiques ainsi que sur le rôle des COP et des Sommets de la Terre. La structure du capitalisme et sa mondialisation à l’ère des énergies fossiles fournissent-ils des éléments de réponse ?
Pour mieux orienter les actions encore possibles, cet essai, avec son éclairage historique du Capitalisme fossile, explique à la fois la logique du désastre annoncé, la farce des COP et et les investissements des milieux d’affaires dans la géo-ingénierie du climat.

Avec un éclairage historique du capitalisme, cet essai vous explique les causes politiques qui se cachent derrière le désastre annoncé, les COP et les investissements économiques dans la géo-ingénerie du climat.

EXTRAIT

Il faut signaler aussi en novembre 2017 la survenue d’un événement impliquant quelque 15 000 savants. Pour faire écho à la 23e version de la COP, ils signaient un « Warning to Humanity », un appel rappelant l’état de délabrement avancé de la planète. Mais, rien de bien nouveau par rapport aux données du bon vieux rapport Meadows datant de 1972. Si, dans ce « warning » les symptômes de la maladie sont mieux identifiés et quantifiés, manque encore le diagnostic étiologique et l’identification précise de l’agent causal du désastre environnemental. Aucun effort de synthèse ; les savants brandissent à nouveau les courbes archiconnues de la « Great Acceleration » de l’Anthropocène. Ainsi, par ce manque d’audace, ce signal d’alerte qui se voulait fort et solennel se réduit à un non-événement. On est encore plus déçu en prenant connaissance du contenu précis du « Warning to Humanity ». Alors que la famine dans le monde repart à la hausse, les rédacteurs convoquent des données de la très philanthropique Banque mondiale qui affirme que sur ce front la situation s’améliore… bizarre ! Anachronique, consensuel et surtout trop timoré, l’appel paraît suspect ; comme celui d’Heidelberg, il doit y avoir anguille sous roche ou commanditaire caché. Toujours est-il que, du haut de leur savoir, ces 15 000 savants attestent ce que les ONG savent et décrivent depuis longtemps : l’état avancé de délabrement des écosystèmes, la raréfaction rapide des ressources en eaux douces, la sur-prédation sur le poisson, les pollutions en tout genre et l’élévation constante des gaz à effet de serre (GES). Qui en est le responsable et comment mettre un terme à ces déprédations ? Voici les vraies questions du temps présent ! Ces 15 000 savants signataires du Warning ne nous le disent pas. Il va falloir le trouver nous-mêmes.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Marc Sérékian est médecin à Tours. Il a commencé à s’intéresser aux questions d’énergie alors qu’il été administrateur à la LPO Touraine. Aujourd’hui il est rédacteur pour le site Carfree (la vie sans voiture) sur les questions d’énergie et de biodiversité. Il est l’auteur de : La Course aux Energies, Ed Libertaire, 2009 ; Pourquoi Fukushima après Hiroshima ? Ed. Le Sang de la Terre, 2012 ; Gaz de schiste de Choix du pire, Ed. Sang de la Terre, 2015

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Couverture

Page de titre

« Le développement est un voyage qui compte plus de naufragés que de navigateurs »

Eduardo GALEANO, 1971

À Pierre et Pascal, avec mille remerciements.

Introduction Le monde comme il va

« Nous savons aujourd’hui que l’humanisme orgueilleux qui donne au monde moderne son dynamisme inouï met en péril la condition même de l’aventure humaine. Nous vivons désormais dans l’ombre portée de catastrophes futures qui, mises en système, provoqueront peut-être la disparition de l’espèce. Notre responsabilité est énorme, puisque nous sommes la seule cause de ce qui nous arrive1. »

Voici venu le temps des prophéties apocalyptiques. Soudain tout est devenu clair, le futur dévoilé perd tous ses secrets et s’éclaire de ténèbres. En nombre toujours plus grand, des philosophes, anthropologues, sociologues et autres penseurs, baptisés pour la circonstance « collapsologues », se projettent aujourd’hui dans l’avenir et prédisent le pire ; l’effondrement prochain voire imminent de la grande civilisation occidentale, celle qui, il y a deux siècles, avec ses « Lumières » et son « humanisme orgueilleux » a pu s’affirmer « civilisatrice » pour le reste de la planète. Dans cette conjoncture historique inédite d’un monde technique à la fois au faîte de sa puissance et au bord du précipice, deux de ces nouveaux oracles expliquent « Comment tout peut s’effondrer » et proposent pour s’y préparer un « Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes »2.

Quelque temps avant, de sa haute stature scientifique, le biologiste évolutionniste et géographe américain, Jared Diamond, avait ouvert grande la brèche du nouveau style apocalyptique fondé sur les sciences avec son opus magnum paru aux États-Unis en 2004 : « Collaps, How Societies Choose to Fail or Survive » « Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie »3.

Les sciences et techniques performantes d’aujourd’hui sont impitoyables par leur clairvoyance ; elles permettent désormais de raffiner ce nouveau genre littéraire avec le double exercice d’établir le pronostic précis et d’évaluer la proximité temporelle de la fin catastrophique de la civilisation. Trop de voyants flashent dans le rouge depuis trop longtemps.

Pourtant, lorsqu’on se retourne vers les temps présents pour regarder « le monde comme il va », on a plutôt le spectacle rassurant d’une routine tranquille, y compris au sein de l’élite scientifique. Les chercheurs en grand nombre cherchent sans se préoccuper de l’état de dégradation du monde. Ils forent la terre et percent les secrets de la matière. Ils se creusent la tête et pénètrent même les mystères de l’antimatière. D’autres, plus rêveurs et visionnaires, le nez pointé vers les étoiles, scrutent minutieusement le cosmos. Puissamment équipés d’immenses télescopes avec optique adaptative et pilotés par ordinateur, ils analysent les moindres vibrations de signaux et, enthousiastes, découvrent par dizaines des nouvelles planètes satellites d’étoiles lointaines de notre galaxie. Puis, de nuit comme de jour, ils rêvent, sur elles, de vie extraterrestre.

Au début du XXe siècle, durant la guerre de « 14-18 », un calcul pointu d’astrophysicien sur les équations de la « relativité générale » emplit soudain l’univers d’objets étranges, nommés par la suite « trous noirs ». Un siècle plus tard, une vibration de l’espace-temps, nommée onde gravitationnelle, trahissait les ébats fusionnels de deux trous noirs aux confins de l’univers ; l’événement cosmologique eut lieu il y a 1,3 milliard d’années. Détectée en 2015, l’onde gravitationnelle de la fusion de ces deux corps célestes fut annoncée comme l’événement du siècle ; une ère cosmologique nouvelle s’ouvrait pour la recherche. En 2012-2013, c’était le boson de Higgs qui mettait en délire les milieux de la physique subatomique… Et en décembre 2009, l’année du fiasco de la Cop 15 (Conference of Parties) de Copenhague, un astrophysicien déclarait enthousiaste : « Nous vivons l’âge d’or des exo-planètes »4.

Beaucoup de savants sont dans la Lune ou voyagent dans le système solaire, d’autres encore plus nombreux ont la tête dans les étoiles et les trous noirs… Ainsi va la science ; l’immense majorité des chercheurs, quelle que soit leur spécialité, se situe à des années-lumière des considérations bassement matérielles relatives à une planète Terre désormais entrée en déshérence.

Les connaissances s’accumulent à une vitesse vertigineuse et il ne se passe pas un mois sans que les revues très sérieuses de vulgarisation scientifique ne nous annoncent des découvertes fantastiques qui révolutionneront notre vie quotidienne ou celle des heureuses générations futures qui en bénéficieront.

Plus prosaïques, les économistes médiatiques se bousculent sur le petit écran devenu grand pour nous révéler les conditions infaillibles du bonheur pour tous. Ils tablent sur un ou deux points de croissance supplémentaires pour qu’enfin les plus démunis puissent connaître un peu plus de « justice sociale ».

De leur côté, les bons patrons français, fidèles à leur conviction, attendent du gouvernement Macron qu’il ponde sa « loi-travail » pour redynamiser l’économie et renouer avec le plein-emploi.

Dans le domaine des sciences appliquées, c’est tous les jours l’euphorie ; les recherches avancent à pas de géant et, pour le secteur stratégique de « l’intelligence artificielle », les chercheurs ne savent plus où donner de la tête tellement les applications potentielles sont nombreuses. Sans surprise, conformément à la nature numérique infinie du domaine, ils se retrouvent déjà dans un univers en expansion accélérée. L’ère numérique immatérielle est en vue, les machines intelligentes peuplent déjà l’espace comme de bons compagnons et deviendront bientôt capables de soigner toutes seules les maladies. Les promesses sont vertigineuses, même si, selon certains observateurs attardés, apeurés et incrédules, cette révolution « En Marche » prépare l’explosion du chômage de masse de demain.

Toujours dans l’euphorie, les ingénieurs informaticiens et les roboticiens travaillent d’arrache-pied pour sauver la planète asphyxiée ; la voiture électrique « carbon-free » et « autonome » est déjà devenue réalité et régale les badauds des Salons automobiles…

Le summum de l’euphorie eut lieu en France au « One Planet Summit ». En décembre 2017, aux cours d’un show hollywoodien parisien, le Président Macron en personne créait la surprise et clouait le bec aux collapsologues. Le talent d’orateur du chef de l’État avait d’un coup renversé la vapeur et arrêté in extremis la locomotive économique arrivée en limite du précipice climatique. Au cri de « Make our Planet Great again », les élites des élites, les grands patrons des grandes entreprises transnationales françaises répondirent unanimement présents – y compris Total – pour « sauver le climat ». Avec tous ces milliards promis dans la cagnotte, la planète Jet-Set transnationale prendra désormais sous son aile la planète Terre malade. Tout un symbole, le miracle tant attendu s’est produit dans la Ville Lumière et fut instantanément immortalisé par des salves innombrables de selfies. Fidèle à sa tradition, la France montrait encore une fois au monde que dans les moments suprêmes de la grande Histoire coulait dans ses veines le sens primordial du devoir. Pour la petite histoire, on sait qu’avec sa généreuse « loi-travail » le grand Macron avait mis tous les patrons dans sa poche. Comme on le dit souvent : « la vie (sur Terre) ne tient qu’à un fil », aujourd’hui le fil s’appelle Macron. Désormais, dans un monde reconnu au bord du précipice climatique, il est sans contexte « le premier de cordée ».

Où que le regard porte, rien ne laisse présager « la disparition de notre espèce », comme le craignent les philosophes, anthropologues et collapsologues. Les chercheurs démographes comme Jared Diamond continuent plutôt à nous alerter sur la fameuse « Bombe P » qui menace la planète depuis les années 1960.

Certes il y a, en grand nombre, les sans-voix et les damnés de la Terre pour qui le monde ne tourne pas rond. Mais cela fait si longtemps qu’ils survivent en état d’anomie qu’il n’y a pas lieu d’y voir une menace ni même un symptôme de l’effondrement. Cependant, certains s’en inquiètent. Avec Mike Davis on peut voir grandir démesurément « la planète bidonville » et avec les ONG on peut constater que l’humanité se fait de plus en plus parquer et prend ses quartiers dans des camps : se concentre dans des « camps de travail », s’entasse dans des « camps de réfugiés » ou se retrouve refoulée dans des « camps de transit ». Mais pour quiconque connaît l’histoire du capitalisme depuis les enclosures en Angleterre au XVIe siècle, une humanité de vagabonds piétine depuis ces temps lointains dans un système sordide de camps d’enfermement aux fonctions multiples, disciplinaire ou de travail, mis au service du capital. Rien de nouveau sous le soleil rayonnant du capitalisme triomphant depuis le début des Temps Modernes. Là encore, c’est la condition habituelle et perpétuelle de misère qui perdure et ne peut plus être pire, si ce n’est sa récente extension planétaire, avec le nouvel ordre économique initié sur le modèle étasunien depuis l’après-guerre. Les experts des Nations unies surveillent ça de près et font leurs rapports, la routine…

Globalement, pour les gens qui comptent – les élites haut placées dans ce bas-monde malade –, les détenteurs du pouvoir et du savoir, les hommes d’affaires, la Jet-Set et les « classes créatives », crèmes des classes moyennes des villes branchées et connectées, tout baigne dans une heureuse routine quotidienne faite de divines surprises, de fortunes faciles et de découvertes fantastiques.

Seul point noir persistant au tableau, les laborieux savants du GIEC ; ils font grise mine avec leur climato-pessimisme et font tache dans l’ambiance survoltée d’une recherche pétillante de découvertes. Leur cas semble désespéré, car rien n’indique dans leurs lourds rapports itératifs une éclaircie dans le futur. Mais, somme toute, dans l’immense masse des chercheurs scientifiques et de leurs recherches, cela ne fait qu’une infime minorité confinée au domaine pointu et rébarbatif des calculs statistiques en géophysique de l’atmosphère. Dans l’ensemble, l’euphorie est générale, avec une recherche scientifique toujours plus performante et prolifique. L’intelligence artificielle, en constant progrès, semble bien lancée pour soigner la planète malade. Le second Appel de Paris du Président Macron « Make our Planet Great Again ! » a semble-t-il réveillé les consciences des milliardaires de la Jet-Set et peut-être entre-ouvert leur porte-monnaie.

Il faut signaler aussi en novembre 2017 la survenue d’un événement impliquant quelque 15 000 savants. Pour faire écho à la 23e version de la COP, ils signaient un « Warning to Humanity »5, un appel rappelant l’état de délabrement avancé de la planète. Mais, rien de bien nouveau par rapport aux données du bon vieux rapport Meadows datant de 1972. Si, dans ce « warning » les symptômes de la maladie sont mieux identifiés et quantifiés, manque encore le diagnostic étiologique et l’identification précise de l’agent causal du désastre environnemental. Aucun effort de synthèse ; les savants brandissent à nouveau les courbes archiconnues de la « Great Acceleration » de l’Anthropocène. Ainsi, par ce manque d’audace, ce signal d’alerte qui se voulait fort et solennel se réduit à un non-événement. On est encore plus déçu en prenant connaissance du contenu précis du « Warning to Humanity ». Alors que la famine dans le monde repart à la hausse, les rédacteurs convoquent des données de la très philanthropique Banque mondiale qui affirme que sur ce front la situation s’améliore… bizarre ! Anachronique, consensuel et surtout trop timoré, l’appel paraît suspect ; comme celui d’Heidelberg, il doit y avoir anguille sous roche ou commanditaire caché. Toujours est-il que, du haut de leur savoir, ces 15 000 savants attestent ce que les ONG savent et décrivent depuis longtemps : l’état avancé de délabrement des écosystèmes, la raréfaction rapide des ressources en eaux douces, la sur-prédation sur le poisson, les pollutions en tout genre et l’élévation constante des gaz à effet de serre (GES). Qui en est le responsable et comment mettre un terme à ces déprédations ? Voici les vraies questions du temps présent ! Ces 15 000 savants signataires du Warning ne nous le disent pas. Il va falloir le trouver nous-mêmes.

Show tricolore du tandem Macron-patrons, milliardaires philanthropes ou pas, il faut bien voir le monde comme il va. Après le « warning » savant et le maigre résultat de la COP 23, peut-on encore s’interroger sur la réelle volonté de la communauté internationale à résoudre les problèmes environnementaux de notre temps ? La réponse est : non ! Et la COP 24 de décembre 2018 ne modifie pas cette sentence sans appel.

La raison de ce « non » catégorique sans discussion ne se trouve pas seulement dans le constat d’échec persistant des COP – confirmé par sa 24e édition – mais dans le monde comme il va. Il faut le rechercher dans l’unité verrouillée à double tour du capitalisme mondialisé construit sur le modèle étasunien dans l’immédiat après-guerre. Sa structure technico-politique explique les blocages, car, paradoxalement, elle relève de sa performance même, intimement liée au développement des sciences et techniques de la seconde révolution industrielle. C’est de ce côté-là qu’il faut chercher. Plutôt que de se projeter dans le futur pour annoncer le pire, il faut s’intéresser au temps présent et regarder à l’œuvre les philanthropes de la « communauté internationale » qui mènent le monde… à sa perte.

Le Capital auXXIe siècle n’est pas celui que décrit Thomas Piketty dans son « opium magnum du peuple ». Il ne se réduit pas à une mesure de la fracture sociale par les disparités de répartition des patrimoines. Pour comprendre pourquoi les COP tournent inlassablement comme des moulins à prières collectives, il faut simplement se poser la question : qui se cache derrière cette confraternelle « communauté internationale » ?

« La cupidité obsessionnelle des riches de chez nous [en Occident] alliée à la corruption pratiquée par les élites des pays dits en développement constitue un gigantesque complot de meurtre… Partout dans le monde et chaque jour se reproduit le massacre des innocents de Bethléem »6. Voici une première approche du sujet et ce n’est pas un redoutable théoricien bolchevique égaré dans notre siècle qui l’a faite, mais un respectable théologien de l’Université de Zurich. On pouvait s’en douter avec la référence évangélique à Matthieu ! Comme au temps d’Hérode, le pouvoir aujourd’hui est prêt à tout pour survivre dans sa logique prédatrice mercantiliste… « Enrichissez-vous ! » ; prescience fulgurante de la France, dans la grande tradition affairiste tricolore, le Président Macron a compris, le premier, que la planète malade a besoin de milliardaires pour être sauvée. En conséquence logique de sa découverte, il souhaite de tout cœur que les « jeunes rêvent de devenir milliardaires ».

Plus sérieusement, force est de constater que le théologien a saisi dans sa globalité politico-économique la structure Nord-Sud caractéristique du capitalisme de notre temps, comme aurait pu le faire un alter-économiste audacieux sans forcément être d’obédience marxiste. Ainsi, dès 2001, mieux que notre économiste-vedette français, l’universitaire zurichois désignait dans son unité hiérarchisée la cause première de l’échec des COP : une entente tacite des élites pour la mise à sac de la planète. Il n’y a donc pas échec mais imposture. Ces grands-messes œcuméniques sont des rituels de lamentation.

Contrairement au schéma officiel, il n’y a pas, juxtaposés, d’un côté des « pays riches » et industrialisés au Nord responsables à 99 % du triste sort imposé aux écosystèmes et de l’autre des « pays pauvres » et exploités responsables de pas grand-chose ; mais un seul capitalisme mondialisé nommé « complot de meurtre » par le théologien zurichois qui n’a pas peur des mots. Il y a, en effet, complicité politico-économique Nord-Sud des élites pour le pillage-partage des richesses naturelles et minières indispensables au développement des sciences et techniques qui construisent aujourd’hui la civilisation industrielle et assurent sa fuite future dans l’intelligence artificielle. Finance, transnationales, aide au développement, prolifération des éléphants blancs, royalties, commissions, rétro-commissions, au Nord comme au Sud, les élites qui forment ladite « communauté internationale » vivent en bonne entente des rentes minières, pétrolières et forestières…

Ni au Nord ni au Sud, les élites politiques richissimes, toutes au service des transnationales, incarnation affairiste en action des sciences et techniques, ne peuvent se soucier le moins du monde du dérèglement climatique. Elles sont trop occupées à dissimuler leurs biens mal acquis sous divers comptes bancaires dispersés dans les paradis fiscaux mis à leur disposition.

Si la corruption atteint souvent l’ubuesque dans les pays du Tiers-Monde cela ne veut pas dire qu’elle est moindre en Occident. Si elle est plus criante au Sud, c’est par contraste puisque c’est « là-bas » que « chaque jour se reproduit le massacre des innocents de Bethléem ». Et pour ne rien arranger aux apparences (trompeuses), cela tient bien souvent à ce que la presse « libre » à grand tirage est plus discrète et complaisante avec les élites blanches occidentales civilisées qu’avec leurs serviables et dévoués hommes de main hauts en couleur et costumés pour leurs basses besognes dans les pays du Tiers-Monde. Dans l’art consommé du clair-obscur médiatique, pour travailler le contraste et blanchir les démocraties occidentales, il est autorisé et de bon ton de noircir les Rois Ubu, les Bokassa et Mobutu et leurs ubuesques héritiers milliardaires dans leurs fiefs africains.

Alors se pose la question de savoir pourquoi ces grands-messes de mise en scène d’une volonté de lutte collective contre le dérèglement climatique ?

Là encore il faut se référer au monde comme il va et à l’organisation industrielle du mensonge qui fait désormais partie intégrante du Capital au XXIe siècle. Lorsque le négationnisme pur et simple n’est plus possible, les États, parfaitement au fait de leur responsabilité écrasante dans la déprédation des écosystèmes inhérente à l’organisation scientifique de l’économie de pillage, ne peuvent plus seulement se défausser. Ils doivent, en tant qu’État souverainement responsable, se mettre en scène pour donner au moins l’illusion d’une préoccupation environnementale.

Comme la prise de conscience des dévastations des écosystèmes date des années 1960, cela fait longtemps que la communauté des élites prédatrices organise de solennelles messes de requiem en l’honneur des victimes humaines et écosystémiques du capitalisme de notre temps.

L’ère actuelle d’exacerbation de l’extractivisme, attisée par le développement prodigieux des sciences et techniques du XXe siècle, vient de recevoir et ses lettres de noblesse et sa consécration scientifique avec les concepts d’Anthropocène et de « Great Acceleration ». Mais là encore cette description superficielle et phénoménologique globalisante passe sous silence la cause historico-économique de la crise environnementale. La grande accélération du saccage des écosystèmes et de la sixième extinction des espèces date en effet des années d’après-guerre et correspond à la mondialisation forcée du modèle américain, avec l’utilisation massive des énergies fossiles. L’esprit du capitalisme en est le maître d’œuvre. Depuis la prise de conscience du désastre environnemental, les communications événementielles de la « communauté-internationale-des-élites-prédatrices » n’ont plus cessé. On dispose donc d’un antécédent spectaculaire de grandes lamentations et de belles promesses de consolation aux victimes.

En 1972 eut lieu le premier Sommet de la Terre à Stockholm. La déclaration finale des Nations unies, parfaitement consciente du drame humain et écologique du temps, promettait : « La protection et l’amélioration de l’environnement sont une question d’importance majeure qui affecte le bien-être des populations et le développement économique dans le monde entier ; elle correspond au vœu ardent des peuples du monde entier et constitue un devoir pour tous les gouvernements. » « L’homme a un droit fondamental à la liberté, à l’égalité et à des conditions de vie satisfaisantes, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la dignité et le bien-être. Il a le devoir solennel de protéger et d’améliorer l’environnement pour les générations présentes et futures… ». Durant les années puis les décennies qui suivirent, la déforestation s’inscrivit sur une courbe rapidement ascendante. Pour l’Amazonie, justement surveillée par satellite depuis 1972, la perte en surface fut d’une extrême rapidité. Trente ans après, au tournant du millénaire, elle avait perdu l’équivalent de la superficie de la France : 550 000 kilomètres carrés. Entre-temps, pour mettre un peu d’huile sur le feu planétaire, les savants, bien inspirés pour booster le capitalisme, avaient découvert les « biocarburants » et les spéculateurs l’huile de palme. Aujourd’hui, bientôt cinquante ans après Stockholm, l’équivalent de la surface de l’Europe occidentale en forêt primaire a disparu de la surface de la Terre.

Pour permettre cet exploit économique fabuleux, il fallait bien toutes les promesses solennelles du premier Sommet de la Terre organisé dans une grande capitale européenne par ladite « communauté internationale ». Les processions de lamentation des COP s’inscrivent dans cette grande tradition de perpétuation de l’écocide indispensable et vital au développement durable de l’économie de pillage mise en place dans les années 1950 et désormais repérée et pudiquement désignée par les scientifiques « Great Acceleration ».

Nous avions trouvé suspect et timoré le « warning » solennel des 15 000 savants, satellite de la COP 23. L’article paru dans BioScience en décembre 2017 signalait bien la déforestation massive qui s’est accélérée après le fameux premier Sommet de la Terre des Nations unies ; ils omettaient cependant de préciser que c’est la Banque mondiale qui a massivement financé ce désastre environnemental, à la fois par sa politique aveugle de soutien aux grands barrages et sa fumeuse politique « d’aménagement et développement forestier ». Car, pour aider les élites (milliardaires) des « pays pauvres » à mettre en coupes réglées des centaines de milliers d’hectares de forêt primaire impénétrable, il fallait massivement financer les aménagements routiers, portuaires et logistiques nécessaires à la mise en branle de la foresterie industrielle. La Banque mondiale s’en chargea. Si, en 2017, quinze mille chercheurs scientifiques ignorent encore qui est le commanditaire et financier de la déforestation massive qui a frappé la Terre comme une catastrophe cosmique, s’ils se contentent dans leur warning de reproduire la liste des déprédations sans faire l’effort de recherche du coupable, alors les prophètes d’apocalypse peuvent en toute quiétude prédire le pire.

Mais, encore une fois, plutôt que de nous projeter dans le futur pour annoncer la catastrophe imminente, il nous semble plus judicieux, pour comprendre la fatalité du désastre, de nous tourner vers la routine tranquille de ce que le théologien zurichois n’a pas hésité à nommer, en 2001, « le gigantesque complot de meurtre… des milliardaires. »

1. Jean-Pierre Dupuy, Petite Métaphysique des Tsunamis, Le Seuil, 2005.

2. Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, postface d’Yves Cochet, Le Seuil, 2015 – http://www.collapsologie.fr/?page_id=86.

3. Jared Diamond, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, 2004 ; Gallimard, 2006.

4. Didier Queloz, « Nous vivons l’Âge d’Or des Exo-planètes », La Recherche, n° 436, décembre 2009. La première découverte d’une planète détectée en dehors du système solaire eut lieu en 1995.

5. William J. Ripple, Christopher Wolf, Thomas M. Newsome, Mauro Galetti, Mohammed Alamgir, Eileen Crist, Mahmoud I. Mahmoud, William F. Laurance, and 15 364 scientist signatories from 184 countries, « World Scientists’ Warning to Humanity : A Second Notice », BioScience, vol. 67 No., 12 décembre 2017.

6. Walter Hollenweg, Das Kindermorden von Bethlehem geht weiter (« Le massacre des innocents de Bethléem continue ») cité par Jean Ziegler dans Les nouveaux Maîtres du Monde et ceux qui leur résistent, Fayard, 2002.

Présentation du livre

Puisqu’aujourd’hui, arrivé au bord du précipice climatique, tout le monde – même les milliardaires (excepté Trump) – se déclare volontaire dans un unanimisme inédit pour aller au feu et « sauver la planète », ce livre se fixe un objectif somme toute très modeste : regarder, encore une fois, le monde comme il va.

Cela est d’autant plus important pour nous, humbles Français, car l’histoire déjà tourmentée de ce début de siècle a fait naître des vocations dans l’Hexagone. Avec la défection des États-Unis, une France « En marche », menée vers les « Sommets de la Terre » par son « premier de cordée », a pris le leadership mondial de cette aventure exaltante, inédite dans l’Histoire de l’Humanité.

Il s’agit pour nous, incrédules, de mettre un peu d’ordre dans les faits historiques, afin de nous y retrouver dans le brouhaha général des bonnes intentions envers la Terre Mère.

Qui veut quoi au juste dans ce tumulte de philanthropes ? Sur quels repères avancer dans ces dédales de propositions souvent titanesques ? Ou plus simplement, que doit-on savoir pour comprendre ce qui désormais apparaît comme un échec répété des COP ? Malgré les bonnes volontés affichées de la « communauté internationale » et des milliardaires médiatiques de la carrure de Bill Gates, où se situent les blocages ? Dans les circonstances actuelles qui nous mènent au bord du précipice climatique et à « l’effondrement », selon des collapsologues, à quel saint doit-on se vouer ?

Ces questions sont tranchées comme un nœud gordien dans les deux premiers tableaux : Repères de malfaiteurs menteurs et Quand cessera la farce des COP ?

Le livre commence donc par un rappel commenté et critique des grandes dates et des grandes conférences internationales qui, depuis les années 1960, se penchent sur les problèmes environnementaux qui dégradent irrémédiablement les conditions de vie sur Terre. Ces grandes messes œcuméniques, remises dans leur contexte politique, sont d’emblée dénoncées comme de vastes supercheries de la communauté internationale. Il s’agit à la fois de donner au lecteur les repères historiques indispensables sur la deuxième moitié du XXe siècle et de le mettre en condition pour comprendre l’ancienneté et la gravité des problèmes.

Cette chronologie « Repères de malfaiteurs menteurs » est une mise en perspective illustrative du comportement de ladite communauté internationale face à la crise environnementale connue dès les années 1950.

Ainsi introduit, le second tableau « Quand cessera la farce des COP ? » se concentre sur les deux premières décennies de ce siècle où, semble-t-il, le réchauffement climatique s’impose comme la préoccupation majeure de tout le monde. Mais d’emblée, il est aisé de constater que ce que fait réellement la communauté internationale ne correspond pas avec ce qu’elle dit, surtout quand il s’agit d’écologie. Contrairement aux messes solennelles et processions annuelles de ladite communauté internationale, ce que nous dit l’observation du monde comme il va, c’est qu’en définitive, les États-Unis gardent leur leadership dans tous les domaines. Le modèle économique étasunien, qui s’est mondialisé avec l’arme du pétrole et la diplomatie secrète de la CIA faite de coups d’État et de frappes militaires dans les années 1960-1970, reste à ce jour incontesté, comme en atteste en Europe la profusion des nouveaux adhérents de l’OTAN. En conséquence, il faut regarder la procession des COP comme une nouvelle imposture dans la liste depuis les premiers Sommets de la Terre. La Pax Americana et son cortège de guerres itératives n’ont que des serviteurs dévoués parmi la communauté internationale des États et les élites desdits pays émergents ne rêvent que d’Amérique.

Il n’y a donc pas échec, mais leurre et imposture, car il n’y a aucune volonté au sein de la communauté internationale de sortir du modèle étasunien mondialisé dans les années 1960. Le monde d’aujourd’hui baigne dans le pétrole comme au temps où les compagnies pétrolières étasuniennes le lui ont imposé, dans les premières décennies d’après-guerre. Aujourd’hui encore, où plus aucune illusion n’est possible, toutes les mégalopoles immondes du Tiers-Monde offrent le même spectacle saisissant : alors que des millions de personnes s’entassent dans des bidonvilles insalubres, croupissent dans une misère noire sans accès à l’eau potable et au minimum vital, tous les matins à la même heure, dans ces mêmes villes, des centaines de milliers d’engins automobiles se donnent rendez-vous dans les rues pour s’immobiliser en d’immenses embouteillages jusqu’à la tombée de la nuit. Et, durant ces longues heures sous une chaleur suffocante, ces voitures crachent tout ce qu’elles peuvent en gaz à effet de serre et particules fines cancérigènes. Par quel miracle économique ces villes en sont-elles arrivées là ? Et par quelle magie ce statu quo sidérant perdure-t-il encore aujourd’hui ? Malgré plus de cinquante ans de bonne volonté manifestée par la communauté internationale et les Nations unies, il est encore aujourd’hui plus facile de produire du pétrole et des automobiles que de fournir de l’eau et du pain pour satisfaire les besoins élémentaires d’un être humain. Par quel miracle diabolique cette asphyxie urbaine mortifère réussit-elle à se perpétuer sans fin ? Ce spectacle hallucinant des mégalopoles quotidiennement enfumées s’est aussi imposé en Chine. Et, pour qu’il se réalise, les autorités de cet État n’ont pas hésité à anéantir le paysage paisible et nonchalant des anciennes villes d’Extrême-Orient. Si partout le modèle étasunien s’est imposé sur des sites urbains anciens à peine développés par le colonialisme, le Parti Communisme Chinois (PCC) a choisi le sacrifice de son architecture pour l’imposer et ainsi unifier le monde sous la bannière étoilée. Ainsi, quoi qu’on en dise au cours des COP, le monde reste fidèle au modèle pétrole-automobile ou énergie fossile-voiture moteur thermique ou électrique.

Le troisième tableau, Folies Fossiles des Sixties, s’intéresse au moment où les États-Unis imposent leur modèle économique au monde. Comme par hasard, c’est aussi le moment où les savants d’aujourd’hui semblent vouloir fixer le début d’une seconde phase fatale de l’Anthropocène avec le concept de « Great Acceleration ». Que s’est-il donc passé au cours des sixties, la décennie qui suivit le début de la « grande accélération » ? Quel regard doit-on porter sur ces années car, aujourd’hui on le sait, les sixties s’inscrivent dans l’histoire du pétrole comme une décennie charnière ? Les contemporains savaient-ils qu’ils vivaient le début d’une catastrophe planétaire ? La réponse est Oui ! Dès cette époque non seulement il y avait une conscience claire de la situation mais aussi une dénonciation du « crime environnemental » plus vigoureuse et précise qu’aujourd’hui. Ainsi, il faut nous remémorer quelques-uns des événements significatifs des sixties pour comprendre le monde actuel.

Le quatrième tableau est en deux parties et se concentre sur l’éminence grise : l’esprit du capitalisme, puisqu’en définitive c’est de lui qu’il s’agit derrière le modèle économique étasunien qui unifie et verrouille le marché mondialisé d’aujourd’hui. Contrairement aux efforts d’érudition remarquable de Max Weber au temps de la Belle Époque, il n’est plus nécessaire aujourd’hui de se plonger dans le passé pour décrypter les dogmes religieux du monde anglo-saxon afin de découvrir les origines profondes de l’esprit de capitalisme. Plutôt que de chercher dans les méandres des écrits sectaires définissant l’éthique du protestantisme, aujourd’hui il suffit, comme l’a fait le théologien zurichois, de regarder le monde comme il va.

Ce tableau est introduit par une ténébreuse affaire, considérée à l’unanimité comme grave et scandaleuse, y compris par la presse officielle : les tractations en Syrie d’une grande transnationale LafargeHolcim avec une organisation criminelle Daech. Il s’agit pour nous de montrer que ce type de marché est plutôt la règle que l’exception et, à partir de là, de révéler par ses basses œuvres l’esprit du capitalisme depuis ses origines : « le péché originel » selon Marx, de « l’accumulation primitive du capital ».

Ce travail de catharsis du refoulé primordial du capital passe par plusieurs étapes. Il a été rendu facile car, au cours des années 2000, de nombreux ouvrages se sont penchés sur la criminalité potentielle ou foncière du capitalisme. Même sans lutte des classes ouverte au sens traditionnel, la violence totipotente des classes dominantes a pris des proportions terrifiantes. Aussi il suffit de partir de ce que l’on sait déjà du monde comme il va.

Avec la journaliste Naomi Klein on rappellera l’émergence du capitalisme du désastre. Avec l’historien Howard Zinn on s’intéressera au moment charnière où les États-Unis débutent leur expansionnisme planétaire. Avec l’historien Jacques Pauwels, on regardera les liaisons intimes du capital et du fascisme. Avec Alain Deneault on reviendra au roi Pétrole avec le sombre rayonnement planétaire de Total et son cortège d’élites satellites à qui sont confiées les basses besognes dans les pays du Tiers-Monde. Et, avec Apoli Bertrand Kameni, on s’intéressera à l’histoire secrète du crime primordial des puissances occidentales qui fut à l’origine du régime de l’apartheid. Comme nous le dit Kameni, cette institution en Afrique du Sud d’un système totalitaire, raciste et criminel s’étendant sur toute l’Afrique australe était une nécessité imposée à des millions d’Africains pour accélérer le développement des complexes militaro-industriels du « Monde Libre ». Avec cet auteur, on retrouve démontrés et décortiqués de manière magistrale les ressorts telluriques du « gigantesque complot de meurtre » décrit par le théologien zurichois : la criminalité foncière incompressible et fatale de l’extractivisme comme stade suprême du capitalisme est établie. Ce sombre tableau sur l’esprit du capitalisme est conclu par le rappel du « second axiome de l’ontologie de l’économie ». Hasard de l’histoire, il se trouve que le philosophe Günther Anders l’énonça juste avant la « Great Acceleration » de l’Anthropocène.

Le sixième tableau « Climatiser le désastre ou le combattre » décrit l’imposture scientifique de la géo-ingénierie du climat à partir de sa technique principale : le « Solar Radiation Management (SRM) » par épandage de dioxyde de soufre dans la stratosphère. Présenté en 2006 par Paul Crutzen comme une solution capable de limiter l’élévation de la température à la surface de la Terre, on découvrira que ce dit « plan B » de sauvetage est en fait le « plan A » des États-Unis arrêté dès les années 1990. Loin d’être sans danger, ce pseudo-plan B propose d’atténuer un des symptômes de l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Pendant ce temps et sous cette couverture stratosphérique, les autres conséquences déjà menaçantes de l’usage massif des énergies fossiles, comme l’acidification des océans, continuent leur œuvre mortifère sur la biosphère.

Le septième tableau rappelle que toute l’histoire du développement du capitalisme peut être vue comme une géo-ingénierie d’arraisonnement monopoliste des territoires dont la première étape obligatoire est justement une géo-ingénierie d’élimination physique des premiers habitants. Du mouvement des enclosures en Angleterre au XVIe siècle à la ruée actuelle d’accaparation des terres arables pour les biocarburants en passant par la Conquête de l’Ouest et les mises en coupes réglées des forêts primaires, l’expansion du capitalisme a couvert la terre de vagabonds, de paysans sans terre, de réfugiés et de migrants. À l’ère des énergies fossiles accélérant le développement du capitalisme, cette géo-ingénierie ethnique s’est intensifiée, en s’associant aux assassinats ciblés des défenseurs de l’environnement.

Aujourd’hui comme à la suite de la Seconde Guerre mondiale ou même comme à la veille de la Grande Guerre, depuis le début de la seconde révolution industrielle et son expansion planétaire, la question urgente n’est pas d’ordre scientifique et technique, elle ne relève ni des « énergies vertes » ni de la géo-ingénierie de l’atmosphère, mais reste radicalement politique. Le théologien zurichois l’a très bien compris, on est bel et bien en face d’un « gigantesque complot de meurtre lié à la marchandisation du monde ».

Chapitre 1 Repères de malfaiteurs menteurs

En 2016, dans un bref essai d’anticipation au titre explicite : « L’Effondrement de la Civilisation occidentale »1, deux historiens des sciences américains faisaient le constat suivant : du XVIIIe siècle à nos jours, de l’invention de la machine à vapeur à la mondialisation du modèle économique fondé sur l’utilisation massive des énergies fossiles, quelque 400 milliards de tonnes de carbone ont été larguées dans l’atmosphère. Mais les deux constatations les plus sidérantes furent que plus de la moitié de cette masse suffocante de gaz carbonique fut émise dans les cinquante années qui suivirent le premier choc pétrolier de 1973 et que, pendant que la « communauté internationale » se mettait en scène dans des Sommets de la Terre et lançait ses COP, conférences événementielles et autres processions de lamentations, les émissions annuelles continuaient à augmenter.

On a vu que l’accélération de la déforestation s’est aussi faite après le premier choc pétrolier mais aussi après le premier Sommet de la Terre de 1972 et ses nombreuses promesses solennelles. Ni l’augmentation brutale du prix du pétrole, ni la conscience du désastre environnemental n’ont pu atténuer la prédation sur les écosystèmes. Il y a eu toujours plus de pétrole pour abattre les arbres des forêts tropicales et tout autant de milliards de dollars des institutions financières transnationales pour accélérer la marchandisation du produit de la foresterie industrielle. Pour ne rien arranger au tableau, l’arrivée de la filière de l’huile de palme comme nouvelle matière première de l’industrie des biocarburants et sa rapide mondialisation ont donné un coup d’accélérateur ravageur à la déforestation dans les années 2000… On était, officiellement, en pleine période de grandes négociations sur le climat. Grâce à Total, la France dispose à La Mède de sa « bio-raffinerie » pour parfaire son indépendance énergétique et enterre dans le même temps son fameux « accord de Paris ».

Trente ans déjà de palabres… Avant de commencer, il faut donner quelques repères historiques brièvement commentés pour faire apparaître le contraste saisissant entre les bonnes intentions affichées par nos honorables États-providences du climat et la prédation sans entraves constamment attisée par l’esprit d’entreprise du capitalisme.

En 1958, le scientifique Charles David Keeling (1928-2005) installait à l’observatoire de Mauna Loa à Hawaï son dispositif de mesure continue par spectroscopie infrarouge du CO2 dans l’atmosphère. Quelle ne fut pas sa surprise ! Dès le début des sixties, la courbe était spectaculairement informative. Chaque année le taux moyen de CO2 était trouvé plus haut que l’année précédente… En 2005, année d’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto, Charles Keeling recevait les honneurs posthumes de l’État fédéral des États-Unis. Le pensionnaire de la Maison-Blanche qui le décorait une nouvelle fois n’était autre que Georges W. Bush Junior celui-là même qui saborda la loi sur l’eau potable (« Safe Drinking Water Act » de 1974) pour laisser le champ libre à la ruée vers les gaz de schiste aux États-Unis. Avec le déploiement de la fracturation hydraulique sur des dizaines de milliers de forages, les émissions de gaz à effet de serre et particulièrement de méthane au niveau des puits firent un bon vertigineux, comme le montrèrent rapidement les études scientifiques intégrant l’ensemble du cycle de production. Les États-Unis étaient de retour à la première place des pays producteurs de pétrole. Mais par les nombreuses conséquences délétères sur les terres et les aquifères du pays, il n’est pas abusif de parler de victoire à la Pyrrhus de Big Oil.

En 1962 la biologiste Rachel Carson (1907-1964) révèle au monde, avec son livre « Printemps silencieux », les conséquences funestes sur la biosphère de l’utilisation des pesticides. La révélation de la vérité mortifère de la chimie ne fut pas du goût de l’establishment scientifique étasunien lié aux grandes firmes de l’industrie chimique. En tant que femme, elle fut victime d’une violente chasse aux sorcières de la part de ses collègues universitaires. Mais les attaques désordonnées, fanatiques et maccarthystes, assimilant Carson à une « communiste », finirent par ranger l’opinion publique aux côtés de la biologiste. Par la suite, après ce brutal ostracisme scientifique, au seuil de sa vie puis de manière posthume, elle fut auréolée de tous les honneurs académiques de l’Amérique. Mais l’industrie chimique avait désormais le champ libre…

On a déjà parlé du premier Sommet de la Terre de 1972 comme coup d’envoi et couverture mensongère de la communauté internationale pour accélérer la déforestation qui a frappé la Terre comme une malédiction cosmique… Vu d’aujourd’hui, comment doit-on interpréter le fameux « Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) » pondu à cette occasion ? Face au résultat constaté, ne se réduit-il pas à une vaste fumisterie ?

Vers la fin des années 1980 arrivent le GIEC puis les COP pour la mise en scène d’un long chapelet de processions et lamentations de la communauté internationale sur l’augmentation spectaculaire du CO2 et des autres gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Mais plus justement – en portant un regard politique vers la Terre – ne retrouvons-nous pas une couverture de bonnes intentions pour que s’opère « le gigantesque complot de meurtre » des élites dirigeantes, au Sud comme au Nord ?

En 1980, les États-Unis eurent la primeur d’une nouvelle étrange. Un certain James Hansen, savant à la NASA, eut l’idée d’équiper son ordinateur d’un programme de modélisation du climat et de lui demander si l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère pouvait entraîner un réchauffement climatique. L’ordinateur lui répondit « Oui ! », ce qui fit grand bruit aux États-Unis, car ce résultat ne fut pas du goût des compagnies pétrolières et de leurs serviteurs influents dans la classe politique. La polémique autour de ce « Oui ! » enfla et amplifia le résultat, puis réveilla la communauté scientifique au-delà des États-Unis. Les compagnies pétrolières étaient directement visées à la fois par le « Oui ! » de l’ordinateur et par le savant lui-même, car James Hansen devint par la suite un activiste de la cause climatique. À ce titre, il fut à son tour mis à l’index par l’establishment scientifique étasunien, la presse officielle et la classe politique. Sur un mode moins violent, il subit le même sort que Rachel Carson, vingt ans plus tôt. Les économistes étaient eux aussi déstabilisés dans leur dogme, car le pétrole, essence secrète de « La Croissance », se révélait au plus mauvais moment comme une menace environnementale globale susceptible d’enrayer leur angélique modèle du bonheur. Dans tous les cas il fallait vérifier le résultat de l’ordinateur.

En 1988, la communauté internationale décida de créer le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Le résultat fatal pour le climat fut rapidement confirmé, d’abord du bout des lèvres : « Le poids des évidences suggère une influence perceptible de l’activité humaine sur le climat global » ; ensuite de manière lentement plus assurée où apparaît la formule « réchauffement climatique » mise en relation avec « les activités humaines »… Et l’on connaît la guerre épique très médiatisée entre le GIEC et les climato-sceptiques appointés par les compagnies pétrolières. Aujourd’hui le GIEC, après sa victoire, apparaît comme une sorte de clergé savant chargé de nous habituer à regarder le ciel plus que la Terre et à nous projeter d’emblée vers la fin du XXIe siècle avec ses fourchettes de degrés de températures prévues en sus par rapport à l’ère préindustrielle. Mais si, dans chaque domaine spécifique – géophysique, glaciologique et atmosphérique –, l’expertise des scientifiques est incontestable, elle est malheureusement aussi vaste et précise que celle des astrophysiciens voyageant avec leurs ondes gravitationnelles dans l’univers des « trous noirs ». Pendant leurs investigations prospectives sur l’état de l’atmosphère en l’an 2100, les compagnies pétrolières continuent en paix leur prospection profonde partout à la surface de la planète.

En 1992 eut lieu le troisième Sommet de la Terre à Rio de Janeiro ; la communauté internationale, parfaitement au fait de la situation désastreuse sur tous les fronts, décida l’adoption de « Conventions Cadres » pour au moins se mettre en scène face à ses responsabilités écrasantes. Sans surprise, celle qui nous faisait porter les yeux au ciel éclipsa les deux autres. La Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) mit rapidement aux oubliettes celles qui s’intéressaient à la Terre : aux écosystèmes en péril et à la désertification2. De temps à autre, on entend parler de la Convention sur la diversité biologique (CDB), pratiquement jamais de celle sur la désertification (CLD) ; dans les deux cas les nouvelles sont depuis longtemps gravissimes. La catastrophe n’est pas à venir, l’effondrement est actuel. Il est vrai que, pour ces deux secteurs majeurs, la situation désastreuse est de manière évidente plus directement liée au « gigantesque complot de marchandisation du monde ». Et, plus grave encore, toute mesure un tant soit peu sérieuse pour ralentir la sixième extinction des espèces est susceptible de porter atteinte au chiffre d’affaires de cette fructueuse collaboration mercantile des élites de ladite communauté internationale.

En revanche, la physique de l’atmosphère présente d’énormes avantages pour les milieux d’affaires : laisser les affaires courantes tranquilles, inventer et mettre en œuvre un juteux « marché carbone », privilégier les savants fous dans leurs bureaux d’études avec leurs divers projets de géo-ingénierie du climat. Tout se passe dans les salons feutrés des hautes sphères, entre savants, élites dirigeantes et représentants des milieux d’affaires. Autre opportunité politique non négligeable des yeux tournés vers le ciel de la CCNUCC, il est rapidement apparu qu’elle ouvre le champ au déploiement d’autres options technologiques comme lesdites « énergies renouvelables » qui allient pour la bonne cause des affaires et de l’industrie : les recherches technologiques, les grands chantiers et la finance transnationale. La politique des grands barrages de la Banque mondiale, depuis longtemps dénoncée pour ses ravages écologiques et ses chasses à l’homme dans les communautés autochtones, a saisi l’étendard de la lutte contre le réchauffement climatique pour reprendre et étendre son œuvre mortifère en Afrique, Asie et Amérique du Sud. Nul n’ignore pourtant les « désastres en cascade » de ces constructions pharaoniques à plusieurs milliards de dollars. En plus de la catastrophe environnementale désormais bien connue, elles ruinent le pays, précipitent les populations déplacées dans une misère noire et l’électricité qui en sort sert d’abord les besoins des transnationales impliquées en première ligne dans l’économie de pillage de ces pays3.

En 1995 eut lieu la première COP à Berlin, les bonnes intentions commençaient en mise en bouche pour limiter les émissions de gaz à effet de serre sans objectif chiffré.

La même année le GIEC rendait son second rapport confirmant ce que plus personne n’ignore depuis longtemps : les gaz à effet de serre d’origine anthropique expliquent le réchauffement climatique déjà constaté.