Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
« Pour qui n’a, pendant soixante-neuf ans, jamais été malade et ne connaît l’hôpital que par les visites faites aux autres, l’expérience de la maladie est déjà difficile. Mais quand, en plus, le mal dont vous souffrez s’appelle « cancer », c’est le choc. Brutalement, vous prenez conscience que le temps qui passe, c’est le temps qui reste... Et pour comble, quand ce fichu cancer s’attaque à l’endroit le plus intime de votre anatomie, les interrogations se bousculent. » C’est ce que raconte Merry Hermanus dans ce carnet où le tragique co- toie parfois le comique. Le parcours du combattant qu’impose le can- cer est décrit par l’œil de celui qui est resté spectateur de lui-même. Au fil des opérations, de la chimiothérapie et de la radiothérapie ap- paraissent des visages : ceux des médecins, des infirmières, des autres patients. Ce témoignage est un hommage au personnel hospitalier et à la qualité de notre système de santé publique. C’est avant tout une leçon d’optimisme.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 96
Veröffentlichungsjahr: 2015
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
MerryHermanus
Merry Hermanus a été chef de cabinet de différents ministres entre 1976 et 1984, date à laquelle il est nommé secrétaire général de la Communauté française de Belgique. Il est élu député bruxellois en 1995. Il démissionne de toutes ses fonctions et mandats publics après l’arrêt de la Cour de cassation dans l’affaire INUSOP.
Merry Hermanus est l’auteur de différents ouvrages, notammentTempête sur l’audiovisuel,Je t’écris par-delà les nuages(en hommage à Albert Faust),La biographie de Paul Halter, mais aussi de deux témoignages politiques,L’épreuveetL’ami encombrant, aux Éditions Luc Pire.
© Éditions Luc Pire [Éditions Naimette sprl]
Esplanade de l’Europe, 2A bte 2 – 4020 Liège
www.lucpire.be
Coordination éditoriale :éditions Luc Pire
Maquette : [nor]production - www.norproduction.eu
Projet de couverture : Marie Cornet
Photo de couverture : David de Michel-Ange © Jörg Bittner Unna
Photo de couverture arrière : collection privée de la famille
de Merry Hermanus
ISBN : 978-2-87542-118-0
Version imprimée également disponible en librairies
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.
MerryHermanus
Carnet
d’un cancer
tabou
Pour toi Mireille, toi sans qui je n’aurai su
ce qu’était l’amour et le bonheur.
Pour vous Alexandra, Caroline, Gaëlle, Louise Michel, chacune pour qui Shakespeare aurait pu écrire : « C’est en toi, en ton miroir, que ton père retrouve le ravissant avril de son propre printemps. »
« L’Espoir est indéracinable. »
Vassili Grossman
« Combien de gens meurent dans les accidents,
pour ne pas lâcher leur parapluie. »
Paul Valéry
« Tout ce qui est écrit
continue à vivre dans l’absence. »
Découverte
« La peur, c’est une lueur d’espoir, c’est la volonté de vivre,
c’est l’affirmation de soi. »
Nadejda Mandelstam
Dès la première minute, j’ai compris !
Cela devait être vers le 15 mars, l’heure de la sieste. Pourquoi je me touche la couille droite ? Je n’en sais rien. Comme je l’ai souvent dit depuis, je ne me touche pas les testicules tous les jours. Maintenant j’ai appris, dixit les toubibs, qu’il aurait fallu le faire une fois par mois !
Ah ! Bon ! J’y penserai pour la gauche… si j’en ai l’opportunité.
Après avoir consulté un ou deux sites sur Internet, plus aucun doute ! Le testicule est gonflé, indolore… tous les signes sont présents. Le cancer déboule dans ma vie, il choisit pour le faire ma couille droite… Je perçois une réaction de chaleur à l’arrière du crâne, signe chez moi d’une vive émotion. Et pourtant, curieusement, celle-ci s’accompagne d’une stupéfiante forme de joie, une étonnante satisfaction, ce n’est pas le mot exact, je le cherche…
Je me sens solidaire de Mireille, ma femme, qui souffre d’un cancer du sein depuis 2009 (j’emploie le présent par superstition, car quand peut-on dire que l’on est guéri d’un cancer ?). J’en ai suivi toutes les étapes, opérations, chimios, reconstruction ; je ne plonge donc pas dans un monde totalement inconnu.
Oui, c’est cette « solidarité » concrétisée par mon cancer qui me procure cette joie, qui me rapproche encore d’elle, ultime… communion.
C’est « l’affreuse » matérialisation de notre couple fusionnel. Il a résisté à bien des orages venus toujours de l’extérieur. Je me sens ainsi encore un peu plus elle ! Alors que je soutiens souvent qu’on souffre seul, maintenant, il me semble que je prends un peu de sa souffrance en charge ou, qu’au moins, je peux la comprendre, sans me payer des mots creux de circonstance. Mes paroles ont trouvé leur légitimité. Ce sera sans doute ridicule aux yeux de beaucoup, c’est pourtant ce que j’ai ressenti dès le début de ce très long parcours. Au plus fort de sa maladie, j’ai souhaité mourir avant elle, tant lui survivre me semblait impossible, odieux. Totalement déboussolé par le danger qu’elle court, pour la première fois de ma vie, anéanti, j’ai avoué à quelques personnes que j’espérais disparaître le premier. Impossible de me projeter en veuf, condamné à la solitude du survivant, tenté de jouer les comédies de la vie continuée alors qu’elle se serait arrêtée. Depuis longtemps, sa vie me semble plus importante que la mienne, alors… Vais-je être exaucé ?
Il était prévu que nous partirions le 19 mars en Italie. Ce devait être notre premier voyage de retraités. L’Italie, Florence, Rome, la présence merveilleuse de mes petites-filles Léa et Mia, la joie de retrouver cette famille belgo-romaine, la Toscane, Assise, San Sepulcro, les fresques de Piero de la Francesca et puis Côme, où Mireille retrouverait les traces de son enfance… un rêve. Pas question d’annuler.
Les longues routes en voiture me permettent de gamberger. Je ne dis rien à Mireille, je ne veux lui causer aucun tracas. Il ne doit pas y avoir le moindre nuage sur notre bonheur immense, être à deux et n’être qu’Un !
Dans le pipeline
« Aujourd’hui il y a du soleil, c’est en regardant
le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée
que je dirai adieu !àla vie et à vous tous. »
Missak Manouchian
Dès notre retour à Bruxelles, je téléphone à l’hôpital Érasme où, sur les conseils de notre médecin de famille Jean-Michel Thomas, j’obtiens un rendez-vous avec le docteur Roumeguère, urologue. Je me prépare à ce que je sais inéluctable. Le premier contact est bref, il demande à palper « la chose », me pose quelques questions, et, pour faire bonne mesure, me fait un toucher rectal. Il est satisfait : « Vous avez une belle petite prostate ! » Par contre, pour la couille, il faut une échographie. Il est peu prolixe. J’observe son visage, ses yeux. Il en dit le moins possible. C’est un professionnel. Pas de littérature. Étonnante distance d’un homme qui, pourtant, vient de vous mettre deux doigts dans le derrière. J’aurais cru que cela créerait une sorte d’intimité. Eh bien non ! Je deviens instantanément un cas, je cesse d’être une personne, je cesse de m’appartenir. On va s’occuper de moi, non pas de ma personne mais de mon corps, j’entre dans un pipeline dont je ne contrôle pas le flux. Une étonnante résignation m’envahit.
Pourquoi j’écris ? C’est précisément pour tenter de « reprendre la main », essayer par l’écriture, aussi malhabile soit-elle, d’exister, de rester un sujet, au sens de celui qui croit encore maîtriser l’action, même si je n’ai plus prise sur mon avenir. L’écriture, oui l’écriture, c’est ce qui me permit également de soutenir l’horrible attente de la mort de mon père. À l’hôpital Brugmann, les équipes médicales s’affairaient pour lui sauver la vie. Je trouvai quelques feuilles de papier et me mis à écrire, l’horreur de la situation se dématérialisait alors, je sortais du tourbillon. Lorsque plus rien n’existe, écrire permet de déplacer la douleur et l’angoisse, de les canaliser, de les matérialiser ; ainsi, elles ne me dominent plus. Les décrire, c’est en prendre possession, en faire des choses que l’on peut cerner, tenter d’expliquer, c’est s’extraire d’un réel insoutenable, reprendre le contrôle. L’écriture installe une distance avec l’innommable, permet de devenir son propre spectateur, se voir « soi-même comme un autre ». Ce n’est plus à moi que tout cela arrive, c’est à l’autre… le cancéreux. Et puis, n’ai-je pas constaté que c’est uniquement quand j’écris que je supporte le face à face avec moi-même !
L’opération
« Quand on est en danger de mort, il ne faut pas s’attacher aux choses,
seulement à la vie, si on veut vivre. »
Béla Zsolt
Étape suivante, l’opération. Il faut, après soixante-neuf ans de bons et loyaux services, me séparer de ma couille droite… dur… dur ! Je n’ai jamais été malade, jamais été opéré. L’hôpital, c’était pour les autres. Tout est nouveau pour moi. J’appréhende l’abandon de la pudeur. J’y pensais beaucoup avant d’entrer dans le circuit médical. L’échographie préalable à l’opération a été faite par une toute jeune doctoresse. Lorsque je la vois entrer dans la salle d’examen, je ne lui accorde pas plus de quinze ans ! Alors qu’elle avait mon testicule en main sur lequel elle faisait glisser la souris de l’échographe, je songeais au ridicule de la situation, mais étonnement, ma pudeur n’était en rien blessée. Cette couille n’était déjà plus la mienne. J’étais au-delà, mes organes, si précieux en l’occurrence, étaient devenus des objets d’études, d’examens. Mon esprit et mon corps s’étaient séparés. Il m’a trahi, je le quitte. Quoi de plus naturel.
L’échographie confirma mon diagnostic ; pas de doute, c’est un cancer. Retour chez l’urologue, fixation de la date de l’opération. Après l’ablation, on pourra savoir de quel cancer il s’agit !
Le 2 mai à 7 h 30, j’entre dans ma chambre, mon épouse m’accompagne. L’opération est programmée pour 11 h 30. Une aide-soignante vient me raser les poils du pubis et des testicules, elle me manipule le sexe avec la plus parfaite indifférence, elle m’explique le fonctionnement de son rasoir adapté à ce genre d’endroit. Je l’observe, amusé. Je suis un témoin, je ne suis plus acteur. Je me suis séparé de ma montre et de mon alliance. Je suis nu comme à la naissance. Le temps s’écoule, j’attends, je lis. Je suis très calme. L’infirmière m’a signalé qu’on me donnerait un petit calmant avant de me descendre à la salle d’opération. À 12 h 30, on vient me chercher, mais pas de tranquillisant ! Bien que je sois calme, en réalité résigné, j’aurais bien accepté une petite aide chimique, mais elle ne viendra pas. Après avoir pris l’ascenseur, on m’installe dans une salle de réveil. De nombreux patients récemment opérés attendent pour remonter en chambre. Certains gémissent, d’autres sont agités, ce qui mécontente les infirmières. Les lits sont séparés par des rideaux, tout s’entend. Je comprends que le type à ma droite a subi une amputation du pied gauche. Une infirmière s’approche de moi : « Vous êtes déjà venu ici ? Ah ! Non, je vous reconnais, vous êtes Monsieur Hermanus, j’ai habité à Jette, mes parents y habitent toujours. » Pourvu que ce ne soit pas une adversaire politique. Je ne la perçois pas hostile. J’attends… En face de moi, une grande horloge égrène les minutes avec lenteur. Je n’ai rien à lire… La pire des situations. Pas marrant cette attente, quelques méditations sur le fait que je me demande ce que je fais là ! S’agit-il bien de moi ? « Je »… n’est-il pas un autre ?
