Ce que souffle le vent - Marie Le Vaillant - E-Book

Ce que souffle le vent E-Book

Marie Le Vaillant

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Beschreibung

Lorsque Romain prend conscience qu’Alyssa, sa fille, ne va pas bien, tous deux jettent l’ancre chez un mystérieux ébéniste. Ami d’enfance de Romain, Avel, qui héberge déjà un jeune garçon et son grand frère, vit en parfaite harmonie avec la nature. Alyssa s’interroge : qui est réellement cet homme dont on prétend qu’il écoute le murmure du vent ? Et que cache Romain, qui souffre tant de ce retour sur les côtes bretonnes ?

Alors que l’atelier d’Avel est menacé de naufrage et que ses occupants tentent de le maintenir à flot, Alyssa lutte contre ses propres émotions. Une sourde colère brûle en elle, colère qui pourrait bien trouver sa source dans les vagues tumultueuses d’une histoire familiale dont elle ignore tout…

Le vent finit toujours par tourner lorsque l’espoir semble vain. Il est trop tard pour changer le passé, mais le présent reste à écrire…

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Auteure angevine, ingénieure qualité, lectrice compulsive, Marie le Vaillant n’a de cesse de créer des mondes de papier qui nous font rêver. Avec "Ce que souffle le vent", elle nous propose de retrouver l’univers de ses précédents romans, "Tous les phares de nos coeurs" et "Les Rêves ne s’envolent pas". Plongez dans ce petit village breton où se côtoient les rêves et les peines, les grands tourments et les petits bonheurs.

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Seitenzahl: 354

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Ce que souffle le ventde Marie Le Vaillant

Crédit dessins : Anaëlle Megrat

À ceux partis trop tôt, que l’on aurait aimé connaître

Aux grands absents dont on sait si peu

À ceux qui auraient pu faire une différence

Prologue

Elle commence à avoir du mal à respirer. Ses jambes la brûlent, sa poitrine demande grâce. Pourtant, Alyssa ne s’arrête pas. Il fait une chaleur étouffante, ses vêtements lui collent à la peau, la sueur dégouline sur son front.

Elle accélère.

« Lorsque tu as du chagrin, cherche la Grande Ourse. L’étoile Polaire le chassera. »

La phrase tourne dans sa tête, bien qu’elle en ignore la raison. Les mots sont ainsi : parfois, ils s’insinuent en nous, se glissent dans notre esprit et ne nous lâchent plus. Insidieux, ils chantent leur silencieux refrain dans nos pensées.

Ses pieds martèlent le sol, sa respiration est erratique, incontrôlable. Ses poumons ne sont pas loin de capituler, son cœur bat si vite que c’en est presque douloureux. Sa vision se trouble. C’est une drôle d’impression, comme si des bulles invisibles parsèment soudain le paysage, des bulles qu’elle n’est pas censée voir, qui n’existent même pas. À la fois inquiétante et grisante, elle savoure presque la sensation, repoussant ses propres limites.

Elle ne veut pas s’arrêter. La colère l’étouffe, courir est le seul moyen pour l’apaiser. Le soulagement est de courte durée, mais il est bien là. Malgré ses poumons qui paraissent prêts à exploser, malgré le soleil infernal qui s’abat sur sa peau, malgré la poussière qui lui brûle les yeux.

La douleur physique calme la douleur morale, Alyssa en est persuadée. Si quelques courbatures sont le prix à payer pour se sentir mieux, elle est déterminée à s’y plier.

Quelque part, au fond d’elle, elle réalise qu’elle va trop loin. Elle sait qu’elle doit s’arrêter. Mais elle ne s’écoute pas. Elle ne s’écoute plus depuis longtemps.

Alors, elle continue à courir. Jusqu’à ce que ses pieds ne puissent plus la porter, que son corps s’affaisse, heurte le sol.

Elle n’a pas conscience des passants qui affluent, des mains qui la retournent, de la sirène qui s’élève, des pompiers qui la transportent.

Elle n’a plus conscience de rien.

Elle se sent mieux, enfin.

Matéo

Matéo court. Ses pieds frappent les pavés, glissent sur les pierres humides. Il prend le virage trop vite, dérape, se rattrape de justesse et se rue dans l’atelier.

— Avel ! hurle-t-il, paniqué. Avel !

Sa propre voix sonne bizarrement à ses oreilles. Il bouscule l’un des tréteaux sur lesquels Avel a déposé son travail en cours, le voit avec horreur pencher vers le sol et le redresse in extremis.

— Avel !

— Matéo ?

Alana surgit dans la pièce, Matéo se lance dans des explications décousues, peinant à reprendre son souffle. Elle fronce les sourcils.

— Reste là, je vais chercher Avel.

Il la regarde s’éloigner et serre les poings pour empêcher ses mains de trembler.

— Matéo ? résonne la voix grave d’Avel. On y va ?

Son calme rassérène quelque peu le jeune garçon. Tous deux grimpent dans le quatre-quatre de l’ébéniste. La pluie battante gêne la visibilité, et Matéo se renfonce dans le fauteuil en se mordant les lèvres.

Pourvu qu’ils n’arrivent pas trop tard. La phrase tourne dans sa tête, l’empêche de réfléchir à quoi que ce soit d’autre. C’est un lourd fardeau pour un jeune garçon de tout juste quatorze ans. Lorsque Alexandre reprendra ses esprits, lorsqu’il redeviendra le grand frère protecteur qu’il est d’ordinaire, il s’en voudra, Matéo le sait, mais pour l’instant, ça lui fait une belle jambe.

Avel gare le véhicule et tous deux se précipitent à l’extérieur. Matéo frissonne en sentant ses vêtements lui coller à la peau.

Devant eux se dresse un bâtiment de pierres grises. Le bistrot de Goulven. C’est là qu’Alexandre a malencontreusement bousculé un inconnu visiblement éméché qui les a insultés.

Alexandre a perdu son sang-froid.

Encore.

— Alexandre !

Le cri d’Avel tire le jeune garçon de ses pensées. À l’intérieur règne un bazar sans nom. Alexandre, une main en sang, est maintenu contre le mur par un homme bâti comme une armoire à glace : Goulven, le patron de l’établissement. Près d’eux, une femme à l’air sévère s’apprête à passer un coup de fil. Avel se précipite vers elle.

— Alex… gémit Matéo en s’approchant.

— Éloigne-toi, petit, gronde Goulven, peinant visiblement à retenir le jeune homme.

Alexandre se débat. Dans ses yeux d’un vert sombre, Matéo reconnaît cette colère dévastatrice, cette fureur qui prend parfois le dessus sur tout le reste.

— Alexandre, répète-t-il, tentant de garder son calme.

C’est comme ça que fait Avel, pour apaiser Alexandre. Sauf qu’avec Avel, ça fonctionne…

Soudain, l’ébéniste est là, juste à côté de lui. Il pose une main sur l’épaule de Matéo et plonge son regard dans celui d’Alexandre. Il lui parle d’un ton bas et grave, posé. Il l’aide à reprendre pied. Matéo n’en perd pas une miette, fasciné.

Chaque fois, il tente de se souvenir des paroles d’Avel, mais n’y parvient jamais. Il ne dit rien de spécial, pourtant : « Calme-toi, Alexandre, prends une grande inspiration, regarde-moi, concentre-toi sur ma voix, rien que sur ma voix ». Seulement, lorsque la colère écarte tout le reste, que les yeux d’Alexandre n’expriment plus rien que cette fureur incontrôlable, Matéo ne trouve plus les mots.

Finalement, Alexandre cesse de lutter. Goulven le lâche et, d’un pas las, tourne les talons. La femme à qui Avel a parlé fait comprendre aux deux frères qu’ils ne sont plus les bienvenus dans l’établissement, Avel les pousse vers la sortie. Matéo se doute qu’il l’a convaincue de ne pas impliquer la police, et il soupire, soulagé. Il glisse à l’ébéniste un regard reconnaissant.

— Merci, chuchote-t-il.

Au même moment, Alexandre serre son frère contre lui et murmure :

— Pardon.

Il ne dira rien d’autre. Matéo sera le seul auprès de qui il s’excusera. Sans doute ne remerciera-t-il pas Avel, mais ce dernier n’en prendra pas ombrage. Lui aussi est avare de mots.

De retour chez Avel et Alana – qui, en plus de leur apporter leur aide et de permettre à Alexandre de travailler, ont également la bonté de les loger – Avel s’éclaircit la gorge.

— Les garçons, il faut qu’on parle.

Matéo se fige. Son cœur accélère, il regarde Alexandre, paniqué. Ce dernier se raidit.

— J’ai merdé, je sais, dit-il très vite, mais Matéo…

Avel balaie sa remarque d’un geste de la main. Il s’assied à la table en bois construite par son arrière-grand-père, presque un siècle auparavant.

— Nous allons accueillir deux personnes pendant quelque temps.

— T’as pris des locataires ? avance Matéo.

— Pas exactement.

Le silence perdure, le jeune garçon s’impatiente. Voyant son compagnon plongé dans ses pensées, Alana intervient. Sur ses épaules, l’argent de ses cheveux oscille au rythme de ses mouvements. Matéo songe au reflet de la lune sur l’étang.

— Un ami d’Avel va venir habiter ici avec sa fille, explique-t-elle.

— Elle a quel âge ? demande aussitôt Matéo.

— Vingt-et-un ans.

La réponse d’Avel lui tire une grimace dépitée. Alexandre peut passer ses journées entières dans l’atelier d’Avel, mais lui en est incapable. Il faut qu’il bouge, qu’il sorte, qu’il s’active. Et malgré la gentillesse du couple et la présence de son frère, la solitude commence à lui peser.

— Pourquoi ils viennent ?

La question d’Alexandre résonne sèchement dans la pièce. Il n’aime ni les nouveaux arrivants ni le changement.

— Alyssa, la jeune femme, a besoin de s’éloigner un peu de la capitale.

Matéo incline la tête, perplexe. Il a l’impression qu’Avel ne leur dit pas tout. Alana pose une main sur l’épaule d’Alexandre.

— Viens, on va t’arranger ça, dit-elle en désignant les jointures ensanglantées de son pensionnaire.

Il proteste, elle fait mine de ne pas l’entendre.

— Tu m’accompagnes ? propose Avel à Matéo.

Matéo hésite, regarde Alexandre, dont l’air est sombre et distant. Comme toujours, les crises de fureur de son frère le chamboulent. Il emboîte le pas à l’ébéniste jusque dans l’immense jardin qui encercle la propriété. Aussitôt, une agréable brise agite leurs cheveux.

— Est-ce que ça va ? s’enquiert Avel avec sa bienveillance habituelle.

Malgré ses efforts pour les garder secs, les yeux de Matéo prennent l’eau.

02Alyssa

— L’aîné, Alexandre, est à peine plus vieux que toi, il a vingt-deux ans. Et le plus jeune, Matéo, quatorze. Avel tient son commerce depuis plus de vingt ans, maintenant. Il a…

— Papa… soupire Alyssa, lassée de l’entendre radoter.

Romain détourne les yeux et passe nerveusement une main dans ses épais cheveux blonds parsemés de mèches grises. Lorsqu’il est angoissé, c’est plus fort que lui : il faut qu’il parle.

— Raconte-moi une histoire.

Une lueur de surprise brille dans le regard de son père, avant qu’il n’accepte de bon cœur. Depuis combien de temps n’ont-ils pas fait ça ? Romain n’a pas son pareil pour inventer les histoires. De sa belle voix grave, il laisse s’échapper des mots choisis avec soin, les phrases se bousculent, dansent et s’élancent dans le wagon. Plusieurs de leurs voisins se sont tus, prêtant discrètement l’oreille.

Lorsque Romain le remarque, il baisse d’un ton, gêné. Aussitôt, la dame en face d’eux proteste.

— Plus fort, s’il vous plaît, on n’entend rien !

Quelques rires fusent, dont celui d’Alyssa. Romain obtempère. Bientôt, la majorité des passagers du wagon s’est prise au jeu et écoute attentivement. La tête appuyée contre la vitre, Alyssa laisse les mots la bercer, l’emporter loin, plus loin encore que ne le fait le train. Elle flotte dans un autre univers, un monde onirique, tout droit tiré de l’imagination de son père.

— Vous avez beaucoup de talent, affirme la dame lorsque l’histoire se termine, tandis qu’ils entrent en gare de Quimper.

Plusieurs passagers acquiescent, un vieil homme s’approche pour les remercier chaleureusement, une petite fille leur fait un signe de la main.

— C’était génial, papa, s’enthousiasme Alyssa.

Romain sourit. Si les mots ne lui manquent jamais lorsqu’il s’agit d’inventer des histoires, l’audace, elle, lui a toujours fait défaut. Son père est un grand timide, Alyssa le sait bien : elle est comme lui. Qu’elle aurait pourtant aimé hériter du caractère extraverti de sa mère !

Correspondance pour Châteaulin. Arrivés à destination, Alyssa et Romain descendent du wagon. Il a réservé un taxi pour les conduire jusque chez Avel, son ami d’enfance.

— C’est quand même bizarre que tu ne m’aies jamais parlé de lui, dit Alyssa.

Romain grimpe dans le véhicule et donne l’adresse au chauffeur. Pendant un moment, sa fille songe qu’il ne lui répondra pas. Puis, alors que la voiture démarre dans un doux vrombissement, il se tourne vers elle.

— Je ne l’ai pas revu depuis des années.

— Pourquoi ?

— C’était plus facile ainsi.

Le paysage défile lentement sous leurs yeux, tandis qu’ils laissent derrière eux la gare et traversent la ville. Finalement, le taxi abandonne les derniers bâtiments et s’engage sur une route serpentant la campagne verdoyante. Les immeubles laissent place aux collines et aux champs ; au loin, très loin, Alyssa distingue une légère touche azur, plus claire que le gris sombre du ciel, où s’accumulent les nuages.

— L’océan, confirme Romain en inspirant machinalement, comme s’il pouvait en sentir le parfum.

Ils roulent dans sa direction. Alyssa regarde l’immensité bleue se rapprocher, silencieuse. Son père a évoqué la mer d’Iroise et ses plages de sable fin, doré, bordées de dunes ou de falaises. Elle connaît peu la Bretagne, et voilà pourtant qu’elle s’apprête à y passer tout un été. Un soupir lui échappe. Elle n’est pas mécontente de s’éloigner de Paris, mais n’est guère enchantée à l’idée d’aller vivre chez des inconnus…

La jeune femme se perd dans la contemplation du paysage, Romain somnole sur son siège. La voiture ralentit : ils pénètrent dans un village.

Ils longent la mer, miroir du ciel qui s’étend à perte de vue. La digue lutte contre la colère de l’océan, les mouettes tourbillonnent en criant. Quelques personnes se promènent.

La nuit s’installe peu à peu, les habitations laissent place à la nature. Lorsque le chauffeur ouvre brièvement la vitre, Alyssa entend le grondement des vagues et le chant des grillons. Quelques lampadaires éclairent la route, troublant la pénombre.

Finalement, ils empruntent une intersection qui se fond dans le manteau noir de l’obscurité. Là, un écriteau de bois dont elle s’efforce de déchiffrer les lettres cursives : « L’Atelier d’Avel ».

La voiture s’arrête devant une large bâtisse de pierres. Alyssa et Romain descendent et récupèrent leurs bagages. La jeune femme suit des yeux le véhicule qui s’éloigne. Son cœur bat un peu vite, elle frissonne sous la brise d’été pourtant légère.

— On y est, ma puce, souffle Romain.

Alyssa foule le sentier de terre entouré d’herbe et lui emboîte le pas jusqu’à la porte. Le battant s’ouvre sur un homme de l’âge de son père, vêtu d’une simple chemise à carreaux usée. Il a le visage buriné et les traits tirés ; sa voix surprend Alyssa par sa rudesse.

— Romain, dit-il seulement en le regardant.

Puis il baisse les yeux vers la jeune femme et son expression s’adoucit.

— Et tu dois être Alyssa.

Elle acquiesce. Son père garde le silence, elle fait de même. La tension entre les deux hommes la met mal à l’aise, jusqu’à ce qu’Avel s’écarte pour les laisser passer.

— Entrez.

03Romain

— Entrez.

Le père d’Alyssa obtempère, ouvrant le chemin. Sa fille le suit et, au pli sévère entre ses sourcils, il devine qu’elle préférerait être ailleurs, n’importe où, loin d’ici.

Romain n’est pas loin de ressentir la même chose.

— Merci de nous accueillir, formule-t-il.

— Je t’en prie.

Alyssa regarde tout autour d’elle, Romain l’imite. La demeure n’a pas changé, sobre mais chaleureuse. Les murs sont en pierres et une magnifique cheminée se dresse dans le salon, accompagnée d’une imposante table en bois lustrée. Le carrelage, mélange de tons clairs, disparaît dans la pénombre qui règne. Seul le grand abat-jour du fond s’efforce de repousser les ténèbres.

— Il est tard, dit Avel, je vais vous montrer le cabanon.

Il traverse la pièce de vie pour rejoindre la cuisine. Là aussi, tout semble d’une autre époque. Il se saisit d’une lampe torche et l’allume, avant de s’engager hors de la bâtisse par une porte donnant sur l’extérieur.

Romain échange un regard avec sa fille et tous deux lui emboîtent le pas, valises à la main.

La faible lueur de la torche peine à les éclairer. Romain ne distingue rien, sinon un chemin de pierres familier sous leurs pieds et l’éclat délicat de la lune.

— Wahou… souffle Alyssa.

La tête renversée en arrière, elle contemple les étoiles avec émerveillement.

— Je ne trouve pas la Grande Ourse…

Romain ne répond pas, la gorge soudain nouée.

— Là, indique Avel, revenu sur ses pas pour les rejoindre.

Il tend le doigt vers la gauche, Alyssa suit le geste du regard.

— C’est trop beau.

— Mieux que la ville, hein ? commente leur hôte, appréciant visiblement la réaction de la jeune fille.

— Vous croyez qu’on pourra voir des étoiles filantes ?

— C’est bientôt la nuit des étoiles.

Avel se remet en route. Alyssa interroge silencieusement son père, qui esquisse un léger sourire tandis que de nouvelles réminiscences font surface dans son esprit.

— C’est petit, mais ça devrait faire l’affaire.

Avel pousse la porte d’un cabanon qui tombait jadis en ruines. L’intérieur, chaleureux et agréable, n’a plus rien en commun avec les souvenirs de Romain. Ce n’est pas très grand, mais la pièce accueille deux lits simples, disposés de façon à laisser autant d’intimité que possible, et un bureau en bois. Une armoire leur permettra de ranger leurs vêtements. La cuisine est sommaire, une table et deux chaises et un minuscule réfrigérateur. Avel assure qu’ils pourront prendre leurs repas avec eux, dans la demeure principale.

Alyssa écoute avec attention, détaille chaque meuble du regard. Soudain, l’ébéniste incline légèrement la tête et se tourne vers Romain :

— Elle te ressemble, ta fille.

Romain a la fugace impression de rajeunir d’une vingtaine d’années. Avel et lui étaient inséparables, ils ont fait les quatre cents coups ensemble. Durant quelques secondes, le passé semble lutter pour prendre le pas sur le présent… jusqu’à ce qu’Avel se détourne.

Romain se mord les lèvres. Amis, frères de cœur, tous deux ont autrefois été si proches. Hélas, la vie leur a trop pris, et leur amitié s’est fracassée comme l’océan sur les rochers.

04. Alyssa

Malgré la matinée déjà bien avancée, son père dort toujours. Habillée de pied en cape, la jeune femme lève les yeux au ciel. Elle n’ose sortir seule et rejoindre leurs hôtes, mais elle meurt de faim. En désespoir de cause, elle pousse un bruyant soupir, guettant la réaction de Romain.

Rien. Il ne remue pas d’un pouce, plongé dans un sommeil de plomb.

D’un geste impatient, elle ramène une mèche de cheveux couleur de feu derrière son oreille et grimace en entendant son estomac gronder. Elle hésite à le secouer pour le tirer du lit, mais elle sait qu’il est épuisé par les événements des derniers jours.

— Bon, allez, t’es majeure et vaccinée, quand même, se sermonne-t-elle.

Prenant son courage à deux mains, elle enfile sa veste et se glisse dehors.

De jour, tout est différent. La nuit ne dissimule plus la propriété, et Alyssa observe le terrain avec émerveillement. La rosée matinale étincelle sous le soleil qui brille timidement, le gazon est humide, de délicates gouttes d’eau perlent sur les feuilles des plantes qui colorent les lieux. Roses, hortensias, agapanthes, géraniums, et une myriade d’autres fleurs dont les noms lui échappent. C’est grand, bien plus qu’elle ne l’a pensé à leur arrivée. Marchant lentement sur les dalles, Alyssa s’efforce de ne pas mettre les pieds dans l’herbe et lève les yeux vers la bâtisse principale.

La propriété d’Avel est tout en pierres, ce qui apporte un cachet indubitable. Des volets sombres encadrent les fenêtres qui parsèment la façade, au travers desquelles elle ne distingue que son propre reflet. Un second bâtiment, accolé à la demeure, paraît plus ancien encore. Du lierre court le long des murs, et la porte arrière, qu’ils ont empruntée la veille, tout en bois, est sertie de carreaux de verre colorés. Alyssa s’approche. Au moment où elle s’apprête à frapper, le battant s’écarte. Elle discerne l’intérieur de la cuisine, petite mais fonctionnelle avec ses nombreux placards et ses vieilles plaques de cuisson.

— Alyssa, entre, la prie Avel.

— Euh, merci, bredouille-t-elle, surprise.

— Le petit-déjeuner est prêt.

D’un regard, il désigne le salon attenant. La fenêtre est ouverte et diffuse un air frais bienvenu. Sur l’immense table en bois qui trône au centre, des tartines grillées et du café embaument la pièce. Une femme de l’âge d’Avel salue joyeusement Alyssa. Assis près d’elle, un jeune garçon ne daigne pas lever les yeux. Vêtu d’un sweat à capuche un peu petit pour lui, il est tourné vers la cheminée éteinte et ne semble pas avoir remarqué la nouvelle arrivante.

— Bonjour, lance-t-elle à la cantonade, gênée.

Le garçon ne réagit pas. Avel se charge des présentations :

— Alana, dit-il en la désignant. Matéo.

— Je suis ravie de te rencontrer, affirme Alana avec chaleur.

Alyssa lui retourne un sourire crispé. Avel tend le bras pour attirer l’attention de son jeune pensionnaire, qui retire les écouteurs enfoncés dans ses oreilles et pivote vers eux.

— Salut ! lance-t-il avec enthousiasme.

Il a un regard étrangement sage pour son âge.

— Bon sang, je l’avais oubliée, elle.

Alyssa sursaute. Un nouvel arrivant vient de passer la porte. La vingtaine, mâchoire serrée, sourcils froncés, il se laisse tomber sur une chaise, entre elle et son frère.

— Alexandre, gronde Avel.

— Quoi ? rétorque le jeune homme, sur la défensive.

Avel lui adresse une œillade désapprobatrice, Alexandre soupire.

— Bonjour, lâche-t-il froidement en direction d’Alyssa.

Elle lui répond du bout des lèvres. Matéo, quant à lui, récupère ses écouteurs. Il les glisse à nouveau dans ses oreilles et se lève pour s’appuyer contre le manteau de la cheminée, ignorant ostensiblement son frère.

Alexandre fronce les sourcils. Il traverse la pièce. Les bras musclés, les épaules larges, l’ombre d’une barbe orne son menton, qu’il frotte pensivement alors qu’il s’approche de Matéo.

— Tu m’en veux encore ? Ça fait deux jours, Mat ! C’est du passé !

Le plus jeune se redresse. Il ne dit rien, fixe son frère d’un regard implacable. Alexandre ne cille pas. Immobiles, les yeux dans les yeux, ils semblent mener un combat silencieux.

— Ton père dort toujours ? demande Alana.

Alyssa détourne son attention des deux garçons.

— Oui, il était fatigué.

— L’air marin le revigorera, assure son interlocutrice avec bienveillance.

— La mer est loin d’ici ?

— Vingt minutes de marche, environ.

— Alex t’y emmènera, ajoute Avel.

Le principal intéressé écarquille les yeux.

— Quoi ? Mais non !

— Mais si, lui oppose tranquillement l’ébéniste.

À la surprise d’Alyssa, Alexandre abdique. La jeune femme regarde ses hôtes. Elle aimerait dire quelque chose, mais ne parvient pas à s’y résoudre. Une étincelle de colère s’éveille en elle, elle serre les poings pour la contenir. Les mots restent bloqués dans sa gorge, à tourner dans son esprit sans qu’elle puisse les prononcer.

Parfois, elle a l’impression d’être captive d’une prison de silence. À la fois geôlière et prisonnière, elle ignore comment s’en échapper…

05. Romain

Le réveil est difficile, Romain a la désagréable sensation d’avoir trop dormi. Grimaçant, il s’asperge le visage avec l’eau glaciale du robinet, puis ouvre la fenêtre et réalise, surpris, qu’il fait jour et que la matinée semble bien entamée. Le temps est au beau fixe et la journée promet d’être chaude.

— Bon sang, fallait vraiment que je me repose, moi…

Il jette un œil sur le lit de sa fille. Alyssa n’est plus là. Romain prend une brusque inspiration, luttant contre l’inquiétude qui s’empare de lui – une angoisse irrationnelle, il le sait bien.

Jean et tee-shirt de la veille ont été abandonnés sur la chaise près du bureau, Romain les enfile rapidement. Alors qu’il lace ses chaussures, on frappe à la porte.

— Entrez ! crie-t-il.

Le battant s’écarte, Avel pénètre à l’intérieur, croise son regard sans rien dire. Romain hésite quant à la conduite à tenir. Ils ont grandi ensemble, mais aujourd’hui, plus rien ne les relie. Ils ont le même âge, pourtant Avel paraît plus vieux. Son visage marqué par le temps et ses cheveux poivre et sel étonnent Romain, qui se souvient de l’adolescent qu’il a été.

— Bien dormi ? questionne Avel en déposant un plateau sur la table.

Romain jette un œil au pain grillé et au bol de café. Il n’a pu s’empêcher de constater que, contrairement à lui, Avel a conservé la ligne de sa jeunesse. Vaut-il mieux avoir des rides ou un léger embonpoint ?

— Des mois que je n’avais pas passé une aussi bonne nuit !

Mal à l’aise, il enchaîne machinalement :

— C’est agréable de ne pas être dérangé par les bruits de la ville. Et ça fait du bien de se reposer ! Tu sais où est Alyssa ? Elle n’était déjà plus là quand je me suis réveillé. Est-ce qu’elle est…

— Alyssa est venue prendre le petit-déjeuner avec nous, l’interrompt Avel. Elle est à l’atelier avec les garçons.

Aussitôt, les souvenirs crépitent. Ancienne grange réaménagée, l’atelier d’Avel est impressionnant pour les néophytes. Le bois y règne en maître, l’air est imprégné de la douce odeur des copeaux, Romain peut presque entendre le son des outils avec lesquels l’ébéniste réalise ses créations.

— Tu sais où est l’entrée. Mange et rejoins-nous.

Avel s’éclipse, laissant Romain seul avec ses pensées. Il ignore sur quel pied danser avec Avel. Est-il en colère ou simplement distant ? C’est difficile à dire, et les doutes de Romain ne s’apaisent pas. Et si venir ici avec Alyssa était une erreur ? Cette ville, cette maison, tout réveille des souvenirs qu’il a désespérément essayé d’oublier…

Sitôt son petit-déjeuner terminé, Romain rallie la demeure principale avec hâte. Il pousse la porte d’entrée et se dirige vers la cuisine pour déposer son plateau.

— Romain, c’est ça ?

Il sursaute. Assise à une extrémité de la table, une femme qu’il n’avait pas remarquée le dévisage en souriant. Il lui tend la main, qu’elle saisit entre ses doigts fins.

— Alana, se présente-t-elle, je suis la compagne d’Avel.

L’espace d’un instant, Romain reste interdit.

— Merci de nous accueillir, répond-il finalement, tentant de dissimuler son trouble.

Elle hoche légèrement la tête. Vêtue d’un short et d’une chemise à manches courtes, ses cheveux sont relevés en une queue-de-cheval. Elle doit avoir son âge. Comme Avel, elle a la peau tannée par le soleil. Une grande douceur se dégage d’elle.

— Il ne vous a rien dit, n’est-ce pas ?

Il secoue la tête, elle étouffe un rire. Un bracelet à son poignet, en onyx noir, attire l’attention de Romain.

— Est-ce qu’il vous a au moins prévenu pour Alexandre et Matéo ? s’enquiert-elle.

— Oui, je suis au courant.

— Il vous a parlé d’eux ?

Romain pince les lèvres, un peu gêné. Les torts sont partagés : Avel s’est certes montré avare en renseignements, mais il faut admettre que Romain n’a pas pensé à lui poser les questions importantes.

— C’est tout aussi bien, réfléchit Alana à haute voix, mieux vaut que vous les rencontriez avant de vous laisser influencer par les opinions d’autrui.

— Vraiment ? s’inquiète Romain.

Elle balaie l’air d’un geste de la main et lui adresse un sourire lumineux.

— Ils méritent tous deux une chance, et je suis heureuse qu’ils soient ici. Avel a besoin d’aide à l’atelier, ils ont besoin de nous pour s’en sortir.

Romain lui assure qu’il comprend, elle continue :

— Avel m’a dit que les derniers jours ont été difficiles pour Alyssa et vous. J’espère que vous trouverez le repos nécessaire.

Le père se raidit. Depuis le malaise d’Alyssa, tout est en effet plus compliqué. D’après son ex-femme, leur fille ne va pas bien depuis un moment déjà. Elle ne s’entend pas avec le nouveau compagnon de sa mère, elle mange à peine… Romain pensait le tableau exagéré, dans le simple but de le faire culpabiliser. Peu de temps après, Alyssa a abandonné sa licence de langues étrangères appliquées. Puis le portable de Romain a sonné, un matin, pour lui annoncer que sa fille avait fait un malaise.

Alors, seulement, il s’est inquiété.

— C’est compliqué de…

Romain s’interrompt, cherche ses mots. Lui qui aime tant raconter des histoires, qui affectionne marier les syllabes et jouer avec les phrases, il trouve pourtant ardu de parler des choses importantes.

Alana se lève et s’approche, le dévisageant de ses yeux vert émeraude.

— Vous avez besoin de temps, tous les deux, mais ça viendra, affirme-t-elle.

Romain déglutit avec difficulté.

— Je vais rejoindre Avel et les enfants à l’atelier.

La compagne de son vieil ami tend le bras pour lui indiquer le chemin, et ajoute avec un sourire en coin :

— Ils ne sont plus vraiment des enfants, vous savez…

06. Alexandre

Alexandre se méfie des nouvelles têtes, plus encore lorsque la nouvelle tête en question est une fille. Du coin de l’œil, il surveille la nouvelle venue avec suspicion.

— Je n’aurais rien contre un coup de main, Alexandre, souligne Avel.

Le jeune homme déplie sa longue carcasse pour rejoindre l’ébéniste, penché sur l’établi massif au centre de la pièce. Il attrape une paire de lunettes de protection – Avel est intraitable sur ce sujet – et le ciseau à bois qui traîne sur la table, dont la lame affûtée taillée en biseau permet de sculpter avec précision. Il entreprend de copier les mouvements d’Avel. Matéo s’approche à son tour, désireux d’aider.

— Je fais quoi, moi ? questionne le gamin.

Avel lève les yeux et désigne une petite figurine représentant un écureuil qu’il a déposée sur le plan de travail du fond.

— Tu veux en faire une autre ?

Matéo hoche la tête en souriant et, une fois de plus, Alexandre songe à quel point ils sont bien, ici. Jamais il n’a vu son frère si épanoui.

— Essaie de montrer à Alyssa comment s’y prendre.

Matéo hésite, Romain fronce les sourcils.

— Attendez, je suis censée apprendre à sculpter ? s’étonne Alyssa.

Elle dévisage son père et Avel tour à tour. Croisant le regard de son frère, Alexandre esquisse une grimace moqueuse, à laquelle Matéo répond par un haussement d’épaules.

— Tu n’as pas envie ? questionne Avel.

— Euh… Je ne sais pas. Je n’ai jamais fait ça…

— Y a un début à tout, signale sèchement Alexandre.

Elle semble ne pas l’avoir entendu.

— Ce n’est pas dangereux ?

La voix de Romain fait tressaillir Matéo.

— Vivre est dangereux, commente tranquillement Avel.

Son flegme tire un soupir au père, qui pivote vers sa fille.

— Tu peux, si tu veux.

— Ravie que tu m’y autorises, ironise Alyssa.

La remarque n’est pas aussi dure qu’elle aurait pu l’être, mais Romain se crispe.

— Je vais aller faire un tour, dit-il. Ça ne te dérange pas ?

La question, lancée dans le vide, semble n’avoir aucun destinataire en particulier. Avel secoue la tête, Alyssa hausse les épaules. Romain pousse un nouveau soupir.

— À tout à l’heure.

Alyssa attend qu’il franchisse la porte pour s’approcher de Matéo, qui s’est miraculeusement détendu dès que Romain a quitté la pièce.

— Bon, dit-elle en posant ses mains sur ses hanches, tu veux m’expliquer comment on se sert de l’espèce de tournevis coupant ?

Le gamin sourit.

— C’est un ciseau à bois. Mais pour commencer, on va plutôt utiliser un couteau à sculpter.

Et il l’entraîne avec lui, sous le regard méfiant de son frère.

— Lunettes, Matéo ! le rappelle à l’ordre Avel.

Les précautions nécessaires prises, Matéo montre à Alyssa comment dessiner au crayon papier la forme sur la petite pièce de bois de pin. Alexandre le surveille du coin de l’œil tandis qu’il découpe grossièrement les contours avec le couteau à sculpter, puis alterne ciseau à bois et gouge afin de préciser les détails.

Le jeune homme reporte son attention sur le pied de table qu’il taille au mieux. Ce n’est pas fantastique, même s’il s’est beaucoup amélioré depuis son arrivée avec Matéo. Une partie de lui tente de ne pas s’en soucier, parce que ce n’est qu’une solution trouvée pour éviter à son frère d’être placé en famille d’accueil. Pourtant, ses propres progrès ne laissent pas Alexandre totalement indifférent. C’est la première fois qu’il a l’occasion de réaliser quelque chose d’utile.

— Ils ont l’air de drôlement bien s’entendre, Romain et elle, note-t-il, moqueur.

Avel incline la tête, pensif.

— Se retrouver n’est pas toujours facile…

— Tu parles d’Alyssa et Romain ? Ou Romain et toi ? ricane Alexandre.

L’ébéniste hausse un sourcil, le jeune homme regrette aussitôt ses paroles. Il éprouve beaucoup de respect pour Avel, et son impulsivité lui joue parfois des tours.

— Romain et moi étions amis, autrefois.

— Ben, vous devez toujours l’être un peu, non ? Sinon, tu l’aurais pas invité à venir ici avec sa gamine.

Une lueur de nostalgie passe dans les yeux d’Avel, qui esquisse un sourire légèrement triste.

— Ils ont besoin d’aide…

Ça ne répond pas à la question, pas vraiment, pas totalement, mais Alexandre est habitué aux phrases sibyllines d’Avel. Au fil du temps, il a appris à lire entre les lignes.

Soudain, le rire de Matéo leur parvient. Les deux hommes se tournent d’un même mouvement.

Penchés sur un morceau de bois qu’ils essaient de sculpter, Alyssa et le jeune garçon semblent s’entendre comme larrons en foire. Alexandre fronce les sourcils.

C’est rare de voir rire Matéo. C’est encore plus rare de réussir à le faire rire. Il est habituellement le seul à en être capable.

— Ne t’en fais pas, murmure Avel. Il ira bien.

Alexandre ne répond pas, la gorge nouée. Peut-être ira-t-il bien, en effet, mais à condition qu’ils restent ici, tous les deux. Et c’est une lourde responsabilité qui pèse sur les épaules du jeune homme. En perdant le contrôle au bistrot, quelques jours auparavant, il a failli tout gâcher. Ce n’était pas la première fois, il sait que ce ne sera sans doute pas la dernière. Pour l’instant, Avel tolère ses sautes d’humeur et tente de lui venir en aide. Mais pour combien de temps ? À quel moment – ou quelle erreur – décidera-t-il que trop, c’est trop, et que les deux frères ne peuvent rester chez lui ? Tandis que la journée s’écoule, rythmée par les repas pris avec leurs nouveaux invités, puis que la nuit dissimule peu à peu la propriété, son inquiétude ne s’estompe pas. Au cœur des ténèbres, les angoisses sont reines et gouvernent le royaume des ombres….

07. Romain

Il ne saurait dire depuis combien de temps il se promène. Déjà, il aperçoit l’océan Atlantique. Romain accélère le pas, impatient d’arriver au bord, de descendre les marches menant à la plage, de déambuler sur le sable fin, d’inspirer l’odeur de celle que l’on surnomme la mer d’Iroise. Comme avant, lorsqu’il habitait ici. Étrangement, il lui semble qu’Alyssa et lui ont posé le pied en terre bretonne des semaines plus tôt, alors que cela fait à peine quelques jours. Sa fille apprend à sculpter le bois, Romain erre sur la plage, englué dans ses propres doutes.

Alyssa ignore tout du passé de son père. Volonté de le lui cacher, ou bien l’occasion ne s’est-elle jamais présentée ? Un peu des deux, sans doute…

Romain rejoint enfin la digue. Ses épaules s’affaissent. Mauvais timing. La mer est haute, les vagues se fracassent contre les rochers. Il ne pourra pas descendre avant plusieurs heures. Il serre les dents, détestant voir ses plans ainsi bousculés.

Le père compose sur son portable un numéro qu’il connaît par cœur. Il compte les sonneries, sourit lorsqu’elle décroche.

— Romain ?

— Diane, c’est bon de t’entendre !

Il lui raconte que tout va pour le mieux, qu’Avel et celle qui partage sa vie les ont très bien accueillis, qu’Alyssa semble déjà reprendre du poil de la bête. Il accentue les points positifs avec force, comme s’il voulait ainsi oublier tout le négatif.

Diane n’est pas dupe, mais elle ne dit rien. Depuis plus d’un an qu’ils s’aiment, ils ont appris à regarder au-delà des façades, à deviner les humeurs de l’autre, à accepter les défauts et à voir les qualités cachées. Elle connaît l’histoire dans les grandes lignes, elle sait la peine de Romain, sa difficulté à communiquer avec Alyssa, ses doutes quant à leur présence chez son ami d’enfance, dans cette région où les souvenirs ne lui sont pas épargnés, où les tourments se réveillent et les blessures se rouvrent.

Elle sait beaucoup de choses, Diane. Elle connaît toute sa vie.

Mais elle ne connaît pas Alyssa.

Et Alyssa ne la connaît pas, ne soupçonne même pas son existence.

Diane prétend que ce n’est pas grave, elle accepte de rester dans l’ombre. Elle souffre de la situation, mais elle comprend. Alors elle s’incline, elle s’éclipse, elle s’évapore de sa vie dès qu’Alyssa y entre.

Alyssa est le rayon de soleil de ses journées, Diane est la lune qui guide ses obscurités.

— Parle à Avel, lui conseille-t-elle. Tant d’années de silence…

— Et lui dire quoi ? Ça fait deux décennies, Diane !

— Justement, vous avez tous les deux changé ! Vous vous connaissiez peut-être bien, autrefois, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Faire l’autruche n’effacera en rien ce que vous avez vécu.

— Je sais, soupire-t-il, je sais. Mais ce n’est pas facile d’en parler…

— Parfois, les choses les plus difficiles à faire sont aussi les plus importantes.

— Alyssa ignore tout de mon enfance. C’est si compliqué avec elle…

— Tu trouveras les mots, assure Diane avec douceur. Tu y parviens toujours.

Elle est persuadée que Romain manie les mots comme personne, qu’il connaît leur valeur, leur puissance. C’est vrai, sauf que Romain est incapable de les utiliser pour des sujets si sensibles. Elle ignore tout de l’angoisse qui le saisit lorsque les mots deviennent dangereux, lorsque les prononcer revient à avancer sur un fil tendu au-dessus d’un gouffre, lorsqu’un mauvais choix ou une hésitation peuvent tout faire basculer.

Dans le fond, Romain est nettement moins courageux qu’elle ne le pense. Avel le savait, autrefois. Il connaissait les doutes et les craintes de son ami. Il l’aidait à voir au-delà.

Romain ferme les yeux. Il voudrait avouer à Diane qu’elle lui manque, qu’il est désolé d’être parti si vite, sans même lui dire au revoir, désolé d’être incapable de l’inclure dans sa vie, de la présenter à sa fille.

— Je te rappelle bientôt, promet-il seulement.

08. Matéo

Ces derniers jours, Matéo s’est efforcé d’éviter son frère – avec plus ou moins de succès, il doit bien l’avouer. Prenant Alyssa comme prétexte, il lui a montré tout ce qu’il connaît en sculpture sur bois. Au fil des heures passées ensemble, il réalise qu’il l’apprécie de plus en plus.

— Tu vas rester jusqu’à quand ? a-t-il demandé la veille.

— Je ne sais pas encore.

Elle avait l’air triste et le regard lointain, comme égarée dans un brouillard qu’elle seule percevait. Matéo aimerait bien en chasser les nuages.

— Et toi ? a-t-elle questionné.

Matéo s’est mordu les lèvres.

— Aucune idée.

Ils ont échangé un sourire.

— Je peux avoir le sel ?

Ignorant ostensiblement la demande, Matéo prétend être perdu dans ses pensées. Alyssa tend le bras pour attraper la salière et la confier à Alexandre. Sans quitter son frère des yeux, il s’empare de l’objet et le repose. La jeune femme et son père assistent à son petit manège sans vraiment comprendre.

— Je peux sortir de table, Alana, s’il te plaît ? questionne Matéo d’une voix étranglée.

— Je t’accompagne ! s’exclame Alexandre.

Avel croise le regard de Matéo, qui le supplie silencieusement d’arrêter son frère. Il pince les lèvres.

— Pas toi, Alexandre, soupire l’ébéniste.

— Mais…

Matéo en profite pour déguerpir. Il se faufile dans l’atelier d’Avel. Là, il se sent bien. Se perchant sur le plan de travail du fond, devenu son endroit favori, il extirpe d’une caisse un chiffon replié. Il le pose sur la table et l’ouvre. À l’intérieur se trouvent trois petites figurines. Il les observe d’un œil critique, enfile ses lunettes de sécurité et attrape la gouge. Sorte de demi-tube de métal surmonté d’un manche, Matéo l’utilise pour rectifier patiemment la courbe des épaules du personnage. De fins copeaux de bois se détachent dans un bruissement délicat.

— C’est toi qui les as faites ?

La voix d’Alyssa le prend par surprise. Matéo hoche la tête. La jeune femme en attrape une et l’examine attentivement.

— C’est super bien fait ! Tu devrais les peindre, ça rendrait encore mieux.

— Avel m’a dit pareil.

Pendant un moment, rien ne trouble le silence, mis à part le bruit de la lame sur le bois. Matéo tire la langue avec application, Alyssa observe ses gestes avec une certaine fascination.

— Quand je pense qu’à ton âge, tout ce que je savais faire, c’était cuire des pâtes…

Matéo rit.

— C’est pas sorcier ! Tu les as reconnus ?

Alyssa tend le doigt vers celle sur laquelle Matéo travaille :

— Captain America, énumère-t-elle avant de contempler les autres. Iron Man. Et la dernière, je ne suis pas sûre…

Matéo lui jette un regard faussement vexé.

— C’est Hawkeye !

— Qui ça ? s’étonne la jeune femme.

— Œil-de-Faucon ? tente-t-il. Clint Barton ?

Alyssa secoue la tête, visiblement amusée. Elle détaille distraitement les lieux : le plan de travail central, où s’installe généralement Avel, les murs recouverts d’outils en tous genres dont, pour certains, elle ignorait même jusqu’à l’existence, les tréteaux un peu partout, plus ou moins encombrés, les projets qui s’accumulent. Une porte arrière mène à une seconde pièce, où est stockée la matière première. Chêne, merisier, noyer, pin, différents types d’essence se présentent sous diverses formes : du bois massif, des planches, quelques panneaux, des chutes de bois non utilisées… Pas étonnant que l’odeur de sciure soit omniprésente.

— J’aime bien cet endroit, murmure-t-elle. C’est tellement apaisant…

Il y a comme une note d’amertume dans sa voix.

— Ton père… hésite Matéo après un silence. Tu t’entends bien avec lui ?

S’ils se sont rapprochés ces derniers jours, les sujets de discussion sont restés superficiels. Le temps qu’il fait, leurs passions respectives, le travail du bois… La question semble toucher un point sensible, le jeune garçon craint qu’elle n’y réponde pas.

— Mon père est… Il est très doué pour faire la conversation. Avec tout le monde. Mais pas avec moi…

Matéo fronce les sourcils.

— Pourquoi ?

— Je crois que c’est parce qu’on ne se connaît pas trop, au fond.

Elle hausse les épaules et reprend :

— On est un peu comme des étrangers, tous les deux…

Matéo n’ajoute rien, finissant d’améliorer le bouclier de Captain America.

— T’as vu les films ? demande-t-il finalement, histoire d’alléger l’atmosphère.

— Non.

— T’as lu les comics ?

— Non.

— Moi non plus. Mais j’aimerais bien. Iron Man aussi avait des problèmes avec son père.

Alyssa sourit et, l’espace d’un instant, Matéo craint qu’elle ne se moque de lui. Il évite de parler de super-héros avec les adultes. Ça les agace. Son père se mettait en colère.

— Même les super-héros ont ce genre de difficultés ?

Ils échangent un regard.

— Eh oui…

C’est souvent étrange de rencontrer de nouvelles têtes. Alyssa ne fait pas exception. Matéo peut presque sentir les liens qu’ils pourraient créer, éventuellement, un jour, tout en remarquant la distance entre eux, la politesse un peu froide des premières confrontations, les hésitations silencieuses. Il avait la même sensation avec Avel et Alana, au début. Cette certitude de devoir attendre que le temps leur permette de tisser une relation.

— Pourquoi t’en veux à Alexandre ? demande soudain Alyssa. Enfin, je comprends, il a l’air d’être une sacrée tête à claques…

Matéo réagit par réflexe :

— N’importe quoi !

Réalisant que son ton tranchant a rendu Alyssa mal à l’aise, il reprend plus calmement :

— Il aime juste pas les étrangers, c’est tout.

Il s’apprête à compléter lorsque la porte de l’atelier s’ouvre. Romain fait irruption dans la pièce et se dirige droit vers eux. Le cœur de Matéo fait un bond dans sa poitrine, il se recroqueville sur lui-même.

— Romain, attends !

Avel le rattrape en quelques enjambées et, conscient du malaise du jeune garçon face à cet homme qu’il ne connaît pas, se positionne stratégiquement entre eux. Matéo se détend imperceptiblement.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’étonne Romain.

Avel, qui, de toute évidence, n’a absolument rien à lui dire, dodeline de la tête.

— Je sais, dit Romain en le prenant de vitesse. Il faut qu’on parle.

— Euh… oui, voilà.

— Je voulais aller faire un tour avec Alyssa, si ça ne te dérange pas. On peut discuter après ?

— Bien sûr.