Cette Amérique qui nous déteste - Richard Werly - E-Book

Cette Amérique qui nous déteste E-Book

Richard Werly

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Beschreibung

Une plongée dans l’Amérique MAGA qui cherche à nous détruire.

Longtemps, je n’ai pas voulu le croire. Je ne pensais pas que Donald Trump et son mouvement MAGA avaient transformé à ce point les États-Unis. Et puis j’ai dû me rendre à l’évidence. De Chicago à Mar-a-Lago, parti à la rencontre des Américains, j’ai compris que l’Amérique qui nous déteste existe. Nous, Européens, sommes devenus ses boucs-émissaires favoris. Bons pour payer et pour nous agenouiller. Si possible en disant Thank you for the deal. Je n’ai jamais supporté l’antiaméricanisme, cette manie d’accuser les États-Unis de tous les maux. Imaginez donc la claque reçue en découvrant combien, de la Maison-Blanche aux mines de charbon de Virginie, l’Amérique de Trump nous méprise. J’ai enquêté. J’ai interrogé. Pourquoi nous, les Européens, sommes-nous tant déconsidérés, marginalisés et parfois ridiculisés ? Alors que le 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis sera célébré en 2026, l’heure de notre riposte doit sonner.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Richard Werly est l’éditorialiste international du quotidien suisse Blick. Il intervient régulièrement sur LCI, BFM TV, France Info, France 24, RTL, T18 et TV5 Monde.

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Seitenzahl: 220

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

À tous ceux qui osent croire (encore) au rêve américain

« Je pense que les non-politiciens représentent la vague de l’avenir et, si je suis élu, je serai le type de président dont l’Amérique a besoin dans le nouveau millénaire »

Donald Trump au Wall Street Journal, 30 septembre 1999

« Nous pouvons désormais abandonner nos illusions. Trump fait partie intégrante de ce que nous sommes. »

Carlos Lozada, New York Times, 10 novembre 2024

« Selon toutes les apparences, les États-Unis sont en plein désarroi »

Michael Beckley, Foreign Affairs, janvier 2025

Avant-proposL’heure de la sécession

« Ce qui m’inquiète, c’est la menace de l’intérieur : le recul de l’Europe sur certaines de ses valeurs les plus fondamentales »

J.D. Vance à la Conférence sur la sécurité de Munich, 14 février 2025

« Nous avons hérité d’une catastrophe économique, d’une catastrophe frontalière, d’une catastrophe sécuritaire et d’une catastrophe culturelle. Nous allons les affronter tête baissée. Tant pis pour ceux qui en subiront les conséquences »

Stephen Miller, chef de cabinet adjoint, de la Maison-Blanche, mai 2025

J.D. Vance aurait mieux fait de se taire. Ce 14 février 2025, dans l’hiver de Munich, le vice-président des États-Unis a résumé ce qui ne va plus du tout dans les relations entre les Américains et nous. De quoi s’agit-il ? Du mépris. J.D. Vance et l’électorat MAGA (du slogan Make America Great Again) qui a ramené au pouvoir Donald Trump nous méprisent. Tous, du sommet de l’administration aux bleds les plus perdus de l’Amérique profonde, pensent que l’Europe à laquelle leur pays doit tant, mérite aujourd’hui d’être traitée comme une vassale. La détestation s’est installée.

Plus grave : pour ces trumpistes zélés ou ralliés (comme J.D. Vance), cette vassale nommée Europe ne doit pas seulement obéir. Elle doit aussi se mettre à penser comme eux. Nous, vous et moi, sommes dans l’esprit de ces Américains des citoyens de seconde zone et des faibles congénitaux, dans un monde où la loi du plus fort est la seule qui vaille. Un an après la seconde élection de Trump, le 5 novembre 2024, l’heure n’est plus du tout à l’éloge traditionnel de nos racines communes. Le moment est venu, au contraire, de se couper de ces encombrantes racines qui, pourtant, se retrouveront immanquablement sur le devant de la scène lors de la commémoration « America 250 », celle du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, annoncée comme le pinacle du second mandat de Donald Trump.

Pour la nouvelle équipe en place à la Maison-Blanche et pour la plupart de ceux qui la soutiennent, le moment est venu de nous faire payer ce que Donald Trump estime être notre dû à l’Amérique, sous forme de tarifs douaniers, de commandes militaires, de promesses d’investissements ou d’achats de gaz et de pétrole. D’abord les chèques et les dollars. On verra ensuite pour la considération…

Coup de sang

J’ai décidé d’écrire ce livre sur un coup de tête. Ou plutôt sur un coup de sang contre mes convictions. Je n’ai jamais, en effet, supporté l’antiaméricanisme facile qui, depuis mes débuts dans le journalisme, a toujours hanté les milieux intellectuels français, tant du côté de la gauche que d’une droite prétendument gaulliste. En 2000, juste avant les attentats du 11 septembre 2001 qui ont, à bien des égards, tout changé de notre perception des États-Unis, j’ai dévoré avec appétit, puis approuvé, l’essai de Jean-François Revel sur L’obsession antiaméricaine. Son fonctionnement, ses causes et ses inconséquences1. C’est d’ailleurs avec ce livre en poche, dans sa version anglaise, que j’ai parcouru, de septembre à décembre 2024, puis au printemps 2025, une quinzaine d’États américains pour essayer de comprendre la nouvelle révolution trumpiste. Je ne crois donc pas que les États-Unis ont toujours voulu notre perte, ce que Judith Perrignon décrit fort bien dans L’Autre Amérique, son récit historique consacré à l’administration Roosevelt et au New Deal.

Je pense, en revanche, que nous sommes bel et bien aujourd’hui le bouc émissaire idéal d’une bonne partie de l’électorat américain. Et que nous devons impérativement en prendre acte.

J.D. Vance est un opportuniste. Tout le monde sait qu’il affichait sa détestation de Donald Trump avant d’être choisi comme son colistier, puis de l’emporter avec lui le 5 novembre 2024 avec plus de deux millions de voix d’avance sur le ticket Harris-Walz (soit quatorze millions d’électeurs de plus qu’en 2016, et trois millions de plus qu’en 2020). Ce que J.D. Vance pense de nous, les Européens, quelle que soit notre nationalité, n’a en revanche pas varié. Fidèle aux enseignements de son mentor, le milliardaire des nouvelles technologies d’origine sud-africaine Peter Thiel, l’actuel vice-président des États-Unis, âgé de quarante-et-un ans, a grandi dans l’idée que son pays a une mission quasi divine à remplir, pour régénérer l’Occident décadent, affaibli par la débâcle sociétale et économique en cours de ce côté-ci de l’Atlantique.

Vance, converti au catholicisme et marié à une hindouiste, s’est pris pour la première fois l’islam en pleine figure lorsqu’il était, au sein d’une unité chargée des relations publiques des Marines américains, stationnés en Irak. Il n’a jamais compris que deux pays alliés des États-Unis, la France et l’Allemagne, aient tous deux dit « Non » à George W. Bush lorsqu’il a lancé son armée sur Bagdad pour y renverser Saddam Hussein (avec les conséquences que l’on sait). Dans son autobiographie à succès Hillbilly Elegy2, J.D. Vance raconte son enfance de pauvre Blanc de la région des Appalaches, broyée par une mondialisation sans âme. Conséquence : l’Europe, où la chrétienté se met à genoux devant l’Islam, doit être d’après lui remise dans le droit chemin.

Nos « amis américains »

J’ai choisi pour ce livre le titre Cette Amérique qui nous déteste contre l’avis de plusieurs de mes amis américains, passionnés par l’Europe au point, parfois, d’envisager de s’y installer pour fuir les États-Unis de Trump. Je sais donc que les chapitres qui suivent vont profondément les énerver. Je les vois déjà m’accuser de grossir le trait, de caricaturer, voire d’être à côté de la plaque même si j’ai découvert, grâce à eux, l’existence ancienne d’un courant de pensée antieuropéen, incarné notamment par la vision du « nouvel homme » de Ralph Wado Emerson (1803-1882). Un courant ensuite popularisé par Henry David Thoreau (1817-1862) ou Walt Whitman (1819-1892) tous deux soucieux de purger leur nouvelle Amérique de ses entraves historiques européennes.

Autant, dès lors, devancer une partie de ces critiques. Ce que j’ai décidé de raconter est, à mon avis, ce que ces « amis américains » (les miens, et peut-être les vôtres) ne veulent pas voir. Eux pensent que le trumpisme, aussi ravageur soit-il, n’est pas encore une lame de fond qui modifie durablement les rapports entre les deux rives de l’Atlantique. Eux pensent que, si la mainmise de Trump sur le pays est entravée, en novembre 2026, par une victoire du Parti démocrate aux élections de mi-mandat (midterms), le vent mauvais des MAGA se dissipera. Pour eux, la détestation de l’Europe et de ce qu’elle représente est à la fois passagère, et certainement minoritaire. Or je m’inscris en faux.

Cette Amérique qui nous déteste est une formule qui, sous ma plume, regroupe, pêle-mêle, le rejet de l’Union européenne (partagé, reconnaissons-le, par de nombreux Européens eux-mêmes), l’animosité envers des pays habitués à « profiter » des États-Unis et de leur garantie militaire, la détestation de sociétés européennes trop sécularisées, métissées et en déclin démographique, et l’impression viscérale que nous ne sommes plus, de ce côté-ci de l’Atlantique, dignes de confiance. Pourquoi ai-je acquis cette conviction ? Parce que les faits me l’ont démontré, notamment lors de mon long voyage en camping-car de l’automne 2025, à hauteur de pare-brise, des rives du lac Michigan frontalier du Canada aux « Keys » tropicales de Floride, à une centaine de kilomètres des côtes de Cuba.

J’ai achevé les 4000 miles de route, entre Chicago et Mar-a-Lago, sur un constat amer. Les États-Unis ne sont plus du tout le pays que ma génération, née à la fin des années 1960, avait appris à aimer et à respecter, quelles que soient ses défaillances ou ses erreurs (et elles furent aussi nombreuses que douloureuses). Ce passé américain est révolu.

Ouvrons les yeux. « Notre » Amérique n’existe plus. Le pays actuel, modelé par les géants du numérique, par la désertification médiatique, par la désindustrialisation, par l’immigration hispanique XXL, mais aussi par la transformation de son élite politique, est aux antipodes de ce pays mythique vanté en 1967 par Jean-Jacques Servan-Schreiber dans son best-seller Le défi américain, nourri par les travaux de l’Hudson Institute. L’Amérique de 2025, dévorée par ses passions les plus sombres, n’a plus rien à voir avec celle que l’on croyait connaître, racontée dans leurs livres par des auteurs à succès traduits dans les différentes langues européennes et invités régulièrement, en France, au festival du cinéma américain de Deauville, au festival America de Vincennes ou aux Étonnants Voyageurs de Saint-Malo : Paul Auster, Russell Banks, Toni Morrison, Peter Heller… Notre miroir littéraire et intellectuel américain s’est brisé net. Et, avec lui, l’idée selon laquelle, au bout du compte, la convergence entre les États-Unis et nos vieux pays européens ira toujours de soi.

Un océan, deux mondes

C’est sur cette transformation qu’est venue se greffer la détestation. Ou, du moins, l’indifférence accusatrice. Combien de mes interlocuteurs américains, au hasard de mes rencontres, m’ont avoué ne plus rien avoir en commun avec nous, les Européens ? Combien m’ont dit, sur le ton de la désolation, « ne plus nous comprendre », ou tout simplement « en avoir marre de nous écouter » car nous ne parlons plus le même langage ?

Combien ? Beaucoup. Beaucoup trop. Cette Amérique qui nous déteste est une réalité que l’on n’a pas envie de voir parce qu’elle nous dérange. On la cache. On l’élude. On l’esquive. Comme s’il s’agissait d’une accumulation de clichés erronés parce que trop réducteurs. Comme si les romans de Brad Thor – Act of War ou The last Patriot dans lesquels cet auteur déverse sa haine d’une Europe que les Américains sont condamnés à sauver – n’étaient pas des best-sellers. Erreur ! Ce pays qui ne nous supporte plus, nous les Européens, existe bel et bien. Et entre lui et nous, la séduction ou l’attirance mutuelle ont fait long feu.

Ce récit à portée de trottoirs, de comptoirs, de parkings, de rayons des hypermarchés Walmart ou Costco, depuis le volant de mon camping-car loué à Cruise America, n’est pas une enquête bardée de chiffres, d’interviews d’experts et de statistiques. Peut-être ai-je, en conséquence, exagéré ? Si oui, je l’assume et je précise le tir ! L’Amérique qui nous déteste n’est évidemment pas un pays entier dressé contre ses racines européennes. Quantité d’Américains restent fiers de leurs origines irlandaises, écossaises, allemandes, italiennes ou polonaises. Sauf qu’ils ne nous comprennent plus. Nos deux mondes, le leur et le nôtre, s’éloignent irrémédiablement.

La défaite du Samouraï

Beaucoup d’experts et d’observateurs le disent et l’écrivent : la potion MAGA, distillée par un pouvoir populiste, nationaliste et de plus en plus autoritaire, irrigue, bouleverse et menace de transformer pour longtemps la société américaine. La peur qui s’installe dans les campus universitaires, dans l’administration fédérale, au sein de l’armée, dans les agences de renseignement, dans les États fédérés et à tous les niveaux est un venin contre lequel beaucoup ne voient aujourd’hui qu’un seul remède plus qu’aléatoire : le rendez-vous des midterms, en novembre 2026. Mais à quoi ressembleront les États-Unis après vingt-quatre mois de présidence Trump II ?

L’Amérique qui nous déteste n’a pas surgi de nulle part. Cette détestation me fait penser à celle qui s’installa, durant les années 1980-1990, contre les Japonais au firmament de leur puissance financière, technologique et industrielle. Je me souviens, jeune journaliste alors basé en Asie du Sud-Est, m’être plongé dans une enquête très convaincante de Dominique Nora, L’étreinte du samouraï. Le défi japonais. Pour cette journaliste française spécialisée en économie, l’affaire était entendue. Le déclin des États-Unis paraissait programmé, tant l’avance du pays du Soleil Levant, avec ses géants nommés Sony, Panasonic et Toyota, semblait irrattrapable. Même les studios de Hollywood passaient à cette époque sous la coupe nippone !

Puis l’heure de la contre-offensive sonna. Moins vocale qu’aujourd’hui. Moins spectaculaire. Mais attisée par les mêmes vents de colère. La preuve : en 1987, une lettre publiée sur une pleine page du New York Times démarre avec ces mots : « Au peuple américain : pendant des décennies, le Japon et d’autres nations ont profité des États-Unis (…). Il est temps pour nous d’en finir avec nos déficits et de faire payer ceux qui le peuvent. » Son signataire ? Donald Trump, promoteur immobilier. L’homme plaidait déjà pour la revanche. Rappelons-nous de ce qui suivit. La bulle spéculative japonaise éclata après une dépréciation brutale du dollar, qui entraîna le rapatriement rapide des capitaux nippons et l’écroulement de l’immobilier à Tokyo. L’ex-archipel conquérant, aujourd’hui dépassé par la Chine et concurrencé par la Corée du Sud, ne s’en est jamais remis. Sa conquête de l’Amérique s’est transformée en débâcle. Désormais, le Japon est un vassal muet. Il obéit, conscient de sa vulnérabilité dans le Pacifique. Son accord commercial conclu en juillet 2025 avec l’administration Trump confirme cette donne. L’archipel est ligoté. Le samouraï a perdu son sabre et son armure.

Du séducteur au prédateur

Ma conviction est que, toutes proportions gardées, un destin similaire guette désormais l’Europe et les Européens si nous ne réagissons pas. Portée par l’ouragan trumpiste qui déferle sur Washington, une nouvelle américanisation par la force est en effet en marche. Il ne s’agit plus, pour les États-Unis, de séduire pour inonder la planète d’un American way of life porté par la publicité et la société de consommation. Le soft power à l’ancienne est moqué par les nouveaux détenteurs du pouvoir washingtonien. Il s’agit d’impressionner et d’intimider pour nourrir la machine américaine – industrielle, militaire, numérique – avec pour objectif de consolider sa puissance impériale vis-à-vis de ses adversaires, et d’imposer ses vues à ses alliés. Le séducteur a été remplacé par le prédateur.

« L’américanisation doit être comprise de manière plus large que la diffusion mondiale des modèles industriels américains après la Seconde Guerre mondiale, analyse avec justesse Ludovic Tournès dans Américanisation. Une histoire mondiale. Il s’agit d’un projet visant à construire une nation aux dimensions de la planète par un incessant mouvement de va-et-vient entre le continent américain et le reste du monde. Les historiens, à de rares exceptions près, ont négligé le fait que ce terme avait originellement deux sens : l’assimilation des populations immigrantes d’une part, la transformation du monde en États-Unis d’autre part. » Bien vu.

Les observateurs des États-Unis et les spécialistes de géopolitique me répondront peut-être que ma comparaison avec le Japon des années 1980-1990 ne tient pas. Ils me diront que l’ennemi désigné de Donald Trump et de son mouvement Make America Great Again n’est pas ce Vieux Continent où plongent les racines familiales de tant d’Américains, mais la Chine.

Déprimés et épuisés

Vrai ? Je ne suis pas convaincu. Certes, Trump et les siens redoutent la Chine, mais ils ne la détestent pas. Ils veulent la contenir, mais aussi en tirer profit. Ils n’en jalousent ni le mode de vie, ni le régime politique, ni la richesse culturelle. Ils sont aussi à l’affût : comme le rouble russe ou les pétrodollars des monarchies du golfe Persique, le yuan chinois corrompt et peut potentiellement enrichir la famille Trump et les dignitaires MAGA.

Les pays européens, à l’inverse, sont condamnés à être des partenaires désagréables, surtout lorsqu’ils refusent de se comporter comme des vassaux. Ils sont, aux yeux des MAGA, le « vieux monde » des règles, des normes et du droit. Un vieux monde où leurs profits sont bridés par une jungle de normes et d’impôts. Un vieux monde qui continue, de surcroît, de donner des leçons sur l’état de la planète.

« Je ne présente rien de plus que des faits simples, des arguments clairs et du bon sens » écrivait Thomas Paine en 1776, pour justifier l’indépendance américaine. Alors, regardons à notre tour les faits, les arguments avec bon sens. Nous sommes passés du « Défi américain » des années soixante, modèle pour la modernisation de nos sociétés européennes, à une Amérique qui nous déteste parce qu’elle nous juge périmés, condamnés, inutiles et pénibles. Notre intérêt est donc de l’écouter. Pour mieux la comprendre. Mais surtout pour mieux lui répondre et riposter.

« Ce jour-là, dans notre pays, l’état d’esprit général était à l’introspection silencieuse », écrit le romancier Matthew Baker dans sa dystopie Pourquoi l’Amérique, le roman d’une nouvelle sécession de l’autre côté de l’Atlantique. « Le lendemain, c’était le 4 juillet, qui n’est pas férié dans notre Amérique même si, à l’évidence, on avait tous célébré cette journée avant de faire sécession. Du matin au soir, on regarda à la télévision les images des réjouissances de l’autre côté de la frontière. Comme toujours, les citoyens des États-Unis avaient l’air déprimés et épuisés, avec des poches sous leurs yeux injectés de sang, et ils semblaient tous boire énormément – probablement une sorte d’automédication – pour surmonter le stress de devoir vivre dans une dystopie ploutocratique qui considérait que du point de vue légal, les multinationales étaient des personnes, et qui traitait ses citoyens comme de simples marchandises. Quand on se souvenait de l’époque où on ressemblait à ça, nous aussi, on se sentait soulagés d’être libres et on éprouvait de la pitié pour ceux qui ne l’étaient pas. »

Et si nous, les Européens, n’avions plus d’autre choix que de faire sécession ?

1 Tous les ouvrages sont repris dans la bibliographie.

2 En français, Une famille américaine.

L’AMÉRIQUE ET NOUS

De la romance au duel

1L’ère des brutes

« À Washington, il y a un nouveau shérif en ville »

J.D. Vance, vice-président des États-Unis, février 2025

« Les tentatives visant à disqualifier les démagogues bénéficiant d’un large soutien populaire se retournent souvent contre leurs auteurs »

Yascha Mounk, professeur, Université Johns-Hopkins, 2024

Donald Trump a renversé la table. Lors de son premier mandat présidentiel, l’ancien promoteur immobilier rongeait son frein dans une Maison-Blanche où les « adultes dans la pièce », à savoir ses proches collaborateurs de l’époque venus de l’armée ou de la haute administration, s’employaient à freiner ses ardeurs et à l’empêcher de tout casser. Résultat : une volonté inarrêtable de ne pas retomber dans la même ornière l’anime depuis sa seconde élection, le 5 novembre 2024. Exit ces adults in the room dont de nombreux interlocuteurs de la Maison-Blanche déplorent la disparition.

Au final, après seulement une année de pouvoir du 47e président ? Plus aucun frein administratif ou bureaucratique, puisque les coupes à la tronçonneuse du DOGE, le Department of Government Efficiency, dirigé pendant six mois par le milliardaire Elon Musk, sont passées par là. Plus de frein politique non plus, puisque tous les caciques du Parti républicain – du moins ceux qui songent encore à se représenter, notamment pour les élections de mi-mandat de novembre 2026 – ont fait complète allégeance à l’ogre du bureau ovale.

À l’ère des Mavericks de la première présidence Trump, ces risque-tout isolés dépourvus de base et de moyens d’action en plus d’être freinés par la bureaucratie fédérale, a succédé l’ère des brutes. Des brutes qui, en plus, puisent leur inspiration dans les sports de combat comme le MMA ou le catch, deux disciplines que le nouveau président porte au pinacle, comme l’a prouvé la présence à ses côtés, lors de la nuit électorale à West Palm Beach, du magnat de l’audiovisuel Dana White, patron de l’UFC, l’Ultimate Fighting Championship, un empire du spectacle et de l’audiovisuel bâti, littéralement, à coups de poing et sur les rings. La preuve ultime ? L’organisation annoncée d’un possible combat de MMA dans le périmètre de la Maison-Blanche pour le 250e anniversaire de l’indépendance, en juillet 2026 !

Le pouvoir et la peur

« Le vrai pouvoir, c’est la peur. » Il ne m’a fallu que quelques minutes pour que cette phrase attribuée à Trump me revienne en mémoire. Dans la nuit moite de West Palm Beach, la Floride, les États-Unis et une bonne partie du monde attendaient l’arrivée au centre de congrès du convoi du président élu en provenance de son golf de Mar-a-Lago. C’est le journaliste Michael Wolff, dont je reparlerai plus en détail dans un autre chapitre, qui avait insisté devant moi sur cette phrase de Donald Trump lors d’une rencontre à Paris, avec une poignée de journalistes, juste avant la pandémie de Covid-19. Une phrase aussi simple que terrifiante. Une phrase qui dit ce que nous, Européens, devons redouter en premier, et ce que nous ne savons pas contrer depuis le retour à la Maison-Blanche de l’ancien promoteur immobilier.

« Le vrai pouvoir, c’est la peur » est resté le modus operandi de Donald Trump. La peur infligée à ses collaborateurs, sans cesse confrontés à la menace d’être licenciés sur-le-champ comme dans son émission de téléréalité The Apprentice. La peur comme façon de démarrer toute négociation avec plus faible que lui. La peur comme programme politique lorsqu’il décide de déployer la Garde nationale en Californie en juin 2025, officiellement pour rétablir l’ordre face aux manifestations de soutien aux immigrants traqués par l’ICE, l’Immigration and Customs Enforcement. La peur comme moyen de réduire toute opposition populaire au silence à Washington, la capitale fédérale quadrillée, à l’heure d’écrire ces lignes, par la Garde nationale et par l’armée. La peur, demain, pour « mater » la résistance de villes cibles comme Chicago (Illinois), Denver (Colorado) ou Santa Fe (Nouveau Mexique) ?

Nous, Européens, sommes déjà prévenus de ce qui nous attend. Donald Trump attend de nous deux choses : des chèques pour acheter des armes américaines – ce que le sommet de l’OTAN des 24 et 25 juin 2025 à La Haye a confirmé – et le prix Nobel de la paix pour faire oublier celui reçu (prématurément, tout le monde en convient) par Barack Obama le 9 octobre 2009. L’ère des brutes est, comme l’écrit Giuliano da Empoli dans son dernier essai, celle des prédateurs. Elle privilégie en tout la démonstration de force. Les brutes installées au pouvoir par Donald Trump ont pour mission d’impressionner, de décourager les oppositions, d’intimider pour laminer.

Not my first rodeo

Le duo formé, à la tête du département de l’Intérieur par l’ex-gouverneure du Dakota du Sud Kristi Noem et le tsar des frontières Tom Homan, est représentatif. Il est exactement ce que les Européens ne sont pas habitués à voir.

La première est une élue de terrain dont l’autobiographie s’intitule Not my first rodeo (Pas mon premier rodéo) pour bien signifier qu’elle est dure au mal et qu’elle connaît parfaitement la vie rugueuse des ranchers, tout en arborant au poignet une montre de luxe à plusieurs milliers de dollars lors d’une visite spectacle devant le Centre de confinement du terrorisme (CECOT) au Salvador. Le second est un ancien shérif qui traîne son imposante carrure comme argument massue. Ces deux-là font partie, à mes yeux, de cette Amérique qui nous déteste. Ils nous détestent parce que nous sommes soft, mous, pas assez capables d’encaisser les coups que leur conception de la vie politique implique.

L’Amérique qui fait peur est une réalité à laquelle nous allons devoir nous habituer. Ce qui n’est ni simple, ni naturel pour des Européens tellement à l’aise avec les habitudes du soft power. Ouvrons les yeux : les manières de la nouvelle administration Trump sont une porte ouverte aux coups de gueule de Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, admirateur de Vladimir Poutine et du locataire de la Maison-Blanche. Elle légitime l’ascension politique des cronies, les hommes liges qui entourent, en Slovaquie, le Premier ministre Robert Fico, accusé de liens avec la mafia et contraint de démissionner, en mars 2018, après le meurtre à Bratislava d’un jeune journaliste d’investigation, Ján Kuciak, et de sa compagne. Fico est, depuis, revenu au pouvoir dans son pays à la faveur des élections législatives d’octobre 2023. Sauf que les urnes sont une couverture : à Budapest comme Bratislava, la brutalité politique des dirigeants en place est revendiquée. En Pologne, le nouveau président Karol Nawrocki, élu en juin 2025, est un ancien hooligan. Tous trouvent dans les États-Unis de ce cogneur de Trump leur meilleur allié.

À Washington, l’ère des brutes a son héros. Ou plutôt son porte-Ringue : Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense dans la nouvelle administration Trump. Un rôle taillé sur mesure pour cet ancien officier des forces spéciales devenu animateur à succès de Fox and friends sur la chaîne réactionnaire Fox News. Tatoué sur tout le corps, Pete Hegseth a dû payer 50 000 dollars à une femme qui l’accusait de l’avoir harcelée sexuellement en 2017 dans un hôtel de Californie. Il est, depuis l’investiture du 20 janvier 2025, au premier rang pour annoncer ou valider devant la presse les décisions autoritaires de Trump.

L’armée purgée

C’est donc à cet ancien militaire, chargé entre autres de purger l’armée des femmes et des transgenres, qu’est revenu logiquement le soin d’adresser aux Européens le premier avertissement révélateur du changement de paradigme entre Washington et ses alliés. Nous sommes le 27 janvier 2025 et l’intéressé, confirmé trois jours plus tôt par le Sénat grâce à la voix de majorité du vice-président J.D. Vance (51-50), se présente au Pentagone devant le haut commandement américain. Ses interlocuteurs savent qu’il a déjà dans le collimateur plusieurs d’entre eux, dont le chef d’état-major interarmes, le pilote afro-américain Charles Q. Brown, alias CQ, limogé un mois plus tard. There is a new sheriif in town (Il y a un nouveau shérif en ville) martèle Hegseth, reprenant la phrase prononcée par J.D. Vance, lors d’une première réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord qui regroupe, en 2025, 31 pays membres autour des États-Unis. Oui, il y a un nouveau shérif à Washington. Ce message clair a été reçu 5 sur 5 dans toutes les capitales européennes. De fait : seul le président du Conseil espagnol, Pedro Sanchez, a osé, lors du sommet de l’Alliance atlantique à la fin juin 2025 à La Haye (Pays-Bas), se dissocier des engagements budgétaires chiffrés (5 % au moins de leur PIB consacré à la Défense) par ses collègues.