Chérubin au Chariot - S. de Sheratan - E-Book

Chérubin au Chariot E-Book

S. de Sheratan

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Beschreibung

William Mac Arthur à la recherche d'un des légendaires œufs de Fabergé.

Dans son petit appartement de Bucktown, Chicago, William Mac Arthur, jeune officier de police surnommé Bill par ses amis, se réveille en sursaut. Depuis qu’il a été victime d’une tentative d’assassinat, un rêve de forêt récurrent vient le hanter chaque nuit. Alexandre de Garlande, son riche parrain, lui demande de profiter de sa convalescence pour retrouver un des légendaires œufs de Fabergé. Il accepte aussitôt, espérant qu’un peu d’action lui apportera la sérénité de l’esprit. Il ignore alors que cette enquête qui le mènera jusqu’en Irlande va le confronter au fanatisme et à des événements qui feront défaillir sa raison. Pas à pas, il se rapproche de la forêt de ses rêves, une forêt battue par le vent et où il ne pleut pas. Une forêt qui se nomme… Earthian.
La sortie de ce roman scelle les vingt ans d’existence de l’imaginaire d’Earthian, fruit de l’amitié entre S. de Sheratan – auteur – et Baldwin – instigateur de cet univers. Parallèlement S. de Sheratan a tissé sa propre toile à travers la pentalogie heroic fantasy Aventures Arcanes, une odyssée où la féerie se mêle à la terreur.

Découvrez l'enquête trépidante d'un jeune officier de police, et replongez dans l'imaginaire d'Earthian.

EXTRAIT

J’y vais !
— T’es malade ! Tu vas nous faire repérer ! Laisse-moi y aller !
— Ok mais tu dois être extrêmement prudent ! Elle est probablement armée et elle n’hésitera pas à nous tirer dessus. »
Bill s’élança, conscient que le soleil radieux qui rayonnait sur Chicago ne lui faciliterait pas la tâche, car son reflet sur les vitres l’aveuglait. Tout en courant, il chercha à percevoir un mouvement derrière les rideaux, mais l’intérieur semblait calme aussi sauta-t-il athlétiquement le grillage et se jeta immédiatement à terre. Une roulade plus tard, il était sous une des fenêtres à guillotine relevée en raison de la chaleur inhabituelle. Il entendit la voix de Felicidad qui semblait avoir une discussion téléphonique animée.
Le jeune policier risqua un œil. L’intérieur était miteux : Des murs autrefois blancs, mais jaunis par les infiltrations, un linoléum défraîchi au sol, quelques appliques bon marché, une table de cuisine et un placard constituaient le seul mobilier de la pièce. Le plafond était noirci par les moisissures qui rampaient jusqu’à un néon couvert de chiures de mouches. Il remarqua également la seule décoration de la pièce : dans une niche murale, un petit autel de fortune avec une icône de la vierge surmontée de la Rose de Luther était éclairé par deux bougies blanches et deux bougies rouges.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un mélange entre du Fantastique et un polar, quelque chose que j'avais déjà pu lire récemment mais dans un registre cette fois plus sérieux. Le résumé m'ayant attiré, ainsi que le résumé, alors je me suis lancée ! Et c'est une lecture plutôt agréable ! - The Bookroom

Earthian, c'est un univers particulier et unique. Quel plaisir enfin de voir le tome 1 sortir. Après Aventures Arcanes tome 1, on peut dire qu'il y a de l'imagination a revendre chez l'auteur. - Antoine Baud, Compagnie Littéraire

À PROPOS DE L'AUTEUR

S. de Sheratan est né en 1972 et a toujours été fasciné par l’imaginaire. Ayant un goût certain pour l’écriture, il a décidé, en 1986, de créer son propre univers, Aventures Arcanes. Parallèlement, S. de Sheratan est l’auteur de plusieurs petites nouvelles, dont certaines ont été publiées dans de petits fanzines au début des années 1990, et de quelques autres nouvelles hélas inachevées, dans le courant des années 2000.

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Seitenzahl: 226

Veröffentlichungsjahr: 2018

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S. de Sheratan

Earthian

Chérubin au Chariot

La Compagnie Littéraire

Collection : Aventures Arcanes

Catégorie : Polar Fantastique

www.compagnie-litteraire.com

À Cyril qui nous fait rêver depuis vingt ans.

Préface

Quelque part Earthian est un peu le « et si? » poussé à l’extrême. Et si nos rêves cachaient quelque chose? Et s’il existait vraiment de sombres machinations? Et si tout ce que nous connaissions n’était pas tout à fait exact? Et si nous étions fous, comment pourrions-nous nous en rendre compte? À toutes ces questions, les réponses sont le plus souvent nuancées, obligeant chacun à marcher sur un fil entre le gouffre du sens commun et la folie. J’ai créé Earthian en 1998 comme un jeu de rôle ouvert et centré sur le rôle des joueurs. À l’époque, les jeux de rôle se pratiquaient autour d’une table et non pas d’un ordinateur, Je l’ai construit au fur et à mesure, brique par brique, et ce, en grande partie avec l’aide des joueurs. Aussi, je l’ai conçu pour bousculer un peu les gens, les forcer à se remettre en question, tout en les poussant à se poser de nouvelles questions. Enfin j’ai toujours voulu que les gens aient quelque chose à découvrir. Sur le monde, sur les autres, mais aussi sur eux-mêmes.

Earthian s’est construit sur près de vingt ans et lorsque quelque chose se bâtit sur une période aussi longue, il est difficile d’en garder le contrôle. La plupart des aventures créées pour mes joueurs étaient des improvisations. Et pourtant Earthian a toujours été un monde parfaitement cohérent. Les joueurs se sont succédé autour de la table, et ont toujours aimé ce jeu. Je ne saurais expliquer pourquoi. Est-ce le monde si proche du nôtre qui les a aidés à s’immerger et à y trouver leur place? Ou y a-t-il eu une alchimie particulière qui leur a seulement permis de s’y sentir bien? Je ne saurais le dire. Avec le temps Earthian a grandi, grossi, évolué et est devenu plus mature. Je n’avais jamais envisagé d’en faire un roman, car je n’en avais jamais eu le courage. 

Sheratan a toujours joué un rôle important dans mon univers. Il y fut même le personnage central. Aujourd’hui, il a accepté la lourde tâche d’en faire un roman pour que tous ceux qui n’ont pas eu la chance de jouer à Earthian puissent découvrir ce monde merveilleux, mais aussi pour que ceux qui y ont joué puissent à nouveau ressentir les frissons de leurs premières aventures.

La naissance du roman n’a pas été facile. J’avais demandé à Sheratan s’il accepterait un jour d’écrire un roman sur mon jeu de rôle, mais il avait déjà de nombreux projets en cours dont sa propre série de romans Aventures Arcanes. De même, il a dû en grande partie bâtir l’intrigue tout seul, car, je dois bien l’avouer, j’étais en manque d’inspiration. Le plus étonnant c’est qu’il a réussi à garder l’esprit du jeu tout en lui donnant sa patte personnelle. 

En lisant ce livre, vous allez au gré des aventures du héros, croiser de nombreux personnages. Certains d’entre eux ont été créés par Sherdan de Sheratan, mais d’autres sont aussi vieux que le jeu de rôle. 

Enfin et surtout j’espère qu’avec ce roman, vous prendrez autant de plaisir à faire vos premiers pas sur Earthian que tous les joueurs que j’ai eu la chance de guider vers ce monde étonnant.

Baldwin Tanelwinerin

Prologue

“ Lorsque ses paupières s’ouvrirent, il vit les frondaisons qui s’agitaient au-dessus de lui. Le ciel était à peine perceptible entre les feuilles verdoyantes. De lourds nuages gris et menaçants passaient rapidement et bien que le vent jouât entre les branches, il n’était pas froid ni désagréable. Il sentit la terre moelleuse sous son dos et l’herbe grasse chatouillait délicieusement sa nuque. Au prix d’un effort considérable, il parvint à se relever. Son corps était totalement engourdi, mais il était bien trop étonné pour y prêter garde. Où que ses yeux se posassent, il voyait des troncs à perte de vue. Hêtres, bouleaux, châtaigniers, chênes et frênes semblaient se poursuivre à l’infini. Le sol était mouillé de rosée et, par endroit, de nombreuses flaques laissaient à penser qu’une averse printanière venait juste de passer. Il avança lentement, en titubant, tel un enfant faisant ses premiers pas. Il tanguait et craignait de basculer à chaque instant, mais, petit à petit, ses muscles se fortifièrent et il en récupéra progressivement le contrôle. Il fit quelques pas prudents lorsqu’un bruissement en provenance d’un buisson de houx attira son attention. Il tourna la tête et, à sa grande surprise, le buisson se mit à parler d’une voix fluette : 

« Salut! 

— Salut! 

Il sursauta en découvrant le son de sa propre voix grave aux accents chaleureux. 

—Tu parles? 

—Bien entendu que je parle! Tu es vraiment bizarre, comme tous les grands! 

—Que veux-tu dire? 

—Chut! Il est là! 

—Mais qui ça? » 

Le buisson cessa de parler, mais lorsqu’il tourna la tête, il se raidit. À une vingtaine de mètres, entre deux troncs, il vit un loup. Mais ce dernier était aussi grand qu’un poney. Son pelage était si noir qu’il semblait absorber la lumière environnante et ses yeux rouges semblaient briller comme s’ils produisaient leur propre lumière. Il sentit ses entrailles se contracter d’appréhension, mais le loup ne semblait pas menaçant. Il le fixa avec insistance, fit demi-tour, puis s’immobilisa et le regarda par-dessus sa croupe comme s’il l’attendait. Perplexe, il n’osa s’avancer, mais le loup fit quelques pas en avant comme pour l’inciter à le suivre. Il se décida alors à le suivre, mais à peine foulait-il l’herbe qu’il se prit le pied dans une racine et chuta lourdement au sol. Tout devint ténèbres.”

Chapitre 1

William Mac Arthur se réveilla en sursaut dans son petit appartement de Bucktown, quartier résidentiel du nord de Chicago. Sa bouche était encore pâteuse de la soirée qu’il avait passée avec ses collègues au Bucktown Pub et il avait un léger mal de tête. Il attrapa le verre d’eau sur sa table et le vida d’un trait. Le soleil de mai perçait au travers des stores, mais il faisait encore assez froid la nuit. Bill, comme l’appelaient sa famille et ses amis, s’extirpa de ses couvertures et posa les pieds sur la moquette élimée qui avait été verte en des jours meilleurs.

Il resta quelques instants le regard dans le vague et ses yeux se posèrent machinalement sur le réveil qui indiquait 5 h 41. Bill grommela à l’idée d’avoir perdu presque vingt minutes de sommeil, mais se recoucher ne valait plus le coup et il se leva lentement. Il parcourut le petit couloir couvert d’un papier peint défraîchi aux couleurs. Il pénétra dans sa salle de bain et se regarda dans le miroir. 

À vingt-huit ans, Bill était plutôt beau garçon. Sa chevelure noire de jais était emmêlée après le rêve de cette nuit et de grosses poches apparaissaient sous ses yeux, stigmates des mauvaises nuits qu’il passait depuis près de trois semaines. Cependant, elles n’occultaient en rien la régularité de ses traits. Ses grands yeux bleu clair et son nez étroit et busqué surplombaient une bouche fine aux dents blanches et éclatantes. Sa mâchoire carrée, savamment mal rasée, et ses pommettes saillantes lui conféraient une virilité moderne. 

Son métier nécessitait une condition physique impeccable : Bill était agent de police. Son torse imberbe et bronzé laissait paraître une musculature souple et athlétique.

Il rêvait de passer inspecteur avant ses trente ans, aussi travaillait-il d’arrache-pied afin que le commissaire Eberhardt émette un avis favorable à sa promotion en tant qu’inspecteur. Il grimaça en relevant son bras gauche dont l’épaule était bandée depuis plus de deux semaines. La douleur était largement passée, mais certains mouvements pouvaient encore tirailler les bords de la plaie et il devrait encore patienter une bonne semaine avant de pouvoir se faire retirer les points de suture.

Les docteurs du Saint Elizabeth Hospital lui avaient garanti qu’il ne garderait aucune séquelle du coup de couteau qu’il avait reçu d’un déséquilibré. L’incompréhension face à la folie amena de nouveau Bill à se repasser le film des événements, car il ne parvenait pas à en comprendre l’élément déclencheur. L’agression avait eu lieu le 14 avril aux environs de 7 h 30. Comme à leur habitude, Bill et Max, son partenaire, s’étaient arrêtés chez Toast Two, sur North Damen Avenue, pour avaler quelques pancakes avant de continuer leur patrouille. Max, qui avait la quarantaine bien portante, se gavait d’œufs brouillés au pesto et prosciutto tandis que Bill arrosait ses pancakes fondants de sirop d’érable. Le restaurant, souvent plein, possédait une ambiance chaleureuse avec son long comptoir en pin clair et son menu inscrit à la craie sur une ardoise.

Avec l’affluence, ni Max ni Bill ne prêtèrent attention à l’homme en guenilles qui poussa la porte en titubant. Sous un imperméable vert élimé, il portait un vieux chandail effiloché, un jeans râpé et des baskets qui béaient sur le côté. Grand et mince, il devait avoir une cinquantaine d’années avec des cheveux grisonnants et hirsutes, des yeux gris hallucinés au blanc jauni par la cirrhose et ses longues mains décharnées s’ouvraient et se fermaient spasmodiquement. Il balaya du regard la salle et s’avança. Ignorant le menu que lui tendait le patron du Toast Two, il se dirigea directement vers Bill en plongeant la main dans son imperméable pour en sortir un grand couteau de cuisine qu’il brandit au-dessus de sa tête. Max, incrédule, n’eut que le temps de hurler à son coéquipier de s’écarter, ce qui lui sauva certainement la vie.

L’homme abattit son couteau alors que Bill tentait d’esquiver le coup en se jetant au sol, si bien qu’il se planta dans son épaule. Des cris horrifiés fusèrent parmi les clients alors que Max dégainait son 9 mm de service. Bill tomba lourdement au sol alors que l’homme s’apprêtait à le poignarder à nouveau. Bill releva le bras pour se protéger, mais le coup ne vint pas. Trois coups de feu retentirent dans le restaurant et trois taches rouges imbibèrent le chandail de l’assaillant qui s’effondra aussitôt. Le jeune policier se releva pour regarder son agresseur et constata que ce dernier le fixait avec un regard dément en marmonnant un charabia incompréhensible où Bill crut discerner les mots : « Satan » et « Impie ». Touché mortellement, l’illuminé ferma les yeux pour ne plus jamais les rouvrir.

Bill s’aspergea le visage d’eau froide et toucha machinalement son bandage. L’homme avait été identifié comme étant un SDF du nom de Payton Prangler. Il traînait d’abri en abri depuis plus de vingt ans, mais n’était arrivé à Chicago qu’en 2009. Bill devait reprendre le travail seulement aujourd’hui, aussi le peu d’informations qu’il détenait lui avaient été fournies par Max qui, en son absence, n’avait pas vraiment eu le temps de creuser le mobile de la tentative d’assassinat dont il avait été victime. Bill prenait son petit-déjeuner lorsque le téléphone sonna :

 « Allo? 

—Billy, mon chéri, c’est maman, dit la voix au bout du fil. 

—Bonjour M’man, répondit Bill d’une voix légèrement impatiente. 

—Comment te sens-tu mon chéri? Tu crois être prêt à reprendre le travail?

—Oui, M’man. Je ne suis pas à l’article de la mort, tu sais. 

—Ton père et moi sommes fous d’inquiétude. Savoir que de tels fous existent… » 

Anticipant la discussion qui allait s’ensuivre et qui allait forcément s’envenimer, Bill préféra écourter :

« Écoute, M’man! Je préférerais ne pas arriver en retard. Il va falloir que je mène une enquête sur mon agresseur. Je vais bien et j’irai bien, arrête de t’inquiéter. Cela fait partie des risques de mon métier. 

—Oui, je sais Billy… soupira sa mère. As-tu appris quelque chose depuis la semaine dernière? 

—Non, juste son identité. Max n’a pas le temps de faire de recherches, il travaille pour deux, car vu la brièveté de mon arrêt, le commissaire Eberhardt n’a pas jugé utile de me remplacer. 

—Oh… et? 

—Il s’appelle Prangler! Je ne vois pas ce que ça peut te faire de connaître son nom. Il est mort et enterré maintenant. 

—Prangler… Payton Prangler? 

—Tu le connais?!? » s’exclama Bill, interloqué.

Sa mère toussa, visiblement embarrassée. Elle prit plusieurs fois une grande inspiration comme si elle voulait dire quelque chose, mais n’osait pas :

 « Maman, insista Bill, si tu sais quelque chose, il faut me le dire! Cela pourrait m’aider à déterminer son mobile. 

—Oui… Enfin non! Cela ne va pas t’aider je pense. Bon! Tu es grand maintenant et tu as le droit de savoir… 

—Arrête de faire des mystères M’man. Tout ce que tu vas faire, c’est me mettre en retard…

—Bon, je me lance! Payton Prangler était le directeur de l’école maternelle où tu étais en 1991… 

—Ah bon? Mais que s’est-il passé? 

—Un jour, il a tenté de t’étrangler. Sans la présence d’esprit d’une des institutrices, tu serais mort. Elle l’a assommé. La ville a essayé de minimiser les faits en mettant cette agression sur le compte du surmenage et ton père et moi n’avons du coup pas porté plainte. On l’avait surnommé « Strangler » au lieu de « Prangler », ajouta-t-elle avec un petit rire gêné, puis elle se racla la gorge. Toutefois, une semaine plus tard, il avait plié bagage et disparu de la ville. On ne l’a plus jamais revu. 

—Bah ça… Je te laisse M’man faut vraiment que j’y aille. 

—Bonne journée, mon chéri. J’espère que ça ne te secoue pas trop. 

—Non, ça m’intrigue. Au revoir M’man et embrasse P’pa pour moi. 

—Je n’y manque… »

Mais Bill avait déjà raccroché. Il avala le reste de son bol de café au lait, s’habilla rapidement et prit la direction du commissariat du 14e district.

Bill passa les trois plots jaunes qui isolaient la voie d’accès au commissariat de North California Avenue. Il remonta l’allée dallée de béton en jetant un coup d’œil à la pelouse bien entretenue et s’engouffra dans les portes de verre. Il salua Francis, l’officier d’accueil, puis grimpa quatre à quatre les marches qui menaient à l’étage où se trouvait son bureau. 

Lorsqu’il arriva dans l’open space, plusieurs de ses collègues l’applaudirent tandis que d’autres lui tapaient amicalement l’épaule en prenant garde de ne pas toucher sa blessure. Bill échangea quelques banalités puis il rejoignit Max qui l’attendait. Ce dernier affichait un petit air goguenard :

« Alors? Comment va « Survivor »? 

—Oh, très fin ça! Très malin! fit Bill avec une mine faussement contrariée. Je vais bien! Et comment va le héros? 

—Le héros a dû rédiger quatre kilomètres de paperasse et passer devant les Affaires Internes pour justifier d’avoir abattu ton agresseur. Donc, ton héros a le poignet en compote. 

—Qu’a dit Eberhardt pour Prangler? On enquête? 

—Oui, tu peux aller à la pêche à l’info pour voir s’il n’y a pas un lièvre à lever, mais sinon, n’y passe pas trop de temps. À mon avis, c’est une impasse. Juste un déséquilibré qui a fait une crise de démence sous l’emprise de l’alcool, de la came ou d’une vision céleste. 

—Tiens-toi bien! Ma mère connaissait Prangler… 

—Tu déconnes? 

—Figure-toi que ce petit salopard a déjà essayé de me tuer il y a vingt-cinq ans. 

—Sacré hasard quand même… 

—Je ne pense pas que ce soit le hasard. Il n’a pas frappé à l’aveuglette. Il s’est avancé dans le restaurant pour me poignarder alors qu’il y avait une dizaine de clients qui auraient pu constituer une cible potentielle. 

—Tu ne te montes pas un peu le bourrichon, là? Il t’a peut-être choisi à cause de ton uniforme… 

—Peut-être, mais autant en avoir le cœur net. Il y a beaucoup de taf? 

—Non, c’est plutôt calme. Prends ton temps pour faire tes recherches si tu veux. Moi je vais aller faire un tour pour superviser la Polish Parade. 

—Primo, c’est en dehors de Shakespeare District. Secundo, le fait que tu t’appelles « Polewik » n’est absolument pas lié à cette soudaine volonté de faire du zèle, fit Bill avec un demi-sourire. 

—Y a des chances, répondit Max avec un clin d’œil. Mais célébrer la constitution polonaise du 3 mai 1791 est pour moi un devoir. On ne se refait pas. »

Et il quitta le bureau en attrapant les clefs de la voiture de patrouille sous le regard amusé de Bill qui pensa soudain à son collègue. Âgé de quarante et un ans, Maksym Polewik était un des nombreux descendants d’immigrés polonais qui avaient donné à Chicago sa spécificité actuelle. S’il était nettement plus petit que Bill avec son mètre soixante-dix, il le dépassait en largeur de presque une main et bien qu’il donnât l’apparence d’un petit homme jovial et grassouillet, il n’en était rien. Son corps robuste et musclé cachait des jambes comme des colonnes et des bras noueux qui lui permettaient de flanquer une bonne correction aux loubards qui essayaient d’en découdre avec lui. Ce qui ne lassait pas d’étonner Bill, c’est que Max avait toujours un bronzage impeccable qui donnait à sa peau une belle couleur cuivrée. Il avait souvent tenté de le soudoyer pour savoir s’il avait pris un abonnement dans un institut de beauté, mais Max n’avait jamais lâché la plus petite bribe d’information à ce sujet. Mais son bronzage n’était rien en comparaison de ses yeux. Ils étaient d’un bleu tellement clair qu’on aurait pu les croire décolorés. Contrastant fortement avec sa peau sombre, ses yeux mettaient plus d’un criminel mal à l’aise, mais avaient également, selon ses propres dires, tenu la gent féminine à l’écart. Max demeurait célibataire et Bill ne lui avait connu aucune aventure. Ses cheveux noirs de jais étaient le résultat d’une teinture, mais Max ne faisait pas de secret sur la question. Ayant commencé à voir ses cheveux blanchir précocement, il avait pris l’habitude de se les teindre et y avait pris goût. Cela faisait trois ans que Bill et lui étaient partenaires et ils s’entendaient très bien. Il leur arrivait parfois de se retrouver au Bucktown Pub ou à la Green Door Tavern pour boire un verre et discuter, mais Max était plutôt réservé et il laissait souvent le jeune policier s’épancher sur sa vie amoureuse ou ses déboires familiaux. Il avait su prodiguer quelques sages conseils à Bill, ce qui lui avait valu sa reconnaissance et son estime. Bill sourit en repensant à tout ce qu’il avait pu confier à son coéquipier, puis il se tourna vers son PC.

Il fit une recherche rapide sur Payton Prangler et bientôt, il vit le casier de son agresseur apparaître sur son écran. « Qui es-tu, Payton Prangler? » se demanda-t-il rapidement alors que la photo d’identité judiciaire de ce dernier s’affichait lentement. Concentré, Bill se mit à marmonner ce qu’il lisait sur son écran tout en prenant des notes :

« Prangler Payton… Né le… 13 novembre 1964 au Bronson Methodist Hospital de Kalamazoo dans le Michigan… Obtient un Master en Administration et Direction pédagogique de l’Université d’État du Michigan à East Lansing en 1987… C’est tôt vingt-trois ans… Il s’établit en 1989 à Hobart dans l’Indiana… C’est marrant ça me parle soudain… Devient le Directeur Adjoint de la Liberty Elementary School la même année… Et à peine deux mois après, il en devient le directeur… Étrange… Son casier judiciaire commence ici… Voyons voir… Mon agression en 1991… Interrogé par la police de Hobart… Faudra que je leur demande le dossier… 

—Hey, Survivor! »

Bill s’interrompit en reconnaissant la voix de l’inspecteur Nick Smal. Avec ses cent trente kilos, Smal était un cliché sur patte : hargneux, borné, raciste, fainéant et incompétent étaient les qualificatifs qui s’imposaient dans l’esprit de toutes les personnes qui le côtoyaient. À sa médiocrité venait s’ajouter une forte propension à jouer les pique-assiettes dès que du sucre ou de la graisse venaient à circuler dans le commissariat. Il s’incrustait au milieu de tous les anniversaires, tous les pots de départs ou de retraite pour peu qu’il y ait quelque chose à bâfrer. En effet, Smal ne mangeait pas. Il se bâfrait tant qu’il pouvait et résistait difficilement à la tentation de piquer dans les assiettes de ses voisins à la cantine. En outre, quiconque avait le malheur de laisser traîner la moindre confiserie était sûr de ne jamais la retrouver. Nick Smal était presque plus large que haut. Il devait faire un mètre soixante-treize. Ses cheveux châtains étaient toujours bien gominés et il entretenait avec force une fine moustache qu’il taillait en brosse à dents. Sa lippe souvent pendante et la commissure de ses lèvres souvent humides de bave étaient particulièrement soulignées par son double menton. Sa peau blanchâtre et luisante de sueur dès qu’il faisait trois pas parachevait le tableau.

Il tendit à Bill une main moite et molle aux doigts boudinés qui donnait au jeune policier l’impression de serrer un hareng crevé depuis plusieurs heures. Il se saisit néanmoins de la main tendue et réprima un petit frisson de répulsion en la serrant :

« Oui, inspecteur Smal? 

—Bah alors? Qu’est-ce que tu farfouilles dans le système? Tu ne devrais pas être à la circulation avec ton Polak? 

—Le commissaire Eberhardt m’a autorisé à étudier un peu le casier de mon agresseur, vu qu’avec mon épaule, je ne suis pas encore très vivace pour retourner sur le terrain, répondit Bill d’un ton pincé. 

—Mouais, tu perds ton temps, gamin! » 

Bien qu’ayant à peine cinq ans de plus que Bill, Nick Smal s’acharnait à l’appeler « gamin » avec une intonation condescendante. Cela tapait sur le système du jeune homme, mais il ne voulait pas risquer de compromettre une éventuelle promotion en lui rabattant le caquet. Il essaya donc de lui répondre aussi calmement que possible :

« Je préfère ne pas rater la moindre piste à tout hasard, inspecteur. 

—Bah! Si Eberhardt s’en fout, je m’en fous aussi! Comment s’appelle ton macchabée? 

—Payton Prangler. 

—Tu devrais faire un tour du côté de la mission San Jose Obrero. Les paumés et les épaves finissent souvent là-bas. 

—Merci du tuyau, inspecteur. »

Mais Smal, avisant sur un bureau à proximité une boîte de donuts glacés au sucre dont il raffolait, s’éloignait déjà d’un pas résolu. Bill, après une brève recherche internet, attrapa son téléphone et composa le numéro de la mission :

« Mission San Jose Obrero. Juanita à votre écoute, fit une voix suave et féminine. 

—Allo, bonjour. Je m’appelle William Mac Arthur et je suis policier dans le district de Shakespeare. 

—Qui puis-je pour vous, inspecteur? 

—Euh… Je ne suis pas inspecteur en fait. Juste un policier qui a des questions à vous poser sur un de vos résidents. Mais peut-être devrais-je m’adresser au directeur?

—Mes collègues sont en maraude. Je suis la directrice de la mission, Juanita Felicidad. De qui voulez-vous me parler, monsieur Mac Arthur? 

—De Payton Prangler. 

—Payton? Nous ne l’avons pas vu depuis le mois de mars. Pourquoi? A-t-il des problèmes?

—En fait, fit Bill, embarrassé, il est mort. 

—Mort? Le pauvre bougre! Que lui est-il arrivé? 

—Il a été abattu par mon coéquipier lorsqu’il a essayé de m’assassiner… 

—De vous… assassiner?!? Payton? Je n’arrive pas à y croire… Il était agité et parfois perturbé, mais de là à assassiner quelqu’un… 

—Faisait-il l’objet d’un suivi psychiatrique, madame Felicidad? 

—Mademoiselle. Non, pas que je sache. Il était très croyant et affirmait trouver sa rédemption par sa piété. C’était un luthérien, il me semble. Il appartenait à une petite congrégation, mais je n’en sais guère plus. Vous savez, Payton n’était pas un homme très prolixe. Je n’ai jamais su quelle faute il essayait d’expier et je n’ai jamais insisté. Tout cela me désole, car on sentait bien un homme de valeur et cultivé derrière son dénuement. 

—Je vous remercie, mademoiselle Felicidad. Je vous rappellerai certainement. 

—Au revoir, officier Mac Arthur. Tenez-moi au courant de l’avancée de votre enquête, si vous le voulez bien. Je voudrais savoir ce qui l’a amené à une telle extrémité. 

—Très certainement. Bonne journée à vous. »

Bill raccrocha et fixa pensivement la photo de Prangler toujours affichée à l’écran. Faute de ressources, Prangler avait été inhumé au Memorial Gardens de la ville d’Homewood, à environ une demi-heure de Chicago. Il n’avait aucune famille connue et, de toute façon, il n’avait rien à léguer à qui que ce soit. Payton Prangler était une ombre parmi les ombres dont personne ne se souviendrait. Soudain, Bill eut un éclair de lucidité : « L’autopsie! » s’exclama-t-il tout haut. Mais comme Max était parti avec la voiture, Bill dut se résoudre à parcourir les sept kilomètres qui le séparaient du Forensic Science Center à pied. Il sortit du commissariat et prit en face sur North Stave Avenue. Il aimait flâner dans cette rue résidentielle bordée d’arbres. Avec ses petites maisons coquettes alternant le bois peint et la brique rouge, il avait l’impression de se retrouver dans une oasis de calme en plein cœur de la trépidante ville de Chicago. Palissades et grilles se succédaient et une douce odeur de fleurs flottait dans l’air. Il faisait beau et l’air, toujours aussi frais, glissait délicieusement sur son visage souriant, les yeux étrécis par l’éblouissement du soleil. Il connaissait cette rue presque par cœur, mais en découvrait à chaque fois un infime détail. Un gros chat affalé paresseusement sur un portail le regarda passer avec cette curiosité détachée propre aux félins. Il obliqua sur West Armitage Avenue puis sur North Milwaukee Avenue, avec ses entrepôts vétustes peints en gris, ses terrains vagues et ses tags dont il se dégageait une impression désertique. Il emprunta North Damen Avenue avec ses intersections régulières et ses immeubles résidentiels de brique rouge bordés de beaux arbres. Après quelques centaines de mètres, l’avenue prenait des airs de friche industrielle où les enfants jouaient au ballon au milieu de débris de béton et d’usines désaffectées. La Polish Parade avait drainé une bonne partie du voisinage et ceux qui n’y assistaient pas devaient sûrement faire leurs courses au Walmart Supercenter.

Bill tourna à gauche pour arriver au Forensic Science Center. Grand bâtiment de briques rouges à l’armature métallique peinte également en rouge, il s’allongeait sur une centaine de mètres face à l’Université de l’Illinois. Bill pénétra dans le bâtiment et vit Clarisse Richards, la standardiste, s’affairant à ranger sa console. Âgée d’une cinquantaine d’années, sa chevelure auburn était toujours coiffée en chignon structuré. Elle affectionnait les chemisiers en satin de couleur vive et celui d’aujourd’hui était d’un orange éblouissant. De grosses boucles d’oreilles rondes en émail jaune assorties à son collier de perles de bois de la même couleur apportaient cette touche criarde censée mettre sa personnalité volubile en valeur. Les paupières généreusement fardées de bleu et ses lèvres rose fuchsia s’animèrent lorsqu’elles virent le beau policier entrer dans le hall du bâtiment :

« Bonjour Clarisse, comment allez-vous aujourd’hui? dit Bill avec un sourire enjôleur.

—Comme un samedi, Billy. 

—Votre chemisier est… éblouissant! dit le jeune policer avec un poil d’ironie.

—Ah vous trouvez? s’exclama la secrétaire, flattée. Je l’ai eu pour une bouchée de pain chez Goodwill.

—J’en suis convaincu. Mais bon, je vous avoue, Clarisse, que ma venue est…

— Si vous venez voir le docteur Crawford, le coupa la secrétaire, il est en week-end. 

—Ah mince! J’avais effectivement besoin de lui parler concernant l’autopsie de Payton Prangler… 

—Prangler? Ce n’est pas lui qui l’a autopsié de toute façon. 

—Ah bon? Qui est-ce? 

—C’est le docteur Marcus Bennett qui s’en est chargé. Il est là aujourd’hui pour autopsier un jeune qui s’est fait abattre en pleine rue cette nuit. 

—Vous pensez que je peux le déranger?