Chute Ascendante - Alban Bourdy - E-Book

Chute Ascendante E-Book

Alban Bourdy

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Beschreibung

"Chute Ascendante" est une histoire d'amour d'essence autobiographique. Comme son titre l'indique, je ne sais si c'est une tragédie ou un avènement. Tout part en amont de la lecture de "Métaphysique des tubes" d'Amélie Nothomb, mais surtout du coup de foudre dont j'ai été la cible lors de ma rencontre avec María Montserrat, une Sud-Américaine membre de la secte Ashram Shambala. L'autobiographie est mise en parallèle avec un futur imaginé, vécu par un alter-ego, et qui exprime parfois de façon métaphorique le réel. Un alter-ego qui fascine les foules et vit une ambivalence extrême, rongé qu'il est par ses émotions débordantes. Ce livre, écrit d'une traite, est un cri d'existence relatant une histoire d'amour atypique et intense.

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Seitenzahl: 417

Veröffentlichungsjahr: 2018

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à M.S.E., Muse Éternelle

à la Solitude et aux hirondelles qui font le printemps…

Sommaire

PROLOGUE

BOCAL ALLUMÉ

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 1 - UN OURAGAN NOMMÉ MARĺA

AUTRE PLATEAU. AUTRE PROPOSITION

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 2 - L’INNOCENCE DE LA VIE NOUVELLE

OMBRES NOCTURNES

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 3 - SLAVE TO LOVE

LE DANGER DE LA CONFRONTATION

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 4 - FESTIVAL DE COULEURS DANS UN AÉROPORT

CONTACT

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 5 - PEDRO

LA MUSIQUE FAIT TOURNER LE MONDE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 6 - EN IMMERSION

LA PART DU DIABLE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 7 - CRY ME A RIVER

NOCES DE PAPIER

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 8 - FRUITS DE LA PASSION

AUX MARCHES CITOYENS…

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 9 - HELLO DOLLY !

ON N’ÉCHAPPE PAS À SON DESTIN

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 10 - MONTAGNES RUSSES

PARIS AU MOIS D’AOÛT

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 11 - IL SUFFIT D’UN ÉCLAIR

IL FAUT RENDRE À CÉSAR…

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 12 - UN MONDE AILLEURS

DÉVISSAGE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 13 - LE MANÈGE

ÉCHAPPATOIRE DORÉE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 14 - LA TOUCHE DE L’ARTISTE

PARENTHÈSE ENCHANTÉE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 15 - MAXIMUM SPEED

TRÈVE DE RIGOLADE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 16 - LA VOIE DU MELLOW

L’ENNIVRANT INSTANT OÙ ON PERD PIED

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 17 - PAR OÙ LES NOUVELLES ARRIVENT

LE GLAS

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 18. KUNG-FU ESCUREUIL

JEU DE ROIS

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 19. DU PAIN ET DES JEUX

ERREUR DE MONTAGE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 20. LE TUMULTE DE LA NUIT

L’ANTRE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 21. ENTRER DANS LA LUMIÈRE

CARTES SUR TABLE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 22. OH IRONIE

INTERVENTION EXTÉRIEURE

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 23. SHOW CACAO

LA TRAVERSÉE DE LA POMME

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 24. MÉLUSINA

SEVADJ’ IN “THE PLACE TO BE”

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 25. AMOUR DES FEINTES

CHAPITRE 25. AMOUR DES FEINTES

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 26. ET C’EST REPARTI POUR UN TOUR !

LES BOURGEONS DU PRINTEMPS

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 27. ET MAINTENANT ?

WHO’S FOOLING WHO ?

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 28. UNE ÉTOILE DANS LA NUIT

LOFT STORY

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES : CHAPITRE 29. SINGING IN THE RAIN

GUNS AND ROSES

LE BAISER

DEUX CŒURS SAUVAGES EN LIBERTÉ

PROLOGUE

Un mardi 10 mai, en pleine beatlemania, émerge à la surface du globe une 3.369.826.324ème tête du cheptel humain.

L’événement se produit à Sewell, une improbable ville minière du Chili construite sur des pentes abruptes. Une ville jeune, artificielle, créée par les Américains. Une ville fantôme, dont l’existence aura à peine duré plus d’un demi-siècle et qui sera laissée à l’abandon moins de dix ans après l’heureux évènement ayant lieu à la date où nous sommes. Une ville aride, perchée sur la cordillère des Andes à plus de 2000 mètres d’altitude. Et dont la raison d’être est de loger les travailleurs d’El Teniente, une infernale mine souterraine de cuivre, alors la plus grande du monde. Une ville au milieu de nulle part, aux maisons vivement colorées, vivant en autarcie, transformée au vingt-et-unième siècle en musée touristique. C’est donc dans ce contexte particulier que naquit la dénommée María Montserrat Domec Espinoza, qui répondra au cours de sa vie à toutes sortes d’appellations.

Qui pouvait prévoir l’impact international de cette enfant ? Qui pouvait augurer de la formidable imbrication qu’allait avoir cette vie dans une vie française, apparue dix-sept ans plus tard et qui vous écrit ces lignes en tremblotant devant son clavier ? Qui était en mesure de réaliser que la beauté que portait cet être était susceptible de prendre le monde par la main et lui insuffler un élan nouveau ?

L’enfant qu’elle était en avait-elle l’intuition ? Elle, qui ne songeait qu’à Dieu. Y songeait-elle lorsqu’elle flânait à l’adolescence sur les plages brésiliennes ?

I. BOCAL ALLUMÉ

Un téléviseur écran plat 16/9 s’allume. Apparaissent des spots publicitaires. La jeune femme ayant appuyé sur le bouton « ON » lui tourne le dos. Son regard se perd rêveusement dans un salon que la lumière de la fin du jour envahit. Les teintes rosées du coucher de soleil, passant par les fins rideaux jaunes orangés, offrent à l’endroit une clarté singulière, un peu surnaturelle.

Soudain, le générique d’une émission s’enclenche. La jeune femme blonde sursaute et s’installe prestement dans son sofa beige, très droite et disciplinée. Elle se laisse hypnotiser par l’aquarium télévisuel (le bonjour chez Daran, qui, lui, préfère les chaises, c’est bien connu !).

Le générique, évoquant les films d’espionnage américain des années 70, prend fin et la voix du présentateur résonne off tandis que se dessine à l’image une femme d’une quarantaine d’années au sourire généreux et rayonnant.

« Mesdames et Messieurs, Bienvenue sur le plateau de « Honni Soit Qui Mal Y Pense » ! Nous avons ce soir pour la première de la saison l’immense honneur d’accueillir madame Marie Lajaze, la comédienne préférée des français qui vient nous présenter son dernier film « Les chaussettes en coton », le film familial de la rentrée ! Marie, bonsoir et merci d’être ici et d’illuminer cette nouvelle saison d’ « Honni Soit Qui Mal Y Pense ». Celle-ci baisse le front en rougissant de manière charmante et répond au bonsoir avec une moue craquante. Tonnerre d’applaudissements.

Nous accueillons également dans cette émission l’humoriste Sevadji qui fait sa rentrée au théâtre de la Gaïté-Montparnasse avec un nouveau One-Man Show « Temps d’Attente », Bonsoir Sevadj’ !

- Bonsoir Patrick !

Sevadji est un jeune homme élégant au sourire franc, un peu enfantin, « gendre idéal ». Il salue le public en faisant un tour complet sur lui-même, la foule est en délire.

La caméra nous montre maintenant une créature déroutante, un homme jeune mais dégageant à la fois l’assurance d’un homme plus mûr et une hyper-émotivité fort rare (il se contorsionne les doigts, longs et très fins qui tremblent comme une feuille). Il porte une barbe de plusieurs jours, de longs cheveux frisés, des sourcils broussailleux. Son teint est un peu pâle, il est maigre.

- Et enfin le jeune écrivain Philibert Dumont, que l’on pensait autrefois être un incurable romantique et dont on découvre maintenant de livre en livre le pessimisme…

- Bonsoir Patrick, encore une fois je constate que vous avez bien appris vos notes que la Pensée Unique vous dicte. C’est au moins la preuve qu’à défaut d’avoir lu mon livre, vous avez au moins lu des critiques en parlant. Ce qui n’est déjà pas si mal, ça prouve que vous n’êtes pas si analphabète que vous en avez l’air

L’animateur toussote, mais ne perd pas contenance, il s’attendait visiblement un peu à cette pique. On le découvre à l’écran, c’est un homme proche d’une quarantaine d’années, cheveux noirs, tout de noir vêtu, un sourire « dents-blanches » gravé sur le visage, plein de tics faciaux. Son euphorie le ferait soupçonner par des mauvaises langues de prise de cocaïne.

- Figurez-vous, mon cher Philibert, que j’ai lu votre dernier ouvrage, et même le précédent. Insinuez-vous là que vous n’êtes pas le moins du monde pessimiste ?

- Exactement, et je fais même plus que de l’insinuer. Je l’affirme explicitement !

- Eh bien, c’est ce que nous verrons tout à l’heure. En attendant, comme nous avons pu le constater, le ton est donné et l’émission promet d’exploser rapidement l’audience YouTube et de devenir culte.

- Je constate que vous ne perdez pas le nord, mon cher. Une question qui me taraude : aimez-vous à ce point-là ce système que vous en fassiez en permanence la promotion ? Ou n’est-ce qu’une façade polie pour graisser la patte de ce qui vous nourrit fort grassement ? Autrement dit, êtes-vous un adepte sincère de l’hyperlibéralisme médiatique ou est-ce qu’en privé, vous passez votre temps à cracher dessus ? Dans la seconde hypothèse, je me ferais une joie d’appuyer la publication d’une diatribe de votre main contre l’entreprise de média de masse. Ce serait une œuvre salutaire inédite, personne ne se retourne contre la main qui le nourrit et pourtant personne ne connait mieux les bassesses d’une personne que son animal domestique. Et puis, toujours dans cette hypothèse, ce serait un immense cadeau à vous faire, qui sait vous pourriez peut-être de nouveau un jour vous regarder dans une glace ? »

Atmosphère crispée. Plan d’ensemble. Les yeux de Philibert sont rivés dans ceux de Patrick, qui essaye de détourner les siens de manière pas trop ostentatoire. Sevadji se lève quelque peu de sa chaise pour donner une accolade à l’insolent écrivain. Il se penche sur le micro de ce dernier, et lance avec un clin d’œil : « Sacré Philibert ! On a besoin de gens comme lui… C’est une bouffée d’oxygène, ce mec ! Mesdames et messieurs, faîtes-lui un triomphe ! »

La foule lui obéit, Sevadji regagne son siège en faisant des moulinets avec ses bras pour chauffer encore plus la salle. Patrick est soulagé, il tire sur son col, réajuste son oreillette et se met même à applaudir avec le public, affichant l’hilarité. Philibert a l’air contrarié de devoir détacher son regard de l’animateur mais il se tourne vers Sevadji avec un air chaleureux bien qu’en demi-teinte. Il a apprécié l’humanité de l’accolade du populaire humoriste, mais a des doutes sur les motivations qui l’ont poussé à agir ainsi et aurait aimé savoir ce qu’il se serait passé sans son intervention.

La caméra revient en gros plan sur Marie Lajaze. L’actrice semble avoir été un peu affectée par ce qui vient de se passer, mais reprend vite confiance et aisance quand arrivent les premières questions insipides d’un Patrick jouant à se montrer totalement sous le charme de l’enjouée comédienne. Ses réponses sont en décalage de ton avec les questions : tout ce qu’elle dit est intelligent, profond, elle transpire une joie de vivre humble.

Vient le tour de Sevadji qui monte sur la table pour exécuter une version en onomatopées de To France de Mike Oldfield et Maggie Reilly. Un clin d’œil au fait qu’il revient d’une tournée au Québec et d’une participation à un blockbuster américain. Puis, il raconte notamment sa prétendue rencontre avec le lion de la Metro-Goldwyn-Mayer, il fait claquer les mots avec son éclat nord-africain et son groove naturel :

« Non, j’vous jure. J’étais super impressionné ! Attends, j’crois qu’au monde, il n’y a personne qu’ait une filmographie aussi impressionnante. On l’a vu partout. Ils sont tous battus, faut dire qu’il a la longévité !! Attends, le mec, enfin le lion, il a commencé sa carrière en 1924. Même Line Renaud, elle est battue ! Non, non, je vous jure, on peut pas concurrencer ! Moi, j’étais dans mes p’tits souliers, à peine j’osais m’avancer, j’me sentais un peu comme une petite souris. Moi comparé à lui, au niveau filmographie, j’suis encore plus bas que Torreton face à Depardieu. Puis, en plus, toute star qu’il est, c’est quand même un lion, et les lions à c’qui paraît, j’dis bien à c’qui paraît, ça mange les humanidés comme nous. Eh oui, donc attention, prudence ! Le plateau et la foule rient aux éclats. Sevadji porte son doigt à la bouche en prenant un air solennel. En plus, je parle pas la langue lion. C’qu’est bizarre d’ailleurs, c’est pas normal, j’dois être le seul au monde. J’ai dû manquer les cours à l’école, j’étais pas au courant, on m’a couillonné ou quoi ? Non, parce que le lion il est jamais doublé dans aucun pays. Comme si tout le monde sur Terre il comprenait le lion. Donc, je suis là en face d’un monstre sacré que je suis le seul au Monde à pas parler sa langue. Il va me poser des questions, je vais pas savoir répondre, ils m’ont pas prévu d’interprète, eh non ! Ils pouvaient pas savoir. Mais enfin, ça s’est très bien passé ! Ah oui, il est très simple, très chaleureux, bien sûr il a dit des trucs j’ai pas compris, mais ça s’est super bien passé. J’étais super ému, super content, la vie de ma mère ça fait quelque chose que mon arrière-grand-père l’avait vu au cinéma y a presque cent ans de ça, et il était là, sa grosse patte posée sur mon épaule. Ça fait flipper quand même un peu faut avouer, on voit bien les grosses griffes, mais on les sent pas. Pattes de velours, eh tu m’étonnes il a la classe… »

Au moment où le temps qui lui est imparti se termine, il se lève et salue le public, leur envoie des baisers. Vient le tour de Philibert Dumont. On l’a très rarement vu à l’antenne, mais l’attitude du jeune auteur était croustillante. Cherchant à capter l’âme dans les prestations des deux autres invités, il s’est souvent retrouvé à les admirer béatement et à être en empathie avec leur belle sympathie, c’est à peine s’il a fiévreusement, lors de petits temps morts, jeté un coup d’œil à son smartphone dans la poche de son jean. Patrick annonce le nouveau roman de Philibert Une Nuit Sans Ibères dont la ténébreuse couverture apparaît à l’écran, mais juste avant qu’il ne pose la première question au chevelu, Sevadji intervient : « Au fait, les mecs, moi j’veux bien reprendre l’idée du livre de tout à l’heure. Patrick a un rire tendu. Philibert affiche la surprise intéressée. Ouais, non, j’vous jure, on est tous les trois des philanthropes, mais…chacun à notre manière. Philibert c’qu’il aime c’est donner de la sincérité, de la profondeur aux gens. Patrick lui c’qu’il aime c’est leur donner du divertissement, leur faire du spectacle, leur montrer ce qui se fait de mieux (j’parle pas pour nous là… attention, attention !) moi c’que j’aime c’est faire rire, les faire rêver, apporter de la décontraction, dédramatiser. Eh bien, à trois, on décortique la machine médiatique de notre point de vue, comme ça on est dénonciateur mais avec humour, profondeur et passion. On assassine rien, on ouvre des perspectives, on met les choses à la lumière, on propose, on cherche ce qui peut être amélioré. Un peu un ouvrage de chercheurs en fait, dans le but d’essayer de ré-initier une dimension humaine à tout ça. »

D’abord interloqué, Patrick botte en touche le sourire aux lèvres : « Bien sûr, c’est une idée séduisante à lancer. Mais nous sommes tous bien occupés de nos côtés par nos métiers respectifs. C’est irréalisable mais c’est bien d’y avoir pensé. Merci Sevadj’ ! »

Philibert, se tournant vers Sevadji : « Personnellement je ne sais pas trop quoi rétorquer à ta proposition. C’est vrai qu’objectivement Patrick a pour les deux-tiers raison, vous n’avez pas des agendas qui permettent de s’atteler sérieusement à ce projet, il n’y a que moi qui ai de la disponibilité. De toute façon, Patrick ne partage pas du tout tes aspirations et je ne suis pas fait pour les travaux de fourmis, donc ça tombe à l’eau de toute façon. Mais l’idée est belle et c’est entre autres pour ce genre de fulgurances que les gens t’aiment tant et ils ont raison »

Sevadji est ému, une larme pointe à son œil, il sait qu’un tel compliment de Philibert est aussi dur à obtenir qu’un rôle à Hollywood pour un comédien francophone. Patrick laisse un peu retomber l’émotion et adresse sa première question à Dumont :

« Donc, parlez-nous un peu de votre millésime de cette année

- En fait, c’est un livre que j’ai écrit à la base à l’adolescence. Je l’ai repris et fignolé l’année dernière.

- Vous nous soutenez donc ne pas être du tout pessimiste ?

- Oui, même si je confesse n’être pas particulièrement optimiste

- Vous démentez avoir suivi une progression pessimiste depuis votre premier roman « Trajectoires vibrantes » ?

- Évidemment, puisque j’ai écrit la nuit sans ibères avant d’écrire les trajectoires. Cela vous arrive de suivre ?

- En tout cas, une constante, l’histoire d’amour centrale, amour entre un jeune homme idéaliste et une femme un peu froide. C’est une construction-type, votre schéma ou une histoire personnelle autour de laquelle vous tournez toujours ?

- (Philibert devient tout rouge. Ses tremblements sont plus forts, sa voix n’arrive pas bien lorsqu’il prend finalement la parole, il regarde instinctivement fébrilement la poche droite de son jean où campe son téléphone portable). Difficile de donner une réponse correcte à votre question, qui est je vous le dis en passant fort intéressante, bien au-dessus de celles que vous avez infligées à madame Lajaze. Je suis flatté de vous inspirer. Je vais essayer de faire court : évidemment « Trajectoires vibrantes » a été inspiré d’une histoire vécue, ce n’est un mystère pour personne. « Une nuit sans ibères » ne peut pas être une référence à cette histoire puisque cela a été écrit avant, peut-être est-ce donc révélateur d’un certain schéma ancré en moi. Je ne saurais ni identifier précisément ce qu’il en est, ni dire quoi a entraîné quoi. En tout cas, si la Nicole de la « nuit » est une personnalité assez froide, il me paraît déplacé de prêter à la María des « trajectoires » ce qualificatif.

- N’avez-vous pas peur que le personnage principal de votre nouveau roman ne soit complètement obscur pour le public ? Cet amour qu’il développe pour un homme alors qu’il voue une terreur maladive et haineuse pour son frère jumeau et qu’il ne cesse d’être si amoureux de sa femme, c’est difficilement compréhensible.

- L’amour est rarement compréhensible, mon cher Patrick. Et plus le terrain est hostile, et plus il pousse beau, fier et robuste.

- Ah-ah ! Revoilà le Philibert Dumont originel, l’amoureux intrépide ! Pourtant, dans ce roman-ci, cet amour est torturé et ne guérit pas vraiment votre antihéros de ses névroses et de sa folie.

- C’est un amour qui s’empile d’une certaine façon sur un autre qui remplissait déjà sa vie, il n’a donc pas l’effet miraculeux que peut avoir l’avènement de María sur le personnage principal des trajectoires.

- Vous êtes quand même un phénomène rare, Sevadj’ a bien raison. Vous attaquez l’émission comme un Che Guevara des temps modernes et maintenant vous voici en Barbara Cartland. Rire moqueur.

- Je ne trouve rien de péjoratif à être comparé à Barbara Cartland, pas plus qu’à Che Guevara, vous pouvez y aller. Surtout que vous les utilisez comme simples clichés : Guevara incarne la rébellion, la mère Cartland incarne le romantisme. En d’autres termes, vous rigolez de l’amour, vous devez être bien triste.

Patrick se rengorge.

- Vous nous dites que vous avez écrit ce livre à l’âge de l’adolescence, comment vous est venu un tel univers ? Et vous n’avez pas répondu en ce qui concerne la crédibilité du personnage…

- Cette histoire m’est tombée dessus comme ça, je l’ai conçue un jour dans ma tête. Donc aussi pour cette raison, je ne peux pas trop parler de la crédibilité du personnage principal, il s’est imposé comme ça dans toute sa complexité, sa fragilité. Je me le suis représenté sous les traits d’un ancien camarade d’école, mais aucun élément extérieur ne m’a consciemment inspiré. Je pense qu’il vit les choses intensément et intérieurement, donc il est crédible, au-delà de toute vraisemblance extérieure. J’aime le côté un peu science-fiction des émotions, sciencefiction des sentiments, je suis observé par certaines personnes comme étant un phénomène de science-fiction.

- (amusé) : À quand un film sur votre cas ?

- Je ne crois pas le sujet si intéressant. Mais puisque vous parlez de cinéma, je voudrais un peu revenir sur la personnalité de Marie Lajaze, ou tout au moins l’utilisation que l’appareil médiatico-gouvernemental en fait. Madame Lajaze incarne tout ce qu’il y a de plus admirable. Son parcours semé d’embuches, son enfance difficile, elle incarne une personnification du conte de fées. Très vendeuse, elle légitime les pires des injustices et produit l’illusion d’une réussite liée à la valeur humaine et au courage. Ce qui dans la réalité des faits existe, mais est fort rare. Madame Lajaze joue à fond la carte médiatique, se prêtant de bonne grâce à toutes les mascarades. Elle le fait spontanément, naïvement, généreusement. Un pain bénit pour tous les publicitaires de tout acabit qui vont, sur le dos de ses qualités humaines, faire du chiffre. Ce que je trouve encore plus immoral que lorsque c’est fait sur les exploits sportifs d’un champion.

- Une personnification du conte de fées… Somme toute, elle s’apparente à votre María : Marie, Maria. On a trouvé votre muse. Plus sérieusement… Dernière question, car malheureusement, chers téléspectateurs, le temps joue contre nous : comment expliquez-vous votre popularité ? Est-ce simplement le goût de la polémique, est-ce un attrait pour votre aspect singulier, l’Amour absolu que vous décrivez dans votre première œuvre publiée, le paradoxe pittoresque que vous incarnez ou les idéaux improbables extrémistes que vous portez ?

- Oh, il y a sans doute un peu de tout ce que vous dites, je suis mal placé pour répondre mais je pense que ce qui fait les individus populaires, et nous sommes en compagnie de deux belles preuves vivantes ce soir, c’est la sincérité et une certaine audace.

Applaudissements.

- Sur ces bons mots, nous rendons l’antenne en rappelant l’actualité de nos trois invités…

Le son est coupé, l’écran s’embue de neige, la jeune femme dans son sofa a appuyé sur la télécommande de sa box pour l’éteindre. Elle se lève pensive, éteint le bouton du poste de télévision. Il fait maintenant nuit, elle allume une petite lumière avec abat-jour, un éclairage chaud et discret, elle défait son chignon et s’installe à nouveau dans le sofa. Elle se retourne sur sa droite vers une table basse où sont empilés cinq livres. Elle prend le premier, une couverture violette avec des étoiles : « Trajectoires vibrantes » de Philibert Dumont. Elle caresse la couverture du bout des doigts, puis serre le volume sur son sein en levant les yeux au ciel. Reposant le livre parmi les autres, elle prend un papier et un stylo à plume, cherche l’inspiration, tapote du bout des ongles sur la pile de livres. L’attente dure une dizaine de minutes, puis elle esquisse une moue satisfaite, la bouche en cœur. Son écriture est alors aussi vive que précise et ciselée. Son tracé est noble, tout en arabesques harmonieuses. Prenant la pose la plus solennelle, elle signe : Anicée Saltié.

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES :

CHAPITRE 1. UN OURAGAN NOMMÉ MARĺA

Un soir d’été, le dernier du mois de juin. Le centre Tempo de Sainte-Anne, dans le huitième arrondissement de Marseille. Douceur et retrouvailles entre amis, nous attendons. Arrive enfin celle que nous ne connaissons pas mais que nous sommes venus voir. Elle est d’abord cachée par une grande gamine nigaude, française, qui voyage avec elle et qui là la précède. Et soudain elle surgit. La déflagration provoquée par son apparition est prodigieuse. Le moment reste figé en suspens, comme si une balle me transperçait et tout est chamboulé dans les moindres couches de mon « moi ».

Une onde de choc m’ébranle complètement dans un intérieur dont j’étais fort loin de soupçonner la multi-dimensionnalité. Portées par ce chavirement, des parties de mon être sont transportées d’enthousiasme, certaines tombent à pic quand d’autres tombent en pâmoison, d’autres encore, profondément heurtées, essayent de se rebeller, de dénier ce qui est en train de se produire. Mais il n’y a rien à quoi se raccrocher, le plancher se dérobe, la chute est violente, vertigineuse… J’étais donc si haut, il existe donc un si bas. Je reconnais entre elle l’être attendu depuis toujours (des millénaires, des éons de temps…), la Beauté à l’état pur, telle qu’il n’est même pas permis de la rêver, ce dont on met au défi la Vie de mettre sur notre chemin tout en ne croyant pas la chose possible.

Une lumière étincelante prend place entre mon palais et mon cerveau, faisant grandir l’espace presque à l’infini. Je me sens purifié en profondeur. Des voiles tombent devant mes yeux. M’apparaît une rose céleste aux pétales roses éclatants. Une fleur d’aspect enchanté, comme la rose sous cloche semant un à un ses pétales dans La Belle et la Bête de Disney, qui fait fondre tous mes parasitages mentaux et chasse au loin tout ce qui pèse et tourne en rond.

Je sens mon âme indomptable et irrévérencieuse se prosterner devant elle. Elle, c’est María, une petite sud-américaine d’un âge mûr mais à l’allure juvénile se mouvant avec une sensualité renversante (ses courbes ne semblent pas faites de chair mais être des torrents de douceur en fusion). Il y a tant de force et de fragilité qui émanent d’elle, j’ignore vraiment comment la bienséance m’a retenu de me jeter à ses pieds, foudroyé. Peut-être ne dois-je cette retenue opportune qu’à la tétanie générale qui avait gagné mes sens. Est-ce vraiment ça le coup de foudre ? Est-ce ça, trouver son maître ? D’autres personnes ont-elles déjà vraiment connu un truc pareil ? Se peut-il réellement ? Quel genre de vie peut post-exister à ça ?

J’ai une vision d’elle pénétrant dans la pièce où j’ai vécu la majeure partie de mon enfance. Mon cœur bat si fort. Il est si embrasé, comme le serait celui d’une centrale atomique entrant en fusion…

Nous entrons dans la salle où la sublime créature va donner sa conférence. L’observation de chacun de ses gestes et de ses attitudes me mène à l’extase la plus absolue. Tout son être irradie d’une grâce parfaite. Une aura de pureté et de lumière l’entoure, je suis convaincu d’être en présence du plus puissant des Christs ou des Buddhas. Ses gestes sont spontanés, bluffants de sincérité, exhibant une déconcertante vulnérabilité tout en dégageant en même temps une force animale jamais vue chez un humain et une puissance occulte de grande simplicité qui imposerait aux têtes les plus brûlées profond respect et humilité. L’humilité, c’est d’ailleurs l’incarnation de ce que dégage son discours. Une humilité de luxe, pourrait-on critiquer, de celui qui a tout pour lui.

J’ai beau me dire que je ne suis qu’un jeune homme occidental du vingt-et-unième siècle, je ne peux pas vraiment m’expliquer l’incroyable féminité dont est pétrie María. Comparée à elle, aucune des créatures féminines rencontrées auparavant, y compris sur des écrans ou des photographies, ne mérite le titre de « femme ». Jamais je n’aurais su présager l’existence d’un être incarnant un tel phénomène érotique.

Les mots que sa voix enchanteresse (résonnant à mon oreille comme le chant d’une sirène) prononce sont limpides, profonds tout en étant empreints de cette légèreté rieuse propre aux vrais êtres éveillés. Ses sourires sont profonds, attentionnés pour chacun. Il émane d’elle une gentillesse désarmante même pour les plus cyniques.

Elle semble totalement dépourvue des fardeaux humains, elle a toute la félinité du chat. Son rire est une fontaine d’eau claire faisant frissonner la colonne vertébrale et exhalant une odeur de neuf, le caractère vibrant ô combien précieux d’un nouveau-né.

Ses longs cheveux noirs à l’attrait surnaturel sont comme autant d’hameçons où mon cœur, étourdi de tant de beauté, vient se prendre.

Sa dentition proéminente, joliment hétéroclite, me dévoile son authenticité, sa pudeur, son appétit, ses paradoxes…

Ses grands yeux bruns aux reflets dorés sont un monument de douceur, d’une profondeur insondable. L’étincelle qui les habite est pour le moins peu ordinaire. Une curiosité d’enfant, insatiable et innocente, les anime. Mon plongeon dans ceux-ci est un voyage interminable dans un moelleux si accueillant et lumineux, émaillé de braises dansantes incandescentes. Ses lèvres maquillées avec raffinement sont pulpeuses sans être spécialement charnues, leur nature de fleur épanouie est parasitée par des mouvements marquant de la timidité. Ses joues aux pommettes saillantes offrent une surface fort étendue.

Son pantalon noir moulant laisse tout voir du galbe parfait de ses cuisses. De même que son petit haut noir laisse tout admirer en détail du frissonnant dessin de ses tétons. Elle est la matérialisation de tous mes désirs, toutes mes attentes, même les plus inconscientes. Vient dans mon plexus solaire la puissante intention déraisonnée d’avoir un jour un enfant d’elle. Une envie me déroutant tout à fait, car échappant totalement à toute logique et dictée par un processus duquel mon esprit se sent étranger. Ses frêles épaules semblent constituées d’un matériau inconnu, extrêmement délicat, chaud et velouté dans lequel j’aimerais enfouir ma tête. Les lobes de ses oreilles sont un peu étirés comme le sont ceux des bouddhas. Son nez cléopâtrien fait preuve de caractère.

Elle est ce soir-là enrhumée et renifle régulièrement, ce signe de fragilité un peu enfantine attendrit mon cœur au plus haut point. C’est en l’entendant renifler ainsi que remonte en moi la révélation de ma véritable identité : l’aimer. Et lui consacrer ma vie m’apparaît comme étant ma bienheureuse destinée.

Avec elle vient à moi la promesse d’un paradis possible sur Terre, elle incarne cette promesse, celle d’un monde d’Amour et de splendeurs, ce monde dont elle semble issue. Son discours aussi laisse présager qu’elle est en mesure d’ouvrir des chemins dans cette direction et laisse transpirer une ambition un brin insolente et obstinée de parvenir à cette fin, cette conversion universelle au Merveilleux.

Son parler improbable est carrément irrésistible. Elle distille avec toute sa latine sensualité un français fort compréhensible, bien que ponctué par des espagnolismes, quelques anglicismes et agrémenté de-ci de-là par des pointes d’accent québécois trahissant la province où elle a effectué son apprentissage de la langue de Molière. Je suis touché par son référentiel, partage son optique et me passionne pour sa manière de transmettre ses connaissances. « La vie est belle ! » est son slogan, et Dieu qu’elle en porte haut les couleurs !

Quand vient l’heure de quitter les lieux, je n’ai qu’une idée en tête : m’engager auprès d’elle, signer quelque part mon irrévocable dévouement à sa cause. Je voudrais trouver quelque part où sceller ceci par contrat, un papier où apposer ma signature, à l’encre indélébile ou de mon sang. Il n’y a qu’une feuille où inscrire une adresse e-mail. On s’en contentera. Décidément cette époque a de drôles de valeurs…

II. AUTRE PLATEAU. AUTRE PROPOSITION

Un plateau de télévision pour une émission de fin d’après-midi, autour d’une grande table se pressent huit personnes parmi lesquelles nous retrouvons Anicée Saltié et Philibert Dumont. Le format est orienté vers des débats d’actualité, personne n’a vraiment d’espace pour s’exprimer, Philibert est l’un des premiers à être présenté, après quelques mots sur son dernier roman, le journaliste, un homme d’une soixantaine d’années à lunettes rondes, pose une question politique au jeune auteur. Celui-ci se lève de sa chaise et déclame :

« Nous sommes à la télévision, aussi je vais donner une réponse circonstanciée »

Et le voilà qui se met à entonner avec théâtralité le refrain de L’Opportuniste des Jacques Lanzmann et Dutronc. Il a pris soin de sortir les bras des manches de son pullover, ce qui lui permet de faire tourner son habit sur lui-même à chaque fois qu’il prononce les mots « je retourne ma veste ». Le public, maigre et assez guindé, applaudit chaleureusement Philibert qui se réinstalle en renfilant ses manches. Il essuie son front trempé de sueur. Le journaliste sourit, amusé, et rajoute narquois :

« Soit, dans ce cas, je vous réitérerai la question à la radio…

Et maintenant, quelques mots sur la plus ravissante de nos invités, la brillante comédienne mademoiselle Anicée Saltié.

Anicée n’avait pas détaché son regard de Philibert depuis le début de l’émission, mais semblait éprouver une gêne relative à sa présence. Ils ne s’étaient pas présentés l’un à l’autre, elle était arrivée au dernier moment sur le plateau.

Anicée qui est en tête d’affiche du nouveau

film de Mickaël Fénillat, « Les chaînes brisées ». Le film sortira mercredi prochain sur les écrans. Anicée, si jeune, et qui a déjà tourné avec les plus grands… »

Anicée répond avec douceur aux questions, dans ses yeux se lit une alternance entre pétillement passionné et rêverie nébuleuse. Depuis qu’elle a pris la parole, elle prend consciencieusement soin d’éviter de poser les yeux sur Philibert, qui pourtant la regarde avec une bienveillante admiration, buvant ses paroles.

Le journaliste arrive au mot de la fin avec

Anicée : « Et quels sont vos projets

désormais ?

- Je finis actuellement le tournage d’un film avec Patrick Bruel et Nicole Garcia. Je viens aussi de terminer ma formation de réalisatrice et je compte débuter le tournage de mon premier long-métrage d’ici six mois.

- Ah, très bien, le scénario est déjà rédigé ? Il est de vous ?

- À vrai dire, c’est un peu fou mais je n’en ai pas encore une ligne. Je voudrais le coécrire avec quelqu’un, une personne avec qui je n’ai jamais encore communiqué

- Oh là, mais c’est un formidable scoop que vous nous offrez ce soir. Et une histoire pour le moins sensationnelle, vous projetez de démarrer dans six mois le tournage d’un film dont l’histoire n’est même pas établie. On est dans la sciencefiction en plein.

- Oui, un peu je le confesse

- Et qui est ce mystérieux collaborateur fantasmé ?

- Il est présent parmi nous ce soir, c’est Philibert Dumont.

Elle a prononcé ces mots d’une traite, en apnée, n’ose toujours pas croiser le regard de Philibert qui en est resté bouche bée.

Le journaliste affiche une mine réjouie, il adresse des regards discrets aux deux jeunes gens.

- Mais c’est une bien belle histoire qui s’offre à

nous ce soir, c’est vrai que Philibert écrit vite et n’a pas peur des défis, vous pouvez peut-être prétendre respecter vos délais. Se retournant vers Dumont : Aurons-nous l’honneur d’avoir sur ce plateau la réponse du principal intéressé ? Oh, c’est formidable, on…on a l’impression d’être à « Télé-Manèges » !

Anicée est toute rouge, le regard rivé sur ses pieds, les mains s’entremêlant. Philibert remonte sa mâchoire et articule :

« Je vous remercie, mademoiselle, je suis flatté et, sur le principe, totalement d’accord à me lancer à vos côtés dans votre projet ».

Le cœur d’Anicée bondit dans sa poitrine, tout son corps est secoué par un séisme intérieur. Elle est sur le point de défaillir, ne peut relever la tête. Le présentateur enchaîne :

« Oh, quel beau conte de fées mes enfants ! Vous permettez que je vous appelle mes enfants… Aucun des deux ne réagit. Ah, mon cher Philibert, vous voyez que parfois la Vie nous réserve des moments dignes de vos écrits.

- Assurément, et la Vie est bien plus imaginative et surprenante que je ne le serai jamais. » L’écrivain s’étrangle un peu à la fin de cette phrase. Il la pense assurément, mais peut difficilement dissimuler de la déception vis-à-vis de ce que la Vie lui a offert jusqu’alors.

Ni Philibert ni Anicée ne reprononceront un mot durant l’émission, heureusement personne ne les a sollicités. Lorsque la caméra est coupée, mademoiselle Saltié se lève promptement et se campe devant Philibert en lui tendant la main. Celui-ci répond pataudement à son geste, il sent alors quelque chose dans sa main, un papier qu’il prend soin de saisir lorsque leur étreinte manuelle se délie. Les deux artistes restent silencieux. Les personnes alentour les regardent avec une vive curiosité mais ne s’autorisent aucun commentaire. Anicée tourne les talons, murmurant un « à bientôt ! » à peine audible.

PHILIBERT DUMONT – TRAJECTOIRES VIBRANTES :

CHAPITRE 2. L’INNOCENCE DE LA VIE NOUVELLE

Si je m’étais d’abord interrogé sur la possible existence d’un après, je ne suis désormais plus en mesure de concevoir une vie préexistante à María. Elle est pour moi l’alpha et l’oméga, celle qui m’a donné la Vie et celle vers qui ma vie tend inexorablement. Je suis porté par les quelques maigres paroles qu’elle m’ait adressées personnellement, à savoir le conseil de pratiquer la course.

Me voici donc lancé comme un bolide dans les avenues bondées de Marseille. Elle est ma Jenny, je suis son Forrest, sa voix me résonne aux tympans et procure l’effet sur moi de la potion magique d’Astérix (ou devrais-je plutôt dire du baiser de Noémie Lenoir en faisant office dans l’épisode d’Alain Chabat), me faisant triompher de manière spectaculaire des limites d’un physique peu sportif. Lorsque je me sens sur le point de renoncer, j’hurle aux quatre vents des « María je t’aime » m’affichant auprès des passants comme un dément, mais plus dans la peau d’un Richard Beymer que dans celle d’un monsieur Gump (ouf, l’honneur est sauf !).

Je suis l’objet d’une sorte de miracle : je passe par une phase où, tellement rempli par sa présence et mon amour pour elle, je ne peux plus imaginer ingérer quoique ce soit, tout me semblant indigne, impur de ne pas être Elle. Je perds ainsi une douzaine de kilos superflus en une dizaine de jours devant mon entourage impressionné.

Il n’y a pas à dire… la somme de toute l’œuvre culturelle de l’humanité me semble soudain extraordinairement fade. Rien ne résonne à la Vie qui vibre en mon corps, rien ou presque n’est assez passionnément intense pour retenir l’attention de la créature transcendée que je suis. Je trouve un léger répondant en mettant par exemple jouer à puissance maximale le stratosphérique Faster than the speed of night de Bonnie Tyler (composé et orchestré par le génialissime Jim Steinman) ou en relisant les Lettres portugaises de Guilleragues.

Je déborde tellement d’amour, je devrais pendre à mon cou une pancarte signalant un distributeur d’amour ambulant. J’aimerais prendre tout le monde dans mes bras. Lorsque ma course s’estompe, je me mets à danser en marchant, sauter comme un cabri, mon corps frissonne d’émotions suprêmes. Il y a même fréquemment des roses sur mon chemin, dans une cité phocéenne où il est d’ordinaire bien plus aisé de trouver des immondices.

Qui peut dire ce qu’il serait advenu si j’avais dû ne jamais la revoir ? Toujours est-il qu’elle est revenue en France deux mois après et le cours des choses m’a conduit à me rapprocher d’elle. Au cours de son stage, au moment d’une danse à deux, j’ai eu le vif plaisir qu’elle vienne spontanément vers moi. C’était assez exceptionnel, car elle restait à l’accoutumée dans le rôle d’enseignante supervisante et là, la voilà qui se dirige vers moi assurément et m’enlace les « anges » (avec son accent, c’est ainsi qu’elle désigne les hanches), tout en offrant sa taille incendiaire à ma main tremblante et brûlante. Elle se campe ainsi juste sous mon nez et tout au long de la danse me regarde tendrement de ses yeux de biche, je suis hors temps.

Petit à petit, une relation de confiance s’est installée. Liaison permettant, de par sa nature majoritairement épistolaire (quoique le mot soit un peu poétique pour s’appliquer à l’âge des e-mails, des Skype, des Facebook et autres Google Talk), une grande liberté d’échanges.

Je devins son homme de main (j’aurais préféré « valet de pied », au sens littéral originel du terme), relevant pour elle des défis assez insensés, défendant bec et ongles des causes perdues d’avance. Je partageais son ambition, ses idéaux, ses rêves et aspirations. Nos cœurs vibraient à l’unisson, tournés dans la même direction.

L’intégration de ses préceptes dans mon quotidien ouvrit toutes sortes d’horizons et révéla de la Vie des prismes de couleurs insoupçonnées. Son coaching personnel m’apprit à cultiver le détachement, l’indulgence pour soi-même comme pour les autres, l’autodérision, la dédramatisation. Elle me vit travailler l’art d’être pleinement vivant et agissant dans le moment présent, loin de toute idée, de tout jugement, de toute supposition, confortable avec ce que je suis et en extrayant le meilleur. Avec María, la vie est un jeu incessant, mais un jeu dans lequel on s’investit totalement, en toute sincérité. Elle m’a appris à toujours me dépasser, à m’ouvrir toujours plus aux autres, les écouter, les accueillir, les bombarder d’amour, entrer en empathie pour mieux les comprendre, les aider, les soigner et les conseiller. Elle assouplit mon caractère trop tranché, trop bipolarisé, m’amenant un équilibre salvateur.

Je sentais en moi poindre une force surhumaine (une espèce de Hulk, prêt à tout pour elle). Je m’endormais chaque soir en serrant contre mon cœur mon Smartphone (acheté spécialement pour être joignable d’elle 24/24, ce gadget la matérialisait à mes yeux dans le quotidien), et me réveillant d’un bond à chaque fois qu’un son voisin de la sonnerie du Skype retentissait. C’est curieux, mais le frottement du tissu de certains draps imite le bruit du nouveau message tombant sur Skype à la perfection.

Je passais des moments d’une inouïe félicité, d’une intensité que je croyais naïvement pouvoir durer éternellement. C’était à chaque endormissement un espoir fou, un languissement sublime et bien souvent…cela n’était pas déçu, vers les quatre ou cinq heures du matin venait l’appel tant désiré. Quelle excitation, quelle palette d’émotions suprêmes !! Tous les soirs revenait cette angoisse sacrée : allait-elle penser à moi, aurait-elle quelque chose à me partager, aurais-je une nouvelle mission à laquelle consacrer mon amour ?

Ma mission principale étant dans un premier temps de veiller à ce que les gens ne l’oublient pas, à la faire exister dans ce pays où, vivant de manière totalement nomade, elle ne mettait que peu les pieds. Entretenir sa notoriété n’était pas bien difficile, la belle faisait couler beaucoup d’encre et alimentait les conversations. Le problème, c’est qu’elle avait beaucoup d’ennemis en hexagone (des femmes envieuses et des hommes frustrés de ne pouvoir avoir ses faveurs, ou encore de soi-disant confrères ulcérés de se faire ôter le pain de la bouche par une étrangère). Son enseignement de liberté et de plaisir de vivre dérangeait ou était mal compris. Mais bon, il n’y a pas de mauvaise publicité et j’avais donc la mission jouissive à un cœur amoureux de la protéger de tous ces vilains ragoteurs jaloux.

Je découvre à tout mon quotidien une saveur nouvelle. Le tempo s’emballe avec délice comme s’il ne devait jamais ralentir, je sens la Terre vibrer sous mes pieds, chose dont je n’ai véritablement pris conscience que depuis que j’ai été le témoin de la formidable énergie de Vie dont est emplie María. Je suis tellement épris de sa sensitivité si développée, et fasciné par ses déplacements, son impressionnante flexibilité (au propre comme au figuré), comme si elle n’était constituée que d’éléments liquides et obéissait à des lois physiques différentes des nôtres. D’être si amoureux d’elle change à un rythme accéléré mon rapport à la matière, à mon corps, j’explore ma sensualité à fleur de peau. Pour la première fois de ma vie, je me sens connecté aux cycles de la Nature. Les saisons se succèdent dans mon corps. J’en arrive à un point de sensibilité exacerbée où je peux entrer en état de dépression nerveuse aggravée à chaque coucher de soleil et où chaque aurore peut me mener au plus vibrant orgasme. Je me sens appelé à réunir les continents, concilier les opposés. Je suis chargé à bloc de promesses d’un avenir radieux, de projets monumentaux, gorgé d’une soif intarissable de vivre, d’aimer, de bâtir, de développer, de partager…

Un rêve marquant que je fais à l’époque illustre cela à merveille :

Je me rendais avec ma grand-mère maternelle, celle qui m’a élevé et qui est morte quelques années auparavant, au siège du grand studio cinématographique qui nous employait tous. C’était là où toutes nos vies étaient gérées, nous ne connaissions rien en dehors de ce que cette compagnie nous offrait. J’avais l’intention de quitter définitivement cette société. Leurs bureaux étaient situés dans un lieu extrêmement secret.

C’était une gigantesque tour de verre au milieu d’un environnement désertique, plat à perte de vue. L’aube commençait à poindre lorsque nous arrivions. Nous nous sommes d’abord cachés derrière une haie pour observer comment fonctionnait l’endroit, comment était-il gardé. Ne voyant personne, nous nous sommes approchés des portes. Mais c’est alors que, soudainement, de manière totalement inexplicable, les éléments se sont déchaînés et les portes nous semblaient reculer au fur et à mesure de notre avancée. Un vent violent nous fouettait, nous devions faire de lourds efforts pour ne pas obéir à sa loi et reculer, voire même nous envoler. Nous étions obligés de peser de tout notre poids à chaque pas pour garder le contact avec l’asphalte dont Éole semblait décider à nous arracher. Ma grand-mère avait très peur, j’avais sa main dans la mienne et je la sentais trembler. La pluie abondante nous empêchait de distinguer le bâtiment où nous nous rendions. Devant notre persévérance, des faits encore plus délirants ont surgi : nous étions en proie à des mirages de désolation et de destruction. Mais ma détermination n’était que renforcée par tout cela. J’ai dit à ma grand-mère en serrant fort sa main : « Je sais, moi aussi j’ai peur. Mais tu peux me faire confiance, je sais qu’au-delà de tout ça, de toute cette agitation, il y a María. Et la force que cela peut me procurer de savoir ça, le sentiment de me rapprocher d’elle, cela peut me rendre invincible. » Et je l’ai conduite à travers tout ce marasme, et bientôt nous pûmes ensemble franchir les portes dont nous ne nous étions pas du tout vus nous rapprocher. D’un seul coup, tout était calme et paisible, dehors il n’y avait qu’un parking vide. Pour nous accueillir dans l’édifice, il n’y avait que des écrans nous montrant des robots qui nous parlaient. Ces robots, dont nous n’avions pas de perception directe, nous disaient d’attendre, de ne surtout pas entrer. Il y avait aussi sur d’autres écrans plus petits des robots qui nous montraient comment réagir à toutes sortes de situations.

Je n’avais que faire de toute cette virtuelle comédie, j’ai progressé dans le hall avec la détermination d’un bélier toutes cornes dehors. J’avais le pressentiment d’où se situait la porte par laquelle on pouvait s’échapper de notre condition.

J’ai fait le plus de bruit possible, frappé sur tout ce qui me tombait sous la main. Et finalement, quelqu’un vint, mais c’était aussi un robot. Il y avait déjà du progrès, il était devant moi matériellement. Je lui ai exprimé notre souhait de ne plus travailler pour « eux », de quitter définitivement le studio. Ce faisant, je lui restituai tout un bric-à-brac de costumes, de masques, de clés USB et de corps humains artificiels (des mannequins très réalistes)…

Le robot m’a mis en garde qu’il n’y avait rien en dehors du studio, qu’il n’y avait aucune vie possible, juste le Néant.

Ces mots me faisaient me souvenir d’un ressenti très intense que j’avais étant bébé. Je me revois couché dans ce lit près de la fenêtre du septième étage d’où je pouvais voir le ciel étoilé. Avant de m’endormir, je me reconnectais, comme par devoir de souvenir ou peut-être par nécessité de retrouver l’allègement et la vérité, à ce sentiment de n’être rien. D’être le néant, le vide entourant les étoiles et que cet Alban était juste une création de mes parents, êtres bizarres qui croyaient avoir une existence en tant que tels. Quand je suis devenu plus vieux, j’ai pris peur de ce profond ressenti.

Je ne crois pas les paroles du robot, c’est un discours mensonger et manipulateur pour nous esclavagiser dans des limites restrictives mais contrôlables. Mais même s’il devait avoir raison… au contraire de me terroriser, la perspective du néant me ravit. Celui-là serait de toute façon le seul à même de me consoler si par hasard María ne se trouvait pas derrière la porte. Je n’écoute pas ce langage appris par cœur, véhiculé par un être inanimé, je prends la main de ma grand-mère et je l’entraîne avec vitesse vers là où je sais être la porte de sortie définitive. Le robot saisit un téléphone et appelle un service de sécurité mais personne ne vient se mettre en travers de notre passage. Le hall métallique aux couleurs ternes est vite traversé et nous voici commettant ensemble l’irréparable. Nous franchissons main dans la main la porte de sortie finale, d’où s’échappent une lumière blanche aveuglante et une douce quiétude.

Un tel rêve me prodigue encore, si la chose est possible, davantage de chevaux et de tigres à mon moteur.

Grande est ma fierté d’évoluer sous la bannière de María. Je sens sa présence dans la mer (elle qui est la première syllabe de son prénom). J’éprouve avec ivresse et volupté le sentiment que sa lumière irradiera bientôt le monde entier, elle est le soleil de ma galaxie.

III. OMBRES NOCTURNES

Philibert est donc resté là, hébété, sur ce plateau de télévision. Le papier d’Anicée, plié avec soin est dans sa main. Il ne trouve pas encore le cran de l’ouvrir et de le lire, il ne saurait dire si il a peur d’être déçu du contenu ou si il a peur de décevoir les attentes de la comédienne. Pour le moment, il est simplement dans l’émotion pure de ce qui vient de se dérouler, il cherche un peu à prolonger la grâce. Mais bientôt, un mécanicien lui beugle qu’il ne doit pas rester là, que l’on va éteindre les lumières. Philibert se ressaisit à la faveur d’un gros frisson. Il se met en route, se jure de n’ouvrir le précieux papier qu’une fois arrivé dans le métro. Le métro parisien, c’est romantique. Ce métro parisien qu’il a toujours tant aimé depuis son enfance, comme si c’était le lieu au monde où s’exprimait la Vie de la plus belle des façons. Il y avait dans les couloirs du