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Alban Bourdy, écrivain trentenaire, est mal à l'aise avec les hommes et entretient depuis toujours des rapports atypiques avec les femmes. Ces relations constituent ce à quoi il accorde le plus de temps et d'importance dans sa vie, s'y dévouant tant qu'il peut. Mais le caractère trop hors normes de tout ça créé beaucoup d'instabilité. Il n'a jamais connu d'officielle relation de couple, ou alors pas plus d'une poignée de jours. Cet ouvrage fait un état des lieux de cette situation complexe, et narre, avec humour, les épisodes quotidiens et le carrefour qui se profile. Ce jusqu'au chemin que va finir par prendre sa vie pour trouver une espèce d'équilibre improbable.
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Seitenzahl: 144
Veröffentlichungsjahr: 2018
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OPÉRATION MAINS PROPRES
ATTAQUES MASQUÉES
AND THE WINNER IS…
ALBAN DANS TOUS SES ÉTATS
PIERRES ANGULAIRES
WANDERING SPIRIT
LA TYRANNIE DES CHOIX
ĒTAT D’URGENCE
CONFIDE IN ME
LOST IN EL MOJITO
HANGING ON THE TELEPHONE
ENTRACTE
VERS L’INFINI ET AU-DELÀ
DERRIĒRE LE VOILE
REDEMPTION
ABDUCTION
- Rhabille-toi !... Sors de là, dépêche-toi !
Ces mots prononcés par une voix féminine et qui viennent de claquer sèchement à mon oreille, je ne sais pas d’où ils proviennent. J’ai l’impression qu’ils me parviennent de quelque monde lointain que j’ai du mal à appréhender.
Bientôt la lumière m’arrache les yeux. Je n’ai aucune idée d’où je suis. Je suis enlevé à un univers qui me semblait si réel. Pourtant, j’étais manifestement dans un rêve et je suis brutalement rappelé à la réalité par cette montée de store qui m’éblouit et au milieu de laquelle je distingue une silhouette féminine à contre-jour que je n’identifie pas.
La femme sans traits se lève vivement et se penche vers moi pour me secouer sans ménagement. Elle soupire avec exaspération.
Je me redresse et la reconnais enfin. Le contexte revient mais je ne comprends toujours pas l’urgence qu’il y a à se lever. Mon hôte m’explicite la chose sans que je lui demande :
- Dépêche-toi, là, c’est pas drôle ! Yann va rentrer d’un moment à l’autre.
Je me fais violence et attrape mes vêtements en boule au pied du lit. Je fais vite, mais manifestement pas assez vite au goût de la maîtresse des lieux. Elle se lamente :
- Grouille ! Tu sais comment il est, Yann. S’il te trouve là, il va nous défoncer !
Yann, c’est son mec, son concubin. Un jeune cadre dynamique stéréotypé. Il était parti hier après une engueulade entre eux, et elle croyait qu’il ne reviendrait jamais. Elle m’avait appelé pour la consoler, et au bout de deux boîtes de kleenex et de trois films de Louis de Funès, nous avions fini par tarir les chutes du Niagara.
Tout en enfilant mes chaussures, je cherche à détendre l’atmosphère en lançant sur un ton humoristique empreint d’une légère acidité :
- Ton Yann m’a toujours tellement méprisé que je ne suis même pas sûr qu’il me verrait s’il me trouvait ici… Il m’ignorerait probablement comme si je faisais partie des meubles.
- Arrête tes conneries !
Elle ne me laisse pas le temps de lacer mes chaussures dont une n’est même pas bien enfilée au talon. Elle me pousse en dehors de sa chambre, et je me retrouve vite fait à la porte d’entrée qu’elle ouvre en grand tout en continuant de me pousser et de me houspiller.
Une fois que je me retrouve dehors, elle pose la main sur mon épaule et effectue une forte pression dans sa direction pour m’inviter à me retourner. Une fois que je suis face à elle, sa voix se radoucit :
- T’es un amour, mais il faut dégager ! Salut !
Cela étant dit, elle monte sur la pointe des pieds pour me déposer un baiser sur le front.
Je reste les bras ballants, abasourdi.
Elle est sur le point de refermer la porte de son appartement lorsqu’elle se retourne vivement vers moi :
- Tu parleras jamais de moi dans tes livres, hein ? Promis ?
- Promis ! Bien sûr !
Elle revient alors vers moi dans un trot enthousiaste et m’embrasse tendrement. Puis, elle frotte ma chemise où je ne remarque pourtant aucune saleté.
Elle me dit à nouveau de me dépêcher, comme si elle émergeait d’un instant de rêverie. Le coin de ses yeux est humide. Je ne sais pas du tout quelle attitude adopter.
Elle me tourne brutalement le dos et me fait un signe de la main pour me dire de tracer. Je me mets en devoir d’obéir sans chercher à analyser la situation. J’ai l’habitude d’obéir aux femmes sans discuter, j’ai connu une Sud-Américaine qui était très à cheval sur cette règle de conduite.
Me voilà sous la pluie dans les rues de Paris. On est au mois de mai, on devrait faire ce qui nous plaît, pourtant le froid est piquant.
Je cherche un café où aller m’abriter et prendre un petit-déjeuner. Il y a foule dans la rue. Il est bientôt neuf heures, l’heure de l’embauche pour beaucoup. L’heure de l’embauche, une contrainte que je n’ai quasiment jamais connue dans ma vie. Je ne sais pas s’il faut m’en réjouir ou m’en plaindre, en tout cas je n’aurais pas pu durablement supporter ce genre de chose, seule la vie d’artiste pouvait me convenir. Et être écrivain est un peu une arnaque, c’est être artiste sans l’être. Écrire n’est pas vraiment artistique, disons qu’il n’y a pas la réelle gratification que l’on trouve à manier un art. Même lorsqu’on est bon écrivain, il n’y a pas vraiment là une compétence spécifique évidente et objective. Par contre, au niveau des contraintes c’est encore plus libéré que le proprement artistique, il n’y a quasiment aucune limite physique structurelle.
J’entre dans le premier café que je trouve. D’habitude, je les choisis assez scrupuleusement.
Une grande partie de ma vie s’égrène dans ces établissements que j’adore. Mais j’y vais rarement dans ces conditions-là. D’ordinaire, j’ai un stylo et un carnet, ou bien mon ordinateur portable… Les cafés sont mes bureaux, c’est là où je travaille.
Du moins là où j’exerce une partie de mon travail, car à l’écriture il faut ajouter la promo, et les volets d’écriture qui nécessitent un espace plus intime.
Le hasard fait plutôt bien les choses, mon repaire matinal a tout pour me plaire. Il y a de la musique, ni trop basse ni trop haute. Et cela ne vient Dieu merci pas d’une télé branchée sur NRJ Hits ou je ne sais quelle autre ineptie ! Il s’agit bien d’une radio à l’ancienne, une radio post-pubère qui diffuse un programme varié.
J’aime un fond musical pour écrire, je n’aime pas les cafés silencieux où l’on entend les mouches voler, et accessoirement se prendre dans les pièges électriques qu’on leur dresse.
Là, je déplore tout de même les publicités et les blablas de cette heure-ci, horoscope et tout le tralala. Dans les établissements que je choisis, il y a des programmes musicaux sans publicité, des webradios ou bien des playlists personnelles.
Le volume est harmonieux, les gens parlent juste ce qu’il faut, la musique résonne juste ce qu’il faut. Je trouve l’instant proche de la perfection. Mon regard se perd dans l’espace entre la vitre et ma chaise.
Au milieu des conversations sur la vie sexuelle d’Emmanuel Macron et le génie de Kylian Mbappé, je bois mon thé oolong à petites lampées en contemplant ce qu’il m’est donné de capter.
Alors que Patrick Bruel est en train de chanter J’suis quand même là, une chanson intimiste idéale à écouter lorsque l’on écrit, mon téléphone se manifeste.
Ce qui a fait sonner mon intime compagnon électronique, c’est la réception d’un SMS. Un SMS provenant d’un numéro caché. J’ai beau écarquiller les yeux dans tous les sens devant mon écran, nulle trace d’expéditeur. Le texte du message est tout aussi mystérieux que son absence de provenance identifiable, il s’articule ainsi :
« Seriez-vous prêt, monsieur Bourdy, à une expérience inédite ? »
Alors que je commence à trembler en tenant mon smartphone, les secousses sont amplifiées parce que celui-ci se met à vibrer. Le mystérieux message n’apparaît plus, à sa place la photo de la fille chez qui j’ai passé la nuit. C’est elle qui est en train de m’appeler. Le Ooh La La de David Hallyday, qui est ma sonnerie, se met à jouer faisant se retourner sur moi les deux hommes assis à la table à ma droite.
Je décroche assez rapidement, d’un mouvement désordonné de mes doigts tremblants. Mon réveil-matin de la journée a une toute autre voix que tout à l’heure :
- Allo ! T’es où ?
- Dans un café, au carrefour au bout de ta rue. Pourquoi ?
- T’as pas vu Yann, quand même, tout à l’heure ?
- Si, mais t’inquiète pas, lui ne m’a pas vu.
- T’es sûr ?
- Je l’ai juste croisé, j’avais déjà traversé. Lui arrivait sur le trottoir devant ton immeuble. J’étais sur le trottoir d’en face. Il y avait des voitures entre nous, et il n’a pas jeté un regard vers moi.
- Ouais… Qu’est-ce que ça aurait été s’il t’avait vu alors ?
- Pourquoi, il s’est passé quoi ?
- Bah, on s’est disputé.
- Re…
- Ouais, j’comprends pas. Il venait de m’appeler pour s’excuser, là avant que tu partes. Il m’a dit qu’il allait rentrer et qu’on ferait comme s’il s’était rien passé. Il est arrivé avec des croissants et tout. Et là, au bout de dix minutes, il a recommencé à gueuler. Alors qu’on était à table, à manger en se faisant des câlins. Donc tu m’connais, j’ai gueulé aussi. J’en ai marre, moi, de ces histoires ! Et du coup, il s’est barré.
- Oui, j’ai vu le paquet de la boulangerie dans ses mains… Et pourquoi il a gueulé ?
- Mais j’sais plus, j’en sais rien… J’sais plus, des conneries…
En disant cela, elle s’étrangle et se met à sangloter tout ce qu’on sentait qu’elle retenait depuis le début de cette conversation téléphonique qu’elle a tenue avec une voix stridente aux accents tantôt éraillés, tantôt enfantins.
Je prends ma voix la plus douce :
- Pleure pas, t’inquiète pas. Si c’est lui l’homme de ta vie, il va revenir, ça va s’arranger, vous allez pouvoir communiquer. Et sinon, c’est un pauvre type et ça ne vaut pas la peine de se mettre dans ces états.
- Mais je sais pas si c’est l’homme de ma vie ou pas ! Si seulement on savait, si seulement c’était si simple…
- Fais le vide, détache-toi de l’émotion du moment. Regarde les choses avec du recul. Au fond de toi, je suis sûr que tu sais ce qu’il en est, que tu le sens.
- Il aurait dû te voir ce matin. Et pas juste sortir de l’appart’. Non, te voir là endormi sous la couette. Trouver un mec dans son lit, ça lui aurait fait les pieds, à ce connard ! Merde, je n’suis pas à sa disposition. Il aurait vu qu’il y en a d’autres des hommes sur qui je peux compter, je n’ai qu’à claquer des doigts…
- T’entends la musique derrière moi ? T’entends ou pas ?
- Ouais, bof, y a du bruit, des gens qui parlent.
- T’entends pas la musique ?
- Si, j’entends qu’il y a d’la musique. Attends…
- Tu entends là ce que c’est ?
- Ouais, c’est Bryan Adams, qu’est-ce qu’elle est belle cette chanson !
- There’s no love like your love, and no other could give more love…
Mon interlocutrice se met à reprendre avec moi les paroles de (Everything I do), I do it for you. Son état émotionnel change complètement. Lorsque le titre se termine, elle reprend la conversation avec un rire ému dans la voix :
- Waow ! La chanson de notre enfance. Ze chanson d’amour !
Je sens là que le terrain peut redevenir glissant si elle retourne à penser à ses amours, je me dépêche de parler d’autre chose :
- Il y en a eu des grandes chansons dans les années 90. On a grandi dans la bonne époque.
- Oui, c’est clair ! Tu peux revenir me voir aujourd’hui ?
- Cet après-midi, j’ai rendez-vous.
- Mais là, tout de suite… T’es tout près.
- OK, j’arrive.
Lorsque je raccroche, je retombe nez-à-nez avec le SMS insolite que j’ai reçu et que j’avais totalement oublié en parlant à mon amie. Je prends le parti d’en rire plutôt que de m’en inquiéter.
À quatorze heures, j’arrive à mon appart-hôtel où je ne fais que passer pour prendre mon sac de sports. Je ne suis pas en avance, j’ai eu du mal à fausser compagnie à la compagne de Yann. Et je ne dois d’être ici qu’au fait que le Yann en question a finalement rappelé pour s’excuser. J’espère qu’il rentrera bien gentiment chez lui ce soir. Je pourrai donc ainsi me reposer et reprendre mes occupations personnelles.
Cet appart-hôtel, ça fait plusieurs mois qu’il est mon domicile attitré, même si je le délaisse souvent pour quelque hôtel de province ou comme hier soir pour passer la nuit chez une amie.
J’arrive tout de même au lieu de mon rendez-vous une dizaine de minutes avant l’horaire établi. Il n’est pas encore 15 :15, un horaire fétiche qu’il nous plaît de convenir. Je profite de ce petit laps de temps pour me prendre une glace à l’italienne vanille-framboise au marché ambulant stationnant devant les courts.
J’avale le dernier morceau de mon cornet lorsque je vois arriver la Polo de mon rendez-vous qui vient se garer sur la place disponible la plus proche de moi. Celle que j’attendais cette après-midi se prénomme Adeline. Elle enlève ses lunettes de soleil en sortant de son véhicule :
- Ça va, je suis bien garée ?
- Oui, impecc’ !
Elle s’est garée à merveille et sans difficulté, je me demande bien pourquoi elle a besoin de me poser la question. Mais bon, je ne devrais pas m’interroger, je sais que les femmes ont en permanence besoin d’être rassurées.
- Il y a longtemps que tu attends ?
- Non, à peine dix minutes ! Et tu es pile à l’heure !
- Super ! Et en plus, je n’ai pas oublié ma raquette.
- Ça aurait été bête…
- Ouais, t’as vu.
Ce « t’as vu », que l’on entend partout et qui ne veut rien dire, m’est très horripilant. Je ne sais d’ailleurs pas si c’est vraiment « t’as vu », ou bien si c’est « t’as vu ? ». Comme je ne comprends pas l’expression, je ne sais pas s’il y a ou non un point d’interrogation.
Nous entrons dans le pavillon d’accueil des courts. Nous prenons la clef du court numéro 3, notre court préféré que nous réservons régulièrement à des fréquences anarchiques.
C’est elle qui prend la clef. Nous nous dirigeons ensuite vers les vestiaires. Spontanément, je me dirige une fois de plus vers le vestiaire féminin, ce qui fait rire ma partenaire de tennis. J’ai toujours du mal à comprendre qu’il faille m’orienter là où est dessinée la silhouette d’un bonhomme. J’aime pas les bonshommes, je suis naturellement repoussé, tandis que je suis systématiquement aimanté par tout ce qui est féminin. Ce penchant naturel est au-delà de moi.
Nous voici sur le court de terre battue. Pour le moment, il fait un peu frisquet ainsi en tee-shirt et short. Et pourtant, je redoute que le soleil soit bientôt trop chaud pour pouvoir courir sous ses rayons.
En général, il n’y a aucun exploit sportif recherché dans nos rendez-vous tennistiques. D’ailleurs, notre refus de l’esprit de compétition fait que nous ne comptons jamais aucun point. Nos parties de raquettes ne sont que des motifs de se retrouver pour nous raconter nos vies, tout en prenant l’air et en faisant un peu d’exercice. Ce n’est pas un jeudi transpi, c’est plus un papotage de l’après-midi. Et il semble que ce soit spécialement le cas aujourd’hui. Adeline attaque à parler de son couple avant même que nous ayons échangé la première balle. Cela dit, le ton est badin, ma partenaire parle de son quotidien avec son lot d’anecdotes.
Je finis tout de même par lancer la première bondissante jaune, un peu à reculons tant il me semble que mon vis-à-vis a perdu de vue où nous sommes et ce que nous sommes censés y faire.
Mon amie commence à jouer le jeu, mais le cœur n’y est pas du tout. Ses mouvements sont distraits, approximatifs et machinaux. J’admire pourtant son attitude sur le court. En effet, je me demande déjà comment elle fait pour parler tout en jouant. Moi je me contente surtout de hochements de tête et d’approbations sonores non verbales. Ce qui me coûte déjà une certaine énergie que je ne peux pas mettre au jeu. Je me demande aussi comment elle fait pour jouer avec des balles de tennis dans les poches de son short. Elle fait comme les pros, et moi je ne pourrais jamais supporter cela, ça me rentrerait dans la peau des cuisses et me ferait mal. Et en plus, cela m’alourdirait, donc me fatiguerait et me ralentirait dans mes remplacements.
Il ne peut probablement y avoir que moi pour admirer Adeline en ce moment dans sa posture de tenniswoman, parce que le résultat n’est vraiment pas glorieux. Elle joue des balles molles qui passent rarement le filet, ou alors de façon complètement excentrée. Certaines de ces balles me parviennent, mais en trichant, en rebondissant sous le filet légèrement relevé au milieu. Nous ne faisons avec les balles jaunes aucun échange digne de ce nom. J’envoie vers elle de petites sphères estampillées Roland-Garros, et elle m’envoie en retour des phrases.
Des phrases qui deviennent petit-à-petit de moins en moins anodines. Je commence à comprendre que via toutes ces anecdotes un peu insignifiantes, mon amie verbalise un quotidien qui lui pèse et dont elle ne peut s’ouvrir à personne. C’est comme si elle déroulait sa vie actuelle sous ses yeux au fur et à mesure qu’elle me la décrit, avec ses questionnements et ses renvois à la marge.
