Conte des mille et un matins - Colette - E-Book

Conte des mille et un matins E-Book

Colette

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Beschreibung

Une bulle qui monte dans l’air, ronde, bien gonflée, couleur d’or, serrée dans sa résille de filet : c’est notre ballon. Le petit panier qui nous emporte semble un accessoire gênant, propre seulement à retarder, à enlaidir ce beau sphérique dont le départ a l’hésitation légère, le caprice incontrôlable d’une aile, mais d’une aile rétive à la volonté de l’homme et qui se joue de lui.
Il monte vite, et nous le croyons lent. Sa lenteur imaginaire nous rassure, en nous décevant presque, car l’aéroplane et l’automobile nous ont appris à associer, routinièrement, la gifle d’air à l’idée de vitesse. Le vent, qui couchait tout à l’heure le ballon encore amarré, et secouait les arbres du parc, le vent à présent, le vent, c’est nous, nous cinq. La nacelle contient, outre le pilote, le novice mais intrépide passager, l’avocat célèbre, la dame aguerrie et moi. Les flancs de la nacelle recèlent, m’assure-t-on, assez de vin, de sandwiches et de chocolat pour que l’atterrissage en terre déserte offre l’agrément d’une garden-party.

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Colette

CONTES DES MILLE ET UN MATINS

1911-1914

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387410146

CONQUÊTE DE L’AIR

LA BULLE

12 septembre 1912

Une bulle qui monte dans l’air, ronde, bien gonflée, couleur d’or, serrée dans sa résille de filet : c’est notre ballon. Le petit panier qui nous emporte semble un accessoire gênant, propre seulement à retarder, à enlaidir ce beau sphérique dont le départ a l’hésitation légère, le caprice incontrôlable d’une aile, mais d’une aile rétive à la volonté de l’homme et qui se joue de lui.

Il monte vite, et nous le croyons lent. Sa lenteur imaginaire nous rassure, en nous décevant presque, car l’aéroplane et l’automobile nous ont appris à associer, routinièrement, la gifle d’air à l’idée de vitesse. Le vent, qui couchait tout à l’heure le ballon encore amarré, et secouait les arbres du parc, le vent à présent, le vent, c’est nous, nous cinq. La nacelle contient, outre le pilote, le novice mais intrépide passager, l’avocat célèbre, la dame aguerrie et moi. Les flancs de la nacelle recèlent, m’assure-t-on, assez de vin, de sandwiches et de chocolat pour que l’atterrissage en terre déserte offre l’agrément d’une garden-party.

Un sac de lest coule dans la Seine que nous franchissons, et crible l’eau avec un joli bruit de perles. Nous, nous sourions, confiants, étonnés seulement de progresser sans le secours assourdissant d’un moteur, sans laisser derrière nous un sillage de fumée, ni l’odeur de l’essence, de l’huile et du fer chauffé…

– Deux cents… deux cent cinquante mètres seulement… Mes enfants, je vous en prie, une minute d’attention ! Nous laissons bien la tour Eiffel à gauche ?

– Mais oui, mon vieux, mais oui…

Le pilote seul trouble cette fête du départ. Sa sagacité dévouée gêne notre joie d’irresponsables, et qu’avons-nous de commun avec la tour Eiffel ? Quel besoin, au lieu de rester comme nous satisfait et contemplatif, quel besoin a-t-il, ce pilote, de tripoter des instruments inutiles et de pincer obstinément le lombric de caoutchouc qui pend au ventre rond du statoscope ? C’est tout juste si nous ne récompensons pas son zèle par une commisération injurieuse, en l’adjurant de ne pas s’agiter… Notre bulle couleur d’or monte, monte… Que n’imite-t-il sa sérénité ?…

– Nous dépassons la tour, hein ?

– Mais oui, mon vieux, mais oui…

Il est épatant, ce pilote ! À l’entendre, on croirait que la tour Eiffel barre toutes les routes de l’air, et qu’on ne sait pas si nous trouverons, à côté d’elle, un petit corridor de vent pour nous mener là-bas, vers ce beau sud-est voilé…

Le pilote, patient plus qu’il n’appartient à un homme, ne répond rien… Il regrette peut-être d’avoir emmené des fous dangereux… Et parce qu’il s’occupe de mesurer, à petites pelletées précautionneuses, le lest qui nous gare de la tour, il se fait traiter cordialement d’« épicier ».

– Cinq cents… huit cents… mille mètres… Mes enfants, n’ayez pas peur de la secousse, je jette le guide-rope.

… Cent mètres de câble suivent à présent la nacelle, et au-dessous de l’extrémité libre du câble, il y a encore… brrr… il y a encore un kilomètre de vide… Un instant, le démon du vertige, suspendu au bout frétillant du guide-rope, me fait signe… Mais c’est une faiblesse éphémère, et je m’en distrais vite en reconnaissant la banlieue parisienne, son dessus bariolé, ses couvercles de zinc, ses places et ses bosquets, ses pelades et ses taches… Douze cents mètres… Paris s’éloigne, sous des fumées violacées, où le blanc du Sacré-Cœur, à travers un rayon de soleil, met une lumière crue et dramatique. Un orage, serré en boule dans un coin du ciel, semble descendre à mesure que nous montons. La beauté du ciel et de la terre, que notre ascension simplifie et grandit, nous apaise. Les bruits terrestres n’atteignent plus l’air vif où nous planons, et nous nous taisons longtemps, jusqu’à l’instant où l’un de nous dit à mi-voix, malgré lui : « Ce silence… »

… Paris s’est perdu, là-bas, très loin déjà. Une tache scintillante marque chaque tournant de Seine ; des parcs fermés de murs nous livrent le secret de leurs châteaux que défendent des futaies, la claire ordonnance, le naïf tapis de leurs jardins français…

– Quinze cents mètres…

Un air pur et sec, à goût de neige, éveille l’envie de manger et de boire ; le crépuscule proche, aussi, ravive en nous une solidarité peut-être inquiète, et le respect – enfin ! – du pilote impeccable. La dame aguerrie lui tend un gobelet mousseux, le passager novice mais intrépide offre l’aide de ses longs bras, tandis que l’avocat célèbre promet au pilote une irrésistible plaidoirie, « dans le cas, possible en somme, où une triste affaire de mœurs… »

Le pilote sourit avec mansuétude, comme un terre-neuve patient que harcèlent des petits chiens joueurs. Il nous laisse à notre plaisir tantôt grave et tantôt exubérant ; il nous donne tout ce qu’il peut du ciel sans oiseaux et sans nuées, du monde plat où de lointaines forêts sont bleues, où des villes lancent autour d’elles leurs faubourgs divergents comme des rayons d’étoile ; il regarde cheminer jusque sous la panse tendue de notre bulle d’or, l’ombre en losanges du filet de cordes, avant de dire : « Mes enfants, il va falloir atterrir… », avant de jeter, déployé, le journal qui descend, plane immobile, puis s’affole brusquement, tournoie en mouette blessée et s’abat…

… Bourdonnements d’oreilles, surdité presque agréable – c’est la descente… Une forêt veloutée se précise singulièrement, comment se fait-il que je puisse soudain détailler ses essences rousses et vertes, et ses géants à tête arrondie ? Un murmure de cascade monte jusqu’à nous, en même temps qu’un parfum frais comme lui, un peu amer : celui des chênes après la pluie… Quelle fusée de cris d’oiseaux semble fêter notre retour à la terre !…

– Baissez-vous tous ! cachez les têtes et les mains ! crie la voix du pilote.

Nous n’avons pas eu le temps d’obéir que la nacelle, rabattue sur la forêt, drague les cimes des arbres avec un fracas de ramilles rompues et de verdures déchirées. Au-dessus de nous, les flancs mous du ballon amaigri palpitent et luttent… Un coup de vent nous reprend et nous emporte ; j’entends la rupture musicale des fils télégraphiques et je me relève pour voir courir, en dessous de nous, pendus au guide-rope traînant, deux braves chasseurs rondelets, couleur de sillon, si essoufflés et si risibles… Nous les distançons vite et je me contracte toute à voir accourir sur nous, plantés droit en haut d’un champ incliné, deux noyers vénérables, qui ne céderont pas comme de simples fils de télégraphe… Mais le pilote est là ! D’une main magistrale et rude, il nous sauve la vie, en tirant la corde de déchirure : un choc, et la nacelle, comme un panier qu’on retourne, nous répand sur l’herbe sèche d’un champ tondu, pêle-mêle avec le statoscope, le baromètre, les derniers sacs de lest, les fioles de vin, les pêches et, hélas ! les chocolats à la crème…

Guère de peur, et point de mal. Tout l’intérêt va au ballon qui gît, flasque, à la belle bulle crevée que chacun de ses atterrissages barbares tue, qui palpite encore et que chaque sursaut vide un peu plus de sa force agonisante…

LÀ-HAUT

13 juin 1912

 

Qu’ont-ils donc ? Comme ils crient, soudain…

Ils crient joyeusement, ils agitent les mains, et comme ils renversent la tête ! C’est au changement de leur attitude, puis en les voyant rapetisser, se tasser et fondre, que je m’aperçois que nous montons. Le Clément-Bayard{1} vient de quitter le sol ; nulle secousse, nul tressaillement ne m’en a avertie. La graine de chardon mûre se détache ainsi du calice, par une ascension insaisissable, et devient flottante sans qu’on devine à quel moment elle cesse d’être retenue…

Ils fondent, ils fondent en dessous de nous. Leurs cris nous parviennent aigus, clairsemés… Tout à l’heure c’était une foule pressée, encombrante, qui entravait la sortie du dirigeable. À présent ils salissent la place d’une poignée de grenaille noire…

C’est donc bien vrai, nous montons ! Ce balcon de fer, ce wagon sans siège que je comparais, dans le hangar, à un « tram » d’été ; ce plancher d’acier, cette passerelle toute de métal sonore et lourd, ces bagages entassés à l’extrémité fuselée de la nacelle ; et le groupe d’officiers instructeurs, et mes compagnons et moi, tout cela monte sereinement, suspendu au ventre soyeux du dirigeable, au ballon jaune comme un poussin neuf ! Je m’obstine à fixer d’un œil hébété la petite foule noire, juste au-dessous de nous… Je ne puis croire… Mais les pétarades des moteurs, jusque-là muets, le vent vivifiant des hélices réveillent en moi la sensation rassurante du mouvement, de l’effort, du voyage, et je me retourne avidement pour voir Paris venir à nous !…

Alors je cède brusquement à une allégresse totale, qui s’exprime en oh ! d’étonnement, en ah ! extasiés, allégresse assez incompréhensible en somme : le fait de voguer à deux cents mètres au-dessus de Paris suffit-il à l’expliquer ?… Allégresse cependant, joie sans ombre, sans âge, joie stupide de se pencher très fort sur la balustrade, pour constater avec éclat qu’il n’y a « rien qui nous tient en dessous » ! Joie différente de celle que j’ai goûtée lors d’un court trajet sur biplan, car le départ actif, bruyant, intelligent, l’élan de l’aéroplane bannissent le trouble dont je sors, l’inquiétude où j’ai pu douter un moment si je rêvais ou si, miraculeusement, je m’élevais vers le soleil comme une bulle…

Paris se déroule sous nous. On l’a photographié si souvent, du haut du ciel, que je le reconnais aisément ; le réseau compliqué de ses voies, ses places en étoile, son fleuve et ses îles forment un plan déjà familier. C’est à des détails de couleur, de relief que je m’attache, à des toits bizarrement bleus ou d’un rouge furieux ; les miroirs d’eau des parcs publics étincellent et s’éteignent, un train s’incurve comme une chenille qu’on agace… C’est de la compacité de la ville que je m’amuse, et de la trouver presque petite et désordonnée… Sa confusion étouffante ne s’arrête, respectueuse, que pour laisser un peu d’air aux beaux édifices : le Louvre et ses jardins nets reposent le regard, le dessin du Luxembourg se lit comme une claire image. Des verdures abondantes et jeunes, en charmilles régulières, font de chaque cimetière un attrayant enclos…

Mais par quels puits misérables, forés au plus épais des maisons modernes, descendent l’air chargé et l’avare lumière ? Que nos logis sont difformes et couleur de beurre sale, auprès des édifices anciens, d’un gris délicat et éternel ! Les vieux quartiers sont les plus beaux, eux que le temps, la suie, la pierre effritée, la pluie charbonneuse ont couverts d’une cendre nuancée. Je me penche, avec le regret de les dépasser si vite, sur leurs derniers jardins, séquestrés au fond de noires bâtisses, insoupçonnés des passants, languissants et parés comme de précieuses captives… Ne volai-je pas, les premières minutes, au-dessus d’un de ces parterres, celui où fleurit un acacia, près d’une tache allongée de gazon, celui où brille un toit de vitres ?… Je n’y ai pas songé à temps… L’idée que j’ai – là-bas, du côté où la Seine miroite et tourne – un abri où tient tout ce que j’aime m’effleure un instant, mais sans chaleur et sans force. Mon plaisir, trop nouveau, trop vigoureux, oublie inhumainement ceux d’en bas…

Ceux d’en bas, je les distingue encore. Ils sont noirs, agiles comme des insectes travailleurs, et parfois immobiles, soudain, par groupes : à leur arrêt, nous savons qu’ils nous contemplent. Notre prodigieux passage, qui fige les hommes, disperse les chiens ; noirs, jaunes, blancs, leurs dos courent de tous côtés et se cachent…

Mais… C’est déjà fini, Paris ?… Tout petit Paris, traversé en quelques minutes !… Nous montons, nous tournons… La queue effilée du dirigeable décrit, sur l’horizon que la ville enfume, un arc de cercle aisé : la campagne maraîchère, verte, quadrillée, apparaît. Plate, florissante et peuplée, elle n’a guère d’autre beauté que sa richesse, cette fausse loqueteuse rapetassée de cent velours. Nos regards plongent dans les blés verticaux, dans les seigles légers, comme dans le poil profond d’une peluche ombrée… Çà et là des villas joujoux enferment leur arpent de terre, d’arbres et de fleurs, dans une enceinte de murs neufs, et l’on songe aux limites puériles que les enfants dessinent, avec des graviers blancs ou des coquilles, autour d’un fort de sable…

Tout devient, sur la terre, d’une précision extrême, et plus petit encore, et simplifié, à mesure que nous montons davantage. Je m’écrie : « Oh ! regardez ! ils ont peigné si finement ce champ… Et pourquoi ont-ils dessiné là une route si capricieuse… » Ils… Depuis mon départ, je parle d’eux comme si je ne devais plus redescendre sur la terre. Il y a deux races : ceux d’en bas et nous, nous les passants du ciel. La nacelle emporte deux ou trois voyageurs qui, comme moi, ascensionnent pour la première fois ; je les vois comme moi, curieux et détachés de ce qui se passe en bas, étrangers aussi à l’idée de la chute, du danger, même du vertige, adaptés du premier coup au miracle du vol. Nous inventons, pour l’imposer à ceux d’en bas, une architecture nouvelle, une coquetterie décorative qu’ils déploieraient pour nous, rien que pour nous…

Une sécurité exigeante émane de notre joie ; nous demandons au maître de ce beau navire des voyages sans fin, des nuits bercées à trois mille pieds, des réveils dans les nuages, des crépuscules comme celui-ci, rouge et barré de noir, où demeure assez de soleil pour que s’y embrase la flèche d’un village, de deux, de dix villages épars…

… « La nuit vient », dit l’un de nous. Nous ne pensions pas à elle tant le couchant demeurait clair, et clair encore le panorama de villages, de rivières vives, de routes bifurquées. Mais nous cheminons maintenant au-dessus d’une nappe sombre, une forêt d’un vert sourd, qui absorbe la lumière faiblissante… C’est la forêt de Compiègne, jetée là comme le lé magnifique d’une étoffe crêpelée. L’homme la ronge, hélas ! On voit sur ses bords des dentelures de souris et des brèches profondes, et des trous ronds, qui montrent sa trame nue.

La forêt de Compiègne ! La fin du voyage… Je ne suis pas la seule ni la première à soupirer : « Quel dommage !… » On croirait, à la ferveur de nos regrets, qu’il s’agit non de descendre, mais de naufrager sur une côte ingrate…

Avec une infaillibilité tranquille de pigeon qui rentre au nid, le ballon se dirige vers son hangar de fer bleuâtre, visible au milieu d’un champ. Les prairies, les haies de sureaux grandissent, se soulèvent vers nous. Déjà des câbles tombent de la nacelle, au milieu d’un groupe de soldats, qui nous halent sans secousse… Nous sommes la proie des hommes sans ailes…

Là-haut, dans le ciel de juin, pâle encore d’un si long jour, rien ne marque notre chemin d’air. Il fait nuit. Mes pieds baignent dans l’herbe fauchée qui se fane, toute froide de rosée. Un arbuste frôle ma main, comme s’il l’avait cherchée ; un lourd insecte, attardé, vibre et se suspend à mes cheveux… Que le parfum des sureaux est fort, ce soir, et celui des syringas, du foin nouveau et des menthes humides !… La terre nocturne nous reprend et nous caresse dans l’ombre ; amie jalouse, un instant trahie, et qui reconquiert à force d’embaumer…

AU SALON DE L’AVIATION

Le Matin, 18 décembre 1913

Il y a quatre ans seulement qu’à Dijon j’assistais au départ timide, puis au vol hésitant, enfin à la chute lente d’un aéroplane, piloté par un novice aviateur. Je me souviens comment l’oiseau blanc, en touchant le sol, s’écrasa avec un sec crépitement de fagot qu’on casse, je me souviens qu’il ne resta de lui qu’un peu de bois brisé, de fer, une aile blanche flasque et fendue – et l’homme heureusement sauf. La foule, étonnée, un peu déçue, cherchait, dans le débris mince et plat, la forme du beau monoplan dont l’ombre était si grande tout à l’heure sur le pré…

Pourquoi me rappeler cette chute de pigeon blessé, encore soutenu par l’air ? Du fer fourbi, du cuivre rose, de l’acier bleuté, le gris froid de l’aluminium, le noir de la fonte ; des moteurs en rosaces lourdes, des cylindres, des tubes, des bras, des crampons – du métal, du métal et encore du métal ! – tout ce qui peut inspirer et nourrir l’idée de poids, d’immobilité, de force revêche et inflexible est là, devant moi, et tout cela est destiné au royaume de l’air. Ils volent, ces lingots, ces bastions, ces tonnelets, ces troncs polis.

Ces tours et ces plates-formes de fer progressent sur un chemin de nuées… Et l’oiseau blanc, l’oiseau de toile craquante, dont un coup de brise démettait l’aile, a vécu ; voici, sélectionnée, transformée par l’impitoyable génie des éleveurs, sa descendance presque méconnaissable : ce petit monstre impétueux, le monocoque trapu, rigide, blindé de partout, avec son nez court de boxeur, son corps aux flancs effacés. De profil, il est expressif et vivant, un peu comique à la manière de certaines bêtes rageuses. L’un d’eux, accroupi sur ses pattes pliées, se cramponne à ses roues, guette le vide d’un air d’élan et d’impatience, et déploie, épaissie, abrégée, l’armature d’un organe qui s’atrophie : l’aile, bientôt inutile à sa vitesse de bolide.

FAITS DIVERS

À TOURS – En regardant Houssard accusé d’avoir tué et Mme Guillotin accusée d’avoir aimé.

27 juin 1912

 

L’abominable journée d’internement, d’immobilité, d’étouffement, de déception ! Journée commencée dans l’attente d’une émotion neuve, journée qui rassemblait tous les lambeaux épars d’un beau drame{2}, comme Donner, rapprochant les nuées, libérait la foudre ! Rien n’a jailli : ni cri, ni sanglot, ni aveu irrépressible, et l’interminable jour s’achève dans l’ennui et la somnolence.

Avant l’entrée de la cour, le public, peu discret, manifestait pourtant une fièvre, une gaîté assez sinistres. Beaucoup de femmes venues pour elle, agitées d’une méchanceté mal cachée…

Je m’attendais à plus de gravité dans l’assistance. Ces messieurs de la presse judiciaire, débordants de jovialité, s’épanouissent en pronostics narquois. L’atmosphère ? un peu d’une répétition générale d’après-midi, et d’ailleurs voici Capus. L’impression théâtrale se précise, si je détaille, sur l’estrade vide, des portes à demi brisées, des planches, des ballots mal ficelés, un bric-à-brac de décor miteux. Je me laisse gagner par la légèreté blasée de mes compagnons jusqu’à oublier que ces portes défaites ont servi de cibles, que ces ballots cordés contiennent des vêtements raidis encore d’un sang ancien.

L’entrée de Paul Houssard me rend à la réalité. Il est assis et ne montre que son profil. Pas une seule fois il ne se tournera vers la salle. Pendant sept heures, nous ne verrons que son profil honnête, quelconque, sauf la brisure têtue du nez. Cette brisure obstinée et cette nuque sans inflexion me rappellent singulièrement le capitaine Meynier, l’assassin de la baronne Olivier. Houssard parle, et c’est encore la voix du capitaine Meynier, voilée, embarrassée et douce, et jusqu’à ce hochement de tête bizarre qui dit « non » quand l’accusé répond : « Oui, monsieur le président. »

C’est alors que commence le plus interminable, le plus soporifique dialogue entre le président Roussel et l’accusé. Dialogue ! que dis-je ? monologue, monologue présidentiel, débité avec une lenteur, une monotonie exaspérantes ; des redites, des digressions sans utilité ; une insistance sans pénétration ; une minutie tatillonne à lasser toutes les oreilles, à décourager l’attention la plus passionnée ! Une intervention cinglante de Me Henri-Robert, une réplique féline de Me Maurice Bernard viendront seules, de loin en loin, interrompre ce ruissellement tiède de paroles, car Houssard, prostré, presque aphone, tiraillé de tics nerveux, n’oppose que des : « Je ne sais pas, je ne me rappelle plus. »

Il murmure à peine, sans geste, et sa voix ne s’élève un peu que pour affirmer : « Il n’y avait rien entre Mme Guillotin et moi. »

Rien ne marque qu’il soit révolté par les questions très précises qu’on lui pose à ce sujet. Il nie simplement. Il proteste contre l’évidence, avec une sérénité bornée de galant homme.

Le bref et muet passage, à l’audience, de Mme Guillotin, sous ses voiles noirs, le bouleverse. L’accusé semble ressentir sa présence comme une haleine, comme l’atteinte d’un vif rayon. Il respire vite, il avale avec peine, comme s’il avait les amygdales enflées. Il jette sur elle de fréquents regards brusques, il penche vers elle, comme aimanté.

D’elle, je ne vois d’abord que le poignant spectacle d’une main gantée de noir, crispée au-devant du visage dans un mouchoir blanc. Mais durant la suspension d’audience, alors que les curieux tentent sauvagement de s’approcher d’elle, je puis à mon aise regarder sa solide figure, toute fardée du feu mauve qui monte aux joues des rousses congestionnées. Elle a le front taurin, le nez obstiné, une ferme bouche de forte mangeuse et la plus splendide couronne de cheveux ardents, serrés, domptés à grand-peine, prêts à s’épandre, à bondir, si impatients et si enflammés que le calme, au-dessous d’eux, de deux grands yeux bruns semble un mensonge.

*

* *

 

Mme Guillotin a parlé. Elle a cessé d’être la statue endeuillée et muette, embarrassée de crêpe.