Les Égarements de Minne - Colette - E-Book

Les Égarements de Minne E-Book

Colette

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Beschreibung

« Je vais coucher avec Minne ! »
Le petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La canne au port d’armes, il parut vouloir conquérir ce steppe vaste et morne où l’on plonge, au sortir de l’aveuglante rue Royale, en de fumeuses ténèbres. On ne vit plus de lui qu’un peu de nuque court tondue, si blonde que les cheveux s’y moiraient comme du verre filé, et un nez insolent de petite gouape distinguée.
Protégé par les arbres nus de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux de sergent de ville :   « Je vais coucher avec Minne ! Ça fait que, depuis mon début, j’aurai eu… combien déjà ? l’Anglaise de mon petit frère, trois grues… et Minne. Mais Minne… n’est pas une femme comme les autres. La clef que j’avais glissée sous la serviette à thé, elle l’a prise sans rien dire… Si elle allait me faire une blague et tout dire à son mari ?… »

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Les Égarements de Minne

Colette

© 2025 Librorium Editions

ISBN : 9782385748760

LES

ÉGAREMENTS DE MINNE

« Je vais coucher avec Minne ! »

Le petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La canne au port d’armes, il parut vouloir conquérir ce steppe vaste et morne où l’on plonge, au sortir de l’aveuglante rue Royale, en de fumeuses ténèbres. On ne vit plus de lui qu’un peu de nuque court tondue, si blonde que les cheveux s’y moiraient comme du verre filé, et un nez insolent de petite gouape distinguée.

Protégé par les arbres nus de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux de sergent de ville :

« Je vais coucher avec Minne ! Ça fait que, depuis mon début, j’aurai eu… combien déjà ? l’Anglaise de mon petit frère, trois grues… et Minne. Mais Minne… n’est pas une femme comme les autres. La clef que j’avais glissée sous la serviette à thé, elle l’a prise sans rien dire… Si elle allait me faire une blague et tout dire à son mari ?… »

En arrivant rue Christophe-Colomb, il cessa de conjecturer pendant qu’il tournait la clef dans la muette serrure de son petit rez-de-chaussée. Il ne pensa plus qu’aux gâteaux à disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage qu’il souhaitait théâtral et cinématographiquement rapide. Sa grande jeunesse recommença à le gêner. On a beau être le petit baron Couderc, de qui les dames de chez Maxim’s disent, indulgentes : « En voilà une petite frappe, ma chère : il n’y a qu’à le voir !… » on ne se doute pas des responsabilités que vous créent ces dons pesants : un nez qui oblige à l’insolence, des yeux myopes à vous faire gifler, et une bouche qui ne se doit fermer sur un « mot » chineur que pour mépriser plus spirituellement encore, un coin en haut, l’autre en bas.

Il assura son sourire de côté, machinalement, parce qu’un manteau de femme se balançait, inattendu, à une patère de l’antichambre. Au fond, il se sentit secoué…

— Comment ? elle est déjà là ? Bon Dieu, et les gâteaux, et la bouilloire, et tout !… Rien n’est prêt… Pourvu que le feu marche !…

Elle était là, son chapeau enlevé, assise devant le feu. Sa robe simple couvrait ses pieds ; ses cheveux blonds, en casque, électrisés par la gelée, la nimbaient d’un argent factice. Une jeune fille des gravures anglaises, ses mains croisées sur les genoux… Et quelle gravité enfantine sur ces traits d’une finesse presque trop précise !… Antoine, son mari, le lui disait toujours : « Minne, pourquoi as-tu l’air si petite quand tu es triste ? »

Elle leva les yeux sur le blondin qui entrait et lui sourit, tout éclairée de confiance. Son sourire lui faisait, à cette enfant, une figure de femme. Elle souriait avec une expression à la fois hautaine et prête à tout qui surprenait, qui donnait aux hommes l’envie d’essayer n’importe quoi…

— Mais, Minne… comment me faire pardonner ?… Je ne croyais pas être en retard…

Minne se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée :

— C’est moi qui suis en avance…

Ils parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne de hausser le ton, elle d’un mezzo posé et un peu ralenti, comme une jeune fille du monde qui jouerait la comédie.

Il s’assit près d’elle, démoralisé par leur solitude. Plus d’amis en galerie malveillante, plus de mari ; inattentif, le mari, c’est vrai, mais on pouvait au moins se donner en sa présence des joies d’écoliers malicieux : la main qu’on effleure sous la soucoupe à thé, la moue de baiser qu’on échange derrière le dos d’Antoine… Hier encore, hier, après-midi, le petit baron Jacques pouvait se dire : « Je les roule tous, ils n’y voient que du feu ! » Aujourd’hui il est seul avec Minne, cette Minne qui arrive tranquille au rendez-vous, en avance, en avance !

Il lui baisa les mains pour pouvoir l’examiner furtivement. Elle pencha la tête et sourit, de son sourire orgueilleux et équivoque qui avait l’air de dire aux gens : « Je sais sur vous quelque chose de très mal et d’excitant. » Alors il se jeta goulûment vers la bouche de Minne et la but sans rien dire, mi-agenouillé, si ardent et si nerveux tout à coup que l’un de ses genoux trépida, d’un mouvement inconscient et maladif.

Elle suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait sur les épingles, près de se fondre en un flot lisse, à peine ondulé…

— Attendez, murmura-t-elle.

Il desserra ses bras et se mit debout. La lampe éclaira le dessous de son visage changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton frais et tremblant, tous les traits enfantins, vieillis par le désir qui délabre et ennoblit.

Minne, restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse, anxieuse… Comme elle affermissait vaguement son chignon, son ami lui prit les poignets :

— Oh ! ne te recoiffe pas, Minne !

Sous le tutoiement elle rougit un peu, offusquée et contente, et baissa ses cils plus foncés que ses cheveux.

— Peut-être que je l’aime, songea-t-elle secrètement.

C’est qu’à cette minute il lui sembla beau, beau simplement, d’une manière animale et impersonnelle, « comme tout le monde », songea-t-elle encore avec une mémoire naïve et cynique, parce qu’elle revoyait d’autres hommes jeunes, qui avaient été beaux ainsi, tout à coup, devant elle.

Il s’agenouilla de nouveau, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la complication évidente de ses agrafes invisibles, les doubles boutonnières de son col droit glacé d’empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la bouche entr’ouverte de Jacques, une bouche d’enfant haletant, qui avait laissé tomber son sourire en coin et que la soif d’embrasser séchait. Les bras au cou de son ami agenouillé, elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment, en sœur trop tendre, en fiancée qu’enhardit l’innocence ; il gémit et la repoussa, les mains fiévreuses et maladroites.

— Attendez, répéta-t-elle.

Debout, elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette de soie, la jupe plissée qui tomba tout de suite.

Elle sourit, à demi tournée vers Jacques :

— Croyez-vous que c’est lourd, ces jupes plissées !

Il s’empressait pour ramasser la robe.

— Non, laissez, je quitte mon jupon et ma jupe ensemble, comme ça, de façon à remettre tout à la fois, vous voyez ?

Il fit signe de la tête, qu’ « il voyait » en effet. Il voyait Minne en pantalon, et qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de croupe pour évoquer la p’tite femme de Willette, pas assez de mollet non plus. Une pensionnaire fourvoyée, plutôt, à cause de la simplicité des gestes, de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière qui méprisait la mode, pantalon étroit qui précisait le genou sec et fin.

Pendant le temps d’un battement de cils, il put réfléchir, parce qu’elle était un peu plus loin de lui, et rectifia son attitude. Il fut, carré dans un fauteuil, « le petit baron Couderc » qui regarde sa maîtresse se déshabiller.

— Jambes de page, des merveilles ! jeta-t-il tout haut, et la palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses.

Minne fit la moue, puis sourit. Une subite pudeur sembla l’oppresser, quand elle dut dénouer ses jarretelles ; mais, une fois en chemise, elle reconquit son calme et rangea méthodiquement, sur le velours de la cheminée, ses deux bagues et le bouton de rubis qui fixait son col à sa chemisette.

Elle se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine, et comme son casque d’argent à peine doré chancelait d’une oreille à l’autre, elle défit et aligna ses épingles d’écaille. Une mèche bouffante demeura en auvent au-dessus de son front et elle dit :

— Quand j’étais petite, maman me coiffait comme ça.

Son ami l’entendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près nue, et soulevé, noyé d’une immense, d’une amère vague d’amour, d’amour vrai, furieux, jaloux, vindicatif :

— Minne !

Un peu saisie de l’accent nouveau, elle s’approcha, voilée de cheveux blonds, les deux mains en coquilles sur ses seins si petits :

— Quoi donc ?

Elle était debout contre lui, tiède d’avoir frôlé le grand feu, tiède d’avoir quitté sa robe lourde ; et son parfum aigu de verveine citronnelle faisait penser à l’été, à la soif, à l’ombre fraîche…

— Ô Minne ! sanglota-t-il, jure-le-moi : jamais, pour personne…

— Pour personne ?

— Pour personne, devant personne, tu n’as rangé tes épingles et tes bagues ; jamais, tu n’as dit ainsi que ta mère te coiffait comme ça ; jamais tu n’as, enfin, tu n’as…

Il la tenait dans ses bras, si fort qu’elle plia en arrière comme une gerbe qu’on lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis. Elle éclata d’un rire pointu :

— Vous jurer que je n’ai jamais… que je n’ai jamais ?… oh ! que vous êtes bête !

Il la garda contre lui, ravi du mot.

Toute renversée sur ses bras, il la contempla de près, curieux du grain de la peau, des veines des tempes, vertes et bleues comme des fleuves, des yeux noirs où danse la lumière… Il se souvint d’avoir regardé avec la même passion craintive la nacre bleue, les antennes plumeuses, les signes blancs en forme de C sur velours noir, toutes les merveilles d’un papillon enfin captif qu’il n’avait cru ne jamais atteindre, un jour de vacances… Mais Minne se laissait déchiffrer sans battre des ailes…

Une petite pendule de voyage sonna ; ils tressaillirent ensemble :

— Déjà cinq heures ! soupira Minne, il faut nous dépêcher.

Les deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes de Minne, et l’égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout dans un mot :

— Oh ! moi, je…

Il allait dire, jeune coq fanfaron : « Moi, j’aurai toujours le temps ! » Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui apprenait à la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de lui-même, une petite convulsion du cœur inconnue, et cette paternité délicate que peut inspirer à un autre enfant de vingt ans la nudité confiante d’un être fragile, que l’étreinte fera peut-être crier…

Minne ne cria pas.

Le jeune homme vit seulement, sous ses lèvres, un extraordinaire et pur visage d’illuminée, des yeux noirs, agrandis, qui regardaient loin, plus loin que la pudeur, plus loin que lui-même, avec l’expression ardente et déçue que durent avoir, au haut de la tour, les yeux de sœur Anne… Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en martyre avide qu’exaltent les tortures, et chercha, d’une cambrure fréquente et rythmée de sirène, le choc de sa fougue… Mais elle ne cria point, ni de douleur, ni de plaisir, et quand il retomba le long d’elle les yeux fermés, les narines pincées et pâles, avec un souffle sanglotant, elle pencha seulement, pour le voir mieux, sa tête qui versait hors du lit un flot tiède et argenté de cheveux blonds.

… Ils durent se quitter, malgré que Jacques la caressât avec une folie d’amant qui va mourir, et qu’il baisât sans fin ce corps effilé qu’elle ne défendait guère. Tantôt étonné, il en suivait les contours lentement, d’un index précautionneux qui dessine, tantôt il serrait entre ses genoux les genoux déliés de Minne, jusqu’à les meurtrir ; ou bien il jouait, cruel et égaré, à effacer sous ses paumes la saillie si faible des seins. Il la mordit à l’épaule, tandis qu’elle se rhabillait. Elle gronda tout bas et vira vers lui d’un fauve mouvement… Puis elle rit tout à coup et s’écria :

— Oh ! ces yeux ! ces drôles d’yeux que vous avez !

Dans la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet, les yeux creusés, la bouche en avant, gonflée — où donc le sourire en coin ? — les cheveux en mèches sur les sourcils détendus, un air, enfin, un air ivre de noce triste, avec quelque chose en plus, quelque chose de brûlant et d’éreinté qu’on ne peut pas dire…

— Et toi, Minne ?

Il la prit tendrement par les poignets.

— Méchante, ça ne se voit pas ! On ne dirait jamais que tu…

— Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus !

Elle le menaça d’un sévère petit doigt tendu, puis frissonna en regardant la fenêtre.

— Dieu ! ça va être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette lampe rose…

— Et moi, Minne ? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la lampe rose ?

— Ça dépend, fit-elle, en coiffant sa toque piquée de camélias blancs. Ça dépend. Oui, si vous me trouvez un fiacre tout de suite.

— La station est tout près, avenue de l’Alma, soupira Jacques, en brossant sa raie au petit bonheur. Zut ! il n’y a plus d’eau chaude…

— C’est bien rare qu’il y ait assez d’eau chaude, songea Minne tout haut.

Il la regarda, les sourcils levés, le coin de la bouche retroussé, reprenant peu à peu, avec ses habits, sa figure de « petit baron Couderc. »

— Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses qui me feraient douter de votre bon sens, ou de mes oreilles !

Minne ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le seuil, fine et modeste dans sa robe sombre, les yeux distraits, déjà partie.

« Encore un ! » songeait Minne, crûment.

D’une épaule rageuse, elle s’accota au drap décoloré du fiacre et renversa la tête, non par souci d’être vue, mais par horreur de tout ce qui passait dehors.

— Encore un… Le troisième, et sans succès ! C’est à y renoncer. Si mon premier ne m’avait pas assurée que je suis « parfaitement conformée pour l’amour » j’irais consulter ; mais il devait s’y connaître, puisqu’il était interne des hôpitaux…

Elle serra ses poings l’un contre l’autre dans son manchon.

— Enfin, voyons, ce petit, il est gentil, il sent bon, il meurt de plaisir sur moi, et moi je suis là, à attendre, à dire : « Évidemment, ce n’est pas désagréable, mais montrez-moi ce que vous avez de mieux… » C’est comme cet italien, ce compositeur qu’Antoine a connu chez Pleyel… allons, celui qui avait des dents jusqu’aux yeux… Diligenti. Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait dans les livres des « pratiques infâmes, » il a ri, et il a recommencé ce qu’il venait de faire ! Voilà ma veine, voilà la vie que je suis condamnée à mener, jusqu’à devenir une vieille dame !…

Elle ne pensait guère à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger d’une responsabilité initiale : « C’est sa faute, je parie, si je ne sens rien. Il a dû me détériorer quelque chose de délicat. »

Elle en voulait davantage à son mari, après chaque adultère infructueux.

« Pauvre Minne »… soupira-t-elle, lorsqu’elle vit que le fiacre dépassait la rue Jouffroy. Encore deux minutes et elle descendrait avenue de Villiers, tout près de la place Pereire, traversant le trottoir sec et glacé ; tout de suite après, ce serait l’escalier surchauffé qui sent l’étoffe et la poussière, et puis enfin les grands bras d’Antoine, sa joie canine. Minne baissa la tête, résignée. Il n’y avait plus d’espoir pour aujourd’hui.

Deux ans de mariage, et trois amants. Des amants ? Pouvait-elle les nommer ainsi dans son souvenir ? Elle ne leur accordait qu’une indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui avaient goûté près d’elle le convulsif et court bonheur qu’elle cherchait avec une persistance aussi vite découragée que vite renouvelée. Un seul souvenir net, détaillé abominablement, d’une neuve couleur de coupure fraîche : la première nuit de ses noces.

« C’est la faute d’Antoine ! » songeait Minne à toute heure, avec quelle douleur têtue et cachée ! N’y avait-il pas un homme au monde, un être différent de tous les autres, qui pût un jour éteindre en elle sa mémoire épouvantée ? Hélas ! Minne aurait dessiné du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre qui caricaturait Antoine, cette nuit-là : un dos bossu d’effort, les cheveux en mèches raides, rebroussés, une courte barbe de satyre, toute l’image fantastique de Pan besognant une nymphe…

Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une manifestation idiote de joyeuse gratitude, de soins tardifs, de dorlotements fraternels — il était bien temps ! Puis il avait pleuré de grandes larmes, longues, incompréhensibles, auprès de cette enfant ramassée sur elle-même, les genoux serrés ; il avait prononcé des paroles sans suite : « Ô Minne, je suis si heureux ! Tu comprends, Minne, papa me l’avait bien affirmé, mais depuis le matin où… le matin de la nuit où on l’a rapportée évanouie… enfin, je me demandais toujours si on ne m’avait pas caché la vérité, et si tu étais encore… Ô Minne, je t’aime tant ! Tu n’as plus mal ? Tu m’aimes ? Nous serons si heureux !… »

Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec surprise cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa douleur, — il y a des coupures qu’on se fait avec le grand couteau de cuisine, ou des brûlures de fer à friser qui sont autrement insupportables. Seulement il y a la manière…

Elle espérait mourir, sans trop y croire…

Son mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s’étant endormi, Minne avait tenté, timidement, de s’évader des bras fermés encore sur elle, mais ses doux cheveux de soie mêlés aux doigts d’Antoine la tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière, Minne avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait là, aux moyens d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir épousé « une espèce de frère »… — Au fond, concluait-elle, c’est la faute de maman. Je sais bien que ce n’était ni très prudent, ni très pratique, cette idée de quitter la maison à minuit… pour aller retrouver le Frisé[1]. Les petites filles, ça vous a des idées !…

Elle contemplait sa fugue enfantine et tragique comme de très loin, par-dessus les cinq ans écoulés déjà, depuis le soir où Minne, en pierreuse d’opérette, avait, à travers une nuit de brouillard, cherché le Frisé, préservée magiquement de tous les périls frôlés, comme si la flamme blonde de son chignon tordu en casque eût conjuré les larves entrevues…

— C’est la faute de maman, oui, si on y réfléchit bien. Cette pauvre maman, elle était demeurée persuadée que je portais écrit sur mon front : « Voici la fille qui a découché ! » Découché, la belle affaire, pour ce que ça m’a rapporté ! J’aurais dû m’expliquer mieux, j’y consens, raconter avec des détails que je n’avais rencontré sur ma route qu’un vieux, deux femmes et un gros rhume, et pas de Frisé… Tant pis ! L’oncle Paul me bat froid, et prétend que maman est morte de mon silence… Maman est morte parce que maman est morte, voilà. S’il avait fallu que j’aille leur expliquer le Frisé, nos amours si tôt rompues, ma fuite quand il m’a appelée, et tout, nous n’aurions pas encore fini à présent… Maman n’a rien trouvé de mieux à dire que « Épouse Antoine, ma chérie, il t’aime, et d’ailleurs tu ne peux guère en épouser un autre… » Allons donc ! Je pouvais en épouser trente-six mille autres, et surtout tous les autres excepté celui-là !… Mais puisque je ne voulais pas parler ! C’est mon droit, peut-être, de me taire ! Que posséderé-je sinon les pensées que je porte, toutes mes pensées qui ne sont à personne, à personne, à personne !

Voir

Minne

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Minne, depuis son mariage, vivait close dans le passé, sans se douter qu’il n’est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer toutes ses méditations par : « Autrefois… »

Le rêve effréné qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers le Frisé, vers le monde obscur qui peuple l’ombre des fortifications, semblait s’être éveillé en sursaut et l’avoir laissée effarée, sans mémoire précise. Elle avait gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus, mais ses divagations assagies avaient changé d’objet. « On grandit, disait-elle d’elle-même, avec un petit sourire de mépris, on devient raisonnable. » Cet on vague et général désignait sans doute la fillette d’hier, ses débauches d’invention sanglante, son goût du feuilleton, voire du fait divers…

Autrefois, elle cherchait, dans la personne équivoque et séduisante du Frisé, l’espoir de satisfaire sur une tribu mal domptée son goût despotique du pouvoir…

À présent, déçue, humiliée, faut-il dire renseignée ? elle commençait à deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’en est pas d’autres. Mais quel amour ? « Oh ! suppliait Minne, en elle-même, un amour, n’importe lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai bien, avec celui-là, en créer un qui soit digne de moi seule ! »

Pauvre Minne, errante d’amant en amant, jusqu’à ce petit baron Couderc, si vite ébloui, et qu’elle se sentait déjà détester…