La Fin de Chéri - Colette - E-Book

La Fin de Chéri E-Book

Colette

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Beschreibung

Chéri referma derrière lui la grille du petit jardin et huma l’air nocturne : « Ah ! il fait bon… » Il se reprit aussitôt : « Non, il ne fait pas bon. » Les marronniers pressés pesaient sur la chaleur prisonnière. Au-dessus du bec de gaz le plus proche vibrait un dôme de verdure roussie. Jusqu’à l’aube, l’avenue Henri-Martin, étouffée de végétation, attendrait le faible flux de fraîcheur qui remonte du Bois.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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COLETTELA FIN DE CHÉRI© 2025 Librorium Editions

ISBN : 9782385748814

I

 

Chéri referma derrière lui la grille du petit jardin et huma l’air nocturne : « Ah ! il fait bon… » Il se reprit aussitôt : « Non, il ne fait pas bon. » Les marronniers pressés pesaient sur la chaleur prisonnière. Au-dessus du bec de gaz le plus proche vibrait un dôme de verdure roussie. Jusqu’à l’aube, l’avenue Henri-Martin, étouffée de végétation, attendrait le faible flux de fraîcheur qui remonte du Bois.

 

Tête nue, Chéri contemplait sa maison vide et illuminée. Un bruit de cristaux brutalisés lui parvint, puis la voix d’Edmée, claire, durcie pour la réprimande. Il vit sa femme s’approcher de la baie du hall, au premier étage, et se pencher. Sa robe perlée de blanc perdit sa couleur de neige, capta le rayon verdâtre du bec de gaz, s’enflamma de jaune au contact du rideau de soie lamée qu’elle frôlait.

 

– C’est toi qui es là sur le trottoir, Fred ?

 

– Qui veux-tu que ce soit ?

 

– Tu n’as donc pas reconduit Filipesco ?

 

– Mais non, il avait déjà filé.

 

– J’aurais pourtant aimé… Enfin, ça n’a pas d’importance. Tu rentres ?

 

– Pas tout de suite. Trop chaud. Je me promène.

 

– Mais… Enfin comme tu voudras.

 

Elle se tut un instant et elle dut rire, car il vit trembler tout le givre de sa robe.

 

– Je vois juste de toi, d’ici, ton plastron blanc et ta figure blanche, suspendus dans du noir… Tu as l’air d’une affiche pour un dancing. Ça fait fatal.

 

– Comme tu aimes les expressions de ma mère, dit-il pensivement. Tu peux laisser monter tout le monde, j’ai ma clef.

 

Elle agita une main vers lui et une à une les fenêtres s’éteignirent. Un feu particulier, d’un bleu sourd, avertit Chéri qu’Edmée gagnait par son boudoir la chambre à coucher ouverte sur le jardin, au revers de l’hôtel.

 

« Pas d’erreur, songea-t-il. Le boudoir s’appelle à présent cabinet de travail. »

 

Janson-de-Sailly sonna l’heure et Chéri, la tête levée, recueillit au vol les tintements de cloches comme des gouttes de pluie.

 

« Minuit. Elle est bien pressée de se coucher… Ah ! oui, il faut qu’elle soit à son hôpital à neuf heures, demain matin. »

 

Il fit quelques pas nerveux, haussa les épaules et se calma.

 

« C’est comme si j’avais épousé une danseuse classique, en somme. À neuf heures, la leçon : c’est sacré. Ça passe avant tout. »

 

Il marcha jusqu’à l’entrée du Bois. Le ciel, pâle de poussière suspendue, atténuait la palpitation des étoiles. Un pas égal doubla le pas égal de Chéri, qui s’arrêta et attendit : il n’aimait pas qu’on marchât derrière lui.

 

– Bonsoir, monsieur Peloux, dit l’homme de la « Vigilante » en touchant sa casquette.

 

Chéri répondit en levant le doigt à la hauteur de la tempe, avec une condescendance d’officier qu’il avait apprise à fréquenter, pendant la guerre, ses collègues les maréchaux des logis, et dépassa l’homme de la « Vigilante », qui pesait de la main sur les portes de fer des petits jardins clos.

 

À l’entrée du Bois, un couple d’amoureux, sur un banc, froissait des étoffes, mêlait des paroles étouffées ; Chéri écouta un moment le doux bruit d’étrave fendant une eau calme, qui montait des corps joints et des bouches invisibles.

 

« L’homme est un militaire, remarqua-t-il. Je viens d’entendre l’agrafe du ceinturon. »

 

Tous ses sens veillaient, allégés de pensée. Cette sauvage délicatesse de l’ouïe, elle avait apporté à Chéri, pendant certaines nuits tranquilles de la guerre, des plaisirs compliqués et de sagaces terreurs. Noirs de terre et de crasse humaine, ses doigts de soldat avaient su palper, à coup sûr, des effigies de médailles et de monnaies, reconnaître la tige et la feuille des plantes dont il ignorait les noms… « Hé, Péloux, dis vouâr é-c’qué c’est qué j’tiens là ? » Chéri revit le gars roux qui lui glissait sous les doigts, dans l’obscurité, une taupe morte, un petit serpent, une rainette, un fruit ouvert ou quelque ordure, et qui s’écriait : « Ah ! qu’i d’vine ben » Il sourit sans pitié à ce souvenir, et à ce mort roux. Il le revoyait souvent, son camarade Pierquin, couché sur le dos, dormant à jamais d’un air méfiant ; il parlait souvent de lui. Ce soir encore, Edmée avait habilement amené, après le dîner, le récit bref, construit avec une gaucherie étudiée, que Chéri savait par cœur et qui finissait par : « Alors Pierquin me dit : Vieux, j’ai fait un rêve de chat, et puis j’ai rêvé encore la rivière ed’chez nous qu’elle était sale dégoûtante…

 

Ça ne pardonne pas… » C’est à ce moment-là qu’il a été cueilli, et par un simple shrapnell. J’ai voulu l’emporter… On nous a retrouvés, lui sur moi, à cent mètres de là… Je vous en parle parce que c’était un brave type… C’est un peu à cause de lui que j’ai reçu ça. »

 

Tout de suite après cette suspension pudique, Chéri baissait les yeux sur son ruban vert et rouge et secouait la cendre de sa cigarette comme par contenance. Il considérait que cela ne regardait personne, si le hasard d’une explosion avait jeté, l’un en travers des épaules de l’autre, Chéri vivant et Pierquin mort. Car il arrive que la vérité, plus ambiguë que le mensonge, étouffé à demi, sous le poids énorme d’un Pierquin soudain immobile, un Chéri vivant, révolté et haineux… Chéri gardait rancune à Pierquin. Et d’ailleurs il méprisait la vérité depuis un jour d’autrefois où elle était sortie de sa bouche comme un hoquet, pour souiller et pour nuire…

 

Mais ce soir-là, chez lui, les commandants américains Atkins et Marsh-Meyer, le lieutenant américain Wood semblaient ne pas l’écouter. Leurs visages de premiers communiants sportifs, leurs yeux clairs, fixes et vides attendaient seulement, avec une anxiété presque douloureuse, l’heure du dancing. Quant à Filipesco… « À surveiller », estima laconiquement Chéri.

 

Une humidité odorante exhalée des berges tondues plutôt que de l’eau épaissie, ceignait le lac. Comme Chéri s’accotait à un arbre, une ombre féminine le frôla hardiment. « Bonsoir gosse… » Il tressaillit à cause du dernier mot, proféré par une voix basse et brûlée, la voix de la soif, de la nuit sèche, de la route poudreuse… Il ne répondit rien, et la femme indistincte fit un pas vers lui sur des semelles molles. Mais il flaira une odeur de lainage noir, de linge porté et de chevelure moite, et il reprit à grands pas légers le chemin de sa maison.

 

La sourde lumière bleue y veillait toujours : Edmée n’avait pas encore quitté le boudoir-cabinet-de-travail. Sans doute elle écrivait, signait des bons de pharmacie et d’articles de pansement, lisait les fiches de la journée et les brefs rapports d’une secrétaire… Elle penchait sur des papiers, ses cheveux crêpelés à reflet roux, son joli front d’institutrice. Chéri tira, de sa poche, la petite clef plate au bout d’une chaînette d’or :

 

« Allons-y. Elle va encore me faire l’amour avec une règle… »

 

Il entra sans frapper, à sa manière, dans le boudoir de sa femme. Mais Edmée ne tressaillit pas, et n’interrompit pas sa conversation téléphonique, que Chéri écouta :

 

– Non, pas demain… Mais vous n’avez pas besoin de moi pour ça. Le général vous connaît très bien. Et au Commerce, nous avons… Comment, j’ai Lémery ? Mais pas du tout ! Il est charmant, mais… Allô ?… Allô ?…

 

Elle rit, montra ses petites dents :

 

– Oh voyons, vous exagérez… Lémery est aimable avec toutes les femmes qui ne sont ni borgnes ni boiteuses… Quoi ? Oui, il est rentré, justement le voici. Non, non, je serai très discrète… Au revoir… à demain…

 

 

Un vêtement d’intérieur, tout blanc, glissant, du même blanc que les perles de son collier, découvrait une épaule d’Edmée. Libres, ses fins cheveux de négresse châtaine, un peu raidis par la sècheresse de l’air, suivaient tous les mouvements de sa tête.

– C’était qui ?… demanda Chéri.

 

Elle le questionna en même temps, pendant qu’elle suspendait les récepteurs :

 

– Fred, tu me laisses la Rolls, demain matin ? Ça fera mieux pour ramener le général ici déjeuner.

 

– Quel général ?

 

– Le général Haar.

 

– C’est un boche ?

 

Edmée fronça les sourcils.

 

– Fred, je t’assure, ce sont des plaisanteries un peu jeunes pour ton âge. Le général Haar visite mon hôpital demain. Il pourra dire en Amérique, à son retour, que mon hôpital ne craint pas la comparaison avec les établissements similaires de là-bas… C’est le colonel Beybert qui le conduit. Ils déjeunent ici après, tous les deux.

 

Chéri jeta à la volée son smoking sur un meuble.

 

– M’en fous, je déjeune en ville.

 

– Comment ?… Comment ?…

 

Une violence passagère parut sur le visage d’Edmée, mais elle sourit, ramassa le smoking avec soin, et changea de ton :

 

– Tu m’as demandé à qui je téléphonais ? À ta mère.

 

Chéri, renversé dans un fauteuil profond, ne dit rien. Il avait sur ses traits son masque le plus beau, et le plus immobile. Une sérénité désapprobatrice reposait sur son front ; sur ses paupières baissées que la trentaine proche bistrait, sur sa bouche qu’il prenait garde de clore sans contraction, doucement, comme dans le sommeil.

 

– Tu sais, continua Edmée, elle veut Lémery, au Commerce, pour ses trois bateaux de cuirs… Trois bateaux de cuirs qui sont dans le port de Valparaiso… Tu sais que c’est une idée ?… Seulement, Lémery ne donnera pas le permis d’importer – du moins il le dit… Tu sais combien les Soumabi offrent à ta mère comme commission minimum ?

 

De la main, Chéri balaya les bateaux, les cuirs et la commission.

 

– Barca, dit-il simplement.

 

Edmée n’insista pas, et se rapprocha tendrement de son mari.

 

– Tu déjeunes ici demain, n’est-ce pas ?

 

J’aurai peut-être Gibbs, le reporter d’Excelsior, qui prendra des photos de l’hôpital, et ta mère.

 

Chéri secoua sa tête sans impatience :

 

– Non, dit-il. Le général Hagenbeck…

 

– Haar…

 

– …un colonel – et ma mère avec son uniforme. Sa tunique – comment tu dis ? jaquette ? – à petits boutons de cuir… Sa sous-ventrière élastique… Ses pattes d’épaules… Son col officier et son menton pardessus… Et sa canne. Non, tu sais… Je ne me fais pas plus brave que je ne suis : j’aime mieux m’en aller.

 

Il riait tout bas, et ne semblait pas gai quand il riait. Edmée posa sur son bras une main qui frémissait déjà d’irritation, mais se faisait légère :

 

– Tu ne parles pas sérieusement ?

 

– Que si. J’irai déjeuner au Brekekekex…

 

ou ailleurs.

 

– Avec qui ?

 

– Avec qui je veux.

 

Il s’assit, secoua ses escarpins sans se pencher. Edmée s’adossa à un meuble de laque noire, et chercha les paroles qui ramèneraient Chéri au bon sens. Le satin blanc respirait sur elle au rythme de son souffle précipité, et elle croisa ses mains derrière son dos comme une martyre. Chéri la contempla avec une déférence dissimulée.

 

« Elle a vraiment l’air d’une femme bien, pensa-t-il. Les cheveux n’importe comment, en chemise, en peignoir de bain, elle a l’air d’une femme bien. »

 

Elle abaissa son regard, rencontra celui de Chéri, sourit :

 

– Tu me taquines, dit-elle plaintivement.

 

– Non, répondit Chéri. Je ne déjeunerai pas ici, voilà tout.

 

– Mais pourquoi ?

 

Il se leva, marcha jusqu’au seuil ouvert de leur chambre ténébreuse, parfumée de jardin nocturne, puis revint sur elle.

 

– Parce que. Si tu me forces à m’expliquer, je parlerai fort, je parlerai mal. Tu pleureras, tu laisseras glisser ton saut-de-lit « dans son trouble », et… et malheureusement ça ne me fera rien du tout.

 

La même violence passa sur les traits de la jeune femme. Mais sa longue patience n’était pas à bout. Elle rit et haussa la ronde épaule, nue sous les cheveux.

 

– Tu peux toujours le dire, que ça ne te fera rien.

 

Il se promenait, vêtu maintenant de son seul caleçon court en mailles de soie blanche. Il marchait en éprouvant à chaque pas, soigneusement, l’élasticité du jarret et du cou-de-pied, et il frottait de la main, pour raviver leur bistre qui s’effaçait, deux petites cicatrices jumelles, sous le sein droit. Mince, moins pourvu de chair qu’à vingt ans, mais plus dur et mieux ciselé, il paradait volontiers devant sa femme, en rival plutôt qu’en amant. Il se savait plus beau qu’elle, et appréciait de haut, en connaisseur, la hanche abattue, le sein peu saillant, la grâce à lignes fuyantes qu’Edmée habillait si bien de robes plates et de tuniques glissantes. « T’as fondu, donc ? » lui demandait-il parfois, pour le plaisir de la peiner un peu, et de la voir cabrer, irritée, ce corps où la vigueur se dissimulait.

 

La réplique de sa femme lui déplut. Il la voulait distinguée, et muette, sinon insensible, dans ses bras. Il s’arrêta, abaissa ses sourcils, la toisa.

 

– Jolies manières, dit-il. C’est ton médecin en chef qui te forme ? La guerre, madame !

Elle haussa son épaule nue.

 

– Ce que tu es enfant, mon pauvre Fred ! Une chance que nous sommes tout seuls. Me gronder, pour une plaisanterie… qui est un compliment… Me rappeler aux convenances, toi… toi ! après sept ans de mariage !

 

– Où prends-tu que ça fait sept ans ?

 

Il s’assit comme pour une discussion longue, nu, les jambes en V, allongées par ostentation sportive.

 

– Dame… Dix-neuf cent treize… Dix-neuf cent dix-neuf…

 

– Pardon, pardon ! Nous ne comptons pas sur le même calendrier. Ainsi, moi, je calcule…

 

Edmée fléchit un genou, se reposa sur une seule jambe, avouant sa fatigue, et Chéri l’interrompit :

 

– Ça avance à quoi, ce que nous faisons ici ? Couchons-nous, va. Tu as ta classe de danse demain à neuf heures, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! Fred !…

 

Elle tordit et jeta une rose qui trempait dans un vase noir, et Chéri attisa le feu coléreux, mouillé de pleurs, qui brillait aux yeux d’Edmée.

 

– C’est comme ça que j’appelle ton solde de blessés, quand je me trompe…

 

Sans le regarder, elle murmurait, d’une bouche tremblante :

 

– Un sauvage… un sauvage… un être abominable…

 

Il ne désarmait pas, et riait.

 

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Pour toi, c’est entendu, tu accomplis une mission sacrée. Mais pour moi ?… Tu serais forcée d’être tous les jours à l’Opéra, dans la rotonde du haut, je n’y verrais pas de différence. Ça me laisserait tout aussi… tout aussi à part. Et ceux que j’appelle ton solde, eh bien, c’est des blessés, quoi. Des blessés un peu plus chanceux que d’autres, par hasard. Avec eux non plus je n’ai rien à faire. Avec eux aussi, je suis… à part.

 

Elle se retourna vers lui, d’un élan qui fit voler sa chevelure :

 

– Mon chéri ! n’aie pas de peine ! Tu n’es pas à part, tu es au-dessus de tout !

 

Il se leva, attiré par une carafe d’eau glacée dont la buée lentement se condensait en larmes azurées. Edmée s’empressa :

 

– Avec ou sans citron, Fred ?

 

– Sans. Merci.

 

Il but ; elle lui reprit des mains le verre vide, et il s’en alla vers la salle de bains.

 

– À propos, dit-il, la fuite, dans le ciment de la piscine… Il faudrait…

 

– C’est arrangé. L’homme des mosaïques en pâte de verre est le cousin de Chuche, un de mes blessés. Il ne s’est pas fait appeler deux fois, tu penses.

 

– Bon.

 

Il allait disparaître, il se retourna :

 

– Dis donc, cette affaire des Ranch, dont nous parlions hier matin, faut-il vendre, faut-il pas vendre ? Si demain matin j’en touchais un mot au père Deutsch ?

 

Edmée éclata d’un rire de pensionnaire :

 

– Penses-tu que je t’ai attendu ! Ce matin ta mère a eu une idée de génie, au moment où nous ramenions la baronne de l’hôpital chez elle.

 

– La mère La Berche ?

 

– Oui, la baronne. Ta mère lui en a, comme tu dis élégamment, touché un mot. La baronne est actionnaire de la première heure, et ne quitte pas le président du Conseil d’administration…

 

– Sauf le temps de s’appuyer un kil de blanc.

 

– Si tu m’interromps à chaque mot !… Et à deux heures, tout était vendu, mon chéri ! Tout ! Le petit coup de feu de la Bourse – très éphémère – de l’après-midi nous met, simplement, deux cent seize mille francs en poche, Fred ! Ça en paye, ça, de la pharmacie et du pansement ! Je ne voulais te l’apprendre que demain, dans un de ces porte-billets étourdissants… Embrasse ?…

 

Il se tenait, blanc et nu, sous les plis d’une portière relevée, et regardait attentivement le visage de sa femme.

 

– Ben… dit-il enfin. Et moi, dans tout ça ?

 

Edmée secoua la tête avec malice.

 

– Ta procuration marche toujours, mon amour. « Le droit de vendre, acheter, passer bail en mon nom… », etc., etc. Par exemple, je vais envoyer un souvenir à la baronne !

 

– Une bouffarde, dit Chéri, pensif.

 

– Ne ris pas ! Cette brave créature nous est si précieuse !

 

– Qui nous ?

 

– Ta mère et moi. La baronne sait parler leur langue à nos hommes, et elle leur raconte des histoires un peu vertes, mais d’une saveur… Ils l’adorent !

 

Un rire bizarre trembla sur le visage de Chéri. Il laissa retomber derrière lui la portière sombre, dont la chute le supprima comme le sommeil efface la création d’un songe. Le long d’un corridor à demi éclairé de bleu, il avançait sans bruit, pareil à une figure flottante dans l’air, car il avait exigé, du haut en bas de sa maison, d’épais tapis. Il aimait le silence et la sournoiserie, et ne frappait jamais à la porte du petit salon que sa femme appelait, depuis la guerre, cabinet de travail. Elle n’en témoignait aucune impatience, devinait la présence de Chéri et ne tressaillait point.

 

Il se baigna, ne s’attarda pas dans l’eau fraîche, se parfuma distraitement et revint au petit salon.

 

Il entendait, dans la chambre à coucher voisine, qu’un corps douché froissait les draps, qu’un coupe-papier heurtait une porcelaine sur la table de chevet. Il s’assit, mit son menton sur sa main. À côté de lui, sur une petite table, il lut le menu du lendemain, préparé tous les jours pour le maître d’hôtel : « Homard thermidor, côtelettes Fulbert-Dumonteil, chaud-froid de canard, salade Charlotte, soufflé au curaçao, allumettes au Chester… » Rien à redire. « Six couverts. » À ça, j’ai quelque chose à redire.

 

Il corrigea le chiffre, remit son menton sur sa main.

 

– Fred, tu sais l’heure qu’il est ?

 

Il ne répondit rien à la douce voix, mais il entra dans la chambre et s’assit devant le grand lit. Une épaule nue et l’autre voilée d’un peu de linge blanc. Edmée souriait malgré sa fatigue, elle se savait plus jolie couchée que debout. Mais Chéri, assis, remit son menton sur sa main.

 

– « Le Penseur », dit Edmée, pour le forcer à rire ou à bouger.

 

– Tu ne crois pas si bien dire, répliqua Chéri, sentencieux.