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Un propos nuancé : ni diabolisant ni lénifiant
À des degrés divers, nous sommes tous devenus des « dévoreurs d’écrans ». L’auteur part du principe que les usagers des smartphones, tablettes, ordinateurs… sont mus, pour la majorité d’entre eux, par des intentions positives. Aux parents, il donne des repères pour doser le contact avec les écrans en fonction de l’âge, accompagner les premiers surfs sur le Web et sensibiliser les jeunes à la notion d’identité numérique.
Comment éviter les dérives telles que le cyberharcèlement sur les réseaux sociaux ? Pourquoi certaines personnes font-elles un usage excessif des écrans ? Que faire lorsqu’on est confronté à cette situation ? Comment permettre aux plus jeunes de digérer des images violentes qu’ils auraient vues, par exemple, au JT ?
À toutes ces questions, l’ouvrage offre des réponses nuancées qui permettent de prendre du recul sans jamais verser dans la facilité.
Un auteur expérimenté sur le sujet (recherche, enseignement, consultance) et un ouvrage qui s'adresse tant aux parents, étudiants, enseignants, qu'aux professionnels de la relation d’aide
EXTRAIT
Nous sommes tous, à notre façon, devenus des experts en matière d’écrans. Que ce soit dans notre vie privée ou dans notre vie professionnelle, nous avons tous en mémoire des expériences qui peuvent nous aider à penser leurs usages. Il est d’ailleurs probable que la lecture de ce livre vous amène à vous souvenir de certaines de ces expériences. Ce film qui vous a empêché de dormir lorsque vous étiez enfant, ce jeu vidéo qui vous a passionné, cette émission que vous aimez retrouver régulièrement, ce smartphone qui se manifeste trop souvent, cet e-mail qui vous a fait tant plaisir ou encore ce texto que vous avez eu beaucoup de mal à interpréter… Réfléchir aux usages des écrans, c’est avant tout, pour chacun de nous, mobiliser des souvenirs et des émotions.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
- « L’ouvrage offre des réponses nuancées qui permettent de prendre du recul sans jamais verser dans la facilité. » - (L’Observatoire, n°85/2015)
- « Depuis 2008, le chercheur Pascal Minotte étudie l’impact des nouvelles technologies sur le comportement des jeunes et de leurs aînés. Le psychologue propose un panorama nuancé de leurs usages dans Dévoreurs d’écrans. » - (Raphaël Duboisdenghien, Daily Science)
- « Dans ce brillant ouvrage, Pascal Minotte sort des poncifs et autres lieux communs sur les TIC (technologies de l’information et de la communication). Ces outils sont en effet difficiles à appréhender pour certains, mais restent (si bien utilisés) une formidable chance et un formidable outil de démocratisation. A lire ! » (ActuLittéraire)
- « L'intérêt du propos, ici, est d'offrir des informations sérieuses, un questionnement lucide et des conseils éclairés reposant sur des cas concrets, sans pour autant diaboliser "nos appétits numériques"» (Psychologies Magazine)
A PROPOS DE L’AUTEUR
Pascal Minotte est psychologue, psychothérapeute et chercheur. Il est aussi consultant et enseigne la psychosociologie des usages et des pratiques médiatiques.
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Seitenzahl: 195
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Les mots suivis d’une astérisque sont expliqués en fin d’ouvrage.
Auteur de Vous m’avez manqué, histoire d’une dépression française, Les Arènes, 2015.
Chers lecteurs…
Avez-vous éteint vos smartphones ?
En position avion ?
Sur vibreur ?
Vous les avez mis sur silencieux parce que vous attendez des messages importants ?
Vous attendez des tweets, des statuts Facebook, des mails ?
Vous voulez savoir ce qui se passe dans le monde ?
Vous avez des alertes Google sur votre nom ?
Vous vous demandez si votre dernière photo postée sur Instagram a été likée et combien de fois ?
Et par qui ?
Je vous demande ça, parce que je vais vous raconter l’histoire d’un mec qui était comme ça…
Au réveil, avant même de faire pipi, il s’asseyait à son bureau pour regarder les messages reçus pendant la nuit.
Il est où, d’ailleurs, votre téléphone, pendant la nuit ?
Sur votre table de nuit ?
Sous l’oreiller ?
Vous lisez vos messages avant de faire pipi ?
Vous ne croyez pas que c’est TROP ?
Moi, j’ai payé pour savoir que trop, c’est trop.
Oui, le gars dont je parle, c’est moi.
Avant, ma journée de journaliste hyperconnecté à Europe 1 se passait comme ça…
Réveil à 4h30. Sauter sur mes messages de la nuit. Répondre à tous ceux qui m’ont parlé.
Préparer ma chronique radio pour Europe 1. Douche.
Départ pour la radio. Finir ma chronique. Chronique en direct.
Partir de la radio. Retour à la maison. SMS en voiture à ceux que je viens de quitter à la radio. Tweets.
J’accompagne les enfants à l’école. J’ai mon oreillette radio dans l’oreille gauche. Le téléphone dans la main droite pour les SMS, les tweets. Je descends l’escalier en colimaçon.
Nous allons dans le parc où se trouve l’école. Peut-être que mes filles ou ma femme me parlent. Je ne m’en rends pas compte.
Retour à la maison. Chercher un sujet de polémique pour le site d’information pour lequel j’écris. Écrire mon clash du jour. Attendre les premières réactions. Partir courir. 7 kilomètres. Tous les jours. Toute l’année.
Revenir voir les commentaires.
Commencer à préparer l’émission radio du soir.
Chercher le sujet de chronique du lendemain. Bloguer. Tweeter.
Facebooker. Instagramer.
Arrivée à la radio à 17h.
Écrire l’émission du soir.
Émission du soir en direct.
Retour à la maison. SMS en voiture aux gens qu’on vient de quitter. Tweets aux auditeurs.
Dîner. Tout seul devant l’écran. Finir la chronique du lendemain matin. Minuit. Se coucher.
Réveil en sueur à 4h30.
Sauter sur mes messages de la nuit.
Tous les jours, toute l’année…
Je travaillais trop.
Alors, en 2013, le patron a arrêté ma chronique du matin.
Mon cerveau n’a pas compris.
J’ai continué à me lever à 4h30.
Mais l’adrénaline du direct a disparu.
Alors, j’ai couru plus vite pour récupérer des endorphines.
Et sur le Web, j’ai cogné plus fort sur tout ce qui bougeait…
À la recherche de l’Adrénaline perdue…
J’en étais là au début de l’hiver 2014.
Je me suis mis à avoir mal au ventre, très mal du côté droit.
Mal au dos, aussi, du même côté. Sans arrêt.
Mon coeur s’est emballé.
Il ne battait plus régulièrement.
Et puis je transpirais de plus en plus toutes les nuits.
J’ai pensé que j’avais sûrement une saloperie. Un cancer.
J’ai fait des examens médicaux.
Des prises de sang. Des radios du dos. Une coloscopie.
Je n’avais rien.
Après une dernière prise de sang qui n’a rien montré, la généraliste m’a arrêté.
Diagnostic : burn out.
Nous sommes en mars 2014.
Je baisse la tête dans le cabinet de la généraliste.
Je suis à l’arrêt.
C’est la fin du trop.
Elle me conseille d’aller voir quelqu’un pour parler…
Vous aimez les lasagnes ?
Vous savez comment c’est cuisiné, une lasagne ?
La pâte, de la sauce, de la viande, de la tomate, le gratin…
La dépression, c’est comme une lasagne.
Des couches et des couches empilées.
Ce n’est pas mon psychiatre qui m’a parlé des lasagnes.
C’est l’image que j’ai trouvée après qu’il m’ait fait craquer en quelques minutes.
Quand il a compris en moins d’un quart d’heure que le trop d’infos… Trop de tweets. Trop de blog. Trop de photos. Trop de Facebook. Trop de course à pied. Trop de brutalité. Trop de prétention. Trop de certitudes. Trop d’arrogance. Trop d’ego…
Que le trop cachait autre chose qu’un burn out.
Autre chose qu’un épuisement professionnel.
J’en faisais trop, parce que je fuyais.
Mais quoi ?
Pour comprendre, il a fallu que je m’écroule.
Un matin, je n’ai plus réussi à me lever.
J’avais peur.
Peur du bruit du volet de la voisine.
Peur du moteur de la première voiture qui passe.
Peur du cri d’un goéland à la mer.
Plus d’un mois sans bouger. Sans lire. Sans parler à quelqu’un d’autre qu’à ma femme et mes filles. Sans répondre aux messages que mes amis me laissaient.
Coupé de tout et de tous.
Je m’étais perdu sur le Web, cet infini.
Les « faux liens » du Web m’avaient coupé des vrais liens humains.
Alors le psychiatre m’a fait parler.
Raconter l’histoire de ma famille. De mes parents. La guerre. La rafle du Vélodrome d’hiver en juillet 42. Ma mère cachée 2 ans à Paris dans un grenier. Et puis mon père, Robert, un résistant, un héros, un FTP MOI1. Son nom de guerre, son pseudo ? Guy.
Le prénom que mes parents m’ont donné en « cadeau de naissance » en 1961.
Le trop, le trop de Web, le trop de travail, le trop d’infos, le trop de footings, le trop de violence, le trop d’ego, c’était pour cacher cette histoire logée là.
Au creux de mon ventre. Ce ventre qui me faisait si mal.
Et c’est du Web qu’a jailli la peur que je fuyais.
Des insultes. De la violence.
De l’antisémitisme.
C’est sur le Web qu’on m’a traité de « juif ».
Personne ne m’avait jamais traité de « juif ».
Ni à l’école, ni au lycée, ni à la fac, ni au boulot, ni dans la rue.
C’est en vidéo sur le Web que le 26 janvier 2014, j’ai vu des mecs gueuler dans Paris, « Juif, la France n’est pas à toi ! »
Et « Youpin crétin », c’est un message que j’ai reçu sur le Web aussi.
J’ai pensé que cette violence ne me touchait pas.
Que j’étais plus fort que ça.
Le Web, les réseaux sociaux ont démultiplié ma peur.
Je n’ai pas eu une dépression parce que je passais trop de temps sur le Web. Mais l’hyperconnexion était un des symptômes de ma dépression.
Je planquais ma peur sur le Web.
C’est une brioche qui m’a sauvé Une grosse brioche aux raisins.
Je n’avais plus faim depuis des semaines.
Je n’avais envie de rien.
Obligé d’aller chez le dentiste, j’ai vu cette brioche en vitrine.
J’en ai eu envie. Je l’ai achetée.
Je l’ai dévorée.
Et puis j’ai envoyé un SMS à mon ami David que je n’avais pas vu depuis plus d’un mois. Il a sauté sur l’occasion.
On s’est vus.
Moi avec mes cheveux longs et ma barbe de deux mois.
Dans un jardin d’enfants ; ça m’a fait du bien.
Le lendemain, c’était le 1er mai, j’ai déjeuné avec trois amis.
Mon moteur était reparti.
En crachotant.
Oh, il n’est pas reparti tout seul.
J’ai eu beaucoup de chance.
Le médicament, la chimie qui finit par agir.
Le psy qui a su m’aider à remonter aux sources de mon angoisse.
Ma femme.
Mes amis qui ne m’ont jamais lâché.
Mes patrons corrects.
Seul, je ne serais pas sorti du trou.
Alors, pour tous ceux qui, comme moi, se sont noyés sur le Web, saoulés au travail, perdus dans le « trop », voici de petits trucs.
Des trucs que je m’impose, parce que je sais que je suis faible. Que je dois rester vigilant. Pour ne pas retomber dans les mâchoires de l’hyperconnexion et du TROP.
Premier truc…
J’ai retiré toutes les notifications, tous les pushs, toutes les alertes de mon smartphone.
Deuxième truc…
Le week-end, pas d’écran avant 11h du matin.
Troisième truc.
Je lis des livres. Pour retrouver le temps long.
Quatrième truc…
Depuis quelques mois, j’ai un chiot, Jedi, un berger australien de 30 kilos. Tous les jours, Jedi me promène.
Plus d’une heure dans la forêt ou sur la plage.
Je ne vois rien sans mes lunettes.
Chaque jour, quand Jedi me balade, je pars sans lunettes.
Et comme je ne vois rien, je ne peux pas me connecter.
Dernier truc…
J’ai laissé tomber les buzz, les clash, les vidéos qui cliquent et qui claquent. Je fuis les sujets dont tout le monde parle, les polémiques médiatiques…
Le temps réel, l’instantanéité sont mes ennemis.
Je m’en protège, comme des sujets et des objets qui m’ont cramé.
Je suis redevenu le maître de mon temps.
Je ne suis pas déconnecté.
Je suis juste reconnecté à la vie.2
Guy Birenbaum, juin 2015
1 C’est-à-dire appartenant à la main-d’oeuvre immigrée des Francs-Tireurs et partisans (groupe de Résistance intérieure).
2 Ce texte a fait l’objet d’une présentation orale au Château de Chambord, dans le cadre de « L’échappée volée », le 6 juin 2015.
Nous sommes tous, à notre façon, devenus des experts en matière d’écrans. Que ce soit dans notre vie privée ou dans notre vie professionnelle, nous avons tous en mémoire des expériences qui peuvent nous aider à penser leurs usages. Il est d’ailleurs probable que la lecture de ce livre vous amène à vous souvenir de certaines de ces expériences. Ce film qui vous a empêché de dormir lorsque vous étiez enfant, ce jeu vidéo qui vous a passionné, cette émission que vous aimez retrouver régulièrement, ce smartphone qui se manifeste trop souvent, cet e-mail qui vous a fait tant plaisir ou encore ce texto que vous avez eu beaucoup de mal à interpréter… Réfléchir aux usages des écrans, c’est avant tout, pour chacun de nous, mobiliser des souvenirs et des émotions.
Évidemment, le mot « écran » renvoie à beaucoup d’objets et d’usages différents. Il fait notamment référence aux interfaces qui nous permettent d’interagir avec certaines machines comme les lave-linge, les imprimantes, les voitures… Mais surtout, il évoque les médias de notre époque : la télévision – qui fait déjà figure d’ancêtre – et les plus récents arrivants que sont les ordinateurs, les tablettes et les smartphones, regroupés sous l’acronyme TIC (technologies de l’information et de la communication). Format de poche ou écran géant, chacun a ses spécificités techniques et ses usages codifiés. Avec pourtant des frontières de plus en plus floues : il est maintenant possible de se connecter à Internet via sa télévision, ou de regarder la télévision via sa tablette !
Télévision et TIC sont les supports de deux logiques fondamentalement différentes. La télévision fonctionne, à l’instar du livre ou de la presse écrite, comme un média classique dans lequel seules les personnes autorisées (directeurs de chaînes, directeurs de programmation, etc.) sélectionnent et diffusent des programmes destinés à être vus par le plus grand nombre. Ses possibilités interactives sont très limitées et se résument en général aux synergies qu’elle met en place avec des applications en ligne comme Facebook ou Twitter. De l’autre côté, Internet propose une logique et un fonctionnement très différents. Il permet à tous de réaliser des contenus et de les diffuser. Chacun de nous est désormais libre de poster* ses propres productions ou de réagir aux contenus postés par les autres. Au fil du temps, le « Web participatif » est devenu de plus en plus simple, de plus en plus intuitif. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ses figures emblématiques sont les réseaux sociaux, alimentés tous les jours par des milliards d’utilisateurs. Il n’est plus nécessaire d’avoir des compétences en programmation pour être un internaute actif. Il suffit d’avoir un peu de temps et un accès à Internet.
Les différences entre ces deux médias, l’ancien et le nouveau, la télévision et Internet, matérialisent une évolution sociétale majeure qui ne concerne pas uniquement l’information et les loisirs. C’est un changement qui bouleverse l’ensemble de la société. Je pense, par exemple, à notre façon d’apprendre, de jouer, mais aussi d’acheter et de faire du commerce ou encore de faire des rencontres, etc. Il n’y a pas un domaine de nos vies qui échappe aux modifications apportées par l’émergence du Net et c’est probablement l’une des raisons pour lesquelles il suscite tant d’inquiétudes. Car, en effet, le discours dominant au sujet des écrans est plutôt inquiet et pessimiste. Malgré l’engouement évident qu’ils suscitent dans notre vie de tous les jours, c’est le plus souvent à travers leurs usages problématiques que les écrans sont évoqués. Paradoxal ?
Les questions ont commencé à se poser concernant les téléphones mobiles et Internet dès que ceux-ci ont été accessibles au grand public, c’est-à-dire dans le courant des années 1990. Par ailleurs, à cette époque, la télévision et ses effets étaient depuis longtemps au cœur de certains débats. Pour ma part, c’est à partir de 2008 que j’ai commencé à travailler en tant que chercheur sur cette thématique. Il s’agissait au départ d’une demande des pouvoirs publics de faire le point sur la question des « cyberdépendances » et de l’impact des jeux vidéo violents sur le comportement de leurs utilisateurs. J’avais travaillé plusieurs années comme psychologue dans un service qui s’occupait de personnes toxicomanes et cette expérience semblait pouvoir être utile pour réfléchir à la question des usages excessifs des nouvelles technologies. Ce travail fut à l’origine de nombreux autres projets et collaborations.
Depuis le début de mon intérêt pour cette thématique, la principale difficulté à laquelle je suis confronté est de réussir à évoquer certaines situations d’usages problématiques (qui sont au cœur de mon métier) tout en étant clair par rapport au fait que celles-ci sont loin de caractériser l’ensemble des usages des écrans. Notre cerveau est ainsi fait qu’il mémorise plus volontiers les incidents et les dangers que le reste. Il s’agit certainement là d’une particularité de notre fonctionnement mental qui nous a aidés, tout au long de notre évolution, à ne pas commettre trop souvent les mêmes erreurs. Cependant, cela peut créer des biais dans notre façon de réfléchir. Une recherche-action à laquelle j’ai participé en 2012 a permis de constater que, lorsque l’on questionne un public d’adultes sur ce qu’ils pensent des usages que font les adolescents d’Internet, 80 % de leur discours véhiculent des représentations négatives. Dino : « J’ai entendu à la radio qu’un enfant s’était enfermé dans sa chambre et qu’il jouait tellement qu’il s’était déshydraté et s’était retrouvé à l’hôpital. » Monique : « J’ai trouvé aussi que des jeunes étaient allés sur Internet faire des recherches pour fabriquer une bombe. » Samia : « Internet, c’est quand même rendre la solution trop facile aux jeunes. Je ne bouge plus mon derrière de la chaise, je suis sur le PC et voilà. Avant, on prenait le bus et on allait à la bibliothèque. Maintenant, c’est pépère, je cherche tout seul. Je ne suis pas trop d’accord là-dessus. » Etc. Dans les considérations et les nombreux exemples évoqués par les participants à cette enquête, certains étaient vrais et d’autres relevaient de la légende urbaine. Mais la question n’est pas là. Ce qui est inquiétant, c’est la difficulté des adultes à évoquer des exemples positifs et à reconnaître les intentions positives des adolescents et les aspects positifs de leurs usages des écrans. Notre tendance à nous concentrer sur les situations problématiques nous joue des tours, car elle nous empêche parfois de voir le bon côté des choses. Or, il sera très difficile d’entrer en communication avec nos enfants au sujet de leurs usages des écrans si nous sommes encombrés par trop d’images négatives à leur sujet. Le travail d’éducation et de transmission passe par la reconnaissance des compétences et des intentions positives de ceux à qui l’on transmet. Toute la difficulté réside dans le fait de trouver un juste milieu consistant à valoriser les motivations et les usages constructifs relatifs aux écrans, tout en informant des risques potentiels.
Dans ce contexte, lorsque l’on est chercheur, il est malheureusement beaucoup plus facile d’obtenir des budgets pour travailler sur les usages problématiques que sur les usages en général. Ce constat n’a rien d’étonnant. Il est normal que les pouvoirs publics sollicitent avant tout de l’aide concernant des problèmes de santé publique et des conduites à risque. Cela fait partie de leurs missions. Mais, dans le cas présent, cela influence aussi profondément notre façon de percevoir les usages des écrans. Les opportunités de faire de la recherche sur les cyberdépendances ou le cyberharcèlement, par exemple, sont beaucoup plus nombreuses que celles de travailler sur les effets positifs des nouvelles technologies. Peu de travaux se concentrent sur les possibilités qu’offrent les réseaux sociaux d’enrichir la vie sociale, alors que beaucoup se sont penchés sur la dépression ou la faible estime de soi chez les utilisateurs de ces réseaux. Cela influence la nature des connaissances et du discours des scientifiques concernant les usages des écrans. Nous pouvons ajouter à cela que les médias sont gourmands d’enquêtes et de recherches qui mettent en avant nos travers. Étant donné la compétition terrible à laquelle ils sont soumis, ils préfèrent parfois les formules-chocs et les propos alarmistes, plus vendeurs, ce qui entretient le cercle vicieux des opinions préformatées. Lorsque je communique avec la presse, j’essaye toujours d’introduire des nuances et d’évoquer aussi les dimensions positives des usages. La plupart du temps, ces propos sont fidèlement reflétés dans le texte des articles. Par contre, les titres et les images qui les accompagnent tendent parfois à gommer toutes ces nuances. J’ai encore en tête la photographie d’un enfant grimaçant de rage, une kalachnikov à la main, face à un écran. Cette photo prenait plus de place que le texte qui l’accompagnait, un article sur les usages excessifs des jeux vidéo qui remettait en question certaines idées reçues sur les liens parfois faits entre la violence dans ces jeux et dans la vie réelle. Au final, quelles que soient les nuances apportées lors de l’interview, l’iconographie qui accompagnait le texte était anxiogène. Et peut-être est-ce la principale information que les lecteurs ont retenue.
Dans ce livre, je ne vais pas faillir à la règle ; je vais notamment évoquer les usages problématiques. Tout d’abord parce qu’il y a une attente compréhensible à ce sujet de la part des lecteurs et ensuite parce que c’est ce que je connais le mieux. Cependant, s’il y a bien une chose que je désire éviter, c’est de nourrir la « panique morale » autour des écrans et de leurs usages. Une large partie du texte est destinée à réfléchir aux usages en général et à leur donner du sens.
Les écrans et les TIC ont souvent bon dos ; ils sont sans doute l’un de nos boucs émissaires préférés. Nous questionner sur leur place dans nos vies et dans nos familles, ce n’est pas uniquement nous pencher sur de nouvelles technologies, mais c’est questionner plus globalement la société et ses changements, l’évolution du rôle des parents, de l’école, de notre rapport au savoir et à l’apprentissage, etc. Lorsque nous questionnons le temps que passent les jeunes sur leurs ordinateurs, par exemple, nous ne nous inquiétons pas uniquement des conséquences que cela peut avoir sur leur santé. Nous nous demandons aussi si cela va leur permettre de développer des relations harmonieuses et solidaires avec les autres, si cela va leur permettre de développer leurs potentialités, de devenir heureux et épanouis. Nous nous demandons également si les compétences qu’ils acquièrent de cette manière sont aussi pertinentes et utiles que celles que nous avons acquises à notre époque, dans un autre contexte. Nous nous demandons ce qu’il en est des valeurs et de la façon de vivre qui nous ont été transmises et ce que nous pouvons encore transmettre à leur sujet. Bref, derrière chaque question concernant les usages des écrans, et plus précisément des nouvelles technologies, se cachent des enjeux profonds qui concernent l’évolution de la société et ce que cette évolution suscite en nous. Or, à ce sujet, le dernier mot revient rarement à la médecine ou à la psychologie, mais plutôt aux valeurs que nous désirons défendre, à notre philosophie de la vie et à nos croyances.
En tant que psychothérapeute, j’ai eu l’occasion de croiser pas mal de situations dans lesquelles les écrans et les « nouvelles technologies » tenaient une place singulière. Une des premières situations que j’ai rencontrées, il y a plus d’une dizaine d’années, concernait un jeune homme qui harcelait compulsivement son ancienne compagne avec des textos. Ce jeune homme n’était pas particulièrement motivé par une démarche thérapeutique ; c’est le juge qui l’obligeait à consulter. De façon assez incompréhensible au premier abord, il envoyait des dizaines (voire plus) de messages tous les jours à son ancienne petite amie, et ce, malgré l’intervention de la police et un avertissement du juge.
Au moment de réfléchir à la place des nouvelles technologies dans nos vies, je pourrais vous présenter cet exemple de différentes façons. Je pourrais vous dire que ce jeune homme incarne son époque. Qu’il symbolise quelque chose du climat consumériste et du « tout, tout de suite », de l’absence de limites et du règne de l’impulsivité dans lequel nos ados grandissent. Je pourrais aussi insister sur sa dépendance par rapport aux nouveaux moyens de communication et son usage compulsif du téléphone. Pourtant, en présentant les choses ainsi, j’aurais l’impression de passer à côté des vraies difficultés de ce jeune et de son histoire. Certes, celui-ci avait un problème d’impulsivité et une grande difficulté à gérer ses émotions. Mais ces difficultés ne me semblaient pas nécessairement liées à notre époque et à ses caractéristiques. Ce qui me frappait surtout, c’étaient les angoisses très fortes qui parcouraient ce jeune parce qu’il avait connu l’abandon dès son plus jeune âge. Pour lui, le plus grand danger qui puisse exister était d’être oublié. L’idée d’avoir des problèmes avec la justice ne lui était pas agréable, pas plus que le fait que son ex-petite amie finisse par nourrir envers lui un fort sentiment de peur, voire de haine. Mais ces désagréments étaient pour lui sans commune mesure avec la souffrance liée à l’oubli par l’autre. Chaque texto apaisait momentanément ses angoisses, car il se rappelait ainsi au souvenir de celle sur qui il avait transféré sa névrose. Jusqu’à ce qu’il se trouve quelqu’un d’autre pour penser à lui. Son comportement problématique a cessé une fois qu’il a rencontré une autre compagne. Il ne fait aucun doute que si les textos n’avaient pas existé à ce moment-là, ce jeune homme aurait trouvé d’autres façons de rappeler son existence à celle qui avait choisi de l’évacuer de sa vie.
J’ai pris cet exemple comme j’aurais pu en prendre beaucoup d’autres, pour illustrer le fait que les nouvelles technologies sont de nouveaux terrains d’expression de difficultés qui, elles, ne sont pas neuves. L’erreur classique des débats sur les TIC est de se focaliser sur la nouveauté technologique et de perdre de vue la globalité de l’individu. Si nous avons insisté, dans le paragraphe précédent, sur le fait que la société connaît une période de mutation, nous pouvons également souligner que les besoins et les motivations des individus ainsi que les potentielles difficultés psychologiques qu’ils peuvent rencontrer restent relativement stables à travers le temps.
Dans les chapitres qui suivent, nous allons essayer de voir comment, jeunes et moins jeunes, nous utilisons les écrans et nous nous approprions les espaces numériques en fonction de nos compétences, mais aussi de nos motivations et de nos enjeux psychoaffectifs. Nous verrons comment cette réalité nouvelle a quelque chose d’intemporel qui reflète avant tout notre recherche de liens et de sens.
