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Du parti libéral au Mouvement Réformateur, il y a toute une histoire...
Cet ouvrage analyse l'histoire du parti libéral, l’évolution de son modèle organisationnel, les transformations idéologiques et programmatiques, sa géographie et sa sociologie électorales, ses perspectives d’avenir.
Découvrez l'évolution du parti libéral belge, ses transformations ainsi que ses stratégies électorales et ses perspectives pour l'avenir dans cette analyse politico-historique.
EXTRAIT
Approcher aujourd’hui les libéraux belges, sous différents angles, avait donc du sens eu égard au nombre assez restreint d’études qui leur ont été consacrées. L’intérêt du sujet est d’autant plus évident que l’Open VLD et, plus encore, le MR sont engagés depuis octobre 2014 dans une expérience gouvernementale inédite qui détonne par rapport aux codes classiques de la vie politique et pose nombre de questions. Quoiqu’il en soit, être l’un des plus anciens partis européens mérite à l’évidence le respect et une analyse approfondie.
Le parti libéral belge a donc vu le jour en 1846. Cette naissance intervient pendant la phase d’estompement de l’unionisme. L’unionisme avait été porté sur les fonts baptismaux dans les années 1820 pour faire pièce à l’emprise des provinces septentrionales sur les provinces méridionales. Catholiques et libéraux, les deux grandes sensibilités dans la Belgique de l’époque, s’étaient mis d’accord pour réclamer à Guillaume d’Orange un certain nombre de concessions sans que, pour autant, l’indépendance soit une question à l’ordre du jour.
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Seitenzahl: 459
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Du parti libéral au MR
170 ans de libéralisme en Belgique
EDITE PAR PASCAL DELWIT
DIRECTEUR DE LA COLLECTION « SCIENCE POLITIQUE »
Pascal Delwit
Derniers titres parus
Adhérer à un parti. Aux sources de la participation politique, Emilie van Haute, 2009
L’islam à Bruxelles, Corinne Torrekens, 2009
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Party Membership in Europe: Exploration into the anthills of party politics, edited by Emilie van Haute, 2011
Les partis politiques en Belgique, édité par Pascal Delwit, Jean-Benoit Pilet, Emilie van Haute, 2011
Le Front national. Mutations de l’extrême droite française, édité par Pascal Delwit, 2012
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Culture et eurorégions. La coopération culturelle entre régions européennes, Thomas Perrin, 2013
Les entités fédérées belges et l’intégration des immigrés. Politiques publiques comparées, Ilke Adam, 2013
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Les partis politiques en France, édité par Pascal Delwit, 2014
L’électeur local. Le comportement électoral au scrutin communal de 2012, édité par Jean-Benoit Pilet, Ruth Dassonneville, Marc Hooghe et Sofie Marien, 2014
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Qu’est-ce que l’Europe? Essais sur la sociologie historique de Stein Rokkan, Daniel-Louis Seiler, 2014
Introduction à la science politique, Pascal Delwit, 2015, 2e édition
Political Science in Motion, edited by Ramona Coman and Jean-Frédéric Morin, 2016
Soutenir l’équipe nationale de football. Enjeux politiques et identitaires, édité par Jean-Michel De Waele et Frédéric Louault, 2016
Les tentatives de banalisation de l’extrême droite en Europe, édité par Nicolas Guillet et Nada Afiouni, 2016
Les partis politiques, ateliers de la démocratie, édité par Dominique Andolfatto et Alexandra Goujon, 2016
E D I T I O N S D E L ’ U N I V E R S I T E D E B R U X E L L E S
Du parti libéral au MR
170 ans de libéralisme en Belgique
EDITE PAR PASCAL DELWIT
E-ISBN 978-2-8004-1664-9 D/2017/0171/5 © 2017 by Editions de l’Université de Bruxelles Avenue Paul Héger 26 - 1000 Bruxelles (Belgique)[email protected]
Sur l’auteur
Pascal Delwit est professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB), où il mène ses recherches au Centre d’étude de la vie politique – CEVIPOL. Il est l’auteur de plusieurs articles et ouvrages sur la vie politique en Belgique et en Europe, et est souvent appelé à en commenter les évolutions. Il a récemment publié Les gauches radicales en Europe. XIXe-XXIe siècles dans la collection « UBlire » des Editions de l’Université de Bruxelles.
À propos du livre
En 1846, l’un des plus anciens partis en Europe voyait le jour : le parti libéral belge. Le MR et l’Open VLD ont donc commémoré, en 2016, le cent soixantedixième anniversaire de sa naissance. Paradoxalement pourtant, la trajectoire et les mutations du libéralisme politique belge n’ont pas bénéficié à ce jour de toute l’attention voulue. L’ambition de cet ouvrage est de répondre à cette carence en privilégiant cinq thématiques : l’histoire du parti, l’évolution de son modèle organisationnel, les transformations idéologiques et programmatiques, sa géographie et sa sociologie électorales, ses perspectives d’avenir. L’intérêt du sujet est d’autant plus évident que l’Open VLD et, plus encore, le MR sont engagés depuis octobre 2014 dans une expérience gouvernementale inédite et qui pose nombre de questions : le Mouvement réformateur est en effet le seul parti francophone de la majorité fédérale. Qui plus est, être l’un des plus anciens partis européens mérite à l’évidence le respect et une analyse approfondie.
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Table des matières
Introduction170 ans de libéralisme politique en Belgique
Pascal DELWIT
PREMIÈRE PARTIENaissance et transformations du libéralisme politique en Belgique (1830-2016)
Etapes et actualité du libéralisme politique en Belgique
Pascal DELWIT
TITRE ILe parti libéral à l’aune de l’anticléricalisme
CHAPITRE I. – Le développement d’une sensibilité libérale dans les provinces unies méridionales
Pascal DELWIT
L’avènement du parti libéral
CHAPITRE II. – Un parti libéral modeste en passe de devenir pivotal (1894-1961)
Pascal DELWIT
D’une posture d’appoint vers une posture pivotale
TITRE IILes libéraux belges à l’aune du clivage socio-économique
CHAPITRE III. – La naissance du parti de la liberté et du progrès
Pascal DELWIT
CHAPITRE IV. – Feu le libéralisme unitaire
Pascal DELWIT
CHAPITRE V. – Une nouvelle configuration pour les libéraux
Pascal DELWIT
Le pari risqué des libéraux francophones
DEUXIÈME PARTIEStructure et modèle organisationnel des libéraux francophones
CHAPITRE VI. – Structure du MR
Vivien SIERENS, Emilie VAN HAUTE
Une architecture organisationnelle souple et en constante évolution
Portée organisationnelle du parti
Dynamiques internes
Conclusion
CHAPITRE VII. Composition et profil sociologique du parti
Emilien PAULIS, Emilie VAN HAUTE
Les effectifs d’adhésion des libéraux francophones
La place des adhérents dans l’organisation du MR
Le profil des libéraux francophones et la composition du parti
Conclusion
TROISIÈME PARTIEIdéologie et profil programmatique des libéraux francophones
CHAPITRE VIII. – L’évolution des programmes électoraux des libéraux francophones : du parti libéral au Mouvement réformateur
Jean-Benoit PILET, Régis DANDOY
Les libéraux francophones et les trois grands clivages qui structurent la vie politique belge
Les enjeux de prédilection des libéraux francophones
Conclusion : les programmes électoraux des libéraux francophones, entre constance et réalignements
CHAPITRE IX. – Le Mouvement réformateur est-il un parti libéral ou un parti conservateur ? Une analyse des valeurs des parlementaires MR
Nicolas DE DECKER
Un libéralisme en trois dimensions
En Belgique, le libéralisme d’une droite modérée
Sur le libéralisme culturel
Conclusion
QUATRIÈME PARTIELes libéraux belges au prisme des élections : implantation et profil des électeurs
CHAPITRE X. – Les libéraux belges et les élections
Pascal DELWIT
Vaincre ou périr : le combat électoral entre 1848 et 1892
De la quasi-disparition à la renaissance : le parti libéral de 1894 à 1914
Un statut électoral modeste, un statut politique important : le parti libéral dans l’entre-deux-guerres
Vers un changement de statut électoral de la famille libérale
En guise de conclusion
CHAPITRE XI. – La géographie de la famille libérale
Christian VANDERMOTTEN, Pablo MEDINA LOCKHART
Des déterminations socio-économiques ?
L’analyse des résidus de régression
Un retour vers l’histoire
Conclusions
CHAPITRE XII. – La sociologie électorale des libéraux francophones
Caroline CLOSE
Présentation des données
Qui sont les électeurs libéraux francophones ?
Conclusion
CINQUIÈME PARTIEDestin du Mouvement réformateur : le point de vue de l’acteur
CHAPITRE XIII. – Où va le MR ?
Olivier CHASTEL
Un parti courageux, responsable et optimiste
Un parti qui défend des valeurs fortes
Le libéralisme est authentiquement social
Sauver la solidarité
L’histoire se répète
Un parti tourné vers le futur
Miser sur notre ressource la plus précieuse : l’intelligence des jeunes générations
La génération « digitale »
Les défis de l’économie numérique et de l’économie collaborative
Quel futur pour notre Etat-providence ?
Un droit du travail adapté au XXIe siècle
Indispensable tolérance
Tolérer l’intolérable et l’intolérance ?
Liberté et sécurité marchent de concert
L’Union européenne, précieuse et fragile
Liste des auteurs
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INTRODUCTION
170 ans de libéralisme politique en Belgique
Pascal DELWIT
En 2016, le parti libéral a commémoré le cent soixante-dixième anniversaire de sa naissance, ce qui en fait l’une des plus anciennes formations politiques européennes. Pourtant, à l’image de nombreuses formations de droite dans le spectre politique européen, il n’a pas bénéficié à ce jour de toute l’attention voulue. A l’échelle européenne, les travaux contemporains sur la famille libérale font pâle figure 1 à côté des nombreux ouvrages dédiés à l’extrême droite, à la social-démocratie ou à la famille communiste.
Pour ce qui a trait plus spécifiquement à la Belgique, quelques travaux importants 2 existent mais ils ne sont pas nombreux, ont souvent été lancés par les libéraux eux-mêmes et font parfois l’impasse sur des questions majeures. Songeons en particulier à la dimension organisationnelle des libéraux belges dans le temps.
Approcher aujourd’hui les libéraux belges, sous différents angles, avait donc du sens eu égard au nombre assez restreint d’études qui leur ont été consacrées. L’intérêt du sujet est d’autant plus évident que l’Open VLD et, plus encore, le MR sont engagés depuis octobre 2014 dans une expérience gouvernementale inédite qui détonne par rapport aux codes classiques de la vie politique et pose nombre de questions. Quoi ← 7 | 8 → qu’il en soit, être l’un des plus anciens partis européens mérite à l’évidence le respect et une analyse approfondie.
Le parti libéral belge a donc vu le jour en 1846. Cette naissance intervient pendant la phase d’estompement de l’unionisme. L’unionisme avait été porté sur les fonts baptismaux dans les années 1820 pour faire pièce à l’emprise des provinces septentrionales sur les provinces méridionales 3. Catholiques et libéraux, les deux grandes sensibilités dans la Belgique de l’époque, s’étaient mis d’accord pour réclamer à Guillaume d’Orange un certain nombre de concessions sans que, pour autant, l’indépendance soit une question à l’ordre du jour.
Mais la crispation de Guillaume d’Orange et la crise économique modifièrent la donne et l’histoire s’accéléra. A l’été 1830, la rébellion belge s’approfondit et s’exacerbe. Elle débouche le 4 octobre 1830 sur la proclamation de l’indépendance de la Belgique. Pour les élites du pays, il est important que cet acte politique soit reconnu par les principales puissances de l’époque dès lors qu’elles ne sont pas à même de l’imposer par les armes. C’est chose faite avec la signature du traité de Londres, le 26 juin 1831, qui consacre le caractère « perpétuellement neutre » du nouvel Etat.
Mais les Pays-Bas ne s’en laissent pas conter et ne se rallient pas à ce traité. Il faudra attendre 1839 et la négociation d’un nouveau traité – le traité des XXIV articles – pour que, de guerre lasse, les Pays-Bas reconnaissent l’Etat belge. Une période de dix ans d’incertitude quant au destin du nouvel Etat prend fin. La nouvelle donne internationale inaugure une nouvelle configuration interne. L’ennemi commun a disparu. Les conflits internes (re)surgissent.
A partir de ce moment, la lutte politique à l’intérieur s’affirme. Dans le cadre d’un parlementarisme bourgeois censitaire et d’une monarchie constitutionnelle, le combat politique naissant se fixe et se cristallise sur une ligne de fracture, le clivage philosophique dans les termes rokkaniens, l’opposition entre tenants de la séparation de l’Etat et de l’Eglise et partisans d’une confusion entre l’un et l’autre 4.
Dans le champ sociétal et politique, elle met aux prises catholiques et libéraux. En l’espèce, il s’agit de sensibilités, caractérisées par des nuances multiples dans le positionnement et qui ne renvoient pas à la croyance. Pour ainsi dire, tous les libéraux sont catholiques. Mais ils contestent le plus souvent le positionnement conservateur sinon réactionnaire de l’Eglise et du haut clergé, et portent les valeurs des Lumières du XVIIIe siècle.
Peu à peu, une confrontation de plus en plus implacable oppose ces deux courants qui ne tardent pas à devenir des partis. En 1846, alors qu’ont vu le jour plusieurs associations électorales libérales, un congrès donne naissance au parti libéral. L’ambition est clairement affichée : il s’agit d’affranchir le pouvoir civil de la tutelle de l’Eglise. Ce faisant, « l’Eglise rentrera dans sa dignité et ses attributions, le prêtre comme prêtre, se renfermera dans ses temples et il y sera honoré ». ← 8 | 9 →
De la sorte, dans la première grande séquence de son histoire, le parti libéral s’identifie au versant « Etat » du clivage philosophique (chapitre I) et lutte ardemment contre l’emprise et les velléités catholiques. Dans le cadre d’une confrontation bipartisane, confinée à quelques circonscriptions dans les faits et à quelques milliers d’électeurs, le parti libéral est une formation d’alternance aux catholiques. A plusieurs reprises, il exerce seul le pouvoir et tente de contrer le magistère de l’Eglise. Le Liégeois Walthère Frère-Orban est alors la figure emblématique du parti.
Dans le combat impitoyable qui s’approfondit entre libéraux et catholiques, la question scolaire est l’objet de fixation et de polarisation. En 1878, tandis que s’exacerbe la posture anticléricale du libéralisme belge, le gouvernement élabore la loi Van Humbeeck, du nom du ministre de l’Instruction publique. Celle-ci déclenche la première grande guerre scolaire du pays. Dans sa contribution liminaire, Pascal Delwit approfondit cette focale sur les thématiques qui ressortissent au clivage philosophique.
Dans le dernier quart du XIXe siècle cependant, le clivage philosophique devient de moins en moins exclusif. Les thématiques socio-économiques se politisent aussi et la question sociale s’impose peu à peu à l’agenda.
Pour les libéraux, cette transformation a un double impact. D’abord, la question sociale provoque des divisions croissantes à l’intérieur du parti. Deux ailes se font face désormais : la sensibilité dite doctrinaire, inflexible sur le libéralisme économique, et le courant dit progressiste ou radical, partisan d’une régulation minimale de la question sociale par l’autorité publique.
Au surplus, les libéraux voient naître à leur gauche un concurrent potentiel, le parti ouvrier belge (POB), créé au terme d’assises tenues en avril 1885. Le POB se pose non seulement en concurrent mais exacerbe les tensions internes à la famille libérale. La jeune formation socialiste porte haut et fort la revendication du suffrage universel sur laquelle Frère-Orban et Paul Janson se déchirent. De même, le parti ouvrier milite-t-il ardemment pour la conquête de droits sociaux, aussi au cœur des divisions internes au libéralisme.
De fait, l’élargissement du droit de suffrage en 1893 – le suffrage universel masculin tempéré par le vote plural – modifie radicalement la donne pour le parti libéral. Nombre de radicaux rejoignent le nouveau parti porteur de la modernité, le parti ouvrier belge. Surtout, la modification de la législation électorale 5 met en jeu l’existence même du parti.
Aux élections générales de 1894 puis aux scrutins partiels de 1896 et 1898, le parti libéral est évincé de la carte parlementaire (chapitres x et XI). La pérennité du parti est alors mise en question. Seule l’adoption du mode de scrutin proportionnel en 1899 empêche le parti libéral de disparaître de l’échiquier politique.
Au début du XXe siècle, les termes de la compétition politique changent du tout au tout. Le statut politique du parti libéral s’est transformé en profondeur. Le parti n’a plus les moyens, ni les ambitions, de conquérir une majorité absolue alternative aux catholiques. ← 9 | 10 →
Un temps, les libéraux envisagent de réaliser l’opération avec le jeune POB. Alors que les catholiques voient leur majorité absolue ‒ reconduite depuis 1884 ‒ sérieusement rabotée à l’issue du scrutin partiel de 1910, libéraux et socialistes concluent un accord électoral et se présentent sous la forme d’un cartel pour vaincre l’hydre catholique.
Lors des élections générales de 1912, l’espoir est immense, la campagne enflammée et l’attente fébrile. Mais c’est un échec retentissant. Le parti catholique conforte sa majorité, Paul Hymans, nouvelle grande figure du parti et directeur de Cabinet pressenti, en prend acte. Le parti réaffirme des positions autonomes et opte pour une politique d’indépendance dans la présentation des listes libérales mais dans un contexte drastiquement nouveau.
Pendant plus d’un demi-siècle, les performances du parti libéral restent assez modestes : entre 10 et 15% des suffrages (chapitre x). Mais, politiquement, le parti libéral joue un rôle central. Après l’avènement du suffrage universel masculin (1919) et du suffrage universel (1948), les libéraux s’imposent comme un parti d’appoint précieux pour les catholiques, dans l’entre-deux-guerres en particulier, puis même comme un parti pivot après la deuxième guerre mondiale. Durant cette longue phase, les libéraux restent pour l’essentiel un parti de cadres, à l’organisation très lâche (chapitre VI), dont la force et le succès s’incarnent dans quelques personnalités éminentes : Paul Hymans, Emile Francqui, François Bovesse, Paul-Emile Janson, Max-Léo Gérard, Camille Gutt ou encore Albert Devèze.
Il faut attendre la fin des années cinquante pour que le libéralisme politique en Belgique se transforme de manière spectaculaire. L’après-deuxième guerre mondiale avait été marquée par quinze années d’une nouvelle polarisation intense sur le clivage philosophique agencée à deux grandes questions : la question royale d’abord, deux guerres scolaires ensuite (la loi Harmel – 1952 – et la loi Collard – 1955).
Au printemps 1959, le vote du pacte scolaire fait retomber la tension en la matière. En parallèle, les questions socio-économique et communautaire dominent de plus en plus manifestement la vie politique et sociale belge. Dans ce contexte nouveau, qui se dévoile comme un tournant majeur, le parti libéral opère un changement déterminant.
Sous le leadership d’Omer Vanaudenhove, des transformations cruciales sont apportées à l’idéologie, au programme et à la structure du parti. Le parti réalise un véritable réalignement politique 6. Identifié historiquement comme le parti anticlérical du système, les libéraux se déclarent désormais ouverts à tous les points de vue philosophiques et aux croyants. Le principal trait identitaire se décline alors comme un positionnement à droite sur les questions socio-économiques. En la matière, comme le pointent Jean-Benoit Pilet et Régis Dandoy dans leur contribution, le principal marqueur emblématique dans les programmes successifs devient la question fiscale. A l’issue d’une étude longitudinale minutieuse des programmes apparaissent, certes, certaines inflexions programmatiques conjoncturelles, mais le cœur du dispositif socio-économique demeure constant : ← 10 | 11 →
(…) c’est sans doute l’enseignement le plus marquant de ce chapitre, cette brève histoire programmatique est aussi marquée d’une incroyable stabilité. Et cette stabilité est celle de la famille libérale francophone en tant que principal parti de droite sur les questions socio-économiques en Belgique francophone. C’est ce positionnement qui constitue le socle programmatique fondamental des libéraux francophones.
Une autre transformation cruciale est d’essence organisationnelle. Peu structuré jusqu’alors, le parti se dote de structures bien plus robustes, plus centralisées, mieux à même de porter le nouveau parti. Le parti de la liberté et du progrès-Partij voor Vrijheid en Vooruitgang (PLP-PVV) accorde une importance bien plus substantielle à l’établissement d’un fonctionnement efficace (chapitre VI) et au développement d’une communauté d’adhérents.
Dans la période contemporaine toutefois, Emilien Paulis et Emilie van Haute constatent un affaissement du nombre de membres. Cette chute des effectifs est en phase avec le déclin de l’adhésion partisane et ses mutations 7. Pour autant, l’attention du parti à l’endroit des affiliés n’a pas faibli.
A l’aune de l’examen des structures, Vivien Sierens et Emilie van Haute observent que le parti conserve l’idée et la pratique de structures souples. PLP, PRLW puis PRL souhaitent pouvoir s’adapter au contexte externe mais aussi, et l’histoire récente n’en manque pas, aux soubresauts internes : accueil de l’aile droite du Rassemblement wallon en 1976-1977, réunion du libéralisme wallon et bruxellois en 1978-1979, formation d’une fédération avec le Front démocratique des francophones (FDF), instauration provisoire d’une co-présidence en 1991, accueil dans la Fédération de dissidents du parti social chrétien en 1998 sous la forme du Mouvement des citoyens pour le changement (MCC), fédération plus intégrée dans le Mouvement réformateur (MR) en 2002, sortie du FDF du Mouvement réformateur en 2011.
Ces mutations programmatiques, statutaires et organisationnelles ont eu pour effet de tendre les relations avec certaines organisations périphériques, en particulier avec le syndicalisme libéral, alors même que celui-ci progresse dans le monde syndical belge (chapitre VII).
Nous l’avons pointé, pour incarner cette évolution, le parti change de nom et devient le parti de la liberté et du progrès-Partij voor Vrijheid en Vooruitgang (PLP-PVV), première phase d’une série de changements de dénomination : parti des réformes et de la liberté en Wallonie (PRLW), parti réformateur libéral (PRL) et Mouvement réformateur (MR).
Ces changements fondamentaux et formels ont mené à l’affirmation d’un nouveau statut pour les libéraux, tant électoral que politique. Les scrutins de 1965 et de 1968 donnent à voir une progression remarquable des libéraux. A l’origine, celle-ci est ← 11 | 12 → très forte, spectaculaire même, dans le spectre francophone. Le PLP engrange 25,4% et 26,7% lors de ces deux scrutins, soit deux fois plus que la moyenne des scores décrochés entre 1946 et 1961. Cette progression notable sera cependant enrayée dans les années soixante-dix avec la montée en puissance des partis alors qualifiés de communautaires, le Front démocratique des francophones et le Rassemblement wallon.
Figure 1. Evolution des performances électorales des libéraux en Wallonie de 1946 à 2014
La percée libérale est moins nette au début dans l’espace néerlandophone. Le PVV se heurte à la puissance, déclinante certes mais toujours impressionnante, du pilier catholique et de son bras politique, le Christelijke Volkspartij (CVP). En revanche, la progression est plus linéaire. Les libéraux flamands sont moins affectés par un phénomène de désaffection électorale que leur alter ego francophone.
Après une érosion ou un affaissement électoraux dans les années soixante-dix, les libéraux atteignent un statut électoral et politique comparable à celui des familles socialiste et démocrate chrétienne à la fin du siècle. Symboliquement, le VLD opère le sorpasso en Flandre lors des dernières élections du XXe siècle, en 1999. Et, en une circonstance – en 2007 – le Mouvement réformateur devancera le parti socialiste en Wallonie.
Cette nouvelle configuration électorale interpelle sur le vote libéral. Sous l’angle de la géographie et de la sociologie électorales, Christian Vandermotten et Pablo Medina Lockhart, d’une part, Caroline Close, de l’autre, convergent. De manière dominante, l’électorat libéral est – très – aisé en termes de statuts socio-professionnel et culturel. Aussi, comme l’épinglent Christian Vandermotten et Pablo Medina Lockhart, la géographie électorale libérale dévoile une structure « de classe » à l’aune des revenus, complétée par « l’impact de structures d’encadrement héritées du passé ». De manière intéressante, les caractéristiques socio-économiques sont plus déterminantes en Wallonie qu’en Flandre. ← 12 | 13 →
Figure 2. Evolution des performances électorales des libéraux en Flandre de 1946 à 2014
Cet électorat se définit à droite et est d’abord fixé sur les thématiques socio-économiques, la question fiscale surtout. Lié en partie à ces caractéristiques socio-économiques, le profil de l’électorat libéral se distingue aussi à l’aune du capital scolaire. Comme le montre Caroline Close, le MR décroche des scores supérieurs à sa moyenne dans les segments les plus diplômés. La dimension philosophique est désormais moins prégnante sinon inexistante. Caroline Close le souligne : dans l’espace francophone, il y a désormais autant de croyants catholiques que d’agnostiques/athées dans l’électorat libéral.
A l’aune des critères socio-économiques et de l’abandon de leur identité philosophique, les libéraux belges se rapprochent désormais du profil d’un parti conservateur classique dont, rappelons-le, le référent premier est le clivage socio-économique. Comme le révèlent nombre de travaux politologiques des trente dernières années, le positionnement sur d’autres thématiques est aussi de plus en plus déterminant. Evoquons entre autres la division entre tenants d’une vision autoritaire et libertaires sur les questions de société 8 ou, de manière de plus en plus nette, le clivage entre ethnocentristes et universalistes dans la période contemporaine 9.
Electoralement, nombre de citoyens qui optent pour le MR ont un profil à droite, peu enclin à une vision libertaire et universaliste (chapitre XII). Dans le parti lui-même, la tension est palpable. Sous l’angle programmatique, l’analyse menée dans le temps par Jean-Benoit Pilet et Régis Dandoy révèle une oscillation entre approches plus ← 13 | 14 → conservatrice et plus progressiste sur plusieurs questions. Pour sa part, Nicolas De Decker teste, dans sa contribution, la cohérence libérale des parlementaires. Celle-ci est mise à l’épreuve à l’occasion. Observant d’abord une « communauté de pensée plutôt lâche », Nicolas De Decker met en évidence des données parfois inattendues. Ainsi, si assez logiquement les parlementaires libéraux ne craignent pas de voir l’Etat affirmer son autorité dans le champ civil et politique, il en va pour partie et plus étrangement de même dans le champ socio-économique. 41% des parlementaires sondés sont « plutôt d’accord » avec l’idée que l’Etat doit imposer « ses volontés aux entreprises ». De manière encore plus sensible, une large majorité de répondants sont d’accord pour limiter les revenus des plus riches par la fiscalité quoique, sur cette assertion, la dispersion des positions soit plus importante que sur la plupart des autres.
Dans la dimension culturelle, la diversité de pensée apparaît très forte et le positionnement moyen pour le moins hétérogène. Cette configuration se dévoile plus largement chez les cadres, comme le montrent Emilien Paulis et Emilie van Haute.
Dans un paysage politique belge constitué, pour partie, de deux sous-systèmes, la posture des libéraux flamands diffère désormais sensiblement de celle de leurs coreligionnaires francophones. Le constat est patent au plan électoral. En mai 2014, le MR a obtenu 26% des voix en Wallonie alors que l’Open VLD se situait à un niveau de dix points inférieur. Surtout, les postures et la position des deux partis libéraux dans leur sous-système politique ne sont plus les mêmes. En Flandre, nous l’avons noté, l’Open VLD est à la peine. Dans une situation électorale et politique délicate, les libéraux flamands ont désormais bien des difficultés à revendiquer une valeur ajoutée politique manifeste face à la N-VA, le parti le plus à droite en dehors du Vlaams Belang. Après avoir joué aux apprentis sorciers en 2010, les élites de l’Open VLD ont du mal à se démarquer de leurs adversaires mais aussi à retrouver le charisme et le potentiel d’attraction d’un Guy Verhofstadt, qui a incarné le parti de 1981 à 2007.
A contrario, le Mouvement réformateur occupe presque seul la droite dans le paysage politique francophone. Dans le segment de centre-droit, il est concurrencé dans les zones semi-urbaines ou rurales par le Centre démocrate humaniste. Cette concurrence est en revanche moins vive dans les territoires urbains. Depuis une vingtaine d’années, le Mouvement réformateur récolte aux alentours de 25% des voix lors des élections. Il s’agit là d’un socle important, qui explique, dans une large mesure, la désormais longue présence du Mouvement réformateur aux affaires à l’échelle fédérale. Il ne lui a pourtant pas permis de s’imposer dans les exécutifs régionaux, dont les libéraux sont absents depuis 2004.
Eu égard à son nouveau statut politico-électoral, aux mutations observées mais dans un contexte d’isolement relatif, comment le parti se projette-t-il dans l’avenir ? Evitant un propos centré sur le système politique belge, le président du parti, Olivier Chastel, décline dans sa contribution la vision d’un parti optimiste, sans être naïf, acteur des défis qui lui apparaissent les plus saillants : un européisme renouvelé, un Etat-providence adapté aux conditions du XXIe siècle, qui nécessite de « prendre des mesures impopulaires pour sauver notre modèle de sécurité sociale », la définition de balises pour développer une économie numérique et collaborative. Enfin, dans un environnement plus incertain, il s’imposerait de trouver un juste équilibre entre la liberté et les mesures idoines pour assurer la sécurité des biens et des personnes.
1Emil J. KIRCHNER (éd.), Liberal Parties in Western Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1988 ; Lieven DE WINTER (éd.), Liberalism and Liberal Parties in the European Union, Barcelone, ICPS, 2000 ; Pascal DELWIT (éd.), Libéralismes et partis libéraux en Europe, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2002 ; Emilie VAN HAUTE, Caroline CLOSE (éd.), Liberal Parties in Europe, Londres, Routledge, 2017.
2Hervé HASQUIN, Adriaan VERHULST (éd.), Le libéralisme en Belgique. Deux cents ans d’histoire, Bruxelles, Centre Paul Hymans-Editions Delta, 1989 ; Louis MICHEL, Herman DE CROO (éd.), Les libéraux de 1846 à 1996, Bruxelles, Centre Paul Hymans, 1996 ; Hervé HASQUIN (éd.), Les libéraux belges. Histoire et actualité du libéralisme, Bruxelles, Labor, 2006.
3Voir à ce sujet Pascal DELWIT, La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours, 3e éd., Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2012.
4Stein ROKKAN, Seymour Martin LIPSET, Structures de clivages, systèmes de partis et alignement des électeurs : une introduction, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2008.
5Voir Jean-Benoit PILET, Changer pour gagner ? Les réformes des lois électorales en Belgique, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2007.
6La notion de réalignement fut abordée pour la première fois dans l’article séminal de V.O. KEY, Jr, « A theory of critical elections », The Journal of Politics, 1955, 17, p. 3-18.
7Pascal DELWIT, « Still in Decline ? Party Membership in Europe », in Emilie VAN HAUTE (éd.), Party Membership in Europe : Exploration into the anthills of party politics, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2011, p. 25-42 ; Ingrid VAN BIEZEN, Peter MAIR, Thomas POGUNTKE, « Going, going, … gone ? The decline of party membership in contemporary Europe », European Journal of Political Research, 2012, 51/1, p. 24-56 ; Emilie VAN HAUTE, Anissa AMJAHAD, Arthur BORRIELLO, Caroline CLOSE, Giulia SANDRI, « Party members in a pillarised partitocracy. An empirical overview of party membership figures and profiles in Belgium », Acta Politica, 2013, 48/1, p. 68-91.
8Voir par exemple les travaux dirigés par Ronald INGLEHART (e.a.) : Changing human beliefs and values, 1981-2007 : a cross-cultural sourcebook based on the world values surveys and European values studies, Mexico, Siglo Veintiuno Editores, 2010.
9Voir par exemple Hanspeter KRIESI (e.a.), Political Conflict in Western Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.
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PREMIÈRE PARTIE
Naissance et transformations du libéralisme politique en Belgique (1830-2016)
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Etapes et actualité du libéralisme politique en Belgique
Pascal DELWIT
En Belgique, l’histoire du parti libéral et de ses successeurs peut se décomposer en deux temps longs, eux-mêmes divisés en deux grandes séquences.
De sa naissance, en 1846, à sa transformation en parti de la liberté et du progrès-Partij voor Vrijheid en Vooruitgang (PLP-PVV) en 1961, le libéralisme belge se donne à voir comme une formation politique qui révèle une double identité : libérale sur le plan socio-économique et sur les questions de société, en particulier sur le clivage philosophique. Son positionnement laïque sur le clivage philosophique caractérise le parti libéral belge pendant longtemps : celui-ci s’impose comme une formation anticléricale et donc plutôt progressiste sur les questions de société.
Dans cette longue phase, la place et le format du parti libéral dans le système politique belge diffèrent complètement selon que l’on envisage les années 1846 à 1894 ou les années 1894 à 1961. Pendant la plus grande partie du XIXe siècle, les libéraux belges sont une force imposante d’alternance aux catholiques dans le cadre d’une confrontation presque exclusivement bipartite. Cette opposition entre libéraux et catholiques est brutale, impitoyable pour accéder aux responsabilités et faire triompher son point de vue sur ce qui sépare radicalement ces deux sensibilités, la séparation de l’Etat et de l’Eglise dont la thématique emblématique est la question scolaire.
Après l’adoption du suffrage universel masculin tempéré par le vote plural en 1893, le statut du parti libéral change du tout au tout. Il devient vite un acteur électoral modeste et ne doit sa survie qu’à l’adoption du mode de scrutin proportionnel en 1899 1. ← 17 | 18 →
Au lendemain de la première guerre mondiale, il n’en jouera pas moins un rôle politique décisif comme parti d’appoint aux catholiques, avec ou sans la présence des socialistes. Les libéraux sont aux responsabilités pendant presque tout l’entre-deux-guerres. Et après la deuxième guerre mondiale, leur formation devient le parti pivot dans un contexte de polarisation extrême lors de la question royale et des guerres scolaires autour des lois Harmel (1952) et Collard (1955) 2.
Au printemps 1959, l’adoption du pacte scolaire est à l’origine d’un changement spectaculaire dans l’histoire du libéralisme belge. Le parti opère un véritable réalignement. En 1961, il abandonne son identité anticléricale et laïque pour se transformer en une formation conservatrice sur le clivage socio-économique et, de plus en plus, sur les questions de société. Désormais, le PLP-PVV et ses avatars seront un parti libéral dans l’acception socio-économique du terme et adopteront sur les questions de société une posture moins progressiste et laïque que par le passé. En l’espèce aussi, deux séquences se succèdent lors de cette nouvelle grande étape de la vie du libéralisme belge : de 1961 à 1999 et de 1999 à 2014. Entre 1961 et 1999, la nouvelle identité des libéraux exclut pour ainsi dire une participation au pouvoir dans un gouvernement de coalition avec le parti socialiste belge puis avec les deux formations socialistes. A l’exception des éphémères exécutifs d’union nationale – gouvernements Leburton (1973) et Martens VIII (mai-octobre 1980) –, socialistes et libéraux ne gouvernent jamais de conserve. Pour les libéraux, qui ont acquis une nouvelle stature électorale, l’effet est notable. Entre avril 1961 et juillet 1999, ils sont sur les bancs de l’opposition pendant de vingt-quatre ans.
L’élection de 1999 et l’avènement du premier gouvernement Verhofstadt mettent fin à cette dynamique. Depuis, les libéraux sont, à l’échelle fédérale, au pouvoir sans interruption et, jusqu’en octobre 2014, en coalition avec les socialistes, entre autres.
L’avènement du gouvernement Michel détonne complètement dans les canons et les codes de la vie politique belge. Il est trop tôt pour savoir si cette mutation est d’ordre structurel ou conjoncturel. Pour les libéraux belges, surtout pour le Mouvement réformateur (MR), une tension stratégique est au cœur du dispositif. Le MR envisage-t-il son rapport au parti socialiste comme force d’alternance ou le partenariat est-il toujours une voie promue ? Nous l’observerons, les points de vue sont pour le moins nuancés dans les rangs réformateurs.
1Jean STENGERS, « L’établissement de la représentation proportionnelle en Belgique », in Pascal DELWIT, Jean-Michel DE WAELE (éd.), Le mode de scrutin fait-il l’élection ?, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2000, p. 129-143.
2Pascal DELWIT, La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours, 3e éd., Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2012.
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TITRE I
Le parti libéral à l’aune de l’anticléricalisme
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CHAPITRE I
Le développement d’une sensibilité libérale dans les provinces unies méridionales
Pascal DELWIT
A la fin du XVIIIe siècle, l’Etat autrichien et l’exercice dirigiste du pouvoir par Joseph II se heurtent à deux formes d’opposition sur l’actuel territoire belge. L’Edit de Tolérance (1781) garantissant la liberté de culte, l’institution des mariages mixtes, la définition du mariage comme contrat civil, la suppression des séminaires épiscopaux, la division des Pays-Bas en neuf cercles administratifs et en soixante-quatre juridictions de première instance suscitent l’hostilité des partisans de Hendrik Vandernoot de même que celle des adeptes de Jean-François Vonck 1. Les premiers sont qualifiés de statistes. Partisans des Etats, requérant le rétablissement des privilèges, ils sont pour un retour au régime ancien, fait de privilèges et de particularismes. Ces statistes s’opposent au joséphisme, comme mise au pas de l’Eglise catholique au service de l’Etat défendue par l’empereur. Le rejet de réformes telles que la suppression des couvents de contemplatifs (17 mars 1783) ou encore la fermeture des séminaires épiscopaux (16 octobre 1786) est un étendard 2. A contrario, les vonckistes sont influencés en partie par le courant des Lumières. Ils s’inscrivent davantage dans le mouvement progressiste et prônent l’avènement du parlementarisme. Pour autant, ils rejettent aussi certaines décisions de Joseph II, comme par exemple la liberté des cultes dans un territoire où la religion catholique est hégémonique.
Dans la foulée de la révolution française du 14 juillet 1789, une révolution brabançonne d’essence réactionnaire débouche sur la création d’un Etat fédératif des Etats-belgiques-unis entre les provinces soulevées. Dans la nouvelle configuration, les courants libéraux proches de Vonck s’inquiètent de la confusion des pouvoirs. Ils en ← 21 | 22 → appellent à un gouvernement constitutionnel et au principe de séparation des pouvoirs. Condamnés par un mandement du prince de Franckenberg, cardinal-archevêque de Malines, le 31 janvier 1790, nombre d’entre eux émigrent vers la France tandis que la sensibilité se radicalise dans une orientation plus progressiste et anticléricale 3.
A contrario, la présence française sur les territoires de la future Belgique suscitera une opposition farouche de l’Eglise catholique à la politique républicaine, puis impériale, française : suppression des couvents, vente des propriétés ecclésiastiques au titre de biens nationaux, séparation de l’Eglise et de l’Etat, agencement de l’exercice du culte… 4.
Mais après l’échec napoléonien, les provinces belges sont rassemblées dans les Pays-Bas par le traité de Paris du 30 mai 1814, principe confirmé au Congrès de Vienne en 1815. Les milieux libéraux voient dans ce rattachement des progrès en termes de représentation et du régime des libertés comme en porte témoignage le libéral Jean-François Gendebien :
Tout bien considéré, la loi fondamentale du Royaume de Nederlandse présente les garanties les plus libérales qu’un peuple puisse désirer, quand il contracte avec un prince qui prend l’engagement solennel de régner comme doit le faire un bon roi pour le bonheur, la stabilité et le plus grand avantage de l’Etat 5.
Pourtant, dans la deuxième moitié des années vingt, une opposition libérale à la maison d’Orange se fait jour. Elle se fonde principalement sur des problématiques politiques et fiscales. Plusieurs personnalités libérales prônent l’élection directe des parlementaires et le principe de la responsabilité ministérielle. Surtout, elles font état d’un fort attachement à la liberté de la presse que malmène Guillaume d’Orange. En novembre 1828, une proposition belge de liberté de la presse est d’ailleurs repoussée à la seconde chambre de quelques voix seulement 6. Plusieurs journaux et certains journalistes subissent une censure voire même des condamnations. Ces récriminations de milieux libéraux, combinée à une opposition plus nette des milieux catholiques, se focalisent aussi sur des questions d’ordre économique.
Le volontarisme étatiste de Guillaume Ier a son prix : l’accroissement de la dette et l’augmentation afférente des impôts. Or, les provinces du sud s’estiment flouées. Peu concernées et volontaires pour la dette publique, elles doivent toutefois en supporter la moitié. De cette configuration naît « l’union » contre l’ennemi commun, la maison d’Orange. Les « jeunes libéraux » acceptent un combat commun.
L’union apparaît comme un arrangement de circonstance entre des courants de sensibilités très différentes, catholiques et libéraux. Ces deux ailes sont d’ailleurs elles-mêmes traversées de points de vue fort dissemblables. Désormais, catholiques et ← 22 | 23 → libéraux ne s’apostrophent plus par presse écrite interposée et ciblent uniquement les choix politiques de Guillaume Ier. C’est un accord de pure circonstance.
Dans ce contexte, des éléments conjoncturels cristallisent les oppositions : les Pays-Bas connaissent une récession économique et, compte tenu des mauvaises conditions climatiques, les récoltes ont été mauvaises. A l’été 1830, la situation économique est au plus mal. Politiquement et économiquement, la partie méridionale, la partie belge, se sent dominée. En août, les manifestations d’hostilité à la couronne des Pays-Bas se multiplient. Le 25 du mois, la représentation de la Muette de Portici au théâtre de la Monnaie conduit à des débordements d’une ampleur nouvelle, associant étudiants, professions intellectuelles et certains secteurs ouvriers. La révolution est en marche. Le 26 septembre 1830, les leaders du mouvement insurrectionnel établissent un gouvernement provisoire, lequel cède de fait la plupart de ses prérogatives, deux jours plus tard, à un Comité central composé de Félix de Mérode, Louis De Potter, Charles Rogier et Sylvain Van de Weyer. Le 10 octobre, Alexandre Gendebien complète l’équipe 7. Le 4 octobre 1830, un décret du gouvernement provisoire proclame que « les provinces de Belgique violemment détachées de la Hollande constitueront un Etat indépendant ». Le Congrès constituant élabore une Constitution progressiste pour les normes de l’époque et dote la Belgique d’un régime monarchique parlementaire.
Dans les premières années du nouvel Etat indépendant, une tension traverse la vie politique. Dès lors que les Pays-Bas n’ont pas reconnu la Belgique, une certaine dynamique unioniste est toujours de mise. En parallèle, cette union de raison est peu à peu mise en cause. Plusieurs événements anticipent la montée de la confrontation entre élites libérales et catholiques, et l’érosion de l’unionisme.
Le 5 août 1832, le pape Grégoire XVI publie l’encyclique Mirari Vos, sur le libéralisme et les maux de la religion qui est une condamnation sans appel des libertés modernes. Dans la ligne de mire, la liberté de conscience est catégoriquement rejetée par un pape aux postures réactionnaires affirmées :
De cette source empoisonnée de l’indifférentisme découle cette maxime fausse et absurde ou plutôt ce délire : qu’on doit procurer et garantir à chacun la liberté de conscience ; erreur des plus contagieuses, à laquelle aplanit la voie cette liberté absolue et sans frein des opinions qui, pour la ruine de l’Eglise et de l’Etat, va se répandant de toutes parts, et que certains hommes, par un excès d’impudence, ne craignent pas de représenter comme avantageuse à la religion. Eh ! « quelle mort plus funeste pour les âmes, que la liberté de l’erreur ! », disait saint Augustin. En voyant ôter ainsi aux hommes tout frein capable de les retenir dans les sentiers de la vérité, entraînés qu’ils sont déjà à leur perte par un naturel enclin au mal, c’est en vérité que Nous disons qu’il est ouvert ce « puits de l’abîme », d’où saint Jean vit monter une fumée qui obscurcissait le soleil, et des sauterelles sortir pour la dévastation de la terre 8.
En 1834, suite à l’installation de l’Université catholique de Malines, les libéraux et les loges maçonniques fondent l’Université libre de Belgique qui se transformera en ← 23 | 24 → Université libre de Bruxelles (ULB), « la plus féconde, la plus magnifique création de l’initiative libérale » selon les termes de Paul Hymans 9. C’est que pour ces personnalités conduites par Théodore Verhaegen, il est crucial que la formation des élites ne soit pas l’apanage du monde catholique :
En parlant des Lumières du siècle, mettons tout en œuvre pour les propager mais avant tout pour les conserver, car nos ennemis veillent pour les éteindre (…) ; qu’à l’exemple des écoles gardiennes et d’enseignement mutuel qui en grande partie doivent leur splendeur aux loges maçonniques, une université libre vienne servir de contrepoids à l’université dite catholique 10.
En 1837, les évêques invitent les catholiques qui en seraient membres à abandonner les loges maçonniques, contribuant à un positionnement de plus en plus anticlérical de ces dernières. Avec la reconnaissance de la Belgique en 1839 par les Pays-Bas, la disparition de la menace extérieure favorise la différenciation dans le champ politique. Symboliquement, un premier gouvernement hors des canons unionistes voit le jour en 1840. Le gouvernement Lebeau II dirige le pays jusqu’en avril 1841. Plus que toute autre, la question scolaire fixe peu à peu une forme d’opposition irréductible entre catholiques et libéraux. Après plusieurs décennies d’étatisation ou de laïcisation d’origine autrichienne, française ou hollandaise, l’Eglise catholique souhaite mettre à profit la « liberté d’enseignement illimitée » proclamée par le Comité central à la mi-octobre 1830. Cette option est déterminante. Les autorités publiques perdent du même coup leur autorité suprême sur l’enseignement et l’intervention de l’Etat est limitée aux institutions publiques. Les communes sont affranchies du contrôle de l’Etat. Au surplus, les catholiques sont libres de choisir les enseignants. Plus aucun diplôme n’est exigé pour enseigner 11. Au grand dam des milieux libéraux, l’Eglise se montre d’un volontarisme à toute épreuve pour imposer sa marque à l’éducation des jeunes Belges fréquentant l’école.
A posteriori, la loi du 23 septembre 1842 sur l’enseignement primaire polarise le combat. La loi autorise l’Etat à imposer à chaque commune l’entretien d’une école publique ou l’adoption d’une école privée. Dans le même temps, elle rend obligatoire l’enseignement de la religion donné par le curé dans les écoles officielles. Surtout, cette loi est appliquée à l’origine conformément à un règlement d’ordre intérieur de 1845 dans les écoles officielles, qui « confiait pratiquement au clergé catholique le contrôle de toute l’instruction primaire dans l’enseignement public » 12. Rapidement, l’Eglise contrôle la moitié de l’enseignement primaire et la quasi-totalité de l’enseignement secondaire 13. ← 24 | 25 →
L’avènement du parti libéral
Pour les libéraux, c’en est trop. L’opposition des sensibilités se mue en confrontation partisane dans les termes du XIXe siècle, bien sûr. Les libéraux sont les premiers à s’unifier. Certaines « organisations » avaient anticipé le mouvement. En mars 1841, l’Alliance, première association libérale permanente, naît à Bruxelles sous la présidence d’Eugène Defacqz 14.
Le parti libéral voit le jour lors d’un congrès tenu à Bruxelles le 14 juin 1846. Convoqué par ladite Alliance, ce congrès met en place le parti libéral de Belgique. La cristallisation partisane de la « tendance » libérale à cette date n’est pas le fruit du hasard. Elle découle de l’accélération de l’effritement de l’unionisme dans la vie politique belge et du constat que les catholiques ne jouent pas pleinement le jeu constitutionnel. Au surplus, la formation du gouvernement catholique dirigé par Barthélemy de Theux a suscité l’ire des libéraux. A leurs yeux, il s’agit désormais de s’imposer dans le jeu politique. L’adresse inaugurale d’Eugène Defacqz est limpide :
De la composition de la représentation nationale dépendent les destinées de la patrie. Qu’une majorité formée d’hommes éclairés, fermes, désintéressés, d’hommes vraiment libéraux, viennent à dominer dans la législature, et tout changera de face : le désordre cessera, le pouvoir civil affranchi de la tutelle de l’Eglise rentrera dans sa dignité et ses attributions, le prêtre comme prêtre, se renfermera dans ses temples et il y sera honoré : en un mot, les institutions reprendront leur cours naturel, sans trouble, sans secousse, et la Belgique pourra entrer enfin et marcher sans entraves dans les voies d’un avenir trop longtemps ajourné. La majorité parlementaire, voilà donc le but immédiat auquel doivent tendre tous les efforts des amis du bien public : à ce prix seulement est le progrès, et jusque-là les plus sages améliorations, les plus beaux programmes, la réforme électorale, ce premier des besoins, ne seront que de vaines utopies, qu’une lettre morte 15.
La naissance du parti libéral doit beaucoup au rôle de la franc-maçonnerie 16, seule « agence idéologique » capable de s’opposer à l’Eglise 17. Depuis l’indépendance belge, elle façonne de véritables associations électorales 18, tout particulièrement à l’échelle des communes 19. Selon les termes mêmes de Théodore Verhaegen qui impulse cette dynamique, il convient de s’organiser efficacement face au « parti prêtre » :
Pour arriver à un résultat certain, il faut que dans chaque loge il soit établi un comité électoral, que ce comité suivant les localités se divise en plusieurs sections, que même en plusieurs circonstances les loges se déclarent en permanence et envoient des députés dans les villes et les communes où il n’y a point d’ateliers maçonniques. Il ← 25 | 26 → faut que les candidats soient proclamés à la majorité des membres présents après due convocation, et cette majorité ayant prononcé, il faut qu’il y ait obéissance passive 20.
A la fin des années 1830, les loges maçonniques sont par ailleurs renforcées par l’arrivée en leur sein de personnalités orangistes 21. Puissant à Gand, Anvers et Liège, l’orangisme a été vivace durant les premières années du nouvel Etat belge. Très prégnant dans la grande bourgeoisie industrielle, le sentiment orangiste est aussi présent dans le monde de l’enseignement et des sciences. Sa puissance économique a suscité la crainte des nouvelles élites belges pendant plusieurs années. Et elles ont dû composer avec ce courant qui espérait un retour dans le giron de la maison d’Orange tout en prônant une autonomie administrative pour le nord et pour le sud 22. L’arrivée des orangistes accroît la base anticléricale des loges et « leur liaison avec la grande industrie » 23.
La structuration partisane des libéraux belges leur permet de remporter nettement les élections de 1848 au détriment des candidats catholiques 24, en dépit des limites à la cohérence et au travail d’organisation du parti qui s’étaient manifestées lors du deuxième congrès libéral de 1847 25.
A compter de cette date, les libéraux s’imposent comme parti d’alternance aux catholiques. Dans le cadre d’un scrutin plurinominal ou uninominal à un tour et de campagnes électorales très rudes 26, gouvernements libéraux et catholiques alternent, même si les libéraux sont dominants jusqu’au début des années quatre-vingt : ils jouissent en effet d’une meilleure organisation que leurs adversaires et d’une forte implantation dans les élites urbaines.
Législature après législature, le fossé philosophique se creuse. En 1870, le parti libéral organise son troisième congrès national. Réunis sous la présidence de Pierre Van Humbeeck, les libéraux assument pleinement leur tournant anticlérical. Le programme qui en est issu appelle à une « séparation absolue de l’Etat et des Eglises, et par mesure immédiate :
–[la] sécularisation complète de l’enseignement public à tous les degrés ;
–[l’]application générale et uniforme du principe de sécularisation des cimetières ;← 26 | 27 →
–[la] suppression des exemptions, en matière de milice, à raison des cultes » 27.
Pour Van Humbeek, les choses sont d’ailleurs claires :
Il y a un corps qui bloque la route du progrès mondial. Ce corps du passé, qu’il faut appeler par son nom, c’est le catholicisme 28.
L’émergence et le déploiement du parti libéral belge s’effectuent de la sorte dans le cadre de la révolution nationale, évoquée par Stein Rokkan et Seymour Martin Lipset ; plus précisément sur le clivage Eglise-Etat dégagé par les deux auteurs : celui qui oppose les promoteurs de l’Etat aux protagonistes favorables aux positions de l’Eglise 29. La question scolaire est emblématique de cette ligne de partage. En 1878 est d’ailleurs déclenchée la première guerre scolaire.
Après leur victoire électorale, les libéraux forment un Cabinet homogène. Le ministre libéral Pierre Van Humbeeck, en charge d’un nouveau ministère de l’Instruction publique, revoit en profondeur la loi de 1842 relative à l’enseignement primaire, sans pour autant satisfaire les courants « progressistes », déçus de l’absence d’avancées en matière d’obligation scolaire 30. Dans la nouvelle loi, l’instruction religieuse est laissée au soin des familles et de ministres du culte. Qui plus est, elle sera réalisée en dehors des heures de classe 31. Ce faisant, l’instruction religieuse n’est plus une matière obligatoire dans l’enseignement primaire. Plus important encore, toute commune doit se doter d’une école primaire officielle et le gouvernement détermine le nombre d’écoles à entretenir par commune. Les instituteurs qui y enseignent doivent par ailleurs être détenteur d’un diplôme d’une école normale de l’Etat.
Cette loi de malheur suscite une mobilisation exceptionnelle du monde catholique. Les débats parlementaires seront homériques. Au Sénat, la majorité n’est d’ailleurs que de deux voix, dont celle de Boyaval, transporté mourant dans l’hémicycle pour émettre son vote, et qui décède le lendemain. La réaction contre la « loi de malheur » est telle que le gouvernement, invoquant les « menaces que font peser les catholiques sur les libertés constitutionnelles », décide en 1880 de rompre les relations diplomatiques avec le Vatican 32, après que l’évêque de Tournai Mgr Dumont ← 27 | 28 → eut publié la correspondance entre le pape et l’épiscopat belge. Celle-ci dévoilait un double jeu du Saint-Siège avec les autorités belges 33.
Le combat pour la sécularisation des cimetières n’est pas moins dur. En principe, les enterrements civils étaient possibles mais il en allait autrement dans les faits. Les autorités religieuses détiennent tout le matériel utilisé lors des inhumations. Alléguant un décret impérial sur les sépultures du 23 prairial an XII34, le clergé divisait les cimetières communaux en deux parties distinctes : une partie bénite pour les croyants, une partie profane pour ceux qui mouraient hors de la religion, désigné d’habitude comme le « trou aux chiens ». Aussi, tous ceux qui meurent en dehors de l’Eglise sont relégués dans le « trou aux chiens », le « coin des réprouvés », quand il existe 35. Certes, la commune est théoriquement gestionnaire des cimetières et de leur police. Dans les faits cependant, « la tradition considérait la paroisse comme propriétaire » 36. Dès lors, des sociétés se créent en vue de permettre de vraies funérailles civiles, en particulier pour leurs membres. Les sociétés de l’Affranchissement (1854), des Solidaires (1857) ou encore des Cosmopolitains (1875) sont en première ligne dans ce combat 37. Il faut attendre 1879 pour que la Cour de cassation tranche et 1891, pour que le système de la bénédiction par fosse soit admis par l’épiscopat.
La mobilisation contre la nouvelle législation scolaire et la levée d’impôt qu’elle a nécessitée pour en assurer l’application sont deux composantes importantes de la défaite libérale en 1884 38. En effet, le tournant quasi anticatholique du parti libéral est certes porteur dans les principales villes wallonnes, mais il affecte ses positions dans les Ardennes et, surtout, dans la partie septentrionale du pays 39. Il faut y ajouter l’unification politique des catholiques et les divisions dans le parti libéral.
De fait, si l’anticléricalisme est le ciment d’unité des libéraux belges, les autres clivages qui prennent de la saillance les divisent. Et certaines questions amplifient cette fracture. De manière globale, deux sensibilités s’affrontent dans le parti, les doctrinaires40 et les progressistes. Plus que quiconque, Whaltère Frère-Orban incarne ← 28 | 29 → le courant doctrinaire du parti libéral. Chef de Cabinet de 1857 à 1870, Frère-Orban est l’homme fort des libéraux au XIXe siècle. Les progressistes sont représentés par les figures de Paul Janson, Emile Feron, Eugène Robert ou encore Victor Arnould 41 et se rassemblent dans la Fédération progressiste, qui tient ses premières assises en 1887. A l’échelle parlementaire, la revendication relative à l’élargissement du droit de suffrage singularise les progressistes. « Rien ne peut plus retarder l’avènement en Belgique du suffrage universel qui règne aujourd’hui des bords de l’Elbe aux rivages de l’Atlantique », s’exclame Janson aux élections communales de 1869 42. Sous sa conduite, ce courant se structure en parti progressiste en 1887 et se déclare, au plan social, partisan d’une certaine réglementation du travail 43. Son programme en appelle à une « fixation par la loi d’une durée maxima de travail industriel des adultes, suivant la nature des diverses industries et l’introduction d’une clause relative à ce sujet et un minimum de salaires dans les adjudications publiques ». En 1892, Janson sera le seul parlementaire belge à s’opposer à l’extension de l’article 310 du code pénal 44.
Il est vrai que, sur le clivage économique et social, les libéraux n’ont pas de désaccords profonds avec les catholiques. Figure tutélaire de ces derniers, Charles Woeste peut, sans crainte d’être démenti, se réjouir de la convergence des deux partis sur cette problématique :
Messieurs, dans les sociétés du XIXe siècle, divisées d’opinion et de sentiments, la réglementation est presque toujours un péril entre les mains d’un parti et prête à l’arbitraire. (…) Nous membres de la droite, et vous, membres de la gauche qui, pour ← 29 | 30 → la plupart, n’admettez pas plus que nous qu’il y ait une question sociale à résoudre, nous ne pouvons pas admettre la réglementation du travail, parce que nous serions sans défense contre le langage que nous tiendrait l’ouvrier demandant en s’appuyant sur la détresse des siens du travail ou du pain 45.
