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Depuis quelques année, le PTB – le PVDA en Flandre – défraie la chronique politique et médiatique. Le Parti du travail est parvenu à s’imposer comme un interlocuteur, désormais régulier, de la presse audiovisuelle et écrite, et a décroché des résultats d’estime aux élections fédérales de 2010 et aux scrutins communal et provincial de 2012. Paradoxalement pourtant, le PTB – parti marxiste-léniniste et maoïste né dans les années 1960 – est tout sauf un nouveau parti. C’est à la suite d’une grave crise interne, après les élections de mai 2003, que le PTB décide d’adopter une toute nouvelle stratégie de communication. Il s’agit désormais d’occulter les éléments qui « fâchent » - son identité marxiste-léniniste, sa proximité avec certains régimes, son projet révolutionnaire, sa piètre considération envers la démocratie représentative – et de ne présenter aux citoyens et aux médias que la « face lumineuse » du parti. Fruit d’un long travail de recherche enrichi par les interviews de nouveaux et d’anciens militants, cet ouvrage présente l’histoire du PTB et de son réseau d’organisations, le contexte qui a présidé à sa naissance, et propose une analyse spécifique de ce parti dans sa période contemporaine.
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Seitenzahl: 502
Veröffentlichungsjahr: 2016
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PascalDelwit
Pascal Delwit est professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB), où il mène ses travaux au Centre d’étude de la vie politique (CEVIPOL). Auteur de nombreuses publications sur la vie politique en Belgique et en Europe, Pascal Delwit est régulièrement sollicité par les médias de la presse écrite et audiovisuelle pour présenter ses analyses sur ces thématiques.
© Éditions Luc Pire
Esplanade de l’Europe, 2A/2 – 4020 Liège
www.lucpire.be
Publié avec le soutien de la Faculté des Sciences sociales et politiques de l’ULB.
Coordination éditoriale et graphisme : [nor]production
www.norproduction.eu
Photo de couverture arrière : © Ralitza Photography
ISBN : 978-2-87542-148-7
Version imprimée également disponible en librairies
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
PascalDelwit
PTB
Nouvelle gauche
Introduction
Il n’aura pas échappé aux personnes un tant soit peu attentives à la vie politique et sociale belge que le Parti du travail de Belgique (PTB, Partij van de Arbeid, PVDA) a réussi une triple percée ces dernières années. Une percée médiatique d’abord. Longtemps boudé par la presse audiovisuelle et écrite, le Parti du travail dans l’espace francophone et le Partij van de Arbeid dans l’arène néerlandophone sont devenus des interlocuteurs invités aux débats dominicaux ou aux interviews politiques des matinales. De même le PTB est-il régulièrement cité dans la presse écrite, papier et en ligne. Une percée politique ensuite. Celle-ci est intimement liée au premier point, mais pas exclusivement. Le PTB-PVDA est depuis trois à quatre ans une formation dontonparle dans certains cénacles et qui sait faire parler d’elle. Cette ouverture politique est étroitement associée aussi à sa troisième percée, une progression électorale – modeste – au scrutin fédéral de 2010 et aux élections communales et provinciales d’octobre 2012.
Cette transformation est le fruit d’une volonté et d’une action politiques du parti lui-même. Elle est aussi la résultante d’une dynamique médiatique et la conséquence d’un contexte socio-économique nouveau, depuis la crise financière de 2008 qui s’est muée en crise économique et sociale.
Cette configuration nouvelle peut paraître paradoxale. Le PTB est en effet très loin d’être un nouveau venu en politique. Son origine se situe dans une partie du mouvement étudiant flamand, qui revendique, de 1966 à 1968, l’unilinguisme de l’Université catholique à Louvain et le transfert de son aile francophone en Wallonie. Dans cette phase, une composante plus sociale et tiers-mondiste du mouvement se radicalise. Fortement influencée par le maoïsme et la Chine, cette sensibilité se mue en un petit syndicat étudiant, leStudentenvakbeweging(SVB) qui, en peu de temps, devient une organisation marxiste-léniniste à l’origine d’un nouveau mouvement politique.
Fondée en 1970 sous le nom d’Alle macht aan de arbeiders (AMADA), l’organisation s’élargit au spectre francophone quelques années plus tard et devient TPO-AMADA, Tout le pouvoir aux ouvriers-Alle macht aan de arbeiders. TPO-AMADA lui-même se transforme en 1979 en Parti du travail de Belgique-Partij van de arbeiders (PTB-PVDA), après avoir absorbé une partie des militants de la francophone Union des communistes (marxistes-léninistes) de Belgique.
Le PTB est l’une des rares organisations marxistes-léninistes d’origine maoïste à avoir survécu. Ce fut au prix d’une discipline idéologique et organisationnelle stricte et de crises récurrentes. En 2003, le Parti du travail vivra la plus importante d’entre elles. Elle mènera à l’exclusion de sa secrétaire générale, Nadine Rosa-Rosso, et de plusieurs cadres chevronnés. Dans la foulée, l’attachement à la pensée marxiste-léniniste et au modèle d’une classe ouvrière, acteur quasi exclusif de la révolution socialiste à venir, est réitéré. Mais en parallèle, le PTB modifie sa tactique et entérine cette approche lors de son huitième congrès, en 2008.
À compter de ce moment, il opte pour une nouvelle présentation et communication sur la scène publique. Cette volonté et ce processus ne sont pas complètement neufs. Ils avaient été tentés en 1979 et initiés à nouveau en 1999. Mais ils prennent une dimension inédite par leur ampleur. Dans le parti, une double ligne est désormais opératoire, la ligne interne – lacuisine – où, dans l’entre-soi, l’avenir du marxisme-léninisme et de la révolution socialiste est débattu et rêvé, et une ligne externe – lasalle de restaurant – où le PTB se donne à voir comme ungentil parti social-démocrateréformateur lors des élections ; un parti et une organisation de jeunesse – COMAC – portant une radicalité dans une société amorphe, dénonçant avec une nouvelle efficacité communicationnelle tantôt des inégalités ou des absurdités criantes, tantôt des situations dont la condamnation apparaît moins évidente d’un point de vue de gauche. Peu de Marx, Engels ou Lénine dans le propos, encore moins de Staline ou de Mao. Il s’agit de s’adapter à la presse, de nouer même certains « partenariats informels ». À l’heure de l’exclusivité, c’est de bonne guerre.
Dans un contexte social fait d’atonie et de tensions, de colère et de résignation, cette nouvelle stratégie communicationnelle associée à un nouveau regard sur la figure et le rôle de l’adhérent et agencée à un militantisme de tous les instants pour quelques centaines de militants, a payé. Le rayonnement du parti est incontestablement plus manifeste aujourd’hui qu’il ne l’était dans les années quatre-vingt ou nonante. Et à l’entame de la campagne pour le triple scrutin du 25 mai, le PTB a réussi à s’attirer les soutiens de plusieurs acteurs. Quelques personnalités d’abord : l’ancien parlementaire Ecolo Josy Dubié, la députée régionale socialiste Sfia Bouarfa, l’ex-journaliste Hugues Le Paige (RTBF) ou encore la philosophe de l’ULB, Isabelle Stengers. Des acteurs collectifs ensuite : le Parti communiste et la Ligue communiste révolutionnaire, certes très modestes formations, seront néanmoins présents sur les listes du PTB-GO (Gauche d’ouverture). De même, la FGTB-Charleroi soutiendra-t-elle aussi le PTB-GO.
Sous l’angle éditorial, une double heure était ainsi venue : celle d’un premier bilan historique et celle d’une première analyse du parti dans son expression contemporaine. Telles sont les deux ambitions de cet ouvrage.
La tâche n’a pas été aisée. Certes, le parti aime être à l’actualité. Mais il n’apprécie que très modérément autre chose que la superficialité sur son histoire, son propos, ses stratégies ou ses objectifs. « Le PTB est un parti transparent. Une maison de verre1 », affirmait péremptoirement Peter Mertens en 2008 en introduction aux conclusions du huitième congrès du parti. Il n’en est strictement rien. Le PTB est sans doute la formation politique la plus difficile à cerner et à analyser en Belgique. Hors les archives déposées par d’anciens cadres auprès d’instituts de recherche belges et étrangers2, les archives du PTB ne sont pas accessibles. Nous avons pu nous rendre quelques fois au centre de documentation et de la sorte consulter des brochures anciennes et une partie de la collection deSolidaire, l’hebdomadaire du parti. Mais ce processus a été interrompu en raison de travaux, dont les méandres évoluaient étrangement de courriel en courriel. Il est vrai que les cadres du PTB goûtaient manifestement de moins en moins le doute méthodologique dont doit faire preuve tout chercheur. La frilosité des partis face aux chercheurs n’est pas l’apanage du seul PTB. Et – presque – aucune formation ne donne accès à toutes ses archives. Mais entre le néant et l’absolu, des situations intermédiaires existent.
Bref, ce ne fut pas simple. Soulignons-le, il ne s’est pas agi d’un problème personnel. Les quelques personnes qui s’intéressent substantiellement au PTB font toutes le même constat. Le parti est engagé dans une opération systématique visant à supprimer tout ce qui fut un jour accessible sur la toile. Les archives deSolidairene sont plus accessibles avant 2008 et les textes des séminaires communistes internationaux ne le sont pas davantage avant cette date. Les sites qui les hébergeaient ont été fermés. Des propos « compromettants » sur lacuisinesont aussi ôtés du net ou de la bibliothèque du parti. Pour le PTB, l’enjeu est de ne parler que de lasalle de restaurant. Et en présence de quiconque s’intéresse à autre chose, il convient de louvoyer et de mettre les rieurs de son côté. Non, non, comme le dit son porte-parole Raoul Hedebouw, le PTB n’est pas un parti debisounours. La formule est plaisante. Mais qu’est-ce à dire réellement ?
Aussi, pour réaliser cet ouvrage, suis-je redevable non seulement à un certain nombre de centres d’archives et de bibliothèques, mais aussi à plusieurs militants et cadres qui ont accepté des entretiens et de me transmettre des documents éclairants. Certains sont encore membres du parti, d’autres l’ont quitté ou en ont été exclus. Pour des raisons compréhensibles, plusieurs ont souhaité ne pas être mentionnés. Je suis aussi redevable à Peter Mertens et Raoul Hedebouw pour le long entretien qu’ils ont bien voulu m’accorder.
Il va de soi que cet ouvrage n’a pas prétention à l’exhaustivité. C’est tout simplement impossible. L’historique pourra être amélioré et affiné lorsque les archives du PTB seront accessibles. Quant à l’interprétation que je propose sur l’essence du parti, notamment dans sa phase actuelle, elle se fonde à la fois sur le matériau dont j’ai disposé et ma connaissance de la vie politique belge. Comme tout propos, il se doit qu’elle soit elle-même soumise au débat et à la critique.
Pour approcher le PTB, quelques brefs détours sont nécessaires. Dans un premier chapitre, une synthèse de l’histoire du mouvement communiste est proposée, de même que les étapes du régime communiste chinois. En effet, il est impossible de comprendre le cheminement de TPO-AMADA sans appréhender ses références théoriques et politiques relativement à l’histoire du mouvement communiste de même que les jalons du maoïsme et du Parti communiste chinois. En deuxième approche, nous retraçons les principales étapes du Parti communiste de Belgique (PCB-KPB), une formation à laquelle TPO-AMADA et le PTB se référèrent massivement dans une posture de combat total dans les années septante et quatre-vingt. Dans un troisième temps, nous présenterons brièvement les scissions prochinoises du PCB. La Belgique fut en effet la tête de pont des tentatives de Pékin d’édifier des organisations communistes favorables à ses thèses. Début des années soixante, le Parti communiste enregistre de la sorte une importante dissidence dans sa fédération bruxelloise. Impulsée par Jacques Grippa, membre du bureau politique, cette nouvelle formation est elle-même soumise à d’importantes secousses liées aux positionnements différents quant à l’évolution du régime communiste chinois, notamment lors du lancement de la « révolution culturelle ». Enfin, l’essentiel de l’ouvrage est consacré aux étapes du PTB et à sa mue – communicationnelle – récente.
1.
Jalons du Mouvement communiste international (MCI)
La naissance duMouvement communiste internationalest intimement liée aux deux événements déterminants du début de XXe siècle : la guerre de 1914-1918 et la révolution soviétique d’octobre 1917.
Depuis le début du siècle, la montée des périls était devenue de plus en plus palpable. Aussi les organisations socialistes avaient-elles envisagé cette question dans les congrès de l’Internationale ouvrière. Au congrès de Stuttgart en 1907, l’Internationale examine sérieusement l’attitude des socialistes face à la guerre. Aux yeux des congressistes, la guerre est une conséquence du développement du capitalisme. Seul l’avènement du socialisme mettra fin à cette menace3. Sur proposition de Lénine, Martov et Rosa Luxemburg, la résolution précise qu’au cas où la guerre éclaterait néanmoins, les socialistes « ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste4 ».
En dépit de ces recommandations, les socialistes ont de grandes difficultés à s’accorder sur les moyens à mettre en œuvre pour empêcher la guerre. Aux socialistes français, anglais et russes qui proposent au congrès de Copenhague en 1910 la grève générale, les sociaux-démocrates allemands opposent un refus catégorique. Les formations sociales-démocrates sont en effet tiraillées entre un internationalisme ressenti et vécu sincèrement, et leur inscription de plus en plus forte dans les institutions de leurs États, dont nombre d’entre eux se sont fortement démocratisés. Dès lors, quand l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche intervient en juin 1914, les partis socialistes assistent impuissants à l’implacable emballement vers la guerre.
Malgré des proclamations internationalistes et révolutionnaires jusqu’à la veille du conflit, la plupart des organisations sociales-démocrates votent les crédits de guerre lors du déclenchement des hostilités. En Allemagne, septante-huit parlementaires contre quatorze s’exécutent. En Autriche-Hongrie, le vote n’intervient pas dès lors que l’assemblée est en vacances parlementaires. Mais les sociaux-démocrates se rallient à l’entrée en guerre. Dans certains pays, cette attitude s’accompagne d’une participation gouvernementale. En France, après avoir soutenu le cabinet dirigé par René Viviani, les socialistes rejoignent l’exécutif. Jules Guesde devient ministre sans portefeuille, Marcel Sembat, ministre des Travaux publics, et Albert Thomas, ministre des Armements. En Belgique, Émile Vandervelde devient ministre d’État le 4 août. Au Royaume-Uni, Arthur Henderson participe au Cabinet. Ce concours à l’effort de guerre constitue l’aboutissement et le point de rupture des luttes de tendances à l’intérieur des partis sociaux-démocrates et de l’Internationale ouvrière.
Pour des formations comme la SFIO en France et le Parti ouvrier belge (POB), il s’agit de combattre le principal ennemi de la classe ouvrière, « l’impérialisme allemand ». Lequel s’en est pris à la Belgique neutre.A contrario, pour les sociaux-démocrates allemands ou austro-hongrois, cette participation se justifie au nom de la lutte contre l’ennemi impitoyable du mouvement ouvrier, le tsarisme russe.
Pour nombre de cadres sociaux-démocrates, la guerre est un drame, et le choix des partis socialistes, un traumatisme. « Après le 4 août, la social-démocratie allemande est devenue un cadavre puant », écrit Rosa Luxemburg5. « Dès aujourd’hui, je cesse d’être social-démocrate et deviens communiste6 », annonce Lénine. « L’événement le plus tragique de notre vie », dira Boukharine. Dès le 1er novembre 1914, Lénine en appelle à la mise sur pied d’une troisième Internationale7.
De fait, plusieurs personnalités refusent la voie empruntée par leur parti. En Allemagne, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui a pourtant voté les crédits de guerre, dénoncent la trahison de leurs dirigeants et fondent la Spartakusbund. En Grande-Bretagne, l’Independent Labour Party (ILP) quitte le Parti travailliste.
Leur poids grandit durant le conflit. Annoncée brève, la guerre s’éternise et est ravageuse. Des millions de soldats meurent au combat. Aussi est-ce dans un contexte de tensions persistantes et croissantes que la révolution soviétique frappe les imaginations. Le 26 octobre 1917, le deuxième congrès panrusse des Soviets annonce la victoire de la révolution dirigée par les bolcheviques et l’instauration d’un pouvoir soviétique. Cet événement consacre l’avènement du Parti bolchevique et des thèses que son principal théoricien, Lénine, a développées au gré de l’accélération de l’histoire.
Pour la Russie, la guerre avait rapidement tourné à la catastrophe. Moins de trois ans après le déclenchement des hostilités, l’armée russe s’était largement repliée. Face à un pouvoir discrédité, la crise éclate en février 1917. Les forces sociales qui soutiennent le régime tsariste ne peuvent empêcher son renversement et l’établissement d’un gouvernement provisoire. Mais sa légitimité est ténue et la situation du pays est très difficile. La fragilité du nouveau pouvoir est d’autant plus grande qu’il se refuse à conclure une « paix sans annexions ni contributions » comme le réclament les bolcheviques. Les mois de février à octobre ne sont plus dès lors qu’une marche heurtée de la Russie vers une révolution plus large, en dépit d’une tentative de coup d’État en juillet 1917. À la veille de la prise du pouvoir, le Parti bolchevique a conquis une autorité incontestable parmi les ouvriers et trouve un consentement passif chez les paysans qui constituent l’essentiel de la population. La plupart des Soviets lui sont acquis. C’est sans peine qu’il s’empare du pouvoir dans la nuit du 24 au 25 octobre, première étape vers la révolution socialiste selon Lénine et Trotsky.
À partir de cette date, l’attitude face à la révolution soviétique marque un point de démarcation rédhibitoire à l’intérieur du mouvement ouvrier occidental. Outre les traditionnels différends entre socialistes, une attitude fondamentale les sépare désormais : partisans ou opposants de la révolution et du régime soviétiques.
Dans l’esprit des dirigeants bolcheviques, le régime n’est pas viable sans une extension de la révolution. C’est à cette fin qu’est créée l’Internationale communiste, le Komintern. Son congrès constitutif tient ses travaux du 2 au 6 mars 1919, consommant de la sorte la rupture entreailescommuniste et socialiste au sein du mouvement ouvrier. En vérité, face à l’imposante délégation bolchevique, peu de représentants occidentaux ont réussi à franchir le blocus dont la Russie soviétique est victime : un délégué allemand, Hugo Eberlein, un Autrichien, Karl Steinhard, et un Suédois, Grimlund. Certains siègent avec voix consultative. La volonté d’aller de l’avant dans le chef des bolcheviques n’est pas partagée par tous. Hugo Eberlein avait notamment reçu mandat du tout jeune KPD de s’opposer à la création d’une Internationale, jugée prématurée par les communistes allemands.
Les mouvements sociaux, et parfois insurrectionnels, qui secouent l’Autriche, la Hongrie, l’Allemagne ou encore l’Italie font croire à la concrétisation de la propagation révolutionnaire. Au moment où les armées soviétiques semblent conquérir la Pologne, le deuxième congrès de l’Internationale communiste, en juillet 1920, se déroule dans une atmosphère fiévreuse. La révolution européenne paraît imminente. Pour Lénine et les dirigeants soviétiques, l’essentiel est d’évaluer correctement les forces en présence, donc les partis sur lesquels la révolution peut compter. Le but est de créer un parti international et non de sombrer, à l’instar de l’Internationale ouvrière, dans une fédération de partis nationaux. Séparer le bon grain de l’ivraie est essentiel et il s’impose de refuser toute participation de groupes ou personnes impliqués dans l’effort de guerre. Pour autant, Lénine combat les tendances d’ultra-gauche qu’il dénonce dansLa maladie infantile du communisme : le gauchisme. Le document le plus connu du Komintern, les 21 conditions d’adhésion, se veut une réponse à ces préoccupations.
Les conditions d’adhésion apparaissent très rudes et rigides pour des partis occidentaux, plus enclins à la souplesse. Les partis doivent « dénoncer, autant que le social-patriotisme avoué, le social-pacifisme hypocrite et faux », « reconnaître la nécessité d’une rupture complète et définitive avec le réformisme et la pratique du centre »,« être édifiés sur les principes de la centralisation démocratique ». Dorénavant, « toutes les décisions des congrès de l’Internationale communiste, de même que celles du comité exécutif, sont obligatoires pour tous les partis affiliés à l’Internationale communiste ». Enfin, la 21e condition stipule que « les adhérents du parti qui rejettent les conditions et les thèses établies par l’Internationale communiste doivent être exclus du parti ».
Pourtant, les espoirs de l’Internationale communiste sont vite éconduits. La révolution européenne, que beaucoup pensaient proche, ne s’est pas produite. L’unique tentative, le mouvement insurrectionnel de mars 1921 en Allemagne, a été un fiasco. En Russie même, les destructions de la guerre et l’isolement dans lequel le pays est confiné provoquent une grave crise économique et la famine. Au dixième congrès du Parti bolchevique, la nouvelle Russie soviétique lance lanouvelle politique économique(NEP) qui (r)établit des éléments d’économie de marché dans l’économie soviétique. Politiquement, au contraire, une fermeture s’opère au sein du Parti communiste (PCUS). Face aux contradictions que la NEP engendrera, les bolcheviques doivent agir de manière unitaire. Sur proposition de Lénine, le congrès vote « l’abolition complète de tout fractionnisme ». En juin 1921, le troisième congrès de l’Internationale communiste ne peut que prendre acte amèrement du reflux.
En conséquence, la stratégie est modifiée. LeFront prolétarienest à l’honneur. En revanche, au plan politico-organisationnel, le centralisme militarisé reste plus que jamais de mise. Cette double démarche engendre contradictions et interprétations diverses à l’échelle des partis. Il paraît en effet difficile de concilier l’approfondissement de l’ancrage national et l’ouverture politique en parallèle d’une stricte discipline envers l’Internationale.
En novembre 1922, au début des travaux du quatrième congrès de l’IC, la situation n’apparaît guère glorieuse. L’implantation nationale et la consolidation des partis communistes ne se sont pas accomplies. Qui plus est, nombre de partis communistes sont désertés. La mise en place d’organisations « épurées » de leur aile réformiste et liées aux 21 conditions de l’IC a été une opération délicate, souvent mal comprise, mal appliquée et inadaptée dans des démocraties représentatives. Les valeurs cardinales d’un parti communiste agencées à lapureté révolutionnaire, l’organisation centraliséeet ladisciplineont été pensées dans le cadre de la Russie tsariste puis soviétique. La configuration culturelle, politique et institutionnelle dans l’Europe parlementaire est tout autre. En novembre 1922, Lénine doit en convenir :
« Je voudrais ajouter quelques mots au sujet de ces conditions. Au 3e congrès en 1921, nous avons adopté une résolution sur la structure des partis communistes et sur les méthodes et les contenus de leur action. Cette résolution est excellente. Mais elle est presque entièrement russe, c’est-à-dire qu’elle a été prise dans le développement russe. C’est son bon côté. C’en est aussi le mauvais ; c’en est le mauvais parce que presque pas un étranger – c’est ma conviction, je viens de la relire – ne peut la lire ; 1° elle est trop longue, cinquante paragraphes ou plus. Habituellement, les étrangers ne peuvent pas lire des morceaux de pareille étendue ; 2° si même ils la lisent, ils ne peuvent la comprendre, précisément parce qu’elle est trop russe, non pas qu’elle soit écrite en russe car elle est excellemment traduite dans toutes les langues, mais elle est pénétrée, imbue d’esprit russe ; 3° si, par exception, il se trouve un étranger qui la comprenne, il ne peut pas l’appliquer. Voilà le troisième défaut8. »
Sa maladie et son décès en janvier 1924, l’ascension victorieuse de Staline dans le Parti communiste d’Union soviétique et la fin de la perspective révolutionnaire modifient l’essence du Mouvement communiste international. Peu à peu, le poids du PCUS devient hégémonique et la défense des intérêts de l’Union soviétique, un point nodal. Les débats sont proscrits et les contradictions interdites. Telle sera la vie du communisme soviétique. Il en sera de même dans l’Internationale communiste. L’espoir messianique de la révolution se transforme petit à petit en un soutien au pays de la première révolution socialiste. L’orientation de la construction dusocialisme dans un seul paysamène le cinquième congrès du Komintern à harmoniser le fonctionnement et la ligne des partis communistes sur le modèle soviétique. Le temps du soutien inconditionnel à l’URSS est arrivé. Il ne sera sérieusement ébranlé qu’après le vingtième congrès du PCUS en 1956.
Jusqu’à sa dissolution en 1943, l’Internationale communiste, dont le poids politique est devenu faible, imprimera plusieurs grandes (ré)orientations au gré des revirements stratégiques de Staline, maître de toutes les orientations. Toutes sont intimement liées à la vie interne du PCUS et à la situation soviétique dans le concert des relations internationales.
En 1924, l’Internationale communiste décrète labolchevisationdes partis communistes. Le fonctionnement du parti ne s’articulera plus aux sections, mais bien aux cellules ou aux rayons. En d’autres termes, l’agitation et l’organisation doivent s’opérer en lien avec le lieu de travail et non avec l’espace de résidence.
En 1928, le Plénum de l’Internationale communiste adopte la stratégie declasse contre classe. Celle-ci vise particulièrement la France et la Grande-Bretagne. Au nom d’une radicalisation supposée des masses, ce tournant à gauche assimile la social-démocratie à la bourgeoisie dans un premier temps, au fascisme en seconde approche. Toute collaboration est proscrite,a fortioritoute alliance électorale, fût-elle simplement la dynamique dedésistement républicain. La stratégie declasse contre classese donne aussi pleinement à voir en Allemagne,où elle prend une tournure dramatique pour le mouvement ouvrier. En 1931, le KPD se voit imposer de prendre part au référendum hostile au gouvernement social-démocrate de Prusse, initié par le Parti national-socialiste. « D’abord porter un coup mortel à la social-démocratie » avant de se tourner contre ces derniers, écritDie Internationaleen 1932. Jusqu’à l’accession d’Hitler à la Chancellerie, en janvier 1933, le Parti social-démocrate allemand est vilipendé et dénoncé comme social-fasciste. Pour le KPD, qui relaie fidèlement les thèses de Moscou, l’obstacle principal à l’émancipation et au développement du mouvement ouvrier allemand est le SPD. Le 1er février… 1933, le Secrétaire général du KPD estime ainsi qu’un « tournant des forces de classe en faveur de la révolution prolétarienne » s’est produit. Un mois plus tard, le KPD est interdit et subit une répression impitoyable. Les choix de Staline et du Komintern ont conduit à l’effondrement total du communisme allemand.
Une pénible réorientation se met en place. LeFront populairevoit peu à peu le jour et apparaît comme une démarche tâtonnante après le spectaculaire abattement du KPD. Une campagne contre la menace fasciste en France est portée sur les fonts baptismaux9. En juillet 1935, au septième congrès de l’Internationale communiste, l’antifascisme devient la tâche essentielle du mouvement révolutionnaire mondial.
Cette réorientation est courte et stoppée net par la signature du premier pacte germano-soviétique. Après les accords de Munich en 1938, l’encerclement diplomatiquede l’URSS fait l’objet de préoccupations de plus en plus fortes à Moscou. En février 1939, le douzième congrès du PCUS y fait explicitement allusion10. L’antifascisme et l’hostilité à Hitler demeurent les références stratégiques fondamentales, en ce compris lors de l’annonce du pacte entre l’Allemagne et l’URSS. Ce dernier n’exclut pas « la nécessité d’un accord entre la France, la Grande-Bretagne, et l’URSS contre tout agresseur » et « n’empêche en rien la poursuite de la lutte énergique contre les agresseurs, spécialement le fascisme allemand », juge l’Internationale communiste. Fin août pourtant, les choses changent drastiquement. Staline réclame que cesse toute propagande ouvertement antifasciste, afin d’ôter à Hitler le moindre prétexte pour accuser les Soviétiques de pratiques hostiles à son égard à travers le Komintern. Le conflit qui éclate est une « guerre impérialiste ». Vaille que vaille, dans un contexte de représailles, de stigmatisation et de mobilisation, les communistes européens appliquent la réorientation soviétique. Après une phase initiale chaotique et ambivalente, les communistes initient peu à peu une politique de résistance sociale dans les pays occupés par les troupes nazies. Celle-ci se voit adjoindre un volet politique et militaire après le 22 juin 1941, date de l’invasion de l’Union soviétique par les troupes nazies. Un large « mouvement de masse de libération » doit se déployer à l’arrière européen des armées fascistes. L’heure est à la lutte pour l’indépendance nationale, à la défaite du fascisme et au sauvetage de lapatrie du socialisme. Point de caractère révolutionnaire à la lutte, toutes les forces doivent s’unir pour vaincre le nazisme. C’est dans cette perspective et parce que Staline n’y voit pas d’utilité fondamentale qu’est dissoute l’Internationale communiste. Sa proclamation intervient le 10 juin 1943 comme gage donné aux alliés anglo-américains pour accélérer l’ouverture du deuxième front, en même temps qu’une arme psychologique destinée à faciliter lanationalisationdes PC, principalement en Occident, et leur participation aux instances de décision des nouveaux pouvoirs11.
À la Libération, l’entrée des communistes dans plusieurs gouvernements d’Europe occidentale est encouragée par l’Union soviétique. Les PC doivent y assurer « l’indépendance nationale et la bataille de la production » contre une possible emprise ou tutelle américaine. Cette phase est courte. À la mi-1947, les partis communistes sont débarqués des exécutifs. Pour l’Occident, l’alliée d’hier – l’URSS – est devenue l’ennemie. Au contraire, l’Allemagne redevient un partenaire obligé. L’évolution de cette nouvelle disposition internationale était déjà perceptible auparavant, mais c’est en 1947 que se développe clairement la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS. Après quelques hésitations, Staline avalise la division du monde en deux blocs et s’en réclame. Une nouvelle organisation communiste internationale voit le jour. Du 22 au 27 septembre 1947 se réunissent à Szklarska Poreba des représentants de neuf partis communistes : soviétique, yougoslave, bulgare, roumain, hongrois, polonais, tchécoslovaque, français et italien. Jdanov y présente un rapport qui« restera durant toute la guerre froide le document fondamental de l’idéologie communiste ». Il y décrit la vision bipolaire du point de vue soviétique :
« Plus nous nous éloignons de la fin de la guerre et plus nettement apparaissent les deux principales directions de la politique internationale d’après-guerre, correspondant à la disposition en camps principaux des forces politiques qui opèrent sur l’arène mondiale : le camp impérialiste et anti-démocratique d’une part, le camp anti-impérialiste et démocratique de l’autre. »
La suite de la réunion s’apparente pour les représentants français, Jacques Duclos et Étienne Fajon, et italiens, Luigi Longo et Eugène Reale, à un long réquisitoire contre la politique, pourtant inspirée par Moscou, que le PCF et le PCI ont menée pendant et après la Libération. Accusés de « déviation vers l’opportunisme et le parlementarisme », communistes français et italiens ont fort à faire pour justifier cette option. La réunion se termine par la création d’un Bureau d’information des partis communistes – le Kominform –, dont le but sera de veiller à la nouvelle orthodoxie.
Jusqu’au décès de Staline en mars 1953, l’Union soviétique s’insère dans la guerre froide et l’entretient dans la rhétorique. Tout oppose désormais les deux camps : le rapport à la guerre et à la paix, les sciences bourgeoises à la science prolétarienne, l’art dégénéré au réalisme socialiste… LesÉtats-Unis et l’URSS font feu de tout bois dans leur opposition. Mais après le décès de celui qui fut Premier secrétaire pendant vingt-neuf ans, une phase d’ouverture à l’interne et à l’international se met en place. Peu à peu, le PCUS et l’État soviétique donnent à voir un certain nombre de nouveautés. L’approche est plus collégiale dans la direction du parti et de l’État. Dans la société elle-même, une certaine ouverture s’observe. Les révisions judiciaires s’accélèrent et certaines réunions tolèrent une approche plus critique qu’auparavant12. Mais tout un chacun ne partage pas cette ouverture à la direction du PCUS.
Le vingtième congrès convoqué pour le début de l’année 1956 est un moment clé du combat souterrain entre deux tendances à la direction du PCUS. Après l’éviction de Malenkov du poste de Premier ministre en 1955, la lutte entre « conservateurs » et « rénovateurs » prend une dimension nouvelle. Tout retournement et tout repli demeurent possibles. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’esprit du vingtième congrès et durapport secretde février 1956.
Le congrès avalise une ligne politique inaugurée en 1953, lacoexistence pacifique. L’idée n’est pas en soi nouvelle dans l’idéologie soviétique, mais, pour la première fois, le PCUS envisage une compétition pacifique entre le « système socialiste » et le « système capitaliste », et la victoire du socialisme sans secousse violente13. En parallèle, les voies d’accession au socialisme se diversifient. Le moment révolutionnaire violent n’est plus une nécessité incontournable. Sans s’appesantir sur les modalités, l’idée d’une voie pacifique au socialisme est évoquée14. Explicite, Souslov juge que, dans certaines démocraties consolidées où « les forces de réaction et l’appareil militaire et policier sont moins puissants », une révolution pacifique est envisageable par la conquête de la majorité au Parlement, lequel serait alors transformé en « Parlement populaire »15. Nikita Khrouchtchev insiste aussi en séance plénière sur le travail collectif dans le PCUS et dans sa direction, de même que sur le respect de la légalité soviétique. Àcette aune, la condamnation du culte de la personnalité est administrée16.
Au terme des assises, les congressistes sont priés de ne pas quitter Moscou. Et pour cause. Rappelés pour une session à huis clos, ils entendent dans la nuit du 24 au 25 février un exposé de Nikita Khrouchtchev sur « le culte de la personnalité et ses conséquences ». L’événement majeur du congrès se produit. En l’absence de représentants étrangers, les congressistes assistent, abasourdis, à une lecture des premiers résultats d’une commission dirigée par l’historien Pospelov sur les agissements de Staline. L’introduction, volontairement prudente, rappelle les mérites de Staline et place les problèmes dans le cadre unique de la question du culte de la personnalité. Cependant, la suite du rapport est un réquisitoire impitoyable à l’égard de Staline. Khrouchtchev évoque successivement letestament de Lénine, implacable pour Staline, les « déportations massives », les« exécutions sans procès et sans instruction », le « rôle scandaleux de Staline dans l’affaire yougoslave » – ou encore ses incohérences militaires dans la conduite de la guerre. Ce faisant, le rapport détruit un mythe, une croyance, sur lesquels le monde communiste avait fonctionné. En abattant l’expression la plus importante de ce symbole et en n’offrant aucune solution de remplacement, Khrouchtchev crée un vide idéologique et politique qui fera imploser le mouvement communiste international. À l’automne 1956, les mouvements sociaux dans certaines démocraties populaires en portent une première expression.
Dès mars, le rapport circule parmi les responsables communistes des pays socialistes. L’onde de choc qu’il provoque ne tarde pas à avoir ses effets. En juin, au départ d’une grève dans les usines de Poznan, la Pologne connaît une grande effervescence. Le mouvement s’étend et les leaders communistes n’ont plus que deux possibilités : le recours à la force ou la démission. Les Soviétiques s’emploient à rejeter toute intervention violente. Finalement, Gomulka, « l’agent titiste », le « traître trotskiste »… des années cinquante, prend la tête du parti et de l’État. En septembre et en octobre, c’est au tour de la Hongrie d’être entraînée dans une vague de manifestations et de mouvements sociaux. Le régime est exécré. Cette pression populaire entraîne la nomination d’Imre Nagy au poste de Premier ministre suite à une intervention « limitée » des troupes soviétiques. Mais une partie de la population n’a que faire d’une réforme de palais. Elle veut un changement de régime. Devant cette insurrection, les troupes du pacte de Varsovie – à l’exception de la Roumanie – interviennent le 1er novembre. Janos Kadar, ancienne victime des purges staliniennes, est nommé Premier secrétaire.
La fin du Mouvement communiste international
En Europe, le Parti communiste italien présente son expression la plus claire avec la notion de « polycentrisme ». Après avoir soutenu l’intervention soviétique en Pologne et en Hongrie, son dirigeant, Palmiro Togliatti, met en cause l’approche développée au vingtième congrès. Staline aurait été à un moment « l’expression et l’artisan d’une situation, et il le fut tellement parce qu’il s’affirma l’organisateur et le dirigeant le plus expert d’un appareil de type bureaucratique à un moment où celui-ci prit la suprématie sur toutes les formes de vie démocratique17 ». Cette mise en cause du système et de son évolution, de l’appréciation donnée par le PCUS et Khrouchtchev au vingtième congrès est tout à fait inédite pour un leader communiste. Mais ce sont surtout les leçons que Togliatti tire des révélations et de cette ébauche d’analyse qui bouleversent le monde communiste. Suite aux révélations du vingtième congrès et à la « douleur » qu’elles ont provoquée, s’imposent la nécessité et le désir « d’une autonomie de jugement toujours plus grande étant donné que l’ensemble du système [communiste] devient polycentrique et dans le mouvement communiste lui-même, on ne peut parler d’un guide unique, mais bien d’un progrès qui s’accomplit en suivant des routes bien différentes18 ». Le défi implicite et explicite au « rôle dirigeant » du PCUS pour les partis communistes n’avait jamais été soulevé avec une telle clarté. Si la centralité du PCUS est questionnée en Europe occidentale, le défi majeur au rôle dirigeant du PCUS dans le mouvement communiste est toutefois posé en bordure du Pacifique.
L’autregranddu communisme, le Parti communiste chinois (PCC), est aussi atteint par les révélations du rapport secret, par l’autocritique orchestrée au vingtième congrès et par la répression de l’insurrection hongroise. La mise en cause de la personnalité de Staline et du système stalinien n’est guère appréciée à Pékin. Au vingtième congrès déjà, le délégué du PCC avait été l’un des seuls à valoriser Staline dans la foulée de la révérence convenue à Marx, Engels, Lénine et Staline19.
Deux contributions théoriques bousculent le propos soviétique et crispent les relations entre le PCUS et le PCC. DansDe l’expérience historique de la dictature du prolétariatetEncore une fois de l’expérience historique de la dictature du prolétariat, la direction du PCC met en évidence les limites qu’elle pose à la déstalinisation. Certes, des « fautes » ont été commises :
« C’est précisément parce que Staline n’a pas agi ainsi qu’il a commis dans la dernière phase de sa vie certaines erreurs graves dans son travail, en tant que principal dirigeant du parti et de l’État. Il devint infatué de lui-même, manqua de circonspection, et l’on vit apparaître dans son esprit le subjectivisme et la tendance à se contenter de vues partielles. Il prit des décisions erronées sur certaines questions importantes, ce qui aboutit à des conséquences très fâcheuses. »
Pour autant, si on met en parallèle les erreurs de Staline et ce qu’il a réalisé, « les erreurs n’occuperont que la seconde place ». Il importe dès lors de développer la collégialité, la discussion et la critique pour corriger les erreurs. Il convient surtout de reconnaître les exceptionnels mérites de Staline.
La réaction du PCC doit se comprendre sous différents angles. Le premier nécessite une analyse des relations soviéto-chinoises au plan étatique. Depuis 1949, les relations d’amitiéet decoopérationentre les deux grands du communisme sont complexes. Les autorités chinoises jugent que les échanges sont déséquilibrés au profit de l’URSS. Khrouchtchev, en qui elles ont placé leurs espoirs, les déçoit amèrement sur ce plan. Le deuxième est le débat qui se noue à l’intérieur même du communisme chinois. Levolontarismede Mao n’a pas l’aval de tous. Et le positionnement à l’endroit du PCUS vaut aussi posture dans le débat interne. Enfin, il y a une vision différente du destin du monde communiste et des voies d’y parvenir. Pour Mao, l’heure est à l’offensive et certainement pas à la coexistence pacifique. Le monde capitaliste doit trembler sur ses bases. À Moscou, le regard est tout autre.
Après la phase difficile dans le deuxième semestre de 1956, le PCUS tente de reprendre l’initiative. En 1957, il convoque une Conférence internationale des partis communistes, dont la tenue s’opère en deux phases. En première approche, les représentants des douze partis communistes au pouvoir se réunissent à Moscou au début du mois de novembre. Les communistes soviétiques doivent faire face à une opposition plus que larvée du PCC mais aussi, sur une base opposée, de la Ligue des communistes yougoslaves. Aussi la déclaration proposée est-elle vivement discutée par certaines formations. Et le texte de compromis n’est rien d’autre qu’une déclaration de principe très générale. Du 16 au 19 novembre, il est débattu à la Conférence où sont rassemblés 68 partis communistes. Plusieurs questions témoignent des oppositions. Aux Soviétiques qui ont lancé la politique de coexistence pacifique, les Chinois opposent le combat sans faille contre l’impérialisme. « Le vent d’Est l’emporte sur le vent de l’Ouest », déclare Mao, qui veut forcer la main des Soviétiques20. À l’unicité et au centralisme du mouvement communiste international revendiqué par les Chinois, les Yougoslaves et les Italiens répondent autonomie, indépendance et voie nationale vers le socialisme. « Il ne faut pas être pressé de créer des organismes internationaux. Ce qu’il faut surtout, c’est savoir unir le développement autonome de chaque parti avec le maximum de solidarité et d’unité de tout notre mouvement », déclame Palmiro Togliatti21. Bref, l’unicité du Monde communiste s’affaisse. Entre les deux grands du monde communiste, l’opposition est désormais à son comble. À l’été 1960, l’URSS rappelle la plupart de ses ingénieurs et de ses techniciens présents sur le territoire chinois. Des incidents éclatent même dans le Sin Kian, à la frontière entre les deux États socialistes. La conférence mondiale des partis communistes, qui se déroule du 10 novembre au 3 décembre 1960 à Moscou, est houleuse. En présence de représentants de 81 PC, communistes chinois et, plus encore, albanais contestent les thèses soviétiques.
Face au défi maoïste, les communistes soviétiques veulent frapper un grand coup au vingt-deuxième congrès du PCUS. Celui-ci est un prolongement du vingtième. Cette fois, l’acte d’accusation s’étend à la politique stalinienne en tant que telle. Le 27 octobre 1961, le discours de Khrouchtchev est un véritable réquisitoire contre le régime stalinien. En outre, il s’en prend de manière virulente au Parti du travail d’Albanie, s’attaquant de la sorte indirectement au PCC. Le vingt-deuxième congrès représente l’aveu public des dissensions entre le PCUS et le PCC.
Dès 1962, il y a véritablement deux pôles communistes auxquels se référer. Les positions de l’un et de l’autre s’écartent. Les communistes chinois raillent le PCUS dans le compromis qui se noue finalement entre John Kennedy et Nikita Khrouchtchev dans la « crise des fusées » à Cuba. Le 5 novembre, leQuotidien du Peupledénonce la faiblesse de l’attitude soviétique : « Conclure un compromis avec Kennedy ou accepter ses exigences brutales ne peut qu’encourager l’adversaire. » Six semaines plus tard, le ton est plus dur encore. L’attitude de l’URSS dans ce dossier est cette fois qualifiée de « Munich pur et simple22 ».
Toutefois, c’est au printemps suivant qu’est mis le feu aux poudres. Le 15 juin 1963, le PCC défie le Parti communiste d’Union soviétique en publiant un texte en vingt-cinq points. Pour les communistes chinois, il s’agit d’en revenir à la « théorie révolutionnaire marxiste-léniniste relative à la mission historique du prolétariat » (point 1), mission qui n’est autre que le triomphe de « la révolution prolétarienne » et l’établissement de la « dictature du prolétariat pour résoudre à fond les contradictions de la société capitaliste » (point 10). La scission est consommée.
Les communistes chinois essaient alors d’édifier un mouvement communiste aligné sur leurs thèses. En Europe, leurs tentatives ne sont guère couronnées de succès. Àl’exception de la Belgique, les partis communistes européens ne subissent pas de scissions prochinoises très significatives. Certes, dans chaque pays des formations favorables aux thèses de Pékin voient le jour, mais elles sont le plus souvent marginales et sans poids électoral et politique.
Pour autant, plusieurs organisations se revendiquant du marxisme-léninisme et du maoïsme fleurissent en Europe à la fin des années soixante et durant la décennie septante. La Chine devient alors un modèle, une religion même dans certains milieux intellectuels et parmi une partie de la communauté étudiante, et ce, dans un contexte de radicalisation politique.
Que donne alors à voir la Chine ? Sur le plan interne, le régime et le Parti communiste chinois empruntent une voie de durcissement, qui s’assimile à une fuite en avant maoïste. Mao avait lancé la campagne des Cent Fleurs dont le but officiel était d’initier une large discussion pour opérer une « avancée majeure dans la réalisation de l’économie socialiste23 ». La campagne révèle une ampleur telle du mécontentement et des dysfonctionnements dans le parti et la conduite des affaires, que Mao doit la clore précipitamment et lance le pays dans un nouveau projet, le Grand Bond en avant. Les masses chinoises devront consentir de durs sacrifices pendant cinq ans, période au terme de laquelle la Chine dévoilera une puissance économique à l’équivalent de la Grande-Bretagne. À l’issue de ce lustre, la Chine sera alors tout autre24, prête à rattraper les États-Unis.
Le pays se lance dans une entreprise de grands travaux sans en avoir les moyens. Lescommunes populairesfondées en juillet 1958 doivent accroître la productivité agricole et dégager les surplus pour l’industrialisation forcée. Mais elles n’en sont pas capables. Les surplus sont insuffisants, et une terrible famine submerge la Chine. Dans cette séquence, le nombre de décès est évalué dans une fourchette entre vingt et cinquante millions de citoyens, pour l’essentiel des paysans25. Cet échec dramatique coûtera à Mao sa place de président de la République au profit de Liu Shaoqi. Mais pour le « grand timonier », c’est un recul pour mieux rebondir avec le lancement de la « révolution culturelle » dans les années soixante.
La révolution culturelle, qui fut vénérée dans certains milieux en Europe, se décline comme une nouvelle étape de « rupture totale », une phase d’épuration. Il y aura un avant et un après.La révolution culturelle est initiée par une décision du comité central du PCC de lancer une vaste offensive à l’encontre du« révisionnisme ». La circulaire du 8 août 1966 précise en seize points les objectifs à atteindre26. À cette fin, lesgardes rougessont mobilisés. Dans les faits, l’initiative est une reprise en main du parti et de l’État par Mao. Le chef de l’État, Liu Shaoqi, numéro deux, est rétrogradé. Peu après, il disparaît de la scène politique et meurt en 1969 à la suite de persécutions27. Lin Piao prend en charge l’édition d’un livre originellement intituléLes citations du président Mao, mais bien plus célèbre sous le nom dePetit livre rouge28. Pour les militants, la lecture, l’apprentissage, la mémorisation et la restitution de ces citations sont un devoir.
Cette campagne d’épuration vire d’emblée à de nombreuses attaques, brimades, violences gratuites à l’encontre descontre-révolutionnaireset desrévisionnistes. Il s’agit de faire table rase des « quatre vieilleries » : les idées, la culture, les coutumes et les habitudes. Dans un deuxième temps, des divisions apparaissent au sein même des gardes rouges29. De plus en plus scindés, ils sont adossés à des quartiers généraux aux visions de plus en plus distinctes, bien que se revendiquant tous de Mao Tsé-toung. Les débordements sont tellement nombreux et l’escalade si importante que le mouvement devient incontrôlable. Nombre d’auteurs suggèrent en la matière une (quasi-)guerre civile. Fin 1967, les objectifs sont déclarés atteints, mais ce n’est qu’en août 1969 que le comité central met fin à cette dynamique d’épuration grâce notamment à une vigoureuse intervention de l’armée. Néanmoins, de nombreuses exactions seront encore perpétrées en 1970 et en 1971.
Le bilan humain de la révolution culturelle ne fait pas consensus. Les estimations du nombre de morts oscillent entre plusieurs centaines de milliers et quelques millions. Au-delà des morts, des millions de Chinois ont été brimés, maltraités,ruralisés, (r)envoyés à la base.Au final, la révolution culturelle fut une catastrophe, les « dix années perdues » de la Chine30 : un désastre humain, une catastrophe économique et un échec politique.
Cette phase a aussi été celle de positions spécifiques dans les relations internationales. Mao met à l’honneur la théorie des trois mondes dans laquelle l’ennemi principal est l’Union soviétique, qualifiée d’État social-impérialiste. Toute l’énergie révolutionnaire doit être fixée sur le combat contre l’URSS. Et les considérations idéologiques ne jouent que peu. La Chine se rapproche notamment des États-Unis. Nixon est l’hôte de Mao en 1971. Le régime chinois noue aussi des accords avec le Japon et soutient des dictatures pilotées par Washington, à l’image de l’Iran ou du Zaïre. Enfin, les communistes chinois jugent importante la présence des États européens au sein de l’OTAN31.
En 1976, les décès de Chou En-lai en janvier et de Mao le 9 septembre approfondissent la lutte pour la succession. Mais le courant radical, incarné par la « bande des quatre »et soutenu par la veuve de Mao,Jiang Qing, est défait et arrêté en octobre. L’aile réformatrice dirigée parHua Guofeng etDeng Xiaoping prend les commandes du parti et du régime.
Pour les groupements maoïstes d’Europe, c’est un choc. Le procès de la « bande des quatre » et l’ouverture à lamodernisationsonnent comme une reconnaissance des errements et de l’échec de la période précédente, celle qui a précisément été tant vantée, portée au pinacle, petits livres rouges à la main, par les militants maoïstes. La Chine, pays du vrai socialisme, État du soutien indéfectible à la lutte duTiers Monde, garant zélé du marxisme-léninisme, dévoile un nouveau visage.Les militants maoïstes sont d’autant plus interloqués que se développe une crise entre le Parti communiste chinois et le Parti du travail d’Albanie. Les deux régimes rompent leurs relations. Tant à l’interne qu’à l’externe, Deng Xiaoping réoriente l’approche chinoise. La libéralisation est à l’ordre du jour.« Quatre modernisations » doivent être menées à bien : la modernisation de l’agriculture, de l’industrie, de la défense nationale, et de la science et de la technologie32.
L’ouverture en Chine permet d’abord sa stabilisation, puis son développement. Mais elle génère aussi une revendication d’ouverture dans le domaine politique et culturel. Ces demandes sociales sont portées à la fin de la décennie par une composante importante du monde étudiant, qui réclame plus de libertés et une évolution démocratique du régime. Le mouvement de la place Tien an Men voit le jour. Nombre d’étudiants occupent la célèbre place de Pékin. Au sommet du parti communiste et du régime, les avis divergent sur l’attitude à adopter. Mais, au final, la ligne dure l’emporte. Début juin, la police et l’armée délogent brutalement les manifestants et mettent fin au mouvement. Le nombre de décès est important et fait l’objet d’un débat : entre trois cents selon les appréciations du régime jusqu’à plusieurs milliers.
Depuis, la Chine a poursuivi une forte libéralisation de son économie sous le leadership du Parti communiste chinois. Le régime et le parti ont abandonné toute ambition de diriger un quelconque mouvement communiste international, quand bien même des représentants du PCC prennent part à certaines réunions de partis communistes en Europe ou dans le monde.
2.
Le Parti communiste de Belgique (PCB-KPB)
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, certains groupements et quelques personnalités favorables à la révolution soviétique d’octobre 1917 et à la toute jeune Internationale communiste se rassemblent pour établir la première organisation communiste belge, dénommée le Groupe communiste de Bruxelles. Dirigé par Edouard van Overstraeten qui s’est rendu au deuxième congrès de l’Internationale communiste, ce groupement comprend de nombreux jeunes en rupture de ban avec la Jeune Garde socialiste (JGS). Durant l’année 1920, l’organisation se mue d’abord en Fédération communiste de Wallonie, avant de revendiquer le titre de parti en novembre et de se nommer Parti communiste belge-section belge de l’Internationale communiste33.
Parallèlement, en juin 1921, l’aile gauche du Parti ouvrier belge (POB-BWP), regroupée autour du journalL’Exploité, décide, après avoir vainement tenté de modifier la ligne du POB, d’adhérer à l’Internationale communiste. Le vote du congrès desAmis de l’Exploitéest net :713 voix contre 35, et 30 abstentions34.Une autre formation communiste belge dirigée par Joseph Jacquemotte voit donc le jour.
Suite à la demande du Komintern, un difficile processus de réunion des deux partis s’entame. La démarche est pour le moins complexe tant il est vrai que la culture politique des deux partis est dissemblable. Le contentieux entre la première organisation et le groupe desAmis de l’Exploitéest grand. L’identité politique du parti de van Overstraeten est, selon les termes de Marcel Liebman, « gauchiste dans l’optique du mouvement communiste de l’époque35 ». Un anti-parlementarisme virulent est affiché et une méfiance très profonde est affirmée à l’endroit du mouvement syndical. Le modèle à copier et à propager est le Conseil d’ouvriers, à l’image des Soviets en Russie soviétique36. Pour sa part, dans les termes du débat communiste de l’époque, Liebman qualifie decentristel’organisation mise sur pied par Jacquemotte, « centriste en ce que ce mouvement, pendant ses premières phases d’élaboration et de développement, n’était pas du tout décidé à rompre avec le mouvement social-démocrate dont il faisait d’ailleurs organiquement partie37 ».
Le congrès de fusion intervient les 3 et 4 septembre 1921. Il donne naissance au Parti communiste belge/Belgische Kommunistische Partij (PCB/KPB)38, « mariage de raison plus que mariage d’amour », selon les termes de Joseph Jacquemotte39.
La première participation électorale du PCB-KPB est enregistrée en 1925. Le parti y décroche 1,25 % à l’échelle nationale (3,55 % à Bruxelles) et deux élus sur cent quatre-vingt-six à la Chambre. Il en conserve un lors du scrutin législatif de 1929. Le parti est néanmoins très faible et n’agrège que quelques centaines d’adhérents. Au surplus, la formation communiste belge est durement affectée par les tensions et les troubles dans le PCUS. En 1928, une très importante composante trotskiste abandonne le PCB-KPB, parmi laquelle War van Overstraeten. Il faut d’ailleurs l’envoi par l’Internationale communiste d’une délégation menée par le Suisse Jules Hubert-Droz pour empêcher que le PCB ne suive les thèses trotskistes40.
C’est donc un parti communiste exsangue qui entre dans les années trente. Il y opère pourtant une percée électorale et politique. Son action est reconnue lors des très dures grèves des mineurs en 1932. Le PC y réalise sa « refondation » selon les termes de José Gotovitch, au prix de confrontations violentes avec les forces de l’ordre mais aussi, régulièrement, avec des militants syndicaux et du POB41.
Le développement de 1932 est fortement amplifié en 1936. Pour autant, il n’a pas été linéaire. La ligne « classe contre classe » imposée par l’Internationale communiste rend complexe l’activité politique et sociale du PCB. Les membres et les cadres sont souvent en porte-à-faux par rapport « aux tendances majoritaires du mouvement ouvrier42 ». Le tournant duFront populairemodifie la donne. Le 24 mai 1936, les communistes triplent leur représentation parlementaire, passant de trois à neuf sièges.
Mais l’envol est de courte durée. Une semaine à peine après la tenue d’un congrès à la tonalité antifasciste affirmée, le PCB est ébranlé par la signature du pacte germano-soviétique43. Ce tournant inattendu et bouleversant est difficile à assumer. Le tournant rhétorique est complexe. Au comité central du parti, le 13 septembre, le PCB déclare ainsi : « Il ne faut pas que la Belgique devienne le champ de bataille de l’Europe, il faut mettre fin à la guerre par la défaite du fascisme et de la réaction. » Et la « guerre anti-nazie » de Chamberlain est déconstruite. Mais pour le Komintern, le message est insuffisant. Deux semaines plus tard, dans un isolement complet, le PCB affirme :« Nous ne voulons mourir ni pour Hitler, ni pour Chamberlain44. »
Après l’offensive nazie le 10 mai et l’armistice dix-huit jours plus tard, le parti communiste initie petit à petit une résistance sociale à l’occupant. Celle-ci se politise de plus en plus et s’assume pleinement avec un volet militaire après juin 1941. Le PC conquiert ses lettres de noblesse dans la résistance où il occupe un rôle central. En la matière, les chiffres sont même édifiants. 97 % du cadre d’avant-guerre est actif sous l’occupation. 62 % de ces communistes sont arrêtés et près de 70 % de ce cadre a péri. Dès lors, le renouvellement est spectaculaire à la fin des hostilités : 84 % des dirigeants en place à la libération sont de nouveaux responsables45.
Le parti communiste tire aussi son influence des Comités de lutte syndicale (CLS) créés pendant la guerre46. Ce concours massif à la Résistance et le prestige qui entoure l’URSS lui valent son meilleur résultat électoral lors des élections de février 1946. Le scrutin a d’ailleurs été retardé autant que faire se peut pour éviter un score plus important encore.« Les élections se seraient tenues un an plus tôt, leur force aurait été encore plus grande », juge Oppenheim47, analyse partagée par les historiens Els Witte et Jan Craeybeckx48. De fait, le parti était déjà dans un ressac, comme le confessait Jean Terfve au bureau politique de janvier 1947 à propos de l’évolution du nombre de membres : « Nous avons assisté à une chute verticale : 146 000 en juillet 1945, 89 000 en juillet 1946, 67 000 à ce jour49. »
À l’instar d’autres formations communistes européennes, le PC entre au gouvernement et y demeure jusqu’au printemps 1947. Après la phase pacificatrice voulue par Staline, il s’agit de faire flèche de tout bois, d’entretenir et de développer une polarisation politique et sociale. Après que la FGTB eut approuvé le plan Marshall, le PCB enjoint à son seul Secrétaire national, le Liégeois Théo Dejace, de démissionner – ce qu’il fit50.
Dans les années cinquante, en pleine fuite en avant sectaire, le parti communiste enregistre une descente aux enfers dans ses résultats électoraux et dans son influence politico-sociale. La diffusion de la presse s’effondre, comme le confirme un rapport au Kominform : de 80 000 exemplaires tirés journellement en 1946, le quotidien communisteLe Drapeau rougeest passé à 25 000 en octobre 194951. Après de décevants résultats aux élections législatives de 1949, le parti communiste subit un véritable déclin électoral aux scrutins de 1950 et de 1954.
Il n’en ressortira que lentement, suite à un congrès important tenu à Vilvorde en 1954. Dans l’histoire des partis communistes européens, les assises de Vilvorde détonnent. Elles anticipent un tournant qui se donnera pleinement à voir lors du vingtième congrès du PCUS en 1956. Lors de ce congrès, la frustration née de choix hasardeux depuis le début de la guerre froide trouve un débouché politique. Le Secrétaire général, Edgard Lalmand, dont « l’autoritarisme » et « l’étouffement de toute critique » sont soulignés et condamnés, est démis de ses fonctions52. Avec Jean Terfve, Bert Van Hoorick et Jean Borremans sont évincés du Bureau politique. Un triumvirat succède à Lalmand et à l’ancienne équipe : René Beelen, Ernest Burnelle et Gérard Van Moerkerke53. Avant l’heure, le culte de la personnalité est mis en cause. Et le PCB convient de l’abandon du sectarisme social, catastrophique pour son influence dans le mouvement syndical. Le PCB abandonne l’idée et le mot d’ordre dedictature du prolétariatet fait sien, dans sa rhétorique, le propos qui se déploiera au vingtième congrès du Parti communiste d’Union soviétique : la voie pacifique au socialisme est possible. Désormais, les communistes se font les « défenseurs conséquents et résolus des intérêts de la nation » et veulent se porter « à la pointe du combat pour la défense des droits constitutionnels, la liberté d’opinion, les prérogatives syndicales, les droits imprescriptibles de la résistance54 ». Pour autant, le redressement de son influence est lent.
Le PCB est un important acteur social durant lagrève du siècle, pendant l’hiver 1960-1961. Et électoralement, il en tire un certain profit au scrutin du printemps 1961. Pour la première fois depuis 1946, les communistes repassent la barre des 5 % en Wallonie et celle des 3 % dans l’arrondissement de Bruxelles. En 1965, le regain électoral est plus significatif encore. Les communistes wallons voisinent les 10 % et, à Bruxelles, le PCB est proche des 4 %. Mais la progression de 1965 est sans suite. Dès 1968, les communistes subissent un tassement sensible de leurs résultats. Pour l’essentiel, l’influence du PC reste avant tout syndicale. Elle est concentrée dans les principales grandes entreprises du pays : dans le port d’Anvers, aux ACEC de Charleroi, à la Fabrique nationale de Herstal, dans la sidérurgie à La Louvière et à Liège, dans les services publics à Bruxelles… Mais, comme le pointe Rik Hemmerickx,quoiqu’ils soient des figures bien implantées et très respectées dans le milieu ouvrier, l’influence du PC et de ses délégués « ne dépasse guère le niveau de l’entreprise55 ».
Les années septante sont caractérisées par une relative stabilité électorale du parti. Le PCB ne profite que très partiellement de l’amélioration générale de la situation politique et électorale des grands partis communistes d’Europe occidentale. En Wallonie, le parti communiste recueille respectivement 5,9 %, 5,8 %, 5,3 % et 5,8 % aux élections législatives de 1971, 1974, 1977 et 1978. Dans le même temps à Bruxelles, il obtient 2,8 %, 4 %, 2,7 % et 3 %.
Résultats électoraux du parti communiste aux élections législatives en Wallonie
Début des années quatre-vingt, le PCB-KPB est affecté par nombre de mutations. L’entrée dans une crise économique structurelle où se conjuguent faible croissance, inflation et montée du chômage est mal appréhendée. Les fermetures de sites industriels le troublent. La percée d’orientations libertaires dans les classes moyennes salariées laisse de marbre ses fédérations
