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Chez
Jacqueline Harpman, les parcours de la romancière et de la psychanalyste procèdent d’une pensée cohérente : l’expérience clinique n’a pas contaminé son œuvre littéraire ; elle l’a nourrie, tout comme sa propre histoire et son propre inconscient.
Qui mieux qu’elle même pourrait nous aider à démêler l’écheveau de sa pensée ? C’est ce qu’elle nous propose ici à travers quelques textes qui ont jalonné sa réflexion : la plupart sont inédits ; ils n’avaient jamais été rassemblés.
Alors, à tous ses lecteurs passionnés, il reste à découvrir l’importance du premier chapitre de la Recherche de Proust (et à se souvenir que tiens, tiens, l’héroïne d’Orlanda en avait fait le sujet de sa thèse !), l’ennui suscité par Dan Brown, les relations ambiguës entre « je » et le narrateur, l’individu et son double, les personnages d’Œdipe et d’Antigone, et bien sûr aussi l’engagement pour la cause des femmes…
Bref à décrypter les liens entre création littéraire et psychanalyse… des pistes qui permettront sans doute d’explorer bien d’autres textes !
Le livre, édité en partenariat avec la Revue Belge de Psychanalyse, est préfacé par Jean-Paul Matot, directeur de la revue, par Nicole Minazio, psychanalyste et par Jeannine Paque, auteur de "Jacqueline Harpman. Dieu, Freud et moi : les plaisirs de l'écriture".
À PROPOS DE L'AUTRICE
Jacqueline Harpman (5 juillet 1929 – 24 mai 2012) fut l’auteure de nombreux romans, parmi lesquels "La plage d’Ostende", "Orlanda" (Prix Médicis 1996), "La Dormition des amants"… Psychologue de formation, elle entama une analyse didactique dès 1976. Depuis les années 1980, elle menait de front ses activités d’écriture et de psychanalyse.
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Seitenzahl: 272
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Nous devons à Pierre Puttemans ce projet original de publication conjointe qui est à la fois un ouvrage des éditions Mardaga, et le numéro 59 de la Revue Belge de Psychanalyse. Nous sommes très heureux de cette occasion de présenter un numéro doublement spécial : centré sur le thème des rapports entre création littéraire et psychanalyse, il rassemble des textes – pour la plupart inédits – de Jacqueline Harpman, où elle aborde cette question à partir de sa double identité d’écrivain reconnue et de psychanalyste accomplie.
Je laisse à Nicole Minazio le soin d’introduire l’ouvrage dans une perspective psychanalytique, et je ne m’aventurerai pas ici au-delà de quelques notes personnelles. Jeannine Paque de son côté introduit l’ouvrage du point de vue littéraire.
J’ai eu la chance de rencontrer Jacqueline Harpman, psychanalyste, pour la supervision d’une situation clinique difficile, dans le bureau un peu sombre du sous-sol de sa maison. Outre ses textes psychanalytiques, plusieurs de ses romans et nouvelles, à l’instar de La fille démantelée et de La plage d’Ostende – restent très présents à ma mémoire.
L’écriture romanesque comme la cure psychanalytique mettent en œuvre des processus de transformation de la « matière première psychique », mais leurs visées diffèrent : mise en jeu de la vitalité créative de l’auteur dans l’espace culturel d’un côté ; intégration de la destructivité par sa remise en jeu et en liens dans l’espace transféro-contretransférentiel de l’autre.
Au-delà de l’altérité de ces enjeux, il me semble que la création littéraire comme la pratique psychanalytique se fondent sur un même ressort de base : la mise en tension de la pluralité du Soi. L’attention de l’analyste est « déconcentrée » et se distribue entre différents niveaux narratifs, figuratifs, émotionnels et sensoriels, puis à certains moments se « reconcentre » dans l’émergence d’une forme (ou au contraire se dissout dans une absence à soi). L’écrivain face à la page lectrice recueille les mots et les phrases qui se forment en lui au contact des différents états qu’il laisse advenir, pensées, sentiments, actions, scénarii, personnages (entrecoupés d’états flottants)… Lorsque tout se passe suffisamment bien, l’analysant comme le lecteur se laissent entraîner dans ce mouvement.
Freud établissait avec pertinence dans un texte de 1907 la filiation entre le jeu de l’enfant, le rêve éveillé et l’écriture romanesque ; si la création d’une « réalité imaginaire » apparaît comme leur point commun évident, une autre caractéristique intéresse davantage notre propos : la scission du moi entre différents « moi partiels », permettant à l’enfant comme au romancier d’atténuer la conflictualité psychique et de susciter un « plaisir préliminaire ». Cette « scission » du moi constitue, avec le jeu, un des outils d’un dispositif thérapeutique psychanalytique que Jacqueline Harpman a pratiqué, et auquel elle a consacré son premier article dans la Revue Belge de Psychanalyse en 1984 : le psychodrame psychanalytique…
Je forme le vœu que cette édition apporte à ses lecteurs d’heureux plaisirs préliminaires…
Jean-Paul MatotDirecteur de la Revue Belge de Psychanalyse
Un jour, quelques collègues et amis tous membres de la Société Belge de Psychanalyse, dont Jacqueline, se mirent à faire du théâtre.
Un jour, nous demandâmes à Jacqueline de nous écrire une pièce, qu’elle nous écrivit aussitôt : Le rêve d’Athalie.
Un jour, nous la représentâmes ; il s’agissait d’une comédie très drôle, incisive. Un tourbillon de mots pour servir une critique humoristique de personnages issus du champ psychanalytique mais aussi littéraire. Mise en scène d’un combat truculent entre les ego des uns et des autres.
Jacqueline Harpman est une femme dont la richesse psychique a tissé la trame d’une étoffe psychanalytique et littéraire. Être psychanalyste et être écrivain convoquent des processus à la fois différents et entrelacés. En effet, créativité et création ne sont pas dans un rapport identique aux formations de l’inconscient, alors que certains objectifs peuvent présenter des points communs. N’est pas créateur qui veut alors que nombre d’entre nous peuvent faire preuve d’une créativité qui nous donne le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue et construite en tant qu’expérience unique et singulière.
Jacqueline Harpman est une psychanalyste de talent. Elle offre à ses patients cette écoute créative qui donne une qualité émotionnelle et ludique à sa rigueur interprétative : un accueil de l’autre qui ouvre la séance analytique sur une scène pour les récits du moi où s’infiltre la force de l’inconscient. Un des premiers romans de Jacqueline Harpman avait pour titre La mémoire trouble. Dans la séance analytique, la mémoire est troublée mais aussi transformatrice puisque les traces infantiles originaires enfouies dans l’inconscient sont sans cesse remaniées au cours du temps. Elles seront rejouées et mises en sens dans la relation analytique.
Il ne suffit pas d’avoir été dépositaire de tant de récits, de souffrance, de tant de voyages qui, au-delà du narratif, mettent en sens les mouvements psychiques inconscients. Le passage de la créativité à la création demande un acte particulier et nécessaire : l’acte d’écrire.
Jacqueline Harpman nous avait accordé un entretien dans les Cahiers de Psychologie Clinique 11 qui avait pour thème « Le même, le double et le semblable ». Plutôt que de nous intéresser aux contenus de son œuvre, nous nous étions penchés sur l’aspect processuel aux fondements de son travail de création littéraire.
Tout écrivain s’adresse à des lecteurs qu’il fait entrer dans les méandres de son monde interne peuplé d’une multitude de personnages qui, tissant entre eux des liens, vivent, se répondent, entrent en conflit, apparaissent, disparaissent. Elle nous faisait remarquer que même ses romans devenaient autobiographiques après qu’elle les avait écrits et qu’elle écrivait toujours pour quelqu’un. Dans sa vie psychique, un objet de grande importance veille qui l’empêche de s’égarer dans ses fantasmes. « En lui, j’ai reconnu de nombreux aspects. Tout d’abord des aspects élémentaires : mes parents internes, mais aussi toutes les choses que j’ai lues au cours de ma vie et qui sont venues faire partie de moi. Il s’agit d’auteurs et de livres qui sont à égalité en moi avec mon père et ma mère. Ils sont devenus ma substance propre. Évidemment ce sont des parents idéalisés et merveilleux, mais ce fut un bonheur de les avoir vus se constituer ». Il existe en elle une nécessité vitale d’écrire qui se manifeste par une mise en tension et une perturbation de son monde interne : surgissement d’une pensée, quelque chose de l’informe qui exige une mise en forme personnelle et écrite pour un autre. Jacqueline Harpman aime la grammaire ; son écriture élégante et très construite semble maîtriser la saisie de traces psychiques non encore advenues et donner une visibilité aux zones d’ombres. Celles-ci se découvriront et se déploieront au travers des multiples figures incarnées par les personnages. L’auteur se dit fascinée par l’arrivée de ses personnages, fruits d’une multitude d’identifications et projections auxquelles elle donne libre cours. Mais à partir du moment où ils commenceront d’exister dans un monde nouveau, créé par elle, ils s’appartiendront et elle se mettra à leur service. Il ne faudrait pas négliger le plaisir généré par cette naissance, une expérience psychique nouvelle qui entre en résonance avec la réalisation des désirs infantiles refoulés. Mais le lecteur interne veille. Principe de réalité et principe de plaisir se rejoignent dans l’œuvre. Celle-ci pourra se séparer de son auteur, être offerte au public et entrer dans le champ culturel.
Nicole Minazio
C’est ce que déclare Jacqueline Harpman dans l’un des textes réunis dans ce volume, Relire Sophocle. Elle sait de quoi elle parle, elle qui est psychanalyste, fût-ce d’un mystère, qu’elle traque et s’ingénie à comprendre depuis si longtemps, à commencer par l’obscur noyau de sa propre vie et poursuivre, selon le choix qu’elle a fait et la profession qu’elle a embrassée, en explorant la vie des autres. Lorsqu’elle écrit cette phrase, elle a déjà une certitude et elle l’énonce aussitôt : ces poètes ne savent pas tout, heureusement, ajoute-t-elle, car il pourrait bien arriver qu’ils s’en épouvantent et ne disent plus rien.
Sans être tout à fait du côté de la poésie, qu’elle côtoie depuis plus de cinquante ans en la personne de Pierre Puttemans, elle est tout de même créatrice et, dans ces jugements souvent sévères sur la face monstrueuse des productions littéraires qu’elle se plaît à mettre au jour, notre romancière a beau jeu de jouer habilement de la restriction, du conditionnel. Savent-ils ou non, ces poètes ou romanciers qu’elle invoque ? Là est la question, là est la voix de l’écrivaine Harpman qui manie à son gré le vrai et le faux, le sublime et l’horreur : termes qu’elle croise volontiers et qui sont probablement interchangeables.
Bien qu’elle ait toujours, consciemment du moins, mené ces deux activités – exercer la psychanalyse et écrire – en parallèle, Jacqueline Harpman romancière s’est toujours interrogée sur la création littéraire, sur la sienne et celle des autres. Une habitude ancienne qu’elle a tenu à affiner avec l’expérience et à définir ainsi : elle entend maintenant observer et non analyser. Elle ne le fera pourtant qu’en psychanalyste puisque, dit-elle, c’est le seul outil dont [elle] dispose. C’est donc en adoptant cette méthode qu’elle va relire des œuvres qui lui paraissent fondamentales, soit qu’elle les ait découvertes et s’en soit émerveillée en un temps d’innocence, pourrait-on dire, soit qu’elle les ait admirées de tout temps et qu’elle tienne désormais à (s’)expliquer le phénomène.
La position qu’elle prend alors est à la fois d’humilité et d’autorité. Face à un texte, elle ne se pose en effet ni en linguiste ni en critique littéraire, mais fait appel à son savoir et à sa pratique d’analyste et va au-delà (ou en deçà) des mots de l’écrit, cherchant l’arrière-fable. Qu’il s’agisse de la longue scène du coucher douloureux et de l’attente frustrée puis comblée du baiser de maman, dans le premier volume de À la recherche du temps perdu, ou qu’elle relève, dans le signalement du personnage de Thérèse Desqueyroux, les indices sexués qui trahissent une tendance de Mauriac, elle observe, certes, mais elle décrypte aussi et y va franchement d’une interprétation, qu’elle fonde minutieusement, citations à l’appui.
Quant à se prononcer sur ses propres écrits, ce qu’elle a tenté courageusement lors de sa prestation en chaire de poétique à l’université catholique de Louvain-la-Neuve, elle est plus réservée et s’en tient à des considérations générales. Qui s’en étonnera ? Elle n’est pas la seule femme à comparer la création littéraire à la maternité, beaucoup d’autres s’y emploient, y compris celles qui ne sont pas mères. Ni le seul écrivain d’ailleurs à considérer l’œuvre à laquelle il se donne comme un enfant à alimenter, à élever, à chérir. Elle n’hésite pas d’ailleurs à citer Proust faisant telle profession de foi, osant la confrontation et s’inscrivant en quelque sorte dans une lignée. Harpman ne cache pas, en effet, on le découvrira (ou redécouvrira) ci-après, son aspiration à être appréciée par un large public, son besoin de la louange, son ambition, enfin, de laisser une trace, fût-elle sous la poussière, ses livres étant le témoignage ultime, sans doute le plus fort, de son existence.
Il reste au pauvre critique la fonction de lire (et relire) les textes littéraires de Harpman l’écrivaine (un mot qu’elle déteste) avec les outils qui sont les miens. D’y relever au moins les signes d’une écriture, d’une façon de dire, de dénombrer ces marques d’un langage qui constituent un discours particulier et révèlent une pensée. Surgit alors tout un monde apparemment étranger à la personne qu’on croit connaître, une étrange et terrible floraison qui attire le lecteur et l’invite à partager l’interdit du bonheur dans le crime, en toute impunité.
Jeannine Paque
Quel article mieux que celui-ci pouvait ouvrir ce recueil ? Le titre déjà est explicite : le premier chapitre d’un ouvrage considéré comme une séance de psychanalyse ! Quoi de mieux, en effet, pour nous faire entrer au cœur du processus créatif de l’écrivain ? Et le livre choisi par Jacqueline Harpman n’est pas anodin non plus. Dans la Recherche, la possibilité de confusion entre le narrateur et l’auteur est constante : le narrateur comme aspect de l’inconscient, l’écriture comme sa mise en forme. Par ailleurs, la Recherche semble bien être un des livres de chevet de Jacqueline Harpman, sur lequel elle revient régulièrement. Les thématiques qu’elle aborde dans cet article parcourent également l’ensemble de sa production romanesque. Pour exemple, Aline, l’héroïne d’Orlanda, est titulaire d’une thèse portant sur le premier chapitre de la Recherche de Proust ! Tiens, tiens ! Dans ce même roman, n’écrit-elle pas : Quand on dit je, de qui parle-t-on ? Le lecteur trouvera quelques pistes de réponses dans les pages qui suivent.
Article publié originellement dans la Revue Française de Psychanalyse, LXIII/2 (« Marcel Proust visiteur des psychanalystes »), 1999, p. 457-472. Reproduit avec l’aimable autorisation de la Revue Française de Psychanalyse et des PUF.
Peu d’auteurs ont autant que Proust prêté à la confusion entre auteur et narrateur. Il est nécessaire de différencier les deux positions : l’auteur est la personne qui écrit l’œuvre, le narrateur est celle qui est censée raconter l’histoire. Ceci paraît un truisme, mais si on se réfère à des œuvres comme celle de Balzac, de Flaubert ou de Mauriac, on peut en effet croire que le narrateur et l’auteur sont la même personne : elles sont écrites à la troisième personne du singulier, avec un projet d’objectivation. La Recherche est à la première personne et les parallélismes entre Proust lui-même et son Narrateur sont constants, au point que souvent la critique littéraire s’y est laissée prendre. C’est ignorer le travail de transposition qui s’opère automatiquement lorsque le processus d’écriture se met en route. Dire : « L’autre jour, il faisait beau », est autre chose que l’écrire, car je peux le dire dans le but d’informer, au passage, mon interlocuteur du temps qu’il faisait quand je suis allée au marché ; si je l’écris, c’est que ce beau temps va jouer un rôle dans la suite du récit. Marcel Proust avait une famille, il en a décrit une autre.
Commençons par ce que nous savons de M. et Mme Proust : Jeanne Weil est issue d’une bonne famille juive, bourgeoise « aimant le confort plutôt que le faste et préférant les plaisirs de l’esprit, de la musique et de la lecture à ceux de l’aventure et des grandes entreprises », nous dit Ghislain de Diesbach ; elle se marie par amour avec Adrien Proust qui est médecin, métier dont on se souvient que Marcel l’ôtera au père de la Recherche. Adrien est né à Illiers qu’il quitte pour s’établir à Paris, où il mènera une belle carrière. Ni Jeanne, ni Adrien n’ont de pratique religieuse, ils se marient civilement, mais, par convenance, Mme Proust fera baptiser ses enfants. Diesbach décrit Jeanne comme une jeune femme sensible, éduquée selon la loi hébraïque qui ordonne à l’épouse une complète soumission à l’époux. Elle a l’esprit d’économie et une grande pudeur de sentiments. Elle sera peu à peu déçue par un mari qui fait, certes, une belle carrière, mais qui serait peu fidèle. Jean-Yves Tadié cite Marcel Proust disant, dans l’intimité, que sa mère n’a rien su de ces infidélités. On sait comment il faut prendre ce genre d’affirmation. En tout cas, Marcel, lui, a su, semble-t-il.
Le couple a deux enfants, Marcel, né le 10 juillet 1871, puis Robert, deux ans plus tard : le Narrateur n’a pas de frère. Tadié nous apprend que le Dr Proust a publié une vingtaine de volumes sur ses travaux de médecin. Sa position sociale l’oblige à une importante vie mondaine qui ne plaît pas à sa femme, elle préférerait, d’après Diesbach, rester à la maison avec ses enfants.
On voit les commentateurs s’accorder pour nous montrer ainsi ce couple : Mme Proust, sensible, cultivée, soumise aux règles de son éducation et de la vie sociale, épouse vaguement déçue et mère aimante, réfugiée même dans l’amour maternel, rigide dans l’observance de ce qu’elle croit être le bien ; Adrien, homme de carrière, parfois rude, père aimant mais époux infidèle.
Que valent de telles descriptions ? Elles nous montrent la surface sociale, elles interprètent les façons d’être selon le code d’une époque. En somme, c’est ce que font les patients dans les premières descriptions de leur famille. Elles peuvent être aussi schématiques que ce que je viens de dire, et créer en même temps dans notre esprit une image différente de celle que veut transmettre le patient : c’est ce qui va se passer dans l’étude du premier chapitre de la Recherche.
Je vais traiter ce premier chapitre comme je ferais d’une première séance – je ne dirai pas d’analyse, mais chez un analyste. Je suis prête à soutenir que cela est défendable, et aussi que cela est indéfendable :
Indéfendable : où est l’analyste ?
Défense : ilest remplacé par le public interne, cette instance mystérieuse nommée par Michel de M’Uzan, mais dont, sous diverses appellations, tous les écrivains reconnaissent l’existence.
Indéfendable : et l’immédiateté de la pensée, l’improvisation en fonction de la situation très particulière où se trouve le patient ?
Défense : certes, elle n’existe apparemment pas. Mais peut-on être si sûr de cette improvisation ? Nous savons bien que les patients ont toujours un projet, quand ils nous parlent. Le pire, c’est l’analyste qui laisse aller le patient sans intervenir : ce qui sort sera complètement préfabriqué.
Indéfendable : mais l’intervention ! La plus petite, la plus simple modifie, réoriente, crée l’improvisation. Ah ! Qui va jouer ce rôle dans l’écriture ? Défense : eh bien, l’écriture, justement, la surprise, la formule inattendue qui jaillit sous la plume, l’idée qu’on n’avait pas prévue et qui arrive tout à coup. Certes, l’écriveur a le loisir de la chasser si elle ne lui plaît pas : de même que dans l’analyse, on peut, sans même s’en rendre compte - il faudra des années pour apprendre à s’en apercevoir - chasser la pensée qui arrivait. L’inattendu existe autant dans l’écriture que dans la parole prononcée.
Après cette défense un peu rapide, passons au texte :
On sait que le début de ce premier chapitre est le baiser de maman.
Nous ferons comme si nous étions dans une première séance, celle où le patient se présente en tentant, consciemment, d’être vrai, et inconsciemment, de se cacher. Celle aussi où il annonce ce qu’il ne sait pas qu’il attend de son analyse, et qui est parfois étonnamment différent de ce qu’il croit.
Et, ouvrant le livre, je me mets à rire, car les premiers mots sont : Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Je prétends traiter un texte comme une séance, et voilà que l’auteur va plus loin, il parle en premier lieu de s’étendre ! Je n’imagine pas un instant que, dans les premières années du siècle, quand Proust conçoit la Recherche, ilsache qu’à Vienne, un médecin de la bourgeoisie juive est en train d’inventer une discipline qui va bouleverser le siècle et la pensée. Mais il y a des rencontres… Et, certes, je connaissais cette célèbre petite phrase inaugurale : je ne dois pas être le premier analyste qu’elle ait provoqué sans qu’il en prenne vraiment conscience.
Voilà donc notre homme étendu. Les séances préliminaires ont eu lieu, c’est Jean Santeuil, le travail sérieux commence. Et de quoi nous parle-t-il : de ses rêves ! J’ai un inconscient, bien sûr ! Se souvenait-il de ce que je constate avec tant d’étonnement ? Le Narrateur s’est endormi sur son livre, il s’éveille après une demi-heure : Il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Retenons, à tout hasard, ces trois premiers sujets de rêve. Puis il entend siffler un train, évocateur de voyage, et dans ces premières lignes, Proust s’apprête au long voyage que sera la rédaction de son livre – pour autant qu’elles aient été écrites en premier lieu, me dira-t-on, ce que l’on ne sait pas. Mais de toute façon, elles ont été choisies comme premières lignes – si c’était un patient, j’entendrais qu’il est question du voyage analytique.
Il s’installe pour se rendormir et : J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller, qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Ne soyons pas hypocrites : comme il ne s’agit pas vraiment d’un patient, ces joues-là font résonner quelque chose : je me souviens des grosses joues d’Albertine, des joues creuses d’Odette, et d’un baiser sur la joue de la grand-mère. Puis je me demande pourquoi le Narrateur associe sur l’angoisse du malade couché dans un hôtel inconnu, réveillé à minuit par une crise – bon ! Ne nous attardons pas sur l’asthme, on en a assez parlé comme ça ! – et l’idée de rester toute la nuit à souffrir sans remède. Continuons à lire : il se rendort et c’est pour retrouver en rêve le souvenir de quelque terreur enfantine comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves. Cette fois-ci nous avons un vrai rêve, qui pose tout de suite deux questions : pourquoi un souvenir d’enfance, et pourquoi une crainte ? (Il faut remarquer au passage le pendant mon sommeil, qui ressemble assez curieusement à un lapsus : car le Narrateur n’a pas oublié cet événement pendant son sommeil, puisqu’il en rêve.) La réponse vient avec le rêve suivant : Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. (Pendant mon sommeil revient six lignes après le précédent : il y a donc un lien étroit entre les deux passages.) Voilà donc l’élucidation de la séquence : un rêve érotique se préparait. Il y a deux hypothèses, entre lesquelles il n’est pas nécessaire de choisir : soit la punition précède le crime, soit l’ordre dans lequel les rêves sont relatés, ou remémorés, n’est pas celui où ils ont été faits. La crise d’angoisse, les boucles tirées par l’oncle nous disent que de tels rêves sont interdits. Nous savons déjà que Proust sera exclusivement homosexuel. Les bonnes joues de l’oreiller n’étaient donc pas innocentes et mes associations sur Albertine et Odette ne me trompaient pas, elles préludaient à une femme interdite par un oncle. Depuis Freud et ses Étudessur l’hystérie, nous nous méfions des oncles, nous savons qu’ils dissimulent souvent des pères. Le rêve est très intense : Ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Le Narrateur s’attarde peu à cette femme imaginaire et le voilà qui associe sur les chambres de sa vie, cette ronde extraordinaire où défilent tous les lieux et tous les âges, où Proust illustre de façon magistrale ce que Freud nomme l’atemporalité de l’inconscient : nos émotions habitent au-dedans de nous,elles sont parfois hors d’atteinte, mais le sommeil, le rêve, parfois un événement de la vie réelle peuvent les réveiller et nous faire retrouver, intactes, les choses que nous avons vécues jadis. On sait que toute la Recherche est dans cette idée.
Ce passage-là terminé, il fait une pause, c’est-à-dire qu’il saute une ligne. Nous sommes informés qu’il va changer de sujet. Enfin, il en a l’intention : en fait, on peut comparer cette ligne sautée à ces moments cruciaux des séances où, si l’analyste ne s’accroche pas fermement à son fil rouge, il va se faire égarer. Une femme est née d’une fausse position de la cuisse, il ne faut pas l’oublier, qui a soulevé un puissant élan amoureux : l’oncle et la crise d’angoisse nous ont fait connaître que c’est une femme interdite. Pourquoi l’est-elle ?
Combray, l’été. L’âge du Narrateur n’est jamais précisé, on a le sentiment qu’il est dans la grande enfance, entre dix et douze ans, en tout cas avant l’adolescence déclarée. C’est le soir, il a peur du moment où il faudra aller au lit loin de ma mère et de ma grand-mère. On a inventé de lui donner une séance de lanterne magique les soirs où il a l’air trop malheureux. Nous apprenons ainsi que le Narrateur angoissé des chambres qui tournoient était un enfant qui avait peur. Sa grand-tante lui raconte Golo et Geneviève de Brabant : Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Le pas saccadé et le tressautement, surtout la petite forêt triangulaire ne peuvent pas, pour nous qui lisons en 1998, manquer d’évoquer des associations sexuelles, surtout quand s’ajoute le bouton de porte sur lequel la lampe projette la silhouette de Golo. L’enfant est troublé, inquiet, pris de malaise, on note au passage une brève association sur Barbe-Bleue, il a hâte de courir à la salle à manger et de retrouver sa mère, et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève de Brabant me rendaient encore plus chère, tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules. Quelle culpabilité mystérieuse le trouble si fort ? Il est clair qu’il identifie sa mère à Geneviève de Brabant, il nous reste à supposer que Golo et Barbe-Bleue sont projetés sur son père, et que la culpabilité est liée à cette forme d’attaque fantasmatique. Puis apparaît la grand-mère, qui désapprouve le père envoyant l’enfant lire dans sa chambre les jours de trop grande pluie : Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tellement besoin de prendre des forces et de la volonté. Mais ce père hausse les épaules. L’inquiétude de la grand-mère le laisse indifférent, il ne s’intéresse qu’au baromètre – nous avons là une des rares notations perfides à propos de la mère et du couple parental : Pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le secret de ses supériorités. Tiens ! Cette ironie serait-elle un indice sur les raisons de l’examen de conscience ? La grand-mère vient de subir l’indifférence du père, il se prépare quelque chose de pire : elle va être sadisée. Les liqueurs ont été défendues au grand-père, la grand-tante appelle : Bathilde ! Viens donc empêcher ton mari de boire du cognac ! La grand-mère revient à la hâte, tente en effet de l’en empêcher, mais le grand-père, fâché, en prend tout de même une gorgée. Ici, ce sont à la fois la grand-tante et le grand-père qui imposent à la pauvre grand-mère le supplice qui la blesse, elle repart triste et découragée.
Golo et Barbe-Bleue martyrisant Geneviève de Brabant, le père et le grand-père indifférents aux douleurs de la grand-mère, la notation perfide : voilà ce qui se passe dans le couple hétérosexuel. En moi, la lectrice admire la perfection du récit, des articulations délicates : l’analyste dresse l’oreille, elle est devant un couple où la femme est sadisée. L’enfant ne va-t-il pas, désormais, être légitimé dans ce projet de séparer les parents que la lectrice connaît déjà ? Il dit qu’il est indigné, il ne veut plus voir tout cela. Il monte sangloter tout en haut de la maison, à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris […] destinée à un usage spécial et plus vulgaire, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude : la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté. Nous y voici donc, le jeune garçon énervé s’enfuit, son excitation excessive ne souffre aucun délai, la masturbation l’en délivrera, accompagnée du visage couvert de pleurs que la grand-mère lève vers le ciel.
Il faut observer que, à travers la fenêtre, le Narrateur regarde le donjon de Roussainville-le-Pin : on aurait de la difficulté à ne pas évoquer quelque chose de phallique…
Déjà dans Contre Sainte-Beuve, avec le morceau intitulé Sommeils, il nous avait livré la même séquence : le rêve d’une femme issue d’une fausse position de la cuisse, suivi immédiatement d’une masturbation, décrite de façon beaucoup moins discrète : Enfin s’éleva un jet d’opale, par élans successifs, comme au moment où s’élance le jet d’eau de Saint-Cloud […] qui font dans le tableau du vieux maître de petites valves roses, vermillonnées ou noires. Que les couleurs ne nous égarent pas : les petites valves sont roses. Mais nous n’avions pas eu les scènes où la mère et la grand-mère sont sadisées. Nous savons maintenant pourquoi le rêve érotique était précédé-suivi par la double punition de l’angoisse et des boucles tirées : le fantasme inconscient qui sous-tend l’activité masturbatoire comporte une attaque sadique du personnage maternel et une évocation discrète de l’instrument attaquant, sous la forme du donjon. On comprend donc pourquoi le baiser de maman, ce célèbre baiser de maman, arrive maintenant : il faut que la mère pardonne à l’enfant le crime qu’elle ne sait pas qu’il a commis.
Elle ne le sait pas, mais tout se passe comme si l’enfant en doutait. À peine le Narrateur a-t-il achevé de décrire le visage couvert de pleurs levé vers le ciel, qu’il dit : Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais un seul baiser ne suffit pas, la culpabilité est trop forte. Il rappelle maman mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes. Un peu plus loin : Sa figure aimante, elle me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix. Le besoin de pardon est violent. Mais l’ennemi vient de surgir : le père, qui trouve ces rites absurdes.
Le décor est en place. Nous connaissons les protagonistes : le couple parental fantasmé comme se livrant à des jeux sadiques, et l’enfant ivre d’excitation. Ce soir, Swann dîne à la maison.
Je vais, à mon grand regret, quitter le mot à mot du texte, car les quarante-trois pages du premier chapitre produiraient aisément cinq cents pages de commentaires. L’extraordinaire succession de l’angoisse, des boucles tirées, du rêve érotique, puis de Golo et de la grand-mère malheureuse ne laisse aucun doute : Proust vient, sans le savoir, de nous livrer la scène secrète qui régit son inconscient. Pourquoi cette scène-là ?
Les pages suivantes installent le thème de la méconnaissance. Swann est un homme du monde, choyé par la haute société du faubourg Saint-Germain. La famille de l’enfant-Narrateur a connu son père, brave homme du voisinage : comme Swann a toutes les qualités élégantes, y compris la discrétion, il ne fait pas état de son statut mondain. Parfois quelque chose filtre, le cocher dit que Monsieur a dîné chez une princesse. La tante hausse les épaules : Oui, chez une princesse du demi-monde ! Les détails s’accumulent, que toujours les femmes de la famille refusent d’entendre, maintenant avec fermeté l’image d’un homme qui doit être bien heureux d’être reçu chez elles. Rien ne peut les arracher à une idée toute faite. Il est question de remercier Swann pour le présent qu’il a fait, une caisse de vin d’Asti : Proust se livre allègrement à toute sa virulence, les tantes font des allusions incompréhensibles, qu’elles considèrent comme des remerciements discrets. Elles sont irréductiblement stupides, accrochées à leurs convictions comme un noyé à sa bouée. Le Narrateur nous fait assister à la caricature des bonnes manières. Sa mère n’intervient pas dans cette conversation ridicule, mais, en tentant de l’épargner, il nous la montre impuissante, ligotée par ses propres préjugés. Swann ne sera jamais reçu pour ce qu’il est, l’enfant non plus, qui va piéger et être pris à son propre piège.
Ce long développement autour de Swann prépare la suite, Un amour de Swann : noussavons à quel point la jalousie va y jouer un rôle essentiel. Or, quand le Narrateur revient vers l’enfant, c’est bien d’exclusion et de jalousie qu’il va être question : Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas dans ma chambre. Plus loin :
