En quête de plus grand - Jean Bourgeois - E-Book

En quête de plus grand E-Book

Jean Bourgeois

0,0

Beschreibung

La vie de l’un des grands aventuriers de notre temps, le « miraculé de l’Everest », disparu au sommet et réapparu plusieurs semaines après. « Ceci est le récit de ma vie, la vie passionnée d’un homme qui a toujours foncé au bout de ses rêves. » Une existence consacrée à l’ascension des plus hauts sommets et à l’étude du ciel, en quête de plus grand, avec les étoiles et les montagnes pour guides. Après une enfance bruxelloise, la découverte des joies de l’escalade sur les bords de la Meuse dans les années 1950 conduit Jean Bourgeois à parcourir les grandes faces des Alpes, puis les plus hautes montagnes de la terre. Étoile montante de l’alpinisme mondial, il connaîtra des aventures extraordinaires, telle cette dramatique survie en 1966 sur une montagne glacée du Pamir après des jours d’une effroyable tempête. Curieux des hommes et du vaste monde, ses séjours avec sa femme parmi les derniers nomades d’Afghanistan, dont il rapportera de fabuleux témoignages et d’étonnantes découvertes archéologiques, auront un écho retentissant. Mais une histoire surtout fera le tour du monde, en 1982, le faisant connaître à un grand nombre. Sa disparition à quelques mètres du sommet de l’Everest et sa miraculeuse réapparition parmi les hommes plusieurs semaines plus tard… Voici le récit ardent de la vie d’un superbe aventurier, doublé d’un grand écrivain. Un homme pour qui la quête de ses limites a peut-être été plus importante que l’arrivée au bout du chemin.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 591

Veröffentlichungsjahr: 2013

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Jean Bourgeois

EN QUÊTE DE PLUS GRAND

Préface

Jean Bourgeois est du plat pays, c’est donc un proche qui me ressemble ! Cela ne l’a nullement desservi par la suite, bien au contraire, comme celui qui, au froid, recherche la chaleur. Jean a été attiré par les hauteurs, celles des montagnes, surtout celles qui présentent des difficultés pour en atteindre la cime.

Notre première rencontre fut sur les bords de la Meuse, au pied des falaises de Freyr où, très jeune, il a été rapidement remarqué par son talent de grimpeur, ce qui lui a permis de rencontrer et de partager la corde de Claudio Barbier, la figure de proue des alpinistes de l’époque, et pas seulement en Belgique, son pays natal.

Très vite, tout en terminant ses études d’ingénieur électronicien, Jean va remplir son carnet de courses d’une belle façon, en réalisant quelques premières ascensions dans les Dolomites, et de grandes courses dans le massif du Mont Blanc, entre autres la face nord des Grandes Jorasses par l’éperon Walker.

En 1965, il est admis au GHM, Groupe de Haute Montagne, le club fermé où ne sont admis que les grands alpinistes internationaux.

Le terrain de jeu des Alpes devient trop étroit pour Jean, son regard est tourné vers une autre dimension, il veut se mesurer aux plus hautes montagnes de la terre. Il se rend en Hindou Koush ; c’est sa première confrontation avec une montagne magnifique, mais qui se montre cruelle. Il en réchappe de peu. Il poursuit son chemin qui le mène de l’Himalaya aux Andes avec une escale au Yosemite pour gravir El Capitan. Il se rend en Chine pour gravir le Gonga Shan.

Jean est curieux, l’étude des hommes le passionne, c’est en territoire afghan qu’il approche et étudie une tribu pachtoune de nomades contrebandiers qui sillonnent le territoire entre le Pakistan et l’Afghanistan. Il est admirablement secondé par sa courageuse épouse Danielle.

Il est aussi de l’aventure polaire, en compagnie du grand navigateur polaire Willy de Roos, sur son voilier Williwaw.

Hiver 1982–1983, membre d’une expédition hivernale sur l’Everest, il est la vedette malgré lui d’une aventure étonnante ! Atteint d’un œdème cérébral, il redescend seul des camps supérieurs et se retrouve en territoire tibétain. Arrêté par les militaires chinois, interrogé et contrôlé, il est reconduit à la frontière népalaise trois semaines plus tard. Entre-temps, il est considéré comme mort par ses compagnons et sa famille.

J’ai écrit naguère un article où je me posais la question : « Les courses exceptionnelles existent-elles encore ? ». Admirant les prouesses de nos prédécesseurs et de mes contemporains, je m’inquiétais de la manière dont certains grimpeurs de la nouvelle génération se lançaient dans les itinéraires légendaires avec des moyens techniques abusifs, s’écartant de l’éthique propre aux grands alpinistes d’autrefois et dépréciant ainsi leurs exploits. Je jetais l’alarme pour que l’alpinisme ne soit pas corrompu par ce recours à la facilité et ne perde le sens de pureté transmis pas les anciens. Cinquante ans plus tard, je constate avec joie que la tendance s’est inversée, qu’une certaine jeunesse d’aujourd’hui retourne vers une éthique plus valorisante, celle que Jean a appliquée.

Jean Bourgeois, curieux de tout, infatigable découvreur, sportif accompli, a rempli une vie, sa vie, qui est exemplaire. Il est un ouvreur de chemins que pourront parcourir les jeunes générations.

ROBERT PARAGOT

Paris, avril 2012

Né en 1927, Robert Paragot a été président du Groupe de Haute Montagne (GHM) de 1965 à 1975, président du Comité de l’Himalaya jusqu’en 1999 et président de la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade (FFME) de 1997 à 1999. En 2012, il reçoit une récompense majeure de l’alpinisme, le Piolet d’Or Carrière.

Je dédie ce livre, dans l’ordre de leur apparition dans ma vie, à…

mon frère Serge,

ma sœur Paulette,

feu mon épouse Danielle,

mon épouse Patricia.

Je remercie tous ceux et celles qui m’ont fait confiance et m’ont appuyé dans mes folles entreprises.

Je remercie en particulier mon frère Serge

et mon ami Jean-Claude Legros, qui ont fortement contribué à la correction du texte.

Je remercie également Jean Stasse et Paul van de Calseyde, qui m’ont recommandé aux Éditions Nevicata.

Je remercie très chaleureusement Paul-Erik Mondron, cet alpiniste et éditeur belge qui a accepté d’examiner le manuscrit et a l’audace de le publier.

Avant-propos

Ce qui suit est le récit de moments et de faits marquants de ma vie, dont j’ai fini par réaliser qu’ils racontent la poursuite insatiable de mes rêves d’adolescent. Avoir réalisé plusieurs de ces rêves signifierait-il que je suis enfin devenu adulte, en cette année 2012 qui m’attribue 74 ans ? Plus même qu’un adulte alors, une personne du troisième âge, un croulant, un vieillard ?

À la quarantaine déjà, mon beau-père m’avait posé cette question lourde de sens et d’attentes :

« Jean, quand deviendras-tu enfin adulte ?

— C’est quoi ‘être adulte’ ?

— C’est fonder une famille, assumer des responsabilités, inclure les autres dans un projet et des cheminements communs…

— Ah, alors il me faudra encore beaucoup de temps ! »

Avant de devenir adulte, ne me faut-il pas trouver la paix intérieure, avoir assouvi mes rêves de jeunesse ? Y renoncer me ferait devenir, à mes yeux, un adulte frustré. Mes rêves sont-il plus exigeants que les vôtres, ou moins compatibles avec votre idée de la société ? Je n’en sais rien. Mais ils sont le moteur de ma vie.

Les rêves d’enfance, les pulsions de l’adolescence ! Ne sont-ce que fantaisies, puériles aspirations, idées saugrenues à écarter, même si on ne les oublie pas ? Ne serait-ce pas plutôt une clé d’accès vers l’accomplissement de l’individu ? Il y a tant de témoignages de personnes qui, dès leur plus jeune âge, ont senti un appel impérieux vers leur destin, leur vocation. Ai-je ressenti une vocation ? Je ne le crois pas. Ai-je eu des rêves d’enfant, des enthousiasmes d’adolescent ? Certainement ! Et je les ai tous poursuivis, parfois sous des formes inattendues.

Ma vie n’a pas suivi une ligne, mais plusieurs à la fois. La lecture de ce récit risque de ne pas toujours être facile. Mes enthousiasmes successifs, parfois conjugués, demanderont au lecteur, comme ils l’ont fait pour moi-même, de pirouetter entre l’escalade, l’alpinisme, l’astronomie, la radioastronomie, l’exploration, l’ethnographie, la cinématographie, la radiesthésie, la géobiologie et l’astrologie. Et de prêter l’oreille à d’autres centres d’intérêt : le scoutisme, la boxe, le judo, la musique, l’islam, le bouddhisme, le chamanisme… Rassurez-vous, je ne développe pas tous ces sujets dans cet ouvrage, mais ils sont, entremêlés, des éléments du kaléidoscope.

Les origines des étapes du récit remontent toutes à l’adolescence. Des rencontres, des lectures qui provoquent un déclic et, sans doute, entrent en résonance avec mes aspirations profondes.

J’avais douze ans quand un professeur, M. Jadot, je ne sais plus pourquoi, m’a un jour mis dans les mains un gros livre comme je n’aurais jamais imaginé, à cet âge, en lire un. Il a insisté pour que j’en fasse la lecture de bout en bout. Il relatait le long périple d’un alpiniste qui avait réalisé en plusieurs mois, tout seul, à ski, une traversée du massif alpin d’est en ouest. J’en suis venu à bout. Je n’avais jamais quitté la Belgique, j’ignorais tout des montagnes et je n’avais rien d’un aventurier. Mais il avait déposé dans mon cœur d’enfant une semence qui, sept ans plus tard, allait pouvoir germer.

Un peu plus tard, parcourant la bibliothèque de mon père, je tombe en arrêt devant un livre qui n’avait jamais été lu puisque les pages n’en avaient pas encore été découpées. Un homme parmi les étoiles était un ouvrage de vulgarisation astronomique écrit par un professeur de l’Université de Bruxelles, Bernard Heuvelmans. Il était illustré de quelques photographies impressionnantes de la Lune, des planètes et des étoiles. Des dessins évocateurs et drôles, signés Léo Campion, illustraient le texte. Je n’y comprenais pas grand-chose, mais un ami de mon père, qui logeait de temps à autre à la maison, me surprenant en train de le feuilleter, s’est mis à m’en expliquer les photos et quelques-uns des dessins. Grâce à cela, quelques années plus tard, j’ai pu le lire entièrement et mieux l’assimiler. L’attention attirée, je prenais le temps de lever le regard vers les étoiles.

Je me souviens d’un camp scout où nous étions assis tous ensemble autour du feu de camp. Quand la nuit fut tombée, les chefs nous ont transportés, les yeux bandés, à bonne distance. Notre tâche était de revenir au camp par nos propres moyens. Je me rappelle avoir grimpé au sommet d’un arbre de la forêt pour examiner le ciel et, confrontant l’orientation des constellations au relief du terrain, j’ai pu amener ma patrouille à bon port bien avant les autres. J’avais découvert que le ciel étoilé, si l’on en connaît bien les mécanismes, était un repère infaillible pour s’orienter.

Notre père nous amenait parfois, mon frère Serge et moi, au vieux marché de Bruxelles. Fureter toute la matinée dans ce marché aux puces était un jeu passionnant, même si nous n’achetions rien ou presque. Un vieux livre a attiré mon attention : Quinze mois dans l’Antarctique. Un grand voilier prisonnier des glaces ornait la couverture élimée. Adrien de Gerlache y relatait son expédition à bord de la Belgica dans la Péninsule antarctique, non encore explorée en 1897. À l’intérieur du livre jauni, quelques photographies montraient des montagnes enneigées dont les glaciers plongeaient dans la mer. Rien n’en donnait l’échelle et ces sommets glacés me semblaient immenses. Peu de temps après, un petit livre de la collection Marabout Junior, À la conquête des Pôles, d’Henri Vernes, m’initiait à l’histoire héroïque des explorateurs polaires. J’étais conquis, je foulerais moi aussi des terrains vierges ! Un indice pourrait montrer à quel point j’étais alors prêt à réaliser mes rêves : j’avais affiché au-dessus de mon lit « Seuls les morts ont le droit de se reposer », avec comme illustration un coq chantant à pleins poumons pour réveiller le monde !

C’est à cet âge que je me suis aussi découvert un intérêt pour l’étude du violon. Je poursuivis durant trois ans les cours de l’Académie. Mais c’en était trop, les cours de l’école et le scoutisme me prenaient beaucoup de temps. Je me souviens avoir dit à mon père :

« Papa, il faut choisir : ou je deviens un violoniste professionnel, ou je poursuis mes études. Mais les deux à la fois, c’est trop pour moi ! »

Si j’avais pu choisir, j’aurais arrêté mes études scolaires… Il est heureux que je les aie poursuivies, même si elles n’ont pas dicté entièrement l’orientation de ma vie.

Je rêvais aussi d’une compagne de vie, aux formes généreuses, qui serait plus qu’une amie ou une épouse, une complice dans la réalisation de mes projets. Souvent je me plaisais à imaginer que cette fille, que je n’avais pas encore rencontrée mais qui existait déjà, rêvait elle aussi, au même moment, du compagnon qui l’emmènerait un jour au bout du monde. Et je lui parlais.

Toute vie est extraordinaire par sa singularité. Les multiples facettes de la mienne en font une œuvre originale, construite par moi, exclusivement pour moi. Lorsqu’une vie a été particulièrement dense, son acteur peut éprouver le besoin de la relater, de se la relater. Ce ne fut pas une vie de dévouement, elle ne fut pas sublime. Je la reconnais exclusivement égocentrique, dans la mesure où elle n’a servi à rien d’autre qu’à me jauger. Je refuse l’idée qu’il faut estimer les autres plus que soi et se consacrer à eux. C’est à la mesure de ma propre estime que je peux apprécier les autres. Et cette estime personnelle, j’ai dû la gagner. L’estime de soi n’est pas un droit, c’est une reconstruction. Ce n’est pas à moi de me juger, les autres le feront mieux que moi, et l’ultime Jugement ne me fait pas peur. « Je préfère ressentir des remords pour ce que j’ai fait, plutôt que des regrets pour ce que je n’ai pas fait » a été un de mes leitmotivs, et je l’assumerai devant Dieu, s’il est le Juge que mon éducation m’avait imposé de croire.

Il me paraît certain que je vivrai ma mort comme une délivrance, non pas une délivrance des souffrances de la condition humaine, car ma vie a été un formidable cadeau quotidiennement renouvelé, mais comme la délivrance d’un aveuglement concerté, lié à ma condition d’homme. Quand je parle d’aveuglement, je veux dire que la conscience qui m’habite, quoique je la soupçonne d’être immense, ne me sera révélée dans toute sa plénitude que lorsque je serai détaché de tout lien terrestre. Ceci n’est pas lié à une croyance, c’est mon instinctive conviction. Mais cet aveuglement temporel, par qui est-il concerté ? Par personne d’autre que moi-même. Tout comme je porte des lunettes sombres en montagne, je me protège de la trop vive lumière d’une conscience dévoilée. L’illumination n’est pas mon but et, que je sache, l’illumination des sages ne leur est pas apparue au cours d’un exercice effectué dans ce but : c’est par surprise que cela vient. Je me souviens de l’histoire de ce vieux Japonais qui, se promenant dans une rue de bouchers, entendit un client demander le plus beau morceau d’un animal. Il connut l’illumination lorsque le boucher eut répondu : « Mais monsieur, tous les morceaux sont les meilleurs ! »

C’est à l’âge de soixante-six ans que j’entame cette rétrospective dont je n’ai eu cure jusqu’alors. Ma vie est alors loin d’être achevée, me semble-t-il, mais ce retour vers le passé est adéquat. La longue maladie endurée à ce moment-là par mon épouse Danielle en est certainement un des moteurs. Elle a peu de chances d’échapper à une mort prochaine. Sa fierté et sa vision de la vie lui font éviter tout soin médical et surtout hospitalier. Je la devine prête à affronter la mort afin d’affirmer au monde, à ses yeux et aux miens, qu’une vie rude et droite peut s’achever sans révolte, en vrai guerrier, comme les Celtes d’autrefois qui refusaient la peur de mourir et se présentaient nus au combat. Je l’aide du mieux que je peux et le nomade que je suis reste auprès d’elle, j’écoute ses confidences qui me révèlent toutes ses souffrances cachées. Car s’il n’y a aucune révolte chez elle, il y a de l’amertume. L’amertume de m’avoir trop aimé, de m’avoir, selon elle, mal aimé. « T’aimer m’a tuée » dit-elle parfois. L’amertume de ne pas avoir pu réaliser ses grands projets personnels, ayant offert toutes ses forces au succès des miens, que je considérais aveuglément comme les nôtres. La réclusion que m’occasionne son état et sa volonté de ne plus voir quiconque m’amènent à plonger dans le passé. L’écriture devient ma dernière amie…

Danielle s’éteint au début de mars 2005, chez elle, chez nous, dans mes bras, sans trop de souffrances. J’arrête alors le récit d’une vie, la mienne, que je trouve soudain si dérisoire. Refusant les remords et la nostalgie, qui ne sont en réalité que des formes d’apitoiement sur soi, je me relance dans mes activités délaissées, l’escalade et l’étude au djembé de rythmes traditionnels que m’enseignent depuis huit ans des griots africains. Mon retour à l’escalade à Freyr me remet en contact avec le monde alpin.

Lors de l’enterrement d’une amie alpiniste, je rencontre une petite dame énergique qui cherche quelqu’un qui pourrait l’aider à se remettre à l’escalade. Il y a quarante ans qu’elle a quitté le milieu pour se consacrer à sa carrière et à sa famille. Maintenant que ses enfants sont autonomes, la voilà libre. Je reconnais en elle cette petite gamine remarquée quand j’avais débuté l’escalade ! J’avais dix-neuf ans, elle en avait huit et grimpait depuis deux ans avec ses parents. Georges et Jeanne Patfoort étaient bien connus de tous, le père un joyeux homme robuste, la mère une femme courageuse qui tremblait pour ses deux filles, Viviane et Patricia. Tous grimpaient avec des bonheurs différents, puisque seuls Georges et Patricia, la plus jeune, y trouvaient un réel plaisir. Je me souviens de cette gamine dont la démarche dynamique nous impressionnait tous. Quelques années après ces retrouvailles, nous nous marions ! Je n’aurais jamais imaginé cela, un second mariage. Mais Patricia, que chacun appelle Pat, est un concentré de vie irrésistible. C’est elle qui, dans sa belle logique d’anthropologue, me décide à publier le récit de ma vie aventureuse, me convainquant que cela m’aidera à en découvrir les richesses et surtout les enseignements.

En 2009, ayant découvert chez Pat un vieux violon familial, je me replonge dans l’étude de ce merveilleux instrument, délaissé durant plus de cinquante ans ! Elle est pianiste et s’est mise récemment à l’accordéon chromatique. Nous trouvons dans l’exécution des musiques traditionnelles du monde une joie commune, une complicité tendre et exigeante. La musique me submerge comme la montagne et les étoiles l’ont fait en leur temps. Tout devient musique, y compris les événements qui ont tissé ma vie. Quel étonnant concerto n’ai-je interprété ! Un concerto unique pour une représentation unique que je veux transcrire noir sur blanc, à défaut de noires et blanches.

Chapitre 1

L’enfance, la guerre et l’adolescence

(1938–1958)

Mai 1940… Une jeune femme pousse une charrette où sont couchés deux petits gosses sur de maigres ballots. C’est la guerre. La population effrayée quitte les villes pour chercher refuge en France. Les routes sont encombrées de réfugiés apeurés. La jeune femme est atterrée, car le plus grand de ses gamins – ils sont âgés de deux et un ans – a le teint jaune et est maigre à faire peur. La jaunisse ! Dans ces conditions, sans médecin, sans médicaments, sans abri. Et la foule l’entraîne inlassablement dans ce flot de misérables, sur la route encombrée.

Un régiment d’infanterie remonte la même route, en repli vers la Lys. Un jeune soldat, assez petit et mince, sort brusquement des rangs et se précipite. Il embrasse son épouse, contemple effaré ses deux bambins, puis désespéré, court rejoindre la compagnie, qui elle aussi avance inexorablement. Quelle tragédie ont dû vivre mes parents ! Qu’ont-ils pu échanger en de tels instants ? Quelles étaient leurs pensées dans les minutes et les jours qui ont suivi cette rencontre tronquée ?

Après la capitulation par le roi Léopold III, mon père a réussi à ne pas être capturé et envoyé en Allemagne. Il a erré des jours et des jours en poussant un collègue blessé, qu’il avait juché sur un vélo abandonné. Il n’aime pas parler de tout cela.

Mon père est Liégeois, ma mère est Limbourgeoise, de Maaseik. Elle parlait alors très peu le français. Comment se sont-ils rencontrés alors que la culture, la langue les séparaient ? En fait, un cousin germain de mon père, Armand Limage, venait d’épouser une jeune flamande, rencontrée dans un bal à Liège. Exubérant, joyeux, Armand était un joyeux drille. Mon père, par contre, dont l’enfance avait été malheureuse, rejeté par sa mère, élevé par une grand-mère autoritaire, connaissait alors un grand désespoir d’amour, la jeune fille qu’il convoitait l’ayant négligé. L’épouse d’Armand était d’une famille qui comptait seize enfants et la plus jeune d’entre eux entreprit de consoler mon père. Ils finirent par se marier.

Un an plus tard, j’ouvrais les yeux au monde, le 30 avril de l’année 1938, à 18 heures, juste avant la nuit de la Walpurgis ou Beltaine, fête annuelle celtique, mais cette année-là colorée par la montée du nazisme. Nous vivions à Liège. Mon père, Joseph, avait rêvé de devenir coiffeur, mais il avait été mis par son propre père, ouvrier fondeur, en apprentissage dans une pharmacie. N’ayant fait que ses études primaires, il m’a cependant toujours frappé par son beau langage, bien qu’il parlât wallon avec ses amis, et sa belle écriture calligraphiée. Il nous a toujours interdit de parler wallon et ne nous a jamais encouragés à apprendre la langue de notre mère. Elle aussi avait une éducation de base, mais elle avait eu le temps d’apprendre la couture avant son mariage. Elle s’appellait Léontine Denis, ou plus affectueusement Tine. Tous deux avaient déjà connu la guerre dès leur plus tendre enfance, étant nés en 1912 et 1915.

Après la campagne des Dix-Huit Jours, mon père trouve un emploi de préparateur dans la pharmacie Mahia, située dans la rue Sous-le-Château à Huy. La petite famille vient habiter une maison dans la rue du Neufmoustier, à un jet de pierre des ruines d’un ancien monastère abritant les reliques, contestées, de Pierre l’Ermite, l’apôtre d’une des premières Croisades. Le terrain vague jouxtant la maison et le caveau de Pierre sont notre terrain de jeu. Un petit talus est notre montagne, où nous creusons notre tanière, où nous jouons avec nos petits voisins et voisines des jeux pas toujours autorisés ni même avouables. Bref, nous y apprenons, Serge et moi, les lois de la vie sociale, comme le font tous les enfants livrés à eux-mêmes. Le père travaille dur, la mère sans doute aussi. Elle part souvent à Liège, en principe rendre visite à sa sœur Marie, mais elle y rencontre des militaires allemands. C’est la guerre et l’occupation, la nourriture est difficile à trouver et chacun doit se débrouiller avec ses propres talents. Mon père ne se doute de rien, je crois.

Je me souviens de soirées organisées par nos parents qui ont beaucoup d’amis, mais aussi de violentes disputes dont nous sommes les témoins effarés. Je me souviens aussi, pêle-mêle, du bruit strident des sirènes d’alerte, de nuits passées dans la cave secouée par les explosions des bombes, du vrombissement des V1 et V2 lancés en direction de l’Angleterre, du passage de ces centaines de forteresses volantes américaines qui allaient harceler l’Allemagne, de la piscine flottante sur la Meuse détruite par une bombe américaine, des centaines de cadavres de poissons charriés par le fleuve, de l’arrivée chez nous de mon grand-père et de son épouse, dont la maison a été soufflée par les bombardements, des prisonniers encadrés par les Allemands, qui viennent cueillir les orties sur notre talus, des tentatives désespérées de mon père pour améliorer nos pauvres menus, de mon refus catégorique d’avaler ces harengs qui ont pourtant sauvé les Belges de la famine, de ma maladie aussi, en fin de guerre, lorsque la fièvre paratyphoïde s’empare du « petit oiseau pour le chat » que je suis devenu.

C’est en 1944, et je suis alité lorsque les chars américains entrent dans la ville, soulevant la liesse populaire. Ces géants yankees déversent du chocolat, du chewing gum et des préservatifs à la population, du haut de leurs chars fleuris. Des tirs sporadiques se font encore entendre, un soldat allemand vient piteusement demander un abri que mon père lui refuse, une balle perdue vient se ficher dans le mur, juste au-dessus de ma tête. Serge et moi sommes retirés de notre chambre, qui devient le lieu de repos d’une demi-douzaines de GI’s. Un parent, Odile Nokin, boxeur de son état, vient nous rendre visite en tenue de l’armée blanche, fusil à la main. C’est le moment de l’euphorie mais aussi des règlements de compte.

Les années d’après-guerre ne sont pas confortables, la mésentente des parents nous afflige. Pour tenter de retirer sa femme des rets malsains de ses relations hutoises, notre père décide de nous transférer tous à Bruxelles. Il a trouvé une place dans une pharmacie d’Etterbeek et une maison à louer avenue de la Chasse. Pour occuper Tine, il l’aide à ouvrir un commerce de couture. Ironie du sort, le déménagement la rapproche de son amant et bientôt la séparation s’impose. Comme son épouse a maintenant un commerce, c’est le père qui est obligé de quitter la demeure familiale, nous laissant aux soins de notre mère. Il trouve refuge chez un collègue dont il partage le petit appartement dans l’avenue des Rogations. C’est une période difficile pour Serge et moi, ballottés d’un endroit à l’autre, subissant tour à tour les propos haineux des deux anciens partenaires, qui sont encore nos parents. Heureusement que nous sommes deux et que notre père a eu la très bonne idée de nous inscrire dans une meute de louveteaux, où nous pouvons vivre pleinement notre vie d’enfants exubérants !

La santé nerveuse de notre mère se détériore, elle se sent possédée par le démon. Plein de bonne volonté, je sors mon livre de géographie pour voir quelle est la distance qui nous sépare du Vatican, où elle pourrait se faire exorciser. Ça n’a pas l’air d’être si loin que ça et nous lui proposons de nous y rendre à pied. Elle introduit bientôt son amant dans la maison et elle nous le fait appeler parrain, ce que nous refusons, car nous en avons déjà un chacun. Il tente vainement de nous « éduquer » dans des normes qui ne sont pas les nôtres, nous qui avons trouvé refuge dans le jeu et le scoutisme. Désespérée, notre mère se voit contrainte de choisir entre lui et nous. Elle nous amène chez notre père, lui disant qu’elle n’est plus en état de prendre soin de nous. Nous logeons donc désormais dans ce petit appartement où un divan lit devient notre couche. Alors que notre mère nous avait déplacés dans un athénée, sans doute sous l’influence de son amant, notre père nous replace immédiatement dans notre ancienne école, l’Institut St-Stanislas. Quel soulagement pour nous ! Grâce à notre complicité fraternelle, nous ne souffrons pas trop de ces transplantations successives et réussissons notre année scolaire.

Un appartement se libère heureusement dans le même immeuble et nous avons un « chez soi ». Notre père se montre dévoué et aimant, mais la surcharge de travail que nous représentons est lourde : il fait la lessive à la main sur une tôle ondulée, assume les repassages, les raccommodages, le contrôle de nos devoirs, alors qu’il preste à la pharmacie de 8 à 19 heures. Ce n’est pas étonnant que nous ne sachions jamais dans quelle humeur nous allons le retrouver à son retour du travail. C’est chaque fois l’angoisse, même si nous avons réussi à effectuer toutes les tâches qu’il nous a demandées le matin : entretenir le poêle à charbon, prendre les poussières des meubles, peler les pommes de terre et les mettre à cuire, etc. Le plus pénible pour nous est de subir, avant chaque visite chez notre mère, la litanie des choses qu’il faudra dire et ne pas dire. « Et si elle vous dit ça, vous répondez ça ! ». Non, il est plus pénible encore, à notre retour, de faire le compte-rendu de ce qui s’est passé : « Et pourtant je vous avais dit de répondre ça ! ». Quel supplice !

C’est l’apanage de la jeunesse de pouvoir subir toutes ces souffrances sans s’effondrer, la force de vie étant tellement grande. Les louveteaux, puis le passage tant attendu à la troupe scoute sont notre source d’énergie. À l’école aussi, nous ne subissons pas vraiment le contrecoup de ce qui nous arrive. Je suis studieux et bien appliqué, tandis que Serge, beaucoup plus négligent, supplée à son manque d’application par son aisance exceptionnelle à assimiler les enseignements. Nous sommes très différents l’un de l’autre : Serge est un vrai costaud tandis que je suis frêle et plutôt maladif. Mon frère est vraiment plus fort physiquement que moi et il se plaît à me le montrer. Combien de fois ne m’a-t-il pas poursuivi dans l’appartement jusqu’à ce que je cherche à me cacher derrière une armoire. Pas facile, au retour du père, d’expliquer la chute du meuble !

Comme notre père a beaucoup de difficultés à s’entendre avec ses patrons, surtout s’il s’agit d’une patronne, nous sommes souvent acculés à changer d’école et de lieu d’habitation. Passage par Schaerbeek, lorsque nous avons une douzaine d’années. Là aussi notre domaine est la rue, en particulier la nôtre, la rue Chaumontel. Au bout de la rue, c’est le Kerkebeek, vaste zone marécageuse et inculte qui sépare Schaerbeek d’Evere. C’est le lieu rêvé pour nos explorations juvéniles, mais gare aux rencontres, car c’est aussi le repère de plusieurs bandes rivales de garçons débridés. J’ai douze ans et je tombe amoureux d’une petite jeune fille qui me le rend bien. Notre amour tout pur d’enfants tombe cependant aux oreilles du père, ce qui provoque chez lui une colère incroyable, dont je sors atterré : c’était donc si mal ce qui s’est passé de si beau entre Liliane et moi ? Obéissant aux ordres paternels, je ne croise plus le regard interrogateur de mon amie, je change de trottoir quand je l’aperçois. J’apprends à refouler mes sentiments les plus profonds…

C’est l’âge de la communion solennelle et une nouvelle source de souffrances : ma mère a décidé de m’habiller en marin, mais elle ne participe pas à la cérémonie. Tout au plus puis-je l’apercevoir au balcon d’un immeuble qui fait face à l’église. Les cheveux gominés, dans cet accoutrement de cirque, je me sens trahi par tous. Moi qui ai pris très au sérieux ce sacrement qui marque mon entrée dans le monde des adolescents, je suis l’objet d’une rivalité incompréhensible entre mes parents, car bien entendu, mon père ne se lasse pas de me répéter combien ma mère a été présomptueuse en me faisant porter ce costume. Mais il y a des compensations, car à cette occasion mon grand-père que j’adore vient me voir pour la première fois à Bruxelles. J’aime cet homme qui n’a jamais exprimé le moindre jugement à l’égard de quiconque, bien qu’il souffrît autant que moi de ses relations avec son fils, car celui-ci ne lui a jamais pardonné de s’être remarié.

Il y a aussi le violon ! Je ne sais pourquoi m’est venue l’idée d’apprendre cet instrument. Sans doute est-ce d’avoir entendu la fille du patron de mon père, qui en joue très bien. Mademoiselle Finné suit des cours chez un grand virtuose, Maurice Rasquin, lui-même élève d’Eugène Ysaÿe. Et voilà qu’elle me propose de m’initier à ce merveilleux instrument. J’en suis ravi, car j’admire cette jeune femme, pleine de douceur, qui se comporte comme j’aurais tant voulu que ma mère se comportât avec moi : bienveillante, patiente et douce. C’est une joie pour moi de me rendre à son cours !

Il me souvient qu’un soir, alors que Serge et moi sommes au lit, j’entends une conversation étouffée dans la pièce à côté. Je reconnais la voix de Mademoiselle Finné qui sanglote. Je ne le saurai que plus tard, mais elle est venue proposer à mon père de l’épouser et de s’occuper de ses fils. Mon père, conscient de la grande différence sociale et d’âge qui les sépare, refuse. Comme cette jeune dame est préparatrice dans la pharmacie où mon père est engagé, la situation devient intenable et un nouveau changement de domicile s’impose.

Anderlecht devient notre nouvelle patrie et la rue de Fiennes notre fief. Nous habitons au premier étage d’un café-friterie. Mais nous n’avons plus d’amis, la rue est bruyante et les études plus exigeantes. L’école est à Saint-Gilles, à plus de trois kilomètres. Nous les parcourons à pied ou à vélo par tous les temps, traversant ce qui est alors un vaste chantier de taille de pierres, en bordure de la Senne, que nous franchissons par un petit pont jouxtant un vieux moulin hydraulique. Je me souviens encore de l’odeur fade de la petite rivière, lorsque le froid en fait exhaler une brume tiède qui se condense sur notre visage. Deux fois par semaine, au retour de l’école, nous nous détournons vers l’académie de musique où Papa a eu la très bonne idée de nous inscrire. Deux années de solfège avant de pouvoir suivre enfin les cours de violon de Monsieur Gommaerts, tandis que Serge entame l’étude du piano.

Nous n’abandonnons cependant pas le scoutisme et les réunions des jeudi et dimanche, où nous nous rendons à vélo, à quinze kilomètres de là. Notre temps est donc bien occupé. Il y a toutefois la visite obligatoire que notre père doit bien accepter, celle de notre mère. Comme le père refuse absolument que nous allions chez elle, et comme il lui est interdit d’entrer dans l’appartement, elle nous attend dehors, et durant les quelques heures auxquelles elle a droit à nous voir, nous allons au cinéma ou nous marchons froidement autour du quartier, tandis qu’elle nous suit résignée. Elle connaît assez son ex-mari pour savoir d’où provient notre attitude inhumaine.

J’ai terminé mes études primaires et notre père me fait suivre une septième année, préparatrice à la vie professionnelle. Et l’année suivante il nous dirige tous les deux vers les études moyennes, à l’Institut St-Gilles.

Après les trois premières années d’humanités, la poursuite de nos études pose problème, car Papa n’a pas les moyens de les payer. Mais la commune d’Anderlecht a mis sur pied le « Fonds d’études pour les mieux doués », auquel un de nos professeurs nous conseille de nous adresser. Sortant haut la main de l’interview, une bourse substantielle nous est attribuée. La seule condition pour qu’elle soit renouvelée est que nous obtenions chaque année les 80% des points aux examens de fin d’année. Comme nous nous débrouillons très bien aux études, cette condition est aisée à satisfaire. Mais la personnalité indisciplinée de Serge le fait mettre à la porte de l’école. C’est un parent, professeur de français à l’Institut St-Boniface, qui lui obtient une place dans cette école de haut niveau, où il sera temps pour lui de tenir un profil plus conforme.

Sa nature fougueuse lui fait découvrir un sport qui lui convient parfaitement, la boxe. Et pourquoi pas moi aussi ? Nous nous inscrivons au « Red Star », une salle de boxe réputée de la capitale, où de talentueux professionnels comme Sneyers et d’autres s’entraînent. Nous nous passionnons vite pour ce sport exigeant, dont l’entraînement est le plus sévère que je connaisse, et Serge y fait vite de sérieux progrès. Sa force est étonnante et le père est très fier de voir son grand garçon devenir champion de Belgique en catégorie Novices, puis s’aventurer dans les combats très sérieux des Amateurs, futurs professionnels. Un coup de tête à l’entraînement, donné par un professionnel décontenancé par la force de mon frère, lui casse le nez. Le voici devenu un boxeur à part entière ! Je continue l’entraînement avec lui pendant au moins trois ans, trois ans qui vont m’aguerrir et me donner une résistance et une endurance exceptionnelles. J’en aurai vraiment besoin plus tard !

La relation entre Serge et mon père se détériore malheureusement et mon frère quitte la maison pour ne plus y revenir. C’est chez notre mère qu’il trouve refuge.

Quelques mois plus tard, Serge sonne à la porte, mais je refuse de le voir. Ma situation avec le père m’a amené à devoir choisir un camp. Une fois de plus, je me sens contraint de taire mes sentiments. Notre séparation va durer de nombreuses années…

Dix-neuf ans… C’en est fini du scoutisme d’adolescents. La « Route » est plutôt devenue le jeu de jeunes gens qui ont besoin de s’affirmer, souvent aux dépens des adultes, que ce soit nos anciens chefs ou les malheureux voisins de notre lieu de réunion hebdomadaire. Peu ou mal bridées, nos réunions de routiers dégénèrent vite dans la boisson et le vacarme. L’idée de service, le maître-mot de la Route, s’oublie vite et nos esprits impatients s’évertuent à réinventer le monde, parfois dans des discussions intenses et passionnées, mais surtout dans l’éclatement de nos énergies toutes neuves. Nous chantons aussi Brel et Brassens, dont le langage libre nous inspire.

C’est le moment où nous nous grisons de la vitesse des bolides que les plus fortunés d’entre nous ont pu acquérir : la 2CV de Dauphin (90 km/h !), la Coccinelle de Ouistiti (quelques secondes à 130 km/h dans les dangereuses oscillations de la voiture sur la route pavée !), la moto de Pélican (je n’ai jamais pu monter dessus), et bien sûr les premiers accidents de la route, qui heureusement ne nous donnent que quelques égratignures. Une chute de soixante mètres dans un ravin ardennais, éjectés d’une deuche en perdition, qui se termine par des éclats de rire et quelques bobos, c’est déjà le signe de notre chance sur laquelle nous comptons bien nous appuyer toute notre vie. Je me souviens, après cet accident, de la question de notre aumônier.

« Et durant la chute, à quoi avez-vous pensé ?

— J’ai commencé un Avé, mais il m’est resté dans la gorge… » lui ai-je répondu.

Cela l’a rassuré. Heureusement, il ne nous a pas demandé ce que nous faisions sur la route à cette heure nocturne, car nous revenions d’une virée à Bouillon, désertant le camp des petits scouts dont nous avions la responsabilité, pour admirer la jeune et alléchante serveuse d’un café, qui deviendra un peu plus tard la talentueuse initiatrice de l’un d’entre nous. Ah, Nadia…

Mais il y a aussi les premières sorties en dehors de la région bruxelloise et notre exploration passionnée des grottes du Namurois. Le Wéron, le trou Bernard, le trou d’Haquin, le trou de l’Église et bien d’autres encore nous font pénétrer dans un monde inconnu aux senteurs d’aventures. Et en ce jour de Pâques 1957, Dauphin nous entraîne dans les rochers de Freyr, où il a déjà grimpé quelques fois. Ce contact avec le calcaire, je ne l’oublierai jamais. Mes premiers pas dans la voie normale du Mérinos sont une révélation. Alors que j’ignore encore qu’il existe des montagnes dans le monde, la rencontre avec ce milieu vertical et lumineux me bouleverse : je viens de découvrir, à dix-neuf ans, pourquoi je suis né !

Cette même année, une autre révélation m’est faite, un peu plus tôt que celle que je viens de narrer : je lis dans un journal que deux astronomes belges ont découvert une nouvelle comète à l’Observatoire royal de Belgique d’Uccle, et elle porte leur nom, la comète Arend-Roland. Mon imagination s’enflamme, sans doute avivée par les belles discussions que l’ami de mon père, instituteur et passionné d’astronomie, m’avait offertes quelques années auparavant. Une décision prend corps rapidement : je veux observer cette comète, avec un télescope de ma fabrication.

Mais comment m’y prendre ? Je trouve un tout petit bouquin écrit par l’abbé Moreux. Il y propose une construction simplifiée où l’objectif est un « verre de bésicles » comme on disait alors. C’est une lentille plan-convexe de cinq centimètres de diamètre, qui coûte des clopinettes. Comme la distorsion chromatique d’un verre simple est importante, il faut limiter les dégâts en choisissant une longueur focale suffisamment grande. Il propose donc une focale de deux mètres. Quant à l’oculaire, il envisage une petite lentille concave, qui donne une image redressée de ce que l’on observe.

Deux mètres, c’est long ça ! Suivant le conseil de l’auteur, je demande à un artisan de me façonner un tube adéquat en zinc. Lorsqu’il apprend le but de l’opération, il m’offre son travail, en me souhaitant beaucoup de chance. Et si un jour il pouvait regarder dans ma lunette, il en serait très heureux.

La lunette est vite achevée, bien à temps avant l’apparition de la comète, mais comment la soutenir et la diriger vers cet astre mouvant ? Là, je me perds dans des complications inutiles. Ayant lu que des amateurs avaient réalisé une monture motorisée, je décortique un réveille-matin, ajuste les engrenages pour faire tourner un moyeu de bicyclette d’un tour par jour. Mon axe tourne impeccablement, mais la stabilité de l’engin est à ce point déplorable que je verrai beaucoup mieux la belle comète à l’œil nu que dans mon instrument. Qu’à cela ne tienne, je ne me décourage pas et les années qui vont suivre verront, de télescope en télescope, de lecture en lecture, d’observation en observation, mon art se développer.

Quelle année ! Voilà qu’elle m’apporte deux passions simultanées, qui demanderont beaucoup de temps pour être assouvies. Le seront-elles un jour ? Une nouvelle vigueur m’emporte, m’aidant à supporter le quotidien studieux.

Sorti brillamment des études secondaires, je poursuis naturellement ma route d’étudiant à l’École centrale des Arts et Métiers (ECAM), qui jouxte l’institut dont je sors. Je n’ai pas vraiment envie de me plonger dans des études supérieures, mais mon père et mes professeurs m’y encouragent. Pourquoi pas après tout, puisque cette vie d’étudiant me convient bien, dans la mesure où elle me laisse l’occasion de m’adonner à mes intérêts personnels. Je trouve même un sens à ces études d’ingénieur technicien que l’obéissance m’a fait choisir. Une option en électronique ne pourrait-elle pas m’être utile un jour, pour trouver un emploi dans un observatoire ?

La bourse d’études m’est toujours octroyée, et pour aider mon père à nouer les deux bouts, je m’engage dans une boîte de nuit de Bruxelles comme gardien du vestiaire, les jeudis et samedis soirs. Le Ramsès est une boîte dont j’ai entendu parler par un jeune collègue de l’ECAM, qui y travaille presque tous les soirs après les cours, en qualité de serveur. Mon travail n’est pas compliqué, puisqu’il consiste à recueillir les manteaux des visiteurs. Je n’ai aucune rémunération si ce n’est les pourboires des clients, ce qui n’est pas négligeable car ils me prennent vite en sympathie, surtout lorsqu’ils découvrent que je poursuis mes travaux d’étudiant au vestiaire. Quelle drôle d’ambiance dans ce vestiaire ! Le Ramsès a choisi comme décor celui d’une tombe égyptienne, et mon cagibi est un petit cube sans lumière, avec seulement une petite ouverture par laquelle les clients me glissent leurs vêtements. Une petite table et une chaise, mais aussi la compagnie d’un étrange voisin : un squelette humain est assis près de moi, affalé sur une chaise. Lorsque je demande à connaître son histoire, on me laisse comprendre qu’il s’agit d’un soldat allemand de la dernière guerre, disparu mystérieusement dans une maison privée de Bruxelles. Il me rappelle à chaque fois cette histoire véridique d’un malheureux Allemand abattu dans une boucherie bruxelloise (je connais les bouchers) et dont la chair a disparu dans la charcuterie. Dans les moments moins intenses, je passe à l’arrière-cuisine pour faire la vaisselle ou préparer les gin-fizz. Il est chaque fois 2 ou 3 heures du matin lorsque je peux sauter sur mon vélo pour retourner à la maison.

Vingt ans… Quel vertige de découvrir que l’on change de décennie, que les années d’enfance sont désormais passées. Pourtant, intérieurement, je sens que rien n’a changé. Bien sûr, il y a ces pulsions sexuelles intenses, mais celles-là, je les connais depuis presque toujours, au moins depuis mes sept ans. Pressions auxquelles se joint ce pénible sentiment de culpabilité hérité de l’éducation de l’époque. C’est sans doute cela qui rend le temps de la jeunesse si inconfortable. Bien souvent mon père me regarde et me lance excédé « Mais qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es malheureux ? Je n’en fais pas encore assez ? ». À cet âge, je suis incapable d’exprimer mon désarroi face au monde. Pourquoi croit-il que je lui reproche quoi que ce soit ? Je suis dans ce sentiment de solitude né de l’incompréhension. Même les amis me deviennent étrangers. Ils cherchent les filles, rient bruyamment, alors que je m’intériorise de plus en plus. Bien sûr, je suis fasciné par les jeunes filles, mais je les fuis, elles me font peur. Ayant appris à tant me méfier de ma propre mère, je leur attribue un pouvoir étrange. Elles sont pour moi d’un monde différent, inquiétant. Mais qu’elles sont belles…!

Les études se poursuivent bien, si l’on en juge par les résultats. Chaque jour qui passe, je l’assume, puisqu’il n’y a pas d’autre choix. Je trouve une technique économique pour réussir : si je suis très attentif aux cours, la matière s’assimile facilement lors des révisions. Il n’y a qu’un cours auquel je reste fermement hostile, c’est celui de philosophie. Je me refuse d’écouter le professeur nous expliquer comment de grands penseurs voient le monde. Le monde doit rester le mien, je le veux mien. J’avais le même problème lorsque j’étais enfant, mais je n’en étais pas conscient, car il m’était totalement impossible d’assimiler le catéchisme, branche pour laquelle j’avais immanquablement zéro ou un sur dix. Alors que j’étais brillant dans toutes les autres branches, mes professeurs, qui étaient pourtant des Frères maristes, ne me faisaient jamais le moindre reproche pour cette très piètre performance. Sans doute sentaient-ils que la prudence à mon égard était de mise, sachant que ma moralité et ma piété étaient très élevées.

C’est ma deuxième année à l’ECAM et je prépare la session des examens dans un parc d’Anderlecht, assis chaque jour sur le même banc. J’adore étudier ainsi, entouré des rires des enfants, du vent dans les feuilles, des rumeurs de la ville, enivré du parfum des fleurs. C’est dans ce contexte que j’arrive le mieux à me concentrer sur la matière dont j’ai rigoureusement programmé la révision. C’est ainsi ma technique : dès que les cours sont achevés, je dresse un agenda où chaque branche se voit désigner une plage d’heures sur les trois semaines que dure la préparation, la « bloque » comme on disait. L’horaire est rigoureusement respecté, étudiant ainsi de 8 heures du matin à 18 heures. Et pour terminer la journée, je m’offre une course effrénée en vélo, qui me permet de me déconnecter de l’étude avant le sommeil. De la sorte, je parviens à la fin de la période de bloque en ayant tout assimilé, sans faille, et je peux aller tranquillement me confronter aux professeurs, sans inquiétude aucune. Mon assurance les impressionne. Sauf à l’examen de philosophie. Là, je reste totalement muet, incapable d’exprimer mon aversion pour cette branche. Je reste fasciné par les dessins que l’interrogateur griffonne sur une feuille, en attendant patiemment que j’ouvre la bouche. Puis après une éternité, il marmonne, sans relever la tête :

« C’est tout ?… Vous pouvez aller, monsieur Bourgeois… ».

Brillant résultat, je suis le premier de ma session, enfin les vacances ! Enfin pouvoir me libérer de toutes ces contraintes et me consacrer à l’escalade ! J’ai vite fait de boucler mon sac à dos et je pars en stop pour Freyr, me disant que je trouverai bien là quelqu’un pour me conduire dans les rochers.

Chapitre 2

La découverte de la montagne

(1958–1961)

Freyr est un site grandiose où seule la nature a érigé son cadre. Un méandre de la Meuse a sculpté des falaises grises, blanches, ocre dans de vieux sédiments datant de plus de trois cents millions d’années. Quel est l’océan qui a patiemment accumulé ces multiples couches d’alluvions, quels sont les cataclysmes qui ont bouleversé le paysage au point de tordre à ce point cet ancien fond marin ? Le résultat en est toutefois sublime : du point de vue auquel on accède depuis la route en lacets qui escalade la rive droite de la rivière, les falaises surgissent de l’eau verte, verticales, d’un seul jet. En cette saison estivale, les pentes abruptes de la vallée les soulignent de leur feuillage dense.

J’ignore encore que chaque pan de rocher possède un nom, que chaque fissure trace un itinéraire plus ou moins audacieux, mais j’en ressens la présence. Toute mon âme vibre devant ce festin de la nature. Freyr… Rien que ce nom fait d’ailleurs pressentir la teneur magique du lieu. Freyr, Freyia, ces noms de divinités germaniques ou antiques n’y sont pas accolés par hasard. J’imagine le temps préromain, quand le druidisme était notre philosophie, et je vois ses prêtres y célébrer le culte à la nature dans ce lieu tellurique hors du commun.

Après l’émerveillement, mon premier étonnement est de constater qu’aucune structure n’est prévue : pas de bureau d’inscription, pas de secrétariat, pas de personnel d’accueil. Aucune maison à la ronde, pas d’auberge, rien si ce n’est, de l’autre côté de la Meuse, le village et son superbe château entouré de somptueux jardins. Près du point de vue cependant, une petite cabane en bois offre des boissons aux passants. C’est là aussi que l’on doit donner un franc pour pouvoir apprécier le panorama. Son tenancier, rougeaud et débonnaire, m’indique le lieu où je devrais pouvoir rencontrer l’un ou l’autre grimpeur : il y a non loin de là une clairière ouverte sur la vallée, où les alpinistes installent leurs tentes. Effectivement, une tente y est érigée, mais elle est inoccupée. Visiblement, le propriétaire y reviendra pour la nuit.

Cette clairière est superbe avec, vers le sud-ouest, sa vue imprenable sur un méandre de la rivière. Au loin se distingue une falaise, sur l’autre rive. Apparemment, les rochers se situent toujours sur le versant extérieur d’un méandre, signe évident que c’est l’eau qui les a dégagés de leur gangue plus friable. Au loin, l’horizon marque la frontière française. De ce côté, la clairière surplombe un vide d’une centaine de mètres, formé par le creusement d’un ravin abrupt qui plonge dans la vallée. Curieusement, aucun cours d’eau ne le suit, car les pâturages que je découvre de mon poste d’observation ne sont coupés par aucun lit de ruisseau. J’apprendrai plus tard que le ravin du Colébi possède un cours souterrain, dont la perte se trouve dans le village de Falmignoul, sur le plateau du Condroz, et dont la résurgence apparaît en bordure de Meuse. Les cuves escarpées dont le ravin est doté indiquent cependant que son fond reçoit à ses heures des eaux tumultueuses. Le « plateau », car c’est ainsi que je nommerai désormais la clairière, comme tous les grimpeurs, possède de très beaux pins sylvestres, à l’écorce rougeâtre, qui lui confèrent un aspect méditerranéen. Vers le nord, les belles falaises de Freyr offrent leur grandiose paysage, surpassant encore en beauté le château et ses jardins qui lui font face. Quelques bouleaux torturés agrémentent l’entrée du plateau, contrastant avec la masse sombre des charmes qui les entourent. Une plantation de jeunes chênes offre son ombre, face à une doline boisée, dont l’origine me reste mystérieuse. Le sol est couvert d’une herbe drue, que le séjour des campeurs ne réussit pas à abîmer. D’emblée je sens que je vais aimer profondément ce lieu…

J’ai à peine terminé ma visite qu’apparaît le propriétaire de la tente. Alors que je m’imaginais rencontrer un héros des Alpes, au visage buriné par les intempéries, c’est un jeune garçon de quelque seize ans qui me sourit, montrant ainsi ses grandes incisives qui lui ont valu le surnom de rabbit1.

« Je m’appelle Richard. Tu viens pour grimper ?

— Oui, mais je voudrais aussi m’inscrire au Club alpin. C’est où ?

— C’est à Bruxelles, d’où tu viens, que se trouve le local. C’est là qu’on s’inscrit, pas ici. Mais ne t’en fais pas, grimpe autant que tu veux, il n’y a aucun contrôle et si tu veux, je peux t’amener dans les rochers.

— Tu sais grimper ? Et tu as le matériel ?

— Oh tu sais, je suis presque né ici. Mon père m’a appris et je suis ici pour les deux mois de vacances.

— Seul ? Tu peux grimper ainsi ?

— Non, mais si tu restes, j’aurai l’occasion de grimper avec toi.

— Comment vis-tu ici durant ces deux mois ?

Son sourire s’élargit encore.

— Je ne reçois pas d’argent de mes parents, mais je me débrouille. Les alpinistes qui viennent ici le dimanche me laissent leurs restes de nourriture et je vends aux restaurants du coin les escargots que je ramasse après les pluies. Il y a aussi les consignes des bouteilles abandonnées dans le ravin. Il y a de quoi vivre toute sa vie ici… Tu as une tente ? Alors installe-toi où tu veux. »

Peut-on trouver meilleur accueil ? Je me sens d’emblée à l’aise et j’installe ma modeste tente canadienne sous un pin, face au panorama. Il y a demain une école d’escalade qu’organise le Club alpin et je ne manquerai pas d’y participer, si toutefois j’y suis admis. Ma première nuit à Freyr me fait goûter au charme de ce coin de nature magique. Oui, je suis déjà envoûté.

Un beau soleil me réveille. L’herbe est toute empreinte de rosée, les cloches sonnent 7 heures au loin. C’est dimanche et je suis, sous la futaie, le petit sentier qui longe le ravin du Colébi vers le village de Falmignoul. Je suis très pieux et je ne veux sous aucun prétexte rater la messe du dimanche. L’office est affligeant de banalité. Le pauvre curé n’arrive pas à me séduire et son sermon me désole. Il est vrai que je suis habitué aux prêches des Franciscains de la place du Jeu de Balle de Bruxelles. Ce sont d’excellents orateurs et nous y allions, mon père, Serge et moi, les dimanches sans réunions scoutes, pour savourer leur rhétorique, nous laisser envahir par le vacarme grandiose des grandes orgues, mais aussi pour nous étourdir, après l’office, des chocs visuels, auditifs et olfactifs du marché aux puces. C’en est fini, mes dimanches se passeront désormais ici, dans la cathédrale impressionnante de la nature. Les druides avaient raison de refuser toute construction pour leur culte. Je les sens très proches de moi dans ce relief verdoyant.

Le village de Falmignoul, tapi dans son écrin de verdure, possède aussi une boulangerie. Il y sent bon le pain fraîchement cuit, la boulangère est amène et derrière le comptoir, une jolie petite fille me dévisage. J’ai vingt ans, je dois lui paraître comme le prince charmant. Sans doute sent-elle que je suis heureux.

Il est 9 heures. Sur le parking le long de la route, les débutants comme moi dévisagent leurs aînés, ces grands costauds bien à l’aise dans leurs vêtements d’alpinistes : le pull de laine norvégienne, les lourds pantalons Bonneval, les impressionnantes chaussures de montagne, le bonnet négligemment posé sur le chef, et surtout, surtout, cet écheveau de corde en chanvre posée sur leur épaule robuste. Ils personnalisent l’aventure et je devine dans leurs yeux à demi fermés toutes les prouesses, tous les dangers qui les ont façonnés. Comme tous les grands hommes, ils sont simples et sourient à ces néophytes qui les admirent. Lorsque je leur dis que je ne suis pas membre du Club alpin, ils sourient et me rassurent. Je le deviendrai bientôt, dès que je retournerai à Bruxelles. Comme l’inscription nécessite un parrainage, René Duquesne et Jean Lecomte se proposent et je mémorise leurs noms.

Aujourd’hui, je suis confié à un couple de grimpeurs d’une quarantaine d’années, Pierre et Monique Monette. Un athlète russe du nom de Georges Schdanoff les accompagne, je serai donc bien entouré.

« Tu as déjà grimpé ?

— Oui, une fois l’année passée. Nous avions été au Mérinos.

— OK, on va donc aller un pas plus loin. Nous t’amenons dans la voie normale de la Lègne. »

Nous descendons un sentier inconnu pour moi, et au pied de la plus haute falaise de Freyr, Monique me passe la corde autour de la taille et me lie par un nœud de chaise. Pierre part devant, Monique et Georges me suivent pour me conseiller. Mais c’est inutile, pris d’une fièvre grisante, je file en me jouant des difficultés. Que c’est beau l’escalade !

« On dirait voir un chat grimper ! »

Dès le début, mon style s’affirme : je grimpe d’instinct, sans réfléchir, trouvant d’emblée la meilleure attitude correspondant à ma morphologie. Combien de fois me dira-t-on par la suite que mon style ressemble à de la danse ! C’est clair que je suis dans ma voie.

Je fais néanmoins quelques fautes techniques dans la manipulation des mousquetons d’acier, car il n’est pas aisé de m’y retrouver lorsque plusieurs cordes pendent devant moi. Mes maîtres me corrigent patiemment. Comme tout se passe pour le mieux, ils m’amènent ensuite dans une voie plus difficile, qui frôle déjà le cinquième degré de difficulté, dont le nom est « Le Petit Navet ». Elle se déroule dans une dalle, raide au début, dans le massif du Mérinos. À l’endroit le plus difficile, je sens mes pieds trembler, sans doute parce que je retiens ma respiration. La pratique de la boxe m’a appris l’importance de la respiration, je relâche donc le diaphragme et tout se passe bien. À la fin de la journée, tous les accompagnateurs s’accordent pour dire qu’une nouvelle étoile est apparue dans le ciel de l’escalade belge…

Durant les quinze jours qui suivent, Richard me conduit dans toutes les voies qui lui sont accessibles. En superbe pédagogue, il m’entraîne dans des voies de difficulté croissante, m’apprenant patiemment toutes les astuces qu’il connaît, héritées de ses escalades avec son père. Il n’est pas toujours seul, car d’autres jeunes gens viennent aussi passer une part de leurs vacances scolaires ou professionnelles, campant au plateau. Avec Robert Moret et Laurette, les frères Van Hove et leur charmante sœur Kiki, les journées filent dans une ambiance dénuée d’esprit de compétition. Mes nouveaux amis ont vite compris que je pousserai notre passion commune plus loin qu’eux. Nous nous grisons d’émotions juvéniles dans les rochers, les soirées autour du feu de bois font crépiter nos rires.

Mais que cette vie est belle, dénuée de toute contrainte extérieure, si ce n’est celles, ô combien exigeantes, que nous nous imposons dans notre jeu préféré ! Si la pluie interrompt nos escalades, ce sont de longues randonnées qui nous mènent dans l’inconnu de toutes ces petites vallées sauvages que nous découvrons petit à petit. La Wallonie, cela veut dire étymologiquement « le pays des vallons ». Et le Condroz en foisonne. Le Condroz, c’est le pays des Condruzes, une tribu belge que César a dû vaincre pour former son grand empire. Ce n’est pas par hasard si la voie que nous avons gravie aujourd’hui s’appelle « Les Anciens Belges ». Tout ici nous replonge dans nos origines préromaines, dans ce temps où les cités, les monuments et les lois n’avaient pas de raison d’être.

Il me reste deux semaines de congé avant la rentrée et j’avais prévu de les passer avec mon père. Nous n’avions aucun projet précis, si ce n’est de camper quelque part en Ardenne. C’est l’évidence pour moi, c’est ici qu’il faut installer notre tente. Devant mon enthousiasme, mon père accepte et sa vieille 11 CV nous ramène à Freyr deux jours à peine après mon départ. Sa jovialité, sa jeunesse d’esprit et son dévouement en font vite un membre à part entière de l’équipe. Svelte, avec ses petits 54 kilos et ses 45 ans, il fait rapidement des progrès et il ne se passe pas un jour où il ne soit entraîné dans une voie. Il n’a pas les mêmes talents que moi, mais il reste un compagnon agréable pour mes jeunes amis, qui ont du mal, à cause de son âge, à l’appeler Joseph. Ce qui en lui les impressionne par-dessus tout, c’est le soin qu’il met chaque matin pour que la tente soit impeccablement nettoyée et rangée. Du jamais vu à Freyr !

Une petite tempête déchire une nuit notre abri et tout est trempé. Il nous faut rentrer à Bruxelles, mais dès le lendemain, nous sommes de retour, ayant confectionné à la hâte une nouvelle tente avec de vieux draps de lit. On n’abandonne pas Freyr pour de telles broutilles.

Bientôt mes amis ne peuvent plus m’entraîner dans des itinéraires plus difficiles, et je commence enfin à grimper en tête de cordée. C’est grisant ! C’est vraiment la place de celui qui veut vibrer entièrement. Le leader est seul responsable de lui, sa chute éventuelle peut le blesser ou pire, si la corde casse. Nous grimpons avec des cordes de chanvre qui supportent mal les chocs, les mousquetons en acier se déforment facilement, laissant la corde leur échapper, le rocher n’est pas toujours solide et les pitons de protection rarement fiables. Qui plus est, la corde est attachée directement autour de la taille sans que rien ne protège les reins ni les côtes du choc d’une chute. Tous ces aléas font que la règle est qu’un premier de cordée n’a pas le droit de chuter. Combien de fois ai-je entendu en a parte :

« Méfie-toi de celui-là, il a déjà dévissé en tête… »

À la fin des vacances, j’ai acquis suffisamment d’expérience pour oser m’aventurer en tête dans les voies cataloguées « très difficiles » sans les avoir reconnues au préalable. Elles tombent une à une et ma notoriété grandissant, le caïds de l’époque s’intéressent à moi. Les Focquet, Duchesne, Alzetta, Capel m’invitent à grimper avec eux, et c’est une nouvelle panoplie d’expériences qui enrichissent mon bagage de premier de cordée.

Voici venu le temps de la rentrée. Après ces deux premières années à l’ECAM, il me faut choisir une option, la mécanique ou l’électronique, ou comme on le dit aussi, choisir entre « courant fort » et « courant faible ». À vrai dire je m’en fiche un peu, tout à ma découverte des joies de l’escalade. Mais il y a aussi mon souci de plaire à mon père, qui a consenti tant de sacrifices pour que je poursuive des études. Mon intérêt pour l’astronomie n’a pas faibli et c’est auprès d’un astronome de l’observatoire d’Uccle que je vais demander conseil.

André Koeckelenbergh est un homme affable, qui fut et reste un astronome amateur, bien qu’il soit devenu un professionnel. Il est attaché au Service de Physique solaire. Il m’annonce qu’il n’y a pas vraiment de possibilité pour un ingénieur mécanicien d’être engagé à l’observatoire, mais qu’au vu de l’essor extraordinaire de l’électronique dans la recherche scientifique, cette option est celle qui m’offre le plus de chances d’être engagé un jour comme constructeur d’instruments. Il n’y a donc plus d’hésitation, je serai électronicien, bien que je ne sache pas au juste ce que couvre cette spécialité. Nous verrons bien plus tard…

Le temps des études reprend donc, avec des cours de plus en plus intéressants sans doute, mais subis dans un espace confiné, loin de la nature et de ses beautés. Je suis tout étonné d’apprendre que la radio, c’est de l’électronique, tant je suis éloigné mentalement de ma future profession. Dès le vendredi soir, quelle que soit la saison, je boucle mon sac et pars en stop vers Freyr. Bien souvent j’y arrive de nuit, après avoir marché, bredouille, depuis Namur. Trente-cinq kilomètres qui ne peuvent que m’aguerrir pour les longues courses en montagne que je commence à envisager. En réalité, j’ignorais tout de la montagne, même son existence, mais avec la fréquentation des alpinistes et les conférences qu’organise le Club alpin, les récits épiques me hantent. Moi aussi, je veux vibrer de peur et d’inquiétude, moi aussi je veux éprouver ces sensations puissantes de l’homme contraint d’assurer seul sa survie dans un milieu grandiose et hostile. De grimpeur, je veux devenir alpiniste !

Toute occasion est bonne pour améliorer mon endurance et ma résistance. Les nuits à Freyr se passent couché à même le sol, dans un sac de couchage de mauvaise qualité. Le froid et l’humidité, la pluie ou la neige, tout est bienvenu. Je découvre d’ailleurs qu’une nuit sans sommeil, mais où je reste calmement étendu, même en grelottant, me donne une journée pleine de dynamisme, sans éprouver le moins du monde le manque de sommeil. Dès le petit jour, je réveille l’un ou l’autre des malheureux amis qui ont accepté de grimper avec moi et nous sommes en route après un déjeuner frugal.

Ma règle est de ne pas m’arrêter de grimper jusqu’à la tombée de la nuit, sans boire et sans manger. Ce n’est pas du goût de mes compagnons, qui s’épuisent à mon train d’enfer, et il me faut prévoir trois « volontaires » successifs pour pouvoir assouvir ma soif d’escalade quotidienne. D’un bout à l’autre de la journée, je ne me décorde pas et c’est anneaux en mains que nous courons d’un massif à l’autre. Il me souvient de ces journées torrides où Jean-Marie Cherruy me supplie de pouvoir boire un verre à la buvette. À bonne distance, la corde restant tendue, je lui laisse une minute pour étancher sa soif puis, sans pitié, je tire la corde vers moi et c’est reparti. La chaleur, la pluie, la neige qui tapisse le rocher, le verglas, rien ne m’arrête. Je veux me sentir prêt physiquement et moralement à subir toutes les épreuves que ma passion me promet.

Et il me faut insérer le temps des études dans tout cela ! Suivant mon habitude, je ne brosse aucun cours et participe intensément à chacun d’eux. Les soirées de la semaine sont consacrées à mettre mes notes en ordre, à achever les travaux entamés durant le jour, à réviser chaque branche régulièrement pour ne jamais accumuler du retard. Comme je suis efficace dans mon travail, il me reste encore du temps en semaine pour aller courir une heure ou me défoncer à vélo. Ainsi, dès le vendredi soir, ou au pire le samedi à midi, je suis libre de ne plus penser qu’à moi, l’esprit entièrement libre.

Apprenant que l’ADEPS2