Les seigneurs d'Aryana - Jean Bourgeois - E-Book

Les seigneurs d'Aryana E-Book

Jean Bourgeois

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Beschreibung

À la rencontre d’un monde millénaire décimé par les décennies de guerre

Afghanistan, mai 1968. Jean et Danielle Bourgeois parviennent, après de longues semaines de recherches, à approcher une caravane de nomades pachtouns. Au péril de leur vie, car ils ont rencontré de farouches contrebandiers, ils réussissent à se faire accepter et à les accompagner sur les pistes secrètes de leur migration bisannuelle. Une relation intense se construit entre eux sur plusieurs années. Une expérience unique et riche en découvertes.

L’Afghanistan d’alors n’existe plus. Ces seigneurs d’Aryana, qui sillonnaient tout le pays avec leurs nombreuses caravanes, ont brutalement perdu leur mode de vie ancestral par les guerres incessantes contre les Soviétiques d’abord, puis entre les factions afghanes rivales.

Ce récit de Jean Bourgeois, aujourd’hui réédité, est un document exceptionnel. Illustré de photographies inédites prises par le couple, il permet de mieux mesurer le génocide qui s’est accompli et ce qu’était la vie d’un peuple fier, qu’aucune force étrangère n’a pu dompter.

Un magnifique récit de voyage à la découverte d’un peuple méconnu et de traditions ancestrales en train de disparaître

EXTRAIT

Pourquoi l’image d’une caravane ondulant dans un paysage désertique suscite-t-elle chez la plupart d’entre nous de secrètes résonances ? Lorsque l’imagination s’égare vers les peuples nomades, lorsque l’esprit vagabonde, nous sommes en proie à un trouble étrange. Serait-ce que le nomadisme nous concerne plus que nous ne le pensons ? Besoin d’évasion, atavisme ? La tente nomade demeure le symbole – ou le souvenir – d’une époque que nous aurions pu connaître par le truchement de nos pères.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Né en 1938, Jean Bourgeois est l’un des grands aventuriers et alpinistes de son temps. Membre du Groupe de Haute Montagne, il a écumé les sommets des Alpes et du monde en compagnie des plus grands noms de l’alpinisme. Il a écrit cet ouvrage à quatre mains, avec sa femme Danielle, qui l'a suivi pour ce long et magnifique périple.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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À ma pétillante épouse Danielle, décédée en mars 2005

À mon frère Serge et ma sœur Paulette

À tous nos frères et sœurs Djalalkhêl

Préface

Voici que l’aventure exceptionnelle arrivée à Jean Bourgeois, le miraculé de l’Everest, après son échappée par le versant tibétain de la plus haute montagne du monde, son errance sur les glaciers jusqu’à sa rencontre avec les gardes-frontière chinois et sa « résurgence » après trois semaines d’inquiétude mortelle pour ses amis, dans ce Népal où il avait tenté avec des compagnons éprouvés l’une des voies les plus difficiles du Chomolungma, remet en pleine actualité le très beau livre qu’il écrivit il y a une dizaine d’années sur les montagnards de l’Afghanistan sous le titre Les Seigneurs d’Aryana et avec la collaboration de sa femme Danielle.

J’ai relu avec attention ce livre dont j’écrivis à l’époque la préface ci-dessous. Je ne veux rien changer à ce texte. L’Afghanistan de 1972 n’existe plus. Mais les Pachtouns, son véritable peuple, ces contrebandiers des frontières avec le Pakistan, luttent désormais sans merci, puisant dans les gorges de l’Hindou-Kouch, et dans les neiges des hivers terribles, la volonté de survivre et de combattre pour ce qui est leur bien le plus précieux : la liberté. Malgré les chars soviétiques, les avions et les hélicoptères qui les poursuivent jusque dans leurs retraites les plus inconnues du puissant relief, malgré les villages brûlés, les populations sédentaires déportées ou tuées, ce peuple irréductible combat, lutte, donne au monde entier, aux grandes nations qui se désintéressent de son sort l’exemple le plus admirable de courage et de patriotisme. Nomades dans tout le pays afghan, qu’ils sillonnaient avec leurs nombreuses caravanes, ils étaient autrefois le sang même de la nation afghane, et leurs parcours irriguaient le pays d’un sang généreux. Les seigneurs d’Aryana ne sont plus que des hommes traqués.

Il est nécessaire de lire le récit de Jean et Danielle Bourgeois pour mieux mesurer le génocide qui est en train de s’accomplir, et ce qu’était la vie d’un peuple fier, dans un pays non encore asservi.

C’est un double courant de sympathie qui nous a réunis Jean Bourgeois et moi : nous venions tous deux de la montagne et celleci nous avait conduits immanquablement à l’aventure lointaine. Il y a trente-six ans, j’explorais les montagnes du Hoggar et, ma soif d’alpiniste étanchée, je découvris qu’il y avait au Sahara autre chose que des escalades et que le contact avec les Touaregs ou les Chaamba, ces nomades de l’erg, du reg ou de l’atakor, humanisait le désert, lui donnait cette attirance mystique autant que mystérieuse concrétisée par les millions de gravures et fresques rupestres attestant que ces lieux desséchés avaient été l’un des berceaux de l’humanité.

De même Jean Bourgeois, actuellement l’un des meilleurs alpinistes belges, doit à sa vocation alpine d’être allé en Afghanistan, d’avoir compris toute la richesse que ce pays réservait à l’ethnologue, au chercheur, et d’y être depuis retourné à plusieurs reprises après avoir soigneusement préparé par de solides études les futurs contacts qu’il désirait avoir avec les grands nomades de l’Asie centrale, ces Pachtouns, descendants des premiers Aryens, éternels errants poussant leurs migrations saisonnières des steppes de l’Indus aux montagnes centrales de l’Afghanistan : et là, comme au Sahara, dans ces gorges rocheuses, sur les hauts plateaux balayés par les vents, sur les falaises des défilés, Jean Bourgeois découvrit à son tour les gravures rupestres, les tessons de poterie et les céramiques attestant l’ancienneté d’une civilisation que seuls ces grands nomades ont maintenue intacte des temps néolithiques à l’ère atomique.

Nous avions à l’époque, Jean Bourgeois et moi-même, échangé nos idées, alors qu’au retour d’une grande ascension il se reposait dans le chalet que le Club alpin belge possède aux Houches, dans la vallée de Chamonix.

Il m’avait dit son intention de retourner là-bas pour un troisième voyage, il m’avait conté toutes les difficultés qu’il avait éprouvées à se faire admettre sous les tentes des Pachtouns, sa joie d’avoir conquis leur amitié, ses échecs et ses réussites, toutes les disgrâces physiques et morales d’une telle aventure qui ne peut en aucun cas se comparer à une expédition moderne. Tous deux nous le savions d’expérience : on ne peut être accepté dans l’amitié des grands nomades qu’en menant la même vie qu’eux, en vivant comme eux, en abdiquant notre civilisation, nos coutumes, en se pliant aux leurs, en se mettant enfin, et cela est capital, sous leur protection, même à l’encontre du pouvoir officiel dont n’ont cure les vrais nomades.

De tout ceci Jean et Danielle Bourgeois ont fait un livre, un livre passionnant et qui fera réfléchir bien des jeunes qui ne voient dans l’Afghanistan que la route de la drogue ou la terre privilégiée de touristes milliardaires. Avec beaucoup d’argent, certains s’imaginent pouvoir tout acheter. Profonde erreur ! Leurs richesses ne font qu’attiser les convoitises, humilier ceux qui en bénéficient, éloignent au contraire ceux qui veulent se rapprocher. C’est par leur pauvreté consentie, par leur reniement de tout confort, bref c’est en partageant le pain rassis au beurre rance, en buvant l’eau croupie des mares où s’abreuvent les chameaux, en acceptant les souffrances de la marche sous un soleil torride et les nuits glaciales des hautes montagnes, en triomphant après combien de semaines et de mois de la méfiance des nomades et de l’hostilité encore plus vive des officiels à qui ces contacts entre Européens et transhumants contrebandiers ne plaisent pas, c’est après avoir franchi la limite qui sépare notre civilisation de la leur que Jean et Danielle Bourgeois ont recueilli le fruit de leur quête lente, passionnée, raisonnée, véritable exemple de travail obstiné, acharné et utile, accompli avec des moyens bien limités.

Jean m’a demandé de préfacer ce livre. « Pourquoi ? Lui ai-je dit. Il se passe de préface, la mienne ne lui apportera rien car il se suffit à lui-même. » Il m’a répondu bien gentiment : « Préfacez-le par amitié, parce que vous aimez les déserts, que ce soit le Sahara ou les déserts glacés de l’Arctique, parce que vous aimez les nomades et que vous avez su vous faire aimer d’eux. »

Alors j’ai accepté, mais ce que je voudrais souligner, c’est l’importance extrême que prennent dans ce livre les chapitres écrits par sa courageuse épouse, Danielle Bourgeois. Quel étrange voyage de noces il lui a fait faire ! Combien de femmes eussent été capables de le suivre dans cet inconfort total, dans cette insécurité permanente ? Qu’elle ait accompli le premier voyage, passe encore ! Mais qu’elle soit retournée de plein gré vivre avec les Pachtouns, n’est-ce pas la preuve absolue de l’attirance qu’exercent sur nous les vies archaïques et tribales des grands nomades, ces peuples « trait d’union » avec le passé ?

Et voici que la présence d’une femme occidentale dans cette expédition change tout. Tout seul, Jean n’aurait pas pu nous conter avec tant de précision la vie des femmes et des jeunes filles pachtouns, car, en terre d’Islam, l’homme ne pénètre pas sous la tente des femmes, encore moins le roumi. Ainsi, tandis que Jean accomplit son travail d’homme, Danielle, au début simple poids mort courageux, peu à peu se décante de ses complexes, accepte le travail des femmes de la tribu, ramasse le bois, fait la corvée d’eau, plante les piquets de la tente. Cet énorme voyage dans le temps, Danielle Bourgeois l’accomplit, triomphe de ses craintes, de ses erreurs, et ses notations vives et alertes complètent harmonieusement le travail d’ethnologue de son mari. Tous deux nous livrent enfin les détails d’une merveilleuse aventure, une de ces aventures dont on se dit intérieurement : « Je ne sais pas si à leur place j’eusse été capable de la vivre ! »

Roger Frison-Roche

Chamonix, 1983

Introduction

L’Afghanistan a été profondément bouleversé depuis la première parution de ce livre en 1973. Dans les années 1968-1971, à l’époque des séjours de Jean et Danielle Bourgeois auprès des nomades pachtouns dans des régions reculées du pays, les Afghans avaient encore des raisons de croire en un avenir prometteur. Leur pays avait connu une période relativement longue de paix et de développement, particulièrement dans les centres urbains.

Mais en 1973, le roi Zahir Shah fut renversé par son beau-frère Mohammad Daoud Khan, qui s’autoproclama premier président d’Afghanistan. En 1978, la situation politique se dégrada lorsque le président fut assassiné et que le Parti communiste prit le pouvoir. Les forces moudjahidin se lancèrent alors dans la résistance. En décembre 1979, les blindés et l’aviation soviétiques envahirent le pays. Au cours des années d’occupation violente qui suivirent, jusqu’en 1989, de nombreuses régions du pays connurent une régression de plusieurs siècles. Ce retour en arrière eut des conséquences dramatiques pour la population afghane. Plus de 6 millions d’Afghans prirent le chemin de l’exil, contraints d’accepter un avenir incertain dans des camps au Pakistan et en Iran. Le retrait des Soviétiques laissa le pays dans un état d’anarchie générale, ouvrant la voie du pouvoir aux seigneurs de guerre locaux.

Les innombrables mines antipersonnelles éparpillées à tout vent firent des milliers de victimes civiles. Encore aujourd’hui de vastes parties du territoire sont trop dangereuses pour être parcourues en sécurité. En 1994 apparurent les Talibans qui finirent par arracher le pouvoir aux féroces chefs de guerre, deux ans plus tard. La charia, basée sur une interprétation ultra-conservatrice de la loi islamique traditionnelle, fut promulguée à travers le pays. Le règne des Talibans prit brutalement fin en octobre 2001 à la suite de l’invasion de l’Afghanistan par une coalition de puissances occidentales initiée par le président américain George W. Bush afin de chasser les Talibans du pouvoir et de capturer Oussama ben Laden, caché dans le pays. Les souffrances du peuple afghan continuèrent. Trente-cinq années ininterrompues de guerres avaient marqué le pays et sa population au fer rouge. Les gouvernements de Hamid Karzai (entre 2011 et 2014) et à présent celui d’Ashraf Ghani tentent bien de sortir le pays de son malheur, mais la société afghane tout entière fait face à d’immenses défis.

Depuis l’invasion occidentale de 2001, l’Afghanistan n’a cessé de faire la une de l’actualité. Le pays s’est retrouvé au cœur de grands enjeux géopolitiques, notamment dans la « guerre contre la terreur ». Mais derrière ces considérations on retrouve tant d’histoires de familles dévastées, de drames personnels, de souffrances et de survie au jour le jour. À y regarder de plus près il est évident que de nombreux problèmes sont difficiles à évaluer : organisation sociale, identité culturelle, héritage culturel. De gros efforts ont été réalisés et d’importants moyens ont été affectés à la reconstruction de l’Afghanistan au cours des dernières années. Mais dans un pays où plus de 60 % de la population a moins de 24 ans, il est essentiel de renouer avec une conscience historique et une réalité culturelle. Les institutions qui jouent en principe ce rôle – les musées – ont connu leur lot de problèmes ces trente dernières années. Une grande partie de l’héritage culturel de l’Afghanistan a été détruite. Tout le monde se souvient de la destruction en 2001 des deux bouddhas géants de la vallée de Bamiyan, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais le pillage des musées du pays a aussi été récurrent et d’irremplaçables trésors ont disparu, réapparaissant étrangement pour certains en salle de vente ou sur le marché noir des antiquités.

Malgré tout, les musées occidentaux sont nombreux à posséder des collections en provenance d’Afghanistan antérieures aux années 1970 et le début des troubles. C’est le cas de la collection afghane du musée Moesgaard à Aarhus, au Danemark. De renommée internationale, elle rassemble des objets, photographies, films et enregistrements divers s’étalant de 1947 à aujourd’hui. La plupart de ces objets sont le fruit du travail d’ethnologues. Les exceptionnelles photographies et images filmées de Jean et Danielle Bourgeois en constituent un pilier essentiel.

L’héritage culturel est fondamental pour tout groupe ethnique et est un élément clé de la reconstruction de l’Afghanistan. L’avenir se modèle et se comprend toujours sur base du présent et du passé. Les objets rassemblés dans les collections muséales témoignent de la richesse de l’histoire afghane et de sa mosaïque culturelle et ethnique. L’héritage intangible est lui aussi fondamental pour le travail de reconstruction et pour comprendre le passé. Les images, enregistrements et récits ethnographiques sont à ce titre des plus précieux.

Ce livre est l’un de ces témoignages d’un mode de vie disparu. Les Koutchis étaient considérés comme une des populations les plus vulnérables du pays. Les tragédies de ces dernières décennies ont balayé leur mode de vie ancestral. Guerres, sécheresses, mines, frontières, impôts et modernité – le camion remplaçant le chameau – les ont contraints à abandonner le nomadisme et à s’installer précairement dans des camps de réfugiés au Pakistan.

Jean et Danielle Bourgeois ont réussi à capturer à la fin des années 1960 les derniers moments de leur vie nomade, alors qu’apparaissaient les prémices des changements à venir. Leur témoignage sur les Koutchis et leurs transhumances de la brûlante vallée de l’Indus au Pakistan à la fraîcheur des montagnes du centre de l’Afghanistan est d’une valeur inestimable. Un voyage de 1200 km, accompli en un peu plus de deux mois, au cours duquel les nomades s’adonnent aux commerces les plus divers de laine, d’animaux et de viande avec les habitants rencontrés en chemin.

Le portrait à trois faces – images, photos et texte – des Koutchis, dressé par Jean et Danielle Bourgeois, est chaleureux et respectueux. Ils ne versent pas dans un romantisme que la fière allure des nomades, aux parures d’argent et de pierres précieuses, a pu susciter chez tant d’observateurs occidentaux. Le couple Bourgeois, âgé à l’époque de 30 et 27 ans, a partagé l’intimité des Koutchis, leurs souffrances et leurs joies, poussés par leur curiosité et leur fascination de la vie nomade. Il en ressort ce témoignage exceptionnel sur un style de vie qui peut inspirer et informer, à l’heure de la reconstruction de l’Afghanistan. Nous avons dans ce livre une présentation unique de l’héritage culturel koutchi – et afghan. Le succès des efforts actuellement entrepris en Afghanistan dépend de la compréhension et de la connaissance de ce riche héritage. La pierre apportée dans ce livre par Jean et Danielle Bourgeois participe à bâtir un Afghanistan meilleur.

Ulrik Høj Johnsen

Directeur des collections ethnographiques Musée MoesgaardAarhus, 2015

Avant-propos

Un jour, pas si lointain, nous nous sommes rendus en Afghanistan. Nous avions un projet précis, ambitieux : partager la vie des nomades dont les tentes noires, orgueilleusement dressées et superbement lointaines, ponctuent les gorges et les déserts de ce fascinant pays.

Nous ne savions pas encore que le plus lourd de nos bagages était constitué de notre civilisation et de nos préjugés. Nous ne nous en serions pas rendu compte si nous n’avions visité le pays qu’en touristes pressés. Mais nous avons tenté de pénétrer réellement l’Afghanistan. Nos bras ne furent pas assez forts pour supporter le poids de nos habitudes, qui provoquèrent en nous plus de révoltes que de séductions pour ce qui nous fut révélé.

Nous aurions pu rebrousser précipitamment chemin en traînant nos valises, mais nous avons préféré les déposer et les ouvrir : si nos chemises ne pesaient pas bien lourd, la montre pesait une tonne ; l’appareil photographique était minuscule, mais le carnet de chèques était tellement encombrant par notre crainte permanente de le perdre en cours de route ! Le temps et l’argent, qu’en faire… ?

Ce livre est le récit de la prise de conscience d’un homme et d’une femme dont l’échelle des valeurs a été bouleversée au contact d’autres hommes et d’autres femmes dont tout les sépare, les origines, les préoccupations, mais cependant si proches parfois par leurs joies et leurs difficultés communes.

Nous avons écrit ces pages alternativement. Lorsque Jean tient la plume, son récit est signalé par un astérisque (*). Si Danielle prend le relais, deux astérisques en avertissent le lecteur (**). Cette expérience vécue à deux, nous avons voulu être deux pour tenter de la traduire.

En nous relisant, nous nous constatons parfois trop virulents, tout simplement trop Occidentaux. Que l’Afghanistan et les Afghans nous pardonnent ; ce livre décrit nos premières expériences, nos contacts malhabiles avec les gens d’un autre monde. À présent que notre valise est considérablement allégée, nous comprenons mieux certaines attitudes, certaines réticences. Mais ne changeons rien au texte : de page en page, d’expérience en expérience, la véritable beauté d’un pays rude et de ses habitants hospitaliers deviendra la troisième dimension de nos feuillets noircis jour après jour1.

1. Le texte original a été quelque peu condensé pour cette nouvelle édition.

Carte de l’Afghanistan

Chapitre 1 À la recherche des nomades

* Pourquoi l’image d’une caravane ondulant dans un paysage désertique suscite-t-elle chez la plupart d’entre nous de secrètes résonances ? Lorsque l’imagination s’égare vers les peuples nomades, lorsque l’esprit vagabonde, nous sommes en proie à un trouble étrange. Serait-ce que le nomadisme nous concerne plus que nous ne le pensons ? Besoin d’évasion, atavisme ? La tente nomade demeure le symbole – ou le souvenir – d’une époque que nous aurions pu connaître par le truchement de nos pères.

Si nous étions nés seulement le jour de notre naissance, nous ne verrions dans les nomades que des gens simples, à l’esprit trop ankylosé pour songer à améliorer leurs conditions de vie. Mais une perception millénaire, héritée de lointains ancêtres, nous fait pressentir dans les peuples transhumants des cousins et, même plus, de grands frères.

Encore actuellement, chez ces hommes dont Danielle et moi avons partagé la vie, c’est le frère aîné qui est le gardien de la tradition ; c’est lui qui en assure la pérennité parmi les habitants de la tente qui deviendra sienne à la mort du patriarche. Les nomades pachtouns d’Afghanistan sont nos frères aînés, ceux qui ont perpétué la tradition d’un peuple fier dont le nom est Arya, c’est-à-dire, en langue avestique, « le peuple noble ». Ce peuple, dont nous sommes partiellement issus, est celui des Aryens. Leur histoire demeure une grande énigme, et il est dommage que le nom de cette race nous évoque instinctivement le nazisme et les massacres génocidaires de la dernière guerre. Aussi s’avère-t-il indispensable, avant d’aborder les descendants des Aryens, de balayer de notre esprit tous ces préjugés que les temps modernes nous ont inculqués bien malgré nous.

On ignore totalement l’origine des Aryens, mais leurs premières traces apparurent il y a cinq mille ans, en Afghanistan, et plus précisément dans la partie septentrionale de ce pays, en Bactriane. Ce peuple nomade y érigea sa capitale, Bakhdi, la célèbre Bactres des Grecs, la Balkh actuelle et, suivant la tradition, la mère de toutes les cités. Les Aryens possédaient une civilisation originale, une culture dont nous soupçonnons la richesse par la tradition védique que l’Inde a précieusement conservée jusqu’à nous. Vers 1500 avant notre ère, les Aryens franchirent vers le sud la formidable barrière que constituent les montagnes de l’Hindou-Kouch, et peu à peu émigrèrent vers l’Inde et vers l’Europe. Les nomades pachtouns d’aujourd’hui sont fiers de se proclamer descendants directs des premiers habitants de l’antique Aryana.

Il serait tentant d’expliquer les traditions nomades des peuples pachtouns par leur illustre ascendance. Mais les dernières décennies l’ont bien montré : dès qu’un peuple n’a plus de raison précise d’exercer le nomadisme, il n’hésite pas à se sédentariser totalement, si attaché soit-il aux traditions. S’il y a tant de nomades encore aujourd’hui en Afghanistan, c’est que le besoin en est toujours actuel.

La raison profonde du nomadisme est géographique : ce sont le relief et le climat de l’Afghanistan qui justifient l’activité des transhumants, qu’ils soient pasteurs ou commerçants.

L’Afghanistan est un pays montagneux, situé aux confins occidentaux de la grande chaîne himalayenne. L’imposant Hindou-Kouch, le cinquième massif montagneux du monde en hauteur, traverse le pays du nord-est à l’ouest. Les altitudes en illustrent l’ampleur : 7500 mètres au nord-est (Noshaq), 5 600 mètres au centre du pays (Koh-i-Baba). À ce point, l’Hindou-Kouch se ramifie en larges doigts écartés qui s’amenuisent et se soudent au plateau iranien à une altitude de plus de mille mètres.

Il est une autre chaîne de montagnes issue du Nord-Est afghan, les monts Souleimân. Ceux-ci, suivant un axe nord-est sud-ouest, constituent la frontière orientale de l’Afghanistan. Les altitudes varient de 6 000 mètres au nord à 4 000 mètres au centre de cette chaîne qui, bordant l’immense plaine de l’Indus, s’évanouit dans les déserts adjacents du Baloutchistan.

Ces deux chaînes de montagnes ne peuvent qu’avoir une influence capitale sur le climat de l’Afghanistan, l’Hindou-Kouch protégeant la moitié méridionale du pays des vents hivernaux sibériens, tandis que les monts Souleimân arrêtent totalement les vents d’été de la mousson indienne. L’absence de mousson confère à l’Afghanistan un climat aride, du type continental : étés chauds et très secs, hivers rudes, particulièrement dans les steppes du Nord où soufflent sans rencontrer le moindre obstacle les vents glacés sibériens. Les seules pluies, rarement abondantes, tombent de mars à mai. Par contre, les chutes de neige sont importantes en hiver sur les hauteurs de l’Hindou-Kouch.

Ce climat aride et le relief tourmenté donnent à l’Afghanistan un caractère austère : pas de forêts, sauf le long des monts Souleimân, des cultures confinées dans d’étroites vallées dont le torrent permet une savante irrigation, peu de pâturages si ce n’est sur les pentes de l’Hindou-Kouch après la fonte des neiges.

La culture du blé et du riz, dans quelques vallées favorisées, est l’apanage des peuples sédentaires, de race blanche ou mongole. Des populations turcomanes et ouzbèkes cultivent le coton dans le Nord et élèvent des chevaux. Par contre, l’élevage du mouton ne peut être exercé que par des peuples nomades car le mouton ne supporte ni les grandes chaleurs, ni le froid. De grands troupeaux nécessitent une main-d’œuvre abondante et peu coûteuse : c’est donc toute la famille qui effectue les migrations saisonnières, à la recherche d’une température clémente et de pâturages frais.

Mais le nomadisme afghan n’est pas que pastoral. Le caractère d’inaccessibilité de beaucoup d’endroits habités provoque une autre forme de nomadisme : le nomadisme marchand. Autrefois, toutes les grandes villes d’Afghanistan étaient approvisionnées par les caravanes. Ce temps n’est pas éloigné puisque cette activité n’a été définitivement contrecarrée qu’il y a quelques années lorsqu’en 1964 les Américains et les Soviétiques eurent achevé la création d’un grand axe routier traversant tout l’Afghanistan par les déserts du Sud, reliant de la sorte toutes les grandes villes méridionales au commerce international. À la même époque, un axe routier nord-sud, créé par les Soviétiques, reliait les deux versants de l’Hindou-Kouch par un tunnel audacieux creusé à 3300 mètres d’altitude. Dès ce moment, le charroi routier put envahir pratiquement toute l’aire périphérique de l’Afghanistan. Seule la région montagneuse du centre, l’Hazarajât, put encore servir de débouché commercial aux anciennes caravanes marchandes qui y concentrent encore actuellement leur activité.

La tradition mercantile des nomades pachtouns remonte à des temps immémoriaux. La route millénaire de l’Inde et la fameuse Route de la Soie vers la Chine traversaient l’Afghanistan de part en part. On pense que, dans une certaine mesure, ces routes commerciales existaient déjà aux temps néolithiques.

Les riches caravanes chargées d’épices et de tissus approvisionnaient sans discontinuer ce long fleuve de richesses qui s’écoulait vers la célèbre oasis syrienne de Palmyre, avant de se ramifier vers Alexandrie, Antioche et l’Europe. Il a fallu l’avènement du commerce maritime et l’établissement de comptoirs commerciaux sur la côte indienne pour détrôner définitivement le célèbre itinéraire continental. Depuis, l’Afghanistan a sombré dans un oubli total, et le commerce des caravanes s’est vu végéter, limité aux besoins locaux.

Les raisons du nomadisme en Afghanistan ne sont donc pas seulement géographiques : elles sont liées à tout un contexte socio-économique. On s’imagine volontiers que les peuples nomades vivent totalement en marge du monde, mais pourtant ils dépendent étroitement des communautés sédentaires qui conservent l’apanage de l’agriculture, d’une certaine forme d’artisanat et des contacts commerciaux avec l’étranger. Mais les relations nomades-sédentaires ne sont pas unilatérales : une ville de plus de 400 000 habitants comme Kaboul2 ne pourrait être approvisionnée en viande de mouton, la plus appréciée, si les communautés pastorales n’existaient pas, et les habitants des régions les plus inaccessibles du pays ne pourraient jamais acquérir de produits extérieurs sans l’arrivée régulière des vastes caravanes marchandes.

Le nomadisme et la sédentarité sont même des modes de vie plus qu’interdépendants. Ils sont parfois tellement imbriqués que l’on ne voit plus très clairement, en Afghanistan, si une communauté est nomade ou sédentaire. C’est le cas par exemple de certains transhumants qui s’établissent en villages durant une partie de l’année pour effectuer quelques cultures, et de villageois qui s’éloignent périodiquement à la recherche de pâturages frais pour leurs troupeaux, vivant alors sous la tente. On parle alors de semi-nomades ou de semi-sédentaires.

Que le lecteur se rassure, ici s’arrête notre petite dissertation. Il suffit en effet de savoir que tous les échelons séparant le nomadisme de la sédentarité sont représentés en Afghanistan. De tout temps, des communautés ont muté d’un mode de vie à l’autre, dans les deux sens. À présent, une mutation gigantesque est en cours : tous les nomades se voient contraints de se sédentariser, irrémédiablement. À cause de notre civilisation et de notre technologie. Mais celles-ci sont-elles immortelles ?

*

Petit à petit, nous grignotons les 8 000 kilomètres qui doivent nous mener au cœur de l’Afghanistan. Celui d’entre nous qui ne conduit pas peut enfin rêver, délivré de la hantise des multiples pièges que tend la route.

Il y a neuf mois que nous sommes mariés, tout juste le temps de mettre au monde ce voyage hors du monde. Danielle est au volant : ses mains de dessinatrice sont menues et blanches. J’ai le temps de redécouvrir ce profil que je n’ai plus vu depuis longtemps, tant nous vivions les yeux dans les yeux. Ces joues rondes et douces, ces petits yeux parfois verts, cette bouche rieuse découvrant des dents inégales, je les connais bien, pourtant !

Maintenant Danielle est grave, attentive ; elle se demande ce que lui réservent les mois à venir. Elle ne sait pas, car elle ne connaît pas l’Afghanistan. Pour moi, des images précises se bousculent : il y a deux ans, déjà ! J’étais sur le « Toit du monde », tout près de la Chine et tout près du ciel. À 7500 mètres d’altitude. Ce jour-là, je me sentais tout petit. Puis il y eut la tempête, les avalanches, la perte d’un ami, les souffrances…3

Mais il y avait le soleil aussi, les grands déserts brûlés, le franc sourire des Afghans et, surtout, ces grandes caravanes ondulantes qui venaient on ne sait d’où. Partout dans le pays, les nomades entamaient leur longue transhumance d’automne.

Tous ceux qui à cette époque ont traversé l’Afghanistan ont été impressionnés par ces longues caravanes qui parfois empruntent la route ; ils ont frémi devant la beauté sauvage de ces femmes qui vont, pieds nus, chargées de lourds bijoux d’argent, l’ample robe rouge et noire flottant aux vents perpétuels ; ils ont contemplé, de loin, ces camps où les rugueuses tentes noires laissent filtrer en permanence une légère fumée bleue. Mais tous ont été frappés par la distance que ces nomades mettent entre l’étranger et eux. Les nomades vivent en dehors de notre temps, dans un univers parallèle, mais impénétrable. Nous voient-ils seulement ? C’est avec ces gens énigmatiques que nous voulons vivre, afin de rapporter le témoignage d’un mode d’existence que les Occidentaux ne connaissent plus.

Un tel projet demande une disponibilité totale et beaucoup d’enthousiasme. C’est d’un cœur léger que nous avons abandonné notre profession (Danielle est dessinatrice publicitaire, je suis ingénieur électronicien), que nous avons appris à l’université de Bruxelles les rudiments de la langue persane, que nous nous sommes initiés aux mystères des piqûres intraveineuses et de la mécanique automobile, à l’art délicat de la photographie et du cinéma. La Fondation belge de la Vocation4 a sanctionné notre projet en nous proclamant lauréats, et d’autres aides privées nous ont poussés sur cette route que nous suivons à présent, cahotés jusqu’à l’abrutissement.

En arrivant à Kaboul, nous avons la chance de rencontrer un résident français, Claude Buanic. Il nous ouvre toutes grandes les portes de sa maison et son hospitalité sans limites ne se démentira jamais. Durant un mois, nous attendons chez lui que caméras et pellicules, envoyées par avion et égarées en cours de route, arrivent enfin à l’aéroport de Kaboul. Une semaine de palabres sera encore nécessaire pour les dédouaner, l’administration afghane prétendant nous faire payer 140 % de droits d’entrée sur leur valeur déclarée !

Lorsque nous prenons enfin possession de nos caméras, nous pouvons envisager la réalisation de notre projet. Encore faut-il savoir comment et où rencontrer les nomades ! Un critère guide notre choix : le mois de mai qui touche à sa fin n’entraîne pas encore de grandes chaleurs et sans doute les nomades voyageant dans les régions chaudes du pays comme celle de Kandahar (et qui remontent l’été vers l’Hazarajât, région montagneuse et fraîche au centre du pays) s’y trouvent-ils encore, ou du moins amorcent-ils à peine leur transhumance.

Nous ne réussissons à obtenir que très peu de renseignements concernant les nomades, les « Koutchis », comme on dit ici, c’est-à-dire « ceux qui partent ». Même les nomades kandaharis, dont les tribus sont parmi les plus puissantes, semblent mal connus de tous. Il est évident que peu d’Afghans parlent volontiers des Koutchis dont les allées et venues paraissent décidément mystérieuses ; les sédentaires considèrent les transhumants comme une véritable plaie, tant au point de vue social qu’économique.

À force de recherches, nous rencontrons enfin à Kaboul un homme susceptible de nous éclairer. Diplômé de l’université de Turin, les cheveux noirs taillés en brosse, maniant avec aisance un français impeccable, le docteur Shahibye Moustamandi est directeur de l’Institut afghan d’Archéologie.

« J’ai participé jadis, durant une douzaine de jours, à la transhumance de nomades kandaharis. J’accompagnais une jeune fille, belge justement, dont j’ai oublié le nom. Tout ce que je sais, c’est qu’elle est morte en Himalaya quelques années après… »

Claudine Vanderstraeten ! Je la savais alpiniste de talent, elle se révèle exploratrice chevronnée. Elle participa à une expédition himalayenne essentiellement féminine sous la direction de la Française Claude Kogan. Claude et Claudine périrent ensemble sur les pentes du Cho Oyu, emportées par une avalanche…

Shahibye Moustamandi et Claudine bénéficièrent chez les nomades d’une hospitalité exceptionnelle. Il est vrai que le jeune homme était le fils du gouverneur de Kandahar de l’époque qui avait confié personnellement les deux jeunes gens à un chef de tribu.

Notre interlocuteur nous ayant vivement conseillé de demander l’intercession du gouverneur auprès des nomades, nous nous rendons au ministère de la Culture et de l’Information. Après avoir exposé notre projet, nous sortons munis d’une lettre aux multiples cachets qu’il ne nous est malheureusement pas possible de traduire. En route pour Kandahar !

Cinq cents kilomètres d’excellent asphalte nous en séparent. De Kaboul à Ghazni, nous descendons de vertes vallées où chaque are horizontal est cultivé avec soin. La verdure n’existe que grâce aux hommes, car sans aucune transition le beau blé vert vient buter contre le flanc désertique des collines. Mais sitôt Ghazni dépassée, le paysage devient de plus en plus aride, la chaleur de plus en plus implacable. Les villages se font rares et protègent jalousement les petites taches vertes de leurs abricotiers par de larges enceintes de terre séchée. De loin en loin, quelques camps de pauvres nomades, taches noires sur le sol aveuglant, rompent, où c’est possible, la monotonie ocre du pays. Mais le relief reste tourmenté et les montagnes d’allure hoggarienne qui se resserrent de plus en plus nous annoncent l’approche de Kandahar.

Nous campons loin de la route, dans le large lit d’une rivière momentanément tarie. Nous ne sommes qu’au début de juin, mais la chaleur lourde, débilitante, nous suffoque. Depuis cent kilomètres, nous n’avons plus vu la moindre trace de nomades. Ils ont depuis longtemps quitté ces régions étouffantes.

Le lendemain, nous pénétrons dans Kandahar. Cette cité commerçante et gaie est réputée pour ses fruits magnifiques (melons, raisins), ses habits richement brodés, ses fiacres tintinnabulants aux beaux chevaux parés de pompons multicolores. Mais si nous subissons le charme de ses couleurs, nous sommes confondus du manque de fierté de ses habitants. L’étranger est ici l’animal à exploiter et tous les coups sont permis. Les marchands de tapis le tirent par les vêtements, l’entraînent dans leurs boutiques et proposent des prix phénoménaux ; les policiers le somment de le suivre… et le conduisent dans une fumerie de haschisch ; les gamins le harcèlent en mendiant bruyamment. Où sont cette courtoisie et cette fierté de rigueur partout ailleurs dans le pays ? Kandahar est aussi le pays des mouches et, malgré moi, j’apparente ses fils à ces bestioles immondes qui assaillent fruits et badauds.

Nous n’avons pas de chance : le gouverneur s’est absenté pour quelques jours. Il est… à Kaboul. Nous demandons à voir son secrétaire, mais nous échouons dans un bureau des Affaires étrangères. Il apparaît vite que la lettre sur laquelle nous comptions tant dit en substance : « Jean et Danielle Bourgeois sont des journalistes qui comptent tourner à Kandahar un film touristique. Nous demandons au gouverneur de bien vouloir leur donner toute aide utile quant à la réalisation de ce document. »

Nous tentons d’expliquer que cette lettre ne reflète pas notre projet. Quand nous signalons vouloir nous diriger avec des nomades vers l’Hazarajât, on nous rétorque que cette région nous est interdite puisqu’elle n’est pas mentionnée sur la lettre du ministère. En désespoir de cause, nous nous rendons au Central téléphonique pour essayer de faire aplanir nos difficultés par le ministre de la Culture, depuis Kaboul. Celui-ci nous promet de téléphoner personnellement au secrétariat du gouverneur pour nous octroyer la permission d’être mis en rapport avec les nomades.

Trois heures plus tard, nous retournons chez le fonctionnaire des Affaires étrangères. Marqué par les fatigues de la journée, cheveux défaits, front ruisselant, il simule une conversation téléphonique avec le secrétariat du gouverneur, puis me fait dire par un interprète que le secrétaire du ministre a téléphoné, et que si l’Hazarajât n’est pas mentionné sur la lettre du ministère, il nous est interdit de nous y rendre. Pour tempérer notre dépit, l’interprète m’assure que des tribus sauvages et dangereuses peuplent cette région. Adieu Kandahar, nous t’avons assez vue !

*

La journée est fort avancée. Nous sommes perplexes : où aller ? Un périple effectué à midi nous a convaincus qu’il n’y a plus aucune tribu nomade dans les environs de Kandahar. Il nous faut absolument remonter vers le Nord. Mais comme aucun accord n’a pu se réaliser avec le gouverneur, nous sommes dans l’impossibilité de nous séparer de la voiture. On n’abandonne pas impunément son véhicule pendant plusieurs semaines dans une ville afghane !

La situation est embarrassante… La carte indique deux pistes sinueuses, vraisemblablement praticables pour des véhicules toutterrain, qui remontent de la route Kandahar-Ghazni vers l’Hazarajât. Empruntons l’une d’elles, quitte à abandonner le véhicule dans un petit village si la piste devenait impraticable. Qui sait, peut-être rattraperons-nous ainsi une hypothétique caravane ?

Tout en discutant, nous remontons la route vers le point de départ de l’une de ces pistes. Le vent s’est levé et des rafales de sable fouettent la voiture. Le soleil disparaît derrière le gigantesque nuage de poussière qui nous environne. Danielle à mon côté m’indique un point sur la carte. Quand je relève les yeux, il est trop tard : un furieux coup de vent a déporté la voiture et les roues mordent déjà l’accotement pierreux à gauche de la route. Je redresse comme je peux, mais la catastrophe est à présent inévitable car j’ai perdu tout contrôle de la voiture !

— Excuse-moi, Danielle !

— C’est ma faute, Jean…