1,99 €
Épouses et Filles suit l'initiation de Molly Gibson, fille d'un médecin de Hollingford, bouleversée par le remariage paternel avec la coquette Hyacinth Kirkpatrick et par l'arrivée de sa belle-sœur Cynthia. Autour des Hamley — le Squire, Osborne et Roger, naturaliste promis aux expéditions — se nouent frictions de classe, stratégies matrimoniales et choc des sciences nouvelles. Feuilletonné dans le Cornhill (1864‑66) et inachevé, le roman allie réalisme psychologique, ironie tempérée et observation sociale minutieuse. Unitarienne et épouse d'un pasteur de Manchester, Gaskell observe avec acuité milieux industriels et provinciaux. Après Mary Barton et North and South, et forte de sa Vie de Charlotte Brontë, elle privilégie ici un Bildungsroman féminin, moins polémique, nourri des débats post-darwiniens et de sa fréquentation des cercles littéraires londoniens. On recommandera ce roman aux lecteurs de Jane Austen et de Trollope: précision anthropologique, comique discret, éthique de la sympathie. Malgré son inachèvement, l'arc narratif est presque complet et émouvant. Pour qui s'intéresse au XIXe siècle, aux hiérarchies sociales et à l'essor des sciences, c'est une œuvre d'une limpidité et d'une profondeur durables. Quickie Classics résume avec précision des œuvres intemporelles, préserve la voix de l'auteur et maintient une prose claire, rapide et lisible – distillée, jamais diluée. Suppléments de l'édition enrichie : Introduction · Synopsis · Contexte historique · Biographie de l'auteur · Brève analyse · 4 questions de réflexion · Notes de l'éditeur.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2026
Entre les convenances publiques et les élans privés, Épouses et Filles d’Elizabeth Gaskell scrute la manière dont l’on forge son caractère au sein d’une communauté attentive jusqu’à l’ingérence, où chaque geste infime révèle une appartenance, une ambition ou un secret, et où grandir signifie apprendre à articuler la loyauté, la vérité et le désir, sans renier ni les autres ni soi-même, dans l’Angleterre victorienne, parmi médecins, notables et propriétaires, à l’ombre des usages qui soudent ou étouffent, sous le regard d’un narrateur attentif aux détails du quotidien et aux nuances morales, pour faire sentir comment le temps, la conversation et l’expérience métamorphosent des attachements ordinaires en destins singuliers.
Roman victorien de mœurs et de formation, Épouses et Filles parait d’abord en feuilleton dans le Cornhill Magazine entre 1864 et 1866, et demeure inachevé à la mort de son autrice, en 1865. L’action s’inscrit dans une petite ville de province anglaise et ses campagnes proches, espace circonscrit mais révélateur d’un monde social en mutation. Médecins, propriétaires, dames patronnesses et jeunes gens s’y observent, s’entraident et se jugent, composant un paysage de voisinage où l’étiquette importe autant que l’affection. Le roman privilégie le quotidien et les conséquences subtiles des choix, plutôt que les rebondissements spectaculaires, selon une veine réaliste attentive aux nuances.
Au centre, Molly Gibson, fille unique d’un médecin respecté, grandit dans une relative simplicité jusqu’au remariage de son père, événement qui recompose son foyer et reconfigure son regard sur le monde. L’arrivée d’une belle-mère séduite par les apparences et d’une demi‑sœur au charme immédiat complexifie les fidélités et les attentes, tandis que les liens avec des voisins influents ouvrent à Molly d’autres horizons. La prémisse tient à cette éducation du cœur au contact d’autrui: apprendre à discerner, à écouter, à se tenir. Le lecteur découvre un univers d’intérieurs, de jardins et de routes de campagne, propice aux choix discrets mais décisifs.
La narration adopte une omniscience souple, ironique sans cruauté, qui ménage la complexité des personnages et le grain des situations. Gaskell excelle à faire affleurer le non‑dit par le détail d’un geste, l’inflexion d’un dialogue, la description précise d’un salon ou d’un paysage. Le style, d’une clarté mesurée, marie commentaire discret et vivacité scénique, si bien que les chapitres composent à la fois des tableaux autonomes et un continuum romanesque ample. Le rythme, hérité du feuilleton, alterne scènes intimes et scènes de société, maintenant l’attention par l’observation, la variété des points de vue et une bienveillance critique qui n’exclut pas la satire.
Sans rompre l’horizon domestique, le livre articule de grands thèmes: famille recomposée et filiation, apprentissage moral et sentimental, poids de la réputation et économie du paraître, tensions de classe entre notables, propriétaires et professions libérales. Il interroge la place des femmes, leurs marges d’action, l’éducation qu’on leur propose et les compromis imposés par l’étiquette. La curiosité intellectuelle, l’attrait de la nouveauté et l’autorité de la tradition s’y mesurent sans fracas, à l’échelle des vies ordinaires. Le roman montre comment l’argent, le travail, l’origine et la parole publique façonnent, patiemment, les possibles de chacun, autant que la fidélité, l’humour et la décence.
Pour les lecteurs d’aujourd’hui, l’actualité d’Épouses et Filles tient à la justesse avec laquelle il met en scène la famille recomposée, la négociation des attentes sociales et la construction d’une voix propre. La surveillance du groupe, la circulation des rumeurs, la performativité des usages et l’épreuve du choix résonnent avec nos débats sur l’image de soi, la responsabilité et le soin apporté aux autres. On y trouve une éthique de la nuance, qui refuse les jugements sommaires au profit d’une compréhension patiente des motifs. La lenteur assumée du récit devient alors une expérience d’attention, d’empathie et de discernement.
Dernier roman de Gaskell, resté inachevé, Épouses et Filles n’en propose pas moins une architecture romanesque puissante, où chaque trajectoire individuelle éclaire la communauté entière. La précision des scènes, la délicatesse des jugements et la constance d’une compassion lucide composent une œuvre accueillante, exigeante et durable. On y lit la promesse d’une maturité sans cynisme, nourrie d’attention au vrai et d’estime des autres. Cette introduction convie à entrer sans hâte dans un monde de liens, d’épreuves et de ressources intérieures, où l’ordinaire prend un relief rare et où la littérature accomplit son patient travail de connaissance morale.
Épouses et Filles (Wives and Daughters) est le dernier roman d’Elizabeth Gaskell, publié en feuilleton dans le Cornhill Magazine de 1864 à 1866 et demeuré inachevé à la mort de l’autrice en 1865. Situé dans l’Angleterre provinciale du XIXe siècle, le récit suit la formation morale et affective de Molly Gibson, fille d’un médecin respecté. À travers la vie d’une petite communauté, Gaskell observe avec précision les usages sociaux, les hiérarchies de classe, et les tensions entre tradition terrienne et savoir scientifique. Le roman déploie un portrait d’éducation sentimentale et civique, où la bienveillance, la discrétion et l’intégrité deviennent des forces structurantes.
Au début, Molly grandit dans un foyer modeste mais stable, étroitement lié au réseau local de Hollingford. Le cabinet de son père l’expose à toutes les couches de la société, des fermiers aux notables. L’orbite aristocratique de Cumnor Towers impose ses rites, fêtes et influences, réglant la circulation des réputations et des ambitions. Entre visites, conversations et rites de sociabilité, Molly apprend à mesurer ses paroles et à lire les attentes implicites. La proximité du domaine des Hamley, famille terrienne ancienne, ouvre un contrepoint plus rural et patriarcal, dont la rudesse et la loyauté contrastent avec l’éclat, parfois superficiel, des salons.
L’équilibre intime se transforme lorsque le docteur Gibson se remarie avec Mrs. Kirkpatrick, ancienne gouvernante attachée à l’aristocratie locale, devenue Mrs. Gibson. L’arrivée de Cynthia, fille de cette dernière, introduit une grâce plus mondaine et des sensibilités nouvelles au sein du foyer. Le remaniement familial impose des frontières inédites à Molly, entre devoir filial et délicatesses d’une cohabitation où les priorités sociales priment souvent sur l’affection. L’éducation féminine, l’étiquette et l’art de plaire s’y posent comme des savoirs à part entière, tandis que la réserve de Molly se heurte à un univers où les apparences gèrent carrières, alliances et réputations.
Les Hamley incarnent une noblesse campagnarde en quête d’équilibre face aux contraintes financières et aux aspirations divergentes des fils. Osborne, l’aîné, porte les espérances de l’héritage mais cache des difficultés privées qui pèsent sur le foyer. Roger, plus réfléchi, s’oriente vers l’étude de la nature et la reconnaissance scientifique. Accueillie chez eux, Molly découvre la chaleur d’une famille attachée à la terre et aux devoirs de lignage, ainsi que la fragilité d’un ordre transmis. Les échanges entre Hamley Hall, Hollingford et Cumnor soulignent les lignes de force du récit: pression sociale, dette morale, et compréhension progressive des autres.
Avec Cynthia, le cercle des fréquentations s’élargit, et la saison des visites, bals et promenades multiplie les malentendus feutrés. L’esprit brillant de la jeune femme attire l’attention, éveillant intérêts et attentes qui se bousculent sous la surface des politesses. Mrs. Gibson, soucieuse d’ascension, orchestre présentations et opportunités, tandis que Molly, moins calculatrice, sert souvent de médiatrice. Le roman met en scène l’économie affective du mariage comme transaction sociale, sans réduire les sentiments à de simples stratégies. Les inclinations naissantes, parfois divergentes, redessinent discrètement les allégeances, et la frontière entre spontanéité, devoir et convenance se fait de plus en plus incertaine.
À mesure que les attaches se nouent, la rumeur locale devient un acteur décisif. Un enchaînement d’indiscrétions et de malentendus expose la réputation de Molly, mise à l’épreuve parce qu’elle protège les confidences d’autrui. Dr. Gibson défend sa fille, mais mesure combien l’opinion d’un bourg peut infléchir des destins, surtout féminins. Chez les Hamley, des soucis de santé et des contrariétés financières alourdissent l’atmosphère, rappelant la vulnérabilité d’un héritage. La rectitude de Molly, sa patience et sa capacité à voir au-delà des apparences soutiennent les équilibres précaires, sans dissiper totalement les ombres que le qu’en-dira-t-on projette sur les existences.
Parallèlement, la voie scientifique s’affirme comme horizon de mobilité et de sens. Roger, reconnu pour ses observations et son sérieux, saisit l’occasion d’un voyage d’étude à l’étranger, éloignant les personnages et redistribuant discrètement les foyers d’affection. La distance, les lettres et le temps éprouvent les élans, tandis que Cynthia affronte les conséquences d’un engagement antérieur qui la lie à un homme influent de la région, compliquant ses choix. Sans s’abandonner au sensationnalisme, le roman montre comment dettes morales, ambition intellectuelle et fidélité à soi entrent en collision, et comment la connaissance peut devenir à la fois vocation personnelle et enjeu social.
Les retours, les départs et les révélations partielles modifient la physionomie des alliances. Certaines amitiés se resserrent, d’autres s’assagissent, à mesure que les familles composent avec des pertes, des réorientations et des nécessités nouvelles. Les contours de la respectabilité changent, la tradition terrienne s’ajuste à un monde où le mérite scientifique et la profession offrent d’autres repères que le seul rang. Dans ce mouvement, Molly affine sa présence au monde: elle apprend à accorder prudence et franchise, compassion et lucidité. Le récit maintient une tension mesurée entre espoir et renoncement, sans trancher hâtivement les itinéraires affectifs et sociaux.
En dépit de son inachèvement, Épouses et Filles se déploie comme un roman de formation et d’observation sociale d’une rare finesse. Gaskell y sonde les attentes faites aux femmes, l’éthique du soin, la valeur de la loyauté et le poids des apparences, en évitant la caricature. La fresque provinciale conjugue précision des milieux et nuances psychologiques, offrant une réflexion durable sur la manière dont les choix ordinaires façonnent des vies. L’absence de dénouement fermé ne nuit pas à l’architecture thématique: le livre laisse ouverte la question des attaches ultimes, tout en affirmant la portée d’une intégrité patiente dans un monde de contraintes.
Épouses et Filles, dernier roman d’Elizabeth Gaskell (1810–1865), fut publié en feuilleton dans le Cornhill Magazine d’août 1864 à janvier 1866 et resta inachevé à la mort de l’autrice. L’action se déroule dans une petite ville de province anglaise et ses alentours, parmi notables locaux et propriétaires terriens. L’époque correspond au premier XIXe siècle, à la charnière entre usages géorgiens et débuts victoriens. Institutions de référence: paroisse anglicane, magistrats locaux, familles de la gentry, professions libérales. En situant intrigues domestiques dans ce cadre précis, le roman observe minutieusement les hiérarchies et les convenances qui régissent la vie provinciale.
Au cœur de cette société, la gentry rurale — propriétaires fonciers et « squires » — conserve prestige et influence, sous l’ombre d’une aristocratie régionale. Les domaines sont souvent réglés par la primogéniture et des settlements qui concentrent terres et revenus. La justice de paix, les assises locales et l’administration de l’assistance après la Poor Law Amendment Act de 1834 structurent la vie publique. Autour gravite une classe moyenne professionnelle — médecins, avocats, ecclésiastiques — dont le statut s’affirme. En représentant voisinages, patronage et visites obligées, le roman met en relief les dépendances réciproques entre rang, fortune et respectabilité.
Le premier XIXe siècle anglais voit une industrialisation accélérée, particulièrement dans le Nord-Ouest, avec usines, canaux puis chemins de fer à partir des années 1830. Sans quitter la campagne, le récit appartient à cet âge de transition: fortunes se déplacent, carrières s’ouvrent hors de la terre. La curiosité scientifique gagne le public cultivé: la British Association for the Advancement of Science naît en 1831; les Principes de géologie de Charles Lyell paraissent entre 1830 et 1833; clubs de naturalistes et cabinets d’histoire naturelle foisonnent. En donnant valeur sociale à l’étude empirique, l’œuvre souligne la place grandissante du mérite scientifique.
Le statut du médecin de province s’inscrit dans la professionnalisation progressive des soignants. L’Apothecaries Act de 1815 impose une formation et un examen pour exercer comme apothicaire-chirurgien en Angleterre et au pays de Galles; des hôpitaux généraux et infirmeries de comté appuient la pratique. Le Medical Act de 1858 crée un registre national et le General Medical Council, renforçant titres et normes. Les hiérarchies internes — chirurgien, apothicaire, médecin — restent toutefois socialement marquées. En montrant comment la compétence clinique cohabite avec la déférence due au rang, le roman éclaire l’ambivalence entre expertise professionnelle et reconnaissance sociale.
La culture bourgeoise et des élites locales consacre l’idéologie des « sphères séparées »: aux hommes, vie publique et professions; aux femmes, domesticité, piété, sociabilité réglée. L’éducation féminine valorise les « accomplissements » (musique, dessin, langues) plus que la formation universitaire. Juridiquement, sous la coverture, les biens d’une épouse passent au mari jusqu’aux réformes ultérieures de 1870 et 1882. Les réseaux d’alliances, dots, héritages et convenances président aux mariages, sous l’œil des chaperons. En représentant attentes, pruderies et calculs, le roman interroge les contraintes imposées aux femmes et les voies étroites de leur autonomie.
L’Église d’Angleterre structure la vie locale: paroisse, desserte, charité, écoles du dimanche et fêtes liturgiques rythment les communautés. L’influence évangélique, sensible dès la fin du XVIIIe siècle, encourage ferveur, respectabilité morale et philanthropie. Les pasteurs, souvent diplômés d’Oxford ou Cambridge, appartiennent à la gentry inférieure, tandis que les « livings » dépendent encore de patrons laïcs. Les codes de bienséance — visites, lettres de remerciement, invitations — régissent réputation et inclusion. En plaçant conversations, sermons et jugements communautaires au centre du tableau, le roman met en scène l’autorité diffuse des normes religieuses et mondaines.
Les moyens de communication évoluent rapidement: diligences et routes améliorées cèdent du terrain au chemin de fer dans les années 1830–1840; la réforme postale de 1840 instaure le « Penny Post » et démocratise la correspondance. La presse périodique et les bibliothèques de prêt diffusent romans, manuels et débats à un public provincial élargi. Les nouvelles circulent aussi par salons et bals, où réputation et alliances se négocient. En intégrant lettres, rumeurs et déplacements mesurés, le roman saisit le tempo d’une société où la vitesse croît sans abolir le poids des distances sociales.
Romancière issue du Manchester industriel, Gaskell avait déjà traité conflits de classe et questions ouvrières dans Mary Barton (1848) et North and South (1854). Paru plus tard, Épouses et Filles déplace l’observation vers la gentry provinciale et les professions, sans quitter le réalisme social. La forme feuilletonesque du Cornhill Magazine favorise scènes domestiques détaillées et réseaux de sociabilité précisément cartographiés. En opposant usages anciens et valeurs méritocratiques naissantes, en testant convenances, éducation et fortune, l’œuvre reflète les tensions du milieu du siècle et critique, avec finesse, les privilèges hérités et les rôles imposés, tout en évitant le mélodrame politique.
Elizabeth Gaskell (1810–1865) est une romancière et nouvelliste anglaise majeure de l’ère victorienne. Observatrice aiguë des transformations sociales, elle a articulé, dans des fictions ancrées à la fois dans la vie domestique et l’industrie, une vision nuancée de la condition féminine, du travail et des hiérarchies de classe. Ses œuvres circulèrent largement en feuilleton puis en volume, depuis Mary Barton jusqu’à Wives and Daughters, en passant par Cranford et North and South. Elle composa aussi des contes et récits fantastiques aujourd’hui classiques. Par son alliance de réalisme empathique et d’analyse morale, Gaskell occupe une place charnière entre le roman social et la tradition intimiste du XIXe siècle.
Formée dans la culture lettrée de la première moitié du XIXe siècle, Gaskell naît à Londres en 1810 et passe une partie de sa jeunesse à Knutsford, dans le Cheshire, cadre qui nourrira plus tard Cranford. Elle reçoit une éducation soignée, caractéristique des classes moyennes anglaises, et lit abondamment les historiens, les moralistes et les romanciers antérieurs. Son appartenance à un milieu unitarien, bien attestée, marque son sens de la responsabilité sociale, de la tolérance religieuse et de la réforme pragmatique. Avant toute ambition publique, elle s’exerce dans la correspondance et l’esquisse, affinant une prose sobre, attentive aux voix et aux rythmes de la conversation ordinaire.
À la suite de son mariage avec un ministre unitarien, elle s’établit à Manchester, grande ville textile dont les réalités industrielles imprègnent durablement son imaginaire. L’observation directe des quartiers ouvriers et l’engagement associatif, documentés par les biographes, informent Mary Barton (1848), parue anonymement avec le sous-titre A Tale of Manchester Life. Le livre rencontre un écho considérable, salué pour sa sympathie envers les travailleurs et discuté pour sa représentation des maîtres de filatures. Il inaugure l’attention méthodique de Gaskell aux conflits du capital et du travail, sans renoncer aux intrigues familiales et au détail de mœurs qui deviendront sa signature romanesque.
Les années 1850 consacrent sa présence dans la presse littéraire. Elle publie des récits et nouvelles dans Household Words, la revue dirigée par Charles Dickens, puis dans d’autres périodiques. Cranford (1851–1853) s’y déploie par épisodes, tableau délicat d’une petite ville où l’économie des gestes et la solidarité féminine composent une éthique discrète. North and South (1854–1855), également sérialisé, met en tension monde industriel et valeurs provinciales, articulant, sans thèse pesante, la négociation entre classes et convictions. Gaskell y parfait un art du dialogue et du contrepoint moral qui lui gagne un lectorat fidèle et des critiques attentifs, au Royaume-Uni et à l’étranger.
En 1857 paraît The Life of Charlotte Brontë, biographie fondée sur des sources directes, rapidement lue et débattue. L’ouvrage, tout en défendant la mémoire de l’autrice de Jane Eyre, expose les contraintes institutionnelles pesant sur une femme de lettres victorienne. Certaines pages suscitent des objections et entraînent des révisions dans des éditions ultérieures, signe d’un climat juridique et moral exigeant. Cette entreprise confirme la stature de Gaskell au sein des réseaux littéraires du temps et montre sa capacité à conjuguer enquête documentaire, sens critique et empathie narrative, qualités déjà perceptibles dans ses fictions et désormais transférées à l’écriture biographique.
Durant la décennie suivante, Gaskell diversifie encore ses formes. Elle donne Sylvia’s Lovers (1863), roman historique du littoral nord-anglais, ainsi que des œuvres brèves d’une grande maîtrise: Cousin Phillis (1863–1864), étude d’initiation, et A Dark Night’s Work (1863), drame psychologique. Ses contes fantastiques — parmi lesquels The Old Nurse’s Story (1852) et Lois the Witch (1859) — enrichissent le canon victorien du surnaturel par une atmosphère morale inquiète plutôt que par l’effet spectaculaire. Wives and Daughters, sérialisé dans le Cornhill Magazine à partir de 1864, reste inachevé, mais son ampleur et la finesse de ses portraits confirment l’aboutissement de sa technique romanesque.
Elizabeth Gaskell meurt en 1865, dans le Hampshire, laissant un manuscrit interrompu et une réputation déjà assurée. La postérité a souligné la cohérence d’un projet attentif aux vies ordinaires et aux structures qui les contraignent, sans céder au manichéisme. Ses romans et nouvelles, régulièrement réédités et adaptés, demeurent lus pour leur précision d’observation, leur intelligence des dialogues sociaux et leur sens des choix moraux. Les lectures critiques contemporaines — histoire sociale, études de genre, approches religieuses — ont approfondi son importance dans le paysage victorien. Son œuvre continue d’offrir un langage pour penser travail, communauté, dignité et responsabilité.
Dans ce pays, un comté, puis une ville, puis une maison, puis une chambre, puis un lit : là, Molly Gibson, douze ans, yeux grands ouverts, s’immobilise. Elle brûle de se lever mais redoute l’autoritaire Betty dans la pièce voisine, qu’on ne doit réveiller qu’au premier coup de six heures, « comme un métronome ». La chaleur de juin emplit déjà le petit espace. Sur la commode, un présentoir grossier porte un bonnet de paille couvert d’un solide mouchoir. Molly a elle-même plissé la doublure la veille et noué, tremblante d’orgueil, un premier ruban bleu destiné à ses cheveux.
Les cloches éclatent ; six coups vifs. Molly bondit, traverse la chambre sur la pointe des pieds, soulève le mouchoir, contemple le bonnet, promesse étincelante du jour. Elle ouvre la fenêtre ; un souffle frais entre. Dans le jardin la rosée est partie, mais une buée argentée monte encore des prés. Au loin, Hollingford réveille ses toits ; de minces volutes s’élèvent des chaumières où l’on apprête le déjeuner. « Oh, il fera beau ! J’avais peur que ce jour n’arrive jamais ou qu’il pleuve ! » songe-t-elle. Depuis douze ans, aucune fête n’a excité son cœur comme la visite annoncée aujourd’hui.
La petite ville s’adosse au parc géant des Cumnor, « le comte » et « la comtesse » que tous servent et célèbrent sans discuter de politique. Le vieil ordre règne : fermiers, boutiquiers, électeurs, chacun vote Cumnor comme ses aïeux. Lord Cumnor[1], bienveillant et bavard, aime inspecter ses terres en personne ; les locataires l’adorent, son intendant grince des dents, la comtesse préserve la dignité du nom. Chaque année, elle fonde son autorité dans la charité : une école ménagère où fillettes en coiffes blanches apprennent couture, cuisine et révérences. Et, l’été, elle invite les dames de Hollingford aux Tours.
Le jour venu, des carrosses quittent la grille à dix heures, ramassent par grappes les visiteuses, filent sous les arbres, déposent leurs robes claires devant les lourdes portes, reviennent chercher d’autres élues ; jardins, reliques, rafraîchissements, puis café signalent le retour des chevaux et la délivrance d’une fatigue savourée. Cette fois, Molly figurera parmi les heureuses. Lorsqu’elle était à poney près d’une ferme, Lord Cumnor s’était approché, tapotant la bête : « Ta monture manque de tonte, ma chère. Quel âge as-tu ? Viendras-tu jeudi à notre fête d’école ? N’oublie pas, petite… comment t’appelles-tu ? » Plus tard, auprès de son père, elle murmure : « Je peux y aller, papa
« Tu aimerais y aller, ma fille ? On part à l’aube, il peut faire lourd. » « Oh, papa ! » gronde Molly. « Donc, tu en as envie ? » « Oui, si j’y suis autorisée. Il m’a invitée, recommencé deux fois ; crois-tu que ce soit faisable ? » « Nous verrons ; si tu y tiens, c’est faisable. » Silence, puis : « S’il te plaît, papa, j’en ai envie, mais ce n’est pas vital. » « Mot mystérieux ; tu veux dire que ça ne vaut pas le coup si c’est compliqué. Je m’arrangerai. Souviens-toi : robe blanche obligatoire ; annonce-le à Betty.
M. Gibson règle ses affaires puis file aux Tours, prétendument pour la femme de chambre malade. Cheval confié, couloirs arrière franchis, il examine Nanny, prescrit, ressort avec une drosera pour Lady Agnes et tombe sur elle auprès de Lady Cumnor, occupée à critiquer un courrier débordant de requêtes. « On vient se reposer quinze jours et l’on se retrouve assiégés ! » soupire la comtesse. Lady Agnes promet un retour en ville le 18. Gibson saisit l’ouverture : « Milord a convié Molly à la fête ; cela la comblerait. » « S’il l’a invitée, qu’elle vienne, » consent Lady Cumnor, « entassée avec les deux Browning.
Alors qu’il s’éloigne, Lady Cumnor le rappelle : « Au fait, Clare est ici ; vous souvenez-vous de notre ancienne gouvernante ? » Lady Agnes précise : « Elle attrapa la scarlatine lorsque vous la soignâtes. » Gibson cligne des yeux : « Mlle Clare ? Je croyais qu’elle s’était mariée. » « Elle a épousé un vicaire et s’appelle maintenant Mme Kirkpatrick, » explique la comtesse, « veuve, et nous cherchons comment l’aider à gagner sa vie sans quitter son enfant. Elle se promène dans le parc si vous souhaitez bavarder. » « Impossible aujourd’hui, j’ai une tournée, » répond-il avant de remonter en selle.
Le soir même, il s’arrête chez les sœurs Browning pour régler le transport. Deux dames élégantes l’accueillent. « Nous serons ravies de prendre Molly, vous n’aviez pas à hésiter ! » annonce l’aînée. « J’en perds le sommeil, » confie Phœbe, « je n’ai jamais franchi ces grilles; trois ans sur la liste sans billet ! » Dorothy rappelle qu’elle l’encourageait l’an passé; Phœbe évoque ses larmes derrière le rideau et la pluie qui tomba alors. Elles offrent perles ou fleurs. « Robe blanche bien propre, rien de plus, » tranche Gibson. L’aînée se raidit; Phœbe sourit : « Quoi qu’elle porte, elle sera charmante.
À dix heures, la voiture des Towers s’ébranla. Molly, impeccable dans sa robe blanche, son manteau noir hérissé de dentelles et des gants de chevreau trop grands, guetta longtemps le quatrième voyage. Enfin juchée entre les demoiselles Browning et Mme Goodenough, elle se sentit exhibée devant les fenêtres peuplées de Hollingford. Servantes, marchandes, bambins, chacun salua ou cria. La grille franchie, les conversations s’évanouirent : les Towers dominaient un parc de velours vert mêlé sans heurt aux bois sombres. Des rosiers garnissaient les murs, des parterres flamboyaient. Escortées par une employée, les visiteuses plongèrent parmi pelouses, massifs et, bientôt, la longue ligne étincelante des serres.
Dans l’étuve vitrée, Lady Agnes s’enflamma pour les orchidées latines; Molly, oppressée, chuchota : « Puis-je retourner dans le jardin? » – « Oh, oui, bien sûr, ma chérie. » Elle respira l’air libre, flâna de pelouse en enclos secret, puis, accablée de chaleur, gagna l’ombre d’un cèdre, s’assit et s’endormit. Deux dames la réveillèrent. « Pauvre petite! » dit l’aînée, sévère mais richement vêtue. La seconde, d’une beauté frappante, lui ôta le lourd chapeau. Molly balbutia: « Je m'appelle Molly Gibson; je suis venue avec les demoiselles Browning. » On s’inquiéta de son teint pâle et de son estomac vide; on décida de chercher de quoi la nourrir.
On l’installa sur le banc : « Assieds-toi là, ma chère; Clare t’apportera de quoi manger. » Bientôt la belle dame revint, suivie d’un domestique, plateau en mains. « Regarde comme Lady Cuxhaven est aimable. Maintenant, bois et mange. » Molly but l’eau pétillante, mais la migraine bloqua toute bouchée. « J’ai mal à la tête. » Clare soupira, avala elle-même poulet, gelée et vin, tout en l’encourageant : « Finis le raisin, sinon comment te ramènerai-je? » Quand les grains furent presque vidés, elle proposa : « Viens, je te conduis dans ma chambre; un somme te guérira. » Clare emporta le plateau par l’escalier privé; au vestibule, Lady Cuxhaven surgit.
« Comment va-t-elle ? » demande Lady Cuxhaven en voyant plateau et verrerie; puis: « Ce n’est sans doute rien. Tu es bonne, Clare, mais un domestique aurait pu porter cela. » Molly voudrait qu’on précise qu’elle aussi a aidé, mais Clare répond: « Pauvre chérie, elle a mal à la tête; je vais la coucher et voir si elle sommeille. » Dans la chambre fraîche, les voiles frémissent; Clare la couvre, assombrit la pièce. Molly se redresse: « Ne les laissez pas partir sans moi; réveillez-moi, je dois rentrer avec les Browning. » « Je m’en charge, chérie », promet Clare avant de sortir.
