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Extrait : "Jeudi 11 novembre 1915. — Sommes arrivés à Givry-en-Argonne. Le régiment y est au repos depuis quinze jours. J'ai reçu le commandement de la 8e compagnie. Lundi 15 novembre. — Envoyé au cours de commandants de compagnie à Saint-Mard-le-Mont."
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• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.
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Seitenzahl: 247
Veröffentlichungsjahr: 2015
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AUX OFFICIERS
SOUS-OFFICIERS ET SOLDATS
DE LA 8e COMPAGNIE
DU 101e RÉGIMENT D’INFANTERIE
PIEUX HOMMAGE
DE LEUR CAPITAINE
Le capitaine Delvert, ancien élève de l’École normale supérieure, – promotion de 1901, – était, au moment de la mobilisation, lieutenant au 101e régiment d’infanterie. Il a combattu à Charleroi, dans les batailles de la Marne, à Verdun, en Champagne, sur l’Aisne et dans la dernière offensive des Flandres. Quatre fois il a été blessé.
Dès le début, il a noté sur ses carnets, au jour le jour, ce qui se passait autour de lui.
À Verdun, pendant les derniers jours du fort de Vaux, la 8e compagnie du 101e régiment d’infanterie qu’il commandait avait reçu pour mission de défendre le retranchement ! du fort. Sous un bombardement effroyable, elle repoussait cinq assauts en quatre jours et « maintint l’inviolabilité de sa position ». Mais elle était réduite à quelques hommes qui furent, peu de temps après, répartis dans les autres compagnies. – La 8e compagnie du 101e régiment d’infanterie était morte au Champ d’honneur.
C’est son histoire que raconte le capitaine Delvert, très simplement, car il n’a fait que donner à l’imprimeur une copie de ses carnets entre ces deux dates : le jeudi 11 novembre 1915, jour où lui fut confié le commandement de la compagnie, reformée à la suite de l’offensive de Champagne, et le lundi 26 juin 1916, jour de sa fin glorieuse.
C’est une histoire vraie, vécue et vivante.
La compagnie forme une famille très unie ; on porte des surnoms : Quinze-Grammes, Charlot, Coco, Bamboula, etc… Les joies de chacun sont les joies de tous : « Champion a une fille, Jeannine, née le 26 mars », note le capitaine sur son carnet. Le papa, tenant en main la lettre où la bonne nouvelle était annoncée, l’a montrée au capitaine rencontré au moment où il faisait, le matin, le tour du secteur.
Les deuils aussi sont communs. Le sergent Janvier, sur le point de partir en permission, est broyé par un obus à la porte du capitaine auquel il venait faire ses adieux ; tous, à la compagnie, jurent de le venger.
Après la bataille, le capitaine reçoit des lettres de mamans inquiètes. « Quelles douleurs, remarque-t-il, dans ces feuilles écrites d’une main maladroite. En voici une qui, pour être plus sûre de la réponse, m’a envoyé un papier avec une enveloppe ; cette autre se fait recommander sa lettre…, et son petit, je le vois encore là-haut, près du carrefour, le front troué d’une balle, plein de sang, déjà violet. – Pauvre femme ! »
Les deuils succèdent aux deuils, la compagnie agonise. En annonçant une nouvelle mort à son capitaine, le sergent Langlois, – dit Charlot, – un vaillant parmi les vaillants de la petite troupe, lui dit : « À présent, me voilà presque seul de nous. » De nous ! – C’est que, pendant de longs mois, on a passé ensemble les bons et les mauvais moments.
La vie dans les tranchées n’est pas l’enter continu que certains s’imaginent. Il est des instants de calme où l’on peut circuler sans grand risque, humer à l’aise le charme d’une belle matinée de printemps ou d’un beau soir d’été.
Le jeudi 24 février, le capitaine fait les honneurs du secteur à un jeune sous-lieutenant qui vient de lui arriver. « La fraîcheur de l’air, note-t-il, la beauté radieuse de la lumière emplissent l’âme d’une béatitude délicieuse. On respire à pleins poumons, on est heureux de vivre. Mon grand B… (il a un mètre quatre-vingt-cinq) s’en donne pour ses vingt-quatre ans. »
Mais il est des heures atroces.
Voici le tableau que le capitaine fait de la tranchée après la première attaque boche sur le retranchement 1 du fort de Vaux : « Partout les pierres sont ponctuées de gouttelettes rouges. Par place, des marcs de sang. Sur le parados, dans le hoyau, des cadavres raidis couverts d’une toile de tente. Une plaie s’ouvre dans la cuisse de l’un d’eux. La chair en putréfaction, sous le grand soleil, s’est boursouflée hors de l’étoffe et un essaim de grosses mouches bleues s’y pressent. À droite, à gauche, le sol est jonché de débris sans nom : boîtes de conserves vides, sacs éventrés, casques troués, fusils brisés éclaboussés de sang. Une odeur insupportable empeste l’air. Pour comble, les Boches nous envoient quelques lacrymogènes qui achèvent de rendre l’atmosphère irrespirable. Et les lourds coups de marteau des obus ne cessent de frapper autour de nous… »
Les courages ne faiblissent pas. Quand les Boches sortent à nouveau, ils trouvent nos hommes au créneau. « J’ai fait distribuer à tous des grenades, car à la distance où nous sommes, le fusil est impuissant. Les voilà ! En avant, les enfants ! Hardi ! Sortais coupe les ficelles des “cuillers” et nous les expédions. »
Sans vivres, sans eau, – ce qui est pis, – sous un soleil de plomb, obliges de compter les grenades, car tout ravitaillement leur est coupé, entourés des cadavres de leurs camarades, ils défendent jusqu’au dernier souffle le coin de sol français qui leur fut confié.
« Ils ne sont pas vernis pour RI , les Boches », jette en passant auprès du capitaine le grand Frémont, un jeune gars de Mortagne, « aussi doux que brave », après l’échec de la cinquième attaque boche.
Et quelle raison à cet héroïsme si simple ?
Leur capitaine la donne. Ils meurent à leur poste « parce que leur devoir est d’être là ; parce qu’ils n’admettent pas que personne se permette de leur faire la loi ; parce qu’ils sont hommes et qu’ils se sentiraient diminués et dignes d’être appelés femmelettes s’ils flanchaient ; parce que, plus ou moins confusément, ils ont conscience d’être citoyens d’un grand pays libre qui tient à sa liberté. Croyants d’une religion qui dépasse toutes les autres en les respectant – la Religion de la Patrie ».
ERNEST LAVISSE
La 8e compagnie. – Ancienne et nouvelle armée. – Les villages de la Champagne humide. – La Main de Massiges. – La vie dans la cagna. – Une mort bien vengée.
Jeudi 11 novembre 1915. – Sommes arrivés à Givry-en-Argonne.
Le régiment y est au repos depuis quinze jours.
J’ai reçu le commandement de la 8e compagnie.
Lundi 15 novembre. – Envoyé au cours de commandants de compagnie à Saint-Mard-le-Mont.
Nous avons été reçus par le général X…, sexagénaire aimable, courtois, au visage empourpré par la bonne chère, et aux cheveux blancs ramenés du cul-de-singe.
Il nous a déclaré qu’il fallait nous entraîner en vue de la reprise de la « guerre normale ».
Quelle « guerre normale » ? Les grandes manœuvres ?
Samedi 20 novembre. – Vie monotone, dans ce petit village de l’Argonne, de trois cents et quelques habitants, où l’on compte déjà huit à neuf jeunes gens tués.
Lundi 29 novembre. – Demain, départ pour les tranchées. Nous nous rendons à Dommartin-sous-Hans, pour de là gagner Massiges.
J’ai – à la compagnie – 131 hommes présents (dont 15 sergents et 16 caporaux), tous ou à peu près, ayant vu le feu. Comme officiers, 3 sous-lieutenants : Aubel, Tramard et Lambert.
Aubel est un instituteur. Trente-deux ans, fort gaillard, intelligent, actif.
Tramard est également un instituteur.
Quant à Lambert, c’est un maréchal des logis d’artillerie, passé sur sa demande dans l’infanterie, afin de gagner l’épaulette. Brun, les joues colorées de contour encore enfantin, les yeux bleus toujours rieurs ; très grand, mais le cou mince et la poitrine étroite ; moins robuste certainement qu’il ne le paraît. Plein d’entrain d’ailleurs, et d’aimable enjouement. Avec son léger zozotement, c’est un vrai gavroche : toujours en verve.
Notre adjudant, Dubuc, est excellent. C’est un ancien sous-officier devenu préposé d’octroi. Il connaît merveilleusement son affaire. La quarantaine, petit, mais râblé ; brun ; le teint frais ; très fin ; très maître de lui ; solide au poste de toutes les manières.
Les hommes sont des Manceaux, des Normands et des Beaucerons, avec quelques Parisiens.
La compagnie a bonne réputation ; elle passe pour s’être toujours bien comportée.
Elle en est à son quatrième commandant.
Les deux premiers ont été tués : le capitaine Battesti à Ethe, le 22 août 1914 ; le lieutenant Bernard à Perthes, le 28 février 1915.
Le troisième, le capitaine Rallier du Baty, a été blessé grièvement le 25 septembre.
Nous tâcherons d’être digne de tels prédécesseurs.
Déjeuné l’autre dimanche à la table du nouveau colonel, le lieutenant-colonel L…, qui vient de la Légion. Un Méridional (à juger par l’accent), petit, sec, type du soldat d’Afrique.
Déjeuner très gai. D… et ses chansons ont été la joie de la fête. Il nous a servi, avec une conviction et une gueule formidables :
Le colonel était enthousiasmé.
Autour de lui, quelques camarades du début en bien petit nombre : T…, L…, S… Ils sont encore là parce que leur emploi était un peu moins malsain que celui de commandant de compagnie.
T… est téléphoniste ; L…, capitaine adjoint ; S… a été à l’approvisionnement jusqu’en mai, puis aux mitrailleuses.
Jeudi 2 décembre. – Nous sommes arrivés à Dommartin-sous-Hans, en camions-autos. Merveilleux ce moyen pour le déplacement des troupes. En quelques heures, tout un régiment est transporté à trente kilomètres, une longue étape d’autrefois. Et avec les routes de l’Argonne, vrais cloaques de boue, dans quel état serions-nous arrivés !
L’armée française a aujourd’hui un aspect bien curieux pour ceux qui ont connu l’ancienne.
Nous avons vu, avant de partir de Givry, défiler le 14e hussards. Quand je me rappelle les escadrons qui ont marché avec nous au début de la campagne ! Les officiers corsetés dans la tunique bleu de ciel, monocle à l’œil, shako bleu à bordures blanches et à pompon, jugulaire en tresse de cuivre ; les hommes culottés de rouge, en vestes bleues, et eux aussi portant le shako. C’était crâne, élégant, guerrier, bien français, comme on eût dit alors.
Aujourd’hui, officiers et cavaliers ont la capote du fantassin, le casque du fantassin, la culotte du fantassin. Un écusson noir à chiffre d’argent, voilà tout ce qui rappelle les brillants hussards.
Non ! Il y a encore autre chose : leurs chevaux ! fines bêtes, bien soignées malgré la durée de la campagne.
Ces hommes sont des cavaliers.
Autre régiment qui, lui, revient des tranchées, – si le 14e y va.
C’est le 3e chasseurs d’Afrique.
Ici encore, à peine de loin en loin quelques chéchias. Plus de ceintures rouges, de vastes culottes et de vestes bleues pinçant la taille et disparaissant dans la ceinture. La capote kaki, le casque du fantassin d’Afrique avec le croissant. Seuls les merveilleux petits chevaux arabes rappellent que l’on a affaire à des chasseurs d’Afrique
Dommartin-sous-Hans, où nous sommes cantonnés, est un village qui avait, avant la guerre, à peu près trois cents habitants. Aujourd’hui, il ne reste que quelques pauvres gens, comme la bonne vieille à qui appartient la maison où nous sommes logés, les trois sous-lieutenants et moi.
Elle semble comme égarée, toute ratatinée qu’elle est sous ses cheveux gris.
– Excusez, Monsieur, me dit-elle, l’état où est la maison. C’était bien tenu d’ordinaire, mais voici quinze mois que je ne suis plus chez moi.
On ne la voit jamais. Elle se cache, comme une bête traquée, dans le fond de quelque mansarde
Le village est un véritable cloaque, les maisons sont sales, lamentables, abandonnées. Dans les cours, derrière les hangars, des mares à purin, des fumiers et encore des fumiers ; le tout noyé dans une boue où l’on enfonce plus haut que la cheville.
Les champs sont de cette terre marneuse, où l’eau reste à la surface, et qui, à la moindre pluie (et il a plu à torrents !), constitue une pâte gluante, dans laquelle on ne peut avancer.
Auprès du village, on a creusé des tranchées de bombardement. Bonne précaution. Ça marmite assez souvent.
Ciel toujours bas, triste, avec tonnerre lointain de coups de canon.
Les deux ou trois jours de froid très vif que nous avons eus avant de quitter Saint-Mard étaient préférables.
Samedi 4 décembre. – Reconnaissance de notre secteur. C’est le « Creux-de-l’Oreille » de la « Main de Massiges ». La 8e compagnie est en deuxième ligne, et relèvera dans quatre à cinq jours la 5e.
Les tranchées sont les tranchées boches qui regardaient Massiges et sont maintenant retournées vers la « Chenille », encore occupée. Nous sommes séparés des Boches par un ravin. Leurs premières tranchées sont à cinq ou six cents mètres des nôtres ; elles passent pour n’être tenues que par des mitrailleuses (ce qui suffit d’ailleurs parfaitement).
Leurs mitrailleuses sont merveilleusement installées. Ils les placent au fond de puits et ne les montent que pour tirer. Ils ne regardent pas au travail.
Le terrain est mauvais. Des marnes vertes, sans consistance et qui se changent, sous la pluie, en une pâte semblable à celle du pétrin de la manutention.
Tranchées et boyaux sont dans un état épouvantable, souvent démolis, presque toujours pas assez profonds, et en général inondés. De l’eau jusqu’à mi-cuisse ; de la boue jusqu’au genou. Les hommes ne sont plus qu’une masse de boue : boue sur le casque, boue dans les yeux ; fusils bouchés par la boue au point que l’on ne peut ouvrir les culasses.
L’horreur commence avant d’arriver à Virginy. De tous côtés, des trous d’obus. Sur le bas-côté de gauche du chemin, un cheval crevé, le ventre ballonné, les pattes raidies…
Virginy n’est qu’une ruine. Sur un tertre, l’église, bien bâtie en belles pierres de taille, n’est plus qu’un squelette décharné, de toutes parts éventré. Le clocher s’est effondré. Les cloches gisent, intactes. Des maisons, il ne reste que quelques pans de mur à demi écroulés. Une cheminée en briques rouges est encore debout, on ne sait comment…
Un frisson saisit quand on s’engage dans le boyau. On monte bientôt sur le parapet. Nous sommes cachés par la crête qu’occupaient les premières lignes allemandes. Devant des fils de fer barbelés, solides, fixés à des piquets de fer. Organisation tout à fait sérieuse. Ici, notre artillerie avait tout coupé… Dans un trou d’obus, enfoui à demi, un des nôtres ; son fusil, baïonnette au canon, gît encore, tout rouillé, auprès de lui. On ne soupçonne plus qu’un corps maigre sous une lourde capote bleue ; sans doute un marsouin. Pauvre figure décomposée, violacée et sanguinolente.
Plus loin, un crâne…
Dans les boyaux, au milieu de la boue, on a déterré un Boche ; on a déjà sorti une jambe jaune, verdie. Je me détourne. Quelle horreur ! quelle horreur !…
Lundi 6 décembre. – Relève. Elle a commencé à 15h 45 et fini à 21 heures. Il pleut à plein temps.
Les Boches ont bombardé la sortie du village toute la journée. Heureusement que la plupart de leurs obus n’éclatent pas. Sinistre, cette marche dans la nuit noire, éclairée seulement par les fusées boches et françaises qui s’élèvent comme en gerbes de feu d’artifice.
Les compagnies de tête guidées par le capitaine Pansette et le commandant à cheval marchent à une allure telle que c’est à peine si, venant le troisième, je réussis à suivre. Bétron et la 7e se perdent dans la nuit, la boue, les sentes à peine tracées, coupées de tranchées, de fils téléphoniques, où les hommes s’empêtrent les pieds.
– Prenez garde au fil !
La pluie nous aveugle. Douze kilomètres de cette manière, et l’on sème le chemin de traînards – tombés dans les fossés ou les trous de marmite.
Nous arrivons.
Je vais au poste de commandement.
C’est une guitoune d’officier boche. Un trou à dix pieds sous terre, où l’on entre à reculons. Là, une chambre en équerre, soutenue par des rondins d’un mètre soixante. Le plafond et les parois sont planchéiés avec des madriers.
Dans la partie arrière, une couchette faite de montants en bois et de grillage.
Je m’y allonge.
Toute la nuit, des rats. Quelques marmites par instant.
Mardi 7 décembre. – Le temps est meilleur.
À 8 heures, je vais reconnaître le « Balcon », que j’occuperai d’ici quelques jours et qui donne sur les tranchées boches. On voit leurs lignes blanches se profiler à l’horizon.
Les Boches « marmitent » toute la journée.
Nous sommes allés explorer le ravin qui descend vers Massiges. Il est troué comme une écumoire.
Nous arrivons au cimetière des coloniaux du 23e. Des croix s’alignent le long d’un boyau transformé en fosse commune.
Au-delà, dans une ancienne ligne boche, une excavation où sont une quarantaine de cadavres boches. Odeur insupportable… Les poilus circulent au milieu, cherchant des souvenirs…
Mercredi 8 décembre. – Depuis hier 7 heures du soir, nous sommes bombardés : 105, 150, 77. Nos batteries répondent ; elles ont nettement la supériorité. Hors de la cagna, dans la nuit d’encre, les lueurs livides des projecteurs ou les lueurs fauves des coups de canon éclairent seuls notre contre-pente…
Ce qui tue, c’est l’absence de sommeil. Si nous pouvions dormir malgré la canonnade, les rats qui pullulent derrière les planches nous en empêcheraient.
D’ailleurs nous commençons à être sérieusement mordus par la vermine…
Parcouru, au milieu des ténèbres, les boyaux inondés ; pataugé dans la boue qui monte parfois jusqu’aux genoux.
Jeudi 9 décembre. – « Sont-ils bêtes ! ces cochons-là ! ils ne savent pas jouer », déclare en s’engouffrant dans la cagna Bocage, mon agent de liaison avec le P.C.B.
Le bombardement fait rage. Les 105 fusants éclatent sur toute notre crête…
Les boyaux sont inondés, absolument impraticables. Pour les assécher, il faudrait quelques pompes. Depuis deux jours, mes deux rapports, celui de 5 heures et celui de 17 heures, en demandent une. Bien que la pompe aspirante et foulante date de quelques siècles, elle n’est pas encore venue à la connaissance de M. Lebureau. Comment les poilus vident ou plutôt essaient de vider les boyaux ? Avec des pelles ! oui ! des pelles !…
Comme la marne dont est composé le sol est imperméable, l’eau, à peine jetée sur la paroi du boyau, leur retombe sur le nez. Il y a bien quelques écopes, mais si peu ! Et puis le résultat est le même…
Les deux ordonnances, Bamboula (Delahaye) et Aubry, dorment allongés perpendiculairement à ma couchette.
Bamboula a vingt ans (classe 15). C’est un grand enfant insouciant et gai. Il attend tous les soirs que je sois couché pour écrire à sa connaissance (car ’ n’a une), « Mademoiselle Marguerite A…, chez ses parents, fermiers ».
Aubry est plus ancien. Il est de la classe 1908. C’est un Normand d’Argentan, gros, court et râblé, avec une large face de lune toute ronde et toute rouge. Sur ses cheveux noirs coupés court, il porte en bataille un calot de drap bleu-gris crasseux. Sa capote, son tricot de laine, sa salopette passée par-dessus son pantalon, voilà l’homme. C’est une bonne nature ; brave paysan tout rond et très roublard, malgré sa rondeur.
Il a avec Bamboula des dialogues à payer sa place.
Vendredi 10 décembre. – Depuis ce matin 9 heures, heure à laquelle je suis revenu de la reconnaissance de la ligne que je dois occuper ce soir, les Allemands bombardent.
Ils tapent dans le ravin du « Médius », et sur le plateau derrière nous, où il y a un ancien emplacement de batterie.
L’artilleur Lambert juge des coups.
C’est toujours du 105 qu’ils envoient, et c’est toujours la même batterie qui tire, une batterie défilée derrière le Bois de la « Justice ».
Samedi 11 décembre. – 11 heures. – Les Boches bombardent mon nouveau poste de commandement.
– Ils n’envoient que de la camelote : ça casse en tombant, déclare Lambert.
Mon poste ressemble à une cabine de paquebot. Manque un hublot. Comme lit, trois planches…
Le secteur, au point de vue défensif, est dans un état lamentable. Que de travail à faire ! Les tranchées n’ont pas de banquettes de tir, les fils de fer ne tiennent pas. Deux de mes tranchées de première ligne sont prises d’enfilade par la « Chenille ».
Le boyau d’accès (Eitel)est tantôt un bourbier, tantôt un lac. Impossible, si l’on est attaqué de compter sur l’arrivée des renforts. Il ne faudrait pas beaucoup de coups de canon pour faire ébouler tout.
Dimanche 12 décembre. – Aujourd’hui marmitage sérieux par obus de tous calibres. Ces messieurs doivent régler leur tir. Quelques-uns de ces obus contiennent des gaz lacrymogènes. Les yeux piquent. Vite les masques ! En effet l’irritation cesse aussitôt…
Ce matin, j’ai eu la visite au P.C. d’un capitaine d’état-major de la division. Quarantaine d’années, déjà la patte d’oie, mince, délicat, aimable homme.
Motif de la visite : hier a été fait un prisonnier, lequel a déclaré que les Boches devaient reprendre la « Main de Massiges » avant la Noël.
Le capitaine semble avoir été très impressionné par les déclarations dudit prisonnier, qu’il représente comme un colosse aux larges épaules, à la tête de brute « mais aux yeux brillants d’intelligence ».
Évidemment, il est inquiet. L’attaque lui paraît plausible.
Je suis plus tranquille, étant donnés l’état du sol devant les lignes – mou à y enfoncer jusqu’en haut des jambes – et aussi la difficulté du bombardement, si l’on en juge par le nombre des obus loupés…
Cette nuit je prends le quart.
Nuit splendide. Lune et étoiles dans le ciel clair. Au loin, le plateau paraît tout blanc, comme aveuglé de pâle clarté.
Les « Gaspards », décidément, pullulent. Quand nous recevrons des hôtes de marque, c’est ici qu’il nous faudra organiser les battues. Il y aura des tableaux sensationnels…
Les Boches nous voient circuler comme en plein jour. Au passage, ils nous saluent de 77. À trente francs le coup ! C’est flatteur ! Le malheur est qu’ils en envoient aussi sur les travailleurs qui me creusent une tranchée de flanquement. Quelle guigne que cette nuit claire, quand il reste tant à faire !
Je rentre au P.C. après être passé dans mes autres tranchées réconforter les poilus, les admirables poilus. Ils trouvent que ce secteur est beaucoup plus pénible que celui qu’ils tenaient l’an dernier à pareille époque…
J’en trouve un, debout dans la tranchée, de l’eau jusqu’à mi-cuisse.
– Qu’est-ce que vous faites là ?
– Mon lieutenant, je me réchauffe !…
Mes bottes de tranchée, dégoulinantes de boue, me font des planards admirables. Fâcheux que Prudhomme, le photographe de la 5e ne soit pas là…
Dans ma cabine tout le monde dort. Tramard ronfle comme une toupie…
Lundi 13 décembre. – Ce matin vers 7 heures, visite du secteur avec le commandant. Il s’étonne de flaques où il enfonce jusqu’au-dessus du genou. Il s’étonnera beaucoup plus tout à l’heure quand il recevra des marmites, car le moment est mal choisi…
Cela n’a pas manqué. Comme nous sommes en vue des Boches, quand ils ont aperçu du mouvement dans les lignes, ils ont envoyé une distribution.
Toute la journée, bombardement.
Cette nuit, ma cabine est à chaque instant ébranlée par les minen que les Boches lancent sur notre gauche aux coloniaux de la « Verrue », et aussi à mes premières lignes.
Effrayants, ces minen. Explosions formidables, avec une flamme qui monte à vingt ou trente pieds en l’air.
La nuit, très claire, en est illuminée.
Mardi 14 décembre. – Cette nuit, j’ai fait nettoyer le secteur. On peut, ce matin, s’y promener sans bottes.
Malsain d’être en première ligne, mais on vit. Bombardement jour et nuit ; travail la nuit ; l’impression qu’on est un capitaine commandant à son bord.
Aujourd’hui, il fait beau, clair et sec.
Les obus, qui parcourent l’air en tous sens, semblent des wagons glissant sur trolley.
Mon secteur est, maintenant, à peu près tenable.
J’ai fait creuser dans la nuit du 12 au 13 décembre une tranchée de flanquement, qui part de l’extrémité ouest de la tranchée « Balcon » et se dirige vers le sud-ouest.
Bien m’a pris de la placer à mi-hauteur. Depuis ce matin les Boches la bombardent. Tous les coups portent sur la crête.
Cette tranchée, croisant ses tirs avec ceux de la tranchée « Balcon », rendra le ravin infranchissable.
J’ai fait, la nuit dernière, vider de leur eau les boyaux et tranchées du secteur, relever le parapet de la tranchée « Ouest-Balcon » renversé par les marmites, redresser un pan de sacs à terre menacé d’éboulement, creuser un dos d’âne qui, occupant le milieu de la tranchée « Merlonnée », la rendrait intenable ; enfin commencer un abri-caverne pour les trente hommes qui doivent tenir ladite tranchée « Merlonnée ».
Reste la liaison avec l’« Ouest-Balcon ».
Il est certain que, en cas d’attaque, les mitrailleuses de la « Chenille », qui nous domine, rendraient le passage impossible au coude où le boyau descend la pente vers la tranchée.
La tranchée serait isolée et la garnison bien compromise.
Mercredi 15 décembre. – Les Boches ne nous ont envoyé hier que cinq cents obus. Décidément ils ne savent pas jouer…
Relève hier au soir. Je suis remplacé par le capitaine C… du…e. Départ à 21h 30. Arrivée à Dommartin à travers la nuit claire et glaciale à minuit.
Les souffrances des hommes dans ces huit jours ont été indicibles. Ils sont descendus couverts de boue, éreintés, à peine capables de faire les dix kilomètres séparant les lignes de Dommartin.
Beaucoup de pieds gelés, certains devant entraîner l’amputation.
Jeudi 16 décembre. – Au repos à Dommartin. Lambert a la fièvre. Ce grand gosse a attrapé froid.
Vendredi 17 décembre. – Istria, notre vieux père, a envoyé une purge à Lambert, lequel a lancé la purge par la fenêtre… et est rétabli…
Visité les cantonnements de ma compagnie. Les hommes sont logés dans deux soupentes obscures, ouvertes à tous les vents. Pour coucher, de la paille qui n’est plus que poussière, et poussière remplie de poux. Figures tristes, mornes. Les quelques blagues qu’on leur lance ne parviennent pas à les dérider. Malgré tout, ils prennent soin de leurs armes. Dès l’arrivée, les fusils ont été nettoyés.
Quelle est la clef du mystère ? Les caporaux veulent passer sergents, les sergents officiers ; les officiers ne veulent pas de reproches et obtenir un galon de plus. Les officiers houspillent les sergents, lesquels houspillent les caporaux, lesquels houspillent les hommes. Et ceux-ci, tout harassés, se redressent sur leur couche pouilleuse et astiquent. L’amour-propre s’en mêle, et aussi le ressort admirable du troupier français.
Samedi 18 décembre. – Le…e a pris l’autre jour un Lorrain, de Lorraine annexée. Celui-ci a indiqué les batteries boches, les régiments devant nous, etc… Il dit que les Boches craignent que nous ne les attaquions (contrairement à l’autre prisonnier qui voulait que des ordres soient donnés pour la reprise de la « Main de Massiges » avant la Noël).
Ici, ciel gris. Le temps s’est adouci. Les hommes somnolent dans leurs misérables soupentes… Les heures coulent, monotones.
Dans la rue qui traverse le village, quelques poilus balaient placidement, poussent la boue à proximité de la rigole fangeuse qui fut autrefois le ruisseau de la route. Plus ils chassent la boue, plus il y en a.
13 heures. – Le colonel m’apprend que je suis capitaine.
Mardi 21 décembre. – Aujourd’hui, j’ai signé l’« État comparatif des sommes perçues pour le prêt de la troupe pendant le troisième trimestre 1914 ».
La compagnie se voit réclamer 42f 72 de trop perçu du 1er juillet au 10 août 1914 !
Le mot « temps de paix » est écrit à l’encre rouge sur l’état.
M. Lebureau est vraiment admirable.
Nous sommes écorchés par tout le monde… J’ai payé ce matin un paquet de cinq bougies à deux sous, 1f 50 !
Dans la pauvre masure où nous gîtons, où nous nous étendons le soir tout habillés sur un lit privé de draps, je reçois la visite de la propriétaire. Elle s’est, si j’ose dire, apprivoisée. Maintenant elle vient faire la causette ; elle trottine tout le jour par la maison, sa chaufferette à la main, – menue comme une souris.
Elle nous accable d’effusions de sympathie apitoyée, ne nous appelant que « Mon pauvre garçon ! mon cher garçon ! »
Toute vieille et toute menue qu’elle est, elle ne perd pas la carte. Elle vient nous offrir du vin « que vend son gendre » au prix alléchant de 2f 75 la bouteille. Grand bien lui fasse !
Mercredi 22 décembre. – Je relève B…, ancien trésorier venu au front à la fin de juin. Il ne s’est pas consolé de n’avoir pu rester au dépôt.
Il se plaint de n’être pas encore chevalier de la Légion d’honneur.
Jeudi 23 décembre. – Bombardement soigné de minuit à 4 heures.
La guitoune n’a pas changé. Toujours pleine de rats. Toujours retentissante comme une caisse de résonance à chaque éclatement d’obus dans le voisinage.
Le ravin du « Médius » est également toujours aussi sinistre. Des pentes dénudées, une herbe lépreuse laissant voir partout la blancheur verdâtre de la craie marneuse. Les frêles plantations de pins qui poussaient chétivement sur les versants, sont réduites à l’état de piquets. On dirait des bâtons (de soixante à quatre-vingts centimètres) fichés à terre.
Le vallon, que notre artillerie croyait garni de fils de fer boches, est littéralement grêlé de trous de 75.
Au fond de leurs guitounes basses, les hommes semblent des bohémiens boueux. Ils vivent là dans des trous, ne sortant que pour les corvées.
En temps ordinaire, « Médius », « Ravin », « Annulaire », « Col des Abeilles », semblent déserts. Qu’une longue accalmie rassure, et l’on voit sortir de partout comme des légions de termites…
De temps à autre, dans le dédale boueux des boyaux, un détail rappelle le goût français : une rampe descendante aménagée en escaliers, coquettement arrangés.
Vendredi 24 décembre. – Nuit de Noël. 10 heures du soir dans les boyaux. Les longs nuages gris glissent sur la lune éclatante. Les obus sillonnent l’air avec un sifflement rageur. Au loin le grondement des coups de départ.
Samedi 25 décembre. – 4h30 du soir. – Les Boches ne vont pas tarder à nous envoyer des 77 et des 105.
S’ils savaient ce qu’on s’en f…, ils garderaient leur camelote.
La boue : Lambert me rend compte que Cantenot, le jour de la relève, s’est enlisé jusqu’aux aisselles !…
Dans la cagna, les souris courent derrière les planches, grignotent, trottent, sautent. C’est un vacarme incessant. Elles font un susurrement continu, semblable à un gazouillis d’oiseau.
Dimanche 26 décembre. – Aujourd’hui, je vais relever la 5e qui tient les premières lignes.
Lundi 27 décembre. – 11h 30. – Les Boches bombardent la guitoune avec du 105. Les obus tombent en plein dessus, l’ébranlent, font dégringoler de la terre sur mon calepin.
Le dernier qui vient d’éclater a lancé sa flamme jusque dans l’escalier du P.C. J’en ai été aveuglé.
Toute la cagna est empestée de poudre.
Mardi 28 décembre. – Visite à 14h 45 du général X…, commandant le corps d’armée.
De taille moyenne, sec, élégant.
Il est venu en casque, rase-pet de cuir, culotte rouge à bandes noires et molletières noires fuselant savamment le mollet.
Le colonel, Tiennet, enfin un silencieux colonel d’état-major, l’accompagnent.
Derrière moi, C… et Pansette.
La petite troupe se rend à l’observatoire d’artillerie. Tiennet montre le terrain.
