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Avec ce livre, l'auteur lance un pavé dans la mare trop lisse du milieu de l'art. José Boublil nous entraîne dans les méandres du monde élitiste de la peinture dont il révèle l'envers du décor. Commissaire aux comptes bien établi, sa folle passion pour la peinture le pousse à écumer les salles de ventes entre deux réunions.
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Seitenzahl: 297
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Je remercie tous les membres du Bottin mondial afin d’éviter d’oublier de remercier la moindre personne en ce bas monde qui m’ait un jour tendu la main, aidé, souri.
Pour ce livre, beaucoup m’ont éclairé - François, Olivier, Lisa, Nicole -et quatre peuvent largement partager la première à la dernière touche de ce livre : Roger qui m’a harassé pour me convaincre d’écrire, Dov qui m’a fatigué à me faire comprendre que je n’écrivais pas un français suffisamment chic… Sarah et Yaël dont le génie créatif a permis de rendre lumineux un texte terne.
Éric et Michael, compagnons de flibuste. Colette qui m’a appris à dessiner les poussins. Jean-Pierre qui m’a redonné le goût de vivre. Nani et Pierre, eux, m’ont redonné le sourire.
À mes trois patries.
Ma Tunisie bleue et douce, aujourd’hui tâchée du sang des fous. Ma France qui m’a appris à faire la révolution et à n’être jamais content de
l’injustice.
À Israël qui m’a enseigné le courage et l’humanité, le vent des collines de Jérusalem, qui panse depuis des millénaires les blessures de son peuple.
À mon père, que son souvenir soit une bénédiction.
À ma mère.
À Françoise et les enfants, pour qui ma gratitude et mon amour sont infinis.
Le texte qui suit pourrait être considéré comme un point de vue sur certaines méthodes de l’expertise. Mais non, l’enjeu de milliards d’euros qui, pour la première fois, est mis en avant, est trop grave pour ne pas parler de scandale, de honte.
Je le dis donc par sécurité : si un jour, prochain ou plus lointain, il m’arrivait un accident - de voiture, d’avion, de glissade sur des pistes de ski ou que saisje - dont les conséquences seraient irrémédiables, j’affirme par avance que le responsable sera l’un des acteurs de ce livre.
À vous ensuite de trouver. À mes proches de faire ce qu’il faut, du plus raisonnable au plus extrême....
Mais prions que tout se passe bien.
Introduction
Chapitre 1 - La passion pour la peinture est une question de vie ou de mort
Chapitre 2 - Mon parcours de véritable anarchiste: Dieu, tu es mon seul maître car tu me laisses décider
Chapitre 3 - La France est aux œuvres d’art ce que l’Afrique du Sud est aux diamants
Chapitre 4 - La pêche miraculeuse de Monsieur Boublil
Mustapha : première prise de valeur internationale
Prix surréaliste pour une œuvre surréaliste : record du monde
À ce prix, je veux encore du surréalisme
Un grand maître dans la caverne d’Ali Baba
Un papier chiffonné et troué devient une œuvre de musée
Brame et Laurenceau ou comment faire d’un vrai Daumier un dessin faux et faible
De la boue à la lumière
Albert Aublet : cure de jouvence
Happy birthday to moi-même
Autre petite victoire à l’arrachée face à la maison Wildenstein
Tout le monde sait que le «rose» est très rentable
Encore du sexe vers 1819
Chapitre 5 - Passer à deux doigts du paradis
Comment passer à côté du loto deux fois de suite à cause d’un associé idiot
Marie-Chantal de la peinture
Protection du patrimoine français : ça vole
Acharnement thérapeutique
Versailles ouvre ses portes à José Boublil et son tableau
Gros échec : un vrai Manet écarté par le diable
Une œuvre impressionniste dans les caniveaux de Vanves refusée par la secte des «refuseurs de chefs-d’œuvre»
Accroché au Louvre ou chez moi ?
Chapitre 6 - Un domaine plein de ressources
La magie du restaurateur
Restez bien assis
Chapitre 7 - Le fonctionnement du marché de l’art
La révise
Le bourrage
La sous-évaluation
Le plus grand scandale mondial : l’expertise
Chapitre 8 - Quoi acheter ? Sélection de peintres exceptionnels et confidentiels
Fahr El Nissa Zeid
Max Jacob
Eugène Zak
Mela Muter
Tony Kristians
Robert Desnos
Ibels (période Nabi)
Joseph Lacasse
Calder
Lorenzo Viani
Fabian di castro
Christo
Combas
Jean Crotti
Abel Pann
Decamps
Jacques Herold
Launois
Pavel Tchelichew
Garouste
Gen Paul
Blanche Hoschedé Monet
Guillaumin
Fasini
Chapitre 9 - Autres stratégies d’achat d’œuvres d’art
Chapitre 10 - Offre à tous les lecteurs de pouvoir gagner énormément d’argent
Conclusion
On tue pour de l’argent. On tue pour le pouvoir. Et pour l’art ? On meurt de rire; souvent de rage.
Pour comprendre cela, et le but ultime de mon ouvrage, il est nécessaire de mesurer la place de l’art dans l’espace, dans la société, dans la vie. Quoi qu’on en dise, il n’est pas possible de poursuivre mon texte sans donner, à un moment donné, une définition de l’ «art pictural». Lorsqu’on fait un peu le tour d’horizon de Monsieur et Madame Google, on trouve assez peu de définitions très complètes, qui englobent les diverses notions. Je me suis donc aventuré à établir plusieurs parties de définitions.
La première est de préciser que l’art pictural n’est PAS une chose banale, un petit rien, une simple décoration d’un espace donné. L’art véritable transforme le monde, le fait passer d’une certaine monotonie, d’un environnement de peu d’intérêt, à un bouleversement de son regard. Cet art est, en soi, un choc visuel. Parfois intellectuel, s’agissant de donner à l’image esthétique un sens profond ou anecdotique. Cet art est aussi une rupture, une cassure, face à la banalité. L’art fut, jusqu’à récemment, l’un des vecteurs du beau, de l’esthétique.
Aujourd’hui, des artistes ont estimé que le message l’emportait sur la beauté. Sans entrer dans un débat philosophique, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une certaine paresse ou incapacité à développer des techniques géniales des anciennes générations, permettant de produire ce «merveilleusement beau». Il peut s’agir de gens limités en philosophie, plutôt capables de messages pour bandes dessinées, qui optent pour ce type de facilité.
Mais on peut aussi accepter l’idée d’une démarche intellectuelle très synthétique dont la force se conçoit en quelques secondes, et éclaire l’environnement par une sorte d’évidence. Rappelons enfin que l’histoire de l’art a commencé surtout par des œuvres religieuses, des représentations christiques, des icônes, portraits de saints. Ce rapport à Dieu était alors le plus haut niveau d’amour qu’un homme pouvait montrer. La beauté étant alors résumée à Dieu ou à ses saints. Certaines scènes n’étant pas nécessairement jolies à regarder.
Eh bien, par un phénomène de retournement, cette absence de beauté du divin vient d’être remplacée par l’absence de beauté de messages écrits ou de poèmes sur toile, ou encore de graffitis intellectuels.
À l’opposé de l’art lui-même, le marché de l’art est le mal absolu, parfois nécessaire. L’argent entre dans le système et pousse des artistes à éclore, trop souvent en dépit du bon sens. Avec le temps, l’art est devenu un marché plutôt qu’un sanctuaire à la gloire de la création et de la beauté. Nous sommes loin des merveilleux mécènes de la Renaissance. Et l’esprit rétrograde, qui a surtout pris place au XIXème siècle et au début du XXème, a conduit à clouer au pilori certains des peintres les plus importants de l’histoire.
Derrière cette façade des marchands des beaux quartiers, qui ont toujours contrôlé la création esthétique, il y a l’odeur désagréable des castes d’aristocrates, de celles des experts-marchands ou encore de celles des idiots congénitaux qui ont des droits exorbitants; ces derniers, héritiers d’artistes, auraient obtenu le droit d’ordre divin de décider si une œuvre est de la main du grand oncle ou pas, soixante ans après son décès. Sans avoir connu tonton, il va sans dire….
Mon propos est simple. Je veux vous conter des anecdotes personnelles d’achat de tableaux, souvent anonymes, jusqu’à la gloire de découvertes historiques, par mon travail et la «chance». Ces aventures m’ont permis de soulever le voile impudique, pornographique même, de tous ces clowns qui circulent à Paris ou ailleurs, et fabriquent les vrais et les faux tableaux sans vergogne, juste par intérêt financier. Ces magiciens de l’escroquerie disent qu’il est bon, et le tableau sera bon; ils disent qu’il est faux et le tableau sera faux, pour longtemps. Pour vous et pour moi, pauvres idiots, ce sera toujours le contraire de notre attente que ces messagers nous transmettront… Incapables de voir le beau, mais très forts pour le détruire, le déclasser, simplement parce qu’il ne vient pas de chez eux, ces types sont lamentables. Souvent très riches pour les faire enfler de certitudes. Quand, parfois, ils ne sont pas riches c’est pire, c’est la jalousie qui brise des œuvres d’art.
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Ma première partie traite de certaines de mes aventures de flibustier… À chaque fois, j’ai essayé d’être précis malgré l’âge de mes neurones. En dépit de cet état des connexions de soixante ans, ma passion, l’intensité de mon vécu, m’ont permis de ne pas laisser une seule miette rassir sur le côté. À chaque fois, je revis l’événement depuis le coup de téléphone au commissaire-priseur jusqu’au son du marteau puis l’annonce : « C’est pour vous ». Je dois préciser, par souci d’honnêteté, que j’ai parfois modifié ici les prix ou les lieux des achats, pour des raisons stratégiques. Les jalousies sont plus qu’ailleurs aussi élégantes qu’en 1942, vous vous souvenez ? Quand on connait les dégâts que ces tares humaines ont produits, on se fait « discret »…
Ma deuxième partie a pour but de décrire un certain nombre de pratiques du milieu de l’art. Des petites arnaques aux scandales à l’échelle internationale, des détournements par milliards très habilement ficelés, au vu et au su de tous, sauf de la police qui a d’autres chats à fouetter. Il faut le dire, ce monde des enchères et des galeries déplace tellement d’argent, facilite à un tel point le blanchiment, que tous les immondices humains, sous couvert de chapeaux melons, se retrouvent et font courbettes. Je sais que je vais faire scandale et m’attirer les foudres des docteurs ès-association de malfaiteurs.
Mais avant d’entrer dans les détails croustillants, j’avancerai un chiffre. Les refus de certifier des quatre ou cinq plus gros acteurs mondiaux de l’expertise représentent, à mon humble avis, bien plus de cent milliards d’euros que les pauvres collectionneurs, brocanteurs, familles ne verront jamais. Ces tableaux qu’on nomme pudiquement «congelés» car tout le monde, hors ces braves experts, s’accorde à considérer que ces œuvres sont bien de l’artiste; ils sont congelés et rien ne les sortira de leur valeur décotée de 99,99%, jusqu’à la mort de l’expert et l’éventuel espoir que le suivant sera honnête. Je vous expliquerai plus loin cette martingale gagnante bien plus écœurante que la question des faussaires sur qui on a toujours fait porter le chapeau des horreurs du marché de l’art. Mais je ne poursuivrai pas sur une note pessimiste, car l’art mérite mieux que ça.
Comme il n’existe pas de bonne tactique pour acheter des tableaux, ni d’outil-expert pour sélectionner intelligemment des artistes, je vous proposerai plusieurs peintres qui, selon moi, sont exceptionnels tant par leur place dans l’histoire de l’art que par la beauté - sous réserve des goûts de chacun - et l’originalité de leur production. J’ai choisi d’orienter mes recommandations sur des œuvres abordables. Des tableaux de ces grands peintres de ma sélection s’achètent sur le marché entre 2000 et 100 000 euros. Ce dernier montant étant réservé aux chefs- d’œuvre qui auraient leur place dans des musées comme Orsay ou Beaubourg. Ma liste est, je crois, originale par le choix des artistes, leur confidentialité, et le côté éblouissant de leur art. Je ne commencerai pas aujourd’hui à faire du conservatisme. J’ai plutôt envie de faire plaisir à ceux qui me lisent.
La dernière partie, très pratique aussi, traite d’un certain nombre de mes tableaux personnels, pour lesquels je n’ai pas réussi à mettre un nom d’artiste en face des œuvres. Je ne suis donc pas en mesure de les « valoriser » au mieux; des tableaux dont la signature n’est pas lisible, qui m’empêchent de m’orienter. Il peut parfois arriver que deux ou trois noms me passent par la tête pour une attribution, mais c’est insuffisant pour y travailler. Ces tableaux qui, si on allait au bout de l’authentification, vaudraient peut-être 500 000 à plusieurs dizaines de millions d’euros, selon l’œuvre.
Voici donc le plaisir ultime que j’offre au lecteur : s’enrichir d’une certaine culture originale sur la peinture mais aussi, peut-être, de plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’euros voire millions en identifiant un ou plusieurs auteurs de mes tableaux orphelins de géniteur.
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«En conclusion de mon introduction», avec mon livre, je sais que je laisse à mes enfants plus que des conseils ou des histoires. Il s’agit d’un ensemble de témoignages d’une vie plutôt chargée, et qui s’est faite en partie au détriment de ma présence à leurs côtés malgré mon amour sans limite pour eux.
L’art, une vraie passion, est ici surtout un prétexte pour raconter des anecdotes de rêve, des circonstances qui puisent leur équilibre entre le Divin, le hasard, le culot et la folie. Le Divin, pour moi, c’est ce que mes parents m’ont transmis, à savoir l’essentiel : l’amour de la beauté du monde d’un côté, et la beauté des productions humaines de l’autre.
Régulièrement vous encaissez la dernière nouvelle des résultats de ventes aux enchères, à New York ou à Londres. Au fil des ans, les records tombent. Les gens ne comprennent pas comment des hommes sensés et immensément riches, peuvent payer cent ou cent-cinquante millions de dollars un simple tableau de un mètre sur quatre- vingt centimètres.
Juste quelques coups de pinceaux, souvent décoratifs et soignés, parfois fous, et en bas à droite une signature célèbre: Picasso, Monet, Bacon, Rothko, ou d’autres. Certains s’avancent : après tout, c’est normal, tous les records sont faits pour être battus, disent les rationalistes. Mais l’explication n’est pas si rationnelle que ça.
Tout d’abord, un tableau est, par définition, une pièce unique. Quel que soit l’auteur d’une œuvre, il n’en existera jamais une seconde strictement pareille. Pourtant, bien qu’unique, si elle n’a pas été peinte par l’un des représentants de l’esthétique de l’Histoire du monde, la toile n’a pas d’intérêt.
En revanche, si l’œuvre est de Picasso par exemple, cette unicité devient une icône pour les générations à venir. En mettant la main sur un tel tableau j’achète donc un morceau d’Histoire, moi l’indien qui ai fait fortune dans le textile ou le cinéma; moi, le Chinois qui ai construit des tours à Canton, moi l’Américain qui ai inventé la publicité sur internet. Jusqu’à présent tout ce que j’avais produit n’était qu’un tas de billets, transformés en chiffres sur des lignes à la banque. Et ces lignes peuvent nous nourrir, ma famille et moi-même, pendant mille vies. Me permettre de me vautrer dans un luxe indécent, car sauf grande surprise, il y aura mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf vies inutilisées ; l’argent à la banque restera à la banque et circulera de génération en génération, à peine grignoté à chaque étape. Souvent même augmenté.
Alors, le grand homme d’affaires qui n’intéresse pas grand monde veut crier à la face de la terre que Picasso, un jour, même mort, a permis de parler de lui comme défenseur de son œuvre éternelle. Il a su enfin devenir important non par sa réussite industrielle mais par l’achat d’une œuvre d’art bien plus éternelle. Maintenant il passe à la postérité. Ensuite, cet échange immatériel entre l’artiste et l’acheteur est une sorte de morsure de ce dernier pour entamer une partie du corps de l’artiste. Picasso, subitement, devient propriété de Monsieur Hoang, modulo le nombre d’œuvres que le milliardaire s’est offert.
Dans cette perspective qui peut paraître délirante, mais qui correspond exactement à ce que sont ces arènes de Christie’s ou de Sotheby’s, le seul prix inatteignable est celui de la fortune cumulée de tous les magnats autour de l’enchère ce jour-là.
En effet, pour emporter cette parcelle d’éternité, de reconnaissance et de gratitude du monde des arts à ce pauvre promoteur chinois, le prix n’a aucune importance, tant que le solde net des zéros en banque permet encore de vivre quelques centaines de vies confortablement.
Sincèrement, et ma passion folle pour la peinture me donne l’autorité morale de l’avancer, y a-t-il une seule personne qui pense que l’acheteur récent des Ménines de Picasso va se délecter jour et nuit devant la toile qu’il vient de s’offrir?
Je ne saurai dire combien de mois l’œuvre va trôner chez lui ou dans son bureau. Vous pensez qu’il y a de fortes chances que l’heureux propriétaire aime la peinture, ait connu l’œuvre de Picasso avant même de construire sa première tour.
Que c’est un homme sensible à cette interprétation si osée des femmes d’Alger de Delacroix.
Mais soyons sérieux : rien de tout cela probablement. Sa «victoire» fut un combat de billets, d’ego, je m’aventurerai même à dire un combat très vulgaire.
Cette entrée dans le vif du sujet m’amène à vous expliquer pourquoi, plus que des centaines d’autres, je suis tout retourné quand j’évoque la peinture, le dessin. Pourquoi, en trente ans, mais surtout dans les dix dernières années, je pense très immodestement - mais mes résultats sont là vous le verrez plus loin - être devenu l’un des «chineurs» les plus complets et performants de la planète. Mes tableaux sont dispersés ci et là, compte tenu de l’importance de certains.
Voilà quelques années j’ai décidé que mes élans de modestie seraient réservés à ceux qui ont besoin de moi, les déshérités, les enfants malheureux, les peuples opprimés et manipulés. Être modeste, c’est admettre qu’on ne fait pas bien son boulot. Et ce n’est pas possible pour moi : soit je le fais très bien, soit j’arrête.
Avant de me passionner pour l’art pictural, j’ai eu quelques maîtres d’exception. La première, ma mère, m’a presque tout appris. Un certain Albert Cohen a parlé de sa mère comme personne jusqu’à ce jour. Aimait-il sa mère plus que j’aime la mienne? C’est impossible. Malheureusement pour moi et bravo pour lui, il écrit mieux que moi. D’ailleurs avec des écrivains de cette trempe et de cette sensibilité on ne peut pas être, évidemment, dans la compétition. Personnellement, je le remercie de m’avoir appris qu’on pouvait écrire comme ça. Des grands auteurs, il est sans doute celui dont je me sens le plus proche. Un auteur qui parle de ma boutargue, même s’il insulte un peu le produit qu’il nomme «poutargue», est au moins mon demi-frère.
Lorsqu’il vénère sa mère sur tant de pages, je me dis que la mienne doit avoir un don d’ubiquité pour avoir pu vivre à la fois à Salonique et à Tunis. Je sens chez lui le vent de la mer, la poésie de sa langue, comme notre vocabulaire chatoyant venu du ghetto. Ainsi maman, tu es la seule qui comprend bien ce livre d’Albert Cohen, tout en sachant que ce que tu as donné à tes enfants ne se mesure ni en nombre de pages, ni en statue de commandeur. Ton résultat - que ton enseignement puisse continuer jusqu’à 120 ans - se voit à l’amour inconditionnel, même si parfois il est agité, énervé, de tes enfants et petits-enfants. Il se voit au piédestal que nous voudrions édifier pour ton sens de l’anticipation, ton intuition, ta droiture, et 90% au moins des mots tendres du Larousse en «beaucoup de volumes».
Venant de la grande bourgeoisie tunisienne, ma mère m’a initié très tôt à la peinture. D’abord, en me faisant fréquenter dès l’âge de onze ans, l’atelier d’une femme Russe orthodoxe, arrivée au début du 20ème siècle avec de nombreux congénères dans le pays ensoleillé de Tunisie. Natacha Markoff était une peintre de paysages et de ports dont la formation était très académique. Elle faisait progresser la plupart des jeunes femmes riches de Tunis, leur permettant de passer d’un réalisme presque naïf à la perspective d’une maison ou d’une porte.
Grâce à ces séances, j’avais peint ma première toile à onze-douze ans. Je me souviens d’un vase de fleurs rouges qui, aujourd’hui, me donnerait la nausée par ses empâtements sortis du tube et aplatis par le fameux couteau. Mais pour l’époque, c’était une performance, même si je n’envisageais pas une seconde de partager cette victoire sur la toile avec mes amis.
Ma bande, assez mélangée, jeunes lascars issus de toutes les religions et de tous les pays (il y avait des tas d’italiens, des yougoslaves, des français bien sûr, des arabes, des chrétiens, des juifs, certains de l’aristocratie, d’autres de la médina) ne vivaient que pour des activités suscitant assez peu l’intervention du cerveau : football, tennis, relais 4x100 mètres autour du grand pâté de maisons. C’était nos dernières semaines avant la puberté; et le poker - avec billets de banque - allait remplacer les billes et les noyaux d’abricot (jeu d’adresse typiquement tunisien, dont le but était de dégommer des monticules de quatre noyaux en équilibre, et ainsi d’emporter la mise du voisin).
À la suite de ces séances de peinture au milieu de très jolies femmes, me préparant à une certaine facilité avec elles, ma mère m’emmena au Salon de Tunis où, avec la présence de peintres importants de l’époque sur les murs des salles, elle avait pu présenter quatre huiles sur toile de son cru. Il y avait un très grand portrait de marchand de «couffins» en rotin des souks, le commis se tenant assis en tailleur au pied du patron. L’œuvre était signée «L Boublil» au crayon.
Le tableau fut particulièrement apprécié des nombreux visiteurs. À côté de celui-là, elle avait accroché trois vues de Sidi Bou Saïd, l’une des plus belles petites villes du monde sans doute. Très fraîches et peintes de façon enlevée, j’aimais beaucoup cette série qui témoignait de ce paradis terrestre en terre d’Islam.
Un américain eut le même goût que moi, et en quelques jours ma mère accepta de se séparer de sa première production. Deux des trois vues de cette mer turquoise. Pas un gros prix bien sûr, mais c’était la fierté de séduire un acheteur de l’autre côté de l’Atlantique.
Pas très loin de son stand, exposait l’un des véritables maîtres de l’école de Tunis, Jalal Ben Abdallah. Cinquante ans plus tard, je revois encore cet immense tableau carré représentant un marchand de Jasmin traité avec la délicatesse et la précision des touches de ce grand artiste, entre naïveté et poésie. Le tableau m’avait marqué, comme peut le faire un Manet ou un Géricault pour moi aujourd’hui. J’avais été subjugué en effet par la lumière blanche qui se dégageait de l’œuvre, du vêtement du marchand portant son burnous clair, son épais turban sur la tête et les bouquets de cette fleur royale sur son panier. Certains amateurs d’art n’ont pas encore mesuré, à mon sens, l’importance de ce peintre, et lui préfèrent les expressionnistes de l’école de Tunis. Ils n’ont pas compris que, dans ses chefs-d’œuvre, Ben Abdallah a réinventé la peinture naïve, en lui donnant de nouvelles lettres de noblesse : celle d’un pays comparable à aucun autre, la Tunisie.
L’apport de mon père à ma connaissance artistique? Mon père était totalement étranger à la beauté picturale. En regardant un tableau, il ne ressentait aucune émotion; sauf à la rigueur lorsque, pour me faire plaisir, il acceptait de trouver jolie une œuvre orientaliste lui rappelant sa Tunisie natale. En quoi ce que je raconte apporte à mon intérêt pour la peinture? En réalité deux choses : d’abord, mon père aimait la nature, la mer. Il aimait ces odeurs que seul son pays sait produire, comme celles qui vous étourdissent lorsque vous passez dans les orangeraies, les fleurs de Jasmin, ou celles des épices venues des quatre coins du monde pour épanouir les palais des indigènes. Chez lui le beau s’était transformé en bon. Il s’agissait toujours d’une recherche de perfection d’un autre genre. Mon œil perçoit le beau. Ma bouche et mon nez comprennent le goût et les odeurs. Ce parallèle justifie à mon sens ce qu’il m’a apporté dans ce domaine (dans les autres c’est infini). L’autre raison de sa contribution pourrait prêter à rire si je ne vous rappelais pas que nous sommes des orientaux, pire des tunisiens. Mon père se fichait de la peinture. Alors son fils, par esprit de contradiction, décide d’aimer la peinture, d’en être complètement aliéné. C’est tout simple.
Il serait très injuste de terminer cette épopée tunisienne, où j’ai reçu l’essentiel de mon éducation, de mon bonheur, sur mon dernier souvenir avant le départ : quelques cinquante ou cent mille idiots antisémites hurlant, tels des animaux. Ne pas s’appesantir sur les ânes; mais on ne peut pas taire des choses aussi graves. Toutes ces contingences sont oubliées quelques instants car, outre la nature si extraordinaire dans ce pays, la mer dont même les liquides légers et transparents de Tahiti sont jaloux, l’esthétique des productions humaines est inouïe.
Comme toujours, ne cherchons pas à comparer tel ou tel pays, bâtiment, édifice public ou privé. Jetez un regard furtif, pour attraper l’essentiel : deux couleurs, le blanc-chaux et le bleu azur. Des maisons aux lignes sobres.
Le seul excès tenant dans ces moucharabiehs des villes restées dans leur jus : Sidi Bou Saïd, Nabeul, les quartiers populaires de Tunis ou de Kairouan. Cette beauté insolente des pierres taillées et recouvertes d’une blancheur éclatante, se mêle à un fond d’écran d’un bleu tantôt turquoise tantôt marine, cobalt, violent, d’azur.
Croyez-vous que cette esthétique si parfaite et si peu conformiste au regard de ce qu’on peut connaître en Europe ou dans les autres pays d’Afrique du Nord a pu échapper à mon œil déjà bien curieux? Il suffit de voir l’intérieur des maisons de la bourgeoisie locale pour comprendre que le goût du simple, du sobre, de couleurs assorties, est là comme une évidence. Pas besoin d’aller à la rencontre de ce qui pourrait être les châtelains du coin, les grandes familles. Ainsi, mon éducation picturale s’achève en 1968, entre ma mère qui la dirige et mon pays qui m’éclaire.
En parallèle de ce contact si pur et direct avec la toile et la pâte huileuse, j’avais amusé un garçon d’environ quinze ans - j’en avais onze - de la famille de Paz, fabricants de Halva de père en fils. Ce jeune m’avait proposé de l’accompagner régulièrement aux Thermes d’Antonin à Carthage, un site romain immense et somptueux, imbrication de vestiges et de criques d’une eau cristalline.
Aujourd’hui, je me dis que ça aurait pu mal tourner, de se trouver en tête à tête avec un garçon bien plus vieux que moi. Pourtant mon accompagnateur était un type éminemment cultivé sur l’art romain. Son unique plaisir, outre de grimper sur les monticules de terre, était de fouiller partout pour en sortir des pièces de monnaie (très rarement), des cubes de mosaïques (là, il y en avait beaucoup), et des tessons irisés de l’époque romaine. Le sol en regorgeait. L’important, dans ces promenades hebdomadaires était cette démarche de chasse au trésor, qui est une constante du chineur véritable. Si l’on m’avait assuré que je ne trouverai jamais ni une pièce, ni une figurine romaine, ni un objet important je ne serai pas allé perdre mon temps dans ces fouilles.
Pour la peinture, Drouot, Saint-Ouen ou Vanves, ne m’auraient jamais connu si on m’avait dit que je ne pourrais jamais en sortir un tableau de Grand Maître. L’espoir, le rêve mégalo, sont les seuls moteurs d’un réveil à cinq heures du matin, ou de kilomètres épuisants. Peu importe la partie financière des choses. Le rêve est cette adrénaline si délicieuse, pas gâchée par des calculs mercantiles. L’argent peut se gagner ailleurs, en vendant des chaussures ou des saucissons. Sans gloire. Sans plaisir. Pour revenir à mon éducation picturale, le premier contact, mais également l’ébullition du petit Cosme artistique tunisien, a eu son véritable écho presque six ans après. Nous avions quitté le berceau de nos ancêtres, et trois ans plus tard, me voilà en terminale au Lycée de Savigny-sur-Orge, le Lycée Jean-Baptiste Corot (nom prédestiné?). J’avais choisi l’option «dessin». Mon professeur se nommait Monsieur Durisy.
Si parfois on n’est pas capable de savoir quelles sont les personnalités qui ont compté dans notre vie, en dehors de nos proches, je peux vous dire que lui aurait mérité le baisemain de la part de ses élèves. Il faisait d’ailleurs aussi bien qu’un autre de mes enseignants, coopérant à l’école Colmar de Tunis, Monsieur Juantet, à qui je dois tant et que je n’ai jamais eu la chance de revoir après mon départ pour Paris.
Notre prof de dessin était donc un véritable gourou, sans aucune des tares de ce type de statut. Il commençait généralement son cours de façon surprenante, anticonformiste : il se mettait à parler, à nous envoûter, en évoquant des idées fortes, des pensées qui donnent envie de créer. Pendant les quinze ou vingt premières minutes, nous n’avions pas le droit de toucher à notre feuille, comme pour nous brider, à la manière d’un jockey qui tient sa bête avant de lâcher le mors. Son charisme donnait envie, insufflait de l’énergie pour ce combat face à la feuille ou à la toile. Pourtant, c’était un homme très doux, courtois, simple. Lancé sur l’art, il était inépuisable. Dès qu’il s’arrêtait, nous comprenions que nous avions l’autorisation de nous exprimer librement, emplis de ses paroles génératrices de verve.
L’épreuve du Bac fut une formalité. J’eus 19/20. Mais bien au-delà j’avais rencontré un homme d’une dimension extraordinaire. Je pense que lui-aussi a orienté à sa manière certains de mes choix, et sans doute de mes intuitions.
Les années ont passé. Après mon Bac, j’ai préparé les grandes écoles de commerce, à moitié sur quelques bouquins - le moins possible -et l’autre dans des parties mémorables de poker. Toutes les nuits, on venait me prendre en voiture vers vingt heures ou vingt heures quinze et chaque jour il y avait un point de chute différent pour cramer notre nuit, et parfois notre fric. On terminait autour de trois heures du matin, alors que mes cours reprenaient à huit heures et demie du matin.
Je ne me posais jamais la question de mes chances de réussite à mes concours. Il était impensable, hors de question, que je n’intègre pas une «parisienne» (HEC, l’ESSEC ou Sup de Co Paris). Sorte d’évidence, car je savais que la province ne supporterait pas José Boublil; ce n’était pas sa place. Et puis, j’arrivais à me convaincre que mes nuits à cinq cartes me préparaient parfaitement bien à l’épreuve importante de Maths II, «probabilités et statistiques».
Pourquoi faut-il que je vous raconte cette tranche essentielle de ma vie? Simplement pour expliquer que chiner, se passionner à en crever pour des tableaux, plein de tableaux, dépenser, imaginer voir un Léonard de Vinci à chaque coin, cette démarche absolument compulsive, est une véritable addiction. Comme le poker, que j’ai commencé à pratiquer à douze ans, avec de l’argent - pas mal d’argent - les tableaux sont un vice véritable, une danseuse. Et je réponds que, question danseuse, j’ai carrément toute la troupe du Crazy Horse avec mes délires pour la peinture.
Je sens la matière, je la hume, avec mon groin; je questionne la toile, le châssis, à l’affût du moindre signe ou palimpseste, je touche les coins, j’avance et je recule, en clignant un œil, puis l’autre, puis les deux pour penser (enfin, peut-être).
Ainsi, me voilà arrivé, avec quelques futures grandes stars, dans l’antre du management de Cergy-Pontoise : Edouard Stern, le pauvre banquier assassiné, que j’ai bien connu et qui me ramenait parfois à Paris depuis Cergy-Pontoise à 150km/heure en retournant son mètre quatre-vingt-dix pour chercher un paquet de gâteaux sur la plage arrière de son Autobianchi. Gilles Pélisson, devenu PDG de Disney, puis du groupe Accor, avec qui je jouais parfois au Tennis. Elégant, tout en retenue, l’anti-tunisien si je puis dire. Thierry Peugeot, président du directoire du constructeur français, que j’ai croisé souvent, et tant d’autres futurs grands entrepreneurs.
Trois ans de rêve éveillé. Quasiment aucun effort, sauf pour se concentrer sur mes cartes, une fois de plus. Je terminais le poker quand je voulais. Le matin, je ratais les cours qui m’ennuyaient, ou ceux qui commençaient avant dix heures trente ou onze heures. À la place, je jouais au bridge avec trois copains à la cafétéria, pour permettre à mon cerveau de se reconnecter.
Trois ans de rencontres, de voyages au bout du monde, de voyages aussi dans une société aristocrate française totalement méconnue pour moi, avec qui j’ai pu partager un stage improbable d’ouvrier à la chaîne à presque neuf-mille francs par mois en 1977 (c’était beaucoup d’argent) en Californie. À leur contact, j’ai même découvert qu’on pouvait vouvoyer ses parents tout en leur passant un savon. Chez moi, s’il m’arrivait de me fâcher avec mes parents, je sentais la tristesse m’envahir subitement pour les avoir déçus, mais je les tutoyais.
Et les tableaux me direz-vous ? Eh bien, très vite, à la sortie de mon école et au démarrage de ma vie professionnelle, j’ai progressivement renoncé aux cartes. Cela devenait plus difficile à assumer en parallèle d’une vie organisée, avec des réveils à huit heures du matin, et des interlocuteurs moins permissifs que les profs de prépa ou de l’école. Alors, sans m’en rendre compte, j’ai substitué les tableaux, la chine, aux cartes.
Dès le début des années 80, je commençai à arpenter la rue des Rosiers à Saint-Ouen (le marché aux puces), et les deux rues pleines de surprises de la porte de Vanves. Au départ, c’était une ou deux fois par mois. Puis, au fur et à mesure de l’amélioration de mes connaissances, d’un œil plus affirmé et de tonnes de bouquins à compiler et à regarder, j’allai à Saint-Ouen le vendredi et le dimanche, et à la porte de Vanves très tôt le dimanche. Ce régime alimentaire de nourritures picturales m’a rapidement paru frugal.
Et là, j’ai mis les bouchées doubles, en commençant à fréquenter l’hôtel Drouot. Ce lieu de perdition, du vice culturel à l’état pur, venait de me faire de l’œil pour m’attirer dans ses filets langoureux.
Je ne saurais dire précisément quand, mais je me suis vite retrouvé accro à l’air et à l’ambiance des salles un à seize de l’hôtel des ventes parisien. Petit à petit, j’ai encore accentué ma dépendance à l’égard des œuvres d’art puisque mon rythme quotidien m’amenait à passer chaque jour près de quatre heures ou plus entre la salle des ventes de Drouot et tous les marchands qui ont boutique ouverte autour, entre la rue de Provence, la rue Drouot elle-même, la Grange Batelière et ses cours intérieures. Ce à quoi il faut ajouter le passage Verdeau, avec ses bouquinistes d’art.
Depuis mon bureau, je cochais dans la Gazette de la semaine toute œuvre qui me semblait intéressante dans les ventes de province.
À l’époque où internet n’avait encore pas vu le jour, il fallait appeler les études et leur demander des renseignements complets sur les tableaux, des photos, la provenance et tout le reste. Le soir venu, après avoir profité de ma famille, je décortiquais les ouvrages de référence : Guidargus, Mayer, Akoun, pour estimer les prix des tableaux.
Puis, je compris que les tarifs de l’art ne s’expliquaient pas par des courbes ou des tendances, mais par les tableaux eux-mêmes.
