Keetje - Neel Doff - E-Book

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Neel Doff

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Beschreibung

Dans 'Keetje', Neel Doff déploie une prose évocatrice qui plonge le lecteur dans l'univers des classes populaires en Belgique à la fin du XIXe siècle. Le récit suit la vie de Keetje, une jeune fille qui, confrontée aux réalités brutales de son époque, s'efforce de s'élever au-delà des attentes sociales qui pèsent sur elle. L'œuvre, imprégnée d'un réalisme saisissant, s'inscrit dans le courant naturaliste, explorant les thèmes de la pauvreté, de la condition féminine et des injustices sociales. Le style de Doff, à la fois sensible et critique, capte les nuances des émotions humaines tout en offrant une réflexion acerbe sur les structures socio-économiques de son temps. Neel Doff, née en 1858, est une figure marquante de la littérature féminine belge, sa propre vie étant marquée par la pauvreté et l'oppression. Elle s'engage pour les droits des femmes et transcende les conventions de son époque à travers son écriture, inspirée par ses expériences personnelles. Ces éléments biographiques nourrissent 'Keetje', où Doff dépeint avec authenticité les luttes d'une jeune femme dans une société patriarcale, contribuant ainsi à la résurgence d'une voix féminine dans la littérature. 'Keetje' est une œuvre incontournable qui mérite d'être lue non seulement pour sa profondeur émotionnelle, mais aussi pour sa pertinence sociale. En offrant un aperçu captivant des luttes d'une jeune fille contre les normes restrictives de son époque, Doff nous exhorte à réfléchir sur les résonances contemporaines de ces problèmes. Par conséquent, cet ouvrage s'impose comme une lecture essentielle pour quiconque s'intéresse aux dynamiques sociales et aux récits de résistance. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Neel Doff

Keetje

Édition enrichie. Lutte pour la survie et solidarité : le destin poignant d'une jeune fille dans les bas-fonds de la société
Introduction, études et commentaires par Capucine Bonnet
Édité et publié par Good Press, 2023
EAN 4064066439941

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
Keetje
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

Entre la faim qui tenaille, la honte sociale qui guette et l’entêtement à rester digne, le parcours de Keetje expose, au plus près du corps et de la conscience, la lutte quotidienne pour survivre sans renoncer à se raconter, dans des rues où le travail s’arrache et où la morale se mesure au prix des gestes, la fragile invention d’une liberté qui ne dispose de rien, sinon d’une attention obstinée aux détails du réel et d’une langue sobre qui refuse la plainte, faisant de l’enfance moins un âge qu’une épreuve politique et un apprentissage du regard.

Keetje est un roman à forte teneur autobiographique de Neel Doff, autrice d’expression française née aux Pays-Bas et installée en Belgique, publié au début du XXe siècle. L’ouvrage s’inscrit dans un cycle narratif où une même figure traverse la pauvreté urbaine et ses contraintes. Inspiré par des souvenirs d’enfance dans les milieux populaires, le livre prend pour cadre des quartiers ouvriers d’Europe du Nord, notamment Amsterdam. On y découvre un réalisme social précis, attentif aux lieux de l’ordinaire — rues, marchés, logements exigus — qui cadrent la vie des plus démunis sans jamais réduire leurs existences à des statistiques.

Le roman s’ouvre sur la figure d’une enfant née dans la misère, tenue de composer avec le manque de nourriture, l’instabilité du logement et l’exigence du travail précoce. La prémisse est simple et puissante: suivre, par fragments, les étapes d’un apprentissage où chaque pièce de pain, chaque trajet dans la ville, chaque échange avec les adultes deviennent des seuils. La lecture plonge le lecteur dans une proximité sensorielle sans artifice, portée par une écriture concise, à la fois pudique et frontale. Le ton évite le pathos, laissant affleurer une ironie sèche et une lucidité qui serrent le cœur.

Ce qui frappe d’abord est la tenue de la voix: claire, dépouillée, peu bavarde, elle préfère la notation précise au commentaire, la scène brève à l’effet dramatique. La syntaxe suit le souffle d’une conscience en éveil, capable de s’attarder sur une odeur, une texture de tissu, une humiliation reçue sans grandiloquence. La focalisation intime ne confisque pourtant pas l’arrière-plan; les structures sociales, les hiérarchies de classe, l’organisation du travail et de la charité affleurent à chaque page. Le réalisme n’est pas une fin: il ouvre une éthique de l’attention et fait de l’écriture un acte de résistance.

Les thèmes majeurs s’articulent autour de la faim, du corps comme ressource et vulnérabilité, du travail contraint et de la quête d’instruction, tous marqués par l’inégalité de classe et l’asymétrie des rapports de pouvoir. Keetje apprend à déchiffrer les codes qui régissent la charité, l’autorité domestique, la violence ordinaire et les promesses d’élévation sociale, toujours conditionnelles. Le livre montre comment la dignité se construit dans et contre la nécessité, comment l’autonomie se gagne par micro-décisions quotidiennes. Au lieu d’un récit téléologique, il propose une cartographie des possibilités, aiguisant la conscience du lecteur à la complexité des choix imposés.

Si Keetje résonne fortement aujourd’hui, c’est qu’il interroge, sans emphase, des réalités toujours vives: la précarité des enfants des classes populaires, les seuils d’accès à l’éducation, la pression qui pèse sur les corps féminins et la manière dont la ville distribue les chances. Le roman éclaire aussi la fabrication des récits de soi chez celles et ceux à qui l’on refuse souvent la parole publique. Dans un moment où l’on questionne la mobilité sociale et la valeur du travail, la précision concrète de Doff restitue une expérience de la pauvreté qui échappe aux abstractions et évite le misérabilisme.

Lire Keetje, c’est entrer dans une tradition du réalisme francophone qui, de façon mesurée, fait tenir ensemble exactitude descriptive et exigence morale, mais c’est aussi découvrir une écrivaine dont la sobriété ouvre une émotion durable. L’ouvrage compte parce qu’il propose une mémoire incarnée des classes populaires et une méditation sur l’agentivité lorsqu’on part avec presque rien. Sa clarté stylistique en fait un texte accessible sans simplisme, propre à susciter discussions et relectures. En refermant le livre, on emporte moins une leçon qu’une vigilance accrue, utile pour comprendre les vies fragiles d’hier et d’aujourd’hui.

Synopsis

Table des matières

Publié en 1919, Keetje de Neel Doff constitue le second volet de son cycle autobiographique entamé avec Jours de famine et de détresse. L’ouvrage reprend la trajectoire de la jeune Keetje au moment où l’enfance cède la place à l’adolescence, dans un univers de misère urbaine et d’emplois précaires. La narratrice adulte revisite ces années en privilégiant des scènes vives, quotidiennes, qui laissent apparaître sans emphase les contraintes matérielles et morales pesant sur les pauvres. La progression narrative, faite d’épisodes tenus par une mémoire précise, suit surtout le fil de la survie, tout en dévoilant comment se forme une conscience sociale et féminine.

Au cœur du récit, la famille de Keetje oscille entre loyers impayés, promesses d’embauche et privations persistantes. Les déménagements rapides, les pièces sombres, les dettes auprès des commerçants composent un environnement instable où chaque journée se gagne, sous la surveillance d’une mère pragmatique, partagée entre tendresse et dureté. Pour contribuer à la caisse commune, Keetje accepte de petits travaux, apprend à marchander, se plie aux horaires éreintants et aux règlements d’ateliers ou de maisons bourgeoises. La faim, le froid et la honte d’être pauvre traversent ces pages, non comme motifs plaintifs, mais comme expériences concrètes qui sculptent attitudes et choix.

Le livre détaille les lieux de la survie: marchés, couloirs d’ateliers, cuisines d’employeurs, rues où l’on guette l’occasion. Keetje y découvre une géographie de la pauvreté faite de combines minuscules, de services échangés, de rivalités rugueuses et de gestes de solidarité. Les figures qu’elle croise – collègues, voisines, contremaîtres, clients – ne sont jamais réduites à des types; elles incarnent des positions dans un système où l’argent manque et le temps coûte. L’observation précise des gestes, des odeurs, des usures des corps fonde une réalité sensible qui donne au récit son relief, sans chercher l’anecdote édifiante ni l’indignation spectaculaire.

Au fil de cette initiation sociale se déploient les rapports de pouvoir liés au sexe et à l’âge. Keetje apprend à lire les attentes, les insinuations et les menaces qui pèsent sur les jeunes filles pauvres. Le corps devient à la fois ressource et vulnérabilité, objet de désir et monnaie de négociation, avec ses risques d’abus et ses marges d’affirmation. La narratrice montre comment se forme une stratégie de protection, d’esquive, de calcul parfois, pour garder la main sur ce qui peut l’être. La ligne morale du livre tient à cette lucidité: comprendre sans juger, se défendre sans se renier.

Les emplois chez des familles aisées ouvrent à Keetje une fenêtre sur un autre monde: intérieurs chauffés, rythmes réguliers, habitudes policées. Cette proximité révèle autant la distance sociale que la possibilité d’échapper au cercle de la nécessité. Entre fascination et irritation, Keetje éprouve les contradictions d’un désir d’ascension qui passe par la soumission à des codes imposés. Les maladresses, les fautes d’étiquette et l’humiliation guettent, mais naît aussi la conviction qu’un autre futur reste imaginable. Le livre enregistre ces frictions sans solution facile, et fait sentir comment l’expérience du travail domestique façonne la perception de soi, des hiérarchies et des limites.

Le style, dépouillé et très concret, tient à distance le pathos au profit d’une exactitude sensorielle et d’une éthique de témoin. En multipliant les scènes brèves, Neel Doff relie destins individuels et logiques collectives: salaires insuffisants, loyers, moralismes charitables, surveillance des corps. L’ouvrage refuse les explications totalisantes; il montre plutôt des mécanismes qui s’additionnent et contraignent. Ce réalisme n’exclut pas l’ironie ni le mouvement d’émancipation: la pensée de Keetje gagne en netteté, sa parole prend de l’assurance, sa capacité à poser des limites se précise. Ainsi se dessine une subjectivité qui ne se confond pas avec sa condition.

Par sa précision documentaire et la force tranquille de sa voix, Keetje s’impose comme une œuvre majeure de la littérature sociale du début du XXe siècle, où résonnent déjà des préoccupations féministes. Sans didactisme, le livre met au jour ce que la pauvreté fait aux corps, aux liens et au langage, et comment se construit une dignité qui n’annule pas la contrainte. Il prolonge et enrichit le parcours entamé dans Jours de famine et de détresse et prépare la suite du cycle sans en révéler l’issue. Sa résonance durable tient à la justesse des vies ordinaires qu’il rend visibles, aujourd’hui encore poignantes.

Contexte historique

Table des matières

Keetje s’enracine dans l’Amsterdam de la seconde moitié du XIXe siècle, une ville en pleine urbanisation et industrialisation. Les quartiers populaires comme le Jordaan concentrent une population ouvrière dense, des logements exigus et une hygiène défaillante, propices aux épidémies, dont la grave poussée de choléra de 1866. L’assistance relève surtout d’un patchwork de sociétés de bienfaisance et de diaconies, encadré par l’Armenwet de 1854, qui limite l’aide publique. Le travail des enfants reste courant dans l’artisanat et la fabrique jusqu’au Kinderwet de 1874, qui en interdit certains emplois aux moins de douze ans. Ce contexte structure la jeunesse pauvre décrite.

Pour les jeunes filles des milieux modestes aux Pays-Bas fin XIXe siècle, les débouchés sont surtout la domesticité, le service en boutique, la couture et les travaux à façon mal rémunérés. La vulnérabilité économique s’articule à une forte surveillance morale: dans plusieurs villes, la prostitution est alors régie par des règlements municipaux et un contrôle sanitaire, avant l’adoption en 1911 de lois nationales de moralité qui interdisent les maisons closes. Entre protection proclamée et stigmatisation réelle, œuvres charitables, police et médecins encadrent les trajectoires féminines. Keetje met en scène cette frontière instable entre travail, secours et répression, sans détourner le regard des contraintes.

Dans la période évoquée, l’instruction des enfants des classes populaires demeure inégale. Aux Pays-Bas, les querelles scolaires entre réseaux confessionnels et enseignement public dominent la vie politique (Schoolstrijd), jusqu’à une extension des subventions aux écoles privées en 1889, puis à la scolarité obligatoire en 1901. En pratique, beaucoup de filles quittent tôt l’école pour contribuer au revenu familial. Les « écoles de travaux manuels » et cours de couture, souvent caritatifs, forment à des emplois modestes plutôt qu’à la mobilité sociale. Cette combinaison d’alphabétisation accrue et de perspectives étroites éclaire l’ambition tenace et les obstacles concrets que Keetje enregistre à hauteur d’enfant.

Une partie du parcours de l’autrice se déroule à Bruxelles, capitale en expansion au tournant du siècle. La ville attire des travailleuses et travailleurs des régions voisines, et son tissu industriel et de services grossit avec le tram, les grands boulevards et les quartiers populaires comme les Marolles. La prostitution y est policée et soumise à contrôles médicaux, selon un régime de tolérance alors répandu en Europe. Le droit du travail y évolue (loi de 1889 limitant le travail des femmes et des enfants), tandis que des réseaux philanthropiques et associatifs se multiplient. Dans ce cadre bilingue, le français s’impose comme langue littéraire de large diffusion.

Les dernières décennies du XIXe siècle voient s’affirmer la « question sociale » et les organisations ouvrières. En Belgique, la fondation du Parti ouvrier belge (1885) s’accompagne d’une vague de luttes: l’insurrection ouvrière de 1886, puis la grève générale de 1893 qui impose le suffrage masculin plural, et de nouvelles grèves en 1902 et 1913. Aux Pays-Bas, la SDAP (1894) et les syndicats animent grèves et campagnes, jusqu’aux conflits ferroviaires de 1903. Cette politisation diffuse des milieux populaires nourrit une critique des salaires, du logement et du secours charitable, toile de fond des scènes de travail, de faim et de dignité dans Keetje.

Sur le plan culturel, le naturalisme et le réalisme sociaux dominent la fin du XIXe siècle, avec une attention neuve à la pauvreté urbaine et au déterminisme social. La presse et l’édition se développent à Bruxelles, Amsterdam et Paris, favorisant les récits ancrés dans le vécu. Des écrivaines recourent de plus en plus à l’autobiographie pour dénoncer les normes de genre et les hiérarchies de classe. Néel Doff, autrice néerlandaise de langue française, s’inscrit dans cette constellation: Keetje prolonge un témoignage littéraire sur la misère et l’apprentissage, où l’observation des gestes, des prix et des lieux confère une valeur documentaire au récit.

Au tournant du siècle, les pouvoirs publics s’attaquent plus systématiquement aux maux urbains mis en lumière par médecins et réformateurs. Aux Pays-Bas, la Woningwet de 1901 encadre les logements insalubres et soutient les associations d’habitation; des services municipaux d’hygiène et de logement apparaissent. En Belgique, des lois de la fin du XIXe siècle organisent le crédit et l’encadrement des habitations ouvrières, et les communes multiplient les campagnes sanitaires. Malgré ces réformes, l’écart entre prescriptions et réalités demeure grand. Keetje enregistre, par la précision des décors et des pratiques de survie, la lenteur des améliorations et la persistance des inégalités matérielles.

Keetje paraît en 1919, dans l’immédiat après-guerre. La Belgique sort de l’occupation, la neutralité néerlandaise n’a pas empêché les pénuries, et les sociétés européennes redéfinissent droits et protections: en 1919, les Pays-Bas accordent le suffrage aux femmes; en Belgique, le vote masculin devient égalitaire et le droit de vote féminin progresse par étapes. La mémoire des privations et l’urgence des réformes nourrissent l’accueil d’écrits sur la pauvreté. Par son point de vue situé et sa langue précise, Keetje interroge les bienfaits ambivalents de la charité, la morale d’État et l’accès des femmes au travail, éclairant les angles morts d’une modernité inachevée.

Keetje

Table des Matières Principale
La première de couverture
Page de titre
Texte

—Keetje, mon Dieu, les petits n’ont pu aller à l’école depuis deux jours: comment voudrais-tu… sans manger ?

—Hein, faisais-je.

Et je me levais de mon vieux canapé, et prenais au portemanteau tout un attirail de prostituée, qu’une fille morte de tuberculose avait laissé chez nous. Je mettais les bottines à talons démesurés, la robe à trois volants et à traîne, un trait de noir sous les yeux, deux plaques rouges sur les joues et du rouge gras sur les lèvres. Je levais tous mes cheveux sur le sommet de la tête pour me donner l’air plus âgée, car dans les maisons de rendez-vous[1] les patronnes, par crainte de la police, me chassaient quand elles voyaient ma frimousse de seize ans. Un chapeau, un châle, je n’en avais pas.

En m’attifant, j’épiais ma mère… Va-t-elle venir avec moi ? Je ne vais pas seule ; non, pour rien au monde…

Au moment de sortir, je la regardais. Alors seulement elle mettait hâtivement son bonnet et son châle.

Dans la rue, je l’observais de côté. Voilà, elle vient avec moi… Quelle honte qu’une mère semblable… En ville, elle marchera derrière moi, elle regardera aux mêmes vitrines ; si l’on m’accoste, elle fera semblant de ne pas me connaître ; quand je suivrai un homme, elle m’emboîtera le pas de si près que l’on remarquera qu’elle m’accompagne ; puis elle attendra que je sorte… Ah ! c’est infect… Et j’allongeais le pas de façon qu’elle haletait.

—Oh ! Keetje…

—Ah ! que fais-tu là ? va-t’en, tu me dégoûtes.

Et je la devançais.

Bientôt je me retournais. Oh, si elle était rentrée et me laissait aller seule… Je la cherchais du regard le long des boutiques du faubourg, et la voyais éperdue, essayant de me rattraper… Quelle abomination… Elle ne sent donc pas l’abjection de ce qu’elle fait ? Oh, que je la hais, que je la méprise… Et je l’attendais.

—Ah ! Keetje, haletait-elle. Et elle essuyait de la main son front en sueur.

—Que fais-tu à côté de moi, quand je sors faire la putain ?… Est-ce que tu devrais me suivre, es-tu une mère ? Ah ! pouah !

Elle me regardait en clignotant précipitamment des paupières, se faisait toute petite, évitait de me frôler.

Au centre de la ville, je la devançais encore, mais lui soufflais de ne pas s’éloigner trop, et, terrifiée de la corvée qui m’attendait, je lui secouais la main.

—Tu m’entends, ne t’éloigne pas trop !

Et la pérégrination du racolage commençait.

Au retour, toute ma morgue était tombée. Elle me soutenait, et me conduisait comme une aveugle le long des boutiques fermées.

—Oh ! mère, je ne peux plus avancer sur ces bottines… ces talons… Oh ! que j’ai mal aux doigts de pied ! et mes reins… chaque pas, ainsi sur la pointe des pieds, me donne un choc dans les reins… Si je les ôtais…

—Non, ma petite fille, tu attraperais du verre dans les pieds. Asseyons-nous un peu sur ces marches.

—Ah ! quelle fatigue… cinq heures, nous avons marché cinq heures…

—Oui, tu dormiras demain toute la matinée… Marchons encore un peu ; là-bas, il y a une boutique ouverte ; j’achèterai des vivres, et tu auras aussi du café chaud.

Je laissais traîner ma robe dans la poussière, je m’essuyais mon rouge, et geignais en m’appuyant sur elle et me tenant de l’autre main aux devantures. Je ne disais rien du dégoût des mâles inconnus, du désir de les insulter chaque fois qu’il fallait m’y livrer, de la rage même de les mordre qui me prenait quand ils s’emparaient de mon corps. Quelle étrange pudeur entre nous deux, de ne jamais toucher à cette question…

Au bas de l’escalier, elle murmurait:

—Montons doucement, pour ne pas éveiller les enfants.

Je tombais sur mon canapé. Elle allumait le feu, mettait de l’eau bouillir, puis m’ôtait mes bottines et me tirait un peu le bout des bas.

—Ah ! que j’ai mal, que j’ai mal…

Elle me déshabillait, me couchait et me couvrait.

—Tout de suite, tu auras du café.

Et elle arrivait avec la tasse pleine, un œuf et des tartines et me faisait manger sans penser à elle-même.

—Là, ma douce, maintenant tu vas dormir.

Elle me recouvrait et étendait encore son châle sur mes pieds.

Dormir !… il était bien question de cela pour moi. Toute la nausée des heures passées m’abreuvait: je m’agitais et me contorsionnais, de révolte.

—Dors, ma douce, demain tu auras encore du café ; puis je te ferai les cartes. Dors, ma douce.

Et je m’endormais ; mais j’étais si pâle et contractée, me disait-elle le lendemain, qu’elle avait passé la nuit à aller de son lit à mon canapé. Quand je me réveillais, elle était penchée sur moi.

—Ah !

Et elle apportait le café chaud avec les tartines et l’œuf ; et elle me tenait ma tasse, et ajustait un coussin dans mon dos.

—Je vais te faire les cartes.

Elle étalait les cartes sur mes genoux.

—Sept, une lettre… sept, avec de bonnes nouvelles… sept, il est un jeune homme brun qui…

—Mais je n’aime pas les bruns. Hou, je n’aime aucun… Hou…

Et d’un coup des genoux, je faisais voler les cartes à terre.

—Avec tes bêtises… une lettre, ce sera un exploit du propriétaire ; et l’homme brun, une brute d’huissier… Et toi, tu négliges tout pour ces balivernes, tu crois à cela… Pouah, est-ce possible ! quelle mère ! Allons, soignons pour le dîner des petits: cela vaudra mieux.

Je sautais du lit, et ses yeux clignotaient, et son regard me suppliait, mais rien à faire: J’étais reprise de tout mon dégoût, de toute ma rancune, dont je lui lançais le venin à jet continu.

KEETJE

C’était le soir de la Sainte-Catherine. J’errais, avec ma mère à dix pas derrière moi, dans le bas de la ville. Quand je croyais qu’un homme me regardait, je tournais dans une rue adjacente, espérant qu’il m’aurait suivie.

De temps en temps, devant les vitrines des pâtissiers, ma mère me rejoignait, et nous regardions les gâteaux de Sainte-Catherine étalés. Ils étaient en forme de cœur, ou carrés, ou ronds, avec des glacis de sucre blanc ou rose ; l’inscription y serpentait en lettres dorées.

—J’ai beau m’appeler Catherine, fit ma mère, je n’aurai rien de tout cela… Keetje, que diraient les petits si nous rentrions chargées toutes deux de gâteaux ?

—Cette neige qui me pénètre partout m’horripile, j’ai l’air d’un épouvantail… Comment voulez vous que je trouve un homme ? répliquai-je.

Et je repris ma flânerie excédante.

Rue des Bouchers, un monsieur m’accosta: c’était un Wallon[2] que je comprenais à peine.

—Viens passer la nuit avec moi, petite.

—La nuit… Si vous voulez me donner dix francs…

—C’est bon, viens.

Je le suivis dans une rue de la vieille ville. J’aurais voulu prévenir ma mère que c’était pour la nuit, mais je ne le pus.

Dans l’obscurité, il me fit monter à l’annexe. Il alluma une lampe, et nous nous trouvâmes dans une petite chambre à coucher avec un très grand lit. Il me donna deux pièces de cent sous que je nouai dans mon mouchoir.

Il me prit sans préambule, machinalement, ayant l’air d’être à la corvée autant que moi. Après, il enfouit sa figure dans l’oreiller. Nous ne disions rien. Il se mit sur le dos. Ses yeux s’arrêtèrent sur une photographie de femme pendue au pied du lit: c’était le type d’une grosse bourgeoise flamande du bas de la ville, qui nous regardait en souriant.

Comme l’homme voyait que je suivais son regard:

—Ma femme, dit-il.

Il ajouta en « marollien »:

—« Duud »… morte.

Et il se remit la figure dans l’oreiller.

Il se leva, enfila son pantalon, et me fit signe de me lever aussi ; il ajouta le geste de manger. J’endossai mon ulster trempé et chaussai mes bottines. Il me guida sur l’escalier obscur jusque dans la cave, puis il me dit d’attendre. Il frotta une allumette et alluma une petite lampe à pétrole.

Nous étions dans une cuisine de cave. Il me montra une chaise, prit une terrine avec de la viande figée dans une sauce brune, coupa du pain, déboucha une bouteille de bière, et nous soupâmes. C’était excellent. Il me coupait tranche de pain sur tranche de pain, et remettait de la viande sur mon assiette aussitôt que mon morceau était mangé. Il me regardait curieusement engloutir, mais ne faisait aucune réflexion. Il prit la petite lampe, et nous remontâmes. Il mit un doigt sur la bouche et souffla:

—Chut… pour la « fille »…[1] elle dort.

[1] Servante.

Et il montra le haut de la maison.

Il me conduisit au premier dans une grande chambre, dont les murs étaient garnis de tiroirs, et des meubles à tiroirs se trouvaient au milieu.

Il alla vers les meubles et ouvrit les tiroirs. J’eus une exclamation de joie et de surprise: ils étaient remplis de fleurs artificielles.

—Fabricant…, dit-il, en mettant un doigt sur sa poitrine.

Il en ouvrit encore, et apparurent des guirlandes de roses, des piquets d’œillets, des camélias, — j’ai su les noms plus tard en rôdant au marché de fleurs de la Grand’Place, — puis des fleurs avec une goutte de rosée en verre dans le cœur et sur les pétales, et des feuillages embués de gris.

L’homme tristement ouvrait les tiroirs, et moi, en extase, je touchais du bout des doigts les fleurs. Il en tira encore un, et je ne pus retenir un cri d’admiration. Des guirlandes de fleurs, en calices de satin blanc aux bouts roses, mauves ou rouges, s’étalaient sur du papier de soie: c’étaient, à mon goût, les plus jolies de toutes.

—Une pour vous, choisissez.

Je pris celle aux bouts mauves.

—Des belles-de-jour, fit-il, en les enveloppant dans un papier de soie.

Nous nous remîmes au lit ; il me dit de dormir et en fit autant.

Il était encore nuit, quand il me réveilla et me fit signe de m’habiller.

—Les employés vont venir, murmurait-il, en me conduisant à la porte de la rue, qu’il referma très doucement sur moi.

Je ne savais pas bien où je me trouvais ; la rue était en pente raide, le verglas me faisait glisser en arrière, le brouillard se gelait en route et me faisait avaler des grains de glace. J’aboutis cependant à la Grand’Place: de là, je savais m’orienter vers chez nous. J’achetai des vivres dans la première boutique que je vis ouverte. Quand j’arrivai à la maison, il n’était que six heures.

—C’est toi, s’exclama ma mère, Dieu merci !… J’ai attendu jusqu’à deux heures devant cette maison ; si je t’avais entendue crier, j’aurais ameuté le quartier… As-tu de l’argent ?

Je lui donnai huit francs, j’avais dépensé deux francs pour les victuailles.

—J’ai aussi reçu une fleur.

Et je la leur montrai.

—Tu vois comme c’est facile, dit mon père. Nous avons tous à manger, et tu peux dormir toute la journée, si tu en as envie, et sortir ce soir avec la belle fleur sur ton chapeau…

Je me sentais me décolorer ; il le vit et se tut.

Les petits, sur leur paillasse, mangeaient goulûment. Ma mère avait coupé les tartines de Hein qui devait aller à son travail ; elle lui versa une tasse de café brûlant qu’il but debout, en la déversant dans sa soucoupe. Elle m’en donna également une tasse, et je me mis à coudre ma guirlande de belles-de-jour sur mon chapeau sordide.

—Je te ferai poser, une séance, si tu peux rester debout, pendant trois heures au moins, pour une draperie, sans prendre de repos.

—Certes je le puis: je le veux et le ferai.

—Alors déshabille-toi, nous commencerons tout de suite.

Le peintre épingla la draperie sur moi, en m’emmitouflant la tête dans un coin de l’étoffe, formant capuchon. Je pris la pose, debout, le bras gauche sur le dossier d’un fauteuil, le bras droit ramené devant la poitrine avec la main sur le poignet gauche, la tête fortement tournée au-dessus de l’épaule droite. Il prit sa palette, tourna quelques instants autour de moi, et se mit à peindre fiévreusement.

—Surtout ne bouge pas la tête, l’étoffe fait un pli superbe sur la nuque.

J’eus bientôt un torticolis, qui me causait des tiraillements dans toute la tête. Au bout d’une heure, il me dit:

—Mais tu poses admirablement, petite… Il n’y a que les femmes nerveuses pour avoir de l’énergie ; plusieurs modèles m’ont mis dans l’embarras avec cette étude, et j’en ai besoin pour mon grand tableau.

—Vous avez remarqué que je suis nerveuse ?

—C’est pas long à voir: tes yeux, malgré leur couleur claire, sont inquiets, et tes mains doivent se fermer comme des étaux, quand tu ne veux pas les ouvrir.

J’étais debout depuis deux heures et demie, et j’avais la sensation d’être enfoncée en terre, quand la servante vint dire quelque chose à l’oreille du peintre.

—Saperlotte, quel ennui ! je dois achever cette draperie. Si je m’interromps, je ne pourrai retrouver les plis.

—Est-ce pour moi que vous craignez ? je ne bougerai pas avant midi, je vous l’ai promis.

—C’est une dame qui veut faire peindre le portrait de sa fille, avant son mariage: elles sont là avec le fiancé. Saperlotte ! ma draperie…

—Je ne bougerai pas.

—Alors, faites entrer.

Une dame mûre entra, suivie d’une jeune fille boulotte. Je ne pouvais voir le jeune homme, à cause de ma tête figée de côté. Elles avancèrent et, sans me saluer, me regardèrent de haut en bas. Mon bras et ma jambe nus, sortant de la draperie, attiraient spécialement leur attention. Les dames s’étant reculées un peu, le fiancé s’avança: je pus le voir d’un œil, et je reconnus Albert: c’était le fils d’un général, je l’avais aimé et l’aimais encore. Mon œil se riva sur sa figure épouvantée, mais je ne bougeai.

Un soir, j’avais rencontré un tout jeune étudiant qui m’avait invitée à aller à la campagne avec lui le lendemain. En descendant du train un autre jeune homme nous attendait: blond, long et mince, avec une figure exquise aux cils dorés recourbés, et une peau très fraîche ; ses manières étaient déférentes avec moi, sa voix claire et douce: il parlait le flamand littéraire, nous pûmes donc causer: celui qui m’avait amenée ne parlait que le français, que je commençais à peine à baragouiner. A mesure que nous causions, le jeune homme blond s’étonnait de tout ce que j’avais lu ; il l’expliquait à l’autre qui se renfrognait de plus en plus.

Après, il m’avait écrit, et c’est avec lui que désormais je faisais des excursions à la campagne. C’était en hiver: j’étais ordinairement à jeun, le dos et les pieds trempés, l’eau déferlant de mon chapeau et de mes jupes, sentant piteusement le chien mouillé quand j’arrivais après une bonne heure de marche, essoufflée, à la gare.

Je le voyais toujours de loin, le cou tendu vers la rue d’où je devais venir. Nous montions en seconde et descendions dans la forêt de Soignes[3]. Alors nous nous enfoncions dans les fourrés.

Je ne lui demandais jamais d’argent, quoique l’autre lui eût dit que je cherchais des hommes dans la rue ; mais après, il me conduisait dans une guinguette, où il me régalait de deux petits pains au jambon et d’un verre de bière. Ah ! ce verre de bière à jeun !… il me torturait pour le restant du jour.

Je voyais qu’il devinait que c’était mon premier repas ; il sentait aussi que je l’aimais ; mais les regards qu’il coulait vers moi au travers de ses longs cils me restaient énigmatiques.

En rentrant en ville, il s’esquivait toujours très vite.

Brusquement il ne m’invita plus. Je rencontrai un soir l’étudiant qui m’avait emmenée la première fois.

—Vous avez donné une chaude-pisse à Albert.

Et il se mit à rire.

J’ignorais ce que c’était, mais depuis un temps je me sentais malade… Et voilà qu’il était près de moi avec sa fiancée, et moi à moitié nue, exposée à leur inquisition, en une pose ankylosée, et ne le voyant que d’un œil.

—Regarde donc, Bebert, disait la jeune fille à son fiancé, en montrant la peau de mes bras.

La mère murmura:

—Ce sont des peaux mal lavées qui ont ces grains…

Maintenant, je pouvais le voir de mes deux yeux. Son regard ombré me suppliait. Ils s’éloignèrent pour regarder des tableaux.

Je me sentais ridicule, vile, piteuse, et lui que devait-il penser en me revoyant ? Quelle haine et quel dégoût il devait ressentir pour moi qui l’avais rendu malade, qui étais là dans une attitude grotesque que je ne pouvais quitter !… Mes larmes coulèrent, sans que je pusse les cacher, et roulèrent de mes joues sur mon épaule en rebondissant sur la draperie.

« … Il doit cependant me savoir gré de faire semblant de rien… »

La mère vit mes larmes.

—Elle a peut-être entendu ce que tu as dit de sa peau…

—Crois-tu qu’elle sente cela ?

Ils étaient maintenant derrière moi: je les entendais, mais ne pouvais les voir. Ah ! si je voulais cependant lui abattre son bonheur, et lui hurler que ma peau ne l’avait pas dégoûté, que dans les fourrés il s’était vautré sur moi, que je l’avais contaminé, et qu’elle en connaîtrait peut-être les suites… Mais je ne bronchai pas, les yeux obscurcis de pleurs.

Ils quittèrent l’atelier sans me regarder.

—Brave petite fille, disait le peintre, ils t’ont suppliciée, ces bourgeois, en parlant de ta peau… Si tu pouvais prendre des bains et te bichonner comme elles, ta peau de blonde serait du satin…

Il reprit sa palette et brossa pendant une demi-heure.

—Voilà, mon enfant, tes cent sous… Attends, je vais t’aider à mettre ta tête droite, et dégourdis un peu tes petites quilles… Tu as merveilleusement posé: veux-tu poser pour le portrait de cette petite bourgeoise ?… Ils ont beau te mépriser, ce seront cependant tes épaules, tes bras et tes mains, que son mari admirera jusqu’à la fin de sa vie dans le portrait de sa fiancée: si je lui collais sa charcuterie à elle, il en aurait honte…