L’Autre regard - Marie Delcourt - E-Book

L’Autre regard E-Book

Marie Delcourt

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Beschreibung

Helléniste de première force, traductrice et biographe des grands classiques, Marie Delcourt, éminent professeur à l'Université de Liège, était une chercheuse de haut niveau hantée par le souci de communiquer son savoir. C'est ainsi qu'excellente cuisinière, elle tint à publier un manuel culinaire à l'usage des femmes exerçant des professions particulièrement absorbantes, souvent intellectuelles. Dans le même esprit, elle accéda à la demande du quotidien Le Soir qui, à deux reprises, à la veille de la seconde guerre mondiale, puis de 1960 à 1970, lui confia la rédaction d'éditoriaux d'intérêt général. Le journal, signe qu' il les portait en grande estime, les publiait en première page, comme autant de rappels discrets à l'essentiel. Discrets parce que l'érudite, attentive à la « politesse du style», n'aimait pas les grandes phrases ni les mots compliqués. Essentiel parce que « l'autre regard» de Marie Delcourt était légèrement ironique et porteur de significations plus fondamentales.
Michel Grodent a sélectionné parmi ces textes ceux qui ont le mieux résisté aux atteintes du temps. De fait, certains d'entre eux semblent avoir été écrits aujourd'hui même. Proches et en même temps distanciés. on y sent sous la chroniqueuse, la philosophe qui fait feu de tout bois.

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Seitenzahl: 351

Veröffentlichungsjahr: 2021

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L’AUTRE REGARD

MARIE DELCOURT

L’AUTRE REGARD

CHRONIQUES DU JOURNALLE SOIR

Préface de

Michel Grodent

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6764-1

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : Gustave Moreau,La jeune fille thrace(détail).

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

PRÉFACE

Professeur à l’Université de Liège, traductrice d’Euripide, mythologue et biographe, auteur d’ouvrages d’histoire ancienne et de critique littéraire, ce ne sont là que les cordes les plus visibles que Marie Delcourt (1891-1979) avait nouées à son arc immense1. Qui évoque la vie de l’écrivain se doit de saluer l’humaniste, responsable entre autres de la première édition critique de l’Utopiede Thomas More, mais également la journaliste, si tant est que l’on puisse accorder cette qualification, tantôt valorisante et tantôt méprisante (cela dépend de la conjoncture), à l’érudite qui fut collaboratrice du journalLe Soirau cours de deux périodes, les mois qui précédèrent la seconde guerre mondiale, puis de 1960 à 1970.

Un éditorialiste éloigné en apparence des feux de l’actualité est-il forcément un « faux » journaliste ? Les puristes n’hésiteront pas à l’affirmer. Mais, de l’activité journalistique, je serais tenté de dire ce que Séféris disait de la poésie : nous ne savons pas où elle finit. La quête de l’information revêt quelquefois une allure philologique, convenons-en. Pour le journaliste comme pour le philologue, il s’agit de recouper, de comparer, d’interpréter. D’un autre côté, comme le voulait Péguy, il se peut que ce matin, Homère soit plus nouveau que le journal d’aujourd’hui. Entendons : plus parlant, plus signifiant, plus actuel que la nouvelle brute offerte en pâture au lecteur pressé. Dans un journal de qualité, un éditorial qui invite à prendre du recul n’est jamais à exclure : il est comme un autre regard, légèrement ironique et par cela même producteur de significations plus fondamentales.

Non, notre vie n’est pas faite que de péripéties particratiques, de catastrophes humanitaires ou de fièvres sportives aussi vite absorbées que digérées. Certes, notre dépendance à l’endroit de « l’Histoire profane » ou « instantanée » a pris des proportions inégalées. En 1967 déjà, James Hillman, disciple de Jung, faisait un constat toujours valable : « Tandis que ce millénaire touche à sa fin, écrivait-il, les événements s’accélèrent. Nous avons besoin de plus d’ »information », tout en ayant le moins le temps d’attendre. Nous avons même accompli l’ »Histoire instantanée », défendue par Arthur Schlesinger sous le nom de « Histoire contemporaine », où tout ce qui arrive à tout le monde sur la scène publique doit être consigné puis diffusé - sur-le-champ. »2. Pour sa part, dans la ligne de Mircea Eliade, le psychanalyste appelait à rapporter les événements historiques à ce qu’il nommait « une organisation archétypique ». En somme, concluait-il, nous ne pouvons comprendre l’événement que si nous revenons « au souvenir des idées primordiales », que si nous renouons « avec les métaphores originelles et archétypiques de l’expérience humaine »3.

Durant la seconde période où elle collabora auSoir, les articles de Marie Delcourt, de par la position qu’ils occupaient dans le journal, en première page, au sein de la rubrique « Faits et opinions », constituèrent autant de rappels discrets à l’essentiel. Discrets, parce que l’érudite, attentive à la « politesse du style », n’aimait pas les grandes phrases ni les mots compliqués. Apparemment, ils appartiennent à un temps révolu où le style « tabloïd » qui unifie la première page pour le meilleur et pour le pire n’avait pas encore triomphé, où la lecture du journal était encore la prière matinale de l’homme moderne et non pas ce slalom superficiel d’un gros titre à l’autre. En fait ils témoignent d’une époque moins conventionnelle peut-être que la nôtre où les quotidiens étaient moins qu’aujourd’hui atteint de ce syndrome du mimétisme qui fait croire à chacun que la vérité journalistique est toujours chez le confrère d’en face. Un grand titre populaire osait s’offrir les services de Marie Delcourt : quelle audace ! Est-elle désormais devenue impensable ?

On ne trouvera ici qu’une partie des articles que l’helléniste a rédigés pourLe Soir. Nous nous sommes efforcés, Jacques De Decker et moi, d’éliminer les textes trop circonstanciels ou qui nous paraissaient faire double emploi. Nous avons tenu à garder l’ordre chronologique de parution afin que le lecteur soit en mesure, comme un lecteur de quotidien, de suivre le va-et-vient d’une pensée qui a naturellement ses obsessions (la difficulté du métier d’enseignant et le peu de respect qu’on lui témoigne dans les hautes sphères) et se nourrit de certains auteurs du temps bien oubliés aujourd’hui, du moins dans l’espace francophone (Northcote Parkinson). On verra que certains articles ont l’air d’avoir été écrits ce matin. Ils sont émaillés de formules qui pourraient valablement figurer dans un dictionnaire des citations. Je songe à celle-ci à propos du fonctionnement de l’esprit : « La facilité engourdit l’esprit (s’il y avait eu un âge d’or aux origines de l’humanité, elle n’y aurait jamais survécu) ; c’est la difficulté qui le stimule ». Ou à celle-là que méditeront les imprudents thuriféraires de la vie villageoise : « Ce qui opprime un homme, c’est ce qui l’empêche d’oublier sa dépendance à l’égard de son groupe ». Dans ces textes, c’est toujours une philosophe qui parle, dissimulée derrière l’historienne du livre ou de l’éducation, la spécialiste de la Renaissance ou la lectrice d’œuvres qualifiées un peu trop vite de « régionalistes ».

Mais un préfacier ne doit pas abuser de la patience du lecteur. Apprenons à nous effacer devant Marie Delcourt dont l’œuvre, tout comme celle de Jean Schlumberger, qu’elle admirait tant, a l’avantage de ne s’inscrire dans aucune mode.

Michel Grodent

La Littérature et les problèmes de la vie

Il y eut des temps et des pays où la poésie faisait partie de la vie civique. Eschyle préparait ses tragédies (il en écrivait les vers et la musique et il en réglait les danses) pour les fêtes de Dionysos que la cité tout entière célébrait chaque année à la mi-avril. En trois jours, on jouait trois tétralogies, c’est-à-dire douze pièces, à quoi tout le peuple assistait, et c’était lui qui classait les poètes. La religion n’était pas affaire de foi ; le théâtre n’était pas affaire de loisir. Le dieu et le poète étaient absorbés par la cité, identifiés avec elle au moins une fois par an. Une unité de ce genre, les États totalitaires entreprennent de la récompenser. Ils veulent un art qui exprime le peuple et lui plaise. Le poète qui n’exprime que lui-même sera simplement toléré, à condition qu’il ne contredise pas la communauté sur un point important. Et ce solitaire sera toujours mis à la seconde place, la première étant réservée aux représentants de l’art civique.

Cet idéal est, historiquement, un retour en arrière. Ce n’est, du reste, pas pour cela qu’il paraît irréalisable, mais pour une raison beaucoup plus importante qui est que, depuis Eschyle, les poètes se sont libérés. Déjà Euripide tire sur la chaîne et la secoue : il dit des choses qui déplaisent au peuple et le peuple se venge en ne le couronnant presque jamais. Puis, la communauté civique se dissout ; le poète écrit ce qu’il a à dire, pour les inconnus qui voudront bien le lire, car ses œuvres ne sont plus faites pour des auditions collectives, mais pour des lectures silencieuses. Une communauté nouvelle s’établit, toute spirituelle, entre le poète et ses lecteurs. Cette communauté ne connaît aucune limite dans le temps ; au XXesiècle, où l’Europe pensante est devenue une réalité comme au XVIe, elle ne connaît aucune frontière dans l’espace.

Ici vient se placer la seconde raison pour laquelle le rêve totalitaire de la poésie absorbée par l’État échouera probablement : les hommes ont fini par se rendre compte que plus un poète est indépendant, mieux il les sert.

Si les tragédies grecques ont été toutes remplies des problèmes du temps, c’est parce qu’Eschyle, Sophocle et Euripide ne pensaient pas comme les autres Athéniens et osaient dire pourquoi ils pensaient autrement. Nous lisonsAntigoneet nous approuvons la jeune fille qui donne la sépulture à son frère, malgré la défense du tyran. Soyez bien sûrs qu’en 440 avant J.-C. la majorité du public prenait parti pour Créon et tenait pour une dangereuse anarchiste cette Antigone qui s’élève contre les lois écrites au nom des lois implicites de la conscience éternelle. Le roman anglais du XIXesiècle, lui aussi, est tout gonflé par les problèmes qui agitaient les hommes de ce temps. Pourquoi ? Parce que ses auteurs revisaient les idées reçues, s’interrogeaient sur leur valeur et obligeaient les lecteurs à s’interroger aussi. Nous avons tous luHard Timesà vingt ans, et Dickens nous a bouleversés, moins par les malheurs d’Etienne et de Rachel que par cette pensée terrible qu’il n’y a pas de « temps difficiles », mais seulement des hommes cupides et méchants.

On comprend qu’un peuple souhaite une littérature qui l’élève, qui le guide parmi ses problèmes. Ce n’est pas son objet essentiel, mais elle peut le réaliser par surcroît. Seulement, qu’on prenne garde à ceci : le poète, le romancier, le dramaturge qui apporterait à son public des solutions toutes faites n’a aucune chance de remplir ce rôle éducateur. Ceux qui pensent autrement le rejetteront : c’est tout. Il n’est puissant que par l’élément de trouble, de doute, d’incertitude qu’il met en nous.

C’est lui qui a ce privilège de transformer un « fait » en une « question » – un « fait » que nous constatons tous les jours sans plus le voir en une « question » que nous nous posons avec inquiétude. Après avoir dit : « J’ai un esclave », les hommes se sont dit : « Ai-je le droit d’avoir un esclave ? » ; après avoir dit : « Je pars pour la guerre », ils se sont dit : « Ai-je le droit de tuer ? ». Presque toujours, c’est un livre qui a mis dans les esprits la semence d’interrogation, un livre d’autant plus fécond qu’il cherchait plus uniquement à être beau et qu’il prétendait moins apporter des solutions toutes faites.

4 avril 1938

Belgique 1538 ou le printemps sans été

Dans les dernières années du XVesiècle, un moine de trente ans, nommé Désiré Erasme, dans son couvent de Steyn, en Hollande, rêvait de venir étudier dans une ville universitaire. Un beau jour, il put réaliser ce rêve, grâce à la générosité de Henry Berg, évêque de Cambrai. Et il s’en fut à Paris.

On peut s’étonner qu’il ne soit pas venu à Louvain, qu’après avoir fait deux séjours à Paris, plusieurs en Angleterre, il ait finalement passé son doctorat en théologie à l’Université de Bologne, en 1506, alors qu’il avait déjà quarante ans. Louvain était cependant une université importante. Mais, pour Erasme, le doctorat en théologie était un prétexte – prétexte pour voyager, pour s’éloigner le plus possible du couvent de Steyn, pour étudier.

Il ne faudrait donc pas interpréter l’absence d’Erasme comme un argument contre la valeur des études à l’Université de Louvain. Cependant, c’est au début du siècle que les bonnes lettres ont surtout progressé en Belgique. En 1515, le roi Henry VIII envoya au prince de Castille, le futur Charles-Quint, un jeune avocat de 38 ans, connu pour la droiture de son caractère et l’étendue de son savoir, Thomas More. L’humaniste ambassadeur resta chez nous toute la belle saison et visita les villes de la Belgique occidentale.

À Malines, il fut reçu par Jérôme Busleiden. Ce Luxembourgeois opulent avait une maison somptueuse, pleine de collections, où il se plaisait à traiter les hôtes de passage : « Je me suis lié d’amitié avec Busleiden, écrit Thomas More ; il m’a reçu magnifiquement, en grand seigneur qu’il est, et amicalement, en homme de cœur. Il m’a montré sa maison, très curieusement montée, pleine de meubles superbes. Avec cela, quantité de souvenirs de l’antiquité, dont tu sais combien je suis curieux. Enfin, une bibliothèque très riche et une mémoire encore plus ornée que la bibliothèque. J’en suis resté stupéfait. »

L’opulence belge a visiblement ébloui l’Anglais austère qu’était le futur chancelier d’Angleterre. Et celui-ci a fixé dans son œuvre la plus célèbre le souvenir des heures passées en Belgique. L’Utopie, qu’il a écrite chez nous, pendant les loisirs de son ambassade, commence par une description enthousiaste de la collégiale d’Anvers. C’est sous le porche de cette église que More rencontre Pierre Gilles, secrétaire de la ville d’Anvers, et Raphaël Hythlodée, voyageur portugais, compagnon d’Améric Vespuce, qui revient d’Utopie et qui en expose les merveilles. Faut-il ajouter que Pierre Gilles est un personnage authentique et Hythlodée un personnage fictif ? Au surplus, dans cette ville cosmopolite, on devait rencontrer bien des hommes en costume de voyage, à la bouche pleine de récits étonnants. L’église Notre-Dame, qui n’était pas encore terminée, brillait de toute sa fraîche beauté et More l’admira grandement. On dit aussi que, lorsqu’il décrit les belles rues propres, les maisons gaies, les jardins en fleurs des cités utopiennes, il pensait aux villes flamandes. On voudrait le croire.

Il dut visiter également les presses de Thierry Martens, à Louvain, où son ami Pierre Gilles travaillait comme correcteur.

C’est à Pierre Gilles que Thomas More dédia l’Utopie ;c’est à Louvain que ce livre fameux fut imprimé pour la première fois ; c’est un artiste de chez nous, resté inconnu, qui dessina les bois de cette « princeps ».

Pendant les années suivantes, les progrès de l’humanisme sont rapides. En 1517, le testament de Jérôme Busleiden dote l’Université de Louvain, à charge, pour celle-ci, de créer l’enseignement des trois langues savantes : l’hébreu, le grec, le latin. Le fameux Collège des Trois Langues est désormais fondé, et c’est sur le même patron que François Iertracera la charte du Collège de France.

Les théologiens de Louvain sont sourcilleux. L’un d’eux, un homme consciencieux, droit, honnête, Martin Dorp, admet difficilement les audaces de l’Éloge de la Folie. More devra employer toute son éloquence pour lui faire admettre que critiquer les abus ne signifie pas attaquer la foi. Plus tard, après la rupture protestante, les professeurs louvanais4presseront Erasme de prendre parti contre Luther. Erasme détestait d’être sollicité, dans quelque sens que ce fût. Cependant, il avait à Louvain quantité d’élèves et d’amis et, parmi les jeunes gens qui allaient illustrer l’université, la plupart étaient des « érasmistes », amis des bonnes lettres, qu’elles soient sacrées ou profanes.

Les travaux des savants d’aujourd’hui, A. Roersch, L. de Vocht, nous permettent de mieux suivre les humanistes belges de mesurer plus nettement l’originalité de chacun. LesMonumenta humanistica lovaniensiaont exhumé quantité de textes, en ont rapproché d’autres. Récemment, M. A. Polet publiait dans cette collection une étude sur Nannius, un Hollandais, d’Alkmaar, qui enseigna à Louvain, où il avait fait ses études, de 1539 à 1550. En 1521, Erasme disait déjà que Louvain était l’université la plus peuplée, Paris excepté, et qu’il y avait vu inscrire trois mille étudiants. Et ce chiffre ne cessait d’augmenter.

Dans la seconde moitié du siècle, quand Juste Lipse y enseignait, l’université dut avoir plus de renom encore. Et cependant, on est étonné de voir que cette floraison d’humanisme ne donna pas de fruit. Nous touchons ici à la différence essentielle entre l’histoire littéraire de la France et celle de la Belgique. La première moitié du XVIesiècle est riche de promesses, chez nous comme en France : peut-être même sont-elles chez nous plus précoces. Guichardin, voyageant aux Pays-Bas, admire combien la connaissance du français y est universelle. On aurait pu croire que Lemaire de Belges, qui écrit sous Marguerite, commençait une période : en réalité il en clôt une. Après lui, les humanistes continueront à écrire en latin. Le miracle ne se produit pas, qui a donné à la France son classicisme, à savoir une culture grecque et latine aboutissant à des hommes qui écrivent dans la langue de tous.

La Belgique est un pays pour lequel le XVIIesiècle n’a pas existé littérairement parlant. Toute notre destinée spirituelle est commandée par ce fait. C’est pourquoi on ne peut considérer sans mélancolie les promesses sans lendemain des humanistes d’il y a quatre siècles.

9 mai 1938

Le Roman et la réalité quotidienne

Ceux qui ont étudié le comique et ses ressorts – le plus célèbre est Bergson, mais il y en eut d’autres avant lui – ne paraissent pas s’être interrogés sur un fait, qui est l’extraordinaire précarité de tout ce qui fait naître le rire. Lorsqu’on examine la chose de plus près, on s’aperçoit qu’elle a quantité de ramifications curieuses.

Le tragique est une matière inaltérable. À deux millénaires de distance, un récit tragique provoque des réactions identiques. La Phèdre d’Euripide nous touche autant que celle de Racine et peut-être davantage. En effet, pour qu’un événement nous apparaisse comme tragique, il doit nous sembler irréparable ; c’est pourquoi il a besoin d’être détaché de la vie courante, où tout se répare et se refait. Les poètes grecs le savaient fort bien et ils traitaient des sujets qui venaient d’une antiquité légendaire. Phèdre, arrière-petite-fille du Soleil, est aussi distante des Athéniens du temps de Périclès que des Français du temps de Louis XIV, ou presque. Tout le monde se rappelle comment Racine, écrivant « Bajazet », s’excuse d’avoir pris un sujet contemporain ; mais l’éloignement, pensait-il, suffit à dépayser l’esprit.

Au rebours de la tragédie, la comédie est faite d’une substance qui se dénature rapidement. Les journaux comiques d’il y a vingt-cinq ans dégagent une tristesse lamentable et aucun directeur n’oserait reprendre un des « succès de fou rire » de la génération précédente. Sauf quelques très grands ouvrages, on peut dire que les œuvres faites pour provoquer le rire ne survivent pas à ceux qui s’en sont amusés. Et, lorsqu’elles survivent, c’est précisément grâce à des éléments qui ne sont pas comiques ou qui le sont à peine. Ce qui reste vivant chez Aristophane, ce n’est pas sa drôlerie, qui ne nous est intelligible qu’à travers des commentaires, ni ses bouffonneries, car ses contemporains seuls ont pu en apprécier la justesse sous l’outrance ; c’est sa poésie, ce grand naturalisme obscène et lyrique qui s’épanouit dès que l’anecdote passe au second plan. Ce qui est resté vivant chez Plaute, c’est la verdeur crue avec laquelle il juge toutes choses, son cynisme goguenard d’homme qui a tout vu et tout mesuré. Ce qui est vivant chez Térence, ce sont des observations justes et fines. Molière est probablement le seul auteur comique dont les pièces fassent encore rire aujourd’hui, fassent rire même les plus simples et les enfants. Son œuvre est un véritable miracle de permanence et d’inaltérabilité. Réussite exceptionnelle, dont Molière lui-même, dans la « Critique de l’École des Femmes », a défini la difficulté.

Nous voici amenés au roman, qui ressemble à la comédie en ce qu’il prend ses sujets dans la réalité familière. La comédie a d’excellentes raisons d’agir ainsi. À l’inverse du fait tragique, le fait comique nous paraît d’autant plus efficace qu’il est plus près de nous. Tout ce qui est loin participe à une sorte de mystère qui atténue le ridicule et qui atténue aussi cet intérêt ému que nous prenons aux héros de nos romans. Il est bien douteux que l’on se remette jamais à écrire des romans historiques. On sent trop bien que, comme dit Molière, « lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. » Les romans que nous aimons, sont ceux qui nous abordent par un élément contemporain, quotidien, commun à leurs héros et à nous-mêmes.

Mais le roman – comme la comédie – va devoir aussitôt payer la rançon de cet avantage : ses accès vers nous sont de plain-pied, mais c’est aussi par cette voie unie qu’il s’éloigne de nous et va vers l’oubli. Rien n’est plus curieux que la rapidité avec laquelle un roman perd son efficacité, n’est plus qu’un objet de pure curiosité. Quantité de jeunes gens cultivés qui choisissent soigneusement leurs lectures, lisent encore des poètes mineurs du siècle dernier, mais n’ont jamais ouvert, ni un roman de George Sand, ni un roman de Balzac et n’ont pu aller jusqu’au bout de « Madame Bovary ». Ce qui les rebute c’est précisément la facilité de l’œuvre, l’impression que le temps qu’elle représente s’est exprimé sous une forme plus haute dans la poésie que dans le récit. Et ils reviennent aux vers, la chose brève, pure, difficile, le grain de radium qu’on trouve après avoir traité une tonne de minerai. Le minerai, c’est la réalité quotidienne.

Quelques romanciers d’aujourd’hui essaient de situer le roman hors du réel. Je ne pense pas ici à ceux qui choisissent une action extraordinaire, mais authentique, car justement rien ne paraît plus dangereux que la confusion volontaire entre le document et l’intervention dans une œuvre comme celle de Malraux, dans les « Hommes de bonne volonté », dans la fin des « Thibaut ». Dans des livres de ce genre, l’auteur profite d’une équivoque : ce qu’il invente bénéficie de l’émotion spéciale, extra-littéraire, presque physique, que donne le fait véridique, le petit frisson dont nous secoue dans un roman le nom de Lénine ou de Mussolini, prononcé avec indifférence par des révolutionnaires de juillet 1914 ; et le fait lui-même est enrichi de tout ce dont le romancier l’a accru. Il y a peu de tricherie plus insidieuse et peu de romans que leur caractère contemporain doive, pour finir, démoder plus vite.

Mais il y a des romans qui ne se situent nulle part. Comment arrivent-ils à se passer du réel ?

Il faut bien avouer qu’ils ont de la peine à tenir la gageure. Il y a des choses charmantes dans leVoyage aux îles Galápagosd’Eric de Hauleville, dans les romans de Henri Michaux. Il est impossible de lire lesTénèbresde Robert Poulet sans se demander avec angoisse si son héros trouvera le « petit restaurant », alors qu’on sait très bien que le petit restaurant n’existe que dans les rêves d’un fiévreux. Quelque chose cependant, dans ces livres transcendants au réel, nous arrête et empêche notre adhésion.

Virginia Wolf a écrit un roman étonnant,Orlando, qui a été traduit en français. Peut-être ce livre sera-t-il considéré plus tard comme le plus beau spécimen du roman « irréel » de notre temps (on est fâché de devoir donner à cette œuvre étrange, riche et belle, un adjectif à sens négatif, car, si Virginia Wolf s’est affranchie de la réalité, c’est pour échapper aux limitations que la réalité lui imposait). Orlando est d’abord homme, puis femme ; il – ou elle – est page d’Elisabeth, puis ambassadeur du roi Charles à Constantinople, et on le retrouve à Londres sous Victoria. Tout cela est en dehors de la durée normale et court d’un lieu à l’autre avec l’aisance de l’imagination. Orlando, homme et femme, est l’« être humain » éternel, parfaitement affranchi du réel, mais enrichi, nourri par lui, le poète lui-même.

Or, ce livre si beau, si plein, si varié, paraît plutôt un exercice de virtuosité qu’un vrai roman. Il est plus curieux qu’émouvant. Il met en évidence le destin du romancier, condamné à chercher dans le quotidien la matière de son œuvre. Comme le potier, le romancier cherche une forme durable pour une matière fragile et sans beauté. Il joue avec l’avenir, avec l’éternité, la partie la plus difficile qu’on puisse imagner.

26 septembre 1938

Bachofen et le matriarcat

Nous abusons un peu des cérémonies de centenaire. Et surtout nous les plaçons mal. On commémore un auteur, un artiste, un penseur cent ans après sa naissance, c’est-à-dire quelque quart de siècle après sa mort. Et c’est presque toujours le moment où sa gloire est au plus bas, minée par la réaction qui s’est dessinée contre ses idées, ses méthodes, son style, tout ce qu’il a cru représenter de plus neuf. L’ombre de Renan, en 1923, entendit beaucoup de louanges officielles, et put y distinguer beaucoup de critiques acerbes.

C’est le centenaire de l’œuvre qu’on devrait célébrer, en lui laissant le temps nécessaire pour prendre sa dimension véritable. En 1915, le nom du savant suisse J.-J. Bachofen, né quelques mois après Waterloo, était illustre du moins en Europe centrale. Mais on ne le lisait plus guère, et l’on souriait avec indulgence en prononçant son nom. Or, ses deux livres principaux, l’Essai sur la symbolique funéraire des AnciensetLe Droit maternel, enquête sur la gynécocratie du monde antique en matière religieuse et juridiquesont de 1859 et 1861. Ils fondaient toute l’histoire moderne des religions et pressentaient la psychanalyse. C’est maintenant, après un siècle révolu, que se révèle leur importance véritable, à la lumière où lui-même ne s’attendait pas à paraître jamais.

Son fameuxMutterrechtentreprend de décrire la structure des sociétés archaïques qui, dit-il, ont commencé par la prééminence des femmes. À une époque où le rôle de l’homme dans la génération était mal connu, la parenté et l’héritage résultaient de la mère seule. Bachofen divise en deux phases cette période matriarcale. Dans la première règne une totale liberté sexuelle, qui se restreint peu à peu jusqu’à ce que, par l’institution du mariage, les femmes aient accepté de n’être plus que des mères : c’est ainsi qu’elles passent du monde de Vénus à celui de Cérès. L’évolution se poursuit par le passage du matriarcat au règne de l’homme. L’histoire des Amazones, vaincues par Achille, par Thésée, l’histoire d’Oreste tuant sa mère pour venger son père, ne sont que la transcription dramatique de la lutte du principe féminin déclinant contre le patriarcat destiné à triompher finalement.

Tout cela ne nous apparaît plus aujourd’hui que comme une vue de l’esprit, sans substance historique. Bachofen, cependant, l’étayait de faits observés par lui dans l’antiquité grecque. Et ces faits étaient dignes d’attention ; mais il leur donnait une portée trop large. Plus d’une légende atteste, en effet, l’importance archaïque de la parenté en ligne féminine, seule reconnue aussi longtemps que le rôle du mâle dans la génération resta obscur et que la vie sexuelle des jeunes gens fut laissée dans une grande liberté. Au surplus, dans un tel système, les femmes n’ont ni plus d’autonomie ni plus d’autorité qu’en régime patriarcal : au lieu de dépendre du mari, elles obéissent, ainsi que leurs enfants, à leur frère utérin qui est généralement, mais non toujours, le chef de famille. Aucun ethnologue moderne ne nie l’existence de cas de ce genre, mais aucun d’eux n’admet l’existence d’une ère matriarcale comme époque et comme état social nettement caractérisé. La construction historique que Bachofen croyait avoir érigée était donc fragile. En revanche, il avait génialement dégagé les symboles qui animent tout un aspect primitif de la religion des peuples méditerranéens et, cela, à une époque où d’autres, moins bien inspirés, voyaient dans les dieux des personnifications des nuages et du soleil et dans les légendes une sorte de météorologie romancée.

Mais ce qui était sa véritable découverte ne fut situé et apprécié que longtemps après sa mort (1887).

En revanche, sa théorie sociologique connut une fortune extraordinaire, grâce à des dépassements à vrai dire assez étranges. Elle met à l’origine du monde des groupes appliquant la communauté des biens, ignorant le mariage et pratiquant la plus grande liberté sexuelle. Il n’en fallait pas plus pour attirer l’attention d’un marxisme en lutte violente avec la morale bourgeoise, et surtout du mouvement anarchiste de la fin du siècle, qui rêvait de revenir à ce qu’il considérait comme une promiscuité primitive et idyllique. Vers 1895, les frères Élie et Élisée Reclus, exilés en Belgique (ils y moururent l’un et l’autre en 1903 et 1905), fondèrent à Bruxelles, en marge de l’Université Nouvelle, une école anarchisante et du reste fort généreuse où ils enseignaient avec enthousiasme les doctrines matriarcales. D’autre part, Bachofen avait mis l’accent sur les forces irrationnelles, ce qui lui valut l’attention des théoriciens du fascisme sous toute ses formes. Enfin, sur la foi du motmatriarcat, bien fait pour les induire en erreur, les féministes crurent trouver en lui un soutien pour leurs revendications. En 1903, un groupe français publia sous le titreLe Droit de la mère dans l’antiquitéune traduction de la préface duMutterrechtavec un avant-propos suffragiste. C’est même, sauf erreur, la seule traduction française de Bachofen dont le nom ne figure pas dans le Grand Larousse.

Toutes ces interprétations reposent sur des malentendus. Bachofen, patricien bâlois des plus conservateurs, rigide disciple de saint Paul, décrivait bien la promiscuité primitive, mais au fond de lui-même, il la considérait comme la pire des horreurs et rendait grâces au ciel qu’elle fût définitivement dépassée. D’un état sporadiquement constaté, la succession matrilinéaire, il a inféré l’hypothèse d’une gynécocratie, ce qui a une certaine grandeur romantique. Mais le sentiment qui sous-tend son idée est des moins favorables aux femmes. C’est pour le salut de l’espèce, pense-t-il, que le mâle s’est émancipé. La gynécocratie avant le mariage a pour symbole la fertilité marécageuse avec sa luxuriance chaotique et déréglée. Le mariage sous l’hégémonie de la femme est encore le règne de la matière, symbolisé par la nuit, la lune et la terre. C’est seulement avec l’hégémonie de l’homme que vient le règne de l’esprit symbolisé par le soleil et le jour. Bachofen, qui dédia le livre à sa mère bien-aimée, ne paraît pas avoir été conscient de sa propre misogynie, que les critiques (sauf toutefois Benedetto Croce) méconnaissent totalement. Il lut avec irritation le livre de Michelet surLa Femme(1859) : il y voyait une régression. Comme Jacob Grimm, il adorait sa mère et comme lui refusa de se marier tant qu’elle vécut, attitude qui va rarement sans de secrètes revanches. Parlant de l’Inde, Grimm défend la coutume de brûler les femmes avec leurs maris, sûr du reste « que la plupart ont été heureuses de mourir de la sorte ». La coutume « rude mais fondée sur un droit sacré », comme il dit, consacre bien, en effet, le triomphe du patriarcat. Ces romantiques sentimentaux pouvaient être assez féroces.

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Comme les frères Grimm, Bachofen avait pris son point de départ dans les traditions populaires et dans le passé le plus ancien qu’il pût découvrir. Son génie fut d’y déceler une foisonnante richesse de symboles. Pour ses prédécesseurs, les symboles n’avaient guère qu’une signification esthétique. Bachofen sut y découvrir ce que les hommes y avaient inclus de leur inquiétude devant le mystère de leur destinée. Il sut comprendre avant personne ce que la religion de la terre avait représenté pour un Grec et ce qu’avait été le culte des morts. Après lui les recherches ont été précisées, sont devenues plus rigoureuses, mais sans quitter la voie qu’il avait tracée. Quant à l’ensemble des symboles qu’il a décrits, il a fallu les recherches de Jung et de son école pour en démontrer l’exactitude. Reportée sur l’imagerie de l’inconscient, son interprétation fut presque toujours confirmée, à condition que l’on vît une pure réalité psychologique là où il avait cru déceler un ensemble concret de faits historiques. À bien des égards, ses vues ont été reconnues prophétiques, prodigieusement en avance sur leur temps, mais après avoir été transposées sur un terrain assez différent de celui qu’il avait lui-même choisi. Philologue archéologue et surtout juriste, Bachofen serait fort étonné de voir quelle forme, après une longue éclipse, sa gloire a prise, et comment il se trouve avoir été un précurseur de la psychanalyse, science dont le nom lui paraîtrait énigmatique et dont les méthodes, j’en ai peur, lui inspireraient une certaine méfiance. Pour le centenaire duMutterrecht, on essaie d’imaginer un entretien entre lui et C.-G. Jung, né soixante ans après lui dans cette même Suisse alémanique qui, vue de loin, semble vouée aux sciences exactes et aux recherches d’application immédiate. Étrange dialogue, où il y aurait, de part et d’autre, plus d’un éclat de voix.

7 octobre 1960

Les chars de Ben Hur

On nous rend unBen Hursonore, parlant, polychrome. Quand, en 1880, parut le roman, qui eût prédit semblable fortune au brave général Wallace qui, s’étant illustré dans la guerre de Sécession, l’écrivit pour occuper sa retraite ? L’œuvre est longue, mouvementée, captivante, édifiante aussi, à l’intersection desDerniers jours de Pompéiet deQuo Vadis ?Elle eut un succès long et durable dans les pays anglo-saxons et fut traduite en allemand. Les pays de langue française la connurent grâce au film à Ramon Novarro, aux galères, à la course de chars. Belle page d’histoire ancienne, disait-on volontiers.

Or, précisément, les chars deBen Hursont assez peu historiques, notamment sur un détail qui frappera médiocrement le spectateur, mais qui intéresse au maximum l’histoire des techniques :les chevaux y sont attelés à la moderne. Et, si bizarrement que cela puisse paraître, la traction animale dans l’antiquité n’est connue avec exactitude que depuis une trentaine d’années à peu près, justement, depuis l’époque du premierBen Hur.

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Nous en savons beaucoup plus long sur les idées des anciens que sur les réalités matérielles au milieu de quoi ils vivaient. C’est qu’ils ont beaucoup disserté sur les premières, tandis qu’ils n’imaginaient pas que les secondes eussent un intérêt quelconque. Nous n’ignorons pas grand-chose de ce qu’ils pensaient de l’âme et du destin, mais leur façon d’ouvrir et de fermer une porte nous reste assez mystérieuse. Pendant des siècles, on s’est figuré leurs chevaux attelés à l’instar des nôtres. Les artistes qui restauraient des reliefs antiques quelque peu mutilés n’hésitaient pas à compléter à la moderne les traits manquants.

Au début de ce siècle, un officier français de cavalerie eut des doutes, posa correctement le problème et en réunit toutes les données. Il étudia à la loupe les documents antiques, confectionna des pièces d’attelage identiques à celles de l’antiquité et les expérimenta sur des chevaux vivants. De la confrontation résulta une image assez différente de celle qui orne les anciens dictionnaires. Le commandant Lefebvre des Noëttes la fit connaître en 1926 dans un livre qui bousculait trop d’idées reçues pour ne pas susciter de vives contradictions :La force animale à travers les âges, contribution à l’étude de l’esclavage, avec, en volume annexe, une étonnante collection de documents de tous les pays et de toutes les époques.

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Quelle est la conclusion de cette vaste enquête ?

Les anciens ignoraient la ferrure à clous. La fragilité des sabots, éprouvés par un sol pierreux, fatiguait les bêtes.

Nos chevaux tirent par les épaules, le collier rigide portant sur les parties osseuses. Le collier ancien était une bande de cuir souple, cravatant l’encolure et prenant appui sur le cou à l’endroit même où la trachée-artère passe sous la peau. Une sangle ceinturait le cheval en arrière des coudes, sur les côtes, et rejoignait l’attache du collier pour se relier avec lui au joug, lequel reposait sur le garrot des deux bêtes attelées. Un timon partant du plancher du char était lié en croix au joug. Sangle, joug et timon, solidaires entre eux, transmettaient au char le mouvement des chevaux.

Ceux-ci tiraient donc par la gorge, comme un chien sur sa laisse. Dès que s’accentuait la pression du collier, ils redressaient l’encolure en durcissant les muscles du cou pour protéger la trachée menacée d’étranglement, d’où l’attitude relevée qu’on leur voit sur les monuments figurés. Tout au contraire, un cheval moderne marque l’effort en s’arc-boutant et en faisant jouer son propre poids.

L’attelage du bœuf pour un joug de cornes ou de garrot, était plus rationnel. C’est aussi pourquoi les labours en terre meuble étaient faits par des bovidés. Mais ceux-ci ont les sabots trop fragiles pour pouvoir, sans être ferrés, tirer sur route.

La reconstitution d’un char antique, à supposer qu’elle fût possible, serait dangereuse, demandant aux chevaux un nouveau dressage : le cocher du quadrige ancien tenait huit rênes pour gouverner les siens.

Le règlement des messageries impériales sous Théodose (vers 375) atteste le faible rendement de la traction antique : 500 kg. étaient la charge maximum de deux timoniers. Une diligence d’autrefois attelée de 6 à 8 chevaux, emportait jusqu’à soixante voyageurs, soit 6 000 à 9 000 kilos.

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Le commandant Lefebvre des Noëttes tire de ces faits acquis une conclusion qui, elle, est moins indiscutable.

Le mauvais attelage du cheval, dit-il, est la cause principale de l’esclavage. L’homme fut longtemps la seule force motrice efficace qu’il fallait se procurer à tout prix. Dans le courant du Moyen Âge apparaît la ferrure à clous, puis un collier d’épaules qui est l’ancêtre direct du nôtre. Aussi, dès le XIIesiècle, le cheval est employé au labourage et au hersage. Il remplacera bientôt la main-d’œuvre servile qui, grâce à lui, pourra disparaître.

Les Espagnols n’ont pas trouvé de chevaux en Amérique : c’est pourquoi ils ont eu des esclaves et en ont importé d’Afrique.

En Afrique équatoriale, où la mouche tsé-tsé décimait les chevaux, les Européens ont établi, sous le nom de portage, une servitude déguisée.

L’auteur établit donc un lien de cause à effet entre les deux phénomènes : seule l’utilisation correcte de la traction animale a permis la suppression de l’esclavage.

Les historiens, notamment Marc Bloch et Jules Sion, n’ont pu accepter cette conclusion, car disent-ils, les transformations de l’attelage n’ont pas précédé, mais ont suivi le déclin de l’esclavage, déclin dans lequel interviennent, en Occident, des raisons militaires et religieuses très complexes. Leservusromain est devenu leserf, qui est tout autre chose. Mais l’Église n’interdisait la vente des prisonniers que si ceux-ci étaient chrétiens orthodoxes. Parmi ceux dont on pouvait faire le commerce étaient surtout les Slaves, lesEsclavons, qui donnèrent leur nom auxesclavesdu Moyen Âge. Ceux-ci restèrent assez nombreux du XIImeau XVImesiècle dans les régions méditerranéennes approvisionnées par les pirates tartares : or à cette époque l’attelage moderne était partout répandu.

C’est ainsi que tout en reconnaissant un lien entre les deux faits, on est amené à mettre la cause où Lefebvre des Noëttes mettait l’effet. L’esclavage incitait les anciens à gaspiller la main-d’œuvre ; ils n’ont cherché à améliorer l’attelage qu’après en avoir senti le besoin. La facilité engourdit l’esprit (s’il y avait eu un âge d’or aux origines de l’humanité, elle n’y aurait jamais survécu) ; c’est la difficulté qui le stimule. Quand on n’eut plus à sa disposition de la force humaine en quantité et en docilité illimitées, on s’attacha à tirer davantage du moteur chevalin. Et l’on y arriva, à force de chercher.

… Et l’histoire véritable de ce moteur chevalin fut écrite au moment où le tracteur et le camion, sans compter le tank, s’apprêtaient à le faire entrer dans le passé…

15 novembre 1960

Le moteur vivant

Les Anciens furent nos maîtres en matière de sport. Ceux qui ont remis leurs leçons en honneur ne manquent pas de les en louer. Encore seraient-ils probablement assez surpris, et déçus, s’ils pouvaient exactement mesurer ce que les Grecs ont réalisé dans le domaine des techniques du corps.

Car, bien entendu, nous ignorons totalement ce qu’étaient leurstemps, comme on dit aujourd’hui, et ils les ignoraient eux-mêmes, puisqu’ils n’avaient aucun moyen de les mesurer avec quelque précision. Nous ne savons pas davantage à quelle distance leurs meilleurs athlètes lançaient le disque et le javelot. Leur intérêt n’a jamais dépassé la compétition pure : il fallait arriver le premier, lancer le plus loin, maîtriser l’adversaire. Passer du relatif à l’absolu, savoir comment s’y prendre,en général, pour améliorer un résultat, pour sauter plus haut, courir plus vite, nager plus longtemps, et sans se fatiguer davantage, c’est un point de vue qui n’est pas plus ancien que notre siècle. Il a fallu que des performances physiques soient enregistrées avec précision, puis consignées et, enfin, comparées à longue distance pour que les compétitions prennent une valeur et une signification qui dépassent l’individu. Il a fallu surtout que les médecins s’en mêlent et rendent attentifs aux incidences de la performance sur le moteur humain. Le résultat, on le connaît : dans tous les domaines, le sportif de 1960 fait mieux que celui de 1900.

Il a appris à se servir de ses membres et de ses poumons. Platon dit qu’on n’est pas un homme si l’on ne saitnager et lire. Je ne vois pas qu’on se soit demandé pour quels motifs, parmi tant d’exercices, il a donné cette particulière dignité à la maîtrise de l’eau. J’en devine bien un, qui est qu’elle permet à l’homme de dominer un élément dangereux, mystérieux, hostile ; et cet autre, que ce peuple installé au bord de la mer n’a jamais eu de compétitions en matière de nage et que les philosophes détestent les compétitions. Au surplus, on peut se demander comment nageaient les Anciens. On voit dansL’OdysséeUlysse se jeter à la merles bras étendus, nageantà pleins bras. Un moderne utilise surtout la force des jambes. J’ai l’impression qu’en piscine un de nos champions battrait le divin Ulysse, lequel, sur une mer démontée, et servi par sa patience, reprendrait probablement l’avantage.