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Au cœur du XVIIIe siècle l’amour s’invite sous différentes facettes. Tantôt frivole ou passionné, il apporte toujours son lot de surprises, de folies, de troubles. La sincérité est-elle toujours la confidente de ce sentiment ? N’est-il pas aussi le prétexte à des jeux délicats, voire des desseins inavouables ? Tout se mélange pour les protagonistes, les mots fusent, s’épuisent à dévoiler les désirs, les doutes et les espérances. Félicité ou douleur ? L’amour ne laisse pas indifférent, qu’il élève ou terrasse, il reste la quête ultime.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Villeneuve lès Avignon en 1963,
Gilles La Carbona vit actuellement dans le Vaucluse. Bercé par la truculence de sa Provence natale, autant que par la douceur de l’océan ou le mystère des berges des gaves, l’auteur commence à écrire il y a plus de vingt ans. Romancier, dramaturge, passionné de littérature, de nature, épicurien à toute heure, il signe là son nouveau roman.
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Seitenzahl: 238
Veröffentlichungsjahr: 2025
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GILLES LA CARBONA
Ce jour-là, Adelaïde porta son regard plein de nostalgie vers l’horizon. Était-ce cette aube mélancolique qui tardait à se lever, trainant dans son sillage un gris bleu pâle, trop tendre à son goût, ou la simple remontée en elle du passé qui rendait son humeur terne ? Elle se souvint des jours heureux, entachés par ce deuil survenu si tôt. Son Mari, elle ne l’avait jamais oublié, comment l’aurait-elle pu ! Un être aussi adorable, attentionné, et fidèle. Elle avait été comblée durant toutes ces années passées auprès de lui. Contrairement à beaucoup de ses amies, elle n’avait jamais éprouvé le besoin, par lassitude ou curiosité, d’aller voir ailleurs. Benjamin, son mari, non plus. Pourtant il n’aurait pas eu à se forcer beaucoup pour trouver une maitresse. Benjamin était un bel homme, grand, élancé, le visage harmonieux et souriant.
Adelaïde, si elle avait souhaité offrir ses charmes, n’aurait quant à elle, pas eu non plus beaucoup de mal. Pourtant, la beauté seule ne garantit pas la fidélité. D’autres femmes ou hommes, pourvus d’une grande élégance, et de prestige, s’étaient tous laissés aller au libertinage, à l’adultère. Elle, avait eu avec son mari ce que ses amies n’avaient jamais possédé : l’intelligence du cœur, l’écoute. Elle avait su poser sur lui dès le départ un regard aimant. Non pas celui d’une femme jalouse, ce qu’elle pouvait cependant être, mais celui de la femme qui sait. Benjamin était devenu naturellement bon à ses côtés, sa seule présence suffisait à apaiser son âme et satisfaire son désir. Adelaïde était devenue sa seule lumière, sa source désaltérante, et elle, en contrepartie, n’avait eu qu’à récolter les fruits de cet amour. Leur fidélité n’avait jamais été la conséquence d’une convention admise, que les protagonistes décident de suivre par principe. Elle s’était imposée d’elle-même, comme une évidence. La force du sentiment amoureux, de l’élan qui les animait, leur avait épargné le besoin de se prouver qu’ils plaisaient ailleurs. Ils ne s’étaient pas lassés l’un de l’autre, ni n’avaient éprouvé la faiblesse de succomber à l’appel d’une chair étrangère. Il n’y avait jamais eu de contrainte pour accepter cette fidélité, car elle s’installe spontanément quand l’amour n’est pas feint !
Benjamin avait aimé profondément sa femme, pas de cet amour fou qui aveugle et rend dépendant, ni de celui qui vous fait devenir suspicieux, et vous porte à la paranoïa, persuadé que votre dulcinée va succomber aux avances d’un autre, ou pire, se faire enlever. Non, il n’avait pas craint la perte de sa femme et de son amour. Ce sentiment ne lui était jamais venu à l’esprit parce qu’il était insensé de le croire, de l’imaginer. Il y avait entre eux un respect mutuel, une franchise sincère. Le mensonge n’avait pu salir leurs cœurs purs, ce détour avait toujours été inutile entre eux. Pas de cachoteries. Ils pouvaient tout se dire, ils parvenaient à tout comprendre, et ainsi à tout surmonter. Le passé avait été étalé, les cicatrices évoquées, les chagrins abordés. Dans une transparence totale, ils s’étaient tout dit, sans dissimuler quoi que ce soit. Benjamin avait tout de suite voulu instaurer cette honnêteté entre eux.
Mais ce bel amour s’était brisé un beau matin. La main de Dieu avait frappé ! Pour quelle raison ? Quel avait été leur péché ? Adelaïde avait cent fois retourné cette question dans son esprit sans y trouver la moindre réponse logique. L’Église avait bien entendu avancé une explication à ce qu’elle appelait pudiquement : une épreuve.
Elle avait écouté, muette, rongée de douleur et de colère. Elle n’avait pas voulu polémiquer en exprimant le fond de sa pensée. Elle s’était isolée pour pleurer. La souffrance est une autre forme d’intimité qu’on ne peut pas partager. La solitude avait donc été son refuge pour surmonter ce deuil.
Face à sa tombe froide qu’elle visitait régulièrement, peu à peu les larmes avaient cessé de couler. Le chagrin s’était mué en une forme étrange, où la lassitude d’une vie devenue incompréhensible se mêlait à l’acceptation forcée de l’absence. Elle n’était plus déchirée par la douleur. Pour autant elle n’avait pas non plus retrouvé la joie de vivre d’autrefois. Elle vivait, c’était déjà ça, sans ressasser le passé, sans se morfondre ou se raccrocher à ce qui n’existait plus.
Elle s’était habituée à cette nuit soudaine qui s’était invitée dans son quotidien. La gorge serrée, elle avait pris conscience de tous les mots qu’elle n’avait pas eu le temps de prononcer et qui resteraient à jamais étouffés par le vide. Ainsi, pour compenser ce manque et de façon presque puérile, c’est du moins ce qu’elle pouvait penser à ce moment-là, elle s’asseyait à son bureau et écrivait à Benjamin. Elle lui parlait de tout et de rien, de ses journées, si longues, si mornes qu’elle se forçait à rendre au moins utiles. Elle évoquait leur amour, s’imaginait dans ses bras, ressentait encore sa force, son souffle, se laissait griser par ses propres évocations. Elle l’interrogeait sur la vie, sur telle pensée qu’elle avait pu avoir ou connaître à travers ses lectures. Elle souriait parfois face au papier, dans l’encre se reflétait encore l’âme de son mari.
Elle terminait ses missives dans la nostalgie, lançant autour d’elle un regard flamboyant de détresse, tant elle ressentait la futilité de l’œuvre accomplie. Elle rangeait ensuite sa lettre avec les autres dans le sous-main de cuir marron, puis se levait. Enfin elle s’avançait vers la fenêtre et scrutait l’horizon… Qu’y cherchait-elle ? La fin de son rêve ? La réponse à cette unique question : pourquoi ? Parfois elle osait s’interroger sur l’avenir : aimer est-il encore possible ? Un tourment agitait son être, l’idée des bras d’un autre ne la repoussait pas, mais sa mémoire restait si fidèle à Benjamin, pourrait-elle passer outre cette barrière ? Au fil du temps elle s’était autorisée à croire la chose possible, sans pour autant rechercher cette situation. La vie lui avait pris ce qu’elle avait de plus précieux, pouvait-elle, dans un revers de fortune, lui rendre une parcelle d’un nouveau bonheur ?
Puis il y avait ces chutes vertigineuses dans lesquelles elle se précipitait comme pour s’épargner un acte fou, quand elle songeait à cet enfant que Dieu n’avait pas voulu leur donner ! La rage emplissait son cœur, son œil se faisait noir, l’ouragan y naissait. Décidément, Dieu ne les avait récompensés en rien ! Il avait brisé leur couple, sans même leur permettre une descendance. Elle s’en voulait de blasphémer de la sorte, mais depuis son malheur elle s’était éloignée de Dieu, du moins de ce Dieu Chrétien. Elle avait eu la chance de découvrir la pensée Taoïste. Cette façon de considérer la vie, le cosmos. Tout lui avait plu, elle se sentait plus en phase avec cette philosophie qu’avec les préceptes rigides du christianisme. Ouverte d’esprit et instruite, elle s’était d’ailleurs intéressée aux autres religions monothéistes. Déçue, elle n’y avait retrouvé que le même sectarisme, la même intransigeance. Il n’était question que d’absolutisme, de ferveur sans partage, d’adhésion inconditionnelle. Là où son esprit réclamait la douceur de la compréhension, la subtilité du raisonnement, elle ne trouvait que l’obligation d’une adhésion sans réserve. Ces croyances absurdes reposant sur la seule dévotion illuminée l’ennuyaient. La ferveur fanatique en un Dieu, une religion, ne pouvait correspondre à sa personnalité. Officiellement elle restait Chrétienne, mais n’avait plus la conviction d’une réelle fidèle.
Elle avait pu plonger, grâce à cette philosophie nouvellement découverte, dans l’invisible, l’innommable ! Rechercher ce qui n’est plus dans ce vide qui d’un seul coup efface tout. Il faut parfois une prodigieuse énergie pour que les traits du disparu ne s’effacent pas complètement. Les yeux des vivants cherchent l’absent pour se rassurer, pour atténuer la peur, la souffrance. Certains puisent justement dans la religion les raisons d’espérer, ou d’apaiser les souffrances. D’autres restent figés par la perte et le néant qui s’est ouvert d’un seul coup. Pour eux il n’y a plus rien, les yeux fixent une réalité dans laquelle l’autre n’est plus. L’amour perdu ne peut rien, la vie peut vite ressembler à l’enfer, et l’enfer à une forme de délivrance.
Elle avait surmonté tout cela grâce à l’apaisante douceur du Tao, à sa subtilité. Elle se sentait parfois pleine de cet univers, de cette force qui peuple aussi bien les âmes en les élevant, que le néant en lui donnant la faculté de posséder le possible de toute création, faisant de cet espace, non pas un rien stérile, mais bien une promesse d’un tout, dont chaque vie n’est qu’une partie.
Adelaïde s’était reconstruite dans ce silence intérieur. Longtemps isolée, elle avait hurlé sa peine dans les oreillers de son lit. Mais son caractère volontaire et fort, lui avait vite fait comprendre que tout cela ne servait à rien, car dehors la vie se poursuivait. Un autre événement était venu l’inquiéter : la situation de son neveu, et là, la mort s’était invitée à nouveau dans ses pensées. Une fois qu’elle vous a touchée, elle ne s’éloigne plus jamais, elle rôde autour de vous, s’approche, vous hante, puis repart. On pourrait entendre son rire si elle riait… Et d’ailleurs, ne se moque-t-elle pas de nos pauvres vies remplies d’incertitudes et de doutes ? Flétries par les fausses réussites et les promesses éventées.
Et si c’était elle l’unique but de nos réflexions ? Derrière la mort, il y a tout ce qui nous attend, nous qui croyons être l’essentiel, alors que nous ne sommes rien ! Mais seule la sagesse peut nous amener jusqu’à cette réflexion, pour admettre que nous allons mourir. Mais nous le savons tous, que faisons-nous de ce savoir ? Rien, il nous faudrait oser vivre, et c’est là une liberté qui nous est trop souvent interdite, ou retirée selon nos choix antérieurs.
La vie poursuivant son indolent chemin, elle s’était peu à peu remise à fréquenter le monde. Bien moins assidument qu’avant, mais elle avait renoué avec une certaine vie sociale. Dans les soirées où parfois elle allait, elle observait plus qu’elle ne participait réellement.
Elle revoyait avec plaisir sa voisine avec laquelle, autrefois ils étaient si liés.
C’est d’ailleurs chez elle, Sophie de La Margelle, qu’elle avait croisé pour la première fois Benjamin. Il était à l’époque jeune Lieutenant. Ils s’étaient reconnus au premier regard. Ils n’avaient eu qu’à se suivre pour comprendre qu’ils ne se quitteraient plus. C’était sur son perron, qu’il avait prononcé ces mots inscrits à jamais dans sa mémoire : « Mademoiselle, je vous appartiens depuis toujours, mais je l’ignorais ! »
Elle se souvenait parfaitement lui avoir dit de ne pas parler ainsi, que c’était fou, qu’elle n’avait pas le droit d’accepter un tel aveu, ni de croire en un tel serment ! Elle avait rajouté que cet empressement à dévoiler des sentiments aussi forts, aussi puissants, ne pouvait être le résultat que d’une soudaine ivresse. Un délire de soldat trop habitué à foncer sans réfléchir ! Elle avait voulu fuir, mais quelque chose l’avait retenue. Benjamin s’était alors expliqué, sans trembler, sans forfanterie non plus.
Il lui avait simplement répondu qu’il était désolé de sa brutale sortie. Il était lui-même troublé par ce constat, mais il ne pouvait que l’admettre, le nier ne changerait en rien ses sentiments. Il admettait la surprise que pouvait engendrer un tel aveu, mais il ne voulait pas mentir, pas plus qu’il ne souhaitait étouffer ce qui venait de surgir du fond de son âme. Au risque de paraître fou, ou ridicule, il s’exprimait, et n’attendait qu’un mot d’elle pour disparaitre à jamais, si c’était là son désir.
Elle avait regardé cet homme étrange dont les yeux semblaient garder une souffrance lointaine. Elle n’avait rien dit, pensant qu’un tel homme ne pouvait jouer. Sa posture même la troublait. Il dégageait une force sauvage tempérée par une tendresse infinie. C’était comme si le feu et la glace venaient de se marier devant elle. Médusée, elle n’avait pas bougé. Il s’était approché d’elle, lui avait pris ses mains. Leurs regards s’étaient mariés. Elle avait alors compris qu’il ne mentait pas. Puis la vie avait fait le reste, jusqu’à ce funeste jour, où son capitaine avait ramené son corps, après sa chute mortelle. Absurde accident de cheval. Elle était descendue. Le capitaine pleurait, son regard allait du défunt à Adelaïde sans être capable d’exprimer le moindre mot. Ce jour-là, tout s’était effondré. Elle avait posé sa main sur le front marmoréen de son mari, des larmes avaient coulé sur ses joues devenues aussi froides que le corps de Benjamin. Un adieu terrible et silencieux. Pourtant au fond d’elle, un cri montait, son âme était brusquement déchirée. Sa poitrine brûlait, tandis que son sang s’était figé. Le monde, l’heure, tout s’était pétrifié autour d’elle, en elle. Elle avait posé sa tête contre la poitrine de Benjamin, scrutant une respiration qui ne viendrait plus, tentant de percer le battement d’un cœur qui venait de cesser pour toujours.
Elle fit un geste de la main comme pour chasser ses pensées. Il fallait qu’elle se rende chez sa tendre voisine. Là-bas, il y avait encore la magie de sa rencontre avec Benjamin, là-bas, l’espace n’avait pas été violé par la mort, le lieu envahit par l’absence. Elle voulait respirer cet air, elle en avait besoin.
Une fois chez Sophie, tout remonta à sa mémoire. Elle se contint, ne voulut pas montrer son émotion.
La pièce largement ouverte sur l’extérieur était baignée d’une tendre lumière. Dehors, le ciel à peine voilé projetait une clarté diaphane, caressant les contours de chaque chose, épousant les formes jusqu’à les envelopper.
Adélaïde aimait ce lieu dans lequel elle se sentait bien. Il lui rappelait les heures douces durant lesquelles, en compagnie de son mari, elle bavardait de tout et de rien, évoquant l’avenir de ses futurs enfants, qui n’eurent hélas jamais le temps de venir ici-bas.
Elle s’avança vers la fenêtre. Le parc, muet, attendait les beaux jours pour enchanter les regards négligents, mais, elle, savait puiser dans cette solitude décharnée, presque aveugle, la puissance de la vie et sa beauté. Contemplative, la nature lui offrait la paix dont elle avait besoin.
Sophie cultivait pour l’art une passion ancienne. Elle s’était trouvé une bonté de mécène et accueillait volontiers dans ses dépendances, des artistes de tous horizons. Certains ne faisaient que passer, éclairs de génie trop pressés de briller et qui disparaissaient dans le banal flot de la vie, sans avoir marqué de leur empreinte ce lieu et les mémoires. D’autres séjournaient plus longuement, se faisaient un « nom » qui vivait sur des lèvres inconnues et parfois enfiévraient des âmes solitaires, lointaines. Ils finissaient par partir, laissant dans la place une ou deux créations. Sophie aimait dans l’art, peinture ou sculpture, l’étrange fascination que l’œuvre peut faire naître. La sublime instantanéité de l’impression, le mystère aussi. La corrélation au temps que l’artiste pouvait créer, elle s’en imprégnait. Était-ce sa façon de bâillonner le défilement régulier des heures ? L’œuvre réussie est celle qui défie la durée. Elle fixe sa jeunesse dans le bronze, le marbre, la toile, et ne pourra jamais vieillir. La voilà cette éternité après laquelle nous courons tous. Au-delà, il y avait aussi le rapport à l’amour, au désir. Sophie n’était pas une de ces nobles favorisées par son rang pour se laisser aller à toutes sortes de jeux scabreux, interdits, choquants. Pas une de ces femmes que le sexe enflamme et qui comble son oisiveté par une débauche qu’elle prend pour de la liberté. Sophie aimait l’amour dans l’exaltation qu’il permet, le dépassement qu’il autorise. Le charme, voire un certain degré d’érotisme ne la choquait pas, dès lors qu’elle sentait chez l’artiste la recherche de l’esthétisme. Le besoin d’harmonie efface le vulgaire, et rend l’œuvre, parfois grandiose.
Sur le marbre de la cheminée, trônait un bronze. Il représentait une femme nue suspendue dans les airs, une pose lascive, osée même. Elle ne touchait la terre que par sa chevelure d’un côté et la pointe du pied de l’autre extrémité. Son dos dessinait une voûte gracieuse, tandis qu’un de ses bras cachait sa poitrine et que le second s’étirait au-dessus de sa tête.
Adélaïde s’approcha de l’œuvre. Elle l’examina, intimidée par sa beauté, sa posture. Le visage de la femme respirait la douceur et l’abandon. Il y avait plus de passion que d’amour, comme le besoin de se délivrer des contingences de l’existence. Cette femme s’offrait au regard tout en masquant une partie d’elle-même. Étrange position. Son sexe restait visible tandis qu’on devinait la courbure parfaite et généreuse des seins.
Imperceptiblement, Adélaïde porta ses doigts sur le bronze… émue. Ils effleurèrent la statue, un frisson parcourut son corps. L’émoi oublié d’un trouble grisant. Tout autour d’elle s’obombra, ses yeux demeurèrent fixés sur la représentation, elle en goutait la douceur des courbes, la finesse de l’expression, montait en elle un tiède désordre dans lequel elle se perdit, bercée par le flottement de son être, provoqué par la sensation si douce, si violente ressentie. Une main posée sur son épaule la laissa indifférente. Il fallut le son d’une voix pour l’extraire de son rêve et la faire sursauter.
– Eh bien très chère, vous semblez hypnotisée par cette statue.
– J’avoue Sophie que je me suis trouvée emportée par son charme. Il y a tellement de volupté en elle.
– De la sensualité, de l’abandon aussi.
– Oui. Ce sculpteur a beaucoup de talent, il a été servi par un modèle expressif. Il y a dans la pose la langueur d’une femme qui renonce à se donner complètement et n’offre qu’une parcelle de ce qu’elle possède. Elle semble dire : « regardez-moi, découvrez à travers mes courbes la passion qui sourd en moi, elle est réservée à d’autres mains, un autre cœur, mais je vous fais grâce de m’admirer puisque vous m’aimez ! »
– Ma chère Adélaïde, vous percez là le mystère que bien des personnes cherchent encore. Mais elles n’ont pas la justesse de votre esprit.
– Quel est ce génie ?
– Un jeune artiste, Grégoire Kontrotief… C’est du moins ainsi qu’il se fait nommer. Il entretient un côté slave, tourmenté et passionné en même temps, mais j’ai un doute sur ses réelles origines. Est-ce d’ailleurs important ? Il est doué, il est parti du reste.
– Dommage, j’aurais tant souhaité le rencontrer.
– Ma chère, je crois qu’il aurait aimé que vous fussiez son modèle.
– Moi, poser nue ? Vous n’y pensez pas, ce n’est pas dans ma nature, je ne saurais faire…
– Je l’ai bien fait mon amie.
– Pardon ? Vous voulez dire que la femme de la statue c’est vous ?
– Oui, vous êtes choquée ?
– Je ne sais pas, je suis surprise. Quelle audace tout de même de votre part. Votre mari est au courant ?
– Oui, je ne lui cache rien. C’était assez curieux la première fois. Me dévêtir entièrement devant ce jeune homme, beau comme un dieu du reste, n’était pas sans me confondre. D’autant qu’il était ouvertement amoureux de moi.
– Vous voulez dire qu’il fut votre amant ?
– Non, j’aime trop mon mari pour le tromper. Il fallait bien calmer ses assiduités, poser nue l’a rassuré.
– Le pari était osé.
– Je sais, j’aime ces défis qui mêlent le désir et la sagesse, la pulsion et la retenue, l’envie et l’abstinence. C’est une autre forme de jouissance. J’étais à sa merci, qu’aurais-je pu faire s’il avait eu l’idée de me posséder, là, dans son atelier. Crier, me débattre, à quoi bon, sa force aurait eu raison de mon agitation et…
– Et ?
– Et dans l’ivresse de l’étreinte aurai-je réellement refusé ? Le doute est en mon esprit, il n’en sortira jamais puisque rien ne s’est passé.
– Comment a-t-il résisté lui ?
– La menace de le faire expulser a joué, moins que la promesse de le laisser me contempler durant des heures, de lui permettre de me frôler… Il était épris de moi, l’âme, le cœur, je ne sais comment nommer cette part de nous-mêmes qui parfois, nous donne plus de plaisir que les jeux de l’amour. Une chose est certaine, nos esprits se sont rencontrés sans que nos corps ne trahissent nos serments.
– Je n’aurais pas su.
– En auriez-vous eu envie ?
– Qui sait…
– D’abord faites-vous à l’idée que le sculpteur va poser sur vous son regard, non celui de l’amant, mais de l’artiste. Ensuite forcez votre courage, dites-vous que vous devez gagner sur votre tempérament, vos préjugés. La nudité n’est pas sale, ce n’est pas un péché, ni une faute. Visualisez-vous en train de vous dénuder, sans appréhension. Vos vêtements glissent à terre, vous êtes à présent nue, ne soyez pas effrayée, la lumière vous habille, vous n’avez besoin de rien d’autre. Je sais, c’est difficile à admettre, mais je vous assure, à ce moment-là, vous devenez plus sûre de vous. Les séances suivantes confirmeront cet état. Apparaître nue sera finalement naturel, et vous vous surprendrez à rester ainsi, à bavarder avec l’artiste en contemplant son œuvre.
– Je vous crois, puisque vous l’avez vécu, mais je ne parviens pas à m’imaginer dans la même situation. Pourtant l’expérience est délicieusement envoutante… j’ai honte de l’avouer.
– Ne soyez point troublée à l’idée de ressentir de l’envie, du trouble à cette évocation. La vie déborde encore dans vos veines… Venez à présent, venez me dire le sujet de vos préoccupations.
– Trois fois rien. Au contraire même, mon neveu rentre enfin de la guerre. L’Amérique n’a voulu ni de sa gloire, ni de son infortune. Une lettre reçue hier m’annonce son arrivée d’ici quelques jours.
– Voilà une bonne nouvelle, je me souviens de votre inquiétude durant son voyage, vous redoutiez le pire, vous êtes rassurée.
– Bien entendu, mais le contenu de son courrier n’est pas sans me causer d’autres motifs d’anxiété.
– Est-il blessé ?
– Non, il n’évoque pas ce point.
– Malade ?
– Non plus.
– Que dit-il alors ?
– Il me fait part de sa désillusion dans cette aventure. Son cœur conquérant et un brin chimérique l’avait porté à croire qu’il vivrait là-bas la ferveur des grands événements, la construction d’une Nation. Vous imaginez ?
– Je vois très bien effectivement. Mais il n’y a pas de quoi se tourmenter. Il avait projeté une chose et la réalité lui a montré qu’il n’en était rien. Mon Dieu ! Son bon sens et la raison finiront par le ramener à de plus calmes sentiments. Il concevra aisément que sa fougue était démesurée. Il gardera le meilleur et laissera le pire, sa déception se glissera dans les plis de sa mémoire, il aura l’occasion de se passionner pour d’autres causes.
– C’est bien là ce qu’il faudrait, mais Maxence est un romantique, il ne veut exister qu’en espérant la lune. Ses lectures l’ont mené à chercher à se dépasser pour vivre avec son temps. Parfois, je trouvais dans ses lettres, admirables de sincérité et d’ardeur, les traits d’une folie !
– Une folie ? Allons, le souvenir que j’ai de Maxence n’est pas celui d’un être perturbé ! Au contraire, il m’a toujours semblé calme, posé, tout l’inverse de mon fils, Aurélien.
– Il est un peu plus âgé.
– Trois ans, je vous l’accorde, ce n’est pas non plus le pas d’une génération qui les sépare.
– Trois ans… Ce n’est rien et pourtant…
– Justement, voilà le turbulent qui arrive.
– Comme vous le traitez.
– Croyez bien qu’il mérite bien pire, sa réputation le précède et pour des causes qui me feraient préférer être sourde.
– À ce point ?
– Oh, rien de très méchant non plus, des coquineries de son âge, mais enfin, il faudrait qu’il se calme un peu…
Le jeune homme entra, salua sa mère et se figea un court instant face à Adélaïde. Sa mère le regarda, stupéfaite.
– Eh bien, tu ne reconnais pas Adélaïde ?
– J’avoue qu’il y a bien longtemps que nous ne nous sommes pas croisés. J’étais si jeune la dernière fois.
– Et vous voilà un homme à présent.
Adélaïde avait tendu sa main, qu’il baisa respectueusement en respirant discrètement le parfum qui traînait sur ses doigts fins et tendres.
– Je ne reste pas mère, je ne fais que passer.
– Comme toujours. Tu déjeunes avec nous ? La comtesse de Pomberthier nous fait l’honneur de nous rendre visite, et toi tu files !
Aurélien, se frotta rapidement le menton, sourit légèrement.
– Je sens bien que vous me feriez le reproche d’être parti comme un voleur. Il n’est pas dit que vous me blâmiez d’un tel grief cette fois.
– Mais tu n’étais pas pressé ?
– Cela pourra attendre quelques heures.
– Je ne voudrais pas que tu sois en retard à cause de moi.
– Mère, j’ai l’impression que c’est vous qui me chassez à présent.
– Nigaud, n’en parlons plus, je suis très heureuse de te garder un peu.
Le repas se passa agréablement, Aurélien se montra d’une charmante compagnie, fixant du coin de l’œil Adélaïde dont le charme et la beauté ne le laissaient pas indifférent. Étrange sensation qui fut la sienne, lui d’habitude si prompt à séduire, se retint de tenter l’aventure avec elle. Elle dégageait autre chose, de plus profond, de plus subtil. Il ne pouvait agir avec elle comme il le faisait avec ses diverses amantes. Troublé lui-même par ce ressenti, il demeura réservé. Sa mère ne vit pas son émoi, et il quitta le repas non sans avoir salué chaleureusement Adélaïde, tout en regrettant de ne pouvoir l’inviter à un de ces bals où il aimait à se montrer. À la réflexion, l’idée lui parut mauvaise, Adélaïde n’était pas femme à se commettre dans de tels endroits. Pourquoi vibrait-il pour elle, presque aussi âgée que sa propre mère ?… Qu’importe les années, elle était belle, désirable et l’enfant qu’il était avait laissé place à un homme, voilà bien le fin mot de cette histoire.
Adélaïde rentra chez elle, et attendit le retour de son neveu. Il ne mit pas longtemps pour arriver.
Seule dans la grande pièce, le silence l’écrase de sa présence. Son regard se pose sur les alentours. Le parquet luisant reflète la lumière du dehors, les tentures lourdes des rideaux damassés, tout aussi immobiles qu’elle, semblent attendre. Mais quoi ? Mais qui ? Énigme supplémentaire dont elle ne veut pas creuser le sillon. Elle projette au-delà de l’heure qui s’annonce dans son esprit. Cet exercice est chez elle rare, tant le futur n’a pas de consistance à ses yeux. Elle se demande : « Que dira l’étranger dans plusieurs siècles de là, lorsque visitant cette demeure il considérera ce luxe désuet, risible peut-être. Que pensera le visiteur égaré en contemplant mon portrait sur le mur ? Comment percevra-t-il nos passions, nos craintes ? Nos siècles s’étirent et se confondent dans l’oubli, nous éclaboussons de notre poussière le néant qui s’annonce, les mémoires survivront-elles à tant d’abandon ? »
Soudain, le visage d’Aurélien apparait. La surprise est saisissante, pourquoi sa pensée la conduit-elle vers lui ? Est-ce la monotonie du lieu ? Ce visage si fin, si beau, cet homme dans la force de la jeunesse lui donne des idées qu’elle n’imaginait plus. Elle se ressaisit, elle attend son neveu. Mais Aurélien réapparait, elle sent cogner en elle quelque chose dont elle croyait avoir oublié la saveur, elle ressent la perte, une onde fuyant vers un gouffre amer, elle résiste encore une fois. Le parc est dénudé, bientôt la voiture de Maxence s’arrêtera là, il en descendra et la vie reprendra son cours… Elle se fige, et caresse les premières rides au bord de ses yeux…
Elle ignore tout, pourtant à quelques lieues de là, l’émoi n’est pas absent.
Aurélien depuis ce repas ne comprend plus son trouble, il ne cherche pas à le contenir, il l’admet telle une évidence. Il se croyait libre et maître de son destin, il aura suffi d’un regard pour tout changer en lui.
Adélaïde est dans ses pensées, il ne peut détacher de sa mémoire le doux moment de sa rencontre, il savoure encore sur ses lèvres le parfum de sa peau. L’enchantement de sa vie passée lui semble dérisoire, hors de propos, tous les plaisirs connus ne peuvent rivaliser avec ce qu’il ressent. Est-il devenu fou ? Le monde qu’il aime n’est plus à cet instant qu’un fatal accident dont il doit s’extirper. La vérité est ailleurs, il le sait. Aura-t-il le courage de poursuivre sa destinée ? Il tremble, le silence se fait si pesant, si long. Ses bras trahissent son impatience et se portent vers un corps qui n’est pas, ils étreignent en secret le souffle du vent. Aurélien se prend à rêver à d’enfiévrés baisers. Il ferme les yeux, et sa douleur est douce, serait-ce donc là les prémices de l’amour ? Pourtant son regard s’obscurcit, l’anxiété s’installe. Comment l’approcher ? Aller chez elle, certes, mais sous quels prétextes ? Il se met à chercher autour de lui. Aurait-elle abandonné un gant, une ombrelle… ? Inutile de fouiller la maison, il n’y a rien de tout cela. S’il veut la revoir il devra compter sur la providence ou son audace.
Il ne comprend pas son état, lui le frivole amant, ne s’attachant qu’à des désirs violents et soudains, si vite effacés, si promptement oubliés. Le voilà le front cinglé d’inquiétude nouvelle, le cœur traversé par la douleur vive d’un sentiment inconnu. Où qu’il se tourne, il revoit la tendre veine bleutée saillant son cou divin, la boucle dorée de ses cheveux tombant sur son épaule. Cette peau laiteuse et frémissante, son regard si doux, si lointain, portant en lui des soupirs alanguis, rêvant peut-être de poses indécentes, de mots sensuels prononcés dans des pénombres mystérieuses. Il sent encore son parfum, vertige incessant d’une fragrance inoubliable, il chancèle à ce précieux souvenir, s’y attache, frémit à l’idée de le perdre, secoue sa mémoire, s’insurge de ces pertes insignifiantes qu’il croit définitives.
