Une mère dans la tourmente - Gilles la Carbona - E-Book

Une mère dans la tourmente E-Book

Gilles la Carbona

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Beschreibung

Un drame Corse atypique, où s’entremêlent les passions et surtout l’amour d’une mère. Andréa, mère de trois enfants, règne sur la famille Fillippi en femme au caractère fort. Déterminée, intransigeante, l’honneur passe avant tout. Elle veut le meilleur pour ses enfants, surtout pour Charles, le petit dernier. Surdoué, l’exigence de l’excellence va le dresser contre Luccas, et conduire à l’irréparable entrainant Andréa dans la poursuite d’une vengeance épuisante, destructrice.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gilles La Carbona est un auteur provençal. Natif de Villeneuve les Avignon, c’est dans le Vaucluse qu’il a grandi et qu’il vit toujours. Fidèle à ses racines, sa terre, écrivain depuis plus de trente ans maintenant, il poursuit l’exploration de thèmes différents. Profondément attaché au plaisir des mots, des images, il nous livre ici son dernier roman.

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Seitenzahl: 309

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Gilles La Carbona

 

Une mère dans la tourmente

 

Drame au village

 

 

Avertissement.

Toute ressemblance avec des événements et personnages existants ou ayant existé serait fortuite et involontaire.

 

 

Ernest Blanc ferme la porte de l’atelier, pousse du pied la banderole décrochée de la façade qui a trôné là pendant presque deux mois : Usine en grève. L’illusion du combat attisé par des syndicats qui savaient que rien ne serait obtenu si ce n’est quelques indemnités supplémentaires, mais l’essentiel était perdu. Pourtant il a voulu y croire, s’est laissé bercer par les récits de ces luttes victorieuses, vestiges d’un passé ouvrier qui n’existe plus. Malgré un carnet de commandes plein, l’usine a fermé, la finance est impitoyable et l’intérêt des actionnaires n’a que faire de préserver le savoir-faire et la vie des ouvriers, dès lors qu’on oppose à cette posture la recherche d’une rentabilité à deux chiffres. Il aura tout essayé, tout espéré, en vain. À présent il va grossir l’armée des bannis, de ceux qu’une mondialisation heureuse piétine sous couvert d’un progrès indispensable et inévitable. À quarante-sept ans, la reconversion s’annonce difficile, et il ne lui suffira pas de traverser la rue pour avoir du travail, d’autant que dans son petit village du Cantal tenter l’expérience c’est se retrouver dans un champ. Sa femme travaille dans une crèche, l’absence de son salaire ne facilitera pas une existence déjà sous haute tension qu’un moindre écart met immédiatement en péril.

Les recherches commencent pour lui, au traditionnel : « vous manquez d’expérience » lancé aux jeunes qui sortent de l’école on le confronte à son âge et au coût que son embauche engendrerait. Entre les deux doit se lover le mouton à cinq pattes que les employeurs tentent de trouver sans jamais remettre en question leurs critères de recrutement.

Au bout de très longs mois de chômage, sa conseillère le contacte.

– Monsieur Blanc, il y a une mairie en Corse qui recherche un employé pour s’occuper du cimetière. C’est urgent, je vous donne le numéro.

– En Corse ? Mais vous plaisantez, vous avez vu où c’est ?

– Oui, je comprends votre surprise mais vous allez arriver en fin de droits. Appelez s’il vous plait, sinon on risque de vous radier, ce sont les consignes, je ne fais que les exécuter.

Ernest raccroche. Cette justification l’horripile, comme si suivre aveuglément des ordres insanes ou scélérats suffisait à son exécuteur à le rendre innocent de tout.

Il en fait part à sa femme, Clémentine est elle aussi un peu abasourdie. La Corse, même en vacances ils n’y sont jamais allés, trop loin, trop cher.

– Il faudrait partir, quitter tout ici.

– Je sais ma chérie, mais j’ai la pression, elle m’a parlé de me radier.

– Appelle alors, de toute façon quand tu vas leur dire que tu es dans le Cantal ils ne donneront pas suite.

– Tu as raison au moins ça calmera tout le monde.

Ernest contacte la mairie. C’est la standardiste qui répond et le dirige vers le DGS. L’homme est charmant, il lui explique ce qu’il en est du travail qui l’attend. Ernest pose quelques questions, insiste sur le fait qu’il n’y connaît rien.

– Pas de soucis, ce n’est pas difficile, et puis Paul vous montrera. Il lui reste trois ans avant de partir à la retraite.

– Bien, mais vous savez que je suis dans le Cantal ?

– Oui, on vous donnera le temps de vous organiser.

– Et pour se loger, j’imagine que c’est comme partout, compliqué.

– On a des solutions. Il y a l’ancien logement de l’instituteur. On s’en sert pour y héberger quelques gendarmes qui viennent en soutien l’été. Il est tout équipé. Vous pourrez l’utiliser le temps de vous retourner.

– Très bien. Une dernière question, ma femme travaille dans une crèche vous pensez que ce sera facile pour elle de retrouver un emploi.

– Je ne pourrais vous dire, en revanche si elle veut changer, j’ai ma tante. Elle a un hôtel à St Florent, elle cherche une réceptionniste, si vous prenez le poste je l’appelle et je lui parle de votre épouse.

– Bien, et pour notre entretien on fait comment, parce que vous comprenez je n’ai pas les moyens de venir me présenter chez vous, ce sont des frais que je ne peux pas me permettre d’engager.

– Je sais, mais on vient de le faire. J’ai noté vos expériences et vos motivations, finalement elles sont simples, on ne va pas se mentir, vous êtes comme tout le monde. Vous devez travailler pour vivre. La voilà la première motivation. Donc si vous êtes intéressé, le poste est pour vous.

– Vraiment ! Eh bien je dois en parler à ma femme et je vous donne ma décision dans la journée ça vous convient ?

– Parfait.

Ernest n’en revient pas. Depuis des mois qu’il trime pour décrocher des rendez-vous où on lui pose des tas de questions débiles, où on le fait attendre pour lui dire non, quand on veut bien le rappeler, là tout s’est passé si simplement. C’est peut-être aussi cela la Corse.

Il restitue à sa femme l’intégralité de la conversation. Elle a du mal à croire son récit.

– Alors je fais quoi ? J’accepte, je refuse.

Elle réfléchit quelques instants.

– Non, on fonce.

– Tu es certaine ?

– Oui, c’est une chance, je vais prendre un congé sans solde pour commencer et on verra sur place.

– Sûre ?

– Oui oui.

Un mois plus tard, le couple débarque en Corse à l’Ile Rousse. Ils sont arrivés par bateau. C’était la première fois qu’ils voyageaient par ce moyen de transport. Ils ont traversé de nuit en cabine. Leurs effets parviendront dans quelques jours dans un conteneur. Ils ont vendu la voiture trop vieille, ont-ils jugé, pour supporter un tel voyage. Ils prennent un taxi qui va les conduire jusqu’au village. Ils découvrent les paysages, c’est tellement différent de leur Cantal, en même temps la lumière est à la fois intense et douce, il fait bon. De grands palmiers agitent faiblement leurs longues palmes à la faveur d’un vent discret. Les eucalyptus embaument au premier rayon du soleil. Au début du trajet ils sont silencieux, n’osent pas parler. Au bout de quelques minutes, la conversation s’engage.

– C’est vraiment très beau. On nous l’avait dit, mais c’est même plus.

– Vous êtes en vacances ?

– Non je suis embauché à la mairie du village où l’on va, pour m’occuper du cimetière.

– Ah oui je sais qu’ils cherchaient quelqu’un. Vous serez bien là-haut. Vous allez voir, vous vous y ferez. D’où venez-vous ?

– Du cantal.

– Ah oui, eh bien ici c’est différent, mais vous devriez aimer. Je vous dépose devant la mairie c’est ça ?

– Oui s’il vous plait.

– Voilà, vous êtes arrivés. Bonne installation.

– Merci, excellente journée.

Ils descendent, le village est calme, la mairie est en face de l’église, au milieu la place est bordée de platanes qui ne semblent pas être malades. Ils entrent dans l’édifice et s’annoncent. Le DGS et le maire les accueillent, ils bavardent, leur montre le logement, puis le DGS lui présente Paul, son collègue, celui qui sera chargé de sa formation.

– Et pour vous madame, voilà le numéro de téléphone de ma tante. Appelez-la, elle est au courant, le poste est toujours vacant.

Tout s’emboite parfaitement c’est tellement étonnant, tout parait simple. Leurs affaires sont bien arrivées, ils prennent leurs marques, une vie nouvelle débute, ils ne regrettent rien. Après quelques mois, ils parviennent à louer une villa dans un lotissement fraichement sorti de terre. Ernest se fait à ce métier qui le rebutait un peu au début. Ce qu’il aime le moins c’est la réduction des tombes. Au bout d’un certain temps Paul ne le supervise que de loin. Il lui fait confiance.

– Tu vas réduire le caveau des Fillippi. Il est au fond de l’allée principale. Je te laisse faire.

Ernest se charge seul de cette opération. Comme toujours, avant de commencer il regarde les inscriptions, et les dates des décès.

Charles 1943, Jules 1951, Laurent 1981.

Vérifie sur sa feuille s’il ne s’est pas trompé, calcule promptement les âges des défunts.

– Eh bien quelle hécatombe, tous décédés jeunes, et lui, 1943, surement mort pendant la guerre.

Il se met au travail, ouvre le premier cercueil, celui de Charles. Rapidement il est attiré par un objet un peu terne qui est incrusté dans un os. Il le retire, c’est une balle. Il la nettoie, l’inspecte, intrigué, il la range dans sa poche. En fin de journée il demande à Paul s’il connaît l’histoire de ce Charles. Il lui montre le projectile trouvé dans le corps.

– Non, pas de lui. Jules son frère est mort en Indochine, son nom figure sur le monument aux morts, c’est tout ce que je sais de cette famille. Mais le jeune Charles s’il est mort pendant la guerre c’est étonnant que son nom n’y figure pas. Peut-être un oubli, où alors c’était lors d’un bombardement, que je sache il n’y en a pas eu dans le coin.

– Un bombardement, ça ne collerait pas avec cette balle.

– Tu as raison. Va demander à Marie-Laure, elle est peut-être au courant. Elle a toute sa famille ici depuis la nuit des temps.

Ernest raconte ce qu’il a trouvé à sa femme.

– C’est étrange en effet, mais tu ne devrais pas te mêler de cette affaire on ne sait jamais.

– Chérie, ça fait quatre-vingts ans, je ne crois pas que cette histoire intéresse encore quelqu’un.

– Moi je me méfierais.

– Trop tard j’en ai touché un mot à Marie-Laure du contrôle de gestion. Elle doit m’en dire plus demain.

Avant de prendre son service, comme tous les matins il passe à la mairie, Marie-Laure est déjà là, elle le guettait et s’avance vers lui.

– J’ai interrogé ma vieille tante au sujet des Fillippi. Viens avec moi elle nous attend, elle a quatre-vingt-quinze ans mais a gardé toute sa mémoire, tu verras elle est impressionnante.

– Maintenant ? mais je dois d’abord aller travailler.

– Pas de panique, le maire est au courant, il veut aussi en savoir plus.

– Soit.

Paola est là, souriante, alerte pour son grand âge.

– Ah c’est vous qui avez fait la réduction de la tombe des Fillippi ?

– Oui et j’ai trouvé ça dans celle de Charles.

Il dépose la balle sur la table. Elle fixe le projectile, et tout le passé lui revient.

– Ah oui, Charles, un drame qui a secoué toute la région et bouleversé la vie de toute cette famille. Jean-François et Andréa se sont rencontrés juste après sa démobilisation c’était…

Paola commence alors le long récit…

 

*

 

C’était mi-1919, le bateau avait vogué toute la nuit depuis Marseille. Une mer calme, pleine lune, Jean-François s’était à peine assoupi sur le pont, bercé par le bruit de l’étrave qui fendait la mer d’huile, le vent frais du large caressait son visage, emmitouflé dans sa gabardine, la tête posée sur son sac de toile kaki. Peu avant d’arriver il avait d’abord deviné la terre, sa terre, la masse sombre des montagnes s’était élevée peu à peu, déchirant la nuit qui finissait. Il s’était accoudé au bastingage, et n’avait plus bougé. Puis la ville était apparue dans sa pure nudité, comme si rien ne l’avait jamais souillée. Elle semblait totalement endormie, mais déjà sur le quai on pouvait détecter des mouvements. Les hommes ressemblaient à des fourmis qui s’activaient à des tâches mystérieuses. Lentement le navire entre dans l’anse, longe la jetée, pour finalement s’immobiliser face à l’égliseSanGhjuvanni et ses deux clochers caractéristiques. Le voilà presque chez lui, il va fouler dans quelques instants le sol de sa Corse natale, et cette fois pour ne plus la quitter. La passerelle est sortie, les premiers passagers descendent. Il s’engage à son tour, son baluchon sur l’épaule, la ville s’éveille, sur le côté des pêcheurs commencent à débarquer leur cargaison de poissons frais. Il s’arrête un instant, respire profondément, et se met en route pour monter dans une patache en direction de Calvi. Il en trouve une qui fera un arrêt vers midi à Saint Florent, avant de repartir pour l’Ile Rousse. C’est parfait, c’est là qu’il descendra pour gagner son village planté à flanc de montagne au-dessus. Il n’est pas pressé, à quoi bon, il redécouvre son pays. Tout au long du trajet, le nez à la fenêtre il hume, tente de capter des effluves du maquis, d’y percevoir les senteurs des orangers, de l’immortelle, en vain. Il aura peut-être plus de chance quand il terminera le voyage à pied.

En fin d’après-midi il arrive à l’Ile Rousse, cette fois pas le temps de lambiner, il lui reste encore 5 kilomètres à faire à pied tout en montée. Le village est adossé à la montagne d’où l’on peut admirer la mer, le lieu est paisible, rien ne s’y passe d’extraordinaire, contrairement à certains villages Corse. Ici, pas de crimes, pas de bandits qui hantent le maquis. Les dernières immenses douleurs sont celles causées par la quarantaine de disparus de cette Grande Guerre qui a décimé des familles entières. Les chamailleries se concentrent essentiellement sur la possession de la mairie, qui oppose deux camps. Régulièrement c’est celui de Pucci qui l’emporte. Composé de notables, il compte également des paysans, des artisans. Pas d’affrontement idéologique, le parti n’est qu’un prétexte à se situer, l’essentiel est dans l’affinité des personnes, toutes unies par un lien familial, parfois lointain. La reconnaissance se transforme en fidélité transmise de génération en génération. Tous se connaissant, les résultats aux élections sont toujours prévisibles, qu’importe, c’est le jeu de cette démocratie moderne qui s’est installée, et pour laquelle personne n’est dupe. Ici, contrairement aux villes plus importantes, elle ne sert pas les intérêts de quelques-uns pour gagner des marchés, ou assoir des situations. Chacun a son travail et le fait avec sa conscience.

Marcher, il a l’habitude, mais la montagne, il a oublié. Son pas est alerte, régulier, il avance vite, la route est déserte, en un peu moins d’une heure le voilà rendu. La place est vide, la fontaine en son centre déverse son flot dans une grande vasque. Sa rumeur rassure, l’eau coule indifférente à la seconde qui engloutit son écho pour le restituer dans celle qui suit. Pas de rupture dans son chant, jamais. Il se dirige directement vers la maison familiale. Il frappe, attend quelques instants. La porte s’ouvre, sa mère le reconnait. Elle se signe et l’embrasse, le regarde mieux, et le laisse entrer, son père est attablé. Il s’est levé en entendant toquer. Il sourit, son fils, son enfant est revenu de cet enfer où une quarantaine de ses camarades sont morts. Ses frères et sœurs sont là aussi, surpris, le plus jeune n’a de lui qu’un très vague souvenir. Cet étranger est donc de sa famille. Les mots sortent enfin, en corse, plus de français ici, Jean-François se réhabitue vite. La mère lui tend une assiette, et le sert.

– Demain il y a le marché à l’Ile Rousse.

– J’en suis papa.

Le lendemain il croisait Andréa.

 

Aujourd’hui elle est là, auprès de lui. Il la regarde.

Jean-François est un honnête paysan, tout aussi fier que discret, il soigne ses oliviers et ses orangers. De taille moyenne, il parait même plus petit que sa femme, il va sans jamais dire un mot plus haut que l’autre. Chez lui, c’est Andréa qui décide de presque tout. La situation lui convient puisque tout marche à merveille, pourquoi changer ? Andréa est grande, mince, des yeux perçants qui illuminent un visage aux traits fins, à la fois doux et déterminés. Sa voix est faite de semblable alchimie, tantôt soyeuse, enrôlée de tons graves et sensuels, et parfois sèche et sévère. Son flot de paroles est mesuré, jamais de précipitation, ni de soudaine panique. Elle n’a pas besoin de s’emporter pour inspirer le respect ou imposer son autorité naturelle. L’honneur est au centre de son éducation, elle ne saurait souffrir d’atermoiement sur le sujet et s’il est bien un domaine où elle peut perdre le sens de la mesure et de l’équité, c’est celui-ci surtout s’il touche directement les siens.

Jean-François est presque l’opposé. Doux, aimable toujours à chercher un compromis, il creuse pour comprendre les faits, pèse le pour et le contre, mais se range indéfectiblement à l’avis de sa femme qu’il aime plus que tout. Il se remémore la première fois où il a posé un regard caressant sur elle. Il était timide tant déjà elle pouvait impressionner. Il revenait de la guerre, n’avait plus la mémoire de ce qui était beau, insouciant. Il avait vécu l’enfer sans savoir qu’il était dedans, sans plus se figurer qu’il était encore vivant. Il ne se souvient plus de ce qui l’a aidé à tenir ? Le souvenir de ses parents, de son village, la chance, ou la bienveillance de Dieu ? Même pendant la traversée qui le ramenait chez lui, il ne croyait plus ce qu’il voyait. C’est seulement en entendant les matelots parler en corse qu’il a peu à peu émergé. Pour Andréa, c’est sa démarche qui le fit fondre. Altière sans être hautaine, dos droit, port de tête majestueux, c’est sans ostentation qu’elle allait et va toujours d’un pas souple et élégant. Ce jour-là, c’était au marché de l’Ile Rousse. Andréa est passée devant lui, il a eu l’impression qu’elle glissait au-dessus de la chaussée. L’élégance de sa démarche a suffi pour le subjuguer. Elle a fait mine de l’ignorer, puis s’est retournée vers lui, ses yeux noirs ont happé son regard, rayant d’un seul éclair les plaines blanches et les villages rasés de la Marne. Ses lèvres fines et bien dessinées ont esquissé un sourire laissant apparaitre des dents d’une blancheur virginale. Encouragé par cette manifestation inattendue, Jean-François s’est approché d’elle, a balbutié quelque chose d’incompréhensible, elle a ri, puis le destin a bien fait les choses. Il n’a jamais parlé de la guerre, Andréa s’est gardée de lui poser des questions. C’était son histoire, elle en percevait les drames, les cicatrices, à quoi bon revivre tout cela. Si beaucoup de garçons du canton ont été déçus, elle a su rendre heureux celui qui au départ n’avait osé l’aborder que de loin et si discrètement qu’elle en fut touchée. Mais l’envie eut raison de la timidité de l’un et de la mutinerie de l’autre.

Ils n’eurent pas besoin de convaincre leurs parents de l’évidence de l’union qui devait suivre cette rencontre. Les deux familles s’accordèrent pour dire que c’était là un excellent choix. Ils se marièrent rapidement au printemps suivant. Ils s’installèrent chez les parents de Jean-François, le temps d’aménager leur propre maison. L’été vint vite, et la fête de la Vierge Marie tant attendue cette année-là le fut avec une impatience particulière. Le 15 aout est l’occasion pour tous de communier dans une prestigieuse fête religieuse. Le village soudainement s’anime d’une ferveur originale. Tout doit être prêt, à la hauteur de l’événement. Chacun aura l’intention de se montrer sous son meilleur jour, des vêtements neufs pour s’apprécier, puis il y aura les stands dans lesquels petits et grands pourront se divertir. Jean-François va vivre sa première fête avec à son bras sa femme. Il a revêtu ses plus beaux habits pour l’occasion. Il suit la procession qui part du parvis de l’église pour cheminer à travers les rues du village. En tête, les processionnaires tout de blanc vêtus avec sur les épaules un capuce de velours grenat, au milieu du cortège la Vierge Marie exposée et portée par quatre hommes. Puis vient le moment de la grande messe. Jean-François et Andréa ont attendu cet instant depuis leur mariage comme s’il s’agissait d’une seconde consécration. La communion n’est pas que dans l’église, elle se lit aussi dans leurs yeux, dans leurs mains qui se frôlent, s’enlacent discrètement, ce simple geste doit rester secret, il fait partie de cette intimité impossible à dévoiler. Quand Andréa se déplace au bras de son mari, sa grâce éclabousse d’élégance l’espace. La légèreté de son pas épouse la finesse de sa silhouette. Le tout rend le tableau d’une harmonie parfaite. La fête est réussie, le temps chaud laisse planer dans les ruelles des parfums imperceptibles qui ressemblent à des fleurs imaginaires qui, en grappes lourdes de nectar, diffuseraient des fragrances magiques. Tout est entêtant, et confère à l’instant une douceur que les tourtereaux voudraient éternelle. La lune brille sur un ciel chiné d’étoiles, dans leurs yeux alors que les premières notes de musique éclatent sur la place, se lit l’amour qu’ils se portent. Ils danseront tard dans la nuit, s’amusant de voir autour d’eux quelques idylles se nouer.

Dans le creux de cette soirée il revoit ces années de boue et de massacre, où la furie avait remplacé la bonté. Les tranchées, les camarades qui tombent, les gémissements qui n’en finissent pas de déchirer les ténèbres après un assaut. Le canon ne tonne plus, n’effraye plus son sommeil de cristal, le chant des grillons l’accompagne. Ces temps de malheur semblent révolus, l’heure est à l’espoir, la construction d’un avenir serein entouré d’enfants et de tendresse. Il s’y projette, et Andréa approuve.

Après cet épisode Jean-François put acheter une maison avec ses économies. L’exploitation était moyenne, mais suffisante pour faire vivre un honnête travailleur. Très vite il put agrandir son domaine, planter des orangers, et racheter un joli lopin de vigne. Jean-François connaît le bonheur auprès de celle qui enchante ses jours, et ses nuits.

Rapidement après leur mariage, Jules élargit le cercle familial, garçon robuste et éveillé, il est suivi de Laurent. Les deux pourraient paraître des jumeaux tant ils sont nés rapprochés. Andréa veilla tout de suite à leur fournir les bases d’une solide instruction. Il se trouve que les deux enfants démontrent des dispositions qui ravissent la mère, et rendent fier le père.

Dès qu’elle le put, Andréa a commencé à apprendre à lire à ses deux ainés. L’instant a été solennel, le vieux livre de classe a été extirpé d’une malle rangée dans la grange. Elle l’a dépoussiéré. Sa main a caressé la couverture de carton avec un immense respect. L’émotion qui l’a assaillie à cet instant précis personne n’a pu la percevoir, mais tout le monde en a pris conscience quand elle l’a ouvert et posé sur la table comme une sainte relique. Elle a regardé ses enfants, le ventre noué par une angoisse muette. Pour elle, tout se jouait maintenant. Comment allaient-ils réagir face à la contrainte de l’apprentissage ? L’accession aux connaissances débute par ce préalable, mais il n’est et ne reste qu’un préambule. Louper cette étape peut rendre la suite difficile. Or Andréa souhaite le meilleur pour ses garçons, il passe par l’instruction, le savoir, mais qu’est-il sans l’intelligence ? Une arme dans son étui, rien de plus. L’apprentissage commence, elle n’a pas l’expérience de cette profession mais la volonté et l’amour pour ses petits l’aident. Tout de suite Jules et Laurent se plient volontiers à ce qui est pour eux non pas un jeu, mais un travail, comme les grands en ont, leur mère leur répète qu’ainsi quand ils iront à l’école, ils seront favorisés et pourront mieux appréhender les cours. Jules et Laurent rapidement savent déchiffrer les mots, en comprennent le sens, il est temps de passer au calcul. Les opérations de base d’abord. Andréa est d’une patience remarquable, mais reste intransigeante sur les résultats et la discipline qu’elle impose. Entre deux leçons les deux enfants s’inquiètent, leur mère prend du poids et s’essouffle pour monter les escaliers. Ils pensent qu’elle est souffrante. Elle sourit à ces remarques si fraîchement innocentes.

– Mais non, maman n’est pas malade, simplement vous allez avoir un petit frère ou une petite sœur.

Charles voit le jour, il est la dernière merveille de cette maison où le bonheur semble avoir élu domicile. Il va pouvoir grandir entouré de l’amour des siens dans une famille appréciée et respectée. Andréa est rapidement devenue une figure dans le village. Il a su prendre l’ascendant sur ceux de sa communauté. On vient lui demander conseil, elle écoute et tranche. Son jugement est sans appel. Mais toute son énergie, elle la consacre à l’éducation de ses enfants. Elle s’est juré de leur donner les outils pour se construire un avenir exceptionnel.

Pour Jules et Laurent l’heure est venue d’entrer à l’école. Andréa appréhende un peu. Ses leçons vont-elles porter leurs fruits ? Ils ont les bases, et très vite ils intègrent les méthodes de l’instituteur. Il y a un total de 4 classes. Deux pour les filles, deux pour les garçons. Chacune regroupe plusieurs sections. Pour les filles ce sont deux jeunes femmes qui officient, et pour les garçons deux hommes. Jules et Laurent sont dans la classe de Pascuale. Enseignant chevronné, qui a perdu un fils à la guerre. Depuis il s’acharne à transmettre le savoir le plus complet, imaginant que cette boucherie n’a été possible que par l’intermédiaire d’une éducation insuffisante.

« Si les hommes avaient été instruits, ils n’auraient pas permis ce massacre » clame-t-il certains jours à l’auberge du village. Quand l’absence du fils l’étreint et qu’il pense avoir failli dans sa mission, il se questionne. Pourquoi les enseignants ont-ils échoué ? N’ont-ils pas donné le meilleur d’eux-mêmes, de ce qu’ils supposaient l’être ? Il ne peut pas l’envisager puisqu’ils n’ont pas évité cette guerre. Mais il croit dur comme fer que la leçon a été retenue, et qu’il n’y aura plus semblable catastrophe. L’optimisme ou la crédulité s’empare aussi des esprits les plus avisés. La connaissance ne fait pas tout, la perspicacité et la clairvoyance sont qualités indispensables pour faire de l’intelligence une arme redoutable. Mais personne n’ose le contredire, il a l’autorité pour parler. Andréa n’est pas dupe, elle l’approuve, car elle ne veut pas lui nuire, mais se doute bien que cela n’aurait rien changé. Les guerres sont l’œuvre d’un clan qui se connait bien, et profite de la candeur des foules et de la ferveur qu’ils instruisent chez certains pour jeter des innocents les uns contre les autres. Ce tour de force est possible grâce à de fielleux discours, mêlant toujours l’honneur et la grandeur d’une patrie qui devient l’alibi des financiers, pour résoudre des crises qu’ils ont eux-mêmes fomentées.

Andréa attend avec fébrilité de savoir comment s’intègrent ses enfants. Les premières impressions lui parviennent de l’instituteur.

– Oui, ils se débrouillent bien. De là à prétendre qu’ils feront de grandes et belles études. C’est prématuré Andréa.

– Bien entendu, je comprends.

En réalité Andréa ne saisit pas. Ce n’est pas ce qu’elle souhaitait entendre. Elle va donc redoubler d’efforts, sa main de fer gantée de velours ne tolèrera aucun écart, ou relâchement. Si l’instituteur ne décèle pas encore le potentiel qu’ils ont, c’est parce qu’elle n’a pas été assez rigoureuse. Son mari a tenté de la rassurer, en prenant les paroles de Pascuale comme un encouragement.

– Fais-lui confiance, il connait son métier. Et puis s’ils ne sont pas premiers, ce n’est pas un drame non plus. On peut très bien réussir en étant second, ou troisième.

Andréa lui lance un regard assassin. Elle ne veut pas d’un accessit de second rang. Il n’a pas compris que c’est sa fierté qui est en jeu, et que ses enfants seront la consécration de sa réussite. Elle n’a pas eu la possibilité de poursuivre des études, elle ne gâchera pas cette revanche. Elle en fait une question d’honneur. Mais au vrai, elle ne va pas le formuler de cette façon, simplement insister sur le fait qu’on ne peut se contenter du moindre et que ce ne sera pas leur rendre service que de s’en suffire sans les pousser à mieux. Bien entendu, à l’exposé de ces arguments son mari ne s’entête pas.

– Je comprends, mais promets-moi de ne pas t’acharner si jamais ils ne sont pas comme tu l’imagines. Ce serait leur gâcher la vie que de s’accrocher à une chimère. S’ils n’ont pas l’excellence que tu soupçonnes, il faudra les laisser tranquilles, d’accord ?

– Tu n’as pas à t’inquiéter.

Elle acquiesce, non s’en garder au fond d’elle un sentiment d’amertume. Jean-François ne la croit pas, il doute, il sera surpris.

Le temps ne fait aucune pause, les mois défilent et les enfants grandissent. La maison est tout agitée de leur frénésie, rythmée par l’école et les vacances. Mais les jeux ne sauraient empiéter sur le savoir. Andréa s’assure que les devoirs sont correctement faits. Durant cet intermède Charles n’est jamais bien loin. Il joue seul, mais ce que font ses frères l’intrigue. Il s’approche, tant et si bien que rapidement il s’assoit avec eux, écoute quelques instants, puis s’en va comme ivre d’une connaissance qu’il vient d’emmagasiner et qu’il doit exploiter autrement. Si Jules et Laurent restent sages, lui est beaucoup plus agité, en même temps, il s’éveille plus vite. S’il avait montré de la curiosité pour la lecture, il développe un intérêt nettement plus marqué pour les mathématiques. En revanche le maintenir discipliné aussi longtemps qu’eux est compliqué. Andréa plus d’une fois hausse le ton et l’écarte de ses frères, tant il les dissipe et nuit à leur concentration. Ce n’est pas encore son tour, finalement, qu’il aille jouer ailleurs s’il ne sait pas rester tranquille. Elle se chargera de lui faire entendre raison le moment venu. Charles s’exécute, fait sa vie, mais en passant retient le principe de l’addition et de la soustraction mieux que ses frères. Personne ne l’a remarqué, et c’est presque par hasard que sa mère le découvre. Un soir, Charles aide à mettre le couvert, il manque une fourchette dans le paquet qu’elle lui a tendu. Il les prend, les examine, fait la moue et ne bouge pas. Andréa lui fait signe de la main d’aller les disposer sur la table, mais l’enfant ne bronche pas. Sans s’énerver, elle lui demande ce qu’il attend.

– Il en manque une.

– Que dis-tu ?

– Que tu t’es trompée, nous sommes cinq et là il n’y en a que quatre.

En même temps qu’il prononce ces paroles, il expose les couverts en sa possession. Sa mère intriguée recompte et constate qu’il dit vrai. Mais ce n’est peut-être là qu’une coïncidence. Elle reprend le tout et en glisse une de plus. Charles les prend, et reste figé.

– Non maman, ce n’est pas encore juste, tu en as mis une de plus.

Elle sourit, lui enlève celle de trop, l’embrasse sur le front. Ce n’est donc pas un hasard. Charles est doué pour les chiffres. C’est un bon début, mais elle se garde d’en faire l’éloge. Ne pas le glorifier trop vite, l’encourager à poursuivre sans en faire un modèle. L’humilité d’abord, la gloire après. Il n’y a pas de Roi sans trône et le sien n’existe pas encore. Elle se rend compte qu’elle développe pour lui un sentiment exactement contraire à celui qu’elle entend lui imposer. Et alors, elle a le droit d’être fière de ses enfants. Jules et Laurent aussi sont attentifs et doués. Peut-être moins que Charles, mais eux se plient à l’exigence de la discipline nécessaire. Il changera, c’est du moins ce qu’elle espère.

Qu’a-t-il donc ce petit qui ne tient pas en place, chahute volontiers ses frères, fait le pitre, et se montre par ailleurs très concentré sur certaines tâches. Il mémorise tout aussi bien ce qu’il voit faire que ce qu’il entend. Andréa fouille dans ses souvenirs, y a-t-il eu un cas semblable dans sa famille ? Elle demande à sa mère, sans trop de résultats, la pauvre femme perd un peu la mémoire. Elle reçoit le petit Charles, il joue dans le jardin, court saute, entre comme une furie pour réclamer à boire. La vieille dame est fatiguée elle le trouve adorablement attachant mais un brin endiablé.

Andréa canalise tant bien que mal cette énergie débordante, ce qui la rassure c’est que l’enfant retient tout très facilement. Dès qu’il a parlé, les souvenirs pour lui n’ont plus été ces images entassées dans un coin de la mémoire qui s’effacent au fil du temps, mais bien des témoins vivants de ses premières émotions, de ses premières interrogations. Ses frères l’entrainent dans leurs jeux de grands, il ne s’ennuie pas, au contraire. Il suit le mouvement, se trouve parfois en décalage, interdit de faire certaines choses, ou sous haute surveillance. Ils le protègent. Dans la bande c’est un peu le chouchou des ainés. Sa mère remarque qu’il ne réagit pas toujours comme les autres enfants, il est plus vif, plus prompt à capter ce qu’il doit faire même si ce n’est pas de son âge. Mais elle ne peut l’éduquer que comme les autres, il devra tracer sa route et s’adapter à ce monde qui semble déjà trop étroit pour lui. Parfois elle se place sur le chemin qui descend vers l’Ile Rousse, à l’endroit le plus haut, juste avant de filer en lacets serrés vers la côte. De là elle regarde la mer, puis en un regard circulaire embrasse tout l’horizon qui s’offre à elle. Elle voit son petit Charles conquérir ce lointain sur lequel seule son imagination peut poser une conscience hésitante. Souvent elle fait le trajet avec lui, caresse muette sa tête, persuadée qu’une force insoupçonnée va le pousser loin et haut. Il est une exception, elle en est certaine. Tout en s’interrogeant. Pourquoi n’a-t-elle pas semblable intuition avec ses frères ? Ils sont doués bien entendu, mais émane du dernier une impression de supériorité qui n’est pas encore appréhendée par le petit lui-même, ni son entourage. Ce dernier point inquiète sa Andréa, comment se fait-il qu’elle en soit le seul témoin. Se pourrait-il qu’elle soit abusée par des facéties qui n’ont rien d’extraordinaires et ne présagent pas d’un avenir scolaire hors du commun ?

L’enfant dans ces cas reste auprès de sa mère, silencieux et grave, puis tourne vers elle un visage souriant et rentre en courant. Charles est un enthousiaste boulimique, lit tout ce qui lui tombe sous la main, et ce n’est pas assez. À la maison les livres sont une denrée rare, comme dans presque tous les foyers du village. Il n’y a que chez le notaire, un cousin de son mari, ou le médecin que l’on peut en trouver. Chez le notaire ce sont surtout des actes reliés en vieux cuir marron, sans grand intérêt pour la culture générale. Chez le médecin, dans son cabinet de travail en revanche, il y a de tout. Il n’est pas souvent malade, de toute manière ici les gens se soignent seuls, l’argent est rare et le dépenser pour traiter un rhume ou une fièvre ne viendrait à l’idée de personne. Le toubib est un ancien navigateur, il est revenu dans son ile natale après de longs périples autour du monde sur des cargos marchands et pendant la guerre sur des bâtiments de la marine nationale. Il a ramené de ses voyages des bibelots, peintures, tout un fatras qui orne aussi bien les murs que des guéridons tout encombrés de souvenirs. Il a surtout une bibliothèque impressionnante. Le petit Charles y est venu à deux reprises seulement et s’est extasié devant ces statues africaines ou asiatiques, ainsi que devant tous ces livres. Le premier qu’il a ouvert était un traité de navigation, rempli de formules mathématiques qui semblaient ne pas avoir de secret pour l’enfant tandis que l’homme de science et la mère riaient de le voir absorbé par ces équations. La seconde fois c’est un atlas qui a retenu son attention. Le médecin a dit à Andréa qu’il pouvait, s’il en avait envie consulter les livres qu’il souhaitait, quand il le voulait. Il y a presque tous les genres, histoire géographie, mathématiques, chimie, géologie, botanique… pas de roman, si ce n’est quelques poésies de Victor Hugo, ou les classiques grecques, notamment L’odyssée. Pas de quoi pervertir l’esprit de l’enfant et de suggérer par des lectures non appropriées des sentiments qui ne seraient pas conformes à son âge. L’éducation est une chose sérieuse et stricte qui doit se résumer aux bases essentielles, écrire, lire, compter. L’analyse et la critique viendront après, quand il sera temps pour lui de comprendre les mécanismes de la pensée, si son niveau scolaire et ses facultés intellectuelles le lui permettent bien entendu. Il ne s’agit pas de forcer à tout prix un enfant à faire des études s’il n’en est pas capable. Ni de lui faire miroiter un diplôme, au prétexte qu’il serait une reconnaissance que la nation devrait lui accorder au motif d’une compensation ethnique ou sociale, sorte d’ardoise magique qui effacerait les barrières sans prendre en compte le mérite et le travail. Cette utopie mortifère n’est pas communément répandue, pour le bien d’une éducation respectueuse du niveau et de la qualité de son enseignement. On ne forme pas encore des bacheliers par décision gouvernementale.

Il ne viendrait pas à l’idée d’Andréa de se laisser aller à ce genre de facilités. Ils seront brillants par la force de leur travail et leur rigueur, rien d’autre.

– Quand il sera plus grand s’il a besoin de consulter mes ouvrages c’est bien volontiers que ma porte lui est ouverte.

– C’est aimable à vous. Nous verrons bien si Charles étudie au-delà du brevet supérieur. Si tel est le cas je vous promets que nous nous souviendrons de cette offre.

Elle n’a pas voulu se montrer sûre d’elle quant à la suite qu’elle imagine pour son enfant. Mais prend l’invitation comme un signe évident de ce qu’elle pressent.

Le petit Charles n’a quant à lui pas perdu une miette de cette conversation. Il a retenu que ce lieu cache une source de savoir presque inépuisable dont il vient secrètement de jurer d’en profiter dès que l’opportunité s’en fera sentir. Ce sera l’occasion pour lui d’admirer encore les masques d’ébène de cette Afrique mystérieuse, ou un de ces drôles de bonshommes souriants, assis avec un ventre proéminent que des peuples lointains vénèrent comme Jésus sur sa croix, sobre et inquiétante. À tout prendre, cette religion semble bien plus amusante et paisible que celle pour laquelle il prie le dimanche matin. Il est inutile de faire part de cette remarque à sa mère, elle ne le jugerait probablement pas, mais la surprise qui se lirait sur son visage ou pire, la vague d’inquiétude qui l’envahirait le chagrinerait trop.

Charles, quand il n’est pas dans les jupes de sa mère, suit son père dans les champs. Andréa n’y est pas hostile, l’école