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Loin des caricatures, cet ouvrage met en lumière la complexité des relations entre l’Église catholique et le national-socialisme. À travers l’analyse des racines idéologiques du nazisme (néopaganisme, ésotérisme, antisémitisme, rejet du christianisme…) il montre comment l’Église a aussi été la cible d’une idéologie profondément antichrétienne.
Si certaines ambiguïtés individuelles ont pu exister, les formes de résistance furent nombreuses: déclarations épiscopales, actions clandestines, engagement de nombreux croyants, actions des différents papes saluées pour leur défense des populations juives…
À partir d’archives, d’encycliques et de sermons, ce livre retrace le combat mené contre une vision du monde fondée sur la haine raciale, la négation de la dignité humaine et le culte idolâtre de l’État. Il contribue ainsi à rétablir la vérité sur un contexte historique aussi complexe que tragique, loin des polémiques superficielles véhiculées par certains médias et idéologues
À PROPOS DE L'AUTEUR
Yohan Picquart Ecrivain, journaliste, spécialisé dans les grands entretiens, ouvrages de spiritualité et de philosophie.
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Seitenzahl: 213
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Page de titre
Yohan Picquart
L’Église catholique face au nazisme
En finir avec les polémiques historiques
L’avènement du national-socialisme a confronté l’Église catholique à un défi sans précédent. Cette idéologie totalitaire et criminelle, fondée sur des principes raciaux, néo-païens et fondamentalement antichrétiens, remettait en question non seulement les fondements moraux et spirituels de la société, le respect le plus fondamental de la dignité humaine, mais aussi l’autorité du monothéisme comme boussole morale et existentielle. De nombreux polémistes ont cherché à nourrir la controverse sur la nature complexe des relations entre l’institution ecclésiale et le régime hitlérien, avec des prises de position souvent tranchées et polarisées. Certains, dans une lecture superficielle et polémique de l’Histoire, ont reproché à l’institution catholique sa prétendue passivité, voire une complicité tacite. Cependant, même dans les heures les plus sombres du nazisme, de nombreux membres de l’Église – des figures de la hiérarchie ecclésiale aux fidèles anonymes – se sont engagés, parfois jusqu’au sacrifice de leur vie, dans des actes de résistance courageux. À travers gestes discrets ou positions publiques, ils ont tenté de préserver la dignité humaine et les valeurs chrétiennes face à une idéologie de haine et de mort. L’objectif de cet ouvrage est d’explorer de manière rigoureuse et nuancée cette période trouble, en s’appuyant sur les documents historiques, les témoignages de première main et les recherches les plus récentes, afin de replacer les prises de position et les actions de l’Église dans leur contexte historique. Cet écrit n’a pas pour but de minimiser les ambiguïtés ou les compromissions de certains, mais de les replacer dans un contexte historique précis, et de rendre justice à ceux – nombreux – qui, dans l’ombre ou en pleine lumière, ont incarné l’Évangile au péril de leur vie.
L’étude se déploiera en plusieurs parties complémentaires : la première s’attache à identifier les racines spirituelles, philosophiques et idéologiques du national-socialisme, en montrant comment celui-ci a puisé dans un corpus hétéroclite mêlant paganisme germanique, ésotérisme, antichristianisme, raciologie pseudo-scientifique et antisémitisme. Les deux suivantes à reconstituer les relations entre le national-socialisme et l’Église catholique à travers les sources historiques, depuis les années 1920 jusqu’à la fin de la guerre. Elles mettront en évidence les tensions, les incompréhensions, les actes de résistance mais aussi les ambivalences, en s’appuyant sur des documents historiques, des encycliques, des témoignages et des faits peu connus avérés. Ensuite, certaines questions controversées, souvent instrumentalisées dans les débats contemporains, seront abordées : l’éventuelle complicité de certains clercs, la réalité des réseaux d’exfiltration nazis ou encore la foi réelle de Hitler et la nature de ses rapports avec les institutions religieuses. Enfin, la dernière partie sera consacrée à l’après-guerre, à la manière dont l’Église a relu cette période et proposé de nouvelles lumières pour penser l’avenir.
Les racines spirituelles, philosophiques et intellectuelles du national-socialisme
Le national-socialisme ne surgit pas ex nihilo : il s’enracine dans un terreau idéologique complexe, qui, pour offrir une vision totalisante du monde et de l’Histoire, mêla traditions philosophiques, influences spirituelles et doctrines politiques, depuis le pangermanisme et le darwinisme social jusqu’aux courants ésotériques et nationalistes.
Le mouvement Völkisch
C’est dans une Allemagne du dix-neuvième siècle en proie aux angoisses collectives et bouleversée par l’industrialisation et les mutations sociales qu’a germé le mouvement dit « Völkisch». Au cœur de cette idéologie ethno-nationaliste, née dans le sillage du romantisme allemand, se trouve une conception mystique du Völk (mot que l’on peut traduire littéralement par « peuple »), communauté unifiée par ses racines, sa langue et ses traditions, nourrie de l’idéalisation du passé et de la ruralité. Fasciné par l’idée d’unité nationale allemande, le mouvement Völkisch valorisait une vision romantique des « anciens Germains1 », à ses yeux un modèle de pureté raciale et de force nationale. Ses partisans, longtemps dispersés dans une nébuleuse d’associations souvent éphémères et peu centralisées, appartenaient majoritairement aux classes cultivées et idéologisées : enseignants, journalistes, écrivains, universitaires, officiers, fonctionnaires, avocats et médecins.
Une question hanta les consciences de cette fin de siècle : comment préserver l’âme du Völk (entité à la fois culturelle, spirituelle et biologique) face aux transformations d’un monde en mutation ? Selon le mouvement Völkisch, c’est en renouant avec ses racines, ses sagas héroïques et ses rites païens, que le peuple allemand, descendant selon eux des Aryens2, retrouverait son honneur.
Dans cette logique, pour mener à bien le retour à ces origines fantasmées, il fallait se libérer des influences extérieures et des valeurs qui incarnaient aux yeux du mouvement la décadence moderne : la démocratie, l’industrialisation, le capitalisme, le cosmopolitisme, la Raison… Ce rejet, initialement culturel, devint raciste et surtout antisémite : il supposait l’exclusion des individus jugés étrangers à cette vision homogène, en premier lieu les Juifs, perçus non seulement comme des étrangers sur le plan culturel, mais aussi comme des « non-aryens », à la fois une menace pour la pureté raciale de la nation allemande, un symbole de la mondialisation et les responsables de la perte d’identité nationale. À cette dimension raciale et identitaire s’ajouta une dimension économique : aux yeux des partisans du mouvement, les Juifs incarnaient le capitalisme, contrôlaient les secteurs économiques clés, et étaient par conséquent responsables de l’inégalité et de l’exploitation.
Parmi les figures les plus emblématiques ayant influencé cette idéologie, le compositeur Richard Wagner occupe une place centrale. Dans ses écrits théoriques, notamment Das Judenthum in der Musik (en français « Le Judaïsme dans la musique »)ou Kunstwerk der Zukunft (« L’Œuvre d’art de l’avenir »), écrits en 1850, il développe une vision artistique et sociale fondée sur un idéal de communauté organique, enracinée dans le peuple et la culture germanique. Il assimile, dans une métaphore biologique violente, l’arrivée de compositeurs juifs dans la musique à une forme de mort de l’art par décomposition : « Aussi longtemps que l’art de la musique possédait en lui un véritable besoin vital organique […], on ne pouvait nulle part trouver de compositeur juif… Ce n’est que lors de la manifestation de la mort interne du corps que des éléments de l’extérieur gagnent la puissance de s’y loger, et tout simplement de le détruire. Alors, effectivement, la chair du corps se décompose en une colonie pullulante d’insectes : mais qui, en regardant ce corps, pourrait soutenir qu’il est toujours en vie ? »
En 1869, il termine l’introduction de sa Lettre à Madame Marie Mouchanoff, une de ses mécènes et plus fidèles propagandistes, par les mots suivants : « La décadence de notre culture pourrait elle-même être arrêtée par une expulsion violente de l’élément étranger qui nous mine […] il faudrait pour cela des forces qui me sont inconnues. »
L’antisémitisme virulent dont il fit preuve dans sa conception d’un art national a largement nourri les courants nationalistes et racistes entre la fin du dix-neuvième siècle et l’avènement du nazisme.3
Un autre exemple tristement célèbre, Théodore Fritsch (1851-1933), écrivain, activiste politique d’extrême droite allemande, auteur du Catéchisme des antisémites et éditeur de nombreux écrits racistes et völkisch. Il écrivait en 1909, dans sa revue Der Hammer : « Malheur au peuple qui se conduit chrétiennement en un temps où a éclaté la bataille pour la possession du monde. » Par ses activités politiques, éditoriales et occultistes, il a joué un rôle central dans la diffusion d’une vision du monde fondée sur la supériorité de la race allemande et la diabolisation des Juifs. Son influence sur les milieux pangermanistes fut telle que, lors de ses funérailles, plusieurs nazis de haut rang l’ont célébré comme « maître incontesté du mouvement Völkisch4 ». Après sa mort, plusieurs villes donnèrent son nom à des rues, et un monument à sa mémoire fut érigé à Berlin-Zehlendorf.
Le premier tiers du vingtième siècle sera marqué par une insatisfaction croissante envers les institutions traditionnelles, notamment envers les églises chrétiennes. L’humiliation de la défaite lors de la Première Guerre mondiale et le traité de Versailles5, ne feront qu’exacerber les passions. Pendant la République de Weimar6 (1919 à 1933), malgré son éclatement et sa faiblesse numérique7, ses idées se diffusèrent largement. D’abord centré sur les arts, la littérature et les cercles intellectuels, il pénétra progressivement la sphère politique : la mécanique qui allait aboutir au désastre humanitaire de la fin des années 1930 et du début des années 1940 était donc bien en marche.
Une rupture de paradigme assumée
En 1835, Henri Heine (1797-1856), alors marqué par les turbulences politiques et sociales de son époque (conflits, révolutions, tensions entre idéaux de la modernité et traditions anciennes…) dépeignait, dans son ouvrage De l’Allemagne, le contraste entre l’ardeur guerrière de ces anciens Germains et l’influence du christianisme.
Après avoir mis en lumière le retournement métaphysique et le changement de paradigme engendrés par l’avènement de la civilisation chrétienne (« La foi nationale en Europe, mais plus au nord qu’au sud, était panthéiste. Ses mystères et ses symboles reposaient sur un culte de la nature […], toutes les apparitions du monde sensible étaient divinisées. Le christianisme retourna cette manière de voir»), il estime, loin de déplorer ces apports, que si le christianisme en venait à être renversé (événement symbolisé, sous sa plume, par la croix brisée), l’Allemagne n’assisterait pas à l’avènement d’un homme nouveau émancipé de ses chaînes, mais au retour en force de la nature destructrice des peuples anciens et au réveil des « vieilles divinités guerrières ». L’avenir qu’il entrevoit est sombre : « Le christianisme a adouci, jusqu’à un certain point, cette brutale ardeur batailleuse des Germains ; mais il n’a pu la détruire, et quand la croix, ce talisman qui l’enchaîne, viendra à se briser, alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattants. Alors – et ce jour, hélas ! viendra – les vieilles divinités guerrières se lèveront de leurs tombeaux fabuleux, essuieront de leurs yeux la poussière séculaire. Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques. »
Sous le troisième Reich, les « Barbares » ne seront pas une figure répulsive mais un objet d’admiration. En témoignent par exemple les mots que Hitler prononcera lors d’entretiens avec Hermann Rauschning8 : « Oui, nous sommes des barbares, et nous voulons être des barbares. C’est un titre d’honneur. Nous sommes ceux qui rajeuniront le monde. Le monde actuel est près de sa fin. Notre seule tâche est de le saccager.9 »
Entre christianisme germanisé et néo-paganisme
Sur le plan spirituel, deux grandes tendances émergent dans le mouvement Völkisch :
D’une part, certains intellectuels imaginèrent un christianisme germanisé et libéré de ses influences jugées étrangères. Dans ce contexte naît en 1933, sous l’impulsion de Jakob Wilhelm Hauer, le Mouvement de la foi allemande, projet de religion nationale appelée à exprimer l’« âme allemande » dans ce qu’elle aurait de plus pur, dégagée des influences juives et chrétiennes. Il prône un retour à une religiosité enracinée, organique, qui refuse l’universalisme du christianisme, considéré comme étranger à la nature profonde du peuple germanique. La croix est rejetée au profit du soleil ou de la roue solaire ; la figure du Christ, déjudaïsée, prend les traits d’un héros nordique, maître de son destin, en harmonie avec la nature et la communauté du sang. Le message biblique d’humilité ou de compassion est discrédité au profit d’une vision plus viriliste et guerrière du sacré.
Une figure politique comme Hanns Kerrl, ministre nazi des Affaires religieuses, témoignera des fondements de cette nouvelle religion : « Le christianisme ne dépend pas du Credo des Apôtres. Le véritable christianisme est celui que représente le parti. Le peuple allemand est désormais appelé, par le parti et surtout par le Führer, à un christianisme authentique. Le Führer est le héraut d’une nouvelle révélation. »
Une autre figure influente du régime, Alfred Rosenberg10, élaborera ce nouveau catéchisme pour remodeler l’Église protestante selon les principes nazis. La Bible devait cesser d’être diffusée, et les crucifix, les représentations de saints et les textes sacrés devaient disparaître des lieux de culte. À leur place, seuls devait trôner, sur l’autel, Mein Kampf, accompagné d’une épée, symboles d’un culte nouveau, centré sur la nation et son chef.
Si certains souhaitèrent un christianisme germanisé, d’autres prônèrent une rupture totale avec le passé chrétien de l’Europe au profit d’une reconstruction païenne, inspirée de la mythologie et des traditions supposées de la Germanie antique, pour reconnecter l’Allemagne à son héritage « ancestral ». Ce néo-paganisme fut parfois ritualisé au sein des SS ou de cercles ésotériques proches du pouvoir.
L’influence des sociétés occultes sur les dignitaires nazis
De nombreux hauts responsables du régime nazi ont entretenu des liens étroits avec des sociétés ésotériques et occultes. La plus célèbre d’entre elles, la société de Thulé, s’inscrit dans la lignée de la Société théosophique 11, fondée à la fin du dix-neuvième siècle. Convaincue de l’existence d’une civilisation primordiale disparue, elle adhérait au mythe d’une race de géants aryens, les Hyperboréens, supposément originaires d’une terre mythique située dans les régions polaires ; ou, selon d’autres versions, au centre de la Terre creuse. Cette terre serait éclairée par un mystérieux « soleil noir12 », source d’une énergie illimitée appelée Vril, que certains initiés considéraient comme la clé de la toute-puissance sur l’humanité. Animés par ces croyances, certains responsables nazis allèrent jusqu’à organiser des expéditions vers les pôles, dans l’espoir d’y découvrir une entrée vers la Terre creuse, censée mener au légendaire Royaume de Thulé et à la source du Vril.
D’autres spéculations occultistes et ésotériques vinrent imprégner certains cercles du pouvoir nazi. Rudolf Hess contribua à façonner les SS selon un modèle inspiré des Templiers, réinterprétés à travers une grille idéologique ésotérisante. Le symbole du swastika, ancien signe de prospérité dans plusieurs traditions indo-européennes, fut ainsi détourné pour devenir la croix gammée, emblème du régime. Le château de Wewelsburg, perçu par les SS comme un lieu chargé de forces occultes, occupa une place centrale dans cet imaginaire. Heinrich Himmler13 en fit un centre spirituel de la SS, appelé selon lui à devenir le cœur idéologique et mystique du futur Reich.
L’obsession des dignitaires nazis pour l’ésotérisme alla jusqu’à la recherche de reliques sacrées telles que la lance du Christ ou le Saint Graal14, « aventure » qui les mena jusqu’au Tibet.
Guido von List et Jörg Lanz von Liebenfels : prophètes occultes du racisme aryen
Deux figures émergent à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle : les Autrichiens Guido von List et Jörg Lanz von Liebenfels, qui posent les jalons d’un courant que l’on nommera ariosophie, une « sagesse des Aryens », mélange de mysticisme, d’occultisme, de nationalisme et de théories raciales.
Guido von List (1848-1919), écrivain, journaliste et occultiste, affirma son attachement aux anciens cultes germaniques qu’il associa à une vision antisémite, nordiciste et farouchement antilibérale. Sa pensée ésotérique s’inspira à la fois des idées de Max Ferdinand Sebaldt von Werth, partisan d’une religion germanique primitive mêlant rituels dionysiaques et eugénisme, et des doctrines de la Société théosophique. Selon lui, une foi originelle aryenne aurait été transmise secrètement à travers les siècles par une chaîne d’initiés ; où il plaçait aussi bien le Christ que des kabbalistes, les Templiers, les Rose-Croix, Karl Georg Zschaetzsch, et lui-même. Porté par ses propres visions et nourri de lectures romantiques, il élabora ainsi une doctrine centrée sur l’existence d’une élite spirituelle, les Armanen, clergé aryen mythique dépositaire d’un savoir perdu avec l’avènement du christianisme. Se présentant comme le dernier héritier réincarné de cette lignée, List donna naissance à l’armanisme, courant ésotérique qui circula largement dans les cercles völkisch et contribua à nourrir l’imaginaire raciste et occultiste de l’extrême droite germanique du début du vingtièmesiècle.
Plus radical encore, Jörg Lanz von Liebenfels (1874-1954) développe à partir de 1905 une doctrine qu’il baptise théozoologie. Dans son ouvrage Théozoologie, ou La science relative aux hommes-singes de Sodome et à l’électron divin, il soutient que les Aryens sont issus d’êtres célestes, tandis que les « races inférieures » proviendraient de croisements entre humains et animaux. Le jeune Hitler aurait été, selon plusieurs sources, un lecteur attentif de ses publications.
Si Guido von List et Jörg Lanz von Liebenfels n’ont pas inventé le nazisme, ils en furent les précurseurs occultes. Leur apport ne réside pas dans un programme politique structuré, mais dans l’infusion d’une dimension religieuse et apocalyptique.
Une résurgence de la gnose
Contrairement à ce que beaucoup ont avancé de manière assez superficielle, l’antisémitisme ne trouve pas son origine dans le christianisme mais dans certains courants gnostiques, en particulier le marcionisme15. Le fondateur de ce mouvement, Marcion de Sinope, figure controversée du deuxième siècle de notre ère, développa, vers 144, une théologie dualiste dans laquelle coexistaient deux principes divins : Yahvé, le Dieu de l’Ancien Testament, dieu inférieur, de la matière, et malveillant, face au Dieu d’amour révélé par Jésus-Christ dans le Nouveau Testament. Selon Marcion, Jésus ne serait pas né de Marie au sein du peuple d’Israël, mais aurait été directement envoyé par Dieu : il n’est pas le messie prophétisé par les juifs. De ce présupposé découla un rejet radical des Écritures hébraïques et une hostilité virulente envers la communauté juive et son héritage, ce qui jeta l’un des premiers fondements théoriques de ce qui allait devenir l’antisémitisme historique. Cette matrice, marginalisée par l’Église mais persistante en dehors d’elle, resurgit bien plus tard dans certains courants ésotériques développés au dix-neuvième et au début du vingtième siècle, notamment en Allemagne, qui intégrèrent des éléments issus de cette gnose antique, en particulier sa vision dualiste et antijudaïque. Certains idéologues du national-socialisme puisèrent dans ce fonds pour forger un antisémitisme « métaphysique », et faire du peuple juif le représentant d’un principe « matériel », « corrompu » ou « démiurgique », opposé à un idéal de pureté spirituelle ou de régénération aryenne.
Le mythe aryen contre le Christ
Ouvrage majeur de l’époque, le Mythe du vingtième siècle (en allemand Der Mythus des zwanzigsten Jahrhunderts) fut publié en 1930 par Alfred Rosenberg, éditeur de la revue Völkischer Beobachter (en françaisL’Observateur populaire). Bien que certaines de ses thèses aient suscité des débats au sein même des dirigeants nazis, ce livre de près de 600 pages connut un succès éditorial important16, dépassant par exemple le million d’exemplaires pour la seule année 1944.
Rosenberg y développe une vision du monde dans laquelle l’histoire de l’humanité serait guidée par un affrontement entre des forces raciales. Selon lui, la « race aryenne », à l’origine de la civilisation européenne, destinée à dominer, aurait été contaminée par l’influence de la « race juive » (Son ouvrage fait de la « question juive » une obsession) et menacée au fil des siècles. Le christianisme lui-même, en « s’enjuivant », aurait contribué ainsi à la dégénérescence de la race.
Il se fait conséquent apôtre d’une « Église aryenne » opposée à une « Église juive », selon une logique inspirée du marcionisme17 : « En 150, le Grec Marcion défend l’idée nordique d’un ordre du monde reposant sur une tension organique et des hiérarchies, en opposition avec la représentation sémite d’une puissance divine arbitraire et de son despotisme sans limites. Pour cette raison, il rejette aussi le “livre de la loi” d’une telle divinité, c’est-à-dire l’Ancien Testament hébreu. »
Le véritable Jésus serait de race nordique et d’ascendance aryenne : « Les Amorites fondèrent Jérusalem ; et composèrent la couche nordique de la future Galilée, c’est-à-dire le “cercle des païens” d’où devait surgir Jésus », et c’est Paul de Tarse qui aurait largement déformé son message : « Ses doctrines (de Paul) constituent jusqu’à aujourd’hui, malgré toutes les tentatives de sauvetage, la base spirituelle juive, pour ainsi dire le côté talmudique oriental de l’Église romaine, mais aussi de l’Église luthérienne. »
Même le christ de douceur et de tendresse est germanisé et revêtu d’attributs barbares : « S’il a existé, il était allemand », « La jeune génération doit considérer la grande personnalité du fondateur du christianisme dans sa propre grandeur, sans ces fausses mixtures dont des Juifs fanatiques comme Matthieu, des rabbins matérialistes comme Paul, des juristes africains comme Tertullien, ou des sophistes subtils comme Augustin ont fait un affreux mélange ».
À partir de là, il développe une distinction entre un christianisme positif et un autre négatif, en lutte perpétuelle et multimillénaire : « Les christianismes négatif et positif sont depuis toujours en lutte et se combattent aujourd’hui avec encore plus d’acharnement qu’autrefois. Le côté négatif se réclame de la tradition syro-étrusque, de dogmes abstraits et des rites consacrés, le positif réveille de nouveau les forces du sang nordique, consciemment et naïvement, comme autrefois les premiers Germains, quand ils envahirent l’Italie et offrirent leur vie pour fertiliser la terre inculte. »
Selon lui, le salut viendra par l’avènement d’un christianisme spécifiquement germanique : « Nous comprenons aujourd’hui que les valeurs suprêmes des églises catholique et protestante, en tant que christianisme négatif, ne conviennent pas à notre âme, qu’elles barrent la route aux forces organiques des peuples de race nordique, qu’elles ont à leur faire place et doivent se réformer dans le sens d’un christianisme germanique. »
La nouvelle religion découvre tous ses dogmes dans la nature, et principalement dans les veines et le sol allemands.
L’historien américain Peter Viereck souligne la manière dont la double dimension, mythique et mystique, a mené à une exaltation irrationnelle de la race : « Le mythe est celui du sang, qui sous le signe du svastika va déchaîner la révolution raciale à l’échelle du monde. C’est le réveil de l’âme de la race qui, après un long sommeil va prendre le dessus sur le chaos des races. »18
Ce Mythe du vingtièmesiècle, mis à l’index par le Vatican en février 1934, se voulait être une sorte de prolongement du programme esquissé par Hitler dans Mein Kampf et sera un des socles idéologiques du national-socialisme.
Pratiques cultuelles et rituels SS
Au sein de la SS, la dimension rituelle occupait une place centrale dans la volonté d’établir une spiritualité fondée sur un néopaganisme germanique.
Ainsi, les mariages SS étaient dans certains cas célébrés selon des rites païens, dans un cadre dépourvu de toute référence chrétienne. Ils incluaient des invocations aux dieux nordiques, à la terre-mère et aux ancêtres, dans une logique de continuité raciale et cosmique. Le culte des morts revêtait une importance particulière : les membres de la SS tombés au combat étaient honorés comme des héros destinés au Walhalla, paradis des guerriers de la mythologie nordique. La crypte du château de Wewelsburg devait devenir un lieu sacré de communion avec les esprits des morts. Les fêtes du solstice, d’hiver comme d’été, étaient célébrées avec faste dans certaines unités : feux rituels, déclamations, symboles runiques et invocations des forces de la nature reprenaient les pratiques supposées des anciennes tribus germaniques, exaltant le cycle cosmique et la pureté du sang. Enfin, bien que peu aient été réellement mis en œuvre, des rites d’initiation, pour marquer l’entrée dans la communauté ésotérique de l’élite SS, comportaient des cérémonies secrètes centrées sur la symbolique du sang, de la terre et des divinités ancestrales.
En 1927, le journal juif L’Univers israélite relevait avec humour, à l’occasion de l’apostasie publique d’Erich Ludendorff 19, le vrai visage religieux des militants nazis :
« Le général allemand Ludendorff vient de prendre une décision pour laquelle nous ne trouvons pas d’épithète. Il a annoncé, en effet, son intention d’abandonner l’Église parce que celle-ci reconnaît la divinité de Jésus, qui était juif. Le vieux Ludendorff ne veut pas d’un “Jude” pour dieu. Il a mille fois raison ! Il faut être logique, que diable ! Le foudre de guerre s’est souvenu qu’il existe un dieu de pure souche germanique : Wotan, le terrible Wotan qui, sans les opéras de Wagner, serait bien oublié aujourd’hui… C’est donc désormais Wotan que Ludendorff invoquera, c’est à lui qu’il demandera la victoire pour l’Allemagne à la prochaine “fraîche et joyeuse”. C’est Wotan qui sera le dieu des racistes jusqu’au jour où un farceur prouvera que Wotan était juif, lui aussi. Et alors, Ludendorff ne saura plus à quel dieu se vouer. »
Mein Kampf
Deux autres ouvrages majeurs vont servir de support idéologique au national socialisme. Le tristement célèbre « Mein Kampf » (en français, « Mon Combat ») fut rédigé par Adolf Hitler entre 1924 et 1925 alors qu’il était incarcéré à la prison de Landsberg à la suite du putsch manqué de la Brasserie de Munich20, dans la soirée du 8 novembre 1923. Après une esquisse biographique (sa jeunesse en Autriche, son expérience en tant que soldat pendant la Première Guerre mondiale et les raisons de son engagement politique), il y développe une vision du monde basée sur une hiérarchisation des races21, défend en profondeur le projet d’acquérir un « Lebensraum » (en français un «espace vital ») pour le peuple allemand, et expose ses méthodes pour prendre possession du pouvoir en insistant sur l’importance de la propagande, de l’art oratoire et de la manipulation des masses.
Différents adversaires sont désignés : des idéologies politiques (le marxisme, le libéralisme et la démocratie parlementaire) mais aussi religieuses, en particulier le judaïsme.
Sous sa plume, l’homme est présenté comme ontologiquement dépendant d’un idéal : la soumission à une doctrine devient indispensable à la survie de l’individu.
« Il faut, en effet, se rendre compte que les idéaux les plus hauts correspondent toujours à de profondes nécessités vitales ; tout comme les canons de la beauté la plus parfaite découlent logiquement, en dernière analyse, de l’utilité (…) On peut donc poser en axiome que non seulement l’homme vit pour servir l’idéal le plus élevé, mais aussi que cet idéal parfait constitue à son tour pour l’homme une condition de son existence. Ainsi se ferme le cercle. »
Selon lui, les théories sont vouées à l’impuissance tant qu’elles ne sont pas incarnées dans une structure organisée, orientée vers l’action et portée par la discipline, l’unité et la force. Pour qu’une idée triomphe, elle doit être vulgarisée, armée, simplifiée, et transformée en programme.
Lui-même se présente comme un médiateur vers ce qu’il considère comme l’idéal à atteindre, sorte de prophète païen doué de la capacité de « rendre accessible » la vérité éternelle. « (…) À une conception spirituelle théoriquement juste (…) doit donc se joindre la science pratique de l’homme politique. (…) Un homme doit sortir qu’anime une puissance d’apôtre (…). »
Hitler pose la nécessité d’un affrontement total de l’idéologie raciste, incarnée par le Parti national-socialiste, contre l’idéologie internationaliste et égalitariste : « C’est seulement quand s’opposera à la conception philosophique internationaliste – dirigée politiquement par le marxisme organisé – le front unique d’une conception philosophique raciste (…) »
Dans sa hiérarchisation absolue des races, l’Aryen est élevé au rang suprême…
