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On sait qui je suis : John H. Clifford, fils de Harry Clifford, qui en son temps – Dieu ait l’âme de ce citoyen de la libre Amérique ! – fut le roi des câbles électriques, et milliardaire, par conséquent.
Je n’ai eu que la peine de naître pour hériter des argents nombreux et abondants de ce parfait gentleman. Nous autres Américains sommes faits pour travailler. Nous aimons le travail comme on aime un bon repas, une belle fortune. Je ne parle pas des livres ; nous n’avons pas le temps de lire. Time is money. Il faut travailler. C’est là aussi ce que fit mon père, l’honorable Harry Clifford, et ce que je fis, moi, son fils, John H. Clifford.
Cela ne va pas cependant, sans quelques désillusions. Ce travail acharné, inlassable, américain, enfin, vous fait quelque peu oublier les charmes, les agréments et les multiples plaisirs de la vie. On verra plus tard ce qu’il m’en coûta d’avoir travaillé sans méthode.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
Hector Fleischmann
L’EXPLOSION DU GLOBE
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387411242
II OÙ LA PERTE DE 20,000 DOLLARS ME FOURNIT L’OCCASION D’ASSISTER À DE CURIEUSES EXPÉRIENCES DANS LA WESTERN-ROAD
III LA PATIENCE EST TOUJOURS RÉCOMPENSÉE, OÙ L’UTILITÉ DE LIRE LES ANNONCES DES JOURNAUX QUAND ON A DES LOISIRS
IV LE MYSTÈRE DE LA MAISON DE LA WESTERN-ROAD
V LE SOLEIL ARTIFICIEL DANS LA GRIFFE DE L’OBUS
VI LE MONDE MONSTRUEUX DES QUATRE PREMIERS ÂGES DU GLOBE
VI LA CARAPACE D’OR
VIII LA CATASTROPHE DU « HALIFAX »
IX OÙ IL EST DÉMONTRÉ QUE SI MAC HALIFAX SAIT PRÉVOIR QUELQUES INCIDENTS DU VOYAGE, IL NE SAURAIT LES PRÉVOIR TOUS, ET CE QUI EN RÉSULTE POUR SES COMPAGNONS DE ROUTE
X UNE ANNONCE DANS LE « DAILY-MAIL » ET UNE LETTRE DE L’HONORABLE WILLIAM DAVIDSON, CAPITAINE DE LA « BONNE-ESPÉRANCE »
IEN GUISE DE PRÉAMBULE QUELQUES MOTS DE SIR JOHN H. CLIFFORD, ESQUIRE ET MILLIARDAIRE
On sait qui je suis : John H. Clifford, fils de Harry Clifford, qui en son temps – Dieu ait l’âme de ce citoyen de la libre Amérique ! – fut le roi des câbles électriques, et milliardaire, par conséquent.
Je n’ai eu que la peine de naître pour hériter des argents nombreux et abondants de ce parfait gentleman. Nous autres Américains sommes faits pour travailler. Nous aimons le travail comme on aime un bon repas, une belle fortune. Je ne parle pas des livres ; nous n’avons pas le temps de lire. Time is money. Il faut travailler. C’est là aussi ce que fit mon père, l’honorable Harry Clifford, et ce que je fis, moi, son fils, John H. Clifford.
Cela ne va pas cependant, sans quelques désillusions. Ce travail acharné, inlassable, américain, enfin, vous fait quelque peu oublier les charmes, les agréments et les multiples plaisirs de la vie. On verra plus tard ce qu’il m’en coûta d’avoir travaillé sans méthode.
Précisons.
Il faut toujours préciser.
À vingt ans, j’avais mes brevets ; à vingt et un, mes diplômes ; à vingt-trois, j’étais ingénieur ; à vingt-quatre, je commandais aux dix-huit cent quinze ouvriers des usines Clifford, Fakland, Huxley and C°limited. Mais à vingt-cinq ans, je m’ennuyais considérablement.
Je l’ai dit, on le sait, je suis Américain.
Or, un véritable et honorable Américain ne s’ennuie pas, ne s’ennuie jamais.
J’avisai donc, à cette époque, à me distraire, et ce que je trouvai, il me le faut confesser à ma honte, n’est guère louable et digne de mériter l’approbation. Je fréquentai mon club avec assiduité. On y jouait. J’y jouais. On y gagnait. J’y gagnais. On y perdait. J’y perdais. C’est la vie. Mais je ne cessai de m’ennuyer considérablement, je l’ai dit.
Là-dessus arriva l’étrange et extraordinaire aventure que ces pages relaient. Il y a dans la vie de chacun une large part de hasard. Cette part, je l’eus, abondamment. On va voir dans quelles curieuses et particulières circonstances. Je me souviens avec une extraordinaire précision de tous les détails de cette aventure. Je les consignai avec soin.
Maintenant qu’on n’ignore plus qui je suis, on va apprendre la bizarre chose qui m’arriva.
La partie de poker s’acheva. Une fois encore la chance me tournait le dos, peut-être pour me procurer le petit frisson d’angoisse de la perte, propre à consoler mon ennui. Il n’en fut rien. Je laissai sur la table une dernière poignée de dollars qui roulèrent à travers le large champ du tapis vert, et me levai.
Il était deux heures du matin. J’allai au bar.
— Old brother, dis-je au barman, donnez-moi un cocktail. La nuit est froide et je veux retourner à pied.
— À pied ? riposta le barman. Ceci n’est pas prudent, je présume, gentleman. New-York à deux heures du matin, n’est guère sûr.
— Et ceci, digne barman, le comptez-vous pour rien ?
Du coin de ma poche, je fis sortir la petite gueule d’acier de mon revolver, le bull-dog qui ne me quittait jamais.
— La précaution n’est peut-être pas inutile, gentleman, dit le barman ; et il me servit le cocktail demandé.
L’alcool me réchauffa. Je pris mon manteau au vestiaire, et paisiblement je descendis l’escalier monumental du Manhattan-Club, où la distraction du jeu me coûtait, cette nuit-là 20,000 dollars.
La nuit était sombre, humide ; une de ces tristes nuits de New-York où les hautes maisons à vingt étages prennent, dans l’ombre, des aspects de bêtes préhistoriques, énormes, apocalyptiques. Le vent était sec. J’aime cela. Je marchais donc avec plaisir au long de la 308e avenue, précédé de la pointe rouge de mon cigare comme d’un petit phare ambulant et minime.
— Quoi donc, pensai-je, n’aurai-je donc pas la distraction de boxer quelque peu un malandrin assez mal avisé pour en vouloir à ma bourse ?
Boxer dans une avenue de New-York, la nuit, c’est assurément piètre comme distraction, mais je m’ennuyais avec tant de foi !
Je ne me sentais nullement fatigué. J’allais doucement, à pas réguliers, humant dans le vent frais de la nuit, l’excellente odeur de mon confortable cigare. Cette promenade nocturne me mena vers le pont de Brooklyn. Je le traversai après un regard à l’eau noire, où tremblaient confusément les lumières du quai et où semblaient dormir, énormes dogues au repos, les navires à l’ancre. Brusquement, au détour de la King-Charles Street, je me trouvai dans cette agglomération de bâtisses, de palissades, d’ateliers, où s’élabore la vie industrielle des États-Unis, car nul n’ignore que c’est là que sir Edison trouva quelques-unes de ses appréciables applications électriques.
Je le confesse, ce souvenir ne me troubla point. Je me promenais, voilà tout, sans songer à autre chose qu’au mortel ennui qui allait m’accueillir le lendemain devant les papiers de mon bureau, parmi les cent sonneries correspondant aux ateliers, aux magasins, et les téléphones portant mes ordres au peuple qui travaillait à ma fortune.
Il était, en ce moment, environ trois heures de la nuit. Nous étions en novembre. Le jour ne pouvait se lever que dans trois heures au moins, j’insiste là-dessus, voici pourquoi :
Arrivé à la Western-Road, je fus témoin du plus extraordinaire des phénomènes : il était trois heures du matin et le jour se levait.
À mon âge, on ne s’étonne plus. Cependant en disant que je m’arrêtai frappé de la plus profonde des stupeurs, je mentionne exactement la vérité.
Un Américain ne ment jamais.
Oui, véritablement, le jour se levait, que dis-je, le jour était levé. C’était brusquement une lueur claire, froide, égale, qui avait envahi le ciel tout entier. Personne n’ignore ce qu’est le jour. C’était le jour, voilà tout. Un jour bizarre, singulier, cependant, un jour artificiel aurait-on dit, comme si la terre recevait sa lumière de la lune au lieu de la recueillir du soleil. Comprend-t-on ? C’est assurément difficile à expliquer que cette sensation inconnue et extravagante, que de voir une pareille lumière. Certes, vous avez vu la pleine lune éclairer une belle nuit de printemps ? Vous avez, sans doute, aimé cette lumière égale, douce, charmante. C’est cette lumière-là, mais décuplée, centuplée, qui éclairait, en ce moment, comme un pâle midi, New-York tout entier.
Brusquement cela s’éteignit. C’était donc artificiel. Mais comment la chose s’était-elle faite ? D’où venait-elle cette lumière inconnue, fantastique ? J’étais seul dans la Western-Road, seul dans la nuit, dans le silence, et les yeux au ciel, je cherchais dans la ténèbre opaque, le secret de cette aube de cauchemar. Soudain, elle réapparut. Cette fois, une chose particulière me frappa. Comme autour de la lune la lumière est plus brillante, plus vive, que dans l’orbe qu’elle étend, la lueur semblait, elle aussi, plus brillante, plus vive, à l’extrémité de la Western-Road.
Ceci observé, je compris aussitôt le prix du temps en cette occasion, et sans m’attarder à de plus longues recherches, je hâtai le pas, je me précipitai, courant, vers l’extrémité de la rue. Ce fut un jeu que de l’atteindre, du moins je le pensais. Mais au fur et à mesure que je me rapprochais de l’endroit d’où semblait surgir la lueur, une lassitude inexprimable me paralysait, envahissait mes membres, me cassait bras et genoux. Était-ce l’action de la lumière étrange ? Sans doute, car jusqu’à ce moment de ma promenade, je m’étais senti dispos, alerte, et, sans fatigue aucune, j’avais accompli le trajet, raisonnablement considérable, de la 308e avenue à la Western-Road.
