L'ouverture émotionnelle - Michaël Reicherts - E-Book

L'ouverture émotionnelle E-Book

Michaël Reicherts

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Beschreibung

Étude de la psychologie des émotions et de l'affectivité.

L’Ouverture Émotionnelle (OE) est une nouvelle approche théorique et pratique qui s’inscrit dans le domaine du vécu et du traitement des émotions. Le modèle de l’OE se base sur l’évaluation et l’analyse de cinq dimensions élémentaires ancrées dans les théories modernes des émotions (la représentation cognitive des états émotionnels, la perception des indicateurs émotionnels corporels internes et externes, l’expression et la communication des émotions et la régulation des émotions). Ces éléments permettent de caractériser l’affectivité des personnes et de réfléchir ainsi à une prise en charge la plus adaptée possible.

Cet ouvrage se veut un véritable guide de la pratique de l’Ouverture Émotionnelle tant pour les professionnels de la santé mentale (psychologues, psychothérapeutes…) que pour les étudiants en psychologie. Après une présentation des bases conceptuelles de l’OE et de ses aspects développementaux, les auteurs exposent de façon détaillée les résultats empiriques du modèle dans différents domaines de la psychologie clinique et de la psychologie de la santé (troubles de la personnalité, troubles de la dépendance, troubles anxieux, phobies, troubles somatoformes ou burnout, satisfaction dans le couple, bien-être individuel). Enfin ils fournissent des pistes et conseils pour l’application pratique du modèle de l’OE en intervention psychologique et en psychothérapie. En annexe, le lecteur trouvera l’ensemble des instruments (questionnaires et instruments d’auto-observation), sur lesquels repose le modèle de l’OE et qui sont inédits à ce jour.

Destiné aux professionnels  et aux étudiants  de la santé, cet ouvrage de référence met en lumière les psychopathologies causées par les troubles émotionnels et propose des pistes pour y remédier.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE 

Ce très bon guide apporte une réelle connaissance du développement de ce modèle de l’OE et de ses nombreuses applications pratiques très intéressantes pour la recherche. -  Parthages.be

À PROPOS DES AUTEURS 

Michaël Reicherts est Professeur émérite de l’Université de Fribourg en Suisse.

Phlippe A. Genoud est maître d’enseignement et de recherche à l’Université de fribourg en Suisse.

Grégoire Zimmermann
est Professeur à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne en Suisse.

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Seitenzahl: 470

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Introduction : travailler avec l’Ouverture émotionnelle

Michaël Reicherts, Philippe A. Genoud & Grégoire Zimmermann

Au cours de la dernière décennie, les concepts d’émotion et de processus affectifs ont connu une reconnaissance sans précédent dans les différents champs de recherche en psychologie. De nombreux travaux ont mis en évidence l’importance des phénomènes émotionnels pour mieux comprendre le vécu psychologique de la personne, ainsi que le rôle primordial joué par ces derniers dans nombre de troubles et de problèmes de santé, psychiques ou physiques. Par conséquent, l’intervention psychologique – qu’il s’agisse de psychothérapie, de conseil ou de prévention dans le champ de la psychologie de la santé – se réfère également de plus en plus à des techniques d’intervention qui portent sur le vécu affectif. Chez les psychologues praticiens, comme chez les professionnels de la santé ou de l’éducation, l’impact de cette « révolution » émotionnelle se manifeste notamment par un intérêt marqué pour les émotions du point de vue de:

1. La description et la « compréhension » des processus émotionnels permettant de distinguer entre d’un côté le vécu et le traitement affectif (par exemple la « conscience » et le « partage » d’une émotion), et de l’autre la qualité émotionnelle ou la tonalité affective (par exemple la « colère » et la « peur »). Il incombe également de plus en plus aux professionnels de (re)connaître les liens qui existent entre certaines manières de fonctionner au niveau affectif et le développement et le maintien de problèmes – voire de troubles – psychologiques.

2. L’évaluation psychologique et du diagnostic. Aujourd’hui il existe de nouveaux outils à disposition des praticiens qui permettent de repérer différents aspects du traitement affectif, de comparer les tendances de la personne avec des valeurs de référence (normatives et cliniques) et d’en dresser un « profil ». Cette démarche permet en effet d’évaluer les différentes caractéristiques du traitement émotionnel d’un client comme, par exemple, son éventuelle difficulté à réguler ou contrôler ses émotions.

3. L’intervention, qu’elle repose sur le traitement émotionnel ou qu’elle vise à le modifier en tant que tel. Aujourd’hui, il existe nombre d’interventions psychologiques – d’obédience théorique diverse (e.g., approche centrée sur la personne, thérapie cognitivo-comportemen-tale) – qui permettent de modifier les émotions et le traitement affectif de la personne, soit comme étape intermédiaire, soit comme but en soi.

C’est dans ce contexte général qu’il s’agit de situer le modèle de l’Ouverture émotionnelle. Le modèle de l’OE a été développé et examiné dans nombre de travaux empiriques afin de donner un accès au traitement affectif « multidimensionnel », c’est-à-dire en tenant compte de différentes dimensions du traitement affectif et de leurs articulations permettant de réfléchir en terme de « profils ». Cet ouvrage propose un survol du modèle et de ses applications. Il s’adresse non seulement aux chercheurs, mais aussi aux psychologues praticiens et aux autres professionnels de la relation d’aide, de la santé et de l’éducation. Le livre comprend quatre grandes parties : (1) Bases conceptuelles du modèle et instruments, (2) Aspects développementaux, (3) Applications à des troubles et situations spécifiques, et (4) Applications dans l’intervention. Des éléments concrets à destination en particulier des praticiens sont présentés tout au long de l’ouvrage afin de permettre une meilleure compréhension et modélisation du traitement affectif grâce au modèle de l’OE. Les implications pratiques sont également très souvent discutées, notamment sous la forme de nouvelles pistes d’intervention préventive ou thérapeutique.

En guise d’introduction, nous proposons au lecteur de se plonger directement dans deux exemples concrets qui fournissent une illustration du modèle de l’Ouverture émotionnelle et préparent à la structure et à la lecture de l’ouvrage.

Le cas de Monsieur C.

Monsieur C. vient de recevoir de son supérieur hiérarchique une critique qui lui semble peu justifiée. C’est la première fois qu’une telle situation se présente dans sa carrière professionnelle. Durant cet épisode, Monsieur C. remarque que son cœur commence à battre fortement. Du coup, il se sent faible et presque à bout de souffle; il commence même à trembler légèrement. Lorsqu’il essaie de répondre, sa voix est comme bloquée et rauque. Il ne sait pas comment interpréter – nicomment gérer – cette critique, pas plus que sa propre réaction. Il ne se souvient pas vraiment d’avoir déjà vécu un tel sentiment ou s’être trouvé dans une situation pareille. Il n’a pas une image claire de ce qu’il vit et ne souhaite pas que son chef ou d’autres collègues puissent remarquer la manière dont il se sent déstabilisé durant cet épisode. Monsieur C. ne souhaite également pas faire part de ce qu’il vit à son collègue le plus proche. Il se rend compte à cette occasion qu’il n’arrive pas à gérer les émotions fortes. Il balbutie une espèce d’excuse et s’en va (échappe à la situation). Il ne prendra que plus tard conscience de la manière dont il a pu éviter de protester et de répondre vigoureusement à son chef.

Apparemment, Monsieur C. semble vivre un épisode mélangé de surprise et de colère, suite à un reproche perçu comme négatif et injustifié. Ce type d’émotion est à même de surgir dans ce genre de situation spécifique. Si la tonalité affective et le registre émotionnel auquel fait appel cet épisode sont importants, les éléments liés à la manière dont Monsieur C. vit et traite ses émotions apportent un éclairage primordial pour la compréhension de son fonctionnement émotionnel. Dans cette optique, le modèle de l’Ouverture émotionnelle permet de décrire et de comprendre les états affectifs ainsi que les processus psychologiques associés à ces états affectifs. Il permet de caractériser les différentes composantes de son vécu et traitement affectifs et leur articulation. À l’aide de ce modèle, le psychologue praticien peut conceptualiser spécifiquement la manière dont Monsieur C. a fait affectivement face à cette situation et éventuellement l’aider à prendre conscience de ce qui s’est passé pour lui au cours de cet épisode, éventuellement en comparaison avec d’autres situations émotionnelles qu’il vit.

Le cas de Madame P.

Après plusieurs années sans nouvelles d’elle, Madame P. revoit lors d’une visite une amie proche qui lui offre à cette occasion un cadeau particulièrement personnel. Très touchée par cette attention, elle sent des frissons dans tout son corps, sa gorge qui se noue et des larmes dans ses yeux. Elle connaîtun sentiment de joie profonde et il va de soi pour elle que ses larmes expriment son bonheur. Elle tient également à partager cet état émotionnel intense et agréable, avec son amie : elle lui dit combien elle est heureuse et touchée et la prend dans ses bras. Elle accepte volontiers d’être sous l’emprise de ce sentiment mais elle le laisse également évoluer en lui accordant une place importante pour qu’il dure et imprègne toute la rencontre; elle ne tente pas d’en faire abstraction, pas plus qu’elle ne cherche à le retenir.

Même si cet épisode émotionnel ne pose aucun problème à Madame P., il s’agit également d’un exemple que l’on peut caractériser à l’aide du modèle de l’Ouverture émotionnelle. En effet, on peut distinguer, à l’instar de l’exemple précédent, plusieurs composantes du vécu et du traitement affectifs qui s’articulent et en font un épisode émotionnel complexe et significatif pour l’individu. Madame P. fait l’expérience de manifestations corporelles (par exemple les larmes qui montent), et d’un état subjectif agréable dont elle a pleinement conscience et qu’elle exprime verbalement (Madame P. fait part de sa joie à son amie) et comportementalement (elle la serre dans ses bras). Par ailleurs, elle régule cet état affectif en tentant de le maintenir (elle ne retient pas ses larmes et essaie de garder cet état affectif agréable en lui accordant sa pleine conscience). Cet exemple analysé à la lumière du modèle de l’Ouverture émotionnelle nous offre la possibilité de prendre conscience des différentes facettes du vécu affectif associé à cet épisode émotionnel positif, ainsi que des différentes aptitudes de Madame P. à s’ouvrir émotionnellement (prise de conscience cognitive et corporelle, partage social, tentative de prolonger cet état affectif fort).

Selon nous, ces deux premiers exemples illustrent bien l’intérêt du modèle de l’Ouverture émotionnelle. En effet, l’analyse de ces deux épisodes affectifs à l’aide du modèle de l’OE met en évidence qu’un processus psychologique relativement complexe est impliqué dans ce type d’épisodes relativement fréquents de la vie quotidienne. Premièrement, ce processus comprend des manifestations corporelles qui peuvent être perçues par le sujet et son interlocuteur. Deuxièmement, l’individu se rend plus ou moins compte de l’état affectif dans lequel il se trouve et discerne les circonstances dans lesquelles il est apparu. Troisièmement, il peut faire part à autrui (ou éviter de le faire) de ce qu’il vit émotionnellement. Enfin, l’individu régule son état affectif (par ex. diminuer les émotions négatives ou amplifier les positives) en utilisant des stratégies personnelles plus ou moins efficaces. On retrouve dans le tableau 1 ci-dessous une synthèse de ces processus pour les deux exemples.

TABLEAU 1Dimensions du processus psychologique impliquées dans les deux exemples (situations spécifiques)

Lors d’un entretien, un intervenant peut ainsi – en se référant à un modèle comme celui de l’Ouverture émotionnelle – explorer l’événement et aboutir à un « profil » du traitement affectif associé à une situation particulière ou même à un profil plus général du fonctionnement émotionnel d’un individu. D’après le modèle de l’Ouverture émotionnelle, une personne peut être plus ou moins « ouverte » à son vécu et plus ou moins consciente de son traitement affectif sur les diffé-rents niveaux ou registres émotionnels que nous avons esquissés. Madame P. se montre par exemple « très ouverte » à son vécu dans cette situation. Elle remarque en effet les manifestations corporelles (internes et externes) de l’émotion, elle est consciente de ce qu’elle vit (joie, bonheur, gratitude) et l’exprime, et finalement elle régule – en maintenant et prolongeant – l’émotion positive. Monsieur C., par contre, n’est pas aussi « ouvert » à son vécu. Il est surpris par cette situation et ne se rend pas (encore) compte des émotions qu’il est en train de vivre. Il ne remarque pas complètement l’impact corporel que la situation affective a sur lui. Il essaie de ne pas exprimer et de ne pas communiquer ce qu’il vit. Finalement, il n’est pas en mesure de réguler adéquatement l’émotion et de profiter de ses réactions affectives pour mieux comprendre et répondre à cette situation désagréable.

La possibilité de clarifier les différentes composantes du traitement affectif peut selon nous permettre au professionnel de la relation d’aide de bien comprendre ce qui se passe, de décrire et de travailler ce fonctionnement avec la personne. Par exemple, lors d’un entretien de conseil ou en psychothérapie, il peut être très utile d’avoir cette grille de lecture et de concevoir les événements relatés par le client de cette manière. Sur le plan technique, cela signifie par exemple que si une personne n’est pas encore parvenue à une description « complète » d’un épisode chargé affectivement, il est possible, si la situation s’y prête, de la solliciter ou de la guider afin qu’elle puisse réfléchir et prendre conscience de certains aspects (encore) manquants de l’épisode émotionnel (par exemple le ressenti corporel ou les tentatives de régulation des émotions).

À part ces épisodes liés à une situation particulière, chaque individu possède des tendances générales à vivre et à traiter ses états affectifs d’une certaine manière, comme l’illustrent les deux exemples ciaprès.

Le cas de Monsieur D.

Monsieur D. a des difficultés à traiter ses états affectifs, à les percevoir correctement et à les réguler (contrôler). Lorsqu’il vit une émotion (positive ou négative), elle l’envahit de manière diffuse et le rend plutôt tendu et nerveux. Quant à son humeur, il n’arrive pas, le plus souvent, à la qualifier ou la décrire : il évoque une humeur « neutre », ne sait pas vraiment comment il va ou est plutôt de « mauvaise humeur », à l’exception des situations fortement chargées émotionnellement. Lorsqu’il vit une émotion forte, il ressent généralement des signaux internes de manière confuse et n’arrive pas à les interpréter. En effet, il n’est ni capable de nommer ses états affectifs, ni de percevoir les liens avec une situation ou unévénement particulier. Par ailleurs, il ne partage que rarement avec autrui ses états affectifs peu identifiés. Finalement,il est incapable de gérer ses états affectifs, qu’ils soient positifs ou négatifs. Ceci est d’autant plus problématique que Monsieur D. peut vivre de fortes colères sans arriver à les atténuer. Dans la mesure du possible, il essaie plutôt de supprimer et de cacher ce qu’il vit (nervosité, etc.). Finalement, Monsieur D. a régulièrement recours à des substances psychotropes (par ex. cannabis, alcool) afin de réguler son humeur, de faire face à ses émotions désagréables (par ex. de déception) ou au sentiment de vide affectif. Au fil des années, il a même développé une dépendance à l’alcool.

Le cas de Madame S.

Comme Monsieur D., Madame S. a également quelques difficultés à identifier et à réguler ses émotions. Par contre, elle a tendance à remarquer facilement les indicateurs corporels tels que les changements de rythme cardiaque, les douleurs, l’oppression, les difficultés respiratoires, et la tension ou les tremblements musculaires. Elle n’arrive toutefois pas à les comprendre comme des signaux émotionnels et à les différencier d’autres manifestations corporelles ou de symptômes liés à une maladie. Autrement dit, elle n’arrive pas à faire directement le lien entre le registre corporel et la situation émotionnelle qu’elle est en train de vivre. Sa « sensibilité » aux indicateurs corporels est très élevée sans que l’identification et les concepts émotionnels soient coordonnés à cette sensibilité (difficulté à nommer son émotion et à la réguler). Madame S. éprouve également des difficultés à communiquer des émotions afin de recevoir, par exemple, du soutien de ses proches.

À l’instar de ce que nous avons évoqué précédemment pour les épisodes affectifs associés à une situation particulière, le recours au modèle de l’Ouverture émotionnelle offre la possibilité d’examiner un profil individuel général du traitement affectif. D’un point de vue pratique, l’intervenant ou le psychologue pourra examiner l’éventuel caractère problématique de ces tendances (par ex. déficit d’un processus ou déséquilibre) et leurs liens avec des difficultés psychologiques. En outre, l’examen attentif de ces liens permettra à l’intervenant et à son client de mieux comprendre l’implication du traitement affectif dans le maintien ou l’apparition de certaines de ces difficultés.

L’avantage du modèle de l’Ouverture émotionnelle est ainsi d’offrir une conceptualisation claire de l’ensemble des dimensions issues de différents registres (voir tableau 3) impliquées dans le traitement affectif de l’individu. Comme le suggèrent les exemples présentés, l’intervenant peut ainsi, en utilisant les instruments associés au modèle de l’Ouverture émotionnelle (voir chapitre 2) examiner chacune des composantes du traitement affectif et évaluer leur cohérence, que ce soit en termes de fonctionnement affectif dans une situation spécifique (cas de Madame P. et de Monsieur C.) ou alors de tendances plus générales (Monsieur D. ou Madame S.). Par la suite, il est bien sûr envisageable avec le client de travailler et de modifier ces tendances par des interventions spécifiques.

TABLEAU 2Dimensions du processus psychologique impliquées dans les deux exemples (situations générales)

TABLEAU 3Ouverture émotionnelle : facettes, processus et réactions

LE TRAVAIL DU PSYCHOLOGUE À L’AUNE DU MODÈLE DE L’OUVERTURE ÉMOTIONNELLE

Si l’on se place maintenant du point de vue du professionnel de la relation d’aide (entre autres psychologue, psychothérapeute), le modèle de l’Ouverture émotionnelle (y compris ses instruments et recherches) peut faciliter le travail sur différents axes:

1. Le modèle de l’Ouverture émotionnelle permet de décrire et de « comprendre » les émotions et les épisodes affectifs dans leur multidimensionalité, leur processus et leur évolutions. Le modèle aide à concevoir le vécu et le fonctionnement affectifs, et à les distinguer du type d’émotion, de la qualité ou tonalité affective. Le modèle permet d’analyser des liens que les processus du traitement affectif ont avec différents problèmes ou troubles psychologiques et, a fortiori, avec le bien-être.

2. Le modèle donne la possibilité de faire une évaluation globale de l’affectivité et d’en poser un diagnostic. À l’aide des instruments DOE, la manière dont chaque individu vit et traite ses émotions peut être évaluée et comparée à des valeurs standards (possibilité de repérer des déficits ou des déséquilibres). Il est également possible d’évaluer certaines situations affectives particulièrement difficiles pour un individu, comme par exemple des épisodes phobiques ou des accès de colère ou de déprime. Les situations positives – contribuant au bien-être de la personne – peuvent aussi servir de base à la compréhension des ressources émotionnelles du sujet. Grâce au tableau « multidimensionnel », le psychologue peut établir un profil et évaluer le caractère plus ou moins équilibré de ce dernier.

3. Le modèle de l’Ouverture émotionnelle permet de concevoir et de réfléchir aux interventions les plus adaptées pour chaque individu. Cela permet de « systématiser » nombre d’interventions existantes mais fournit aussi une base de développement de nouvelles stratégies – et modules – d’intervention, dans le cas individuel également.

L’OUVERTURE ÉMOTIONNELLE : ÉLÉMENTS DE DÉFINITION

La dénomination « Ouverture émotionnelle » (OE) ou « Ouverture à l’expérience émotionnelle » que nous avons choisie pour désigner le modèle renvoie à quatre notions clefs du vécu émotionnel et du traitement affectif individuel dont nous avons tenu compte dans le modèle (cf.chapitre 1 pour les bases conceptuelles).

1. La dimension expérientielle en situation, à savoir le fait de s’ouvrir à son expérience affective, de vivre ses émotions, de les gérer ou de les réguler à un moment donné.

2. La dimension d’ouverture ou de perméabilité par rapport aux émotions et aux différents phénomènes qui les accompagnent, en tant que tendance ou trait de la personne.

3. La dimension évolutive, qui renvoie à la capacité de l’individu tout au long de sa vie de s’ouvrir de plus en plus à son vécu affectif et à ses émotions (notamment par le biais d’un travail psychothérapeutique).

4. La dimension sociale, qui souligne l’ancrage relationnel et contextuel des échanges émotionnels, à savoir le fait de s’ouvrir à autrui.

LA STRUCTURE DU LIVRE

L’objectif de cet ouvrage est non seulement de présenter de manière détaillée les fondements théoriques et empiriques du modèle de l’OE, mais également ses implications pratiques. Les chapitres du livre sont organisés en quatre grandes parties.

La première partie intitulée « Bases conceptuelles » se centre sur les fondements théoriques et les instruments qui ont été développés pour l’évaluation et le diagnostic de l’Ouverture émotionnelle. Le premier chapitre est consacré à la présentation des éléments de base du modèle et à son ancrage dans les théories psychologiques de l’émotion et certains modèles psychothérapeutiques. Chacune des dimensions principales de l’Ouverture émotionnelle est notamment détaillée dans ce chapitre. Le deuxième chapitre offre au lecteur un regard sur les différents instruments issus du modèle (DOE – « Dimensions de l’Ouverture émotionnelle »), leur construction, l’analyse de leurs structures multidimensionnelles et l’examen de leurs qualités psychométriques. Ce chapitre plus technique aide le lecteur à comprendre les enjeux de la construction et les démarches aboutissant aux différentes solutions retenues. Il peut y voir également les avantages – et les limites – de ces instruments et en tenir compte dans l’interprétation des cas individuels. Deux autres chapitres (3 et 4) sont, quant à eux, consacrés à la mise en perspective de l’Ouverture émotionnelle avec les modèles de la personnalité et d’autres modèles portant sur le traitement affectif. Le chapitre 4 montre que l’Ouverture émotionnelle s’articule de manière cohérente avec le modèle de la personnalité en cinq facteurs (Big Five). Les liens observés soulignent la pertinence du modèle de l’Ouverture émotionnelle, qui conserve néanmoins ses propres caractéristiques, notamment en termes d’« adaptations spécifiques » de la personne, se situant entre les traits de personnalité et les comportements dans des situations et contextes réels. Afin de faciliter également la comparaison entre l’Ouverture émotionnelle et d’autres concepts proches – comme l’alexithymie et l’intelligence émotionnelle – le chapitre 3 complète cette première partie. On constate que l’Ouverture émotionnelle présente certains recouvrements avec le concept d’alexithymie, mais que le modèle de l’OE s’avère plus complet grâce à ses cinq dimensions qui différencient les plans cognitif, somatique et social.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage (chapitres 5 à 7), les auteurs abordent les aspects développementaux de ce modèle en considérant non seulement les enfants et les adolescents mais aussi les personnes âgées. On y trouve de nombreux liens avec d’autres thématiques de la psychologie du développement, comme par exemple l’attachement ou le développement des interactions. Nombre d’éléments spécifiques à chacune des périodes développementales sont examinés et illustrés au regard du modèle de l’Ouverture émotionnelle.

La troisième partie (chapitres 8 à 12) est consacrée aux applications pratiques du modèle de l’Ouverture émotionnelle dans différents domaines de la psychologie clinique et de la psychologie de la santé. Dans ces cinq chapitres, une large place est accordée à l’application du modèle dans différents troubles et situations spécifiques (troubles de la personnalité et de la dépendance, voir aussi supra l’exemple de Monsieur D., troubles somatoformes – voir aussi supra l’exemple de Madame S., troubles anxieux, burnout, ou relations de couple). Ces chapitres proposent également une mise en perspective des éléments théoriques avec des données empiriques, contribuant à une forme de validation scientifique du modèle. Même si les patterns spécifiques du fonctionnement affectif décrits grâce au modèle de l’OE ne s’appliquent pas exclusivement aux troubles et situations examinés tout au long de ces chapitres, l’ouvrage propose de nombreuses descriptions et exemples cliniques (vignettes) qui permettent de mieux comprendre les implications de l’Ouverture émotionnelle et d’en tirer profit pour des applications cliniques. Chaque chapitre de cette partie est organisé de telle sorte à proposer une introduction conceptuelle, une description de la situation spécifique (par ex. relation de couple) ou du tableau clinique articulés avec le traitement affectif opérationnalisé grâce au modèle de l’OE (attentes et hypothèses cliniques), et des résultats de recherche clinique. Chaque chapitre comprend également la présentation d’un cas – sous forme de vignette – à titre illustratif et des réflexions relatives à la prise en charge.

La quatrième et dernière partie de l’ouvrage (chapitres 13 à 15) se centre sur l’application de l’Ouverture émotionnelle dans l’intervention psychologique et la psychothérapie. Dans cette partie, le lecteur est invité à revisiter les interventions psychologiques à la lumière du modèle de l’OE, mais il est également initié à divers types d’interventions basées spécifiquement sur les dimensions de l’Ouverture émotionnelle. Cette présentation est accompagnée de nombreux exemples inspirés des nouvelles approches expérientielles (par ex. emotion-focused therapy, thérapie comportementale dialectique, etc.). Les possibilités d’intervention sont illustrées par des modules d’intervention spécifiques qui ont fait leurs preuves dans la pratique (étude d’évaluation). Cette dernière partie comprend également, à titre illustratif, de nombreux exemples et vignettes, avec en particulier une étude de cas approfondi d’une patiente souffrant d’un trouble de la personnalité borderline (chapitre 14).

PARTIE I Bases conceptuelles

Chapitre 1

L’Ouverture émotionnelle

Conception et modèle théorique

Michaël Reicherts, Susanne Kaiser, Philippe A. Genoud & Grégoire Zimmermann

La recherche dans le domaine de l’émotion est en plein essor. Jusqu’à présent, elle s’est focalisée sur le traitement émotionnel (emotion processing), les différents niveaux de ces processus ainsi que leurs articulations (Davidson, Scherer & Goldsmith, 2003). Les processus émotionnels comprennent différentes modalités, conçues dans des approches multi-niveaux (e.g. Lang, 1984; Lazarus, 1991). Depuis quelques années, la recherche en neuropsychologie, en utilisant de nouvelles technologies et paradigmes d’imagerie cérébrale (neuro-imagerie) – en plus des recherches en psychophysiologie de l’émotion (e.g. Levenson, 2003; Stemmler, 2003) – a également considérablement élargi les connaissances concernant les fondements structuraux (substrats corticaux) d’un certain nombre de ces processus (LeDoux, 2000; Damasio, 1999).

En ce qui concerne ce qui nous intéresse particulièrement ici – la perception qu’ont les individus des processus en jeu au cours de leurs expériences émotionnelles –, plusieurs approches et concepts différenciés ont été proposés. Ces approches se focalisent sur les représentations que la personne a – ou qu’elle se fait – de son traitement affectif et de ses processus émotionnels (dont ceux qu’elle peut activer voire influencer). Parmi les concepts proposés figurent entre autres l’alexithymie (McLean, 1949; Marty & de M’Uzan, 1963; Sifneos, 1973; Zimmermann, Salamin & Reicherts, 2008), ou encore l’intelligence émotionnelle (Salovey & Mayer, 1990; Mayer, Salovey, Caruso & Sitarenios, 2001; Ciarrochi, Forgas & Mayer, 2001). Ces conceptions, bien qu’issues de traditions théoriques différentes, appréhendent le traitement émotionnel des états affectifs selon sa fonctionnalité dans différents contextes comme par exemple la résolution de problèmes ou la perception de soi-même et d’autrui. Actuellement, il existe différents instruments visant l’évaluation de ces composantes du traitement émotionnel représentées et auto-reportées par le sujet, comme la Toronto Alexithymia Scale (TAS; Taylor, Bagby & Parker, 2003) ou la Trait-Meta-Mood-Scale (TMMS; Salovey, Mayer, Goldman, Turey & Palfai, 1995).

À l’origine basée sur des notions psychanalytiques, l’opérationnalisation de l’alexithymie avait initialement prévu cinq dimensions caractérisant essentiellement des facettes lacunaires dans le fonctionnement émotionnel, notamment la difficulté à identifier, à décrire et à distinguer les émotions des sensations corporelles, un mode de pensée orienté vers l’extérieur (« pensée opératoire »), et la pauvreté de la vie imaginaire (pour un survol, voir Zimmermann et al., 2008). L’opérationnalisation la plus récente, mise en évidence grâce à l’instrument le plus répandu et le plus robuste, la TAS-20 (Taylor et al., 2003), ne comprend plus que trois dimensions dans cet « espace des processus émotionnels perçus » : les difficultés à identifier ses émotions, les difficultés à décrire ses émotions et la pensée orientée vers l’extérieur.

Le modèle de l’intelligence émotionnelle cible quant à lui des facettes de l’intelligence impliquant la capacité d’évaluer ses propres émotions et celles des autres, d’exprimer et de réguler les émotions de façon appropriée et adaptée et d’utiliser l’information émotionnelle dans la pensée et l’action, de manière à promouvoir la croissance intellectuelle et émotionnelle (e.g. Petrides & Furnham, 2000; Mayer, 2001). À l’inverse des questionnaires d’alexithymie focalisés sur les déficits, comme la TAS-20 que nous venons d’évoquer, les instruments d’évaluation de l’intelligence émotionnelle se centrent sur les capacités et les compétences auto-reportées.

À la différence de ces conceptions, le modèle de l’Ouverture émotionnelle que nous proposons ici vise à décrire les processus et tendances du traitement affectif en tant que tels, sans les qualifier au préalable comme capacité ou déficit de la personne.

1. ÉTATS AFFECTIFS, ÉMOTIONS ET HUMEURS – LES RÉFÉRENTS DU TRAITEMENT AFFECTIF

Dans un premier temps, il s’agit de concevoir les différents phénomènes affectifs sur lesquels portent le vécu et le traitement émotionnel : les états affectifs en tant que déclencheurs et produits, intermédiaires ou finaux, du processus. Selon Scherer (1984, 2005) ou Gross (1998), le terme affect peut être utilisé comme une catégorie très générale des états psychologiques caractérisés par la valence (valenced ou valence-based ), comprenant des émotions comme la colère éprouvée dans un épisode telle une dispute au sein du couple (par exemple les « scripts » selon Tomkins, 1984), mais aussi l’humeur pouvant apparaître par le biais d’un sentiment d’irritation ou d’exaspération (pour un survol, voir aussi Frijda, 1993). Parfois, les états affectifs se réfèrent également à des états dispositionnels, comme l’appréciation (liking; d’une personne, etc.), ou encore à des traits affectifs, comme la timidité, ou la dépressivité. Ces variantes peuvent aussi être considérées comme des « styles affectifs », qui font référence aux différences individuelles dans la manière de réagir aux situations chargées émotionnellement.

Comme le montrent les recherches utilisant la méthodologie de l’« évaluation ambulatoire » (« ambulatory assessment », Fahrenberg, Myrtek, Pawlik & Perrez, 2007; Reicherts, Salamin, Maggiori & Pauls, 2007), le vécu affectif au quotidien est caractérisé le plus souvent par les humeurs (moods) et, plus rarement, par des émotions ou épisodes émotionnels. L’émotion peut ainsi être distinguée de l’humeur par son lien avec un objet ou une situation, ainsi que par sa durée et son intensité (Morris, 1989; Parkinson, Totterdell, Briner & Reynolds, 1996). Les émotions, de durée plus limitée et d’intensité plus marquée que l’humeur, comprennent l’activation perturbatrice, la synchronisation de différents sous-systèmes de l’organisme, et facilitent selon Fridja (1993) les tendances aux réponses comportementales (action tendency). À l’inverse, l’humeur est normalement plus diffuse et peut impliquer une tendance à des réponses comportementales moins marquées et définies, comme la tendance globale à l’approche ou au retrait (Lang, 1995). Dans une perspective hiérarchique, les émotions circonscrites sont des éléments spécifiques, subordonnés et compris dans des catégories d’humeurs liées à la valence, qui sont alors d’ordre supérieur (Diener, Smith & Fujita, 1995).

Au niveau théorique, il est possible de distinguer deux conceptions principales qui visent la définition/conceptualisation des états affectifs, en particulier des émotions et des humeurs : premièrement, l’approche des dimensions élémentaires de l’affect (Russell, Weiss & Mendelsohn, 1989; Watson, Wiese, Vaidya & Tellegen, 1999) et deuxièmement l’approche des états affectifs discrets ou des émotions de base (Izard, 1977, 1991; Ekman, 1992; Plutchik, 1991). L’approche des dimensions élémentaires postule l’existence d’un nombre très limité de dimensions qui sous-tendent ou décrivent une grande partie de la variabilité des émotions et des humeurs (feeling states, Scherer, 2003). La conception de Wilhelm Wundt (1896) qui propose que tous les phénomènes émotionnels reflètent trois aspects élémentaires (valence, activation [arousal] et tension-relaxation) est un exemple classique de cette première approche. Plus récemment, Watson, Clark et Tellegen (1988; Watson et al., 1999) ont proposé un modèle bidimensionnel qui repose sur l’affect positif versus négatif, tandis que Russell et ses collègues (Russell, 1980; Russell & Carroll, 1999) ont développé un « circomplexe » qui considère la valence et l’activation (arousal) comme étant les dimensions élémentaires; ces deux approches peuvent être conçues comme étant similaires après rotation de 45° du même espace (Watson et al., 1999; Ekkekakis, Hall, VanLanduyt & Petruzello, 2000). Valence et activation se réfèrent alors à ce que Russell et ses collègues nomment l’affect élémentaire, le core affect. Selon Feldman Barrett (1998), ces deux dimensions sous-tendent toutes les expériences affectives; tout en soulignant que certaines personnes sont plus attentives à la valence alors que d’autres le sont plus à l’activation. D’autres dimensions ont également été proposées pour compléter ce modèle, comme par exemple l’activation-tension vs l’activation-énergie (selon Thayer, 1996, ou Schimmack, 1999), la dominance-soumission (Russell & Mehrabian, 1977), voire encore la contrôlabilité de l’état affectif (Scherer, 2005).

Se basant sur une autre conceptualisation, l’approche des émotions de base propose un nombre limité d’émotions distinctes, supposées servir différentes fonctions adaptatives (e.g. Ortony & Turner, 1990), et permettant de faire référence à des patterns synchronisés de différents systèmes de l’organisme. Ces émotions de base seraient exprimées et reconnaissables de manière universelle (Ekman & Friesen, 1978); la conception darwinienne en est un exemple classique (Darwin, 1872). Différents « jeux » d’émotions de base ont été avancés : par exemple Plutchik (1991; Plutchik & Kellermann, 1989) en suggère huit (arrangées en circomplexe) qui peuvent se décliner en trois émotions dérivées en fonction de leur intensité (représentée par la taille du vecteur). Ekman et Davidson (1994) en proposent quatorze, alors qu’Izard en propose dix (cf. Differential Emotions Scale, DES; Izard, 1977, 1991; Ouss, Carton, Jouvent & Widlöcher, 1990). Enfin, un « jeu basique » proposé par Ekman et Friesen (1975) très utilisé dans le domaine de la recherche comporte six émotions (colère, peur, tristesse, dégoût, surprise et plaisir), voire une supplémentaire (le mépris), considérée également comme ayant un caractère universel (Ekman & Heider, 1988).

2. LE TRAITEMENT AFFECTIF (AFFECT PROCESSING)

Les différents états affectifs mentionnés dans le paragraphe précédent sont l’objet, mais aussi le déclencheur et le produit des processus impliqués dans l’affectivité. Certains auteurs comme Rachman (2001) ou Baker, Thomas, Thomas et Owens (2007) ont proposé un concept englobant les divers processus qu’ils appellent emotional processing ou affective processing, un terme qui sera retenu ici. C’est par ces processus que se manifestent la survenue, le déploiement, l’expression ou la régulation des émotions, et ceci dans différents registres : cognitivo-expérientiel, corporel (moteur, psycho- et neurophysiologique) et social. Une question cruciale concerne donc la dimensionnalité de la représentation subjective des différentes composantes ou niveaux du traitement des états affectifs. Tandis qu’il existe un certain consensus concernant les différents axes ou niveaux élémentaires dans lesquels s’inscrit toute expérience affective, il semble moins évident de définir la manière dont l’individu perçoit les registres dans lesquels se manifestent ses processus émotionnels (« espace des représentations psychologiques » de ces phénomènes). Ainsi, la capacité des individus à se représenter et à décrire les dimensions relatives à leur vécu affectif reste encore à clarifier.

3. L’APPROCHE DE L’OUVERTURE ÉMOTIONNELLE

Le modèle de l’Ouverture émotionnelle offre un regard novateur sur les théories de l’émotion et les implications cliniques des processus affectifs qui en découlent (Davidson, Scherer & Goldsmith, 2003; Power & Dalgleish, 1997), sans toutefois suggérer des liens explicites avec l’« intelligence » ou avec des compétences au sens strict. Le modèle projette le fonctionnement émotionnel dans un espace psychologique à plusieurs dimensions – considérées comme étant cruciales – et tente d’évaluer le degré des différents aspects du fonctionnement émotionnel chez l’individu ainsi que leur cohérence (en mettant par exemple en évidence que chez une personne, les diverses dimensions sont « équilibrées » : les sensations corporelles ne dépassent pas la représentation cognitive ou la communication des émotions dont la personne est capable). De surcroît, les dimensions de l’Ouverture émotionnelle conceptualisées dans les instruments « Dimensions de l’Ouverture émotionnelle » (DOE, voir plus loin) et étayées par diverses analyses factorielles, ouvrent un nouvel espace multidimensionnel dans les processus émotionnels auto-évalués, ceci en dépit du fait que certains items ressemblent à ceux de la Trait-Meta-Mood-Scale (TMMS; Salovey et al., 1995) ou de la TAS-20 (Taylor et al., 2003; voir aussi chapitre 3). Malgré le caractère multidimensionnel de l’alexithymie, qui sera abordé plus tard, les outils de mesure (en particulier la TAS) n’intègrent pas d’autres aspects élémentaires des processus émotionnels (comme par exemple la distinction entre indicateurs corporels internes versus externes, ou les éléments des représentations conceptuelles).

Nos précédents travaux sur les représentations cognitives de l’affectivité (Reicherts & Pauls, 1983; Reicherts & Wittig, 1984; voir aussi Wexler, 1974) ont souligné divers aspects que les sujets mettent en évidence pour structurer et décrire leurs états affectifs et leurs expériences émotionnelles. Le matériel élaboré par les sujets selon une procédure standardisée a permis d’établir des indicateurs formels de différenciation, de distinction et de complexité des expériences émotionnelles (voir aussi Schroder & Suedfeld, 1971). Malgré la variété et la subjectivité des facteurs individuels, un nombre restreint de catégories communes s’est profilé. Ces dernières s’avèrent particulièrement pertinentes pour concevoir et structurer son propre matériel émotionnel : au-delà des dimensions de valence, d’activation et d’intensité, les sujets ont souvent mentionné par exemple le caractère circonscrit et précis des états affectifs, l’implication des indicateurs corporels et leur visibilité pour autrui, l’expression et la communication ainsi que la contrôlabilité des états affectifs.

Dans des recherches ultérieures (Perrez & Reicherts, 1992; Reicherts, 1999), d’autres aspects des expériences émotionnelles – en particulier celles liées au stress et sa gestion (coping ou stratégies d’ajustement) – ont été élaborés; ils incluent des éléments de régulation « indirecte » (par ex. influence active sur la situation, fuite et retrait) et « directe » (palliation, réévaluation, suppression de l’information, etc.; voir aussi Gross, 2007) de l’émotion. Ces recherches ont également contribué à l’approfondissement du modèle théorique que nous développons cidessous.

4. LES PRINCIPALES DIMENSIONS DE L’OE

Le modèle considère les émotions et les états affectifs en général comme des phénomènes complexes impliquant des processus à différents niveaux, appelés sous-systèmes ou composantes (e.g. Lang, 1984; Lazarus, 1991). Au moins trois registres généraux de fonctionnement sont à distinguer pour analyser le traitement affectif. Si l’on part d’une perspective « phénoménologique », impliquant des processus conscients ou au moins potentiellement accessibles à la perception ou l’auto-observation, on citera les registres somatico-corporel, cognitif et social.

Les processus d’ordre corporel comprennent des phénomènes physiques autonomes, somato-viscéraux (par ex. activation cardio-vasculaire) et somato-moteurs (par ex. activation, mouvement ou tension musculaires). Les approches psychophysiologique (e.g. Levenson, 2003; Stemmler, 2003) ainsi que neurophysiologique (par ex. activation corticale et sous-corticale; e.g. Davidson, Pizzagalli, Nitschke & Kalin, 2003) font partie intégrante des conceptions établies de l’émotion et représentent des domaines de recherche en tant que tels.

Les processus d’ordre cognitif comprennent la représentation cognitive des états affectifs; ils intègrent non seulement des informations corporelles et situationnelles dans des cognitions liées au vécu émotionnel (le ressenti, feeling state), mais aussi la fonction d’évaluation (appraisals, Lazarus, 1991) ainsi que la fonction de surveillance (monitoring; e.g. Scherer, 2003). Il est évident qu’il existe d’autres processus « cognitifs » plus élémentaires qui ne sont pas nécessairement accessibles à la conscience, comme par exemple certaines évaluations (appraisals; Ellsworth & Scherer, 2003).

Enfin, les processus d’ordre social et interactionnel concernent des activités d’expression et d’échange des états émotionnels permettant de faire part des émotions ou de les réguler de manière interpersonnelle. Ils se réfèrent à la fonction de signal émotionnel entre individus tant dans des relations dyadiques que dans des groupes, en tant qu’avertissement (alerte de danger) ou appel à autrui indiquant une détresse ou un problème.

Le modèle de l’Ouverture émotionnelle est constitué de cinq dimensions principales, en lien avec ces trois registres, permettant d’analyser les processus émotionnels tels que perçus par le sujet (représentation subjective ou « méta-émotion »). Nous avons choisi d’abréger la dénomination des diverses dimensions (échelles opérationnalisées regroupées sous l’appellation « Dimensions de l’Ouverture émotionnelle », DOE) à l’aide d’acronymes compréhensibles en français et en anglais.

FIGURE 1.1Représentation schématique des dimensions de l’OE

4.1. Représentation cognitive et conceptuelle des émotions (REPCOG)

La première composante du modèle est la Représentation cognitive et conceptuelle des émotions et états affectifs (REPCOG). Elle implique des états mentaux se référant à la valence (valence-based) et reposant sur des sensations corporelles, liées à des situations concrètes telles que perçues par l’individu (via appraisals; Ellsworth & Scherer, 2003; Mascolo, Fischer & Li, 2003). Cette représentation peut être définie en termes d’affects distincts et différenciés, comme les émotions, les humeurs ou les épisodes émotionnels ayant une qualité particulière. La représentation cognitive et conceptuelle se réfère à des concepts affectifs et émotionnels (par ex. « colère »), à des schémas ou scripts (cf. Tomkins, 1984), incluant la possibilité pour le sujet de les verbaliser. Elle intègre les processus impliqués dans les « expériences » affectives (Gefühle en allemand) du sujet, dans la mesure où elle soustend des notions ou concepts cognitivement accessibles.

Dans une perspective plus générale, la Représentation cognitive et conceptuelle des émotions englobe les processus impliqués dans la fonction de surveillance « monitoring » (Scherer, 2003), c’est-à-dire qu’elle comprend la perception qu’a la personne des changements qui peuvent se produire au niveau de toute composante de l’émotion (au niveau de l’évaluation ou des réponses motrices par exemple); elle permet au sujet de prendre conscience de ses sentiments. Cette dimension – telle qu’opérationnalisée dans le DOE – se focalise sur la capacité à discerner différents états affectifs (notamment les uns par rapport aux autres), à les différencier d’autres sensations (corporelles), à différencier des émotions singulières, affects ou humeurs, à prendre conscience des situations auxquelles les émotions sont liées (évaluations, raisons, attributions causales), et éventuellement à pouvoir les nommer.

4.2. Communication des émotions (COMEMO)

La dimension Communication des émotions (COMEMO) fait référence à une ouverture au niveau interactionnel, c’est-à-dire aux fonctions sociales de la signalisation à autrui de ses propres émotions et affects. En adoptant une perspective individuelle d’une part, cette dimension recouvre les processus d’expression des émotions – principalement intentionnels –, qu’ils soient perceptibles dans l’expression du visage (Ekman, 1984; 1993), de la voix (Scherer, Johnstone & Klasmeyer, 2003), par des gestes, une posture ou des mouvements corporels (de Gelder, 2006; Van den Stock, Righart & de Gelder, 2007), visant à démontrer aux autres les états affectifs ou émotions que la personne ressent. En raison du caractère inconscient de la plupart de ces processus lorsqu’une émotion surgit, les réponses à ces expériences émotionnelles sont généralement spontanées et automatiques, permettant que des changements dans l’expression faciale (Matsumoto, 1987), vocale (Scherer et al., 2003) ou motrice transparaissent à travers des indicateurs externes (voir plus bas). Toutefois, la Communication des émotions dans le modèle de l’Ouverture émotionnelle se réfère à des comportements volontaires (intentionnels) qui indiquent la manière dont le sujet accepte ou non ces registres expressifs.

D’autre part, les émotions et états affectifs peuvent être intentionnellement verbalisés dans le but de les partager avec autrui (dans ce cas-ci, on ne prend pas en considération les canaux non verbaux de la communication). Nous avons ici affaire à des processus au service de la fonction sociale de « signalisation » de l’émotion. Une telle communication explicite peut être utile dans le but d’alerter l’entourage (par ex. communiquer un danger en exprimant sa peur), de rechercher de l’aide afin de réguler des sentiments négatifs ou de partager des émotions sociales et positives telles que l’empathie, l’amour ou la sympathie (e.g. Pennebaker, 1995). Alors que les fonctions de la Communication des émotions peuvent varier d’un simple contact non verbal visant une interaction émotionnelle à un vrai « partage » des émotions (cf. Rimé, 2007), les principales facettes prises en compte dans le DOE sont celles des activités d’expression et de communication utilisées dans un contact avec autrui dans le but de faire connaître, de dévoiler (disclosure) et de partager (sharing) son expérience affective.

4.3. Perception des indicateurs émotionnels internes et externes (PERINT et PEREXT)

Les phénomènes corporels/somatiques qui caractérisent et accompagnent les émotions et les états affectifs sont clairement liés à l’activation psycho-végétative et somato-motrice, qui permet cette « conscience » ou Perception des émotions par le biais d’indicateurs internes (PERINT) ou externes (PEREXT). Ces indicateurs reflètent un pattern dans la synchronisation de sous-systèmes de l’organisme et créent un état de préparation à l’action chez l’individu (action readiness ou action tendency; Frijda, 1986). La recherche a mis en évidence que seule une petite partie des indicateurs psychophysiologiques et psychomoteurs des états émotionnels est réellement perceptible par l’individu et peut être mise lien avec un vécu émotionnel spécifique et conscient (e.g. Stemmler, 2003; Levenson, 2003; Cacioppo, Uchino, Crites, Snydersmith, Smith, Berntson, & Lang, 1992). Toutefois, il existe certains indicateurs (ou marqueurs) en lien avec les émotions que les individus sont généralement capables de percevoir – ou qu’ils arrivent à apprendre – de manière plutôt appropriée (e.g. Pennebaker, 1982). Philippot et Rimé (1998) ont souligné le caractère « prototypique » de certains profils de sensations corporelles représentant aussi un processus top-down que le seul processus bottom-up ce qui peut créer une certaine divergence entre indicateurs objectifs et subjectifs. Cependant, la centration sur certains indicateurs corporels permettra un accès privilégié à l’état émotionnel, par exemple lors des interventions cliniques (Philippot, 2011; voir aussi chapitre 13). Nombre de publications en recherche clinique (e.g. Davison & Neale, 2001) soulignent la pertinence de certains indicateurs, particulièrement ceux apparaissant dans l’analyse fonctionnelle du comportement (par ex. SECCA, voir Cottraux, 2004), comme par exemple l’activation cardiovasculaire (dans le ressenti de colère, d’anxiété ou de panique; Margraf & Schneider, 1989) ou sa diminution (en cas de tristesse), l’activation ou la perturbation de la respiration (dans des situations d’oppression, de peur, etc.; e.g. Boiten, Frijda & Wientjes, 1994; Kreibig, Wilhelm, Gross & Roth, 2007), ou encore la température (chaleur dans une situation de colère). D’autres registres permettent d’inclure des signaux gastro-intestinaux (tels qu’estomac noué, nausées, renvois, problèmes intestinaux, diarrhée). Quant aux profils de sensations prototypiques et spécifiques à différentes émotions et leur caractère interculturel, on peut se référer aux travaux de Rimé, Philippot et Cisamolo (1990) ainsi que ceux de Breugelmans et de ses collaborateurs (2005).

Les exemples de la Perception d’indicateurs émotionnels externes (qui peuvent être perçus par d’autres personnes) incluent des activités motrices impliquées dans la préparation à l’action. De nombreux éléments empiriques le confirment pour l’expression faciale (Kaiser, 2002; Keltner, Ekman, Gonzaga & Beer, 2003), vocale (Scherer et al., 2003), les gestes et la posture impliqués dans l’expression corporelle (Van den Stock et al., 2007). Il existe également de nombreux indicateurs relatifs à l’activité musculaire, à la tension ou aux tremblements (également décrits en psychologie clinique, par exemple lors de phobie sociale). De même, une grande partie de l’émotion signalée dans la voix et le discours est codée de manière duale, à travers des caractéristiques linguistiques et non linguistiques, afin d’exercer une fonction de signalisation de l’émotion.

Alors que la dimension PERINT se réfère principalement à des activités autonomes (centrales) qui sont en lien avec les processus émotionnels (système nerveux autonome), la dimension PEREXT se réfère au sous-système somato-moteur ainsi qu’à ses activités périphériques. Cette prédominance respective peut caractériser la distinction que l’on peut faire entre des patterns « internalisants » et « externalisants » des réactions émotionnelles (selon Cacioppo et al., 1992). Ces patterns correspondent également à la distinction entre la perception « intéroceptive » vs « extéroceptive » des stimuli dans les théories modernes de l’apprentissage (modern learning theory; cf. Bouton, Mineka & Barlow, 2001).

Aux dimensions précédemment citées de l’Ouverture émotionnelle peuvent être ajoutées deux dimensions qui représentent une modification de l’émotion de départ, en tenant compte des trois registres évoqués précédemment (corporel, cognitif, social) : les processus de régulation des émotions (REGEMO) et les restrictions normatives de l’affectivité (RESNOR), considérée comme une dimension supplémentaire.

4.4. Régulation des émotions (REGEMO)

Le régulation des émotions peut être définie comme un processus visant à initier, éviter, inhiber, maintenir ou moduler la survenue, la forme, l’intensité ou la durée (1) des états émotionnels, (2) des processus physiologiques ou attentionnels liés aux émotions et/ou (3) des réactions comportementales qui apparaissent avec les émotions (Eisenberg & Spinrad, 2004). Cette dimension se réfère à la régulation de toutes sortes de phénomènes affectifs et inclut également la régulation de l’humeur, du noyau affectif et des épisodes émotionnels. Le concept de régulation des émotions tire ses racines dans la recherche sur le stress et le coping (Perrez & Reicherts, 1992; Reicherts, 1999) et distingue différentes catégories de régulation (ou coping).

Selon Krohne (2003), la régulation peut être utilisée pour réduire, stabiliser ou augmenter une émotion tant dans ses aspects négatifs (affect repair) que positifs. Toutes ces fonctions peuvent être adaptatives ou non selon le contexte spécifique. Selon Bridges, Denham et Ganiban (2004), une régulation émotionnelle adaptée implique la capacité de faire l’expérience d’émotions « vraies », de réduire les hauts niveaux d’affects négatifs et d’exprimer ses émotions de manière compatible avec les différents buts que la personne poursuit (tels que le sentiment de sécurité, le maintien d’interactions sociales positives, la compétence perçue, le bien-être individuel). Gross et Thompson (2007) suggèrent que le processus de régulation contient des catégories de régulation émotionnelle « indirecte », plus précisément la sélection ou la modification de situations, et des catégories de régulation « directe », à savoir la modification des réponses émotionnelles – dans lesquelles sont incluses la direction de l’attention (en particulier la « suppression ») et le changement cognitif (en particulier la réévaluation). Lors de l’apparition d’une émotion, la réévaluation est focalisée sur la cause alors que la suppression l’est sur la réponse (Gross, 1998). La conception de Gross est en effet proche du modèle relatif au processus de coping (Reicherts, 1999; Perrez & Reicherts, 1992), qui différencie les actions (instrumentales) lors du coping qui sont directement liées à la situation, et les comportements de coping orientés vers la personne même (dirigés vers la représentation, l’évaluation et les émotions stressantes elles-mêmes). La régulation volontaire des émotions – et les réponses émotionnelles – est également liée aux processus de monitoring, en particulier pour atténuer, différer ou transformer positivement l’intensité ou la durée d’un impact émotionnel (par des activités spontanées ou contrôlées). Par conséquent, la régulation des émotions repose également sur les représentations conceptuelles (« états émotionnels » et évaluations qui sont devenus conscients), sur la perception ou conscience des indicateurs corporels qui accompagnent l’expérience émotionnelle ainsi que sur la perception de leur modification au travers de la régulation. Dans ce contexte, Philippot (2011) propose une conception de « rétro-action conceptuelle » articulée avec différentes stratégies de régulation cognitive des émotions qui permettent de renforcer ou désactiver une émotion (voir aussi chapitre 13). Finalement, la régulation émotionnelle se réfère aussi à la communication et à l’expression des émotions, dans le sens où les états affectifs sont modulés lorsqu’ils sont partagés ou signalés à autrui, ce qui peut éventuellement conduire à une régulation interpersonnelle des émotions (tant pour atténuer une expérience négative que pour maintenir ou amplifier un état émotionnel positif; voir Rieder, Perrez, Reicherts & Horn, 2008).

4.5. Restrictions normatives de l’affectivité (RESNOR)

Les « restrictions » normatives de l’Ouverture émotionnelle, telles que perçues par la personne, représentent une dimension additionnelle dans le modèle de l’Ouverture émotionnelle. Les restrictions émotionnelles peuvent dépendre des règles et conventions sociales en vigueur dans un contexte culturel donné. Un élément caractéristique des restrictions normatives est le fait que le sujet attribue les causes d’un manque d’expérience et d’interaction émotionnelles perçues aux autres, aux circonstances ou à la société en général.

Un phénomène plus spécifique de la restriction normative, en lien avec le rôle du sujet, est le « travail émotionnel » (emotion work) qui se base sur les dissonances entre les émotions vécues et exprimées. Le « travail émotionnel » est un phénomène intéressant qui se situe entre les dimensions PEREXT et COMEMO : l’expression et la communication des émotions peuvent être activement régulées dans le contexte social (sous-jacent aux rôles), contraignant le sujet à certaines règles et patterns dans l’échange socio-émotionnel, ce dernier étant influencé par les normes sociales et l’intériorisation des règles (e.g. Hochschild, 1979; voir aussi Totterdell & Holman, 2003). Le travail émotionnel peut être défini comme une régulation émotionnelle requise pour afficher des comportements interpersonnels conformes aux normes (e.g. Brotheridge & Lee, 2003). Il se réfère par conséquent à la dimension RESNOR. Ce concept peut être également articulé avec le burnout ou le stress professionnel.

5. TRAITS ET ÉTATS – PATTERNS ET PROFILS DE L’OUVERTURE ÉMOTIONNELLE

Le modèle de l’Ouverture émotionnelle ne cherche pas à différencier certains états affectifs (par exemple émotions vs humeurs) ni à caractériser certains contenus (tonalité affective telles que détresse, anxiété, etc.). Il ne vise pas plus à déterminer l’intensité ou la fréquence (excès ou manque) des émotions et affects spécifiques. étant conçu – par principe – de manière indépendante des différents états affectifs, il porte sur la représentation des processus impliqués dans la survenue et le déroulement des émotions et états affectivement chargés, le « fonctionnement émotionnel » ou « traitement affectif ». Les représentations peuvent être conçues de deux manières : (1) comme « traits » ou tendances relativement stables mettant en évidence des différences interindividuelles (tendances à éprouver/traiter les expériences affectives); (2) comme « états » liés aux variations intra-individuelles ou situationnelles, pouvant être articulés avec les processus affectifs (du vécu et du traitement affectifs).

La mesure des différentes dimensions de l’Ouverture émotionnelle chez des personnes fournit des scores qui constituent un pattern ou « profil » spécifique. Dans un contexte de troubles et problèmes psychologiques, le dysfonctionnement émotionnel de la personne peut être décrit selon les cinq traits du traitement affectif, précisant sa tendance aux différents types de réponse, et analysé selon leur configuration, le profil de la personne. Un tel profil peut donner des indications pour des interventions psychologiques permettant de résoudre certains problèmes du traitement affectif (voir chapitre 13). Des interventions psychologiques appropriées devraient amener à des patterns d’expérience et de gestion d’émotions plus adéquats, tels que proposés par le modèle, aboutissant par exemple à une interaction plus équilibrée entre (a) la perception d’indicateurs corporels liés aux affects, (b) la différentiation et la contextualisation des expériences émotionnelles, (c) la communication des états affectifs à autrui, et (d) la régulation adéquate des processus émotionnels (voir les vignettes de cas présentées dans les différents chapitres de cet ouvrage).

Il est également possible de concevoir des situations cliniquement prototypiques en termes de profils d’états actuels ou de processus éprouvés ou réalisés face à des situations spécifiques. En tant qu’« état », les processus peuvent être considérés en fonction de situations affectives spécifiques, liées à la pathologie. Cette conception permet de retracer l’implication de certains processus lors d’un épisode particulier ou face à une situation spécifique : par exemple, la personne confrontée à une situation phobogène peut éprouver une représentation conceptuelle particulièrement précise et marquée (ex. accès d’angoisse), percevoir très clairement et fortement des indicateurs internes (ex. rythme cardiaque) et externes (ex. tension ou secousses musculaires, dues aux tendances à l’action de fuite, d’évitement), ne réguler que difficilement l’émotion (ex. submergé par l’angoisse) et exprimer à autrui sa peur excessive. Cette description s’applique donc à des patterns de réponses phobiques, qui correspondent à une attaque de panique face à un stimulus phobogène. Ce type de profil permettra plus tard de concevoir les composantes auto-reportées par le sujet, comme une analyse fonctionnelle du traitement émotionnel.

L’analyse des dimensions de l’OE en tant qu’états ou patterns de processus, réalisée dans des situations cliniques expérimentales, contribuera ainsi à la validation du modèle de l’Ouverture émotionnelle, à la mise en évidence de la pertinence de ses dimensions, et amènera des éléments importants pour concevoir ses applications cliniques.

6. LES DIFFÉRENTES NOTIONS DE L’OUVERTURE ÉMOTIONNELLE

La dénomination « Ouverture à l’expérience émotionnelle » ou simplement « Ouverture émotionnelle » (OE) que nous avons choisie pour libeller le modèle multidimensionnel s’appuie sur quatre significations clefs, liées au vécu émotionnel et au traitement affectif, ainsi qu’à leurs fonctions vitales dans la vie psychique de la personne.

(1) Le concept porte d’abord sur l’ouverture affective en tant que processus « expérientiel » in situ : s’ouvrir – à un moment donné – à son expérience affective, à ce qui est accessible, percevoir et permettre son déploiement, son élaboration dans le système cognitif-affectif, traiter et réguler ses émotions, vivre ses états affectifs. Ce vécu émotionnel permettra, selon la situation vécue – dans l’ici et maintenant – de profiter de cette information et de sa fonction adaptative pour la préparation de nos réponses et décisions (Kaiser & Scherer, 1998; Levenson, 1994). Cette première notion est aussi liée aux instruments DOE (-état et -self-monitoring; voir chapitre 2) qui se rapportent aux situations vécues spécifiques; elle concerne aussi le contexte clinique à l’instar des modèles du dysfonctionnement affectif, comme par exemple dans la phobie (voir chapitre 10).

(2) La deuxième signification de l’Ouverture émotionnelle se réfère à certaines caractéristiques du système cognitivo-affectif de la personne, de tendances à « être ouvert », d’être accessible et prêt à appréhender les phénomènes et informations que fournissent les émotions. Ces tendances reflètent des traits relativement stables liés aux différentes dimensions ou patterns du traitement affectif (emotion processing). Elles se caractérisent par la réalisation fréquente et régulière des états et processus décrits dans le modèle (ex. communication et expression de l’émotion). Des tendances et patterns relativement stables peuvent accompagner, voire marquer certains problèmes psychiques (voir les chapitres cliniques 8 à 12; ex. troubles de la personnalité, de la dépendance, somatoformes, stress post-traumatique). Certains traits reflétant des restrictions de l’ouverture affective semblent particulièrement importants dans le sens où ils peuvent mettre en évidence le fait que certains processus et activités ne sont pas disponibles à la personne, parce qu’ils sont « bloqués » ou parce qu’elle n’a jamais pu les développer (voir chapitres 5 à 7. sur le développement).

(3) L’Ouverture en tant que processus à plus long terme, c’est-àdire en évolution, qui laisse présager de la possibilité d’un accès de plus en plus important à son vécu affectif et à ses émotions. Ceci peut se réaliser par l’intermédiaire d’interventions psychologiques, notamment par le travail en psychothérapie; certaines approches permettent de s’ouvrir plus à ces registres fondamentaux de la vie psychique. Un tel développement vers une plus grande « ouverture » a pour fonction d’enrichir la vie psychique de l’individu; il peut également être considéré comme un facteur protecteur contre les problèmes psychiques mais aussi contre certaines maladies somatiques. Cette perspective de l’« ouverture » est reprise dans le chapitre 13 consacré à l’intervention psychologique et à la thérapie pour améliorer le bon fonctionnement et l’articulation des différentes composantes de l’expérience et du traitement émotionnels.

(4) Une dernière signification porte sur la dimension sociale : s’ouvrir à des processus émotionnels dans l’interaction, c’est-à-dire à un échange émotionnel dans les relations interpersonnelles. Cela comprend le fait d’être ouvert vis-à-vis d’autrui (responsive), de communiquer avec lui et de l’aider à réguler ses états émotionnels ou les états vécus de manière commune, ceci afin d’atténuer les états négatifs, de maintenir et d’amplifier les états positifs et agréables. Ces processus dans l’interaction constituent donc un élément important dans la régulation de l’émotion interpersonnelle (voir aussi chapitre 12; e.g. Rieder et al., 2008; ou chapitre 15).

Dans ce premier chapitre, nous avons présenté nombre de notions et d’évidences empiriques qui parlent en faveur d’un modèle multidimensionnel du traitement affectif. Nous avons également clarifié les significations de ce que l’on nomme « ouverture » dans ce domaine. Si l’on considère les composantes du modèle de l’OE comme un ensemble de dimensions du fonctionnement affectif à part entière, il devrait par conséquent être possible de développer des instruments pour les mesurer, comme par exemple des échelles qui répondent à des critères psychométriques de fiabilité et de validité. Le chapitre suivant aborde donc la construction d’échelles originales qui mesurent chacune des dimensions. L’adéquation empirique du modèle de l’Ouverture émotionnelle est examinée tant au niveau des nouvelles échelles considérées individuellement que de l’ensemble du modèle. Finalement, nous avons aussi pu mettre en évidence l’existence de patterns multidimensionnels correspondant à des types (ou profils) particuliers du fonctionnement affectif individuel (chapitre 2). Dans les chapitres suivants de cette première partie, ce nouveau modèle du fonctionnement affectif est comparé à d’autres conceptions théoriques du domaine, comme l’intelligence émotionnelle et l’alexithymie, et mis en perspective avec les traits de personnalité. Ainsi, les chapitres 3 et 4. présentent des recherches empiriques dont le but consiste d’une part à mettre en évidence les liens entre les dimensions de l’Ouverture émotionnelle et les concepts d’alexithymie ou de traits de personnalité et, d’autre part, de souligner les spécificités et les apports du modèle.