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Comme nous feuilletions dernièrement un ancien volume du Magasin pittoresque, nous y avons lu une histoire singulière, celle d'une jeune fille de 9 ou 10 ans qui fut trouvée dans les bois, près de Châlons. On ne put savoir où elle était, née, ni d'où elle venait. Elle n'avait gardé aucun souvenir de son enfance. En rapprochant les détails donnés par elle aux diverses époques de sa vie, on supposa qu'elle était née dans le nord de l'Europe et probablement chez les Esquimaux, que de là elle avait été transportée aux Antilles, et enfin en France. Elle assurait qu'elle avait deux fois traversé de larges étendues de mer, et paraissait émue quand on lui montrait des images qui représentaient soit des huttes et des barques du pays des Esquimaux, soit des phoques, soit des cannes à sucre et d'autres produits des îles d'Amérique. Elle croyait se rappeler assez clairement qu'elle avait appartenu comme esclave à une maîtresse qui l'aimait beaucoup, mais que le maître, ne pouvant la souffrir, l'avait fait embarquer.
Si nous reproduisons ce récit que nous ne connaissons que de seconde main, c'est parce qu'il permet de comprendre en quel sens on peut dire que la mémoire dépend de l'entourage social. À 9 ou 10 ans, un enfant possède beaucoup de souvenirs, récents et même assez anciens. Que lui en resterait-il, s'il était brusquement séparé des siens, transporté dans un pays où on ne parle pas sa langue, où ni dans l'aspect des gens et des lieux, ni dans les coutumes, il ne retrouverait rien de ce qui lui était familier jusqu'à ce moment ? L'enfant a quitté une société pour passer dans une autre. Il semble que, du même coup, il ait perdu la faculté de se souvenir dans la seconde de tout ce qu'il a fait, de tout ce qui l'a impressionné, et qu'il se rappelait sans peine, dans la première. Pour que quelques souvenirs incertains et incomplets reparaissent, il faut que, dans la société où il se trouve à présent, on lui montre tout au moins des images qui reconstituent un moment autour de lui le groupe et le milieu d'où il a été arraché.
Cet exemple n'est qu'un cas limite. Mais si nous examinions d'un peu plus près de quelle façon nous nous souvenons, nous reconnaîtrions que, très certainement, le plus grand nombre de nos souvenirs nous reviennent lorsque nos parents, nos amis, ou d'autres hommes nous les rappellent. On est assez étonné lorsqu'on lit les traités de psychologie où il est traité de la mémoire, que l'homme y soit considéré comme un être isolé. Il semble que, pour comprendre nos opérations mentales, il soit nécessaire de s'en tenir à l'individu, et de sectionner d'abord tous les liens qui le rattachent à la société, de ses semblables. Cependant c'est dans la société que, normalement, l'homme acquiert ses souvenirs, qu'il se les rappelle, et, comme on dit, qu'il les reconnaît et les localise…
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Seitenzahl: 662
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Les cadres sociaux de la mémoire.
Les cadres sociaux de la mémoire
Maurice Halbwachs
EHS
Humanités et Sciences
Comme nous feuilletions dernièrement un ancien volume du Magasin pittoresque, nous y avons lu une histoire singulière, celle d'une jeune fille de 9 ou 10 ans qui fut trouvée dans les bois, près de Châlons, en 1731. On ne put savoir où elle était, née, ni d'où elle venait. Elle n'avait gardé aucun souvenir de son enfance. En rapprochant les détails donnés par elle aux diverses époques de sa vie, on supposa qu'elle était née dans le nord de l'Europe et probablement chez les Esquimaux, que de là elle avait été transportée aux Antilles, et enfin en France. Elle assurait qu'elle avait deux fois traversé de larges étendues de mer, et paraissait émue quand on lui montrait des images qui représentaient soit des huttes et des barques du pays des Esquimaux, soit des phoques, soit des cannes à sucre et d'autres produits des îles d'Amérique. Elle croyait se rappeler assez clairement qu'elle avait appartenu comme esclave à une maîtresse qui l'aimait beaucoup, mais que le maître, ne pouvant la souffrir, l'avait fait embarquer{1}.
Si nous reproduisons ce récit, dont nous ne savons s'il est authentique, et que nous ne connaissons que de seconde main, c'est parce qu'il permet de comprendre en quel sens on peut dire que la mémoire dépend de l'entourage social. À 9 ou 10 ans, un enfant possède beaucoup de souvenirs, récents et même assez anciens. Que lui en resterait-il, s'il était brusquement séparé des siens, transporté dans un pays où on ne parle pas sa langue, où ni dans l'aspect des gens et des lieux, ni dans les coutumes, il ne retrouverait rien de ce qui lui était familier jusqu'à ce moment ? L'enfant a quitté une société pour passer dans une autre. Il semble que, du même coup, il ait perdu la faculté de se souvenir dans la seconde de tout ce qu'il a fait, de tout ce qui l'a impressionné, et qu'il se rappelait sans peine, dans la première. Pour que quelques souvenirs incertains et incomplets reparaissent, il faut que, dans la société où il se trouve à présent, on lui montre tout au moins des images qui reconstituent un moment autour de lui le groupe et le milieu d'où il a été arraché.
Cet exemple n'est qu'un cas limite. Mais si nous examinions d'un peu plus près de quelle façon nous nous souvenons, nous reconnaîtrions que, très certainement, le plus grand nombre de nos souvenirs nous reviennent lorsque nos parents, nos amis, ou d'autres hommes nous les rappellent. On est assez étonné lorsqu'on lit les traités de psychologie où il est traité de la mémoire, que l'homme y soit considéré comme un être isolé. Il semble que, pour comprendre nos opérations mentales, il soit nécessaire de s'en tenir à l'individu, et de sectionner d'abord tous les liens qui le rattachent à la société, de ses semblables. Cependant c'est dans la société que, normalement, l'homme acquiert ses souvenirs, qu'il se les rappelle, et, comme on dit, qu'il les reconnaît et les localise. Comptons, dans une journée, le nombre de souvenirs que nous avons évoqués à l'occasion de nos rapports directs et indirects avec d'autres hommes. Nous verrons que, le plus souvent, nous ne faisons appel à notre mémoire que pour répondre à des questions que les autres nous posent, ou que nous supposons qu'ils pourraient nous poser, et que d'ailleurs, pour y répondre, nous nous plaçons à leur point de vue, et nous nous envisageons comme faisant partie du même groupe ou des mêmes groupes qu'eux. Mais pourquoi ce qui est vrai d'un grand nombre de nos souvenirs ne le serait-il pas de tous ? Le plus souvent, si je me souviens, c'est que les autres m'incitent à me souvenir, que leur mémoire vient au secours de la mienne, que la mienne s'appuie sur la leur. Dans ces cas au moins, le rappel des souvenirs n'a rien de mystérieux. Il n'y a pas à chercher où ils sont, où ils se conservent, dans mon cerveau, ou dans quelque réduit de mon esprit où j'aurais seul accès, puisqu'ils me sont rappelés du dehors, et que les groupes dont je fais partie m'offrent à chaque instant les moyens de les reconstruire, à condition que je me tourne vers eux et que j'adopte au moins temporairement leurs façons de penser. Mais pourquoi n'en serait-il pas ainsi dans tous les cas ?
C'est en ce sens qu'il existerait une mémoire collective et des cadres sociaux de la mémoire, et c'est dans la mesure où notre pensée individuelle se replace dans ces cadres et participe à cette mémoire qu'elle serait capable de se souvenir. On comprendra que notre étude s'ouvre par un et même deux chapitres consacrés au rêve{2}, si l'on remarque que l'homme qui dort se trouve pendant quelque temps dans un état d'isolement qui ressemble, au moins en partie, à celui où il vivrait s'il n'était en contact et en rapport avec aucune société. A ce moment, il n'est plus capable et il n'a plus besoin d'ailleurs de s'appuyer sur ces cadres de la mémoire collective, et il est passible de mesurer l'action de ces cadres, en observant ce que devient la mémoire individuelle lorsque cette action ne s'exerce plus.
Mais, lorsque nous expliquions ainsi la mémoire d'un individu par la mémoire des autres, ne tournions-nous pas dans un cercle ? Il fallait, en effet, expliquer alors comment les autres se souviennent, et le même problème semblait se poser de nouveau, dans les mêmes termes.
Si le passé reparaît, il importe fort peu de savoir s'il reparaît dans ma conscience, ou dans d'autres consciences. Pourquoi reparaît-il ? Reparaîtrait-il, s'il ne se conservait pas ? Ce n'est point apparemment sans raison que, dans la théorie classique de la mémoire, après l'acquisition des souvenirs on étudie leur conservation, avant de rendre compte de leur rappel. Or, si l'on ne veut pas expliquer la conservation des souvenirs par des processus cérébraux (explication, en effet, assez obscure et qui soulève de grosses objections), il semble bien qu'il n'y ait pas d'autre alternative que d'admettre que les souvenirs, en tant qu'états psychiques, subsistent dans l'esprit à l'état inconscient, pour redevenir conscients lorsqu'on se les rappelle. Ainsi, le passé ne se détruirait et ne disparaîtrait qu'en apparence. Chaque esprit individuel traînerait derrière lui toute la suite de ses souvenirs. On peut admettre maintenant, si l'on veut, que les diverses mémoires s'entr'aident et se prêtent mutuellement secours. Mais ce que nous appelons les cadres collectifs de la mémoire ne seraient que le résultat, la somme, la combinaison des souvenirs individuels de beaucoup de membres d'une même société. Ils serviraient, peut-être, à les mieux classer après coup, à situer les souvenirs des uns par rapport à ceux des autres. Mais ils n'expliqueraient point la mémoire elle-même, puisqu'ils la supposeraient.
L'étude du rêve nous avait apporté déjà des arguments très sérieux contre la thèse de la subsistance des souvenirs à l'état inconscient. Mais il fallait montrer qu'en dehors du rêve, le passé, en réalité, ne reparaît pas tel quel, que tout semble indiquer qu'il ne se conserve pas, mais qu'on le reconstruit en partant du présent {3}. Il fallait montrer, d'autre part, que les cadres collectifs de la mémoire ne sont pas constitués après coup par combinaison de souvenirs individuels, qu'ils ne sont pas non plus de simples formes vides où les souvenirs, venus d'ailleurs, viendraient s'insérer, et qu'ils sont au contraire précisément les instruments dont la mémoire collective se sert pour recomposer une image du passé qui s'accorde à chaque époque avec les pensées dominantes de la société. C'est à cette démonstration que sont consacrés les 3e et 4e chapitres de ce livre, qui traitent de la reconstruction du passé, et de la localisation des souvenirs.
Après cette étude, en bonne partie critique, et où nous posions cependant les bases d'une théorie sociologique de la mémoire, il restait à envisager directement et en elle-même la mémoire collective. Il ne suffisait pas en effet de montrer que les individus, lorsqu'ils se souviennent, utilisent toujours des cadres sociaux. C'est au point de vue du groupe, ou des groupes qu'il fallait se placer. Les deux problèmes d'ailleurs non seulement sont solidaires, mais n'en, font qu'un. On peut dire aussi bien que l'individu se souvient en se plaçant au point de vue du groupe, et que la mémoire du groupe se réalise et se manifeste dans les mémoires individuelles. C'est pourquoi, dans les 3 derniers chapitres, nous avons traité de la mémoire collective ou des traditions de la famille, des groupes religieux, et des classes sociales. Certes, il existe d'autres sociétés encore, et d'autres formes de mémoire sociale. Mais, obligés de nous limiter, nous nous en sommes tenus à celles qui nous paraissaient les plus importantes, à celles aussi dont nos recherches antérieures nous permettaient le mieux d'aborder l'étude. C'est sans doute pour cette dernière raison que notre chapitre sur les classes sociales dépasse les autres en étendue. Nous y avons retrouvé, et essayé d'y développer quelques idées que nous avions exprimées ou entrevues ailleurs.
Le rêve et les images-souvenirs
« Bien souvent, dit Durkheim{4}, nos rêves se rapportent à des événements passés ; nous revoyons ce que nous avons vu ou fait à l'état de veille, hier, avant-hier, pendant notre jeunesse, etc.; et ces sortes de rêves sont fréquents et tiennent une place assez considérable dans notre vie nocturne.» Il précise, dans la suite, ce qu'il entend par « rêves se rapportant à des événements passés » : il s'agit de «remonter le cours du temps», d' « imaginer qu'on a vécu pendant son sommeil une vie qu'on sait écoulée depuis longtemps », et, en somme, d'évoquer « des souvenirs comme on en a pendant le jour, mais d'une particulière intensité ». Au premier abord, cette remarque ne surprend point. En rêve, les états psychologiques les plus divers, les plus compliqués, ceux-là mêmes qui supposent de l'activité, une certaine dépense d'énergie spirituelle, peuvent se présenter. Pourquoi, aux réflexions, aux émotions, aux raisonnements, ne se mêlerait-il pas des souvenirs ? Pourtant, lorsqu'on examine les faits de plus près, cette proposition paraît moins évidente.
Demandons-nous si, parmi les illusions de nos rêves, s'intercalent des souvenirs que nous prenons pour des réalités. A cela on répondra peut-être que toute la matière de nos rêves provient de la mémoire, que les songes sont précisément des souvenirs que nous ne reconnaissons pas sur le moment, mais que, dans beaucoup de cas, il est possible au réveil d'en retrouver la nature et l'origine. Nous le croyons sans peine. Mais ce qu'il faudrait établir (et c'est bien ce qui est affirmé dans le passage que nous avons cité), c'est que des événements complets, des scènes entières de notre passé se reproduisent dans le rêve tels quels, avec toutes leurs particularités, sans aucun mélange d'éléments qui se rapportent à d'autres événements, à d'autres scènes, ou qui soient purement fictifs, si bien qu'au réveil nous puissions dire, non pas seulement : ce rêve s'explique par ce que j'ai fait ou vu dans telles circonstances, mais : ce rêve est le souvenir exact, la reproduction pure et simple de ce que j'ai fait ou vu à tel moment et en tel lieu. C'est cela, et cela seulement que peut signifier : « remonter le cours du temps » et « revivre » une partie de sa vie.
Mais ne sommes-nous pas trop exigeants ? Et, posé en ces termes, le problème ne se résout-il pas aussitôt par l'absurde, ou plutôt ne se pose-t-il même pas, tant la solution en est évidente ? Si l'on évoquait en rêve des souvenirs à ce point circonstanciés, comment ne les reconnaîtrait-on pas, pendant le rêve même ? Alors l'illusion tomberait aussitôt, et l'on cesserait de rêver. Mais supposons que telle scène passée se reproduise, avec quelques changements très faibles, juste assez importants pour que nous ne soyons pas mis en défiance. Le souvenir est là, souvenir précis et concret ; mais il y a comme une activité latente de l'esprit qui intervient pour le démarquer, et qui est comme une défense inconsciente du rêve contre le réveil. Par exemple, je me vois devant une table autour de laquelle sont des jeunes gens : l'un parle ; mais, au lieu d'un étudiant, c'est un de mes parents, qui n'a aucune raison de se trouver là. Ce simple détail suffit pour m'empêcher de rapprocher ce rêve du souvenir dont il est la reproduction. Mais n'aurai-je pas le droit, au réveil, et quand j'aurai fait ce rapprochement, de dire que ce rêve n'était qu'un souvenir ?
Cela revient à dire que nous ne pourrions revivre notre passé dans le sommeil sans le reconnaître, et qu'en fait tout se passe comme si nous reconnaissions d'avance ceux de nos rêves qui ne sont ou tendent à n'être que des souvenirs réalisés, puisque nous les modifions inconsciemment afin d'entretenir notre illusion. Mais d'abord pourquoi un souvenir, même vaguement reconnu, nous réveillerait-il ? Il y a bien des cas où, tout en continuant à rêver, on a le sentiment qu'on rêve, et même il y en a où l'on recommence plusieurs fois, à intervalles de veille plus ou moins longs, exactement le même rêve, si bien qu'au moment où il reparaît on a vaguement conscience que ce n'est qu'une répétition : et pourtant on ne se réveille pas. D'autre part, est-il vraiment inconcevable qu'un souvenir proprement dit, qui reproduit une partie de notre passé en son intégralité, soit évoqué sans que nous le reconnaissions ? La question est de savoir si, en fait cette dissociation entre le souvenir et la reconnaissance se réalise : le rêve pourrait être à cet égard une expérience « cruciale », si elle nous révélait que le souvenir -non reconnu se produit quelquefois pendant le sommeil. Il y a au moins une conception de la mémoire d'où il résulterait que le souvenir peut se reproduire sans être reconnu. Supposons que le passé se conserve sans changement et sans lacunes au -fond de la mémoire, c'est-à-dire qu'il nous soit possible à tout instant de revivre n'importe quel événement de notre vie. Certains seulement d'entre ces souvenirs reparaîtront pendant la veille ; comme, au moment où nous les évoquerons, nous resterons en contact avec les réalités du présent, nous ne pourrons point ne pas y reconnaître des éléments de notre passé. Mais, pendant le sommeil, alors que ce contact est interrompu, supposons que les souvenirs envahissent notre conscience : comment les reconnaîtrions-nous comme des souvenirs ? Il n'y a plus de présent auquel nous puissions les opposer; puisqu'ils sont le passé non pais tel qu'on le revoit à distance mais tel qu'il s'est déroulé lorsqu'il était le présent, il n'y a rien en eux qui révèle qu'ils ne se présentent pas à nous pour la première fois. - Ainsi rien ne s'oppose, théoriquement, à ce que des souvenirs exercent sur nous une sorte d'action hallucinatoire pendant le sommeil, sans qu'ils aient besoin, pour ne pas être reconnus, de se masquer ou de se défigurer.
I - i
Depuis un peu plus de quatre années (exactement depuis janvier 1920) nous avons examiné nos rêves du point de vue qui nous intéresse, c'est-à-dire afin de découvrir s'ils contenaient des scènes complètes de notre passé. Le résultat a été nettement négatif. Il nous a été possible, le plus souvent, de retrouver telle pensée, tel sentiment, telle attitude, tel détail d'un événement de la veille qui était entré dans notre rêve, mais jamais nous n'avons réalisé en rêve un souvenir.
Nous nous sommes adressé à quelques personnes qui s'étaient exercées à observer leurs visions nocturnes. M. Kaploun nous a écrit : « Il n'est jamais arrivé que je rêve toute une scène vécue. En rêve, la part d'additions et de modifications dues au fait que le rêve est une scène qui se tient, est considérablement plus grande que la part d'éléments puisés dans le réel vécu récemment, Ou, si l'on veut, dans le réel d'où sont tirés les éléments intégrés dans la scène rêvée. » D'une lettre que nous a adressée M. Henri Piéron, nous détachons ce passage : « Je n'ai pas, dans mes rêves - que j'ai notés systématiquement pendant une période - revécu des périodes de vie de la veille sous une forme identique: j'ai retrouvé parfois des sentiments, des images, des épisodes plus ou moins modifiés, sans plus. » M. Bergson nous a dit qu'il rêvait beaucoup, et qu'il ne se rappelait aucun cas où il eût, au réveil, reconnu dans un de ses rêves ce qu'il appelle un souvenir-image. Il a ajouté, toutefois, qu'il avait eu parfois le sentiment que, dans le sommeil profond, il était redescendu dans son passé : nous reviendrons plus tard sur cette réserve.
Nous avons lu, enfin, le plus grand nombre qu'il nous a été possible de descriptions de rêves, sans y rencontrer exactement ce que nous cherchions. Dans un chapitre sur la « Litteratur » des problèmes du rêve {5} Freud écrit : « Le rêve ne reproduit que des fragments du passé. C'est la règle générale. Toutefois il y a des exceptions : un rêve peut reproduire un événement aussi exactement (vollständig) que la mémoire pendant la veille. Delboeuf nous parle d'un de ses collègues d'Université (actuellement professeur à Vienne) : celui-ci, en rêve, a refait une dangereuse excursion en voiture dans laquelle il n'a échappé à un accident que par miracle : tous les détails s'y trouvaient reproduits. Miss Calkins mentionne deux rêves qui reproduisaient exactement un événement de la veille, et moi-même j'aurai l'occasion de citer un exemple que je connais de la reproduction exacte en rêve d'un événement de l'enfance. » Freud ne paraît avoir observé directement aucun rêve de ce genre.
Examinons ces exemples. Voici comment Delbœuf rapporte le rêve qui lui a été raconté par son ami et ancien collègue, le célèbre chirurgien Gussenbauer, depuis professeur à l'Université de Prague {6}. « Il avait un jour parcouru en voiture une route qui relie deux localités dont j'ai oublié les noms qui, en un certain passage, présente une pente rapide et une courbe dangereuse. Le cocher ayant fouetté trop vigoureusement les chevaux, ceux-ci s'emportèrent, et voiture et voyageur manquèrent 100 fois de rouler dans un précipice, ou de se briser contre les rochers qui se dressaient de l'autre côté du chemin. Dernièrement M. Gussenbauer rêva qu'il refaisait le même trajet, et, arrivé à cet endroit, il se rappela dans ses moindres détails l'accident dont il avait failli être victime. » Il résulte de ce texte que Freud l'a très mal compris, ou en a gardé un souvenir inexact : car le professeur en question refait sans doute en rêve le même trajet (il ne nous dit pas d'ailleurs s'il est en voiture, dans la même voiture, etc.), mais non la même excursion où il échapperait de nouveau au même accident. Il se borne, en rêve, à se rappeler l'accident, une fois arrivé au lieu où il s'est produit. Or, c'est tout autre chose que de rêver qu'on se souvient d'un événement de la veille, et de se retrouver, en rêve, dans la même situation, d'assister ou de participer aux mêmes événements que quand on était éveillé. Cette confusion est au moins étrange.
Nous pouvons substituer à cet exemple celui-ci qui est rapporté par Foucault, également de seconde main, et que Freud ne pouvait d'ailleurs connaître {7}. Il s'agit d' « un médecin qui, ayant été très affecté par une opération où il a dû tenir les jambes du patient auquel on ne pouvait administrer le chloroforme, revoit pendant une vingtaine de nuits le même événement: « Je voyais le corps posé sur une table et les médecins comme au moment de l'opération. » Après le réveil l'image restait dans l'esprit, non pas hallucinatoire, mais encore extrêmement vive. A peine commençait-il à s'endormir que la même vision le réveillait. L'image revenait aussi quelquefois dans la journée, mais elle était alors moins vive. Le tableau imaginatif était toujours le même, et présentait un souvenir exact de l'événement. Enfin l'obsession cessa de se produire. On peut se demander si le fait en question, après le moment où il s'est produit, et avant qu'on l'ait revu en rêve pour la première fois, ne s'est pas imposé assez fortement à la pensée du sujet pour que se substitue au souvenir une image peut-être reconstruite en partie, si bien que nous n'avons plus affaire à l'événement lui-même, mais à une ou à plusieurs reproductions successives de l'événement qui ont pu alimenter quelque temps l'imagination de celui qui le revoit plus tard en songe. Du moment, en effet, qu'un souvenir s'est reproduit plusieurs fois, il n'appartient plus à la série chronologique des événements qui n'ont eu lieu qu'une fois ; ou plutôt, à ce souvenir (en admettant qu'il subsiste tel quel dans la mémoire) se superposent une ou plusieurs représentations, mais celles-ci ne correspondent plus à un événement qu'on n'a vu qu'une fois, puisqu'on l'a revu plusieurs fois en pensée. C'est ainsi qu'il y a lieu de distinguer du souvenir d'une personne, vue en un lieu et à un moment détermine, l'image de cette personne, telle que l'imagination a pu la reconstruire (si on ne l'a pas revue), ou telle qu'elle résulte de plusieurs souvenirs successifs de la même personne. Une telle image peut reparaître en rêve, sans qu'on puisse dire qu'on évoque alors un souvenir proprement dit.
Nous pouvons rapprocher de cette observation. celle que rapporte Brierre de Boismont, d'après Abercrombie {8}. « Un de mes amis, dit Abercrombie, employé dans une des principales banques de Glasgow en qualité de caissier, était à son bureau, lorsqu'un individu se présenta, réclamant le paiement d'une somme de 6 livres sterling. Il y avait plusieurs personnes avant lui qui attendaient leur tour; mais il était si bruyant et surtout si insupportable par son bégayement qu'un des assistants pria le caissier de le payer pour qu'on en fût débarrassé. Celui-ci fit droit à la demande avec un geste d'impatience et sans prendre note de cette affaire [au lieu de ce dernier membre de phrase, il y a dans Abercrombie : et ne pensa plus, à cette affaire]. A la fin de l'année, c'est-à-dire huit ou lieu£ mois après, la balance des livres ne put être établie; il s'y trouvait toujours une erreur de 6 livres. Mon ami passa inutilement plusieurs nuits et plusieurs jours à chercher la cause de ce déficit ; vaincu par la fatigue, il revint chez lui, se mit au lit, et rêva qu'il était à son bureau, que le bègue se présentait, et bientôt tous les détails de cette affaire se retracèrent fidèlement, à son esprit. Il se réveille la pensée pleine de son rêve, et avec l'espérance qu'il allait découvrir ce qu'il cherchait si inutilement. Après, avoir examiné ses livres, il reconnut en effet que cette somme n'avait point été portée sur son journal et qu'elle répondait exactement à l'erreur. » Voilà tout ce que dit B. de B... Or, nous reportant au -texte d'Abercrombie, nous voyons que ce que l'auteur trouve surtout extraordinaire, c'est que le caissier ait pu se rappeler en rêve un détail qui n'avait laissé sur le moment aucune impression dans son esprit, et qu'il n'avait pas même remarqué, savoir qu'il n'avait pas. inscrit le paiement. Mais voici ce qui a pu se passer. Le caissier, les jours précédant le rêve, s'est rappelé cette scène qui l'avait frappé : le souvenir, souvent évoqué, auquel il a plusieurs fois réfléchi, est devenu une simple image. Il a dû supposer, d'autre part qu'il avait négligé d'inscrire un paiement. Il est naturel que cette image, et cette supposition qui le préoccupait, se soient rejointes dans le rêve. Mais ni l'une, ni l'autre n'étaient proprement des. souvenirs. Cela n'explique pas, évidemment, que le fait ainsi imaginé en rêve ait été reconnu, exact. Mais il y a des hasards plus étranges., Quant à l'observation de Miss Calkins {9} elle est directe. Mais tout ce qu'elle nous en dit se réduit à ceci : « C. (c'est elle qui se désigne ainsi) rêva deux fois le détail, exact d'un événement qui précédait immédiatement (le rêve). C'est un cas de l'espèce la plus simple d'imagination mécanique. » Elle ajoute, en note, il est vrai : « il est inexact de l'appeler, comme fait Maury, « souvenir ignoré », on: « mémoire... non consciente ». La mémoire se distingue de l'imagination en ce que l'événement est rapporté consciemment au passé et au moi.» Mais ne discutons pas des termes et des définitions. Ce qui importe, c'est que les rêves auxquels il est fait allusion sont bien ceux que nous avons recherchés en vain jusqu'ici. Malheureusement, aucun d'eux ne nous est décrit. C'est d'autant plus regrettable que cette enquête a porté, en peu de temps, sur un grand nombre de rêves. Miss Calkins a pris des notes pendant cinquante-cinq nuits, sur 205 rêves, à raison de près de 4 rêves par nuit ; le second observateur, S.... a observé, pendant quarante-six nuits, 170 rêves, sans en noter du même genre que ceux qui nous occupent. L'enquête a duré de six à, huit sen-laines. De telles conditions sont quelque peu anormales. Il faudrait d'ailleurs que nous sachions, d'une part, ce que Miss Calkins entend par « le détail exact d'un événement », d'autre part en quoi consistait l'événement qui précédait, et enfin s'il n'y a eu réellement aucun intervalle entre l'événement et la nuit où elle a rêvé.
Il reste le rêve dont Freud a eu connaissance. Il n'indique point la page de son livre où il est rapporté. Celui-là seul, parmi tous ceux qu'il a décrits, correspond à peu près à ce qu'il laisse prévoir : un de ses collègues lui raconta qu'il avait vu en rêve, peu de temps auparavant, son ancien précepteur en une attitude inattendue. Il était couché auprès d'une servante (qui était demeurée à la maison jusqu'à ce que ce collègue eût eu 11 ans). L'endroit où se passait la scène apparaissait en rêve. Le frère du rêveur, plus âgé, lui confirma la réalité de ce que celui-ci avait vu en songe. « Il en possédait un souvenir net, car il avait alors 6 ans. Le couple lui faisait boire de la bière pour l'enivrer, et ne se préoccupait pas du plus petit, âgé de 3 ans, qui dormait cependant dans la chambre de la servante {10}. » Freud ne nous indique pas si cette représentation, était un souvenir défini qui se rapportait à une nuit déterminée, à un événement dont le rêveur n'avait été témoin qu'une fois, ou plutôt une association d'idées d'un caractère plus général. Il ne dit point, cette fois, que la scène se soit reproduite dans tous ses détails. Le fait, s'il est exact, n'en est pas moins intéressant. On peut le rapprocher d'exemples du même genre, pris chez d'autres auteurs.
Maury raconte ceci {11} : « J'ai passé mes premières années à Meaux, et je me rendais souvent dans un village voisin nommé Trilport. » Son père y construisait un pont. « Une nuit, je me trouve en rêve transporté aux jours de mon enfance, et jouant dans ce village de Trilport. » Il y voit un homme qui porte un uniforme, et qui lui dit son nom. Au réveil, il n'a aucun souvenir qui se rattache à ce nom. Mais il interroge une vieille domestique, qui lui apprend que c'était bien ainsi que s'appelait le gardien du pont que son père a bâti. - Un de ses amis lui a raconté que, sur le point de retourner à Montbrison, où il avait vécu, enfant, vingt-cinq ans plus tôt, il rêva qu'il rencontrait près de cette ville un inconnu, qui lui dit qu'il était un ami de son père, et s'appelait T... Le rêveur savait qu'il avait connu quelqu'un de ce nom, mais ne se rappelait pas son aspect: il retrouva effectivement cet homme, semblable à l'image de son rêve, encore qu'un peu vieilli.
Hervey de Saint-Denis {12} raconte qu'une nuit il se vit en rêve à Bruxelles, en face de l'église de Sainte-Gudule. « Je me promenais tranquillement, parcourant une rue des plus vivantes, bordée de nombreuses boutiques dont les enseignes bigarrées allongeaient leurs grands bras au-dessus des passants. » Comme il sait qu'il rêve, et qu'il se souvient, en rêve, de n'avoir jamais été à Bruxelles, il se met à examiner avec une attention extrême l'une des boutiques, afin d'être en mesure de la reconnaître plus tard. « Ce fut celle d'un bonnetier... J'y remarquai d'abord pour enseigne deux bras croisés, l'un rouge, et l'autre blanc, faisant saillie sur la rue, et surmontés en guise de couronne d'un énorme bonnet de coton rayé. Je lus plusieurs fois le nom du marchand afin de le bien retenir ; je remarquai le numéro de la maison, ainsi que la forme ogivale d'une petite porte, ornée à son sommet d'un chiffre enlacé. » Quelques mois après il visite Bruxelles, et y cherche en vain « la rue des enseignes multicolores et de la boutique rêvée ». Plusieurs années s'écoulent. Il se trouve à Francfort où il était allé déjà « durant ses plus jeunes ans ». Il entre dans la Judengasse. « Tout un ensemble d'indéfinissables réminiscences commença vaguement à s'emparer de mon esprit. Je m'efforçai de découvrir la cause de cette impression singulière. » Et il se rappelle alors ses inutiles recherches à Bruxelles. La rue où il se trouve est bien la rue de son rêve : mêmes enseignes capricieuses, même publie, même mouvement.
Il découvre la maison, « si exactement pareille à celle de mon ancien rêve qu'il me semblait avoir fait un retour de 6 ans en arrière et ne m'être point encore éveillé ».
Tous ces rêves ont un caractère commun ; il s'agit de souvenirs d'enfance, entièrement oubliés depuis un temps indéterminé, et que nous ne pouvons pas ressaisir pendant la veille, même après que le rêve les a évoqués ; ils reviennent, mêlés à nos songes, et il faut nous aider de la mémoire des autres, ou nous livrer à une enquête et à une vérification objective, pour constater qu'ils correspondent bien à des réalités anciennement perçues.
Or, sans doute, ce ne sont pas des scènes complètes qui reparaissent, mais un nom, un visage, le tableau d'une rue, d'une maison. Tout cela ne fait cependant point partie de notre expérience familière, des souvenirs que nous ne nous étonnons pas de retrouver, à l'état de fragments, dans nos songes, parce qu'ils sont récents, ou parce que nous savons qu'éveillés nous possédons sur eux une certaine prise, parce qu'en somme il y a toutes raisons pour qu'ils entrent dans les produits de notre activité imaginative. Au contraire, il faudrait admettre que les souvenirs de notre enfance se 'sont stéréotypés, qu'ils sont, dès le début, et demeurent, comme dit Hervey de Saint-Denis, des clichés-images, dont notre conscience n'a plus rien connu à partir du moment où ils se sont gravés « sur les tablettes de notre mémoire ». Comment contester que, dans les cas où ils reparaissent, c'est bien une partie, une parcelle de notre plus lointain passé qui remonte à la surface ?
Nous ne sommes pas convaincus que ces réminiscences d'enfance correspondent bien ce à que nous appelons des souvenirs. Si nous ne nous rappelons rien de cette période à l'état de veille, n'est-ce point parce que ce que nous en pourrions retrouver se réduit à des impressions trop vagues, à des images trop mal définies, pour offrir quelque prise à la mémoire proprement dite ? La vie consciente des tout petits enfants se rapproche à bien des égards de l'état d'esprit d'un homme qui rêve, et, si nous en conservons si peu de souvenirs, c'est peut-être pour cette raison même : les deux domaines, celui de l'enfance et celui du rêve, ce petit nombre de souvenirs exceptés, opposent le même obstacle à nos regards : ce sont les seules périodes dont les, événements ne soient point compris dans la série chronologique où prennent place nos souvenirs de la veille. Il est donc bien peu vraisemblable que nous ayons pu, dans la première enfance, former des perceptions assez précises pour que le souvenir qu'elles nous ont laissé, lorsqu'il reparaît, soit lui-même aussi précis, qu'on nous le dit. La ressemblance entre l'image du rêve et le visage réel, dans le second rêve cité par Maury, n'est tout de même pas une identité : en vingt-cinq ans, les traits ne peuvent point ne pas se transformer : peut-être, si la personne ressemble à ce point à son image, cela tient-il à ce que l'image elle-même est assez brumeuse ? Hervey de Saint-Denis croit s'être assuré que la maison vue en réalité était bien telle que la maison vue en rêve, parce que, dès son réveil, il en a dessiné les, détails. avec un grand soin. Ce qu'il faudrait savoir, c'est à quel âge exactement il l'a, vue. Si « durant ses plus jeunes, ans » signifie vers 5 ou 6, ans, il paraît invraisemblable qu'il ait pu alors en garder un souvenir aussi détaillé, puisqu'à cet âge on ne perçoit guère que l'aspect général des objets {13}. Il ne nous dit pas, d'ailleurs, que lorsqu'il l'a revue, il s'est reporté à son dessin : mais, tout de suite, il lui a semblé qu'il se trouvait exactement dans le même état que lorsqu'il rêvait six ans auparavant : cette sûreté de mémoire ne laisse pas, de surprendre. En réalité, nous admettons qu'entre l'impression &'enfance et l'image du rêve il y ait eu une étroite ressemblance, que celle-ci ait reproduit exactement celle-là, mais non que l'une et l'autre aient été des reproductions détaillées de la maison c'est-à-dire des, souvenirs véritables. Tout, se passe comme dans ces rêves où l'on revoit ce qu'on a vu ou cru voir au cours de rêves antérieurs. Et certes il faudrait expliquer pourquoi ces images ne se reproduisent qu'en rêve, pourquoi la mémoire de la veille ne les atteint pas directement. Cela tient sans doute à ce que ce sont des représentations trop grosses, et que notre mémoire est, relativement, un instrument trop précis, et qui n'a prise d'ordinaire que sur ce qui se place dans son; champ, c'est-à-dire sur cela seulement qui peut être localisé.
D'ailleurs, quand bien même se représenterait à nous un visage, un objet, un fait vu autrefois, avec tous ses détails, du moment que nous-même nous: nous apparaissons en rêve tel que, nous sommes aujourd'hui, le tableau d'ensemble est modifié. On ne peut dire qu'il y a, ici juxtaposition d'un, souvenir, réel, et du sentiment que nous avons à présent de notre, moi, mais ces deux éléments se fondent, et comme nous ne pouvons nous représenter à nous-même autre que nous ne sommes, il faut bien que le visage, l'objet, le fait soient altérés pour que non& les regardions comme présents. Sans doute on pourrait concevoir que notre personne non seulement passe à l'arrière-plan, mais qu'elle s'évanouisse presque entièrement, que notre rôle devienne à ce point passif qu'il soit en définitive négligeable, qu'il se réduise à refléter, comme un miroir qui n'aurait point d'âge, les images qui se succèdent alors {14}. Mais un des traits caractéristiques du rêve, c'est que nous y intervenons toujours, soit que nous agissions, soit que nous réfléchissions, soit que nous projetions sur ce que nous voyons la nuance particulière de notre disposition du moment, terreur, inquiétude, étonnement, gêne, curiosité, intérêt, etc.
Très instructifs; à cet égard sont deux exemples, rapportés; par, Maury, à propos de rêves ou apparaissent des personnes; qu'on, sait être mortes : « Il y a quinze ans, une semaine s'était écoulée depuis le décès de M. L.... quand je le vis très distinctement en rêve... Sa présence me surprit beaucoup, et je lui demandai avec une vive curiosité comment, ayant été enterré, il avait pu revenir en ce monde. M. L... m'en donna une explication: qui, on le devine, n'avait pas le sens commun, et dans laquelle se mêlaient des théories vitalistes que j'avais récemment étudiées. » Cette fois, il a le sentiment qu'il rêve. Mais, une autre fois, il est convaincu qu'il ne rêve pas., et cependant il le revoit et il, lui demande comment il se fait qu'il se trouve là {15}. Il remarque ailleurs, qu'en songe nous ne nous étonnons pas des plus incroyables contradictions, que nous causons, avec des personnes que nous savons mortes, etc. {16} En tout cas, même si nous ne cherchons pas à résoudre la contradiction, nous la remarquons, nous en avons au moins le sentiment. - Miss Calkins dit que « dans les 375 cas observés par elle et un autre sujet, il n'y a aucun exemple d'un rêve où ils se soient vus dans un autre moment que le temps présent. Quand le rêve évoquait la maison où il ou elle avaient passé leur enfance, ou une personne qu'ils n'avaient pas vue depuis bien des années, l'âge apparent du rêveur n'était en rien diminué en vue d'éviter un anachronisme ; quel que fût l'endroit ou le caractère du rêve, le sujet avait bien son âge actuel, et ses conditions générales de vie n'étaient point changées{17}.
Serguéieff, aveugle depuis nombre d'années, se voit en rêve à Pétersbourg, au Palais d'hiver{18}. L'empereur Alexandre Il s'entretient avec lui et l'invite à regagner son régiment. Il obéit et rencontre son colonel, qui lui dit qu'il pourra reprendre son service le lendemain. « Mais je n'ai pas eu le temps de me procurer un cheval. - Je vous prêterai un des chevaux de mon écurie. - Mais ma santé est fort chancelante. - Le médecin vous exemptera de service. » Alors seulement, c'est-à-dire en tout dernier lieu, il fait part au colonel d'un obstacle radical, et lui rappelle qu'étant aveugle il est absolument incapable de commander un escadron. Il n'en a pas moins eu dès le début le sentiment d'une impossibilité, c'est-à-dire que, dès le début et dans tout le cours du rêve, sa personnalité actuelle intervenait. - Ainsi, jamais en rêve nous ne nous dépouillons entièrement de notre moi actuel, et cela suffirait pour que les images du rêve, si elles reproduisaient presque identiquement un tableau de notre passé, fussent tout de même différentes des souvenirs.
Mais, jusqu'ici, nous n'avons parlé que des rêves dont nous nous souvenons au réveil. N'y en a-t-il pas d'autres ? Et, outre tous ceux dont nous ne nous souvenons point, pour des raisons peut-être en partie accidentelles, n'y en a-t-il point dont la nature est telle que nous ne 'pouvons pas nous en souvenir ? Or, si tels étaient précisément ceux où le sentiment de la personnalité actuelle disparaît tout à fait, et où l'on revit le passé exactement tel qu'il a été, il faudrait dire qu'il y a en effet des rêves où des souvenirs se réalisent, mais qu'on les oublie régulièrement lorsqu'on cesse de rêver. C'est bien ce qu'entend M. Bergson, lorsqu'il attribue au sommeil léger les rêves dont on se souvient, et incline à croire que, dans le sommeil profond, les souvenirs deviennent l'objet unique ou au moins un objet possible de nos rêves.
Cependant, lorsque Hervey de Saint-Denis, jugeant du plus ou moins de profondeur de son sommeil par le plus ou moins de difficulté qu'il éprouve à s'y arracher, remarque que, dans le sommeil profond, le rêve est plus « vif », plus « lucide », et, en même temps, « plus suivi », d'une part nous aurions ainsi la preuve qu'on se souvient des rêves du sommeil profond, d'autre part rien n'indique qu'il y ait plus de souvenirs, et des souvenirs plus exacts, dans ceux-ci que dans les rêves du sommeil léger {19}. Il est vrai qu'on peut répondre : entre le moment où on commence à réveiller quelqu'un, et celui où il est réveillé effectivement, il s'écoule un intervalle de temps. Or, si petit soit-il, il suffit, étant donnée la rapidité avec laquelle se déroulent les rêves, pour que se soient produits dans cet intervalle, qui correspond à un état intermédiaire entre le sommeil profond et la veille, les rêves rapportés à tort au sommeil profond qui a précédé. Si on fait tenir ainsi dans une durée infinitésimale des rêves d'une durée apparente très longue, rien ne prouve, en effet, que nous atteignions jamais les rêves du sommeil profond proprement dit. Mais il faut peut-être se défier des observations classiques où le sujet croit avoir, en rêve, assisté à des événements qui demanderaient, pour se produire en réalité, beaucoup de temps, plusieurs jours et même plusieurs semaines, et qui ont défilé devant son regard en quelques instants. Jusqu'à quel point a-t-il assisté aux événements, jusqu'à quel point n'en a-t-il eu qu'une vue schématique ? M. Kaploun dit qu'il lui a été donné « de constater plusieurs fois non seulement qu'on ne rêve pas plus vite qu'on ne pense en veille, mais que le rêve est relativement lent ». Sa vitesse lui semble être « à peu près celle de l'action réelle {20} ». Hervey de Saint-Denis dit qu'ayant eu l'occasion de réveiller souvent une personne qui rêvait tout haut, si bien qu'elle lui fournissait ainsi, tout en dormant, des points de repère, il avait «constamment observé, en l'interrogeant aussitôt sur ce qu'elle venait de rêver, que ses souvenirs me remontaient jamais au delà d'un laps de cinq à six minutes ». En tout cas nous sommes loin des quelques secondes que dure le réveil. « Un très grand nombre de fois, ajoute le même auteur {21}, j'ai retrouvé toute la filière qu'avait suivie l'association de mes idées durant une période de cinq à six minutes, écoulées entre le moment où j'avais commencé à m'assoupir et celui où j'avais été tiré d'un rêve déjà formé, c'est-à-dire depuis l'état de veille absolue jusqu'à celui du sommeil complet. » Ainsi, aux observations sur la rapidité des rêves, d'où l'on conclut qu'on ne se rappelle point les rêves du sommeil profond, il est facile d'en opposer d'autres qui tendraient à prouver le contraire.
On pourrait, maintenant, raisonner sur des données moins discutables. Parmi nos rêves, il y en a qui sont des combinaisons d'images fragmentaires, dont nous ne pourrions que par un effort d'interprétation souvent incertain retrouver l'origine, au réveil, dans une ou plusieurs régions de notre mémoire. D'autres sont des souvenirs simplement démarqués. Entre les uns et les autres il y a bien des intermédiaires. Pourquoi ne supposerait-on. pas que la série ne se termine point là, qu'au delà de ces souvenirs démarqués il y en a d'autres qui ne le sont pas, qu'ensuite vient une catégorie de rêves qui contiendraient des souvenirs purs et simples (réalisés) ? On interpréterait ceci en disant que ce qui empêche le souvenir de reparaître intégralement, ce sont des sensations organiques, qui, si vagues soient-elles, pénètrent pourtant dans le rêve, et nous maintiennent en contact avec le monde extérieur : que ce contact se réduise de plus en plus, à la limite, rien d'extérieur n'intervenant pour régler l'ordre dans lequel les images se succèdent, il reste et il ne reste que l'ordre chronologique ancien suivant lequel la série des souvenirs se déroulera à nouveau. Mais, quand bien même on pourrait classer ainsi les images des rêves, rien n'autoriserait à admettre qu'on passe par des transitions insensibles de la catégorie des rêves à celle des souvenirs purs. On peut dire du souvenir, tel qu'on le définit dans cette conception, qu'il ne comporte pas de degrés : un état est un souvenir, ou autre chose : il n'est pas en partie un souvenir, en partie autre chose. Sans doute il y a des souvenirs incomplets, mais il n'y a pas, dans un rêve, mélange de souvenirs incomplets avec d'autres éléments, car un souvenir même incomplet, lorsqu'un l'évoque, s'oppose à tout le reste comme le passé au présent, tandis que le rêve, dans toutes ses parties, se confond pour nous avec le présent. Le rêve n'échappe pas plus à cette condition qu'une danseuse, alors même qu'elle ne touche le sol qu'avec les pointes, et donne l'impression qu'elle va s'envoler, ne se soustrait le moins du monde aux lois de la gravitation. On ne peut donc pas conclure, de ce qu'il y a des rêves qui ressemblent plus que d'autres à nos souvenirs, qu'il y a des rêves qui sont des souvenirs purs. Passer des uns aux autres, ce serait, en réalité, sauter d'un ordre de faits à un autre dont la nature est toute différente.
Si, dans le sommeil profond, l'activité par excellence de l'esprit consistait dans l'évocation des souvenirs, il serait bien étrange qu'avant de s'endormir il fallût détourner son attention non seulement du présent et des souvenirs immédiats qui nous le représentent, mais aussi de toute espèce de souvenirs, et suspendre, en même temps que ses perceptions, l'activité de la mémoire. Or, c'est bien ce qui se réalise. M. Kaploun croit avoir observé qu'au début de l'assoupissement on traverse un état de rêverie où « l'évocation des souvenirs est facile, continue et fertile ». Mais, ensuite, il faut « brider l'énergie de veille », et on y arrive « en l'occupant par un travail qui produit un vide, un appauvrissement : une mélodie, ou quelque autre image rythmique ». Ensuite le même auteur signale un état singulier, qu'il n'a réussi, dit-il, à saisir qu'après un long entraînement, et qui précéderait immédiatement le vrai rêve. « Tout motif rythmique disparaît, et on se trouve le spectateur passif d'une floraison incessante et rapide d'images simples et courtes... nettement objectives, indépendantes et extériorisées... Il semble qu'on assiste à la dislocation du système latent particulier (conscience du réel à l'état de veille), dont les parties agissent vigoureusement avant de disparaître. Les éléments de ce système (notion de l'orientation, des personnes qui nous entourent, ou que nous avons vues) jettent en quelque sorte leur dernière lueur {22}. » Ainsi « les cases » dans lesquelles nous répartissons les images de l'état de veille doivent disparaître, pour que devienne possible un nouveau mode de systématisation, celui du rêve {23}. Mais ces cases sont aussi celles dans lesquelles s'opère, à l'état de veille, l'évocation des souvenirs. Il semble donc que le système général des perceptions et des souvenirs de la veille soit un obstacle à l'entrée dans le rêve.
Inversement, si nous hésitons parfois à rentrer dans la veille, si l'on reste parfois au réveil, quelques instants, dans un état intermédiaire qui n'est exactement ni le rêve, ni la veille, c'est que l'on n'arrive pas à écarter les cases dans lesquelles se sont distribuées les dernières images vues en songe, et que les cadres de la pensée éveillée ne s'accordent pas avec celles du rêve. Nous transcrivons ici un rêve où il nous semble que ce désaccord apparaît clairement : « Rêve triste. Je suis avec un jeune homme qui ressemble à un de mes étudiants, dans une salle qui est comme l'antichambre d'une prison. Je suis son avocat, et je dois rédiger avec lui (?) On m'a dit : inscrivez le plus de détails que vous pourrez. Il doit être pendu pour je ne sais quel crime. Je le plains, je songe à ses parents, je voudrais bien qu'il s'échappe. - Au réveil, je suis encore si triste et préoccupé que je cherche comment je pourrais l'aider à se sauver (s'il se trouvait en une telle situation). Je m'imagine que je suis dans une grande ville, et je me transporte en pensée dans des quartiers étendus où il y a de grands massifs de maisons percées de galeries, avec restaurants, etc. (tels qu'il m'est arrivé souvent d'en voir en rêve, toujours les mêmes, auxquels ne correspond aucun souvenir de la veille). Pourtant, je sais en même temps que dans la ville où je suis en réalité je n'ai jamais visité de tels quartiers, et qu'ils ne sont pas indiqués sur le plan. » Cet état s'expliquait sans doute par l'intensité émotive du rêve, si bien que, réveillé, j'étais encore sous l'empire du sentiment éprouvé en songe. Je me croyais donc à la fois dans deux villes différentes, dont l'une était celle de mon rêve, et je m'efforçais en vain de trouver dans l'une ce que j'avais vu dans l'autre.
I - ii
Entre la pensée du rêve et celle de la veille il y a en effet cette différence fondamentale que l'une et l'autre ne se développent pas dans les mêmes cadres. C'est ce que paraissent avoir bien vu deux auteurs, dont les conceptions sont du reste très éloignées, Maury et Freud. Lorsque Maury rapproche le rêve de certaines formes de l'aliénation mentale, il a le sentiment que, dans les deux cas, le sujet vit dans un milieu qui lui est propre, où des relations s'établissent entre les personnes, les objets, les paroles, qui n'ont de sens que pour lui. Sortir du monde réel, oubliant les lois physiques aussi bien que les conventions sociales, le rêveur, comme l'aliéné, poursuit sans doute un monologue intérieur : mais en même temps il crée un monde physique et social où de nouvelles lois, de nouvelles conventions apparaissent, qui changent d'ailleurs sans cesse. Mais, lorsque Freud prête aux visions des songes la valeur de signes dont il cherche le sens dans les préoccupations cachées du sujet, il ne dit au fond pas autre chose. Si l'on s'en tient, en effet, aux données littérales du rêve, on est frappé de leur insignifiance et de leur incohérence. Mais ce qui est sans intérêt pour nous ne l'est certainement pas pour celui qui songe, et il y a une logique du rêve qui explique toutes ces contradictions. Sans doute, Freud n'en reste pas là ; il s'efforce de rendre compte du contenu apparent du rêve par les préoccupations cachées du dormeur ; il imagine même que le sujet, pour se représenter en rêve l'accomplissement de ses désirs, doit cependant en dissimuler la nature, par égard pour un second moi, qui exerce sur ce théâtre intérieur une sorte de censure, et dont il faut tromper la surveillance et déjouer les soupçons : de là viendrait le caractère symbolique des songes. Or les interprétations qu'il propose sont à la fois très compliquées et très incertaines : il faut, pour rattacher tel événement de la veille et tel incident du rêve, faire intervenir des associations d'idées souvent bien inattendues, et d'ailleurs Freud ne s'en tient pas en général à une traduction : il superpose les uns aux autres deux, trois et quatre systèmes d'interprétation et, au moment où il s'arrête, il laisse entendre qu'il entrevoit encore bien d'autres relations possibles, et qu'il ne les passe sous silence que parce qu'il faut se borner. C'est dire que, tandis qu'à l'état de veille les images que nous percevons sont ce qu'elle sont, tandis que chacune ne représente qu'une personne, qu'un objet n'est qu'en un endroit, qu'une action n'a qu'un résultat, qu'une parole n'a qu'un sens, sans quoi les hommes ne se retrouveraient pas au Milieu des choses, et ne s'entendraient pas entre eux, dans le rêve se substituent aux réalités des symboles auxquels ne s'appliquent plus toutes ces règles, précisément parce que nous ne sommes plus en rapport avec les objets extérieurs, ni avec les autres hommes, mais n'avons plus affaire qu'à nous-mêmes : dès lors tout langage exprime et toute forme représente tout ce que nous avons à ce moment dans l'esprit, puisque personne ni aucune force physique ne s'y oppose.
Il y aurait dès lors entre le monde du rêve et de la veille un tel désaccord qu'on ne comprend même pas, comment on peut garder, dans l'un, le moindre souvenir de ce qu'on a fait et pensé dans l'autre. Comment un souvenir de la veille, nous entendons un souvenir complet d'une scène entière exactement reproduite, trouverait-il place dans cette série d'images-fantômes, qu'on appelle le rêve ? C'est comme si on voulait fondre, avec un ordre de faits soumis au pur arbitraire de l'individu, l'ordre des faits réels soumis aux lois physiques et sociales. Mais, inversement, comment gardons-nous, au réveil, un souvenir quelconque de nos rêves ? Comment ces visions fugitives et incohérentes trouvent-elles accès dans la conscience éveillée ?
Quelquefois, au réveil, on garde dans l'esprit une image déterminée d'un rêve, retenue par la mémoire on ne sait pourquoi : tels ces lacs minuscules demeurés dans les rochers après que la mer s'est retirée. L'image, quelquefois, n'est séparée que de ce qui précède : elle ouvre toute une histoire, elle est le premier anneau de toute une chaîne d'autres images ; quelquefois elle se détache sur un temps vide : ni avant, ni après, rien ne se distingue qui s'y rattache. En tout cas, si, après, on suit vaguement les traces de ce qui s'est développé dans la conscience à partir d'elle, avant, on n'aperçoit plus rien. Cependant, on sait qu'elle n'est point née de rien : on a le sentiment, derrière l'écran qui la sépare du passé, qu'il demeure au fond de la mémoire bien des souvenirs. Mais on n'a aucun moyen de les ressaisir. Lorsque, malgré tout, on réussit à voir au delà de l'écran, lorsque, dans l'image elle-même, d'abord opaque, et qui peu à peu devient transparente, lorsqu'à travers elle on distingue les contours d'objets ou d'événements qui, dans notre rêve, l'ont précédée, alors s'impose à nous le sentiment profond de ce qu'il y a de paradoxal dans un tel acte de mémoire. Dans l'image elle-même, non plus que dans ce qui la suit, on n'avait aucun point d'appui pour se transporter ainsi à un moment antérieur : entre l'image et ce qui précède (et c'est pour cela qu'elle nous apparaissait comme un commencement) n'existait aucun rapport intelligible. Comment alors passe-t-on de ceci à cela ? L'image et ce qui l'accompagne, ce qui forme avec elle un tableau plus ou moins cohérent, mais dont les parties se tiennent et se soutiennent, semble un monde clos -nous ne comprenons pas, quand on y est enfermé, et quand tous les chemins qui le traversent y ramènent, qu'on puisse en sortir, et pénétrer dans un autre. Nous le comprenons aussi peu que le passage d'un plan dans un autre, pour qui semble assujetti à se mouvoir dans le premier : cela est aussi obscur pour nous que l'existence d'une nouvelle dimension de l'espace.
Mais est-ce bien la mémoire qui intervient, lorsque nous évoquons nos rêves ? Les psychologues qui ont essayé de décrire les visions du sommeil reconnaissent que ces images sont à ce point instables qu'il faut les noter dès le réveil : sinon, on risque de substituer au rêve ce qui n'en est qu'une reconstruction et saris doute, à bien des égards, une déformation. Voici, en somme, ce qui paraît se passer. Lorsqu'au réveil on se retourne ainsi vers le rêve, on a l'impression qu'une suite d'images, inégalement vives, sont demeurées en suspens dans l'esprit, de même qu'une substance colorante dans un liquide qu'on vient de remuer. L'esprit en est encore, en quelque sorte, tout imprégné. Si l'on ne se hâte point de fixer sur elles son attention, on sait qu'elles vont petit à petit disparaître, on sent qu'une partie d'entre elles ont déjà disparu, et qu'aucun effort ne permettrait de les ressaisir. On les fixe donc, en les considérant à peu près comme des objets extérieurs que l'on perçoit, et c'est à ce moment qu'on les fait entrer dans la conscience de la veille. Désormais, quand on se les rappellera, on évoquera non point les images telles qu'elles apparaissaient au réveil, mais la perception qu'on en a eue alors. Et on pourra croire que la mémoire atteint le rêve : en réalité, c'est indirectement, par l'intermédiaire de ce qu'on en a pu fixer ainsi, qu'on le connaîtra ; c'est une image de la veille que la mémoire de la veille reproduira. Sans doute il arrive qu'au milieu de la journée qui suit le rêve, ou même plus tard, certaines parties du rêve qu'on n'avait pas fixées ainsi dès le réveil reparaissent. Mais le processus sera le même : elles étaient demeurées présentes à l'esprit qui, pour une raison ou une autre, ne s'était pas tourné de leur côté, et l'on s'apercevra que si, au moment où on les aperçoit, on ne fait pas l'effort nécessaire pour les fixer, elles disparaîtront aussi, définitivement.
Il y a donc lieu de distinguer, dans le processus au terme duquel on possède ce qu'on peut appeler le souvenir d'un rêve, deux phases très distinctes. La seconde est un acte de mémoire pareil aux autres : on acquiert un souvenir, on le conserve, on l'évoque, on le reconnaît, et enfin on le localise au moment du réveil, où on l'a acquis, et indirectement dans la période de sommeil précédente, durant laquelle on sait qu'on a fait ce rêve, mais sans pouvoir dire à quel moment précis ; la première consiste simplement en ceci, qu'il y avait au réveil certaines images qui flottaient dans l'esprit et qui n'étaient pas des Souvenirs.
Sur ce dernier point, il faut un peu insister. Car un souvenir n'est-il pas cela même : une image rapportée au passé, et qui cependant subsiste ? Toutefois, si nous acceptons la distinction proposée par M. Bergson entre les souvenirs-habitudes ou souvenirs-mouvements, qui correspondent à des états psychologiques reproduits plus ou moins fréquemment, et les souvenirs-images, qui correspondent à des états qui ne se sont produits qu'une fois, et dont chacun a une date, c'est-à-dire peut être localisé à un moment défini de notre passé, nous ne voyons pas que les images du rêve, telles qu'elles se présentent au réveil, puissent entrer dans l'une ou l'autre de ces catégories.
Ce ne sont pas des souvenirs-habitudes, car elles ne sont apparues qu'une fois : quand nous les apercevons, elles ne provoquent pas en nous ce sentiment de familiarité qui accompagne la perception d'objets ou de personnes avec lesquels nous sommes en rapports fréquents {24}. Mais ce ne sont cependant pas non plus des souvenirs-images, car elles ne sont pas « localisées à un moment défini de notre passé ». Sans doute, nous les localisons après coup ; nous pouvons dire, au moment où nous nous réveillons, qu'elles se sont produites au cours de la nuit qui vient de s'écouler. Mais à quel moment ? Nous ne savons. Supposons que nous négligions de définir les limites de temps entre lesquelles elles se sont produites, et (comme il arrive exceptionnellement) que nous les évoquions cependant après plusieurs jours, ou plusieurs semaines, nous n'aurons aucun moyen d'en retrouver la date.
Nous manquons en effet, ici, de ces points de repère, sans lesquels tant de souvenirs d'événements de la veille nous échapperaient aussi. C'est pourquoi nous ne nous rappelons pas de la même manière ceux-ci, et les images du rêve. Si nous avons le sentiment (peut-être illusoire) que nos souvenirs (j'entends ceux qui se rapportent à la vie consciente de la veille), sont disposés dans un ordre immuable au fond de notre mémoire, si la suite des images du passé nous semble, à cet égard, aussi objective que la Suite de ces images actuelles ou virtuelles que nous appelons les objets du monde extérieur, c'est qu'elles se rangent en effet dans des cadres immobiles qui ne sont pas notre œuvre exclusive et qui s'imposent à nous du dehors. Les souvenirs, alors même qu'ils reproduisent de simples états affectifs (ce sont d'ailleurs les plus rares, et les moins nettement localisés), mais surtout lorsqu'ils reflètent les événements de notre vie, ne nous mettent pas seulement en rapport avec notre passé, mais nous reportent à une époque, nous replacent dans un état de la société dont il existe, autour de nous, bien d'autres vestiges que ceux que nous découvrons en nous-mêmes. De même que nous précisons nos sensations en nous guidant sur celles des autres, de même nous complétons nos souvenirs en nous aidant, au moins en partie, de la mémoire des autres. Ce n'est pas seulement parce qu'à mesure que le temps s'écoule, l'intervalle s'élargit entre telle période de notre existence et le moment présent, que beaucoup de souvenirs nous échappent; mais nous ne vivons plus au milieu des mêmes personnes : bien des témoins qui auraient pu nous rappeler des événements anciens disparaissent. Il suffit, quelquefois, que nous changions de lieu, de profession, que nous passions d'une famille dans une autre, que quelque grand événement tel qu'une guerre ou une révolution transforme profondément le milieu social qui nous entoure, pour que, de périodes entières de notre passé, il ne nous reste qu'un bien petit nombre de souvenirs. Au contraire, un voyage dans le pays où s'est écoulée notre jeunesse, la rencontre soudaine d'un ami d'enfance a pour effet de réveiller et « rafraîchir » notre mémoire : nos souvenirs n'étaient pas abolis ; mais ils se conservaient dans la mémoire des autres, et dans l'aspect inchangé des choses. Il n'est pas étonnant que nous ne puissions évoquer de la même manière des images que nous sommes seuls à percevoir, du moins dans l'ordre où le rêve nous les présente.
Ainsi s'expliquerait ce fait qui a retenu notre attention, savoir que dans nos rêves ne s'introduise jamais un souvenir réel et complet, tel que ceux que nous nous rappelons à l'état de veille, mais que nos rêves soient fabriqués avec des fragments de souvenirs trop mutilés ou confondus avec d'autres pour que nous puissions les reconnaître. Il n'y a pas à s'en étonner, pas plus que de ce que nous ne découvrons point non plus dans nos rêves des sensations véritables telles que celles que nous éprouvons quand nous ne dormons pas, qui réclament un certain degré d'attention réfléchie, et qui s'accordent avec l'ordre des relations naturelles dont nous et les autres avons l'expérience. De même, si la série des images de nos rêves ne contient pas des souvenirs proprement dits, c'est que, pour se souvenir, il faut être capable de raisonner et de comparer, et se sentir en rapports avec une société d'hommes qui peut garantir la fidélité de notre mémoire, toutes conditions qui ne sont évidemment pas remplies quand nous dormons.
