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Elle se prénomme Judith, ses parents roulent sur l’or, elle a vingt ans à peine, elle est jolie, vierge, exhibitionniste pour se faire peur, et malheureuse infiniment. Elle a tenté de mettre fin à ses jours. Un beau matin d’été, en vue de sa guérison express, sa cousine l’accompagne en un établissement spécialisé dans le traitement, la remise en selle et la révélation à elles-mêmes des jeunes filles et jeunes femmes dans son cas. D’entrée de jeu, elle y subit un examen corporel et psychique, puis est traitée successivement par un gymnaste, un psychanaliste tantrique et un catcheur, cela dans la plus totale nudité, ou presque. Toujours dans le même équipage, ou peu s’en faut, elle est ensuite livrée à moto, par des chemins d’une débauche quasi surréaliste, vers qui l’attend dans l’ombre et la désire parfaite. À se lire à deux, le soir, sous la couette. À lire à deux, le soir, sous la couette
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Seitenzahl: 202
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Bleu matin
Bleu rehaussé de rose
Nuancé rose
Vert soleil, rouge portique
Rouge intense, blanc porcelaine
Vert feuilles, floraison or.
Teinté nacre
Teinté rose
Rose bébé
Vert tendre, bleu indien
Bleu tendre, noir orage, bleu soutenu
Blanc, rouge, violine
Rouge carnassier, bleu renaissance
Or forestier
Vert foudroyé
Blancheur nuptiale
Bleu nuit
Existait-il encore, en cette époque annonciatrice de cris et de fumées, peut-être de révolution, une fée protectrice des jeunes filles en péril ? Assurément. Sereine et lumineuse, elle habitait Saint-Cloud et se prénommait Clarisse. N’ayant qu’à jouer des cils pour que le miel abonde, les soucis de finance ne la concernaient pas.
En ce matin de la mi-août, sous un azur annonciateur d’une journée splendide, après s’être assurée que nul ne l’observait, elle a arqué son corps pour refermer, levant les bras avec une émotion que nous partagerons plus tard, la porte à bascule d’un garage dont un promeneur de chien aurait pu remarquer, à condition qu’il y eût en cette avenue un animal suivi d'un maître tôt levé, qu’elle venait en marche arrière de sortir sa voiture. Puis elle quitta ce lieu de résidence, direction le périphérique extérieur de Paris, qu’elle emprunta jusqu’à la porte d’Orléans. Nous la voyons ensuite filer sur l’autoroute A6, puis prendre sur sa droite la direction de Montargis.
Comme prévu, à sept heures pile, elle atteignit cette ville traversée de canaux. Arrêtée peu après devant les grilles d’une demeure qu’elle n'eut pas à chercher, elle donna un coup de klaxon bref, accueillit la jeune fille parue sur le perron, redémarra au claquement de sa portière. Puis le cabriolet crissa des quatre pneus entre les rails de la sécurité routière, bifurqua sur une départementale et s’en fut, rutilant, par des routes buissonnières.
— Bien dormi ? s’inquiéta la fée.
— Couchée à neuf heures, répondit la mortelle. Avec un quart de Lexomil.
— Et pas de mauvais-rêve ? Non plus que de petite douceur ?
À son sourire forcé, à la crispation de ses doigts, Clarisse comprit que les heures à venir pourraient se passer moins facilement que prévu.
— Tu paniques ?
Dans l’incapacité de répondre, la jeune fille tourna vers son aînée deux yeux dont battaient les paupières plus vite qu’à l’ordinaire. À cinquante kilomètres de l’Institut, mais en esprit déjà dans ce lieu de mystères (juste ce qu’il fallait pour susciter la peur), elle se voyait d’avance la proie de la concupiscence des hommes et comprenait que rien, ni personne, pas même sa belle cousine, ne pourrait l’en soustraire.
— Des tracas, ma chérie ?…
Quelques uns en effet, qu’elle tentait de dissimuler. Des joies de l’amour ne connaissant que les évocations des livres, et du plaisir que celui qu’on se procure soi-même, la charmante se voyait par avance dévêtue, livrée à des explorations. Et plus de maquillage qui pût dissimuler la tragédie de sa vie : depuis le jour du drame, Clarisse n’ignorait rien de ses secrets, de même les avaient étudiés les gens qui l’attendaient là-bas. Elle songea à O, en un pareil matin possédée par deux hommes, deux brasseurs de fortunes du genre que fréquentait son père, messieurs d’autant plus dangereux qu’ils étaient dénués d’âme. L’angoisse lui transperçait le cœur.
— Détends-toi, mon poussin.
Mais la morte d’hier, la fragile demoiselle dont les carnets intimes, au lendemain de son transport à la Clinique du Parc, avaient été par Clarisse étudiés à la loupe, demeurait prisonnière d’une passion sans issue. Amadeo la visitait de nouveau, la poursuivait au firmament de rêves s’achevant devant l’horreur — ainsi en jugeait-elle — de son comportement. Et la voici qui s’égarait une fois de plus, sentait si bien toute énergie l’abandonner que sa protectrice, encore que l’analyse des raisons de son naufrage l’eût convaincue du bien fondé d’une thérapie musclée, se prenait à douter des résultats de l’enlèvement qui les menait de concert à la propriété du seigneur Livenstein.
— Ma douce, s’inquiéta-t-elle, en quels nouveaux cauchemars es-tu allée te perdre ?
— Comme si tu l’ignorais !
Judith essuya une larme, ferma les yeux, s’en retourna pour la dix millième fois dans les salons où l’avait invitée, pour qu’on lui fît enfin connaître celui qu’elle adulait, une Clarisse qu’elle n’avait que fort peu fréquentée, et dont ne parlait sa famille, en raison d’une vie de scandales sur laquelle mieux valait ne pas s’étendre, que la lèvre pincée. Champagne, miroirs, kyrielle de décolletés, mais Amadeo ne distinguait qu’elle, Amadeo voulait se l’approprier au grand dam de certaines. Et elle, prise à son propre piège, qui se réfugiait dans les barbituriques.
Une bécasse, quelqu’un avait trouvé le mot juste. Une allumeuse, la névrosée à l’état pur, renchérissait-elle en son for intérieur, les yeux braqués sur le ruban d’une route qu’elle ne distinguait plus, ravagée qu’elle était par un amour que l’éclat du soleil rendait on se peut plus tragique. Clarisse ralentit, engagea la voiture dans un chemin et coupa le contact.
— Ma douce…
La jeune fille bredouilla, ne put retenir ses larmes, se réfugia entre les bras de sa compagne bouleversée à son tour, parallèlement inquiète : n’avait-elle pas promis à Sarah que sa cousine arriverait présentable et non le nez goutteux, le visage de travers et le cheveu défait comme en cette heure de pure désolation, en cette minute amère bien que piaillassent de joie, dans la ramure invitant à la fête, des colonies d’oiseaux.
— Marchons un peu, tu veux ?…
Elle défit sa ceinture, aida sa passagère à s’extraire de son siège et remarqua, au franchissement de la carrosserie par une jambe on ne peut mieux tournée, la dentelle d’un dessous. Émue, elle se vit projetée en la personne d’Amadeo, puis en celle de l’aimée à laquelle on tendait une main secourable, qu’on aidait à se redresser pour l’accueillir sur soi, la ployer et lui prendre les lèvres dans la rosée qu’on distinguait encore. Une senteur de sève et d’enlacements, à l’heure où les bûcherons empoignent le manche, où les cueilleurs mettent la main au panier et que les petites filles modèles, au contraire d’elle-même qui n’en fit rien, se glissent dans leur culotte avant d’aller retrouver leurs copines, la fit éclater d'un rire tel qu’il se communiqua. La demoiselle, du coup, n’eut plus rien de présentable — enfin, se dit la fée, pour ce qui l’attendait… Car ce qui l’attendait… à en pleurer de rire ! Et le rire la reprit avec d’autant plus de vigueur que l’éplorée de l’instant, dans l’ignorance de la journée qui débutait à peine, y entendait si peu malice que le rire la secouait à son tour. Et le rire était bon, le rire la menait en douceur à la paix, la caressait comme le faisait Clarisse, cette amie dont la félicité lui désignait l’été, le chemin forestier traversé de désirs.
Ces jolis seins… lui chantait-on en lui en effleurant les pointes… et ce mignon derrière, poursuivait-on en glissant une main sous sa jupe, mais…
— Comment, ma chérie ! N’avions-nous pas convenu de ne rien porter dessous ?
La coupable rougit, en devint si troublante, à ce point désirable, dans la magie des bois, que Clarisse en ressentit un frisson, qu’un étourdissement l’amena sur le corps juvénile et cependant de femme.
— Tu as eu peur du froid, du vent, de l’effarement de notre tante ? Eh bien regarde, ma tenue est aussi courte, aussi légère que la tienne, et que vois-tu lorsque je vaque ? Rien que de l’élégance. Bien sûr si je me penche vers une girolle… mais aucun champignon ici, ou si je virevolte… et elle offrait dans l’envol de sa jupe un bref aperçu de son audace.
Cependant, songea-t-elle, n’allait-elle pas trop vite ? Ne risquait-elle pas, en son impatience, de compromettre une thérapie judicieusement mûrie ? Non sans regret, elle décida d’interrompre le jeu, et tandis qu’elle pêchait dans le coffre de sa voiture la mince protection d’un nylon, voici qu’on la priait, d’une voix tremblant à peine, de demeurer comme elle était.
De son aînée qui tâtait à son tour, l’inconsciente, du plaisir de vaquer en cette nudité secrète qu’elle-même avait refusée ce matin, et qui aurait aimé raccourcir sa jupette d’un petit centimètre, puis d’un autre et que tout se devinât, d’un autre encore et que tout s’exhibât, qu’un garde forestier se retournât pour la suivre des yeux, la jeune fille prit la main. Percevrait-il, le bonhomme, que son regard ferait s’inquiéter l’indécente, la pousserait en même temps à dominer son trouble malgré qu’on achevât de la déshabiller des yeux, et qu’elle se glisserait à son volant comme si de rien n’était, par là jouirait de son émoi aussi longtemps qu’elle le voudrait ? Elle s’en inquiéta.
Que ressentait Clarisse ?
La cousine l’avoua sans détour : un plaisir mêlé de crainte, et un désir qu’elle auvait malgré tout du mal à assumer : que si elle était seule en ce silence des arbres elle enverrait sa jupe au diable, ouvrirait sa chemise, se laisserait dériver.
— Jusqu'où ?
Et le rire les reprit.
C'est alors que Judith, comme délivrée de ses tracas, se troussa rapidement, s’équilibra pour enjamber de ses baskets, à la croisée de deux allées qui la livraient au monde, le minuscule chiffon qui l’avait protégée, poids plume qu’elle enroula à son poignet.
Allégée brusquement et la prunelle en feu, le cerveau frissonnant de fraîcheur végétale, elle affirmait dependant que c’en était fini, mille fois avaient suffi, elle ne recommencerait plus.
— Même en ma compagnie ?
Elle ne répondit pas.
— Tu ne seras plus jamais seule, lui murmura la fée. Tu as jeté aux ronces une peau trop étroite, tu vas endosser à présent celle d’une jeune fille en marche vers sa délivrance, vers son accomplissement… Le supporteras-tu ? Supporteras-tu la lumière qui t’attend ?
Rendue à la conscience par l’ombre du chemin, elle répondit que oui, qu’elle la supporterait sans peine — à condition toutefois qu’on l’instruisît de la manière dont on allait procéder. Tenue dans l’ignorance, elle ne pouvait que trembler.
— Nous allons te laver, te bercer, te donner le sein. Et tu n’auras qu’à te laisser faire.
On la chouchouterait donc, ainsi que l’avait pratiqué sa cousine à sa sortie de clinique — dieu sait qu’elle ne l’oublierait pas — mais aussi la laver ! En son intimité bien entendu, encore qu’on n’eût rien spécifié, non plus qu’on n’avait précisé qui s’occuperait de sa toilette… Des femmes aux mains expertes, des hommes aux doigts aventureux ou les deux réunis, un maître de cérémonie lui appliquant une lingette là où il le fallait, lui demandant si ce n’était pas trop chaud, si ce n’était pas trop doux, et si elle appréciait, si elle voulait qu’on poursuivît… La tête lui en tournait, les propos de Clarisse venaient d’un autre monde.
— Rassure-toi, poursuivait sa cousine en lui prenant la main, je ne t’ai pas voulue sans rien pour raviver tes plaies, non plus que j’ai suivi ton exemple pour déraper dans quelque turpitude.
La psyché bouleversée par les caresses de l’air, la tête emplie de la vision furtive des formes de sa protégée d‘évidence dans le même état qu’elle, Clarisse jouait avec le feu dans une partie mal explorée d'elle-même. L’y poussait cette écervelée, cette vierge blessée qui écrivait si bien, dans ses carnets de poétesse, et qui vivait si mal, si loin de tout partage qu’on éprouvait l’envie de la réchauffer, de l’embraser si l’on poussait plus loin, et qu’elle ne jouît plus seule. Mais elle-même n’avait guère, à part quelques émois du temps du pensionnat, la pratique des personnes de son sexe. Elle décida cependant de poursuivre le jeu, entraîna la fofolle dans un sentier qui débouchait sur un nid de soleil, clairière au centre de laquelle les attendait une souche. Quelques minutes plus tard, les fesses meurties par les échardes, elles la quittèrent pour s’installer sur un tapis moussu, s’y allonger l’une à côté de l’autre.
Caresse à une épaule, main venue se poser sur les reins d’une biche qui se détendait enfin…
— Loin de sa cage l’oiseau de lumière ivre… Tu vois, je connais tes talents.
Touchée au cœur, la jeune fille sourit, parut se délecter de cette photographie d’elle-même.
— Et pour toi, demanda-t-elle, revenant à ses tracas, que va-t-il se passer ?
— Comment veux-tu que je le sache ! La carte offre biens des plaisirs dont le détail demeure dans les tiroirs de Sarah Livenstein.
— Dans ce cas, de quelle manière choisir ?
Clarisse imaginait, analysait, tentait de mesurer les conséquences de ses indiscrétions sur la psyché de la jeune fille — on devrait dire "jeune femme", mais de "femme" elle ne possédait que les appétits, encore que détournés de leur assouvissement par des aiguillages pour le moins défectueux.
— S’il te plaît…
— Je n’en ai pas le droit.
— Je t’en prie…
Clarisse choisit alors, parmi les braises qu’elle activait en douce, la figure la plus chaste qui fût, la proposa à l’oreille attentive sous forme d’une plaisanterie qu’elle peaufina si bien que l’oreille devint rouge.
— Jamais je n’oserai !
— Bien sûr que si. Et je t‘affirme que le jour viendra où tu trouveras toi-même des recettes inédites, que tu les proposeras à Sarah en complément de tel menu ou de tel autre… Mais nous n’en sommes pas là. Pour le moment, tu auras droit à une défloration tout en douceur, avec les mots et les gestes qu’il faut, et la rudesse virile qui n’est qu’une apparence.
Lui fallait-il poursuivre ? Détentrice des secrets de l’éros, elle découvrait le pubis de l'élève, s’attendrissait devant les lèvres qu’un frôlement eût ouvertes.
— Tu es infernale ! Tu m’allèches, tu me caresses et tu me frustres…
— Que te resterait-il si je te dévoilais le détail d’une journée vouée à ta renaissance ?
— Tu sais pourtant ce qui va t’arriver, à toi !
— Dans les grandes lignes, à peu près. Mais à quelle sauce va-t-on m’accommoder, j’avoue mon ignorance.
— Tu mens.
Lui révéler une seconde figure, le dégrafé de tourterelle, puis évoquer le cadre de l’action, les personnes attachées aux caprices de chacune, et continuer de l’inquiéter ?…
— Chaque nouvelle venue est d’abord étudiée dans sa réalité physique — prends-le au pied de la lettre —, on passe ensuite à l’état de sa psyché, cela en vue de sa mise en condition — disons de l’ouverture de son esprit, si tu préfères cette expression.
— Et voilà ! Tu cherches encore à me terroriser.
— Ne l’es-tu pas déjà ?
Vierge promise à aux appétits des hommes, la demoiselle se tut. Dénudée, elle l’était déjà, plus qu’aux trois quarts, mais non plus pour elle seule car sa cousine la regardait, de sorte que son impudeur, bien qu’elle fût partagée — de sa compagne s’offrait pareillement ce que cachent d’ordinaire les plus dévergondées — la transportait dans une forme d’effarement jusqu’alors inconnue. Et maintenant qu’elles s’étaient relevées pour marcher côte à côte, silencieuses, la caresse du tissus sur sa toison pubienne, par devant, et la lisière imaginée visible de ses fesses, par derrière, lui inspiraient de telles visions qu’elle eût aimé que se produisît le miracle, qu’on lui saisît les lèvres dans le sombre de bois où tout s’achèverait, et qu’elle fût libérée. Elle exhala un long soupir, se vit dans la position tout à l’heure suggérée de levrette forestière, rêva d’herbe mouillée, de piquets et de faunes. Au point que si Clarisse ne l’avait surveillée elle se serait offerte, en d’impudiques enjambements, aux chatouillis de la nature dans le frôlement des feuilles… Espérant cependant s’apaiser, elle prit le bras de sa conseillère, de sa belle tortionnaire qui n’en voulait dire plus et qui, malgré qu’elle fût elle-même en ses débordements, la ramena à la raison. Assurant qu’elles risquaient le retard, elle se défit du bras lui enserrant la taille, ramena sa protégée à leur point de départ et là la recoiffa, remit une touche au léger maquillage la colorant de jeunesse, vingt ans dans quelques heures mais pas encore d’amant — une innocente en ses provocations, qui avant de remonter en voiture, et dans la perspective d’en bientôt redescendre, s’inquiétait de décence : n’allait-on pas deviner, peut-être même apercevoir et détourner les yeux, ou au contraire se rincer l’œil ?…
Bien que décidée depuis peu à vivre aussi pleinement que son aînée, et bien que la nudité à peine dissimulée de son pubis — et bientôt de son buste puisqu’on venait de défaire le bouton supérieur de sa chemise — la baignât de ses alcools, elle ne cessait de s’inquiéter du jugement d’autrui. L’inconnu l’effrayait, et si elle en appelait, la nuit, à des enlacements peu ordinaires (que n’allait-elle souffrir avant d’être comblée, songeait de son côté Clarisse en lui ouvrant la portière), si elle s’était malgré tout décidée à se reprendre et suivre son initiatrice, elle ne s’était encore défaite de la réserve de rigueur dans les milieux bourgois.
Elle reprit place dans le cabriolet, entreprit de passer le pied droit par-dessus le longeron, vit dans le regard amusé de sa complice se refléter le tableau qu’elle offrait.
Si sa mère la voyait !
Mais tant pis pour sa mère, tant pis pour les tantes à prie-Dieu, les buveuses d’eau bénite et autres pudibondes qui la verraient revenir le corsage en lambeaux, la folie dans les yeux…
Rentrerait-elle boulevard La Tour-Maubourg la culotte à la main ? Confrontée à l’effarement maternel, au hoquet de son père, elle éclata de rire.
— Vingt sur vingt, lui fut-il déclaré en écho à l’issue du troisième essai. Marie-Machin…
— Marie-Scolastique.
— Marie-Scolastique n’aurait su mieux faire. À condition d'éviter le grand écart, de ramener un pan de jupe sur ton offrande…
L’inconvenance protégée de la sorte, elle n'offrait plus qu’un camouflage hâtif, mais c’était pire que tout. Du mouillé dans les yeux, elle s’empara de la main de sa fée et, une jambe toujours hors de la carosserie et l’autre aux antipodes, lui demanda de l’embrasser.
— Pense à ton confesseur.
— Juste une fois.
Huit heures au cadran d'une montre de prix, étreinte de jeunes femmes au détour d’un chemin. L’une blonde, renversée sur le siège d’un cabriolet de marque italienne, et dont se distinguait sous la jupette de manieuse de raquette, dans l’impossibilité où elle se trouvait de serrer les genoux, le fouillis d’une blondeur entaillée d’une fine commisure… et l’autre brune, penchée sur elle et l’étreignant, minou au premier plan pour peu qu’on se trouvât dans l’axe de l’étreinte et qu’on osât porter les yeux à la lisière d’une jupe identique… Clarisse accompagna son redressement d’une caresse au visage rougeoyant de sa comparse, future bénéficiaire d’une machination qu’elle pardonnerait sans peine, puis la pria de rentrer le pied, de tirer un levier situé au-dessus d’elle. Revenue du côté du volant, elle rabattit une fixation semblable, déploya la capote, l’enfouit dans son logement. Mais alors qu’elle allait démarrer, un appel mystérieux, une injonction de la ramure, à moins que la chose ne provînt des profondeurs de la féminité, interrompit son geste. Elle prit la main de sa passagère, la plaça sur son ventre, vit alors basculer dans le noir et le rouge, comme d’une tour branlante, tout dessein de sagesse.
Mais qu’avait-elle promis, si ce n’est amener sa protégée, dans le meilleur état possible, à qui avait promis de la remettre sur pied, et cela fait de la connaître ? Elle hésita quelques instants, puis, tombée à son tour dans le vide, de la future épousée déboutonna la chemise, en écarta les pans, livra aux oiseaux en goguette une gorge menue qu’elle ne put s’interdire d’effleurer.
— Roulons, décida-t-elle, se déboutonnant à son tour.
— Mais… tenta de protester sa passagère, tant bouleversée qu’effarée du grand jour qui les allait livrer, en cette provocation, à des yeux effarés.
— Ma chérie, si tu combines vitesse et luminosité, que penses-tu que verra lautomobiliste aux yeux braqués sur la ligne d’arrivée ? Deux visages féminins, c’est tout. Et si nous ne portions rien, pas même le moindre string, ajouta-t-elle en remontant sa jupe, à part les poétesses, on n’y verrait que du feu. Alors détends-toi, accorde-moi ta confiance et attache ta ceinture.
C’est ainsi que l’unique héritière d’une famille à la moralité sans faille (et aux avoirs immenses) la veille de son anniversaire fut arrachée au désespoir par une cousine aussi redoutée que lointaine, cependant accueillie comme l’eût été le Sauveur, et se vit emportée, cœur affolé dans les premiers instants, puis s’apaisant dans une volupté hors du commun, vers un institut de guérison des jeunes femmes et jeunes filles perturbées, dont celle qui l’avait arrachée à l’enfer psychiatrique n’avait cessé de vanter les vertus.
« Marie-Charlotte, ma tante, je vous en prie, cessez de vous inquiéter pour si peu. Le docteur Lipovsky nous la rendra d’autant plus apaisée, d’autant plus belle que je vais l’y aider.
» Mais non, reprenait-elle, il s’agit d’une méthode pratiquée de longue date par d’éminents spécialistes, et enseignée au Massachusett Institute of Erotology.
» Comme chez le couturier, ma tante, exactement. Prise des mensurations, essayage, ultimes retouches, et ne restera à votre nièce qu’à reprendre ses cours. »
En attendant, bien qu’elle fût confrontée aux aiguillons de la libido, la nièce avait cessé de s’inquiéter. Déjà dans ce mystérieux Institut soudain deviné accueillant, elle n’aurait qu’à se dévêtir, ce qui prendrait trois secondes, puis à se laisser faire, comme chez le médecin ; en bref à s’abandonner à des soins, encore que ce serait différent de ce qu’évoquait le vocabulaire d’hôpital : il s’agirait en l’occurrence d’une thérapie pratiquée depuis des années par des docteurs en la complexité des femmes, tant dans les origines psychologiques de leurs désirs qu’en leurs aboutissements… Après quoi la chérie aurait droit, comme toute initiée de fraîche date, à un présent dont elle se souviendrait.
S’y sentait-elle prête ?
Suroxygénée qu’elle était à sa sortie de réanimation, de plus anesthésiée par les piqûres et les pillules dont on l’avait gavée, elle avait lâché prise, s’était laissé mener vers ce qu’elle percevait dans le sifflement de l’air : la possession de soi…
— Prête et archiprête, avait-elle répondu.
Parviendrait-elle cependant, fragile qu’elle demeurait, à s’abandonner aux caresses d’inconnus, elle qui n’avait frôlé les garçons que pour mieux se fermer ? Ce retour inattendu sur son passé lui fit si mal qu’elle ne fut plus soudain que l’ombre d’une pauvresse menée vers une clinique où l’attendaient des poignes.
Et la défloration que lui promettait Clarisse après qu’elle se serait soumise à ce qu’on attendait d’elle (et elle les connaissait, les appétits de certains), sera-ce là son cadeau ? La succession des pointillés de la route, la voix de sa cousine et le retour d’Amadeo, la main féminine venue se poser sur sa cuisse et rêvée de cet homme attentif à ses moindres pulsions, s’appropriant un petit sein et glissant à son ventre, n’osant encore lui ouvrir les genoux, ni se plaquer sur ce que cachait mal sa jupe, ainsi qu’elle voyait de Clarisse dont se distinguait Vénus, tout se fondait dans le combat désordonné du soleil et de l’ombre sous ses paupières mi-closes. À peine arrivée elle allait être prise en main, caressée, honorée, accompagnée jusqu’à sa renaissance par des virtuoses en volupté, des hommes échevelés et tendres ainsi qu’envisagé dans le brouillard tandis qu’elle se livrait à eux, brutes paraît-il délicates entre les mains desquelles elle se transformerait en pure palpitation, et qui la combleraient. Clarisse avait tout arrangé selon les confidences pêchées dans ses carnets, Clarisse payait la note.
Seulement, était-ce pure amitié de sa part, ne s’agissait-il pas plutôt de cette forme d’amour que se dispensent les femmes en marge des églises ? On la dévêtait, rêvait-elle, pour l’introduire dans un salon, puis on la priait de s’asseoir au comptoir où s’avouaient les désirs… mais avant cela on lui tendait une carte où les "Levrettes au poivre", les "Chattes sur canapé" ou encore, à l’intention des idiotes de son genre, les "Bécasses au cresson“, cachaient sous des termes choisis des ébats autrement pimentés, des prises en main accompagnées d’introductions savantes, elles-mêmes précédées d’agenouillements suceurs… Mais voici que s’interrompait le défilement des arbres et que son Amadeo, par la giration arraché à sa proie, l’abandonnait aux forces centrifuges d’un virage un peu brusque.
