La Malédiction de Laios - Simon Lecomte - E-Book

La Malédiction de Laios E-Book

Simon Lecomte

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Beschreibung

Suite à sa victoire sur la sphinge, Œdipe a épousé Jocaste, reçu le trône de Thèbes et donné naissance à quatre enfants. Il semblait avoir accompli son parcours de héros et pouvoir vivre des jours heureux et sereins, mais c’était sans compter la malédiction de Laïos. Car Œdipe a tué son père, fécondé sa mère et, en cherchant à échapper au Destin, a mis en branle une série d’événements qui le mènera à sa perte et condamne au malheur l’ensemble de sa lignée.

Après Laïos Roi, retrouvez tous vos personnages mythologiques préférés dans cette nouvelle comédie familiale !

Retrouvez Œdipe qui, dans sa recherche forcenée du meurtrier de Laïos, devient furieux et violent, avant de découvrir la terrible vérité.

Retrouvez Étéocle et Polynice, alors qu’ils s’entretuent pour savoir qui aura le droit de monter sur le trône de Thèbes (spoiler alert : aucun des deux).

Retrouvez Antigone, alors qu’elle s’oppose aux lois despotiques de son oncle et essaie d’enterrer son frère selon les lois des dieux.

Et surtout, retrouvez l’incroyable Tirésias comme vous ne l’avez jamais vue.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Simon Lecomte est agrégé de grammaire, professeur de Français et de Latin au collège Arsène Bonneaud à Nexon. Il a écrit un mémoire de recherches en lettres classiques sur le personnage du devin Tirésias dans les textes antiques. Il aime l’Antiquité, le théâtre, la mythologie et les blagues nulles.

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Seitenzahl: 150

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Simon Lecomte

La malédiction de Laïos

Théâtre

ISBN : 979-10-388-0377-0

Collection : Entr’Actes

ISSN : 2109-8697

Dépôt légal : juin 2022

©couverture Ex Æquo

©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservée pour tous pays.

 Toute modification interdite

Éditions Ex Æquo

Personnages

ŒDIPE

Deuxième roi de Thèbes, fils de Jocaste, mari de Jocaste, père d’Étéocle, Polynice, Antigone et Ismène, maudit.

JOCASTE

Reine de Thèbes, mère d’Œdipe, femme d’Œdipe, mère d’Étéocle, Polynice, Antigone et Ismène, maudite.

ÉTÉOCLE

Troisième roi de Thèbes, fils d’Œdipe et de Jocaste, frère de Polynice, Antigone et Ismène, maudit.

POLYNICE

Fils d’Œdipe et de Jocaste, frère d’Étéocle, Antigone et Ismène, maudit.

ANTIGONE

Fille d’Œdipe et de Jocaste, sœur d’Étéocle, Polynice et Ismène, maudite.

ISMÈNE

Fille d’Œdipe et de Jocaste, sœur d’Étéocle, Polynice et Antigone, maudite.

CRÉON

HÉMON

Fils de Créon, fiancé d’Antigone, maudit.

THÉSÉE

Roi d’Athènes, héros.

TIRÉSIAS

Devineresse.

Prologos

Thésée, Pirithoos

(Le palais de Thésée, à Athènes. Il faut que Thésée ait l’air aussi étranger que possible à son environnement. Les décorations sont délicates et ciselées, alors que lui, guerrier musculeux et farouche vêtu de sa seule peau de minotaure, prend des allures de chef de guerre barbare. Il semble s’ennuyer. Il est vautré sur son trône, une jambe passée par-dessus l’un des accoudoirs, sa tête soutenue dans son poing. Derrière lui, droit, se tient Pirithoos.)

THÉSÉE

(Gémissant.)

 Aaaah… Aaaah, mais qu’ils sortent, par Hadès, qu’ils sortent. (Un temps.) Mon âme est grosse de tous mes souvenirs. Ils sont déjà si vieux. Ma cervelle enfante des vieillards séniles aux muscles torves, incapables de tenir debout. Qui donc a pu connaître pire maternité que celle-là ? (Un temps.) Nous autres, héros, ne sommes plus que des femmes, aujourd’hui. La dernière guerre a été menée, la dernière quête accomplie, le dernier monstre terrassé. Alors je reste là, à régler les affaires courantes et à me confire dans l’ennui. Comme un roman trop long alourdi par ses dernières pages. (Un temps.) Pirithoos ?

PIRITHOOS

Oui, Monseigneur ?

THÉSÉE

Te souviens-tu des heures de gloire et d’action ? Te souviens-tu du bon vieux temps ? Oh ! les beaux jours que nous avons vécus alors. (Rêveur.) Te souviens-tu de ce petit voyage en Crète, à la cour de Minos ? Il y avait là un labyrinthe, bâti par Dédale l’ingénieux, pour enfermer

l’horrible fruit des amours de Pasiphaé. C’était là la punition de Minos : pour avoir refusé de sacrifier son taureau à Poséidon, le dieu des bigorneaux rendit la reine folle de désir. (Grivois.) Le dieu aquatique sait comment s’y prendre pour faire mouiller les donzelles ! (Normal.) La passion fut vite consommée : Dédale dut concevoir un taureau de bois pour sa souveraine, sous peine de rétrécir d’une tête au niveau du cou. L’animal, voyant cette génisse nouvelle, ne put résister au plaisir de la saillir. En un instant, l’acte s’accomplit. Plus tard, comme la monstrueuse progéniture déchirait le ventre de la reine à coups de cornes et à coups de mufle, Minos reconnut que ce n’était pas là son œuvre. Il enferma le bâtard dans la prison susdite et le nourrit, une fois l’an, d’un festin de jeunes chairs. Tous frémissaient, de peur et de dégoût, mais nul ne s’insurgeait contre le tyran. C’est alors que j’apparus ! Ah ! Pirithoos, quel beau jour ce fut là ! Je me jetai dans les méandres mortels, à la recherche du monstre. La lutte fut âpre, mais je finis vainqueur. Je me souviens du goût du sang chaud dans ma bouche, de son contact sur mon corps, de sa couleur vermeille. Et des cris de joie du peuple libéré, de la gloire et du triomphe. Ah ! Pirithoos, te souviens-tu de tout cela ?

PIRITHOOS

Je me souviens que vous ne pûtes sortir du labyrinthe qu’avec l’aide d’Ariane, la propre fille du roi, et que vous l’avez abandonnée sur une île. Je me souviens qu’une inattention de votre part causa la mort de votre père, dans le sein de Neptune.

THÉSÉE

(Sans l’écouter.)

Te souviens-tu de notre rencontre, Pirithoos ? Oh ! Bien sûr, comment pourrais-tu oublier ? La rumeur de mes exploits était parvenue jusques à tes oreilles et tu voulais l’éprouver par toi-même. Tu vins voler mon bétail puis, comme je te rattrapais, tu me fis face et nous nous affrontâmes longtemps, éprouvant notre valeur respective, lien tout-puissant de notre éternelle amitié.

PIRITHOOS

Je me souviens du coup que vous me donnâtes, brisant ma jambe droite. De la douleur qui a accompagné chacun de mes pas, depuis.

THÉSÉE

(Sans l’écouter.)

Te souviens-tu de ton mariage, Pirithoos ? Les centaures dans leur caverne avaient festoyé de vin pur. La boisson trop forte leur était monté à la tête. Ils se sont jetés au milieu de la cérémonie, tourmentés par l’alcool et la luxure, saisissant la mariée et toutes les femmes et tous les jeunes hommes. Il a fallu que je m’élance, à la tête des Lapithes pour leur faire la guerre. Quelle superbe échauffourée ce fut là. Quel exquis concert d’armes et d’exploits. T’en souviens-tu ?

PIRITHOOS

Je me souviens des terreurs nocturnes d’Hippodamie. De ses cris lorsqu’elle se réveillait subitement, arrachée du sommeil par le souvenir de ces brutes l’emmenant au loin, déchirant ses vêtements et malmenant sa chair. Je me souviens de la façon dont elle s’agrippait à moi, la nuit, à pleins doigts, pleurant contre ma poitrine. De ses membres qui tremblaient sans pouvoir s’arrêter. De son corps suspendu quand elle rendit les armes.

THÉSÉE

(Sans l’écouter.)

Et la belle Hélène, tu t’en souviens ? Nous étions à Sparte, tous les deux, reçus par les glorieux jumeaux, Castor et Pollux. Leur accueil était courtois, mais peu nous importait. Nous ne voyions qu’Hélène, la plus belle femme de Grèce. Nous l’avons emportée sous le manteau, au nez-même de ses deux frères. Pas le plus grand de mes exploits, mais le plus agréable, assurément. Nous l’avons emmenée loin du palais, attachée à un arbre et l’avons jouée aux dés. J’ai triché pour l’avoir. J’ai honte de l’avouer, mais je n’ai pu résister ; elle était si belle. Je voulais sentir sa peau juvénile contre la mienne, glisser mes doigts dans cette aimable crinière, m’enfoncer entre ces cuisses fermes et délicates. Ah ! si j’avais eu le temps d’accomplir ma besogne. Mais l’armée arriva, me

surprit, chausses baissées, et il fallut décamper. Quelle chevauchée ce fut alors. Je ris encore en y pensant. Est-ce que tu ris encore, Pirithoos ?

PIRITHOOS

Je ris nerveusement à l’idée de ce que nous avons évité. Un autre que toi a voulu imiter cet « exploit », comme tu dis ; nous en connaissons tous les suites.

THÉSÉE

(Sans l’écouter.)

Nous voulûmes renouveler l’expérience, nous enfonçant dans les ténébreuses Enfers pour enlever Perséphone. C’était bien fait. Par l’enlèvement Hadès avait obtenu sa femme, par l’enlèvement il allait la perdre. Mais cela était bien présomptueux de notre part. Le divin croque-mort nous prit sur le fait et nous enferma dans ses geôles. Nous dûmes rester là jusqu’à ce qu’Héraclès vienne nous libérer. (Riant.) J’y laissai même quelques parcelles de mon cul. Ah, Pirithoos, tu te souviens de cela ?

PIRITHOOS

Je me souviens qu’il te libéra, Thésée, mais que moi, je restai en bas. Tu sembles l’avoir oublié, toi qui me parles comme si j’étais présent, mais je ne suis qu’une ombre que tu invoques pour tromper ta solitude et polir tes exploits.

(Entre un héraut.)

THÉSÉE

Qu’est-ce ?

LE HÉRAUT

Le vieil Œdipe de Thèbes vous demande l’hospitalité pour la nuit. Lui et sa fille sont fatigués par leur longue marche.

THÉSÉE

Œdipe ? Le découvreur d’énigmes ? Le tueur de sphinge ! Mais qu’il vienne, en effet, qu’il vienne ! Ah, il se passe enfin quelque chose d’intéressant ici !

(Le héraut sort. Entrent Antigone et Œdipe, qui porte des lunettes d’aveugle et une canne blanche. Tandis que la scène contie, Pirithoos disparaît. On ne doit pas le voir partir, juste remarquer son absence sans savoir depuis combien de temps celle-ci dure.)

ŒDIPE 

Ô, grand roi d’Athènes, je te supplie à deux genoux de bien vouloir offrir, à ma fille et à moi, la douce hospitalité que…

THÉSÉE

(Sautant à bas de son trône, précipitamment.)

Trêve de cérémonies, voyons, nous sommes entre nous. (Il agrippe le bras d’Œdipe sans se préoccuper d’Antigone.) Je suis tellement honoré de t’avoir enfin face à moi. Comment trouves-tu mon palais ?

ŒDIPE

(Touchant ses yeux.)

Hélas, Monseigneur, je ne puis le voir. Mais il me semble grand, à en juger par l’écho de mes pas.

THÉSÉE

Je suis heureux qu’il te plaise.

ŒDIPE

Je n’ai pas dit ça.

THÉSÉE

(Sans l’écouter.)

J’ai entendu parler de toi, roi de Thèbes. Quelle joie ! Alors que je pensais tous les héros morts sous les murailles d’Illion, j’apprends que tu as toi-même accompli un exploit d’ordre épique. La sphinge, quel monstre effroyable !

ŒDIPE

Hélas, si mon histoire avait pu s’arrêter là.

THÉSÉE

(Rêveur.)

Hé oui, je te comprends. Les géants comme nous devraient mourir avant que le poids de la couronne ne les rapetisse.

ŒDIPE

Oh non, Seigneur, j’aimais être roi. Peut-être était-ce l’héritage d’une vie paysanne, mais j’appréciais de veiller sur mon peuple comme un pasteur sur ses bêtes, avec douceur et bienveillance. Je trouvais de la noblesse dans toutes les actions qui égaillaient leur quotidien.

THÉSÉE

(Ennuyé.)

Ah.

ŒDIPE

J’aurais souhaité que mes cheveux blanchissent sous le royal diadème. Que mes membres deviennent noueux sur le vieux bois de mon trône. Mais des vents contraires se sont mis à souffler, et m’ont jeté, feuille morte, sur la rudesse des routes.

THÉSÉE

Oui, oui, je devine dans ton sort l’ingratitude des pécores.

OEDIPE

Non, ce n’est pas cela, à moins d’appeler pécores les dieux qui nous gouvernent.

THÉSÉE

C’est donc le Destin qui fut cause de ta perte ?

ŒDIPE

Oui, un destin tissé avant le jour de ma naissance, et dans lequel je me suis englué à force de contorsions. J’étais condamné à tuer mon père et à engrosser ma mère ; un arrêt divin me l’avait enseigné. Effrayé et dégoûté par ce sort effroyable, j’avais décidé de fuir le foyer parental. Je voulais épargner et mon père, et ma mère, et moi aussi. Au gré de mes errances, j’entendis parler d’un monstre, une créature horrible qui dévorait les voyageurs.

THÉSÉE

La sphinge !

OEDIPE

Précisément. Elle mettait en péril le tourisme, le libre-échange, toute l’économie de Thèbes ! La cité riposta. Elle proclama que quiconque la libérerait se verrait offrir le trône et la main de la reine. Je n’hésitai pas. C’était trop beau : de vagabond infortuné, je devenais héros et roi ! Je résolus l’énigme de la bête et la terrassai, puis je m’enquis de la récompense. Hélas ! J’ignorais que la reine était ma propre mère. Qu’en fuyant le village où j’avais grandi, je courais dans la ville qui m’avait vu naître !

THÉSÉE

Cruelle ironie !

ŒDIPE

En effet. Je pensais m’élever sur des ailes héroïques. J’avais quitté mon enfance, terrassé un monstre, épousé une reine, conquis un territoire par un hymen aimable et donné vie à quatre merveilleux enfants. J’ignorais qu’en fait je m’enfonçais dans les miasmes noirs de la malédiction de Laïos.

THÉSÉE

(Triomphant.)

Eh ! Mais c’est le titre de la pièce !

ŒDIPE 

(Légèrement agacé.)

C’est le titre de la pièce.

THÉSÉE

(Satisfait.)

Aaaah !

ŒDIPE

Je loue votre discernement, grand roi.

THÉSÉE

Continue, continue, j’adore être flatté.

ŒDIPE 

De ce que j’ai cru comprendre, mon père était pareil.

THÉSÉE

Tu parles de Laïos, l’homme qui t’a maudit ?

ŒDIPE

Je parle de Laïos, l’homme que j’ai tué.

THÉSÉE

(Avec un geste négligent de la main.)

La belle affaire. J’ai tué mon père, aussi, et ne m’en porte pas si mal.

ŒDIPE 

Pour moi, ce fut le premier rouage de la machine qui me broya. Comme je regrette mon geste, aujourd’hui ! Comme je regrette cette fureur qui m’emporta, me poussa à répondre aux insultes et aux menaces par une ardente violence. Ce sang qui coulait entre mes pieds coulait aussi dans mes artères. Mais cela, je l’ignorais. Je ne voyais pas que le Destin s’accomplissait. Je ne voyais qu’une bête rixe qui avait mal tourné.

THÉSÉE

Trêves de préliminaires, j’ai toujours détesté ça. Raconte-moi, cher Œdipe, le jour de ta disgrâce. Raconte-moi comment tu t’écrasas, après t’être autant élevé.

ŒDIPE

Hélas, seigneur, vous tenez à ce que j’ouvre mes plaies ? Que mes chairs rouge vif soient les rideaux dévoilant le théâtre de mes malheurs ? Que mes larmes de sang comblent votre soif de distraction ?

THÉSÉE

Oui. Je le veux. Ne suis-je pas ton hôte ?

ŒDIPE

(Ironique.)

Alors puissent mes tourments vous amuser, grand roi. Laissez-moi planter le décor. Nous sommes à Thèbes, de bon matin. Les rayons du soleil révèlent peu à peu la mort et la maladie, dans toute leur horreur, dans toute leur crudité. Les corps, entassés, forment d’effroyables parodies d’embrassades. Le virus n’épargne personne, homme ou femme, riche ou pauvre, jeune ou vieux. Les égouts n’arrivent plus à évacuer les mélanges de gerbe, de bile et de sang. Et les râles d’agonie sont comme un vent annonciateur de tempête.

(Le Chœur arrive en chantant, la moitié passant à gauche du public et l’autre à droite avant de se réunir sur scène.)

Parodos

LE CHŒUR

Maudit sois-tu, Apollon portepeste, dieu superficiel et orgueilleux, cruel et violent, dieu anthropozoomorphe à tête de rat et au corps bodybuildé, dieu de l’alexandrin, de la perfection formelle et de tous les arts creux, minable playboy de notre panthéon, je te pète à la gueule et tartine ton visage de merde. Tout Thèbes te hait pour ton forfait impardonnable, pour avoir libéré dans nos rues le génocide bubonique. Déjà, sur les rivages de l’antique Ilion, tu pourfendis les Achéens de tes flèches empoisonnées. Elles tombaient sans arrêt comme une pluie de douleurs, et la maladie se développait comme un feu qui dévore tout. Les cadavres étaient jetés pêle-mêle sur des bûchers colossaux que l’on embrasait, et une fumée âcre s’élevait dans les cieux pour te sustenter, dieu terrible, dieu effroyable, dieu pire que Baal. Et pourquoi fis-tu cela ? Pour une grêle groupie qu’Agamemnon refusait de rendre aux assiégés. Eh ! N’avais-tu pas un assez grand fan-club ? Ainsi tous peuvent périr sans que tu t’en émeuves, mais tu ne supporteras aucune fêlure au monument de ta gloire ? Passons sur ces événements, pourquoi nous punis-tu aujourd’hui ? Tu te venges sur nous comme toutes les divinités de ta race, qui se sentent insultées par leurs propres échecs et qui punissent ceux qui révèlent leur vaniteuse vanité. Comme tu punis Cassandre qui se refusa à toi. Comme tu changeas la victoire de Daphné en palmes de ta gloire. Tu nous dégoûtes. Nous t’abjurons et préférons à ta superfétatoire stature le dieu hirsute que l’on nomme Dionysos. Lui nous a dévoilé de frénétiques mystères, quand tu ne nous apprends qu’à faire la pose pour les magazines people. Sois maudit, et puisse la fumée qui se dégagera des bûchers cadavériques t’étouffer et t’empoisonner à mort !

Scène 1

Œdipe, Thésée, Antigone, serviteurs de Thésée

(Tandis que le Chœur chante,des serviteurs de Thésée installent des tréteaux et une scène de théâtre dans la salle du trône. Le côté cour de ce petit théâtre donne directement sur les coulisses ; sauf indication contraire, les personnages entrent et sortent de ce côté, ce qui leur évite de passer par la salle du trône. Œdipe enlève ses lunettes d’aveugle qu’il donne, ainsi que sa canne, à l’un des serviteurs, avant de monter sur scène. Un serviteur apporte à Thésée un paquet de pop-corn puis part vérifier la stabilité des tréteaux. Tant qu’elle n’a aucune réplique, Antigone reste au fond de la scène, complètement droite et immobile : sa présence doit se confondre avec les éléments du décor. Thésée, au contraire, remue beaucoup, rote, pète, se gratte les couilles et mange son popcorn pendant la totalité de la scène.)

ŒDIPE

(Inquiet, au Chœur.)

Mes chers enfants, quel mal vous a atteint ? Il semble qu’une brume noire ait recouvert les rues de Thèbes et empoisonne tous ses habitants. J’ai vu, avant d’arriver ici, des spectacles aussi affreux que nombreux. Sang noir et vomissure putride se mêlent dans le caniveau et sur le pavé de nos trottoirs. Une foule de miséreux au visage bubonneux se dresse par devant moi, espérant en vain qu’une apposition de mes paumes calmera leurs souffrances pour quelque temps encore. J’ai vu des moribonds se traîner dans la crasse et l’immondice, trop faibles pour marcher. J’en ai vu s’ouvrir la gorge de leurs ongles crasseux plutôt que de souffrir une douleur de plus. J’ai vu des enfants au visage dégoulinant de pus crever leurs abcès comme si cela devait les soigner. Et partout j’ai vu la mort, et partout j’ai partagé vos souffrances, et partout j’ai mêlé mes larmes salées aux vôtres. Car je suis, tout comme vous, un enfant de cette ville, et comme tous ses enfants, je partage la même douleur. Mais je suis aussi votre père, chargé de veiller sur vos