La Méditation de pleine conscience - Élisabeth Martens - E-Book

La Méditation de pleine conscience E-Book

Élisabeth Martens

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Beschreibung

Stress, angoisses, harcèlements, burn-out… Dans une économie très dure, l’être humain souffre et cherche des issues. La pleine conscience se propose comme une solution apaisante.
Depuis quelques années, cette institution bouddhiste fait l’unanimité : chez les Verts, au Parlement européen, mais aussi au Congrès des États-Unis et à Davos, haut-lieu des élites financières. Tous ensemble pour méditer zen ? Élisabeth Martens, enseignante de pratiques de santé taoïstes, ne conteste pas leur efficacité, mais dénonce l’imposture de cette institution religieuse qui s’est discrètement liée aux pouvoirs et aux élites.

Se résigner ou agir pour corriger les injustices ? Une véritable pleine conscience nécessite d’aller voir l’envers du décor.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Élisabeth Martens - Biologiste, a passé trois ans en Chine pour étudier la médecine chinoise. Elle y retourne régulièrement pour des voyages d'étude. Enseignante et écrivaine, elle est l'auteure de plusieurs livres sur le bouddhisme et la pensée chinoise.

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La Méditation de pleine conscience

Ouvrages déjà parus chez Investig’Action :

Staf Henderickx, Je n’avale plus ça ! Comment résister au virus de l’agrobusiness, 2020

Jude Woodward, USA-Chine. Les dessous et les dangers du conflit, 2020

Johan Hoebeke et Dirk Van Duppen, L’Homme, un loup pour l’Homme ?, 2020

Michel Collon et Saïd Bouamama, La Gauche et la guerre, 2019

William Blum, L’État voyou, 2019

Ludo De Witte, Quand le dernier arbre aura été abattu, nous mangerons notre argent, 2019

Jacques Pauwels, Les Mythes de l’Histoire moderne, 2019

Robert Charvin, La Peur, arme politique, 2019

Thomas Suárez, Comment le terrorisme a créé Israël, 2019

Michel Collon, USA. Les 100 pires citations, 2018

Edward Herman et Noam Chomsky, Fabriquer un consentement, 2018

Saïd Bouamama, Manuel stratégique de l’Afrique (2 tomes), 2018

Ludo De Witte, L’Ascension de Mobutu, 2017

Michel Collon, Pourquoi Soral séduit, 2017

Michel Collon et Grégoire Lalieu, Le Monde selon Trump, 2016

Ilan Pappé, La Propagande d’Israël, 2016

Robert Charvin, Faut-il détester la Russie ?, 2016

Ahmed Bensaada, Arabesque$, 2015

Grégoire Lalieu, Jihad made in USA, 2014

Michel Collon et Grégoire Lalieu, La Stratégie du chaos, 2011

Michel Collon, Libye, Otan et médiamensonges, 2011

Michel Collon, Israël, parlons-en !, 2010

Michel Collon, Les 7 péchés d’Hugo Chavez, 2009

Élisabeth Martens

La Méditation de pleine conscience

L’envers du décor

Investig’Action

© Investig’Action et élisabeth Martens

Chargé d’édition : David Delannay

Mise en page : Simon Leroux

Couverture : Joël Lepers

Correction : Gulcan Gunes, Aude Berger, Delphine Claire et David Delannay

Merci à tous.

Édition : Investig’Action – www.investigaction.net

Distribution : [email protected]

Commandes : boutique.investigaction.net

Interviews, débats : [email protected]

ISBN : 978-2-930827-75-9

Dépôt légal : D/2020/13.542/4

Table des matières

Introduction 11

1. La pleine conscience, de la maternelle à Davos 15

Pleine conscience, une technologie de l’attention 15

Pleine conscience en soins de santé 17

Pleine conscience dans le secteur éducatif et culturel 21

Pleine conscience en entreprises 23

Pleine conscience à l’ère digitale, « Wisdom 2.0 » 25

Pleine conscience sur smartphone 28

Pleine conscience au Parlement 29

Pleine conscience à Davos 31

2. La pleine conscience, une pratique méditative bouddhiste 35

La méditation « Vipassana » 35

La pleine conscience se présente comme laïque 36

Le bouddhisme est une religion de salut 38

La « Réalité ultime », un dogme qui provient de l’hindouisme 39

Le dharma, une pensée moderne 41

La pensée de l’Absolu est une foi religieuse 42

La « Réalité ultime » est-elle du ressort des sciences ? 44

Les recherches neuroscientifiques du « Mind and Life Institute » 46

De la Mindfulness au « Mind and Life Institute » 48

La pleine conscience, « soft power » du néobouddhisme 51

La « Heartfulness » du dalaï-lama 53

Le « Bonheur véritable » du dharma 55

Un bouddhisme plastique 57

3. Implantation du bouddhisme en Occident 61

Le bouddhisme est accueilli par le rationalisme des Lumières 61

Retour aux racines aryennes des Indo-européens 64

Le ferment spirite 66

Helena Blavatsky sème les graines du mythe tibétain 67

« La Doctrine secrète » et la Société théosophique 69

Le premier dialogue interconfessionnel 71

Les guerres de compassion de l’ère Meiji 72

Alexandra David-Néel, une exploratrice passionnée 74

Le testament d’Alexandra David-Néel 78

Jung et le processus d’individuation 79

L’inconscient collectif et la « Conscience universelle » 82

L’ennéagramme du mage Gurdjieff  84

Le bouddhisme est aussi à interroger 86

4. Le mythe tibétain au service du national-socialisme 89

Les détenteurs de la « Sagesse sans âge » 89

Le « New Age » d’Alice Bailey 90

Le mythe de Shambala 92

Les trois Temps de la Roue 94

L’histoire du tantra de Kalachakra 96

Les Aryens, l’émergence d’une « race-racine » 98

Mission de l’Ahnenerbe au Tibet 100

L’art zen de la décapitation 102

Le Shambala des néonazis 104

Les similitudes entre le Kalachakra et l’Apocalypse 107

La thèse du « Grand Remplacement » 109

5. Le néobouddhisme, berceau de la pleine conscience 113

Une « bouddhisation » du judaïsme par la « Beat Generation » 113

Le « Bouddhisme du Bouddha » à l’orée des « Golden Sixties » 115

Psychologie positive et dharma 117

Le mouvement du « Potentiel humain », de Esalen à Findhorn 119

Les utopies de Mai 68 ne sont pas des chimères 121

Le « Shambala perdu » des hippies 124

« International Campaing for Tibet », la face officielle du dalaï-lama 126

« Tibetan Youth Congress », la face cachée du dalaï-lama 129

Des rinpochés aux États-Unis 131

Le retour de Kalachakra 134

Diffusion du bouddhisme tibétain en Europe 136

Premières déviances lamaïstes en Europe 139

Les « dakinis » facilitent l’illumination du maître 140

Sexe et gros sous chez les lamas 142

Pleine conscience au « Village des Pruniers » 144

La pleine conscience, de la Birmanie jusqu’en Israël 146

Une phénoménologie bouddhiste 149

6. La pleine conscience, au chevet du capitalisme 153

1989, l’année de tous les dangers 153

Comptabiliser le bonheur 155

Le bonheur, un produit de consommation 157

Le bonheur comme prérequis d’une vie réussie 159

La pleine conscience au service de la pensée unique 162

L’histoire du bonheur invitée à Davos 164

Un devoir d’insurrection contre « l’ordre cannibale » 166

Les colibris de la « Slow Revolution » 170

Adieu au rêve d’un capitalisme vert 172

La pleine conscience au chevet du capitalisme 174

La pleine conscience désamorce les colères sociales 177

Les « altruistes efficaces », des « milliardaires de gauche »  180

D’une gauche apeurée à une droite assumée  184

7. Le retour de l’obscurantisme 187

Le « Bonheur national brut », en pays industrialisés ? 187

Brossage de cerveau au pays du BNB 189

Tentations extrémistes dans le bouddhisme 191

Retour des nationalismes sur fond d’angoisse 194

Les religions, de braves acolytes des nations 195

Un « Grand Tibet » à l’image de la terre promise 197

Le dalaï-lama contre « l’axe du mal » 199

« L’effet positif de Shambala », dixit le dalaï-lama 201

La « bouddhisation » des pays industrialisés 204

Le dessein intelligent du dalaï-lama 205

« Faire sens », à tout prix 207

Le mysticisme quantique 209

Un vide quantiquement bouddhique 211

La « Conscience universelle », une thèse anthropocentriste 213

Des dérives quantiques à la « particule-dieu » 215

Bouddhisme et mystification des sciences 218

Le bouddhisme comme religion du futur ? 220

8. Pleine conscience à l’ère du numérique 223

La pleine conscience, une protagoniste de la révolution numérique 223

Pleine conscience et transhumanisme 225

Le « paradise engineering » des neurobouddhistes 228

Une ère de post-humanité soutenue par les neurobouddhistes 230

Défier le hasard, un projet transhumaniste et bouddhiste 233

« L’homo deus », béni par le dalaï-lama 235

Les bouddhistes augmentés, les « B+ » 238

Une gouvernance mondiale pour « l’homme nouveau » 240

La guerre du numérique, une version réchauffée de la Guerre froide 243

Les Tibétains, des pions sur l’échiquier du numérique 246

Sinophobie aux pays des « Droits de l’Homme » 248

La réincarnation du dalaï-lama, une affaire hautement politique 250

Une croisade contre la Chine 251

La responsabilité du mouvement de la pleine conscience 253

Bibliographie 257

Références des livres 257

URL des sites et articles 266

Introduction

En général, je suis assez discrète sur mes expériences passées, mais il s’agit ici d’un « cas de force majeure ». Il faut que je me secoue et que je sorte de ma réserve, car, comme me le disait un ami, je suis une personne « tout indiquée » pour aborder ce sujet délicat : l’impact du mouvement de la pleine conscience sur l’inconscient collectif. En disant cela, il se référait à ma familiarité avec la Chine où j’ai habité pendant trois ans et où j’ai voyagé de nombreuses fois, ainsi qu’à ma connaissance du Haut Plateau tibétain que j’ai parcouru du nord au sud et d’est en ouest sur quasi 10 000 km, en bus, en train, en 4x4, à pied. Il en appelait aussi à mon intérêt pour les religions et les philosophies, un intérêt qui est venu soutenir et enrichir une formation scientifique de biologie à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et de médecine traditio­nnelle chinoise (MTC) à l’Université de Nanjing, MTC que j’enseigne depuis trente ans. On peut ajouter à cela ma pratique quotidienne du Qigong et du TaiJiQuan, qui implique celle de la méditation, ainsi que leur enseignement depuis une vingtaine d’années.

Au cours de mes soixante-deux années d’existence, j’ai rencontré en de rares occasions quelques personnes façonnées par les pratiques méditatives : un jeune moine cistercien, un pianiste de jazz-rock virtuose, un plongeur des grands fonds marins, une tisserande qui rafistolait des tapis d’Orient. Celles-ci avaient un point commun, elles avaient toutes acquis une sorte d’humilité de laquelle émanait une joie à la fois tranquille et jubilatoire. Les admirant, il me serait difficile de contester les bienfaits des pratiques méditatives. Telle n’est d’ailleurs pas mon intention, je suis assez convaincue de leurs bénéfices sur nombre de nos souffrances psychosomatiques ou existentielles. La méditation et la joie intérieure que procure sa pratique quotidienne font partie de notre paysage psychique et l’élargissent considérablement. Il ne s’agit donc pas de discuter ici de l’état de la pleine conscience, un état propre à la méditation, mais du mouvement de la pleine conscience.

Depuis le début du XXIe siècle, le mouvement de la pleine conscience, ou « Mindfulness », s’est immiscé au cœur de nos vies. Se prévalant de sa « laïcité », il s’est introduit dans le corps enseignant depuis les écoles maternelles jusqu’aux universités, il s’est installé dans les fauteuils parlementaires accompagnant les nouveaux paradigmes imposés par le lobby transhumaniste, il est venu coloniser nos espaces publics et privés. De plus en plus de personnes fragilisées, dépressives, exténuées, essorées par un rythme de vie insoutenable se tournent vers ces pratiques méditatives afin de se maintenir à niveau, de ne pas sombrer, d’échapper à un quotidien destructeur. Dès lors que le mouvement de la pleine conscience a pris une telle ampleur, n’est-il pas temps de nous interroger quant à ses impacts sociétaux ?

Jusqu’à présent, le mouvement de la pleine conscience n’a pas été pointé du doigt comme le support d’une idéologie invasive, et pour cause, ce « petit dernier » du néobouddhisme, la version occidentalisée du bouddhisme, est un outil puissant capable d’agir en sourdine sur l’inconscient collectif avec d’autant plus de précision qu’il parle à nos couches profondes, celles de nos émotions et de nos valeurs, celles de nos besoins spirituels. S’appuyant sur les résultats bénéfiques des pratiques méditatives sur la santé, les instructeurs de la pleine conscience focalisent l’attention de leurs adeptes sur leur compétence au bonheur et, par là, ils anesthésient leur esprit critique qui s’aligne sans rechigner sur la pensée unique. La « Mindfulness » est actuellement un support efficace d’un prosélytisme bouddhiste qui installe ses églises au pied de l’idéologie dominante.

En effet, si le bouddhisme peut se vanter d’avoir élargi le champ de la métaphysique et même celui des sciences physiques avec ses questions audacieuses quant à la nature du réel et de la conscience, en termes d’institution religieuse dogmatique et prosélyte, il n’a rien à envier aux autres religions. À leur image, il a emprunté les voies du pouvoir, ceci à minima pour ne pas s’éteindre, mais surtout pour défendre la « Bonne doctrine du dharma » et étendre son influence là où il s’est implanté. Cela n’enlève rien à la profondeur de l’enseignement du Bouddha ni à la sincérité de ses disciples. Les Évangiles aussi sont censés propager un message d’amour, cela n’a pas empêché les croisades, l’inquisition, les meurtres et les guerres au nom d’un « fils de Dieu ». Qu’il soit clair que mon analyse ne vise nullement les fidèles, quelle que soit leur obédience, bouddhiste ou autre, ni les adeptes des pratiques méditatives, mais uniquement les institutions religieuses, leurs leaders et leurs « tutelles étatiques ».

Comme toute autre institution religieuse, le bouddhisme baigne dans son histoire, laquelle, en Asie, ne fut pas plus glorieuse que celle du christianisme en Europe. Pourtant, il s’en nourrit et n’a nulle intention de s’en tenir là. Entré chez nous dès le début de l’économie libérale, il s’est plié aux exigences de la bourgeoisie dont le socle constitue la classe moyenne d’aujourd’hui. Le bouddhisme poursuit son lent travail de pénétration, il s’adapte à la classe des « gens bien ». Ils ont voulu une philosophie de vie en lieu et place d’une religion ? Le bouddhisme a ouvert la voie. Ils ont recherché une spiritualité athée ? Le bouddhisme a répondu présent. Ils réclament une pratique pour rester zen en toute situation ? Le bouddhisme propose la pleine conscience. Ils ont besoin d’une thérapie soignant burn-out et dépressions ? Le bouddhisme invente des protocoles ad hoc.

Depuis qu’il s’est développé chez nous, le bouddhisme s’est mis au service de la pensée dominante, celle du libéralisme, et encore plus, à la fin du XXe siècle, celle du néolibéralisme. C’est à ce moment-là que le mouvement de la pleine conscience a amorcé son envol aux États-Unis, pour ensuite venir envahir l’Europe et les autres pays industrialisés. Depuis lors, il soutient les efforts du capitalisme pour garder la tête hors de l’eau, il s’assied à son chevet pour panser ses plaies, il pose des mains fraîches sur son front brûlant, car oui, il existe un lien étroit entre l’institution bouddhiste, le mouvement de la pleine conscience et les ruées morbides du néolibéralisme.

Alors qu’on aurait pu attendre du néobouddhisme et du mouvement de la pleine conscience qu’ils nous mènent vers plus de lucidité, ils se sont faits complices d’un système économique particulièrement pervers, néfaste pour les êtres humains et destructeur de la planète. Dans la campagne namuroise où je vis depuis plus de vingt ans, j’observe de jour en jour les sévices des bouleversements climatiques et, plus encore que les commentaires bienveillants ou parfois sarcastiques de mes proches, de mes amis ou de mes élèves à propos de l’engouement pour les pratiques de la pleine conscience, c’est la souffrance des forêts et de leurs habitants qui m’a poussée à mener ce travail jusqu’au bout.

Chapitre 1

La pleine conscience, de la maternelle à Davos

Pleine conscience, une technologie de l’attention

« La Mindfulness, ou pleine conscience, peut être définie comme un état de conscience qui résulte du fait de porter son attention, intentionnellement, au moment présent, sans juger, sur l’expérience qui se déploie instant après instant1. » Cette définition de la Mindfulness donnée par Jon Kabat-Zinn, initiateur et propagateur du mouvement, figure sur presque tous les sites consacrés à cette pratique méditative. « Mindfulness » a été traduit en français par « pleine conscience », bien que les termes de « pleine présence » aient également été proposés et soient sans doute plus appropriés2. Cette « technologie de l’attention » est accessible à tous, elle s’apprend à n’importe quel âge à travers une pratique quotidienne de la méditation. En cultivant une attention

non réactive, curieuse, réceptive, la pleine conscience facilite l’ouverture à la réalité présente.

Selon ses instructeurs, elle contribue également à la santé physique, à l’équilibre émotionnel, à la clarté mentale et à l’éveil spirituel : « La pleine conscience est a priori utile à tout être humain et, par suite, à la société en général. Elle peut être utilisée à la fois par les professionnels et par leurs clients dans les secteurs suivants : santé, psychothérapie, coaching, éducation, travail social, management, sport, art3. » Les instructeurs de pleine conscience ont élargi leur éventail de formation : maintenant, on mange en pleine conscience, on éduque ses enfants en pleine conscience, on joue de la musique en pleine conscience, on pratique un art en pleine conscience, on fait l’amour en pleine conscience, on accouche en pleine conscience, on jardine en pleine conscience, etc. Cette méthodologie de l’attention répond à un besoin fort actuel de nous « recentrer » et de retourner à des « élémentaires » : le respirer, le manger, le dormir, le « vivre ensemble ». Le succès indubitable du mouvement serait-il l’expression d’une société en déroute, en surpression, en burn-out ?

Toutefois, ces pratiques méditatives ne sont pas nouvelles. Que nous apportent-elles de plus que celles que nous connaissions dans nos traditions, celles des moines cisterciens ou des sœurs carmélites, par exemple ? Tel ce prêtre et psychologue clinicien qui s’est récemment vu confier la création d’un centre à l’écoute des attentes religieuses, il explique : « Des sessions de méditation de pleine conscience sont organisées pour apprendre à gérer pensées et émotions, à faire face à l’anxiété, la dépression, le stress, sans traitement médicamenteux. » Il s’appuie sur la pratique contemplative des Pères du désert qui « proposent des voies de méditation reposant non seulement sur la respiration, mais aussi sur l’assise, le silence et l’apaisement des pensées4. »

Depuis toujours, la méditation a été associée à la médecine et aux soins thérapeutiques : le mot « méditer » dérive du latin « mederi » qui signifie « soigner, guérir ». L’amélioration de sa santé apporte au pratiquant un sentiment de paix intérieure qui augmente son empathie et facilite le recul face aux situations difficiles. La pleine conscience est pratiquée par beaucoup de ses adeptes pour ne pas être broyée par le stress. Pourtant, d’autres pratiques comme le yoga, le Taijiquan, une randonnée en montagne, un trip à vélo, l’apprentissage de la musique procurent des bénéfices similaires. Or, elles ne rassemblent pas autant de sympathisants. Alors, quelle est la clef du succès de la Mindfulness ?

Pleine conscience en soins de santé

La Mindfulness a été introduite aux États-Unis par Jon Kabat-Zinn. En 1971, il obtient un doctorat en biologie moléculaire au « Massachusetts Institute of Technology » honorant ainsi son père, Elvin Kabat, qui s’est distingué dans la recherche biomédicale. Comme beaucoup de jeunes Étasuniens à cette époque, il est influencé par la « Beat Generation », puis par la vague hippie. Après ses études, il se tourne vers un maître bouddhiste venu enseigner la méditation en Occident, S.N. Goenka à qui il restera attaché plusieurs années. Il a également suivi des séminaires de méditation zen avec le célèbre moine vietnamien, Thich Nhât Hanh, fondateur du « Village des Pruniers » devenu le principal centre européen de Mindfulness.

Le beau-père de Jon Kabat, Howard Zinn, est un militant pacifiste étasunien devenu célèbre grâce à la parution, en 1980, du best-seller Une histoire populaire des États-Unis5, « une histoire qui parle de ceux qui ne parlent pas dans l’histoire officielle, les esclaves, les Indiens, les déserteurs, les ouvrières du textile, les syndicalistes et tous les inaperçus en lutte pour briser leurs chaînes6 ».Jon Kabat a-t-il dû jouer des coudes pour prendre sa place aux côtés d’une pareille sommité universitaire qui « élevait la désobéissance civile au rang de devoir » ?

Sa double formation en biologie moléculaire et en pratiques bouddhistes le pousse à étudier les effets de la méditation sur le cerveau et sur le système immunitaire. Dans les années 80, il met sur pied un protocole thérapeutique basé sur la méditation bouddhiste adapté aux patients occidentaux. Nommé « Mindfulness Based Stress Reduction », ou MBSR, ce protocole permettrait de traiter la plupart de nos troubles psychosomatiques. Les formations proposées au grand public se déroulent en général en 8 X 2 h 30 et une journée d’intégration. Après ce premier apprentissage, chaque participant est invité à pratiquer une méditation quotidienne individuellement, et à s’intégrer à un groupe de méditation pour des sessions hebdomadaires.

La MBSR a rapidement porté ses fruits et Kabat-Zinn a inventé un second protocole qui vise à éviter les rechutes des dépressions. Il l’a nommé la « Mindfulness Based Cognitive Therapy », ou MBCT. Puis un troisième protocole fut mis sur pied : la « Mindfulness Based Interventions » (MBI), utilisée lors de consultations privées. Celui-ci fut suivi par la « Mindfulness-Based Childbirth and Parenting » (MBCP) qui prépare les futurs parents à la grossesse, à l’accouchement et à la parentalité, puis par la « Mindfulness-Based Eating Awareness Training » (MB-EAT) en cas de désordres alimentaires, et par la « Mindfulness-Based Relapse Prevention » (MBRP) qui prévient les rechutes des addictions, et encore par la « Mindfulness-Based Dialectical Behavior Therapy » (MBDBT) pour traiter des personnes en « borderline ». Les besoins thérapeutiques ne manquent pas et les protocoles peuvent se multiplier à l’infini de nos chaos intérieurs.

Jon Kabat-Zinn dirige à présent le « Center for Mindfulness in Medicine, Health Care, and Society » de l’université médicale du Massachusetts. Le centre s’attache à former du personnel soignant et à intégrer ainsi les différents protocoles en milieu hospitalier. Depuis l’ouverture de son premier centre de réduction du stress en 1979, plus de 200 hôpitaux et facultés de médecine étasuniennes aussi prestigieuses que Stanford, Duke ou Harvard pratiquent et enseignent la Mindfulness. En Europe, les centres de pleine conscience se multiplient à grande vitesse depuis le début des années 2000. Après les pays scandinaves, ce fut le tour de l’Allemagne, puis de l’Angleterre, de la Suisse, de la France, de la Belgique, de l’Espagne, etc. Les rencontres hebdomadaires, les stages d’apprentissage et les semaines d’initiation sont pris d’assaut, et de plus en plus de centres hospitaliers font appel à des instructeurs de pleine conscience.

Des résultats significatifs sur diverses pathologies expliquent que la pratique de la pleine conscience se soit d’abord répandue dans le domaine de la santé. Ses effets bénéfiques s’observeraient surtout sur les cas de stress, d’anxiété, d’angoisse, de burn-out, de dispersion attentionnelle, d’hyperactivité, d’insomnies, d’addictions, de douleurs, de difficultés relationnelles, de manque d’estime de soi, etc7. Un bémol toutefois : la plupart des chercheurs impliqués dans le sujet pratiquent eux-mêmes la pleine conscience. En un sens, tant mieux, ils savent de quoi ils parlent. Mais d’un autre côté, on peut se demander s’ils n’ont pas un parti pris favorable. Certains articles d’essais randomisés contrôlés8 ont même dû être rétractés pour des conflits d’intérêts9.

En effet, en 2016, une méta-analyse concluait à un effet modéré des pratiques de pleine conscience. Signée par quinze chercheurs d’universités réputées de divers continents, l’analyse met en exergue un manque cruel de rigueur scientifique : absence d’essais randomisés, non-respect du protocole en double aveugle, utilisation d’images cérébrales sans nuances, etc. Selon ce rapport, les résultats de la Mindfulness à la mode de Kabat-Zinn sont surestimés, voire néfastes en cas de dépression ; ils ne conduiraient pas à davantage de compassion envers soi-même ou à davantage de flexibilité psychologique10.

Les disciples de la pleine conscience semblent toutefois faire la sourde oreille à ces résultats contradictoires11 et se sont immiscés jusqu’aux instances gouvernementales pour faire valoir leurs pratiques dans le monde du travail, si bien qu’en juin 2019, le ministère français des Solidarités et de la Santé a organisé à Paris un colloque « Pleine conscience » en partenariat avec la Santé publique. La vignette précisait : « Ce colloque, préparé avec un comité scientifique, s’attachera à présenter un état des lieux du développement des interventions basées sur la pleine conscience, à mettre en évidence les données scientifiques probantes, à questionner les enjeux éthiques et à lever les barrières et interrogations sur le sujet pour ouvrir de nouvelles perspectives de travail12. »

Pleine conscience dans le secteur éducatif et culturel

Les pratiques de pleine conscience ont connu un tel succès dans le monde de la santé qu’elles sont entrées dans le secteur éducatif. « L’Association pour la Méditation dans l’Enseignement » (AME) intervient depuis quelques années au sein des établissements scolaires. Elle propose le programme « P.E.A.C.E. » (pour « Présence, Écoute, Attention, Concentration dans l’Enseignement ») en déployant les thématiques suivantes : amélioration des capacités d’attention et de concentration, régulation du stress et des émotions, confiance en soi et développement des compétences psychosociales comme l’empathie, l’écoute, le respect, la tolérance. En 2017, le programme P.E.A.C.E. avait déjà été suivi par 5000 élèves répartis dans plus de cent établissements scolaires en France, en Belgique et en Suisse. Il est passé en Belgique en 2018 via l’association « Émergences » implantée à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), très active dans la diffusion de la pleine conscience.

La pratique semble aussi faire ses preuves en milieu scolaire : dix minutes de Mindfulness en début de cours suffisent pour obtenir des résultats tangibles, non seulement avec des enfants de maternelle et de primaire, mais aussi dans le secondaire. Les instructeurs de la pleine conscience se sont alors tournés vers l’enseignement supérieur et vers les milieux sportifs en vue d’améliorer les scores des étudiants et des athlètes.

Les universités ne sont pas laissées pour compte. En Europe, des dizaines d’initiatives pour promouvoir la pleine conscience ont vu le jour en milieu universitaire : à l’université Pierre et Marie Curie de Paris, à l’université de Strasbourg, à l’université de Toulouse, à l’université de Genève, etc. Le centre de formation continue « Santé et sciences de la vie » de l’ULB propose aux professionnels de la santé et du secteur socio-économique une formation à la pleine conscience. Elle compte au total 235 h de cours et est certifiée par l’université. Le certificat ainsi obtenu est agréé par l’International Integrative Network (IIN), un groupe international de pleine conscience qui contrôle la qualité des programmes proposés. La formation est directement liée à l’association « Émergences » implantée à l’ULB et elle s’étale sur deux années académiques en vue de favoriser l’intégration d’une matière qui touche à plusieurs domaines des sciences humaines.

En mars 2018, « Émergences » a proposé une soirée Mindfulness au Palais des Beaux Arts de Lille ; elle a rassemblé plus de 500 personnes13. Dans l’optique « slow art », les visiteurs se sont assis devant une douzaine d’œuvres présélectionnées et ont pris le temps de la découvrir, de s’y plonger. Cette « contemplation en pleine conscience » les déconnectant du monde extérieur, ils se recentrent et s’apaisent. Vu son succès, une nouvelle soirée a été organisée en janvier 2019 sur le thème de « méditer au service de la paix », avec déambulation silencieuse dans les galeries du musée. L’idée a fait ricochet et ce sont maintenant les Musées royaux des Beaux Arts de Bruxelles qui proposent des visites « Mindfulness ».

D’autres instructeurs de pleine conscience vont frapper aux portes des centres culturels ou des académies. Tel est le cas de Fabrice Midal enseignant la photographie à l’université de Paris-VIII et fondateur de « l’école occidentale de méditation ». Dans ses conférences, il entend montrer comment la pleine conscience aide à retrouver le sens profond de l’art, de l’éthique et de la littérature, et comment elle peut s’incarner dans tous les moments de notre vie. Fabrice Midal est aussi l’auteur de nombreux livres de vulgarisation sur le bouddhisme et sur les pratiques méditatives.

Pleine conscience en entreprises

De plus en plus de grandes entreprises font appel aux pratiques de pleine conscience. Le phénomène a démarré dans la Silicon Valley avec des multinationales comme Google, Ford, eBay, General Mills, etc. Dès le début des années 2000, elles ont proposé des formations de Mindfulness à leurs cadres. Aux côtés de Google, « les cofondateurs de Twitter et Facebook ont fait des pratiques contemplatives une des caractéristiques clefs de leurs nouvelles entreprises, organisant des sessions régulières de méditation dans leurs bureaux et s’arrangeant pour que les habitudes de travail augmentent la vigilance14 ».

En Europe, les entreprises se sont mises au goût du jour. Carlsberg fut une des premières entreprises à introduire la pleine conscience dans ses bureaux en vue d’offrir à ses employés un environnement propice à la détente pendant le travail. De grands groupes comme L’Oréal, Siemens, EDF, Sanofi ou Danone ont suivi le mouvement. Des espaces « détente et loisirs » sont créés sur les plateaux de travail, on y invite des instructeurs de pleine conscience pour animer des sessions de méditation. Ils intègrent l’équipe des « ressources humaines » (RH). L’engouement semble toutefois proportionnel à l’accélération du rythme de travail : « Quand on est tout le temps connecté à son BlackBerry, assailli d’e-mails et qu’on travaille quatre-vingts heures par semaine, on vit à la limite du décrochage physique et psychique », estime un coach de dirigeants et adepte de la méditation depuis une douzaine d’années.

Depuis la mise en place du plan « Santé au travail » (2010-2014), les entreprises françaises ont une obligation de résultat en termes de réduction des risques psychosociaux, notamment en agissant sur le stress de leurs salariés et en menant des actions préventives contre l’épuisement professionnel et la dépression. De tels « accidents de travail » sont de plus en plus fréquents et coûtent de plus en plus cher à l’État. Ils engendrent une facture sociale d’environ 230 millions d’euros par an. Or, l’assurance maladie a relevé pour 2016 plus de 10 000 cas d’affections psychiques : troubles anxieux, troubles du sommeil, dépression, états de stress post-traumatique, etc. La France n’est pas une exception en ce domaine, l’agence européenne pour la santé et la sécurité au travail a évalué que 50 % à 60 % de l’absentéisme est lié au stress. Or la pleine conscience propose aux entreprises de « gérer le stress des employés de manière préventive, de transformer les modes de travail, de management ou encore de coopération des employés15 ».

Les multinationales de la Silicon Valley sont devenues des modèles pour les petites « start-up » des pays industrialisés. À leur tour, ces dernières se sentent dans l’obligation d’installer dans leurs locaux des coins de relaxation et d’intégrer à leur agenda des tranches horaires pour des sessions de méditation. Rien de critiquable, certes, si ce n’est que cela répond aux exigences de l’ultralibéralisme. Une autre manière de répondre aux attentes du marché est la mise en place de « Chaires de pleine conscience », comme à l’école de Management de Grenoble où la chaire de « Mindfulness, bien-être au travail et paix économique » étudie le bien-être des salariés et l’amélioration de leurs performances : tout cela en vue d’une meilleure rentabilité des entreprises.

On peut toutefois se poser la question : à qui cela profite-t-il, quel est le but des entreprises qui font appel aux coachs de pleine conscience ? Ces pratiques semblent répondre efficacement aux exigences du plan « Santé au travail » ; les équipes s’impliquent davantage et avec plus de souplesse, plus de créativité et d’enthousiasme, leur relation avec les cadres semble également s’être améliorée, ceci, aux dires des coachs. La pleine conscience est pourtant loin d’éveiller les salariés à leurs conditions de travail : inégalités homme-femme, discriminations, harcèlement, flexibilité, compétition, performance, etc., ne sont pas des sujets abordés lors des « debriefing ». Quand un salarié se permet d’interroger les chiffres d’affaires de l’entreprise, il est taxé d’élément « négatif », « perturbateur », par le « Chieff Happiness Officer » (CHO), les directeurs « new look » des RH des grandes multinationales comme Google, Lego, Ikea, etc. Il faut dire que nombre d’entre eux sont formés à la pleine conscience qu’ils pratiquent et propagent au sein de l’entreprise.  

Pleine conscience à l’ère digitale, « Wisdom 2.0 »

Depuis 2010, des séminaires « Wisdom 2.0 » sont organisés annuellement à San Francisco. Leur initiateur est Soren Gordhamer, auteur d’un livre du même nom : Sagesse 2.016. Pendant quelques jours par an, ces rassemblements réunissent plusieurs milliers de professionnels des nouvelles technologies, de coachs de la pleine conscience et de chercheurs dans les domaines de l’économie, de la sociologie, de la psychologie et de la neurologie. Ils explorent les moyens de développer des conditions favorables « pour qu’une véritable connexion s’épanouisse, au sein des entreprises comme dans la vie quotidienne de chacun ». « Sagesse » et « mindfulness » sont les deux mots-clefs de ces rencontres dont le but est « d’introduire la sagesse antique dans l’époque moderne » et de « créer une culture plus saine et plus ouverte17 ».

Implantée dans la Silicon Valley depuis 1998, Google fut directement impliqué dans l’aventure « Wisdom 2.0 ». La multinationale est d’ailleurs régulièrement prise comme exemple d’entreprise offrant les meilleures conditions de travail à ses salariés, preuve d’une grande sagesse, surtout au vu de son chiffre d’affaires annuel de 110,85 milliards de dollars. Plus d’un millier de « googlers » (les employés de Google) sont passés par des sessions d’entraînement « Search Yourself », un programme de méditation développé au sein de Google par un des pionniers de l’entreprise, l’ingénieur informaticien Chade Meng Tan. Surnommé le « Guru de Google », celui-ci se montre régulièrement aux côtés de personnalités du bouddhisme comme le dalaï-lama, ou son interprète français, Matthieu Ricard, ou encore son ami, l’acteur hollywoodien et cofondateur de la « Tibet House », Richard Gere.

La quatrième édition de « Wisdom 2.0 » a rassemblé les cadres d’un bon nombre d’entreprises de la Silicon Valley : Google, Microsoft, Apple, Facebook, Twitter, etc. Ils ont été rejoints par des entrepreneurs venus du monde entier. Lors de cette édition 2014, Jeff Weiner, le PDG de Linkedin et un des fondateurs de Twitter, a tenu 2000 participants en haleine en exposant son point de vue sur la relation entre la compassion et le business. Il avait de quoi discourir : en seulement un an, sa fortune est passée à pas moins de quarante-neuf millions de dollars. D’après Alfred Tolle, directeur commercial chez Google qui pratique la méditation zen depuis vingt-cinq ans, la réunion devait créer une conscience collective qui « rendrait le monde meilleur ». « Si on avait sorti ce genre de choses il y a dix ans, a-t-il ajouté, les gens auraient dit : ‘Virez-moi ce hippy.’ Mais aujourd’hui, ils commencent à comprendre. Même dans les réunions de direction, quand je parle de connecter les mondes intérieur et extérieur, on me regarde d’un air suspicieux, mais on voit à peu près où je veux en venir18. »

En 2016, la Silicon Valley a exporté son séminaire de réflexion vers l’Europe. La « Sagesse 2.0 » a établi ses quartiers à Dublin, au siège européen de Google afin de mondialiser sa mission : « Vivre connectés les uns aux autres grâce à la technologie d’une manière qui soit bénéfique à notre bien-être ». Parmi des managers de l’industrie du numérique, des directeurs des ressources humaines, des députés, des PDG, etc., une brochette de lamas apprenait à l’auditoire à jongler avec les termes « empathie » et « business », « rentabilité » et « conscience ». La fin des pauses café était signalée par les vibrations d’un bol tibétain. Des « silences » étaient intégrés dans le programme de conférences et, sur un nouveau signal vibratoire, chacun devait serrer son voisin dans ses bras, puis le caresser doucement afin de concrétiser la connexion.

La même année, en 2016, Chade Meng Tan, le « guru de Google », a exporté « Wisdom 2.0 » en Asie, en choisissant Singapour, sa ville natale, comme point de chute. Les intervenants de l’« Asian Wisdom 2.0 » ont insisté sur l’apport de l’Asie et de ses traditions religieuses aux modalités d’utilisation des technologies du numérique. « Mon rêve est de créer les conditions d’un monde de paix et d’obtenir cela en créant les conditions nécessaires pour la paix intérieure et la compassion à une échelle globale », a affirmé Chade Meng Tan. Il a ajouté, sourire aux lèvres : « Par chance, une méthode pour parvenir à instaurer la paix dans le monde existe déjà… La plupart d’entre nous la connaissent sous le nom de méditation. » Deux ans plus tard, il n’a pas hésité à inviter Matthieu Ricard à la rencontre « Wisdom 2.0 » de Singapour. Pour honorer son invité, il a intitulé la conférence « Altruism and Change »19.

En 2019, ce sont plus de 3000 personnes venant de plus de vingt pays différents qui sont attendues au Hilton de San Francisco, minimum de 220 dollars par nuit. Pour une entrée au « Festival de Sagesse digitale », il faut débourser entre 600 et 2000 dollars. Des entrepreneurs, des PDG, des banquiers, des économistes, des scientifiques, des leaders de la pleine conscience, des écrivains, des artistes, des producteurs de cinéma, des chefs de projets, des enseignants de diverses traditions spirituelles, des coachs de développement personnel, etc. délivreront leur point de vue sur des sujets aussi passionnants que « Mindfulness & the Internet », « Love & Awareness », « Celebrating Political Diversity », « Mindfulness in the Federal Government », et encore bien d’autres.

Pleine conscience sur smartphone

Dès ses débuts, la pleine conscience a été liée aux technologies du numérique et des « NBIC »20. Les géants de la high-tech ont été les premiers à introduire des pratiques de Mindfulness dans leur management. « Headspace », initiatrice des applications de Mindfulness sur smartphones, a été conçue en 2012 par un ancien étudiant en sciences sportives qui, au bout de quelques années de stress intense et d’un deuil difficile, a tout abandonné pour devenir moine bouddhiste. En 2017, l’application a engrangé plus de trente millions de dollars.

« Headspace » touche maintenant 190 pays dans le monde et rassemble pas moins de vingt millions d’utilisateurs. Parmi eux, on compte évidemment tout l’establishment de la Silicon Valley : Facebook, Google et Linkedin qui offrent l’application à leurs employés, mais encore General Mills, Intel, Ford, American Express, etc. Les 550 h de programme disponibles sur « Headspace » sont susceptibles de répondre à tous les cas de figure : méditer en cuisinant, en jardinant, en écoutant de la musique, mais aussi, avant un entretien d’embauche ou avant une réunion de travail, ou dans un TGV bondé d’enfants en route pour les classes vertes alors qu’un rapport urgent est à terminer, etc.

Si on dénombre toutes les applications de Mindfulness existant sur le marché, ce sont à présent plusieurs dizaines de millions de personnes dans le monde qui pratiquent la méditation de pleine conscience. Cependant, les applications de Mindfulness sur smartphones facilitent la collecte de données personnelles. Via notre abonnement à l’une ou l’autre de ces applications, nos choix quotidiens sont dirigés vers ce qui nous touche le plus : le film qui nous convient, le voyage initiatique qu’il faut s’offrir, le livre à se procurer, la conférence à ne pas rater, etc. Mais pire, la collecte de données via les applications Mindfulness dirige consciencieusement les choix électoraux des consommateurs de bien-être vers des politiques ultralibérales.

En pays francophones, ce sont les applications « Petit Bambou », « Mind » et autres qui aident les consommateurs à méditer en toutes circonstances et dans toutes les positions. Quand Petit Bambou affirme que dix minutes de méditation par jour suffisent à nous libérer de l’anxiété et des insomnies, nous payons, nous consommons, nous y croyons. « Mais qu’est-ce que méditer ? », demande Petit Bambou à ses trois millions d’utilisateurs. Il répond tout de go : « C’est prendre soin de soi et de son mental, c’est vivre pleinement le moment présent, c’est se vivre mieux tout en acceptant ses équilibres et déséquilibres ». Petit Bambou utilise un langage que tout le monde connaît et peut entendre, celui du « bonheur pour tous ».

Une « voix off » nous mène doucement vers la détente, notre respiration s’apaise, nos muscles se relâchent, une torpeur bienfaisante nous envahit, les vagues de la mer clapotent à nos oreilles, une brise légère agite les feuilles, quelques notes de didgeridoo nous enveloppent de ses sons graves. La voix douce et profonde nous parvient au travers d’un brouillard, cela ressemble aux frontières du sommeil. Monocorde, elle nous invite maintenant à nous « mettre sur pilote automatique » et à nous « laisser guider sans peur par la Tour de contrôle »...

Pleine conscience au Parlement

Après le monde médical, éducatif, culturel et entrepreneurial, c’est au tour des politiques d’inviter la pleine conscience à leur table. « The Mindfulness Initiative » est une démarche citoyenne née en 2013 en Grande-Bretagne. Elle a débouché sur la mise en place d’un groupe de méditation au sein du Parlement britannique avec pour conséquence la formation d’un groupe d’étude parlementaire sur la pleine conscience. Le but de cette initiative est de partager l’expérience de la pleine conscience avec les dirigeants afin qu’ils puissent apprécier par eux-mêmes ses pouvoirs d’apaisement, de concentration et d’empathie. Il serait désormais possible aux principaux acteurs de nos démocraties de prévoir où, quand et comment recourir aux pratiques de pleine conscience.

En 2015, ce sont plus de 120 députés britanniques et 250 assistants parlementaires qui ont suivi une formation de pleine conscience. Suite à celle-ci, le Parlement britannique a publié un rapport recommandant les programmes de pleine conscience aux entreprises, car, précise le rapport, la pratique méditative favorise des facultés fort appréciées par les équipes de travail et par leurs managers. Le rapport cite des améliorations au niveau de la concentration, de la flexibilité psychologique et émotionnelle, des relations interpersonnelles, du recul face aux situations difficiles, de la créativité et du travail d’équipe.

L’impulsion britannique a rapidement dépassé les frontières du Royaume-Uni. La Mindfulness est venue s’installer dans les fauteuils parlementaires de l’Allemagne, de la Hollande, du Canada, du Mexique, etc. Des actions du même genre se sont mises en place en Irlande, en Australie et, évidemment, aux États-Unis, avec mention « retour à l’expéditeur » puisque la pratique a démarré de là-bas. « Cela a décollé dans la Silicon Valley, où les gens veulent être au mieux de leurs performances, mais aussi être heureux », a expliqué Jamie Bristow, le directeur de la « Mindfulness Initiative » étasunienne.

Depuis lors, un réseau de Mindfulness s’est étendu à un niveau international. Aux commandes, on trouve entre autres un membre du Congrès des États-Unis, Tim Ryan, sénateur de l’Ohio. Séduit par la pleine conscience après avoir éteint ses téléphones portables pendant trente-six heures pour participer à une formation, « Ryan décida de plaider en faveur d’une forte augmentation des subventions fédérales au profit des recherches dans ce domaine21 ».

Un groupe de « Mindfulness Initiative » s’est constitué en France en 2016. Il est parrainé par l’ex-député britannique, Chris Ruane. Devenu président d’honneur du groupe d’études parlementaires sur la Mindfulness, ce dernier a organisé une rencontre internationale de parlementaires au sujet de la pleine conscience. La rencontre s’est tenue à Londres le 19 octobre 2017 en présence de l’initiateur de ce mouvement, Jon Kabat-Zinn. « L’Initiative Mindfulness France » (IMF) organise régulièrement des rencontres, des conférences, des formations de Mindfulness et de MBSR au sein du parlement. Bruxelles, capitale européenne, ne voulait pas être en reste ; l’association « Émergences », située à l’ULB, a lancé la « Mindfulness Initiative Belgium » en 2018.

Pleine conscience à Davos

En 2017, l’IMF a présenté au gouvernement un rapport circonstancié quant aux implications managériales et aux perspectives ouvertes par la pleine conscience. On y apprend entre autres que : « Notre initiative vise à sensibiliser le monde politique français aux bienfaits de la pleine conscience que nous avons pu recenser, et ainsi participer à identifier de nouvelles pistes pour réduire le déficit des finances publiques22. » Nous y voilà : les finances publiques !

Dès le début des années 2010, le « World Economic Forum » (WEF) s’est laissé emporter par la vague. Les dîners d’affaires, les conférences, les meetings, les cocktails, etc., sont à présent allégés par des séances de Mindfulness. La « crème » de la politique et de l’économie mondiales s’installe en lotus face aux sommets enneigés de Davos. C’est que dans les panels de discussion du WEF, les questions autour du stress au travail font l’objet de nombreux débats. Un rapport publié récemment par le WEF a noté que quelque 320 millions de personnes dans le monde souffrent de dépression due aux conditions de travail, d’où l’intérêt croissant des managers, mais aussi des politiciens pour les pratiques de pleine conscience.

Où situer le bien-être au travail dans le projet de « Paix économique » indiqué sur la feuille de route des chaires universitaires de Mindfulness ? Une véritable paix économique à échelle internationale se discute-t-elle « en aparté » face aux pics des Grisons ? Ce que poursuivent les protagonistes de Davos est la rentabilité de leurs holdings financiers ; si le bien-être des travailleurs va dans leur sens, ils emballent le tout, sinon ils laissent les conditions de travail sur la bande d’arrêt d’urgence et filent tout droit sans un regard aux salariés ni à ceux qui perdent leur emploi en raison d’un nouveau contrat plus juteux, délocalisation oblige.

En 2018, le WEF a été inauguré par le Premier ministre indien, Narendra Modi, nationaliste hindou, accompagné de deux gurus yogi. D’entrée de jeu, il a vanté les mérites des traditions du yoga et de la médecine ayurvédique ; le ton était donné. Entre les costumes-cravates et les tailleurs cintrés déambulait une robe couleur pourpre et safran, celle de Matthieu Ricard, le célèbre lama français. Après une initiation spirituelle en Inde en 1967, un diplôme en biologie moléculaire obtenu à l’institut Pasteur en 1972, et plusieurs années de retraite au Népal, Ricard s’engage corps et âme dans le bouddhisme tibétain. Il prend l’habit de lama en 1979 et devient rapidement l’interprète personnel du dalaï-lama. Quelle surprise de le voir ici, à Davos, parmi les loups de la finance ! Que venait-il y faire ?

« Maintenant que la méditation est devenue à la mode, il importe de lui garantir un minimum d’authenticité », explique-t-il à un journaliste de l’AFP, rappelant que la méditation de pleine conscience est issue du bouddhisme. Il a ajouté : « Il y a dix ans, il était impensable que des séances de méditation soient proposées tous les matins, en ouverture du programme. Il y a un intérêt très fort pour la pratique méditative parce que les gens sont conscients qu’il y a dans les entreprises un problème croissant de burn-out et une détérioration des relations humaines23. » Matthieu Ricard a-t-il répondu « présent » au Forum économique mondial dans le seul but de garantir la qualité des méditations de pleine conscience ? Ou l’engouement pour la méditation de pleine conscience est-il une opportunité pour le bouddhisme de pénétrer les instances économiques et politiques des pays industrialisés ?

1. http://www.mindfulness-belgium.net/definition.htm

2. http://www.thich-nhat-hanh.fr/

3. https://www.centrepleineconscience.fr/acces

4. https://www.poitiers-meditation.fr/meditation-hebdomadaire/

5. Zinn Howard, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Paris, Agone, 2003.

6. https://la-bas.org/la-cinematheque-de-la-bas/documentaires/howard-zinn-une-histoire-populaire-americaine

7. https://www.association-mindfulness.org/

8. Essai randomisé contrôlé (ERC) ou essai contrôlé aléatoire (ECA) : étude scientifique où les participants sont aléatoirement répartis (randomisation) parmi les groupes correspondants à chaque approche thérapeutique testée (ici : les méditants et les non méditants) ; les participants, les thérapeutes et les évaluateurs sont «en aveugle», ils ne savent pas dans quel groupe se trouvent les patients (stress, angoisse, brun out, etc.) ; la seule variable qui est différente entre les groupes est alors le traitement (ici : la méditation).

9. Par exemple: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25881019

10. https://www.facebook.com/notes/centre-de-cartographie-et-detudes-des-croyances/australie-etude-scientifique-internationale-les-preuves-des-bienfaits-de-la-plei/1518936774858114/

11. Edgar Cabanas, Eva Illouz, Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Paris, éd. Premier Parallèle, 2018, p. 92.

12. http://www.psycom.org/Actualites/Pour-en-savoir-plus/Video-Colloque-Interventions-basees-sur-la-pleine-conscience-sciences-sante-et-societe-20-juin-2019

13. Soirée exceptionnelle « Méditation au musée », au Palais des Beaux Arts de Lille le 6 mars 2018, sur https://commentcava.org/2018/02/09/soiree-meditation-musee-lille-mbsr-palais-beaux-arts/

14. « La méditation vue de la Silicon Valley », Le monde, 28 juin 2013, sur http://internetactu.blog.lemonde.fr /2013/06/28/la-meditation-vue-de-la-silicon-valley/

15. https://www.mindfulness-at-work.fr/en/

16. Soren Gordhamer, Wisdom 2.0. Ancient Secrets for the Creative and Constantly Connected, New York, HarperOne, 2009.

17. https://positiveleadership.fr/sagesse-2-0-soren-gordhamer-a-paris/

18. « Google montre la voie de la sagesse », Courrier international, le 21 octobre 2014, https://www.courrierinternational.com/article/2014/10/21/google-montre-la-voie-de-la-sagesse

19. Matthieu Ricard a publié Plaidoyer pour l’altruisme, Paris, NiL, 2013.

20. NBIC : convergence des technologies des nanosciences, de la biologie, de l’informatique et des sciences cognitives.

21. Edgar Cabanas, Eva Illouz, Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Paris, Premier Parallèle, 2018, p. 93.

22. http://www.initiativemindfulnessfrance.com/

23. « Davos cherche la paix intérieure grâce à la méditation », L’Express, 25 janvier 2018, https://www.lexpress.fr/actualites/1/styles/davos-cherche-la-paix-interieure-grace-a-la-meditation_1979357.html

Chapitre 2

La pleine conscience, une pratique méditative bouddhiste

La méditation « Vipassana »

L’aval du corps médical explique en partie l’engouement actuel pour la pleine conscience, mais le mouvement compte encore sur un autre atout : la laïcité. « L’Association pour le Développement de la Pleine Conscience » dans les pays francophones en Europe dit être « née en 2009 dans le but de promouvoir et de diffuser auprès du grand public les actions autour de l’utilisation de la pleine conscience comme outil de mieux-être, en dehors de tout contexte religieux1. » Sur d’autres sites, on trouve une phrase laconique, du type : « Les pratiques de pleine conscience sont dénuées de toute connotation spirituelle ou religieuse. La Mindfulness est donc une pratique, et non une approche spirituelle2. »

Alors qu’en est-il ? La pleine conscience est-elle laïque, spirituelle ou religieuse ? Le terme « mindfulness » a été choisi par Jon Kabat-Zinn pour traduire « vipassana » qui, en sanskrit, signifie « voir les choses telles qu’elles sont », et qui désigne une pratique méditative bouddhiste. L’origine des pratiques de pleine conscience est donc indubitablement bouddhiste. Jon Kabat-Zinn est limpide quant à l’origine de sa pratique ; lorsqu’il donne ses retraites annuelles de pleine conscience destinées à des politiciens, des hommes d’affaires, des ingénieurs et autres managers, d’entrée de jeu, il déclare : « Il s’agit de pratiques méditatives issues de traditions bouddhistes. »