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Dans "La petite maîtresse de maison", Julie Gouraud plonge le lecteur dans l'univers intime des femmes au début du XXe siècle, offrant un éclairage sur les rôles domestiques et l'émancipation précoce. À travers un style à la fois fluide et évocateur, elle nous entraîne dans la vie de ses personnages, mettant en relief leurs aspirations et leurs luttes quotidiennes. L'œuvre, ancrée dans un contexte littéraire post-symboliste, joue avec les nuances des sentiments et des relations humaines, tout en dépeignant une société en pleine mutation, où le rôle de la femme est à la fois célébré et contesté. Julie Gouraud, écrivaine française née à la fin du XIXe siècle, s'inspire de son expérience personnelle et de son intérêt pour la condition féminine pour rédiger ce roman. Son parcours dans un milieu bourgeois, combiné à son engagement en faveur des droits des femmes, l'a poussée à explorer les dynamiques sociales et les attentes traditionnelles qui pèsent sur elles. Sa capacité à retranscrire les émotions et les tensions de son époque fait de son oeuvre un témoignage important de la lutte pour l'égalité. "La petite maîtresse de maison" est recommandé à tous ceux qui s'intéressent aux questions de genre et à la littérature féminine. Ce livre offre une réflexion profonde sur les choix des femmes face aux normes sociétales, tout en captivant le lecteur par la finesse de sa prose. C'est une lecture essentielle pour comprendre les fondements de l'émancipation qui continue de résonner aujourd'hui.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
La Roche, 1er juillet 18....
«Oh! qu’on a tort de pleurer, chère Agathe! Je vais t’en donner la preuve: hier soir maman me dit: «Pauline, je vais m’absenter pendant six semaines;« ma santé l’exige. J’emmène ta sœur et «je te laisse avec ton papa dont tu auras bien «soin, j’en suis certaine.»
«J’éclatai en sanglots, ne voulant rien écouter
«Cependant on ne peut pas pleurer toujours aussi fort; d’ailleurs mon mouchoir était trempé. Lorsque je fus un peu calmée, maman me dit: «Je te croyais plus raisonnable, et j’avais un projet« auquel je me vois forcée de renoncer.
«— Quel projet, maman?
«— Je voulais faire de toi une petite maîtresse «de maison en l’absence de ta sœur. Tu écris assez «passablement pour tenir le livre de dépense jusqu’à« mon retour; Babet ferait ce que tu lui commanderais« pour le déjeuner et pour le dîner; tu «veillerais à ce que rien ne manquât à ton père «que tu aimes tant. Je me suis trompée!»
«Ma surprise fut si grande, que je crus rêver; mais non, maman parlait sérieusement: je serais maîtresse de maison. Babet, Justine et Philippe m’obéiraient! Et comme j’avais l’air de douter, maman ajouta: «Vois, quelle confiance j’ai en «toi! Il est vrai que tu auras dix ans bientôt, tu «n’es plus une enfant.»
«Agathe, je n’ai point de secrets pour toi. Il faut que tu connaisses le vilain sentiment qui s’empara de mon cœur: J’aurais voulu voir maman et Mathilde partir tout de suite!
«Comprends-tu mon bonheur, chère amie? Être maîtresse de maison! C’est-à-dire faire tout ce qu’on veut. Maman m’a bien prévenue que je devrai réfléchir avant de donner un ordre, qu’il est plus facile d’obéir que de commander, mais je ne le crois pas. Quelle difficulté peut-il donc y avoir à commander le déjeûner et le dîner? A diriger Justine qui aime un peu trop à faire à sa tête?
«Le temps est magnifique; je me promènerai avec papa; nous ferons des visites, on nous les rendra; puis viendront sans doute les invitations à dîner, et c’est alors que je me distinguerai.
«Mon bonheur ne sera cependant pas sans nuage: maman m’a laissé des leçons à apprendre, une tâche de couture, et le terrible M. Lemoine continuera ses leçons d’écriture, d’orthographe et de calcul.
«Entre nous soit dit, ces conditions me semblent singulières: une maîtresse de maison a-t-elle trop de la journée pour surveiller ses gens, recevoir les visites; car à la campagne, on ne peut pas fermer sa porte.... enfin....
«Oh! comme je vais bien soigner mon petit papa! Comme la maison sera belle! Il faudra bien que Basile cueille des fleurs pour orner mes appartements. Je serai bonne, mais ferme.
«Au retour des voyageuses, je recevrai des compliments; tout le monde aura fait son devoir, à commencer par ton amie qui pleure de joie en t’embrassant.
«PAULINE,
«Châtelaine de la Roche.
«P. S. Si vous pouviez venir à la Roche pendant mon règne, aucune princesse ne vous offrirait une hospitalité comparable à celle qui vous attend ici. Agathe, je compte sur ta discrétion....»
Pauline Séverac, successivement connue sous le nom de Poupoule, Paulette, Poule et enfin Pauline, était une charmante enfant aimée de tout le monde: gaie, vive et douce, elle faisait la joie de son père qui n’avait pas encore usé de son autorité pour réprimer certains petits défauts. Il ne voyait cependant pas sans inquiétude une disposition déjà très-accentuée chez Pauline.
Quoique soumise, cette petite fille ne parlait que du bonheur d’être grande, de faire ce qu’on veut, et surtout de commander aux autres.
Beaucoup de parents auraient fermé les yeux sur cette disposition fâcheuse; ils se seraient même amusés de ce babillage; mais ce n’est pas ainsi que M. et Mme Séverac envisageaient leur tâche.
Retirés dans une terre, à quelques lieues de Condom, ils vivaient simplement et laborieusement.
M. Séverac, ancien officier du génie, partageait son temps entre l’étude des sciences et l’agronomie; sa femme joignait aux qualités du cœur une intelligence remarquable; des goûts modestes, une instruction solide lui permettaient de faire l’éducation de ses filles, empruntant toutefois le concours d’un professeur.
Déjà Mathilde, l’aînée, réalisait les espérances de sa mère. Naturellement calme et persévérante, son éducation n’avait point offert de ces difficultés qui mettent à l’épreuve le courage de la plus tendre des mères.
Un contraste frappant existait entre les deux sœurs; Pauline était aussi blonde que Mathilde était brune. Celle-ci était presque grave, et l’autre d’une vivacité fatigante. On ne la trouvait jamais à la place où on l’avait laissée.
Les deux sœurs s’aimaient beaucoup; si Pauline avait pu prendre l’autorité accordée à sa sœur, jamais elle n’eût fait le vœu de la voir quitter la maison.
Vainement la grande sœur disait-elle: «Mais j’obéis comme toi à maman, c’est d’après son conseil que je donne des ordres. N’ai-je pas des heures d’étude? Des obligations de société qui ne me plaisent pas toujours? Crois-tu par exemple que la partie de boston soit amusante?»
A tout cela, Pauline répondait: «Ma sœur tu me fais des contes; je vois ce qui se passe et je trouve que papa et maman devraient te marier bien vite pour que je prenne ta place.»
Un voyage aux eaux sembla donc l’occasion naturelle de soumettre Pauline à l’épreuve de la liberté et de l’autorité.
Elle éprouva toutefois une vive émotion en voyant partir sa mère et sa sœur. C’est e qu’elle ouvrit ses grands yeux bleus pour retenir des larmes qui roulèrent sur ses joues.
Le père prit son enfant chérie dans ses bras, et le calme rentra bien vite dans ce petit cœur désolé. M. Séverac quitta Pauline en lui rappelant l’importance de ses devoirs.
La petite maîtresse de maison, seule dans sa chambre, réfléchit sur sa nouvelle position et pressentit vaguement les difficultés qui en étaient inséparables.
Elle était en train de composer un menu, lorsque le maître d’écriture arriva.
«Oh! mon bon monsieur Lemoine, il n’y aura pas de leçon aujourd’hui. Maman et Mathilde viennent de partir pour les Pyrénées. C’est moi qui vais tenir la maison, et vous comprenez qu’aujourd’ hui surtout, il ne peut être question d’écriture et encore moins d’histoire et d’additions.
— Mademoiselle, madame votre mère m’a jugé digne de la remplacer, et je veux répondre à sa confiance; d’ailleurs je vous ferai remarquer qu’une maîtresse de maison doit tout au moins savoir écrire et compter. Comment pourrez-vous tenir en ordre votre livre de dépense? Ce serait une véritable gloire pour vous de présenter des comptes irréprochables. Tenez, mademoiselle, regardez ces belles colonnes de chiffres préparées pour vous à l’avance! N’est-ce pas joli?
— Pas du tout, monsieur, tous ces chiffres me brouillent la vue. Je conviens pourtant qu’il faut savoir compter lorsqu’on a de l’argent! Plus tard, je m’appliquerai sérieusement.
— Plus tard! mademoiselle, c’est presque comme si vous disiez jamais. Les enfants qui remettent seulement au lendemain à étudier leur leçon ne la savent pas. Il faut savoir compter avant d’avoir de l’argent.»
Cette réflexion n’était pas précisément de circonstance. Pauline se leva comme une maîtresse de maison qui congédie un hôte importun, et du ton le plus gracieux, elle ajourna la leçon au lendemain.
Babet, vieille servante de la famille, n’avait pas accepté son rôle sans faire quelque difficulté : si cette comédie pouvait avoir son côté utile, il en coûterait de l’argent à ses maîtres. Babet ne possédait rien. Elle avait travaillé toute sa vie pour son père et sa mère, payé les mois d’école de trois sœurs qui ne songeaient plus à leur aînée. L’heure du repos était arrivée pour la brave fille qui ne comprenait pas le sens de ce mot. Petite et maigre, alerte, fort entendue en toutes choses, elle se rendait utile à tous.
Une horrible petite vérole avait labouré son visage et fait disparaître la finesse de ses traits. Babet se rappelait quelquefois qu’elle avait été jolie; ses beaux yeux noirs en faisaient foi.
Résignée à la volonté de Mme Séverac par amour pour l’enfant qu’elle avait vue naître; elle se présenta gravement le lendemain pour recevoir les ordres.
Pauline avait cru sa présence nécessaire pour assister à la cueillette des cerises.
Babet ne la trouva donc pas dans la maison. La bonne vieille parcourut le jardin, le potager, appela, chercha, et finit par trouver la maîtresse de maison assise sous un beau cerisier au haut duquel était un petit garçon qui s’exerçait à faire tomber les fruits dans une corbeille posée sur les genoux de Pauline.
Ce jeu avait bien l’inconvénient de meurtrir les cerises, mais c’était si amusant!
«Fais comme moi, disait la maîtresse, manges-en tant que tu voudras.»
Louis obéissait merveilleusement bien, lorsque Babet arriva tout essoufflée: «Je viens prendre les ordres, mademoiselle.
— Ne m’appelle pas ainsi lorsque nous sommes seules.»
Cependant la manière respectueuse dont ce mademoiselle avait été prononcé, couvrit d’une rougeur charmante le visage de Pauline. Ce témoignage de respect l’enchantait.
«Ma pauvre Babet, je te demande pardon de n’être pas entrée à l’office avant de sortir. Louis allait cueillir les cerises, et j’ai voulu le surveiller.
— Il n’a guère avancé, tout de même!
— Louis, dépêche-toi, maintenant. Voyons, ma mie, commençons par le déjeuner.
— Il y a encore quelque chose dans le garde-manger.
— Des restes! y penses-tu, Babet? Ce serait un beau début de maîtresse de maison!
— Le boucher ne viendra pas aujourd’hui.
— On ira le trouver. Philippe montera à cheval, voilà tout.
— Que rapportera-t-il, demanda Babet d’un air résigné.
— Attends.... Un gigot.
— C’est un plat de dîner, songe donc qu’on dîne à trois heures!
— N’importe, ma mie, je veux donner le plus tôt possible à papa ce qui lui plaît.
— Ma Poule, je connais les goûts de mon maître, je t’assure qu’un gigot ne lui plaira pas ce matin.
— Alors fais ce que tu voudras aujourd’hui, mais du bon, de l’excellent.»
Babet se sauva de crainte qu’une fantaisie nouvelle ne vînt bouleverser ces idées raisonnables.
Les cerises étaient cueillies. Pauline congédia Louis et reprit le chemin de la maison.
Que c’est donc agréable, pensait-elle, de faire tout ce qu’on veut! C’est bien l’heure d’apprendre ma leçon.... Oh! que ces petits veaux sont drôles! leur mère les regarde et me regarde aussi.... J’ai peur! elle s’engagea dans un chemin où un troupeau d’oies lui barra le passage. Effrayée de leurs cris, elle courut à toutes jambes; quelques-unes la poursuivirent. Par bonheur, le meunier survint, et d’un grand coup de chapeau mit les criardes en déroute.
La petite maîtresse de maison était émue; il lui eût été impossible de se mettre à l’étude. Que fera-t-elle donc? Elle mettra sa robe blanche pour faire honneur à ce premier déjeûner où elle tiendra la place de sa maman.
Justine risqua quelques observations qui ne furent point écoutées, non pas que Pauline trouvât, ces observation absolument dénuées de raison, mais elle voulait s’affranchir de l’autorité d’une femme de chambre: elle croyait qu’une maîtresse de maison s’habille à sa fantaisie. Justine soupira en sortant de l’armoire une robe de percale blanche et soupira encore en attachant une large ceinture de taffetas bleu.
Malgré tous ces expédients pour faire passer le temps, le balancier de la pendule ne perdait rien de sa gravité.
«Si j’écrivais à maman?» Oh! la bonne idée!
Sans souci de la fraîcheur de sa toilette, Pauline se place devant le bureau, choisit une bonne plume, prend une grande feuille de papier et reste le coude appuyé sur la table. Enfin elle débute par un affreux pâté. La crainte d’avoir taché sa robe lui fit faire un mouvement qui eut pour résultat de renverser l’encre sur la table. La manche et la petite main en eurent leur part.
Cette maladresse assurait le triomphe de Justine. Aussi, ce n’est point à elle que s’adressera Pauline pour réparer le malheur. Babet, l’amie fidèle, saura bien faire disparaître cette vilaine tache; quelques remontrances s’en suivront, mais Babet a la voix douce et ses sermons finissent toujours par une caresse.
Quelques-unes la poursivirent. (Page 9.)
Les choses se passèrent ainsi:
Voici donc notre étourdie revenue à sa place; cinq minutes s’écoulent, Pauline se tient la tète, suce ses doigts encore tachés d’encre, puis tout à coup elle se lance en disant: «Je n’ai pas d’idées quand je m’applique.»
«Ma chère maman,
«J’ai été bien attrapée après votre départ de ne pas vous trouver dans votre chambre. Je tournais la tête à droite et à gauche, mais point de maman pour m’embrasser et me faire un petit sermon.
«Cependant je n’ai pas pleuré, parce que j’ai presque dix ans et que vous reviendrez bientôt. Votre petite fille n’est peut-être pas aussi étourdie que vous le croyez: devinez ce que j’ai pensé lorsque j’étais au beau milieu de votre chambre? On aurait le temps d’aller en Amérique et d’en revenir avant que vous ayez deviné, et comme je ne veux pas que vous vous fatiguiez la tête inutilement, je vais vous le dire: «Si je commençais ma «journée par venir ici chaque matin, ce serait un «peu comme si ma mère chérie y était encore. La «vue de son fauteuil, et de sa pendule surtout, «me rappellerait ses conseils; je ferais ma prière «sur son beau prie-Dieu: je prendrais de bonnes «résolutions pour la journée et peut-être que ça «réussirait.
«Ne trouvez-vous pas mon idée excellente? «Comme ce serait agréable d’entrer dans une «jolie chambre et d’en sortir bien sage!»
«Ma chère maman, je m’applique peu en vous écrivant, parce que, si je m’appliquais beaucoup, je n’aurais plus d’idées, et j’ai déjà tant de choses à vous dire! D’abord je ne suis pas triste, je suis même très-gaie.
«Après votre départ, j’ai voulu commander le déjeûner de papa, mais j’avais beau me creuser la tête pour trouver quelque chose qui lui plût, je n’y parvenais pas. Babet, dont je suis très-contente, m’a assuré que les plats qu’elle sert habituellement sont ceux que papa préfère, et, comme j’ai confiance en elle, j’ai accepté ses raisons. Je vous avouerai même que je serais un peu embarrassée sans ma bonne.
«Cette chère Babette m’a appelée mademoiselle ce matin; cela m’a fait plaisir, et pourtant j’exige qu’elle me tutoie comme à l’ordinaire, lorsque nous sommes seules.
«J’ai fait cueillir les cerises; il y en a beaucoup; nous ferons des confitures après-demain! Quel travail!
«Philippe me respecte; il rit bien un peu sous cape lorsque je lui donne un ordre, mais j’ai l’air de ne pas m’en apercevoir.
«Je suis moins satisfaite de Justine. On voit qu’elle regrette de ne pas vous avoir accompagnée; je m’attends un jour ou l’autre à quelques difficultés. Je ne lui céderai pas, maman: me désobéir, c’est vous désobéir!
«J’ai suivi votre exemple: ma lettre est prête avant le déjeuner. Je m’aperçois que j’ai écrit un peu de travers.... lisez d’abord dans mon cœur, mère chérie, et vos yeux ne verront plus les imperfections de la lettre de votre Poule, qui vous embrasse et qui embrasse Mathilde de tout son cœur.»
Pauline se relit, ajoute une foule de mots oubliés, refait la tête aux e bouchés et met enfin sa lettre sous enveloppe.
Son père étant arrivé, elle déjeûna gaiement avec lui, et ne le quitta plus de la journée.
Trois jours s’écoulèrent sans amener aucun événement digne d’être raconté.
La maîtresse de maison descendait et montait les escaliers du matin au soir; elle prenait de bonnes résolutions et se croyait irréprochable parce que les repas étaient servis avec la ponctualité accoutumée et qu’elle allait de temps à autre visiter sa chère Babet. Elle s’ennuyait bien un peu, sans songer à se distraire par l’étude.
Le matin du quatrième jour, elle eut encore la fantaisie de faire une belle toilette pour déjeûner avec son père. Cette coquetterie lui semblait une aimable attention.
Cependant M. Séverac se fait attendre. Impatiente, Pauline regarde par la fenêtre, va même jeter un coup d’œil sur la route et revient à la cuisine chercher des consolations près de Babet.
L’inquiétude commençait à se faire sentir au cœur de celle-ci, et ses paroles s’en ressentaient. Par bonheur, Florent, le vieux piéton, vint mettre fin aux incertitudes de la maîtresse et de la servante. Il apportait deux lettres, une de M. Séverac, qui avait rencontré Florent, et une autre d’Agathe. Le papa disait:
«Ma chère petite fille,
«Une affaire me retiendra à la ville toute la matinée; en revanche, je t’amènerai pour dîner M. et Mme Lamotte ainsi que leurs enfants. Ils auront un bon accueil et bon dîner n’est-ce pas?»
Pauline, appelle au secours: «Babet! Babet! six personnes à dîner aujourd’hui! qu’allons-nous faire?
— Aujourd’hui jeudi, il n’y a rien chez le boucher; heureusement que la basse-cour est une ressource: je tuerai le gros canard.
— Le canard que m’a donné mon oncle? je ne le veux pas:
— Que tu le veuilles ou ne le veuilles pas, il y passera en compagnie d’une poule et d’un lapin.
— Babet, tu parles de massacrer ces pauvres bêtes aussi tranquillement que s’il s’agissait de cueillir un bouquet de roses.... Je ne veux pas que le sang coule sous mon règne.
— Alors il faut me dire comment faire un bon dîner. Un dîner qui mérite des compliments. Il est dix heures.
— Va donc! égorge-les bien loin d’ici et surtout ne tue pas de lapin blanc; il n’en manque pas de gris.»
Philippe annonce le déjeûner.
«Un moment, je lis mon courrier.»
Pauline était assise dans un grand fauteuil, souriant d’avance au plaisir qu’une lettre d’Agathe lui promettait. Cependant son front se couvrit d’un nuage en lisant ces mots:
«Ma chère amie,
«J’ai déchiré ta lettre en mille morceaux, de crainte qu’une autre que moi n’eût tes confidences.
«Tu es contente que ta maman soit absente? tu te trompes, et il ne s’écoulera pas beaucoup de jours sans que tu sois de mon avis.
«Crois-moi, j’ai douze ans, et déjà une petite expérience dont je voudrais te faire profiler. Que tu trouves du plaisir à être maîtresse de maison, je le comprends bien; mais si c’était pour toujours, tu penserais autrement, va! Tu dois te tromper souvent, n’ayant pas appris comme ta sœur; et je l’ai vue une fois très-embarrassée parce que des personnes qu’on n’attendait pas étaient venues souper (Pauline sourit). Nous avons bien le temps d’être grandes! Pour moi, je regrette que ma taille ne soit pas celle d’une enfant de mon âge; cela m’oblige à plus de raison, et c’est quelquefois gênant. Déjà j’hésite à jouer à la poupée. Ma pauvre fille est dans sa boîte: heureusement que mes cousines l’en font sortir. Alors je ne me fais pas prier pour m’occuper de cette compagne de mon enfance qui paraît aussi satisfaite que moi.
«Je te fais aussi mes confidences. Je n’ai pas fini: la raison m’est venue le jour où mes cheveux n’ont plus flotté sur mes épaules et qu’une robe longue a remplacé ma robe courte. C’est singulier, n’est-ce pas?
«On me compte aujourd’hui parmi les personnes raisonnables. J’apprends le catéchisme; ma gouvernante dit qu’elle ne me reconnaît pas. Tu me reconnaîtras bien toi, sois tranquille.
«Si nous allons te voir aux vacances, tu pourras me confier l’exécution de quelques costumes élégants pour miss Happy; car je couds passablement, et l’on me trouve très adroite.
«Ma chère Pauline, puisque nos mamans s’écrivent, pourquoi ne suivrions-nous pas leur exemple. D’abord les maîtresses de maison ont une correspondance non-seulement avec les fournisseurs, mais avec leurs amies. C’est très-amusant d’écrire des lettres sur de joli papier, de mettre l’adresse, et surtout de cacheter à la cire!
«Adieu, chère amie, je t’embrasse d’abord sans cérémonie, puis j’embrasse respectueusement la maîtresse de maison, et de tout mon cœur.
«AGATHE.»
On le voit, la raison est précoce chez l’amie intime. La lecture de cette lettre sembla jeter Pauline dans de graves réflexions. Nous verrons bientôt comment elle en profita.
Elle se mit enfin à table. Toute préoccupée de sa correspondance, elle oublia sa jolie toilette, et la compromit d’une façon tout à fait fâcheuse, en mangeant un œuf à la coque.
Quel triomphe ce fut pour Justine, qui déclara que les autres robes étaient au blanchissage! «Mademoiselle devait se contenter d’une vieille robe de Guingamp rose.
— C’est celle que je préfère,» répondit fièrement Pauline.
Notre chère enfant avait complètement oublié que Mlle Blanche, la fille de son maître d’écriture, lui donnait des leçons de piano. C’était précisément le jour.
Grande fut la surprise de Pauline en voyant arriver le professeur.
«Quelle imprudence, chère mademoiselle, de venir de si loin par cette chaleur! Vous tomberez malade!
— Ne craignez pas cela, mademoiselle; c’est lorsque je n’ai pas d’occupations que je suis à plaindre. La vue de mes élèves me rafraîchit bien autrement que les ombrages de mon jardin.
«Voyons, avez-vous bien étudié votre petit rien de Cramer?
— Comment! Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé ?
— Vous avez été malade?
— Pas du tout: maman et ma sœur sont aux Pyrénées, et c’est moi qui les remplace; je donne des ordres du matin au soir; j’attends aujourd’hui six personnes à dîner. Jugez un peu si j’ai le temps d’étudier. Je vous prie même, mademoiselle, de ne revenir que dans quinze jours. Les leçons de monsieur votre père me prennent déjà trop de temps.
— C’est impossible: madame votre mère me donne un traitement fixe, et il n’y a que votre santé ou la mienne qui puisse m’empêcher de venir.
— Alors, dit résolûment Pauline, dépêchons-nous: pas de gammes, je vous en prie.»
La maîtresse, trop heureuse d’ouvrir le piano, fit grâce des gammes.
Une extrême facilité remplaçait l’étude. Mlle Blanche se disait qu’une semblable élève pouvait lui en valoir beaucoup d’autres; aussi ne ménageait-elle pas les encouragements.
Une heure se passa sans réclamation de Pauline. Bien au contraire, elle trouva la leçon trop courte, et voulut jouer une sonate à quatre mains. Vous resterez à dîner, et nous donnerons un petit concert à papa qui sera enchanté.
«Je ne puis accepter, ma chère enfant.... madame votre mère est absente....
— Vous oubliez, mademoiselle, que je fais tout ce que je veux.... Vous resterez à dîner.»
Mlle Blanche se rendit, et une autre heure se passa à jouer du piano et à rire.
Babet attirée par l’harmonie s’extasiait en voyant courir les menottes de Pauline sur les touches noires et blanches, sans se tromper.
Cependant Babet interrompit les accords de sa maîtresse, pour lui dire qu’elle ferait bien de changer de robe et de s’occuper du dessert; et, après avoir énuméré tout ce qui se trouvait dans le buffet, elle lui demanda quels fruits il fallait cueillir, et si c’était elle qui ferait les corbeilles.
«Non, je n’ai pas le temps; arrange-toi avec Basile, et surtout qu’il y ait des pêches.
— Des pêches! Elles ne sont pas encore mûres, ma Poule.
— C’est égal, les primeurs font bien dans un dîner.
— Jamais Basile ne consentira à cueillir des pêches avant qu’elles soient mûres, ma mignonne!
— Je le veux,» dit Pauline, en quittant brusquement le piano, et elle se rendit à sa chambre.
Le bruit d’une voiture l’en fit descendre; elle se jeta dans les bras de son père qui amenait les hôtes annoncés le matin.
Les filles de Mme Lamotte étaient les aînées de Pauline. Quelle fût donc leur surprise en l’entendant donner des ordres, aller et venir et occuper la place de sa maman.
Elles se disaient tout bas que leur petite amie jouait à la madame; car déjà ces demoiselles savaient qu’une maîtresse de maison consulte les goûts de sa société, et surtout ne débute pas par imposer une queue de loup avant que le dîner soit servi.
L’entrain ne manqua pas cependant. Quelques jeunes paysannes occupées au potager étaient venues, sur l’ordre de mademoiselle, donner du développement à la queue.
Les parents attirés par les cris assistèrent quelques instants à cette partie joyeuse, puis Mme Lamotte conseilla d’aller au jardin.
La proposition n’était pas du goût de Pauline; elle ouvrit le piano, et joua avec Mlle Blanche une sonate à quatre mains.
Il y a tant de demoiselles qui se font prier, qu’on aurait eu bien mauvaise grâce de refuser d’écouter celle sonate. La maîtresse et l’élève reçurent des compliments.
Enfin Philippe ouvre les battants et prononce ces paroles solennelles: «Mademoiselle est servie.»
M. Lamotte offre le bras à la maîtresse de maison, Mme Lamotte prend celui de M. Séverac et les enfants suivent en riant. Car cette représentation est tout à fait nouvelle pour eux.
Pauline est au milieu de la table, en face de son père, M. Lamotte est à sa droite, et quoique le petit garçon n’ait que cinq ans, on l’asseoit à gauche de mademoiselle.
La table était servie avec recherche. Philippe, sur l’ordre de Pauline, avait revêtu une livrée qui n’avait pas vu le jour depuis la mort de celui pour lequel on l’avait faite. L’honnête serviteur était d’autant plus ridicule, que fort satisfait de sa personne il ne perdait pas une ligne de sa taille et raccourcissait encore des vêtements déjà trop courts pour lui.
La sagesse bien connue de M. et de Mme Séverac rendait inexplicable pour leurs amis une pareille comédie. Le père de Pauline devinait cette critique, mais confiant dans le résultat de l’épreuve, il se laissait accuser de faiblesse.
La sensibilité de la maîtresse de maison pour le canard et le lapin fut effacée par les éloges qu’elle reçut.
Philippe pose le dessert avec une symétrie parfaite; à la vue d’une corbeille de pêches vertes, M. Séverac oublie son rôle; il éclate en reproches contre le jardinier; il interroge Philippe qui ne répond pas.
Pauline, déjà fort émue, perd toute contenance, lorsque son père lui demande si c’est par son ordre que Basile a cueilli ces pêches.
Les joues de la maîtresse de maison se couvrirent de larmes et ce ne fut pas sans un grand effort qu’elle parvint à dire: «Papa, j’ai voulu donner des primeurs à nos bons amis.»
Le père fut désarmé par cet aveu; une franche gaieté succéda aux reproches, et, comme la maîtresse de maison pleurait d’autant plus fort et voulait se sauver, son père la prit dans ses bras et lui dit: «Chère petite fille; une primeur est un fruit mûr avant la saison.»
L’orage passa, Pauline reprit contenance en voyant arriver un plateau sur lequel figuraient des tasses de Sèvres du plus grand prix; héritage de famille précieusement conservé.
M. Séverac suivait avec inquiétude les mouvements du domestique, et je crois que ce fut avec une véritable satisfaction qu’il vit arriver le moment du départ de ses hôtes.
