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Dans "Lettres de deux poupées", Julie Gouraud explore les subtilités de l'enfance et de l'imagination à travers le récit épistolaire de deux poupées aux personnalités distinctes. Écrit dans un style délicat, presque poétique, le livre s'inscrit dans la tradition de la littérature enfantine tout en abordant des thèmes plus profonds tels que l'amitié, la solitude et le passage à l'âge adulte. Le contexte littéraire de ce récit se situe à la croisée des chemins entre la littérature pour jeunes lecteurs et l'approche psychologique, permettant à chaque lettre d'être non seulement un échange de nouvelles, mais aussi une réflexion sur les réalités de la vie des enfants. Julie Gouraud, passionnée par l'art d'écrire pour la jeunesse, s'inspire probablement de ses propres expériences d'enfance et d'observation des interactions enfantines. Ses travaux s'imbriquent dans les préoccupations contemporaines sur le développement affectif et social des enfants, témoignant d'une sensibilité particulière envers leurs émotions et leurs défis. Cette œuvre, bien que fictive, reflète une profondeur psychologique rare pour un livre destiné aux jeunes. Je recommande "Lettres de deux poupées" non seulement aux enfants pour sa légèreté et son humour, mais aussi aux adultes qui souhaitent retrouver des émotions authentiques à travers les yeux d'enfants. Ce livre, empreint de philosophies de vie, sera un trésor pour toute bibliothèque, offrant à ses lecteurs des perspectives enchantées et pertinentes.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
Ma chère Elisabeth,
Vous avez si bien su conserver la simplicité de l’enfance, que, malgré votre taille élancée et votre raison, je me souviens toujours, en vous voyant, du temps où une histoire de poupée me valait vos plus douces caresses.
C’est ce souvenir, ma chère enfant, qui m’a suggéré l’idée de vous dédier ce livre.
Si j’ai recueilli avec intérêt les lettres de Charmante et de Merveille, vous pouvez les lire sans crainte de compromettre votre dignité de jeune personne, en pensant au plaisir que j’éprouve à vous donner un nouveau témoignage de ma constante et bien tendre affection.
JULIE GOURAUD.
5 novembre 18.... Château des Roses.
La destinée des poupées n’est donc pas si différente de celle des hommes: nous voilà séparées, et peut-être pour toujours! Resterons-nous chacune à notre place sans nous donner signe de vie? Non: en cela, comme en bien d’autres choses, montrons-nous supérieures aux enfants. N’oublions jamais que nous sommes sœurs, sorties de la même fabrique, et qu’en nous voyant l’une à côté de l’autre, les nombreux visiteurs de Giroux ne pouvaient nous séparer dans leur admiration. Peut-être devons-nous à cette heureuse ressemblance, à ces charmes pareils, le privilége de n’avoir pas connu la jalousie.
Que ces jours d’intimité ont passé vite, ma chère petite sœur!
Que veux-tu? Nous ne pouvions pas raisonnablement espérer d’être sur le même bâton toute notre vie! Laissons les regrets et songeons au bonheur inouï pour des poupées, de pouvoir prendre la plume et épancher notre cœur. Suppose, ma chérie, que nous soyons ensemble, il nous serait impossible de causer. Mais, dis-tu, il serait si doux de se voir!
Sans doute, ma chère amie; pourtant, crois-moi, il y a bien du bonheur dans une lettre, qu’on l’écrive ou qu’on la reçoive. Sans compter que notre vie va être doublée par le seul fait de cette correspondance; car, semblables à ces auteurs d’histoires terribles ou merveilleuses, c’est la nuit que nous confierons à notre petite plume les peines et les plaisirs qui vont se succéder.
Allons! Que tu sois convertie ou non aux charmes de l’absence, je ne peux pas prolonger davantage mon exorde; j’ai mille choses à te dire.
Je suis arrivée ici dans du coton rose. La femme de chambre, personne très-soigneuse, ayant reçu une forte impression de ma personne, persuada aisément à sa maîtresse que la mienne aurait plus de plaisir à me déballer qu’à me voir sortir de la malle de sa grand’mère, où je risquais de me casser le nez dans une crinoline.
Voyez la merveille! (Page 7.)
Malgré son nom, le Château des Roses est sans fleurs au mois de novembre, et le fonds de gaieté que tu me connais n’a pu écarter le voile de tristesse dont j’ai été enveloppée en entrant dans ce grand château.
Le vent gémit en accords majestueux, la neige tombe: c’est bien triste quand on ne peut pas faire de boules de neige! Heureusement que jamais poupée n’a su résister à un aimable sourire d’enfant, et si tu avais vu l’extase de la petite Louise, lorsqu’elle eut soulevé de sa main rouge et potelée le papier de soie qui me couvrait le visage, tu aurais compris comme moi que j’étais déjà aimée. Louise a deux frères: Gustave, le plus jeune, est doux, blond et frisé. Il n’a pas dédaigné de me considérer. Georges est un tapageur de neuf ans, qui ne rêve que sabres et trompettes. Il m’a élevée à une hauteur prodigieuse en me faisant tourner et s’est écrié : «Voyez la merveille! » Louis et Gustave poussaient des cris perçants; la mère et la grand’mère désapprouvaient cette plaisanterie peu convenable; mais comme chaque circonstance de notre vie amène presque toujours un événement inattendu, cette plaisanterie a tranché une difficulté dont les esprits étaient fort préoccupés depuis mon arrivée.
«Merveille! Merveille! s’écriait le lutin, c’est son nom.
— Soit, dit la mère, ce sera la huitième merveille du monde.»
Il y eut alors un tel enthousiasme, que je fus comme suffoquée d’orgueil. Ce sentiment ne dura qu’un instant. Je rentrai aussitôt en moi-même et je bénis Louise d’avoir eu la pensée de me fermer les yeux. Oh! plaignons ces infortunées poupées qui passent leur vie les yeux ouverts comme des sottes, sans pouvoir obéir à un sentiment de modestie ou de recueillement!
On dit que la vérité sort de la bouche des enfants: cette fois-ci je ne puis le croire. Toutefois, j’accepte ce grand nom de Merveille et je veux m’en rendre digne.
«Maman, demanda Louise, je voudrais bien savoir pourquoi ma poupée est la huitième merveille du monde plutôt que la première?»
La mère sourit:
«Par cette raison, ma petite fille, qu’il y en a déjà sept de connues.
— Lesquelles, maman? répliqua Louise d’un air de doute.
— Votre père vous le dira ce soir, quand nous serons tous réunis, si vous êtes bien sages.
— Et à Merveille aussi, maman, car je suis sûre qu’elle n’est pas plus savante que nous.
— Qui sait?» répondit la grand’mère avec une gravité qui fit rire tout le monde, excepté moi.
Ainsi, ma chère amie, je saurai bientôt l’histoire des sept merveilles du monde. Je me figure que c’est une bien vieille histoire! N’importe, il ne faut jamais négliger l’occasion de s’instruire.
Adieu, ma chérie. Ah! que cette lettre m’a fait du bien!
Je t’embrasse de tout mon cœur. Cette formule est un peu usée entre les grandes personnes, mais elle est toute nouvelle pour nous.
MERVEILLE.
P. S. J’oubliais de te dire que Louise a huit ans, Je te ferai son portrait plus tard. Je brûle de savoir ton nom.
25 novembre.
Ton silence m’afflige: serais-tu malade? a-t-on mis ton bras droit en écharpe après une chute d’âne, ou bien as-tu versé sur quelque route?
La vie des poupées, hélas! est soumise à toutes sortes d’événements, et aussi à une foule de caprices, ce qui, selon moi, est encore plus fâcheux.
Je suis déjà attachée à ma famille. Louise, qu’on appelle Loulouse, est une bonne petite fille, grande, svelte, gaie, franche; ses beaux yeux noirs et brillants disent toujours vrai, et sa jolie bouche ne les dément jamais. Loulouse m’aime et me le dit. Je lui en suis fort reconnaissante.
Comme je ne peux pas croire à ton indifférence, ma chère amie, je vais répondre aux questions que tu devrais déjà m’avoir faites.
M. et Mme Deville, les parents de Loulouse, passent l’hiver à la campagne depuis plusieurs années, non pour leur bon plaisir, mais pour venir en aide aux habitants du pays, que de mauvaises récoltes ont réduits pour la plupart à un état voisin de la misère. J’aime cela.
Dans cette famille, on connaît ses devoirs, on les accepte avec générosité.
Voilà donc de pauvres gens qui ne manqueront pas de secours et d’ouvrage pendant la mauvaise saison.
Nous sommes en Alsace, dans le Bas-Rhin, une des plus riches provinces de France. Louise m’assure qu’une fois le printemps venu, je verrai de belles forêts, des prairies, des châteaux en ruine, où nous irons faire la dînette. En attendant, elle m’étouffe dans des fourrures; heureusement que je suis de sang-froid et d’une forte constitution. J’ai une petite boule d’eau chaude dans mon lit pour prévenir les rhumes, qui sont, à en croire Louise, très-dangereux en Alsace.
La mère de ma petite mère est une aimable femme, qui aime tendrement son mari et ses enfants; sa mère est l’objet de toutes ses sollicitudes. Oh! cette grand’mère, il faut la voir au milieu de ses petits-enfants!
Elle les laisse grimper sur ses genoux; Georges l’embrasse, Louise lui tire les cheveux sous prétexte de la coiffer, Gustave se charge du tricot; les lunettes sont un ornement dont les trois enfants essayent tour à tour.
Cette chère bonne maman voudrait se fâcher quand Georges s’empare d’une certaine tabatière d’or, sa fidèle compagne; mais le lutin gagne son procès en prisant comme monsieur l’avocat général, et, au lieu de gronder, la grand’mère rit. La représentation se termine par une distribution de sucre d’orge. Oh! les grand’mères, c’est bon, même pour les poupées!
Le père de Louise me fait l’effet d’un savant; je dois convenir toutefois qu’il semble oublier toute sa science en notre présence. Il raconte des histoires, joue au loto le jeudi et le dimanche. C’est un homme simple et bon, qui ne dédaigne pas à l’occasion de dire un mot à une poupée. Il donne des conseils pour ma santé et mon éducation. Il n’éprouve pas le plus léger sentiment de jalousie pour la huitième merveille du monde.
A tous ces personnages, il faut ajouter la gouvernante des enfants, une excellente personne, adroite comme une fée, mais qui manque de simplicité en n’osant pas avouer que ma présence est une douce distraction pour ses vingt-deux ans! Quelle faiblesse! Qui ne sait que les mères, et les grand’mères elles-mêmes, se souviennent avec plaisir du temps où elles jouaient à la poupée! De tous les aveux, je n’en connais pas de plus facile et de plus honorable à faire.
Ainsi, ma chère amie, tu vois ma position: beau pays, bon château, un parc splendide traversé par une rivière, des équipages, une société choisie, et, plus que tout cela, le cœur et les soins de ma Loulouse. Cette chère petite veut faire mon éducation; Mlle Jenny ne s’en mêlera en aucune sorte. Mes études marcheront avec celles des enfants, quoique je sois, sous tous les rapports, beaucoup plus avancée qu’eux, particulièrement pour le développement des idées, l’expérience et le style épistolaire. J’ai déjà pu me convaincre qu’ici une lettre à écrire est une grande affaire pour tous ces bambins.
Ne crains pas, chère sœur, que je me jette dans la science. J’ai horreur d’une poupée qui sait le grec et le latin. Pour les langues vivantes c’est autre chose, elles sont utiles en voyage: il est toujours bon de pouvoir suivre une conversation, même sans dire son mot.
Tu penses bien que l’histoire des sept merveilles du monde a été rappelée.
Comme Louise l’avait désiré, j’ai fait partie de la soirée. Je sais quelles sont ces merveilles. J’en ai transcrit à part le récit. Tu le liras à tête reposée.
Écris-moi donc, chère paresseuse; je finis par croire que le monde te tourne la tête, ou que tu as épousé un mandarin jaloux, qui te prive de tout commerce avec ton amie.
«Addio, Cara, addio con un bel baccio.»
MERVEILLE.
SUITE DE LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
«Mon petit papa, dit Louise, en sautant avec moi sur les genoux de M. Deville, vous seriez bien gentil de nous raconter les Merveilles du Monde, pendant que nous sommes là autour de la table, Tenez, la pauvre Merveille désire connaître ses aïeules; c’est bien naturel, et puis, moi, j’aime beaucoup les histoires.
— Volontiers, dit le bon père, si Georges et Gustave veulent rester tranquilles.»
Pour toute réponse, les petits garçons se rapprochèrent de la table, se disputant à qui serait le plus près de. grand’mère.
Le calme étant établi, M. Deville commença:
«Ma chère Merveille, mes enfants s’attendent à, ce que le récit des sept merveilles du monde leur cause autant de joie que votre présence nous en a donné. (Je m’inclinai.) Toutefois, charmante poupée, vous avez dû déjà vous apercevoir que, pour vous autant que pour eux (seconde inclination), j’aime que l’instruction ne se sépare pas du plaisir. Prêtez-moi donc toute votre attention.
«On a donné le nom de Merveilles du monde à sept ouvrages remarquables de l’antiquité :
«1° C’étaient d’abord les murailles et les jardins de Babylone.
«Ces murailles étaient plus hautes que les platanes de la grande avenue; si épaisses qu’elles soutenaient une espèce de terrasse, sur laquelle plusieurs chars couraient de front sans s effleurer.
«Les jardins étaient en terrasses étagées; de beaux arbres formaient des allées aussi touffues que celles du parc. Ce n’est pas tout: ces jardins en l’air étaient arrosés par des eaux abondantes qui montaient jusque-là.
Murailles et jardins de Babylone.
«Sémiramis, reine de Babylone, a eu la gloire de faire construire cette merveille.
— Papa, Georges me taquine, il me demande où est Babylone, moi je ne sais pas.
— Ma petite fille, Georges doit avoir ses raisons pour t’adresser cette question; je présume qu’il tient à nous dire lui-même un mot de la grande Babylone.»
Georges, quoique un peu attrapé, n’hésita pas à nous avouer, tout en tortillant une cocotte commencée, que le matin même il avait appris que Babylone était l’ancienne capitale du royaume de Chaldée, en Asie, fondée vers l’an 2680 du monde par Nemrod, sur les deux rives de l’Euphrate. On appelait Babylone la reine du monde. C’est là qu’était la fameuse tour de Babel.
A ce nom de Babel, ma chère amie, tous les enfants se mirent à parler ensemble pour placer leur érudition: moi seule fis acte de modestie.
Les pyramides d’Égypte.
«2° Les pyramides d’Égypte, continua le père, étaient des monuments gigantesques bâtis par les rois de ce pays pour leur sépulture. Ces pyramides, comme vous en avez vu dans vos livres d’histoire ancienne, étaient très-larges au bas et se terminaient en pointe. Elles étaient si hautes qu’on les apercevait de dix lieues à la ronde. On y entrait par des ouvertures, il y avait des escaliers et des chambres comme dans une maison. Il fallait quelquefois vingt ans de travail assidu pour construire une pyramide.
— Est-ce qu’il en avait beaucoup, papa?
— On ne parle guère que des trois plus fameuses, dont on voit encore les ruines près de Memphis.
— Qu’est-ce que ça te fait, Loulouse? dit Georges.
«3° Vous savez, mes enfants, qu’un phare est une grosse lanterne, placée au haut d’une tour pour éclairer les vaisseaux qui entrent au port et qui en sortent.
Phare d’Alexandrie.
— Comme il y en a un au Havre, répondit Louise en rougissant de bonheur de placer ses petites connaissances.
— Précisément. Eh bien! le phare d’Alexandrie était tout en marbre blanc et à plusieurs étages. Quand le ciel était pur, on voyait les vaisseaux à trente lieues de distance.
«4° Il y a longtemps, bien longtemps, mes petits amis, les hommes ne connaissaient pas Dieu, et, dans leur ignorance, ils imaginèrent un ciel où il y avait des dieux et des déesses. Le maître de ce ciel, qu’on appelait l’Olympe, était Jupiter. On l’adorait; on lui élevait des temples et des statues dans l’espoir de se le rendre favorable.
— Papa, Merveille dit que c’était bien bête.
— Elle a raison.
Statue de Jupiter Olympien.
«En Grèce, à Olympie, on avait élevé à Jupiter une statue d’or et d’ivoire. Phidias, le premier sculpteur d’Athènes, était l’auteur de cette merveilleuse statue, connue sous le nom de Jupiter Olympien.
«Ce maître des dieux était assis sur un trône; il avait sur la tête une couronne de feuilles d’olivier; il tenait d’une main une petite statue représentant la Victoire, et de l’autre un sceptre sur lequel reposait un aigle.
«5° Le colosse de Rhodes était une statue d’airain, représentant Apollon ou le dieu du soleil. Cette statue était d’une élévation extraordinaire. Ses jambes écartées sur les deux môles, ou pierres du port, laissaient entre elles un si grand espace que les vaisseaux y passaient à pleines voiles.»
Le colosse de Rhodes.
Un cri d’admiration et de surprise retentit dans l’auditoire.
«On peut donc supposer, continua gravement M. Deville,que toutes les poupées du monde auraient pu passer entre les jambes du colosse de Rhodes.
«Le pouce du pied de ce colosse était si gros que les doigts d’un homme pouvaient à peine l’embrasser.»
Louise ôta mon bas et dit: «Quelle différence avec celui de Merveille!»
«6° Diane était une déesse qui avait aussi un temple à Éphèse. Pendant deux cent vingt ans, toute l’Asie fournit des richesses pour l’ornement de ce temple.
«La Diane était en ébène; elle avait sur la tête une grande tour à huit étages; un beau jour, un fou nommé Érostrate y mit le feu.
Temple de Diane, à Ephèse
— Il n’était pas si fou, dit Georges, que ceux qui avaient bâti le temple.
«7° Enfin la septième merveille est le tombeau que la reine Arthémise fit éleverà son mari Mausole dans la ville d’Halicarnasse, en Carie. Ce monument occupa pendant quatre années les plus grands sculpteurs de la Grèce. On ne vit jamais rien de pareil. Il y avait entre autres ornements une pyramide de marbre à laquelle on arrivait par vingt degrés. Un magnifique char en marbre blanc terminait ce curieux édifice. Ce tombeau fut appelé depuis mausolée du nom de Mausole, et nous employons nous-mêmes encore ce nom aujourd’hui.
Tombeau de Mausole.
«On a bien encore ajouté d’autres merveilles à celles ci, mais nous ne citerons que notre chère Merveille, qui, pour arriver la dernière, n’en a pas moins de droits à notre admiration.»
Voilà, chère amie, ce que je viens d’apprendre d’histoire ancienne, et je m’empresse de te le communiquer, bien persuadée que ce ne sera pas peine perdue.
MERVEILLE.
Bordeaux, 1er décembre.
Enfin, chère amie, je peux répondre à tes deux aimables lettres, te remercier, te parler de moi!
Que cette séparation a été cruelle! Te souviens-tu de mes pressentiments, de mes confidences nocturnes, lorsque nous attendions notre sort chez Giroux? Ta gaieté, ta philosophie, ne pouvaient apaiser mes craintes sur l’avenir. Maintenant, plus de doute: j’ai quitté Paris, je suis en province, à Bordeaux, belle ville, j’en conviens; mais ce n’est pas la capitale! J’avais rêvé une autre destinée; surtout depuis le jour où je faillis me trouver dans les bras d’une jeune princesse, que sa mère appelait Ziunia. Je ne sais quoi me disait que j’aimerais cette enfant, qu’elle serait bonne et gentille pour sa poupée.
Que mon sort eût été différent!
J’appartiens à la fille d’un riche négociant de Bordeaux; elle aime peu l’étude, elle aime encore moins à travailler pour moi. Mon trousseau a été fait par une brave négresse, qui ne voit jamais les roses de mon teint sans soupirer d’envie. La bonne négresse me protège: «Petit mamzel. dit Zoraïde, pas gentil ça laisser poupée toute seule.» Alors Thérèse me prend, me raconte toutes les histoires de ses amies; c’est un esprit de commérage qui me va peu. J’espère avec le temps m’habituer à ma triste position.
Nous avons eu une assez jolie dînette, (Page 25.)
Zoraide.
Nous avons eu une assez jolie dînette le jour de mon arrivée, mais mal servie, dans un ménage de fer-blanc: de la garbure, de la salade et de la bouillie de maïs. Je suis bien sûre que la huitième merveille du monde est mieux traitée et que le premier ortolan lui sera servi.
Quant aux équipages, je n’ai rien à désirer. Nous avons des chevaux anglais, qui vont comme le vent. L’heure de la promenade n’est pas sans charme: je suis déjà connue aux Chartrons, beau quartier de Bordeaux. On s’arrête pour me voir passer. Je crois même avoir été saluée hier par la poupée de la fille du préfet.
Mon nom, Merveille! Oh! c’est un nom qui n’a pas coûté un grand effort d’esprit: Thérèse, en souvenir d’un certain prince Charmant, a voulu m’appeler Charmante. C’est bien simple, comme tu vois.
Adieu, ma Merveille chérie, relève mon courage, dis-moi des tendresses: c’est la meilleure morale que tu puisses me faire.
Adieu. Ton amie désolée,
CHARMANTE.
24 décembre.
Des tendresses! oui, mais plus tard. Avant tout, il faut que je te gronde, et vertement; c’est le devoir d’une véritable amie.
Mademoiselle n’est pas contente de son nom. On m’appelle Charmante, c’est bien simple. Vraiment! Eh bien, moi, je trouve ce nom au-dessus de tous les autres; ce n’est pas la beauté, ni la majesté, ni la fierté et la noblesse: être charmante, c’est plus que tout cela. C’est, mademoiselle, plaire sans effort et presque malgré soi; c’est parler au cœur autant qu’aux yeux. Chère amie, je te l’avoue en toute sincérité, quand on dit de moi, avec un certain accent qui ne trompe pas: Elle est charmante, j’oublie le prestige attaché à ce grand nom de Merveille, que tu parais ambitionner.
Charmante! quelle douceur, quelle suavité dans ce nom!
La province ne te plaît pas; tu avais rêvé une existence princière. une couronne peut-être? Ah! que les rêves sont dangereux, même pour les poupées.
