La saga SOS fantômes - Patrick Hellio - E-Book

La saga SOS fantômes E-Book

Patrick Hellio

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Beschreibung

Un néon s’allume, une musique retentit : « Who you gonna call? » En un instant, vous savez de qui il s’agit !
SOS Fantômes compte aujourd’hui parmi ces films si familiers, tellement vus et revus que l’on en oublierait presque la part de hasards ayant participé à la genèse du premier long-métrage. Si ce dernier sonne comme une forme d’évidence aujourd’hui, tant chaque détail est connu sur le bout des doigts, SOS Fantômes, qui cristallise effectivement sur pellicule bon nombre de traits et tendances de son époque, n’en reste pas moins le fruit d’une gestation complexe et chaotique, naviguant entre circonstances, imprévus et changements de direction plus ou moins conséquents si l’on compare au projet initial de son auteur, qui aurait dû être titanesque.
Patrick Hellio revient dans cet ouvrage sur les coulisses des longs-métrages SOS Fantômes, des deux premiers films cultes en particulier, mais aussi du remake et des suites, dont SOS Fantômes. La menace de glace. L’auteur décrypte aussi l’impact de la franchise dans les autres médias comme le jeu vidéo, les comics ou les jouets. Redécouvrez à travers des analyses inédites et originales une licence devenue un véritable phénomène de la pop culture !

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Patrick Hellio est journaliste et auteur. Après avoir œuvré une quinzaine d'années dans la presse professionnelle consacrée à l'industrie, il collabore à diverses publications dédiées au jeu vidéo ou à la pop culture dont le site spécialisé Gamekult.

Depuis 2007, il est chroniqueur régulier du podcast hebdomadaire Silence On Joue ! de "Libération", consacré à l’actualité du jeu vidéo.

Auteur d’ouvrages se penchant sur l’histoire du jeu vidéo, il a signé notamment "L’Histoire du Point’n click : L’Épopée du Jeu d’Aventure Graphique" (Pix’n Love, 2016) ainsi que Génération Jeu Vidéo : Années 80 (2017) et Années 90 (2 tomes, 2019, 2021) (Wildside Éditions).



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Seitenzahl: 592

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Mentions légales

La Saga SOS Fantômes. L’esprit des années 80de Patrick Hellioest édité par Third Éditions10 rue des Arts, 31000 [email protected]

Nous suivre : @ThirdEditions —  Facebook.com/ThirdEditionsFR —  Third Éditions

Tous droits réservés. Toute reproduction ou transmission, même partielle, sous quelque forme que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite du détenteur des droits.

Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit constitue une contrefaçon passible de peines prévues par la loi n° 92-597 du 1er juillet 1992 sur la protection des droits d’auteur.

Le logo Third Éditions est une marque déposée par Third Éditions, enregistré en France et dans les autres pays.

Directeurs éditoriaux : Nicolas Courcier et Mehdi El KanafiAssistants d’édition : Ken Bruno, Ludovic Castro et Damien MecheriTextes : Patrick HellioPréparation de copie : Zoé SoferRelecture sur épreuves : Hélène FuricMise en pages : Julie GantoisCouverture classique : Simon HellerCouverture « First Print » : Volhta

Cet ouvrage à visée didactique est un hommage rendu par Third Éditions aux films SOS Fantômes.

L’auteur se propose de retracer un pan de l’histoire des films SOS Fantômes dans ce recueil unique, qui décrypte les inspirations, le contexte et le contenu des différents films, comics, séries ou jeux vidéo adaptés des personnages des SOS Fantômes, à travers des réflexions et des analyses originales.

SOS Fantômes et Ghostbusters sont des marques déposées de Columbia Pictures Industries, Inc. Tous droits réservés.

Les visuels de couverture sont inspirés des films SOS Fantômes.

Édition française, copyright 2024, Third Éditions.Tous droits réservés.ISBN numérique : 978-2-37784-488-3Dépôt légal : septembre 2024

Page de Titre

Patrick Hellio

Sommaire

AVANT-PROPOS
Chapitre IGenèse des « casseurs de fantômes »
Chapitre II« Et qui c’est qu’on appelle ? » : Du succès en salles à l’icône pop culture
Chapitre IIIDe la suite dans les idées
Chapitre IVLes casseurs de fantômes dans les limbes ?
Chapitre VRésurrection et nouvelle génération
Chapitre VISOS Fantômes : La Menace de glace et la nécessité de se réinventer
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

Avant-propos

UN GROUPE DE SCIENTIFIQUES aux méthodes peu orthodoxes, une flambée des activités paranormales au cœur de la Grande Pomme qui rencontre, en réponse, une clinquante technologie d’avant-garde1permettant de mettre les revenants en boîte : la proposition aussi géniale qu’insolite de SOS Fantômes (ou Ghostbusters en version originale) ne pouvait probablement prendre forme qu’au cœur des années 80. En se proposant de « casser » littéralement la figure ancestrale du fantôme, vue et revue en littérature et au cinéma, le film de 1984 s’attaque à un vénérable bastion de l’iconographie fantastique pour d’autant mieux le catapulter à l’ère moderne. Loin des chaînes et draps blancs traditionnellement associés au motif du spectre dans l’imaginaire collectif, le concept imaginé par Dan Aykroyd le confronte à des effusions de protons et autres pièges high-tech bricolés par une équipe de scientifiques désinvoltes. Si l’univers et les codes de SOS Fantômes sont désormais si connus, il faut s’imaginer le choc de la découverte du premier film en salles, qui combine, avec une science millimétrée, grand frisson, barres de rire et spectacle pyrotechnique. Quelques mois après le glaçant Poltergeist de Tobe Hooper et Steven Spielberg, c’est le paysage d’un certain cinéma fantastique populaire tout entier qui se voit revigoré.

L’année 2024 marque les quarante ans de la sortie en salles de SOS Fantômes. Quatre décennies, déjà, que les spectres et revenants de tout poils peuvent trembler à la simple évocation de la célèbre start-up new-yorkaise ! Puisant autant dans des motifs de la comédie horrifique vintage (Fais-moi peur avec Jerry Lewis, The Three Stooges…) que dans une imagerie moderne bercée par les nouvelles (d’alors !) technologies, le film voyant Ivan Reitman diriger un casting composé en bonne partie de vedettes de l’émission américaine Saturday Night Live fait mouche, à l’époque, auprès du public. Loin cependant de se cantonner aux seuls spectateurs du show hebdomadaire produit à New York, le long-métrage consacrant le trio Bill Murray, Harold Ramis et Dan Aykroyd connaît un succès universel. Et pour cause : dépoussiérant en son temps le concept même de comédie fantastique, le film propulse alors le genre dans des échelles de production inédites pour la catégorie, imposant des personnages cool et attachants, réunis par une sincère notion de camaraderie teintée d’une douce anarchie ambiante. Quarante ans après, SOS Fantômes semble définitivement inscrit au panthéon de la pop culture. Aux côtés d’un mogwai repu après minuit et d’une DeLorean trafiquée pour les sauts temporels, la silhouette du chasseur de fantômes avec Proton Pack dorsal apparent appartient désormais à l’imaginaire collectif global. Logo chic, chanson choc, la production de Reitman millésime 1984 semble synthétiser à la perfection, mais aussi résumer, à elle seule, tout l’esprit d’une époque. Le trait d’un grand classique, tout simplement.

Bien plus qu’un film mêlant avec une habileté rare des pans de comédie aux ressorts inoxydables avec quelques fulgurances mordantes d’épouvante, bien plus qu’un blockbuster puisant dans le meilleur de ce que les effets spéciaux autorisaient à son époque, SOS Fantômes compte parmi ces films sur lesquels le temps ne semble pas avoir véritablement de prise. Si certains effets spéciaux peuvent prêter évidemment à sourire aujourd’hui, l’énergie palpable du film semble toujours aussi imparable. Qu’il ait été découvert pour la première fois dans une salle obscure, entre amis, à l’occasion d’une location de VHS en vidéoclub (cas de figure de votre serviteur), d’une énième rediffusion TV ou de l’acquisition d’une nouvelle édition boostée en 4K, le long-métrage d’Ivan Reitman est plus qu’un film… c’est devenu un étendard de la pop culture, matérialisé notamment par ce logo iconique, ce marqueur devenu incontournable. Il est certes concevable que certains n’aient pas encore eu la chance de visionner le long-métrage (quelle chance de le découvrir aujourd’hui !), mais qui peut encore ignorer ce logo en forme d’interdiction frappant une silhouette de revenant ? Qui peut encore en ignorer la signification ? Revoir pour le 3 876e fois le film réunissant Murray, Ramis, Aykroyd, Hudson et Weaver, cela revient à renouer systématiquement avec cette sensation de se retrouver soi-même au beau milieu de cette bande d’amis devenus forcément familiers, avec des répliques cultes (en version française, cela va de soi) fusant avec autant d’à-propos que les faisceaux de protons lors des inoubliables rixes spectrales. Projet dantesque, le long-métrage de 1984 reste avant tout un film réunissant une bande d’amis au sommet de leur art : l’énergie en transpire littéralement à chaque plan, et cette alchimie naturelle entre les acteurs se fait particulièrement communicative. Pour beaucoup de jeunes spectateurs, à peine sevrés peut-être des péripéties cartoon de Scooby-Doo et sa bande, la découverte de SOS Fantômes a pu rimer avec un premier contact souvent fascinant avec un soupçon d’épouvante : sous ses faux airs de comédie avenante, généralement regardée un samedi soir en famille, le film de Reitman peine à dissimuler son approche fine et particulièrement démonstrative de l’épouvante, qui s’autorise ici quelques plans marquants. Pour beaucoup, le jaillissement à l’écran d’un Chien de la Terreur, d’un chauffeur de taxi zombie ou de l’inquiétante silhouette électrique de Gozer a souvent été synonyme d’un grand frisson originel devant la toile ou l’écran de télévision. Autant dire que cela marque forcément !

Se replonger dans le premier film SOS Fantômes, cela revient aujourd’hui à côtoyer ces protagonistes devenus si familiers, dont chaque réplique est souvent connue par cœur, mais aussi à opérer une saisissante immersion au cœur de l’année 1984. Pur fruit de son époque, le film de Reitman est en effet fascinant à scruter de nos jours tant il paraît profondément associé à la quintessence même des années 80. Science et matérialisme prônés en vertus absolues, petit manuel du capitalisme appliqué à la mode new-yorkaise, bande-son taillée pour la FM ou l’imagerie MTV, dernières grandes prouesses d’un cinéma alors encore à l’ère analogique… Le film suivant les pérégrinations du quatuor de « casseurs de fantômes » se fait aussi chronique d’une décennie déjà bien lointaine, lorsqu’elle est scrutée depuis le mitan des années 2020. Dans ce monde alors pré-Internet, encore peu soucieux, à l’évidence, de la question environnementale, mais aussi et surtout pré-11-Septembre, c’est un visage assez différent de la Grande Pomme qui a été figé sur pellicule. Une métropole qui ne dort jamais, certes, mais qui peine aussi à s’émouvoir à l’avènement d’un maléfique dieu antique, et dont les membres rigolards de SOS Fantômes semblent synthétiser tout un état d’esprit. Découvrir SOS Fantômes au milieu des années 80, cela revenait à contempler cette Amérique de cinéma toute-puissante, capable d’en remontrer aux puissances occultes, cette ville de New York totalement iconisée. « J’adore New Yoooork ! » dixit Zeddemore, désignant la célèbre métropole comme un protagoniste à part entière. Difficile, en sortant du spectacle pyrotechnique du film de 1984, de ne pas acquiescer, même à quelques milliers de kilomètres de là. Pour combien de cinéphiles en herbe, la première visite de New York s’apparentera-t-elle ainsi à une tournée des décors ayant accueilli les péripéties de Spengler, Stantz et les autres ?

Compter un film comme SOS Fantômes parmi ses longs-métrages de chevet depuis plusieurs décennies, cela consiste à le revoir au fil des années avec un regard évoluant dans le même temps. Le métrage, cristallisé durant la première moitié des années 80, ne bouge plus, lui, mais le monde et nous, si. Revoir SOS Fantômes au cœur des années 2020, cela revient à moins fréquemment sursauter à l’apparition d’un spectre (bien que…), ou qu’une réplique d’un Peter Venkman libidineux nous le rendra décidément de moins en moins fréquentable au fil des années et des rediffusions. Il nous faisait forcément rire ado, mais on se verrait désormais volontiers bien plus proche d’un Stantz volontaire et enthousiaste. Demain ou après-demain, ce sera peut-être davantage aux pragmatiques Spengler ou Zeddemore auxquels on s’identifiera plus… Et puis, que penser de cet inspecteur d’une agence chargée de veiller sur l’environnement, ce Walter Peck que l’on moque depuis tant d’années et dont on adore détester chaque apparition dans le cadre ? Cet antagoniste, empêcheur de tourner en rond, ne véhiculerait-il pas de légitimes inquiétudes quant à ces activités illicites en plein cœur d’un quartier peuplé de Manhattan ? C’est sans doute cela aussi, de vieillir aux côtés de ses bobines de chevet : certaines icônes d’autrefois peuvent faner, d’autres être interrogées ou réévaluées… mais le film, lui, continue à toujours autant fasciner.

Derrière le ton léger et enlevé que diffusent chaque scène et réplique du film de 1984, c’est en fait une production chaotique et pressée par le temps que dirige alors Ivan Reitman. Un budget record pour la catégorie, des acteurs de show TV virtuoses de l’improvisation pour qui chaque nouvelle prise rime avec invention, un planning de production terriblement serré, des effets spéciaux ambitieux qui poussent « l’état de l’art » contemporain dans ses retranchements, un réalisateur canadien qui a alors encore tout à prouver sur un tel projet… La réussite de SOS Fantômes, qui passe de projet outsider à champion du box-office à sa sortie, tient du petit miracle. Un improbable et heureux alignement des planètes (et des talents) qui tentera incessamment d’être reproduit au cours de la longue histoire de la franchise. Comme on le verra dans les pages qui suivent, SOS Fantômes a généré en effet de multiples suites, reboots, séries animées ou déclinaisons en jeux vidéo s’appliquant à développer l’univers posé dans le long-métrage fondateur. De la suite directe SOS Fantômes 2 de 1989 au récent La Menace de glace (2024) en passant par le jeu vidéo majeur de 2009 (SOS Fantômes, le jeu vidéo), l’univers en constante expansion des chasseurs de spectres affiche une impressionnante longévité, même si chaque production est immanquablement et logiquement comparée, évaluée à l’aune de l’héritage de l’œuvre fondatrice. Comment recréer le choc initial de la découverte de cet univers improbable mais si attachant et est-ce seulement envisageable ? Comment confier aujourd’hui le flambeau à une nouvelle génération tout en soignant l’attachement profond du public à des acteurs ayant tellement contribué à façonner l’esprit des premiers films ?

Se pencher sur le phénomène SOS Fantômes, sur les coulisses de la genèse du premier film puis sur les différentes déclinaisons au fil des décennies suivantes, s’apparente à examiner des ressorts aussi variés et désormais populaires que la figure du reboot, rarement concluant, ou de la legacyquel2tentant d’associer renouveau et nostalgie. Avec son impressionnante longévité, l’univers initialement imaginé par Dan Aykroyd s’est fait réceptacle de multiples courants et modes ayant accompagné l’évolution du cinéma au cours des quatre dernières décennies, depuis l’adaptation en séries animées jusqu’aux transpositions sous forme de jeux vidéo. L’objet vidéoludique, dont l’explosion auprès du grand public coïncide avec l’apparition de la franchise, tient d’ailleurs, comme on le verra, une place capitale dans la manière dont SOS Fantômes sait se raconter sur différents supports connexes au cinéma, parfois amenés à développer des arcs narratifs totalement inédits.

Si une page s’est de toute évidence tournée dans l’histoire de SOS Fantômes avec les disparitions de Harold Ramis puis d’Ivan Reitman, nul doute que les célèbres « casseurs de fantômes » devraient continuer longtemps à martyriser les revenants revanchards. Et, plus que jamais, qui c’est qu’on appellera ?

À propos de l’auteur :

Patrick Hellio est journaliste spécialisé depuis la fin des années 1990. Magazines, sites Internet, il collabore avec de nombreuses publications liées à l’univers du jeu vidéo, dont le mensuel Jeux Video Magazine et Origami (Super Vieux Jeux). Depuis 2007, il est chroniqueur régulier du podcast hebdomadaire Silence on joue ! de Libération, consacré à l’actualité du jeu vidéo. Auteur d’ouvrages se penchant sur l’histoire du jeu vidéo, il a signé notamment Resident Evil : Des Zombies et des Hommes, Volume 2 (2022), ou L’Histoire de la Nintendo 64 (2023) chez Third Éditions, mais aussi L’Histoire du point’n click : L’Épopée du jeu d’aventure graphique (Pix’n Love) ainsi que Génération Jeu Vidéo : Années 80 et Années 90 (Wildside Éditions).

1. Outre bien sûr les fameux canons à protons et pièges à revenants, les équipements de SOS Fantômes comprennent tout un lot de machines de pointe comme la calculatrice Casio PB-100 de Spengler, l’ordinateur DEC Rainbow 100 utilisé par Janine Melnitz à l’accueil, ou encore des machines type Cromenco System I ou Franklin Ace 1000 installés dans le laboratoire du QG (source : l’excellent site Starring the Computer : https://starringthecomputer.com/feature.html?f=53).

2. Contraction de « legacy » et « sequel », soit l’association des termes liés à l’héritage et à la suite, qui aurait été formalisée par le journaliste Matt Singer (Screencrush) : cas de figure d’une saga accueillant un nouvel opus convoquant ses figures tutélaires pour généralement assurer la transition entre générations.

CHAPITRE IGenèse des « casseurs de fantômes »

Une borne de la décennie 1980

Au cœur des années 1980, SOS Fantômes fait partie de ces longs-métrages traduisant à leur manière le Zeitgeist, ou « esprit du temps ». Quand cette décennie prône le matérialisme comme nouvelle religion, fait l’apologie d’un capitalisme forcené et voit poindre puis exploser de nouvelles technologies amenées à changer le quotidien de tous (microprocesseur, informatique…), le succès d’un film mettant en scène un groupe de scientifiques fondant une start-up et exploitant du matériel de pointe pour mettre en boîte des spectres n’a rien de fortuit. Des néons s’allument, des voyants s’activent sur un son électrique… On ne donne pas cher du drap couvrant le bon vieux fantôme d’antan ! En ces années de pragmatisme et matérialisme rois, il n’est en effet guère surprenant que même un concept aussi spirituel que la figure ancestrale du revenant puisse être potentiellement détruite par le biais d’une technologie considérée désormais comme toute-puissante.

Capable même, donc, d’annihiler, ou pour le moins de contrôler, jusqu’aux aspects les plus spirituels de l’existence, voire de l’au-delà : aucun esprit ne saurait résister à un coup de Proton Pack bien placé, permettant une mise en bière mécanique. Pur fruit de son époque, d’un temps où les volutes d’idéalisme libertaire des psychédéliques années 70 laissent définitivement la place à un rapport plus cynique et radicalement terre à terre au monde, le film de 1984 capte et synthétise admirablement bien le contexte précis dans lequel il a été créé. Aujourd’hui, SOS Fantômes apparaît comme la quintessence même de la décennie l’ayant vu naître.

Les Fantômes de SOS

SOS Fantômes compte aujourd’hui parmi ces films si familiers, tellement vus et revus au fil des décennies, des cassettes VHS, Laserdisc, DVD, UMD (si, si !), puis Blu-ray s’étant succédé, que l’on en oublierait presque la part de hasards et de contingences ayant pourtant nécessairement participé à la genèse du précieux métrage. S’il sonne comme une forme d’évidence aujourd’hui, tant chaque détail de chaque plan ou chaque virgule de réplique sont connus sur le bout des doigts, SOS Fantômes n’en reste pas moins le fruit d’une gestation complexe et chaotique, naviguant entre circonstances, imprévus et changements de direction plus ou moins conséquents par rapport aux grandes lignes du projet initial… sans oublier une bonne part d’improvisation devant ou derrière la caméra ! S’il cristallise effectivement sur pellicules bon nombre de traits et tendances de son époque, le film aurait pu avoir un tout autre cachet s’il avait été plus proche de la vision initiale de son auteur. Pour mieux cerner le film de 1984 par lequel tout a commencé, la perspective d’une étude génétique paraît appropriée tant le résultat final, aussi brillant et attachant soit-il, laisse percevoir les bribes et échos lointains d’un projet originel tout simplement titanesque. Quand le premier coup de manivelle est donné par le réalisateur Ivan Reitman fin 1983, le script de tournage de SOS Fantômes, ou Ghostbusters en version originale, repose déjà sur plusieurs réécritures successives d’un scénario initial dont les origines remontent aux environs de 1981. Les revenants et autres ectoplasmes qui crèvent l’écran dans la version finale du film cohabitent alors avec le spectre d’un canevas originel aux proportions tout bonnement dantesques.

De smashers à busters, les contours d’un projet initial pharaonique

Avant Ghostbusters, il y eut ainsi tout d’abord Ghost Smashers3, un tout premier jet de scénario rédigé par l’acteur et humoriste Dan Aykroyd. Celui qui incarnera le personnage de Raymond Stantz dans le film planche initialement, durant des mois, sur cette ébauche qui prend forme peu à peu. « J’ai travaillé dessus, m’arrêtant et reprenant, pendant environ deux ans4 », détaillera-t-il. Si la version du film que l’on connaît, sortie en salles courant 1984, impressionne par ses effets spéciaux et l’ampleur allant crescendo de son action, elle ne repose pourtant que sur une partie du concept dont l’échelle est infiniment plus étendue… au point de sembler impossible à mettre en images selon le réalisateur Ivan Reitman, troublé par la démesure affichée par le projet.

Un scénario prenant place dans le futur, en l’an… 2012 (!), des ressorts narratifs mettant en scène différentes dimensions et mondes, de multiples équipes de chasseurs de fantômes en compétition au quotidien, des équipements high-tech sophistiqués et une tonalité générale bien plus sombre, dans l’esprit de Blade Runner… L’idée est brillante, mais semble tout simplement surréaliste à mettre en images avec un budget décent et les technologies disponibles à l’amorce des années 1980. « Cela aurait coûté quelque chose comme 200 millions de dollars à produire5 », estimera Reitman. Dans ce projet encore embryonnaire aux ambitions démesurées, il est même question de voyages dans le temps ! Paradoxalement, si ce Ghost Smashers prend sur le papier des allures de potentielle superproduction aux effets spéciaux dantesques et ultra-démonstratifs, la manière d’appréhender cette caste de chasseurs de revenants se veut en revanche initialement plus prosaïque que jamais. « Ils s’apparentaient à des réparateurs d’aspirateurs ou d’ascenseurs, à des pompiers », expliquera Dan Aykroyd, qui entend alors ancrer univers et personnages dans une relative cohérence. « L’idée était de les fondre au sein du paysage urbain. Faire appel aux Ghostbusters, c’était comme employer des dératiseurs6. »

Loin de l’image de scientifiques montant une start-up pour exploiter des technologies expérimentales de chasse aux revenants, cette vision préliminaire creuse une veine plus proche du monde prolétaire, comme l’expliquera plus tard le producteur exécutif Joe Medjuck, une personnalité clé dans l’histoire de la franchise. « Ses Ghostbusters étaient des gars type cols bleus7, et il en existait plein8. » Dans cette itération préliminaire bardée de références à des mondes interdimensionnels et intergalactiques, l’apparence des personnages était par ailleurs différente, avec un accoutrement à base de casques à visière, de baguettes en guise de canon à protons, d’un appareil Interdimensional Interceptor permettant de passer à volonté d’une dimension à l’autre… La consommation notoire de cigarettes que l’on observe dans de multiples scènes du film final découle d’ailleurs plus ou moins directement de cette vision ouvrière de l’activité de chasse aux fantômes. « L’idée est que c’est un travail d’exterminateurs ou de re-terminateurs, si vous préférez », expliquera Dan Aykroyd. « On se débarrasse de bestioles. On fait ça à la pelle. C’est pour cela qu’on a décidé d’avoir parfois une cigarette ou un cigare, parce qu’il faut tenir toute la journée. C’est un sacré boulot, difficile, sale, gluant9. »

L’action de la première version du scénario est censée démarrer in medias res, avec une séquence d’ouverture orchestrant une course-poursuite visant à mettre hors d’état de nuire une entité spectrale : l’activité de chasse aux ectoplasmes en tout genre est reconnue et devenue presque courante au sein du paysage urbain. « Dans le scénario original de Dan [Aykroyd], il y avait un petit prologue qui disait que les mailles de transmission des micro-ondes avaient créé des trous dans l’enveloppe de notre réalité et que les esprits et entités de l’autre côté pénétraient dans notre réalité par ces trous, et c’était génial10 », expliquera Harold Ramis, futur coscénariste et interprète du personnage d’Egon Spengler, le scientifique du groupe. Après ce début sur les chapeaux de roues, puis quelques péripéties à base de capture de revenants, le final est censé voir les membres de l’équipe projetés dans différentes dimensions11. Si la chasse aux revenants reste ici le moteur de l’action, les écrits initiaux de Dan Aykroyd dessinent avant tout une réalité autre, dans laquelle le fait de pouvoir enfermer des spectres récalcitrants surprend peut-être moins que de réussir à naviguer entre différents points de l’espace-temps ou de croiser des équipes de chasseurs hostiles. Nul doute qu’il existe d’ailleurs de ce côté-là de potentielles pistes pour réinterpréter la franchise à l’avenir. Revenir à la source des écrits premiers d’Aykroyd afin d’imaginer un futur de SOS Fantômes désormais techniquement envisageable sur le plan de la réalisation, à l’ère des effets numériques tous azimuts : l’histoire ne manquerait sans doute pas de cachet !

Les pourtours d’une vision à l’échelle titanesque

Dans cette vision alternative de la franchise en devenir, les rangs de ces équipes de chasseurs de spectres – ou « éboueurs de fantômes12 » – en compétition féroce devaient compter des formations bienveillantes et d’autres, beaucoup moins13. L’équipe que l’on retrouvera dans la version finale du film, composée d’un trio de personnages14, était déjà au programme mais avec des protagonistes aux traits moins approfondis, des caractères et personnalités moins affirmés, l’accent étant mis principalement sur l’action et les prouesses visuelles. Moins caractérisés, les personnages principaux devaient travailler selon cette version préliminaire sous les ordres d’un supérieur, un certain Shandor15. Dense et truffée de terminologies techniques, la prose originelle d’Aykroyd pose les bases essentielles, mais avec une trame définitivement plus sombre et anxiogène. Ici, la célèbre Ectomobile16conserve ainsi sa livrée noire de corbillard et le personnage de Bouffe-Tout (ou Slimer en V.O.), encore désigné sous le nom d’Onion Head17, arbore un aspect plus effrayant que dans les films et séries18qui verront le jour ultérieurement. Signe d’une dimension mystique bien plus appuyée dans ce premier jet de l’histoire, l’emblématique Ectomobile doit alors être capable de se dématérialiser19. Le final du récit devait par ailleurs voir les différents membres de l’équipe projetés dans des dimensions distinctes avec, à la clé, des visions de mondes éthérés dignes de certaines envolées fantastiques de H. P. Lovecraft…

Ghost Smashers fourmille de bonnes idées, mais la perspective d’une traduction en images donne littéralement le vertige. D’autant plus au début des années 1980, à une époque où les trucages numériques sont à peine balbutiants. Sur les conseils de son ami, l’acteur Bill Murray, Aykroyd fait parvenir son scénario au réalisateur Ivan Reitman. Comparse de Dan Aykroyd dans l’émission Saturday Night Live, Bill Murray connaît bien le réalisateur canadien pour avoir déjà travaillé avec lui sur deux films devenus assez populaires20. « Dan Aykroyd est venu voir Ivan Reitman en lui disant qu’il tenait une histoire qui serait parfaite pour lui et Bill Murray21 », résumera ainsi Michael Gross, futur producteur du film. « Tous deux voulaient qu’Ivan soit à la réalisation. » Reitman connaît bien Aykroyd depuis des années, tous deux ayant grandi à Toronto, d’autant que l’acteur a également présenté une émission appelée Greed, pour le compte du producteur. S’il est alors connu pour ses comédies paillardes qui ont rencontré un certain succès, le réalisateur canadien a toujours eu un faible pour la science-fiction et les films de genre, puisqu’il a notamment été producteur exécutif sur des pellicules de seconde zone type Cannibal Girls22et son ambiance Grindhouse avec un film tourné en une semaine, New York Blackout, ou Rage et Frissons qui sont les premiers faits d’armes de David Cronenberg. Pas si étonnant pour ce cinéphile de la première heure, qui se faufilait en salles dès 9 ans pour se régaler de films de William Castle23, dont Le Désosseur de cadavres (1959). « Mes films préférés étaient La Fiancée de Frankenstein, L’Invasion des profanateurs de sépultures, Le Magicien d’Oz et Robin des Bois », détaillera un jour Ivan Reitman. « J’ai vu tous les films de William Castle. J’avais les lunettes spéciales pour voir les fantômes dans 13 Ghosts24et j’encourageais Mr. Sardonicus.25 » Si un réalisateur paraît bien capable de mettre en images le scénario un peu délirant d’Aykroyd, c’est sans doute son compatriote Reitman… mais à condition de faire quelques retouches.

« Les Ghostbusters chassaient les fantômes dès la première page », frissonnera Ivan Reitman après avoir parcouru ce script originel, qu’il n’hésitera pas à qualifier de décalé26. « Puis ils continuaient à chaque page, passant sans répit d’un phénomène surnaturel à un autre. À la dixième page, j’étais épuisé. Arrivé à la quarantième ou cinquantième – je ne sais plus combien il y en avait –, je chiffrais le budget en centaines de millions de dollars27. » Plus tard, Dan Aykroyd lui-même concédera que le premier jet ayant conduit par la suite à SOS Fantômes était à l’évidence trop ambitieux, mais aussi bien trop technique dans son approche et ses descriptions. La comédie est reléguée clairement ici au second plan, le scénario se focalisant sur l’aspect technique et l’action. « Vu comment il était écrit, mon premier jet aurait été plus apprécié par les physiciens spécialistes en accélération que le grand public », notera en effet l’acteur américain, soulignant combien cette version originelle reposait également sur une atmosphère radicalement différente. « J’employais beaucoup de termes et de phrases techniques. La tonalité de mon histoire originale était également plus sinistre, elle débutait sur une équipe en pleine chasse après un fantôme28. »

De cette vision initiale ne vont perdurer que quelques éléments dans le film que l’on connaît si bien aujourd’hui, par exemple cette idée d’un monstre de plusieurs dizaines de mètres de haut constitué de marshmallow, qui apparaît dans l’acte final du film, est l’un des rares stigmates de cette échelle originelle. « La scène du Stay Puft Marshmallow Man est l’une des choses qui sont restées identiques depuis le script original de Danny [Dan Aykroyd, N.d.A.] », confirmera le producteur Joe Medjuck. Fruit de l’imagination de Dan Aykroyd, le monstre colossal à l’allure débonnaire va s’imposer comme l’une des icônes de cet univers, créé par un artiste à partir d’indications a priori aussi surréalistes qu’absurdes. « Je veux un mélange entre le Bibendum de Michelin et le Bonhomme Pillsbury29, et qu’on lui flanque un bonnet de marin30. » Dans les premières discussions autour du personnage, il aura été question que le Bibendum Chamallow, nom français du monstre, ne soit d’ailleurs qu’une forme de transition pour l’entité devant ensuite se transformer en « quelque chose d’absolument monstrueux, à la fois en taille et en apparence31 ». Même lorsqu’il sera au stade de la préproduction, le projet devra faire le deuil de certains concepts difficiles à porter à l’image, sous peine de faire exploser le budget. Évoquant la conception de l’immeuble accueillant l’action principale du film ainsi que son impressionnant final, le producteur exécutif, Michael C. Gross, détaillera ainsi une piste à faire froid dans le dos. « À un moment donné, ils [les héros, N.d.A.] devaient ouvrir la grille et on pouvait apercevoir comme un enfer de Dante, avec tous les fantômes qu’ils avaient capturés32. »

Au fil de la nécessaire réécriture du script, puis même au cours de la préproduction, des coupes franches sont faites autour de concepts jugés soit trop onéreux, soit trop sombres… soit les deux à la fois. Avant de devenir un espace de stockage au sein du célèbre quartier général de l’équipe à New York, l’endroit choisi pour recevoir les fantômes capturés devait originellement prendre la forme d’une station-service Sunoco33. Situé quelque part dans le nord du New Jersey, l’endroit était censé avoir été transformé, en toute illégalité évidemment, en un gigantesque entrepôt à revenants. Et là encore, des visions infernales devaient être associées au concept, laissant notamment apercevoir en ces lieux inquiétants les âmes en peine de personnalités bien connues. Nul doute que si ces concepts avaient perduré jusqu’à la version finale, SOS Fantômes aurait dégagé une tout autre atmosphère et sans doute radicalement moins lorgné vers la comédie.

Une nécessaire refonte

Pharaonique, surréaliste, le concept initial décrit en quelques dizaines de pages est poliment mis de côté par Ivan Reitman. Trop cher, trop sérieux, trop sombre et trop « science-fiction » pour lui, le réalisateur canadien ne se retrouve pas immédiatement dans les écrits d’Aykroyd, même s’il note la solidité de l’univers décrit, de ce concept pour lequel l’auteur est déjà allé jusqu’à conceptualiser le logo des chasseurs de spectres, avec cette idée d’un petit fantôme intégré dans un panneau d’interdiction. « Une des rares choses du script original qui m’auront fait réellement rire34 », expliquera Reitman. Loin de se démonter, persuadé de la solidité de son concept de chasseurs de fantômes, Dan Aykroyd s’accroche. Quelques mois plus tard, alors que le scénario préliminaire est désormais bouclé, l’acteur relance le réalisateur. Cette fois, quelques croquis et même des bouts d’essais vidéo, tournés sur cassette VHS par Aykroyd et mettant en scène notamment le costume des « casseurs de fantômes », sont transmis à Ivan Reitman. Un uniforme de travail improvisé à partir d’une simple combinaison de travail bricolée, un Proton Pack fait d’un assemblage improbable de plaques de polystyrène et de composants d’un vieux poste de radio : l’une des premières représentations d’un Ghostbuster s’active sur le téléviseur de Reitman, qui se plonge dans la version alors terminée du premier scénario. Pour peaufiner l’appréhension de cet univers improbable, Aykroyd a eu l’idée ingénieuse de commander quelques dessins préparatoires à un ami, John Daveikis, qui couche sur le papier une toute première version du célèbre logo en forme de spectre barré. Las, l’ambiance futuriste et le ton trop érudit de l’ensemble perturbent toujours autant le réalisateur. « Mon sens de la comédie s’ancre profondément dans la réalité35 », note celui ayant alors à son actif des films à l’humour très potache, terre à terre, comme vu précédemment. Des succès côté box-office aux États-Unis qui ont cependant placé Reitman sur la liste des réalisateurs remarqués à Hollywood et donc particulièrement courtisés.

Une idée capitale pour façonner ce qui deviendra SOS Fantômes aurait jailli lors d’un échange entre Reitman et Joe Medjuck. « Nous avions eu une session de lecture du scénario chez Ivan qui n’avait pas donné grand-chose36 », expliquera le futur producteur du film. Une idée lancée par Reitman consistant à appréhender les héros comme des professeurs d’université et non pas comme des ouvriers du futur fait mouche auprès de Medjuck. « Ça me va. J’ai moi-même enseigné à la faculté37. » Pensés désormais comme des scientifiques, plongés dans le monde contemporain, les personnages principaux du film paraissent soudain plus proches, plus réalistes, plus… concevables. À l’évidence, le propos de cette histoire de chasse aux fantômes est complexe, l’échelle du concept est à revoir en profondeur, les personnages sont à affiner, mais cette image d’un groupe traquant les spectres au quotidien a un potentiel tel qu’elle incite Reitman à rencontrer Aykroyd autour d’un déjeuner. Chez Art’s Delicatessen, un restaurant à l’ambiance diner du quartier Studio City de Los Angeles, le producteur et réalisateur détaille méthodiquement la manière dont le projet pourrait, à ses yeux, prendre forme devant une caméra. « Il y a une super idée là-dedans, mais le script tel que tu l’as écrit n’est pas réalisable38. » Pour le réalisateur, cette histoire de chasse aux fantômes doit avoir une prise plus importante avec le monde réel et contemporain afin de se rendre plus abordable sur le plan de la réalisation, mais aussi plus proche et compréhensible immédiatement par le public. Les performances très modérées d’un film onéreux tel Blade Runner (Ridley Scott, 1982), adapté de Philip K. Dick et se déroulant dans un futur sombre venait alors encore récemment d’illustrer la difficulté à remplir les salles avec un univers futuriste tendance anxiogène39. À l’inverse, une science-fiction ancrée dans le quotidien, à l’image d’E.T., l’extra-terrestre de Steven Spielberg (1982), figurant l’avènement d’un fantastique plus lumineux au beau milieu d’une banlieue américaine moyenne, s’illustre alors par sa dimension fédératrice et une capacité d’identification du public à portée universelle. Avec, à la clé, des scores parlants au box-office mondial, occultant d’ailleurs totalement un autre long-métrage d’extra-terrestres pourtant absolument majeur, The Thing de John Carpenter. Ce dernier aura en effet le malheur de sortir la même année que le film de Spielberg aux États-Unis et d’opter pour une vision très noire et horrifique de la question extra-terrestre…

Renouer avec l’échelle des possibles

Des orientations majeures, contribuant à cristalliser l’essence de SOS Fantômes, se décident alors. Reitman décrit une version sensiblement différente de cette histoire de chasse aux fantômes : plus accessible puisque située dans le monde contemporain, plus explicite avec un scénario se focalisant sur les débuts de l’équipe. Il refaçonne l’histoire dans ce que l’on appellerait aujourd’hui une « origin story » détaillant la création même de l’activité de chasse aux fantômes… L’appréhension de l’univers fantasmagorique de Dan Aykroyd par Ivan Reitman tend à rendre l’ensemble plus digeste auprès du public grâce à des repères plus évidents pour mieux véhiculer l’apparition progressive des éléments fantastiques ou surnaturels. « J’appelle cela ma théorie des dominos appliquée à la réalité40 », expliquera le réalisateur canadien. « Si on pouvait jouer sur un registre réaliste au début, on pouvait rendre ensuite acceptable l’idée que le Bibendum Chamallow existe à la fin du film. » Pour œuvrer en ce sens, une seconde plume va avoir un rôle capital : tout ira alors très vite, selon le producteur Joe Medjuck qui évoque le passage de Reitman et Aykroyd dans ses locaux de Burbank, près de Los Angeles, juste après le fameux déjeuner. « Ils ont traversé la rue pour voir Harold dans son bureau. Je ne pense pas qu’il ait dit oui immédiatement, mais il était très enthousiaste. Ils sont revenus en me disant : “On pense que Harold est partant41”. » Harold Ramis vient alors tout juste de boucler, en tant que réalisateur, le film Bonjour les vacances… (National Lampoon’s Vacation) avec Chevy Chase et Beverly D’Angelo dans les rôles principaux, une comédie dynamique et enlevée reposant sur un scénario particulièrement bien ficelé de John Hughes, futur maestro du genre42. Pour Ramis, le premier script de Dan Aykroyd tape dans le mille, et un temps de réflexion de… vingt minutes lui aurait suffi pour trancher. « Il se saisissait des choses qui m’avaient toujours paru effrayantes tout en parvenant à les rendre presque banales43 », expliquera-t-il. Quand Aykroyd paraît considérer volontiers le monde de l’occultisme comme une forme d’évidence, la présence d’un scénariste plus pragmatique et particulièrement efficace comme Ramis permet de contrebalancer cette fantaisie débridée et d’ancrer chaque ressort comique dans une forme d’approche cartésienne : Reitman a bien saisi l’alchimie pouvant découler d’une rencontre, en particulier dans le contexte d’un tel film lorgnant autant vers le fantastique que la comédie. « Je voulais rendre l’histoire plus accessible, moins sombre. Engageons Ramis44 », aurait-il ainsi justifié. Si le film nous apprendra plus tard que les « effluves ne doivent pas être croisés45 », cette rencontre pour le moins détonante entre Aykroyd, Reitman puis Ramis va pourtant constituer en l’occurrence l’embryon d’un des films les plus emblématiques de toute la décennie… Moralité : il peut être de bon ton de parfois savoir croiser les effluves !

Après avoir travaillé à l’écriture d’American College de John Landis (1978), Harold Ramis a alors déjà signé les scénarios de deux précédents films de Reitman, Arrête de ramer, t’es sur le sable (1979) et Les Bleus (1981). Il a également fait ses débuts de réalisateur avec Caddyshack (ou Le Golf en folie !, 1980) dans lequel il dirige Chevy Chase et Bill Murray. Autant de films qui vont d’ailleurs propulser Murray, star de show à la télévision, en valeur montante au cinéma dans le registre des comédies à tendance potache. Le futur interprète de Peter Venkman aurait d’ailleurs insisté auprès d’Ivan Reitman pour que Ramis écope d’un rôle devant la caméra dans Les Bleus, où il interprète donc le personnage de Russel Ziskey. Lorsque Reitman et Aykroyd viennent lui présenter l’idée de Ghostbusters, Harold Ramis est occupé à relire le scénario d’une comédie suivant les pérégrinations de membres de la police montée au Canada. « Je lui ai dit de mettre ce script de côté et lui ai mis celui de Ghostbusters entre les mains46 », expliquera Ivan Reitman. Avec Ramis, le futur film vient de trouver l’une de ses meilleures plumes, mais aussi un interprète majeur pour le personnage d’Egon Spengler, pour lequel les noms de Christopher Walken, John Lithgow ou Christopher Lloyd auraient été évoqués. Son compère Harold Ramis visiblement emballé par cette perspective de chasse aux revenants, Reitman se charge de présenter les grandes lignes du projet à Frank Price, alors à la tête du studio Columbia Pictures. « La promesse était incroyable », expliquera ce dernier. « Mais cela restait un projet controversé, car il s’agissait d’une comédie onéreuse et on estimait généralement que le genre de la comédie avait un plafond côté performances47. »

De Tootsie (Sydney Pollack, 1982) à Karaté Kid (John G. Avildsen, 1984), en passant par Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) ou encore Boyz n the Hood (John Singleton, 1991) : voilà autant de films cultes des années 1980 qui ont pu voir le jour en partie grâce à Price. Une chasse aux fantômes en mode comédie avec une poignée de têtes d’affiche ? Le spécialiste expérimenté ne manque pas d’identifier le potentiel d’un tel concept, qui lui est présenté dans ses grandes lignes par Ivan Reitman. « Il n’y avait rien à lui faire lire48 », expliquera le réalisateur. « Je ne souhaitais pas lui donner le script de Danny [Dan Aykroyd, N.d.A.] car cela n’était pas représentatif de l’orientation que l’on voulait suivre et ça l’aurait sûrement effrayé. Je me suis contenté de lui détailler qui allait être dans le projet et de lui raconter l’histoire en cinq minutes. » Composant avec des tensions en interne depuis le changement de direction de la Columbia Pictures49, Frank Price prépare alors discrètement son avenir sous d’autres latitudes50, mais il met visiblement un point d’honneur à accorder un feu vert au projet Ghostbusters avant de rendre son bureau chez Columbia Pictures. « Combien ça va coûter ? » La question aura visiblement désarçonné Ivan Reitman, évidemment indécis face à un projet encore embryonnaire mais de toute évidence voué à dépasser toutes ses précédentes productions côté budget. Une estimation vague à hauteur de 25 millions de dollars traverse l’esprit du réalisateur. « Trois fois le budget de Stripes [Les Bleus, N.d.A.], cela me paraissait raisonnable51. » Price acquiesce au chiffre mais rebondit aussitôt. « OK pour nous si vous ne dépassez pas cette enveloppe. » Dans la poche ? Oui, mais…

Seule condition non négociable au programme, et pas des moindres, le film doit absolument être présent dans les salles américaines pour l’été 1984, avec donc une sortie de quelques semaines en amont, courant juin. En effet, la Columbia n’a alors pas encore identifié son blockbuster estival pour la saison suivante, un moment hautement stratégique pour les majors hollywoodiennes52. Il semble par ailleurs important aux yeux de la Columbia que le film soit dans les salles américaines avant qu’un des événements de l’année ne débute : les Jeux olympiques d’été de 1984 doivent en effet avoir lieu dans la ville de Los Angeles et les festivités s’apprêtent à capter toute l’attention… Au beau milieu du mois de mai 1983, Reitman apprend donc qu’il ne dispose que d’une année pour finaliser un scénario à reprendre presque totalement, aussi prometteur soit-il, ainsi que piloter le tournage et la production d’un long-métrage s’annonçant particulièrement ambitieux sur le plan des effets spéciaux. Un pari impossible ? « On a ravalé notre salive et on a dit : “Oui, bien sûr”, sans savoir si c’était possible53 », résumera le producteur délégué Joe Medjuck. Même si Hollywood a pris l’habitude d’être particulièrement rapide dans la fabrique des films, cette échéance terriblement serrée, à douze mois de là, a de quoi donner le vertige, en particulier dans le contexte d’un récit foisonnant d’apparitions surnaturelles, rimant avec de complexes et dispendieux effets à une époque où il n’est pas encore question d’emploi du numérique et autres puissantes stations de calcul. Le budget de près de 30 millions de dollars, s’il paraît aujourd’hui bien contenu, explose alors tous les records, et notamment dans le cadre du genre de la comédie, qui repose généralement sur des échelles (et prises de risques donc !) bien moins importantes.

Un véritable pari se profile pour le réalisateur, avec un chantier à l’ampleur infiniment plus importante que ses précédentes comédies. « Le bruit courait que j’avais fait une terrible erreur54 », révélera plus tard Franck Price. Celui-ci verra même débarquer à l’époque, dans les locaux de Los Angeles, des avocats de la Columbia, envoyés par ses supérieurs pour questionner la viabilité de l’investissement. « C’était une somme colossale pour une comédie ! […] Trop cher, trop risqué ! […] Ils m’ont bien signifié alors que j’en prenais toute la responsabilité55. » Pour l’équipe, la prochaine étape consiste alors évidemment à boucler au plus vite un scénario, avec cette ligne directrice consistant donc à projeter l’action dans un monde contemporain réaliste, un argument d’autant plus bienvenu étant donné le planning et les moyens réduits pour la production. « Je voulais que la science-fiction présente dans le film soit plausible56 », martèlera Ivan Reitman. Les intéressés évoqueront régulièrement cette période d’écriture intensive sur plusieurs semaines, quasiment en vase clos. Dan Aykroyd et Harold Ramis passent des jours et des nuits à élaborer une nouvelle version du script Ghostbusters, tout en échangeant avec Reitman. « Chaque matin, on se retrouvait chez Danny [Dan Aykroyd, N.d.A.] qui, je m’en souviendrai toujours, avait un poste de contrôle militaire dans l’allée qui conduisait à la maison », détaillera ainsi Harold Ramis. « On se rejoignait donc dans le bunker tous les jours et on se marrait. On écrivait les trucs les plus insensés qui semblaient correspondre à ce film57. » Pour sa part, le réalisateur Ivan Reitman, qui se joint chaque jour aux conversations et échanges passionnés pour retailler et peaufiner le scénario, évoque une période dense mais joyeuse. « On travaillait sept jours sur sept… On s’offrait de chouettes repas avec nos familles puis on repartait travailler la nuit venue […] deux des plus belles semaines de ma vie58. »

Un « autre » SOS Fantômes aurait pu exister, donc, plus sombre si l’on se cantonne à la version originelle du scénario. Côté casting, si l’on pense immédiatement aujourd’hui au quatuor haut en couleur réunissant Dan Aykroyd, Bill Murray, Harold Ramis et Ernie Hudson à l’évocation du film, cette dream team n’était pas une évidence à l’époque. Loin de là, même ! Si l’alchimie entre ces acteurs rodés à l’exercice et se connaissant très bien semblait acquise, la perspective de faire reposer un projet aussi ambitieux sur des personnalités connues essentiellement par la télévision ne sonne pas du tout alors comme une valeur sûre. Des noms, comme celui de Michael Keaton (Beetlejuice, Batman), auraient circulé, notamment pour les rôles de Venkman ou Spengler, qu’il aurait refusés59. Pour cette comédie à très grand budget, un nom comme celui d’Eddie Murphy aurait également été avancé pour incarner le personnage de Winston Zeddemore60, du temps où le personnage devait avoir une présence plus importante à l’écran. En effet, il est prévu initialement qu’il fasse son apparition plus en amont dans le récit puisqu’il est question qu’il soit présent au sein de l’équipe de SOS Fantômes dès la toute première intervention à l’hôtel Sedgewick61. « À l’origine, j’écrivais pour moi, Eddie Murphy et John Belushi62 », confirmera Dan Aykroyd. Le rôle de Zeddemore sera finalement revu à la baisse au sein du script, histoire d’accorder notamment plus de place à Bill Murray et ses fulgurances décalées dans le rôle de Peter Venkman. Pour le rôle de Dana Barrett, des auditions sont organisées auprès de jeunes actrices, dont une certaine Julia Roberts qui fera visiblement bonne impression à Reitman63. Difficile d’imaginer précisément comment le film aurait évolué avec des décisions de casting aussi différentes, mais même au sein du groupe soudé d’acteurs se connaissant parfaitement bien et gravitant autour du projet, des imprévus plus ou moins malheureux ont pu survenir. Pour le rôle du voisin de Dana Barrett, Louis Tully, il apparaît visiblement très vite à l’équipe que John Candy s’impose comme une forme d’évidence, la présence de l’acteur à l’écran ne souffrant aucune contestation possible. Cet acteur, qui a percé dans l’émission humoristique Second City Television, très populaire au Canada, est en effet un proche de Harold Ramis, qu’il côtoie sur cette émission, mais aussi de Dan Aykroyd avec qui il tourne dans 1941 de Steven Spielberg, ainsi que, bien sûr, dans Les Blues Brothers (1980) de John Landis. Approché par Ivan Reitman pour prendre le rôle de Tully, l’acteur propose une interprétation pour le moins étonnante du personnage. « Il voulait l’interpréter comme un Allemand accompagné de ses chiens », expliquera Ivan Reitman, visiblement peu convaincu par la proposition de Candy. « Je pense qu’à ce moment-là de sa carrière, il cherchait plutôt des premiers rôles, il ne semblait pas plus emballé que cela d’apparaître dans le film. Et nous ne voulions pas avoir des chiens supplémentaires, nous pensions que cela pouvait être confus. On a donc décidé de laisser tomber, cela a été très douloureux64. » Des vestiges de cette vision de Louis Tully incarné par John Candy persistent d’ailleurs dans les story-boards originaux, qui montrent le personnage du voisin de Dana Barrett aux traits aisément identifiables. Venant tout juste d’interpréter un rôle dans un registre similaire dans la comédie Splash avec Tom Hanks (Ron Howard, 1984), le regretté acteur65aura sans doute voulu éviter d’être cantonné à un profil redondant de rôles. « Je pense que le personnage avait plutôt été écrit comme Johnny LaRue, un personnage incarné par John Candy sur SCTV [Second City TV, N.d.A.]66 », notera pour sa part le producteur exécutif Joe Medjuck, arrivant à la même conclusion : Candy voulait explorer d’autres types de rôles à ce moment-là.

Une suite « spirituelle » aux Blues Brothers ?

Dès ses prémices, le concept de SOS Fantômes s’apparente à la réunion d’une troupe d’acteurs se connaissant parfaitement bien. Lorsqu’il couche sur le papier les premières pages de son scénario, Dan Aykroyd imagine un univers plus sombre et étendu, certes, mais avec un compagnon de route forcément rassurant et qu’il considère comme un frère spirituel : l’acteur John Belushi. Le charismatique et survolté comédien américain fait ses débuts d’abord dans des troupes d’improvisation avant d’être remarqué vers 1971 par The Second City, une authentique pépinière de talents qui va propulser un nombre fascinant de pointures côté acteurs ou réalisateurs… dont un certain Harold Ramis. En 1973, Belushi et Ramis se retrouvent au sein de la troupe National Lampoon Lemmings, aux côtés de vedettes en devenir comme Chevy Chase (Bonjour les vacances 1 et 2, Fletch…) ou Christopher Guest (Spinal Tap). C’est lors de cette période liée au groupe National Lampoon que Belushi croisera des noms connus comme le réalisateur John Landis. Le point de convergence de la plupart de ces talents se trouve du côté du Saturday Night Live, une émission humoristique culte aux États-Unis, un rendez-vous immanquable constitué de sketchs et morceaux musicaux inspirés par l’actualité et la politique, qui va servir de tremplin à toute une génération d’acteurs surdoués. John Belushi, que le réalisateur John Landis décrira comme « un dessin animé en action67 », s’y démarque notamment avec un jeu débridé, physique, qui lui permet de littéralement crever l’écran. Improvisations, bons mots et sens de la répartie constituent les fondamentaux d’une émission aux sketchs souvent hilarants, surfant habilement avec la crête d’un absurde revendiqué68.

Les racines profondes de ce qui deviendra SOS Fantômes se trouvent ainsi dans les cinq premières années du célèbre show, lancé en 1975 par Lorne Michaels. Le producteur et scénariste canadien inaugure alors un authentique bastion de la pop culture américaine, qui appartient toujours aujourd’hui au paysage audiovisuel outre-Atlantique. Bill Murray, John Belushi, Chevy Chase, Laraine Newman, Jane Curtin, ou bien sûr Dan Aykroyd propulsent d’entrée l’émission, tournée en direct dans le quartier du Rockefeller Center au cœur de New York, parmi les incontournables de la télévision américaine, galvanisée par l’alchimie de la troupe et les apparitions d’invités spéciaux comme l’incontournable Steve Martin. Tous les samedis soir, en direct sur NBC, la joyeuse bande électrise le public avec des séquences d’anthologie dans lesquelles fusent bons mots, répliques cinglantes et accoutrements improbables. Des moments où personnages cultes et récurrents se démarquent, par exemple dans Land Shark, un sketch hilarant de 1975 qui rebondit sur le succès en salles du film Les Dents de la mer pour développer un personnage de « requin intelligent », approchant ses victimes en sonnant poliment à la porte, se présentant comme un plombier ou un représentant de commerce (!)69. Quelques personnages récurrents vont être développés au fil des premières saisons de l’émission, concourant à lui donner un statut de rendez-vous incontournable, comme les frères déjantés Festrunk Brothers, incarnés par Dan Aykroyd et Steve Martin, avec des textes signés Marilyn Suzanne Miller70, ou encore le personnage de samouraï joué avec grande conviction par un John Belushi plus survolté que jamais. « Nous voulions redéfinir la comédie à la manière dont les Beatles ont redéfini ce que c’était d’être une rock star71 », expliquera Lorne Michaels, qui fait effectivement exploser la popularité de cette poignée d’acteurs dont les personnalités s’affirment très vite à l’écran. Au gré de ces rencontres électriques et de ces créations tous azimuts de personnages, des duos se forment puis se distordent, mais certains se cristallisent comme celui réunissant Dan Aykroyd et John Belushi, acteur et scénariste emblématique de l’émission.

Entre le natif d’Ottawa, au Canada, et celui de Chicago, le courant passe vite, dès la rencontre au Second City à Toronto. « On a écouté des disques de blues ensemble et notre amour commun pour cette musique s’est révélé72 », expliquera Dan Aykroyd. Les deux compères, à l’alchimie évidente, créent notamment le duo Jake et Elwood Blues au sein du Saturday Night Live, pour mettre en scène leur amour inconditionnel pour la musique blues avec des reprises de grands classiques. Après une première apparition sous l’apparence d’abeilles73, le duo façonne une silhouette immédiatement reconnaissable avec deux personnages entièrement vêtus de noir, portant lunettes Ray-Ban et feutre de même couleur. Dans la foulée, Aykroyd et Belushi publient un premier album dès novembre 1978, Briefcase Full of Blues. Le film culte The Blues Brothers (John Landis, 1980) s’inscrit dans le mouvement de ces acteurs ayant percé dans la petite lucarne du Saturday Night Live et posant un pied au cinéma tels Bill Murray et Chevy Chase. S’imposant au rang de film culte au cours des années VHS, Les Blues Brothers va devenir une licence à part entière, objet d’adaptations et suites, dont un film Blues Brothers 2000 (John Landis, 1998), des albums et bien sûr des concerts ou encore un projet (annulé) de série animée, The Blues Brothers Animated Series, vers 1997, sans oublier des jeux vidéo type action/plateforme sous la houlette de l’éditeur Titus74. De quoi inscrire cet univers singulier dans la durée, avec un concept simple et efficace (deux silhouettes iconiques, des protagonistes attachants, de la musique cool…), amené à traverser les années… et prédisant peut-être à sa manière le futur phénomène lié aux chasseurs de fantômes.

Dan Aykroyd et John Belushi voient leur carrière cinématographique décoller ensemble, partageant l’affiche de films comme 1941 de Steven Spielberg, délirant pastiche de film de guerre75, ou la comédie Les Voisins (Neighbors, 1981) réalisé par John G. Avildsen (Rocky, Karaté Kid) qui montre un couple d’un quartier tranquille subir l’installation de nouveaux voisins totalement loufoques. C’est tout naturellement en duo avec John Belushi que Dan Aykroyd commence donc à imaginer une nouvelle histoire à base de captures de fantômes. L’idée vient à l’acteur à la lecture d’un article pointu sur la physique quantique et la parapsychologie. « Ça a fait tilt76 », expliquera-t-il.

Entre souvenirs d’enfance et twist humoristique remis au goût du jour, le concept du futur SOS Fantômes prend forme. « L’article tentait d’expliquer les manifestations hors de l’éther, la matérialisation, comment tout ça pouvait arriver. J’ai eu un flash : ce serait génial d’utiliser tout ce jargon, les connaissances et les données tirées de recherches paranormales et de les incorporer à une comédie du genre de Bob Hope, ou Abbott et Costello, ou les Bowery Boys, ces comédies que j’avais regardées gamin77. » Une autre source d’inspiration est à identifier du côté d’un dessin animé Disney de 1937, Lonesome Ghosts (traduit par Les Chasseurs de Fantômes), dans lequel un groupe de spectres s’amuse à faire appel aux services d’exterminateurs de fantômes incarnés par Mickey, Donald et Dingo. « Quel gamin de ma génération ne le connaissait pas ? », expliquera Dan Aykroyd lors d’une interview en 2024. « Ça a forcément joué, ne serait-ce qu’inconsciemment. Je me suis nourri de toutes les histoires de fantômes, toutes, sans exception, les dessins animés, les vieux films, de Casper à La Falaise Mystérieuse78. »

Dan Aykroyd connaît bien la question de la parapsychologie, lui qui est membre de l’American Society for Psychical Research, plus ancienne organisation américaine consacrée aux manifestations paranormales, une institution fondée à la fin du XIXe siècle dont les locaux sont implantés à deux pas de Central Park, au cœur de New York79. Depuis son enfance au Canada, Aykroyd baigne dans un monde où le paranormal fait quasiment partie du décor, car ses aïeux faisaient régulièrement tourner les guéridons. « Mes grands-parents organisaient apparemment des séances et mon père racontait avoir participé en tant que médium et être entré en transe80. » Le père de l’acteur, Peter H. Aykroyd, a écrit un ouvrage sur le spiritisme et les manifestations paranormales81.

Bercé par les histoires de revenants et autres témoignages d’apparitions d’ectoplasmes dans la famille, l’acteur fait lui-même d’étranges expériences dans la ferme familiale. « Un soir, un ami et moi regardions la télévision dans la maison et nous avons entendu frapper à l’étage. En montant l’escalier, nous avons aperçu au-dessus de nous des cylindres ectoplasmiques de lumière – des motifs chatoyants de lumières vertes iridescentes qui sont passés devant nous. Nous avons eu tellement peur, tous les deux, que nous nous sommes enfuis en courant de la maison. » Ces histoires de fantômes échangées au cours des réunions familiales auront indiscutablement influencé l’imaginaire de Dan Aykroyd au moment de créer une comédie à connotation paranormale. « Il semblait en savoir long sur ces choses paranormales », confirmera Sigourney Weaver. « Et en fait, je pense qu’il y croyait. Je crois que la rigueur de l’histoire vient du fait qu’il la trouvait crédible82. » L’acteur et scénariste est en train de plancher sur la première version du script de Ghostbusters, rédigeant une réplique pour le personnage devant être incarné par John Belushi lorsqu’un appel téléphonique de son agent lui apprend la disparition brutale de son ami83. Ce coup terrible du destin aura un impact sur l’ensemble des comédiens du groupe, pleurant l’un des acteurs comiques les plus doués, à l’évidence, de sa génération. Le triste événement contribuera également à remodeler le projet Ghostbusters, initialement pensé autour des mécaniques bien entraînées du duo réunissant Aykroyd et Belushi, le scénario original s’orientant par la suite vers un groupe de personnages composé d’un trio principal.

« Le cœur, les méninges et le bagou de Ghostbusters »

Les stylos chauffent, les imprimantes crépitent et la machine à café tourne à plein régime durant les quelques semaines, pendant l’été 1983, voyant Dan Aykroyd et Harold Ramis peaufiner une nouvelle version du script en compagnie d’Ivan Reitman84. Pas moins de cinq versions successives signées par les deux auteurs principaux seront recensées sur une période s’étalant entre une première livraison datée de juin 1983 et une version considérée comme « prête pour le tournage » bouclée en octobre suivant. Aykroyd et Ramis ne travaillent visiblement pas au même rythme, ce dernier évoquant généralement écrire cinq pages quand son comparse en couche une quarantaine ! « Dan [Aykroyd, N.d.A.] est généralement doué pour créer des situations drôles, alors que je suis plus fort dans le domaine des blagues et des dialogues amusants », dixit Harold Ramis, qui évoquera de perpétuelles sessions de relectures et corrections mutuelles. « Généralement, nous écrivions chacun de notre côté, puis on se corrigeait l’un l’autre – un procédé classique d’écriture. Beaucoup de personnes détestent être corrigées – en tout cas, ils détestent être mal corrigés. Mais tout le monde apprécie d’être bien réécrit. Il n’existe pas d’auteur en comédie : la comédie doit être validée85. » De son côté, Dan Aykroyd concédera être « meilleur comme initiateur qu’exécuteur pour un scénario finalisé », soulignant donc une complémentarité idéale avec Ramis.

D’ultimes modifications sont encore apportées courant 1984 pour accompagner un tournage qui sera propice aux nombreuses réécritures à la volée et improvisations des acteurs devant la caméra. Dès cette première version signée par le duo, on peut voir que les personnages principaux, qui manquaient parfois de caractérisation dans le texte originel d’Aykroyd, sont dotés d’une personnalité bien plus prononcée. Alors que c’étaient auparavant des silhouettes à peine identifiables, les personnages affirment désormais différentes personnalités bien définies et taillées pour peaufiner les interactions entre eux. « On a vite défini un cadre : Dan [Aykroyd, N.d.A.] était le cœur des Ghostbusters, j’étais le cerveau et Bill [Murray, N.d.A.] était la grande gueule86. » Outre l’idée de rapatrier l’action dans le monde contemporain, le travail de réécriture mené par Ramis et Aykroyd tend à simplifier le récit et à appuyer les personnalités des personnages principaux. Avec l’irrésistible Bill Murray au casting, le personnage du chercheur sarcastique et roublard Peter Venkman semble taillé sur mesure pour l’acteur particulièrement démonstratif. En l’absence de John Belushi, c’est par conséquent l’acteur principal des Bleus, mais aussi entrevu dans l’excellent Tootsie aux côtés de Dustin Hoffman (Sydney Pollack, 1982), qui va jouer les joyeux trublions et déployer son art du bagou. « Tout le monde pense qu’il est facile d’écrire pour Bill Murray87 », expliquera Michael C. Gross, producteur délégué. « Ils le voient à l’écran, se disent : “Il est sarcastique.” Et ils écrivent des répliques sarcastiques sans profondeur. Harold, lui, savait lui en donner. » L’acteur haut en couleur, mais au comportement souvent imprévisible, fera durer le suspense jusqu’à la dernière minute, ou presque, au sujet de sa participation effective au tournage.

Mécaniques du rire

Champion de l’entrée en scène et des effets de rhétorique flamboyants, Murray avait convenu de manière informelle de sa participation avec Aykroyd et il tient, contre toute attente, sa promesse. Retenu sur le tournage du film Le Fil du rasoir88de John Byrum, dont les caméras s’étaient posées en Inde, l’interprète de Peter Venkman ne participe pas aux sessions d’écriture d’Aykroyd et Ramis, mais rejoint la troupe le temps d’un rendez-vous préliminaire à New York avec les deux scénaristes et Ivan Reitman. « Bill avait voyagé en jet privé, il avait une heure de retard », relatera Harold Ramis, visiblement pas près d’oublier la scène. « Il a débarqué au terminal avec un mégaphone, l’un de ces porte-voix qui jouent quatre-vingts chansons différentes, et il s’adressait à tous ceux qu’il voyait avec cette chose. Nous l’avons traîné hors de l’aéroport et sommes allés dans un restaurant du Queens. Je ne l’ai jamais vu aussi plein d’entrain. Nous avons passé une heure ensemble, il n’a pas su dire plus de deux mots à propos du script. Puis il a repris l’avion. Mais nous étions confiants89. »