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La biographie fictive et émouvante d’un grand acteur de la lutte ouvrière et de la solidarité
José Fontana est né le 28 octobre 1840 au Tessin, il est mort à Lisbonne le 2 septembre 1876.
Une vie relativement brève, remplie à ras bords: après avoir quitté le Tessin pour le Jura où il a appris le métier d’horloger, il est allé vivre à Lisbonne, la ville de sa mère où il est vraisemblablement arrivé après 1855. Selon un certain nombre d’historiens, on le retrouve à Londres en 1864, où il est membre du comité central de la Première Internationale de novembre 1864 à avril 1865; il y exerce les fonctions de Premier secrétaire pour l’Italie. Revenu à Lisbonne en 1870, désormais typographe et libraire, il est un des premiers organisateurs du mouvement ouvrier portugais : membre de la section locale de l’Internationale, il fonde plusieurs coopératives, est le cofondateur, en 1872, puis le secrétaire, de l’Associação Fraternidade Operária; il est le rédacteur de l’organe O Pensamento Social (1872-1873); il est également un des fondateurs, en 1875, du parti socialiste, et il collabore à la revue O Protesto (1876). Il meurt tuberculeux à 36 ans.
En partant de ces faits historiques, Alberto Nessi réussit à nous faire revivre de l’intérieur l’itinéraire d’un petit Tessinois; de constatation naïve en prise de conscience généreuse, le jeune montagnard comprend peu à peu que la solidarité active est un des facteurs du progrès humain, et s’engage corps et âme dans un combat acharné et scrupuleusement non violent en faveur des humbles. Sa prise de conscience interpelle Alberto Nessi, qui à son tour interpelle le lecteur: sans jamais forcer le ton, il démontre que la solidarité active est tout aussi nécessaire aujourd’hui qu’il y a un siècle et demi.
L’auteur nous offre une fresque à la fois politique et poétique de l’éveil social européen du XIXe siècle.
EXTRAIT
Je m’appelle José, j’ai trente et un ans, je suis libraire à Lisbonne. Je suis tuberculeux et je veux changer le monde.
Pendant longtemps, j’ai cru être le saint représenté dans l’abside de l’église du Saint-Sauveur, dans le village qui m’a vu naître. Je galopais sur mon cheval blanc et je transperçais de ma lance la gueule du dragon. C’était une gueule qui béait à côté de l’autel majeur et elle appartenait à un lézard géant à crête qui, dans les sermons du dimanche, représentait le mal. La foi, c’était le bien, le lézard géant le mal. Et moi, j’étais saint Georges sur son cheval blanc. Maintenant, je veux raconter ce rêve.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Sauvant de l’oubli public un personnage emblématique qui a beaucoup à nous dire en ces temps d’incertitudes sociales, Nessi livre un magnifique roman à la prose empreinte de poésie." -
Sandrine Fabbri, Le Phare
A PROPOS DE L’AUTEUR
Alberto Nessi est né à Mendrisio (TI) en 1940. Il a grandi à Chiasso et étudié à la Scuola Magistrale de Locarno et à l’Université de Fribourg. Il a été enseignant de littérature italienne à Chiasso et a publié des recueils de poésie et des romans, dont certains en français :
Le Pays oublié, un portrait de la Suisse italienne (1986, Zoé) ;
Terra Matta. Trois récits du Mendrisiotto (1988, Zoé) ;
Le Train du soir (1992, Zoé coll. CH) ;
La Couleur de la mauve (1996, Empreintes, Poche Poésie) et
Fleurs d’ombre (2001, La Dogana), Prix Lipp 2003.
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Seitenzahl: 194
Veröffentlichungsjahr: 2016
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ALBERTO NESSI
La semaine prochaine, peut-être
Roman
Traduit de l’italien par Anne Cuneo
José Fontana est né le 28 octobre 1840 au Tessin, il est mort à Lisbonne le 2 septembre 1876.
Une vie relativement brève, remplie à ras bords : après avoir quitté le Tessin pour le Jura où il a appris le métier d’horloger, il est allé vivre à Lisbonne, la ville de sa mère où il est vraisemblablement arrivé après 1855. Typographe et libraire, il est un des premiers organisateurs du mouvement ouvrier portugais : membre de la section locale de l’Internationale, il fonde plusieurs coopératives, est le cofondateur, puis le secrétaire, de l’Associação Fraternidade Operária ; il est le rédacteur de l’organe O Pensamento Social ; il est également un des fondateurs, en 1875, du parti socialiste, et il collabore à la revue O Protesto. Il meurt tuberculeux à trente-six ans.
En partant de ces faits historiques, Alberto Nessi réussit à nous faire revivre de l’intérieur l’itinéraire d’un petit Tessinois ; de constatation naïve en prise de conscience généreuse, le jeune montagnard comprend peu à peu que la solidarité active est un des facteurs du progrès humain, et s’engage corps et âme dans un combat acharné et scrupuleusement non violent en faveur des humbles. Sa prise de conscience interpelle Alberto Nessi, qui à son tour interpelle le lecteur : sans jamais forcer le ton, il démontre que la solidarité active est tout aussi nécessaire aujourd’hui qu’il y a un siècle et demi.
L’auteur nous offre à la fois l’« autobiographie » d’une âme et une fresque politique et poétique de l’éveil social européen du XIXe siècle.
Alberto Nessi est né à Mendrisio (TI) en 1940. Il a grandi à Chiasso et étudié à la Scuola Magistrale de Locarno et à l’Université de Fribourg. Il a été enseignant de littérature italienne à Chiasso et a publié des recueils de poésie et des romans, dont certains en français : Le Pays oublié, un portrait de la Suisse italienne (1986, Zoé) ; Terra Matta. Trois récits du Mendrisiotto (1988, Zoé) ; Le Train du soir (1992, Zoé coll. CH) ; La Couleur de la mauve (1996, Empreintes, Poche Poésie) et Fleurs d’ombre (2001, La Dogana), Prix Lipp 2003.
Couverture : Félix Vallotton (1865-1925),« La Charge »,1893, gravure sur bois, 20 x 26 cm ;crédit photographique :Fondation Félix Vallotton, Lausanne
CE LIVRE PARAÎT AVEC L’AIDEDE LA FONDATION CH POUR LA COLLABORATION CONFÉDÉRALE,INSTITUTION RÉUNISSANT LES 26 CANTONSLA TRADUCTION EST SUBVENTIONNÉE PAR LAFONDATION SUISSE POUR LA CULTURE PRO HELVETIA
« LA SEMAINE PROCHAINE, Peut-être »,DEUX CENT TRENTE-HUITIÈMEOUVRAGEPUBLIÉ PAR BERNARD CAMPICHE ÉDITEUR,A ÉTÉ RÉALISÉ AVEC LA COLLABORATION D’HUGUETTE PFANDER,DE MARIE-CLAUDE SCHOENDORFF,DE DANIELA SPRING ET DE JULIE WEIDMANNMISE EN PAGES : BERNARD CAMPICHECOUVERTURE : FÉLIX VALLOTTON (1865-1925), « LA CHARGE », 1893,GRAVURE SUR BOIS, 20 X 26 CM ; CRÉDIT PHOTOGRAPHIQUE :© FONDATION FÉLIX VALLOTTON, LAUSANNEPHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR : PHILIPPE PACHE, LAUSANNEPHOTOGRAVURE : BERTRAND LAUBER, COLOR+, PRILLY,& CÉDRIC LAUBER, L-X-IR IMAGES, PRILLYIMPRESSION ET RELIURE : IMPRIMERIE LA SOURCE D’OR,À CLERMONT-FERRAND(OUVRAGE IMPRIMÉ EN FRANCE)
ISBN PAPIER 978-2-88241-238-6ISBN NUMÉRIQUE 978-2-88241-370-3TOUS DROITS RÉSERVÉS© 2008EDIZIONI CASAGRANDE S.A., BELLINZONATITRE ORIGINAL :« LA PROSSIMA SETTIMANA, FORSE »POUR LA TRADUCTION FRANÇAISE :© 2009BERNARD CAMPICHE ÉDITEURGRAND-RUE 26 – CH-1350 ORBEWWW.CAMPICHE.CH
Il était né en Suisse.Mais était-il suisse ? Non !Il appartenait à la familledes sans-patrie et des sans-terre.Car la terre entière était sa patrie,et l’humanité entière sa famille.
O PROTESTO, septembre 1876
L’AUTRE JOUR, depuis mon monument ici, au cimetière des Plaisirs, je t’ai vu. Tu as regardé mon bras de pierre, celui qui tient le flambeau, la médaille de bronze avec la dédicace de la classe dos estucadores, la frise avec l’équerre, la roue dentée, le compas, les deux mains serrées.
Ils étaient très nombreux à me veiller, là-haut dans le Barrio Alto, au siège de l’Association des travailleurs, à Calçada dos Paulistas. Puis à m’escorter jusqu’ici, sur la colline. Un millier d’ouvriers, il y avait aussi les femmes. Et, tous les Iermai, ils venaient me trouver avec les drapeaux, une charrette chargée de fleurs et mon portrait au milieu.
Maintenant, c’est ton tour. Pourquoi as-tu décidé de venir me rendre visite ? De quitter la lumière que tu poursuis comme un chien assoiffé sur les escarpements de la vallée où je suis né ? De quitter l’eau enserrée dans ces gorges qui, en hiver, lorsque les arbres perdent leurs feuilles, dévoilent leur chair de pierre vive ? De quitter le pays où tu t’es encoconné pour t’envelopper dans la soie des mots ? Qu’est-ce qui te pousse à faire comme tes compatriotes qui, avant toi, s’en sont allés de par le monde ? Nostalgie d’une vie non vécue ?
JE M’APPELLE José, j’ai trente et un ans, je suis libraire à Lisbonne. Je suis tuberculeux et je veux changer le monde.
Pendant longtemps, j’ai cru être le saint représenté dans l’abside de l’église du Saint-Sauveur, dans le village qui m’a vu naître. Je galopais sur mon cheval blanc et je transperçais de ma lance la gueule du dragon. C’était une gueule qui béait à côté de l’autel majeur et elle appartenait à un lézard géant à crête qui, dans les sermons du dimanche, représentait le mal. La foi, c’était le bien, le lézard géant le mal. Et moi, j’étais saint Georges sur son cheval blanc. Maintenant, je veux raconter ce rêve.
Ma librairie est la plus ancienne de la ville, « au service de la culture depuis 1727 ». Pendant la journée, je sers mes clients, je m’assieds à mon bureau ou je vais dans mon dépôt de rua da Figueira. La soirée est consacrée à la politique.
Eça de Queiroz vient souvent à la librairie. Le camarade Eça. Nous sommes devenus amis, et je lis toujours ses folhetins. Lorsque la Gazeta sort, je cours l’acheter, je découpe l’article. Voilà, il y a justement sur mon bureau une phrase qui me plaît : « Chaque pied voudrait être aile. »
De mon poste, je vois les passants de rua do Chiado, enfermés chacun dans son silence. Certains après-midi, lorsque l’orgue de barbarie de l’aveugle du coin se tait et que la librairie est déserte, je pense : le monde n’est que mélancolie. Le pied voudrait être aile, mais il n’y arrive pas. Il reste à terre, pendant que de la cendre se dépose sur les objets. Surtout en automne ou au printemps, saisons de la transition. En mai, lorsque les fleurs sont les illusions qu’octobre emportera.
Pourquoi j’ai décidé de tenir un journal et de raconter mon histoire ? Je ne sais pas, je me le demande. Peut-être parce que la tache humide qui envahit mes poumons me change aussi le cerveau. La maladie transporte avec elle questions et souvenirs. J’aimerais comprendre quelque chose de ma vie. Par exemple, ce qui m’a poussé à faire entrer en moi les autres. Je ne parle pas de livres, mais de personnes, d’ouvriers et de femmes d’usine. Les livres sont des compagnons, les hommes blessent. Mais qu’est-ce qui a plus de valeur que l’homme ?
C’est peut-être l’indignation qui m’a décidé. L’indignation face au mal sur terre. Quiconque passe dans la rue se reflète dans mon miroir secret. Inutile de me bercer d’illusions. Je suis comme lui. Je suis lui.
Je veux écrire pour tenter de freiner le temps qui, pour moi, est en train d’accélérer sa course. Écrire. Peut-être veux-je faire concurrence à tous les écrivains qui me regardent depuis les étagères… Une lucidité nouvelle dilate ma vie à l’envers, allonge mes journées en arrière. Et les choses du village où l’on est né brillent, dans le souvenir, comme la lame de la faux dans les mains du faucheur.
J’ai demandé à Eça si la littérature peut rendre l’homme meilleur, et il m’a répondu d’un sourire. Il faut faire la révolution, pour rendre l’homme meilleur. Le pied doit devenir aile : la semaine prochaine, peut-être… Parce qu’un vent nouveau souffle sur Lisbonne : les conférences du Casino.
Hier soir, première conférence : Causas da decadência dos povos peninsulares nos últimos três séculos. Antero de Quental avait des allures de saint François, avec sa candeur il a cloué le bec aux bourgeois.
Il y avait les gens qui viennent souvent à la librairie, les politiciens, les journalistes. Mais il y avait aussi Miguel, le relieur, qui jetait autour de lui des regards intimidés de se trouver parmi les élégants. Il y avait Nobre França, qui est comme un frère pour moi. Il y avait le typographe avec lequel je me suis sali les mains, avant de venir ici faire commerce de livres. Quelques ouvriers de notre section étaient au fond de la salle, les yeux au plafond décoré. Ils se sentaient comme chiens à l’église. Mais nous les changerons.
Ce qu’a dit Antero ? En quelques mots : les peuples péninsulaires ont entamé leur décadence lorsqu’ils sont tombés sous le joug du despotisme religieux organisé par le Concile de Trente. Paroles de poids. Et pendant qu’il s’en prenait aux jésuites qui veulent le peuple muet, soumis et imbécile, pendant qu’il accusait les conquistadores qui nous ont amené or, épices et palissandre, mais ont détruit deux empires et dix millions d’hommes, dans la salle on entendait gémir les scapulaires. Quelqu’un s’agitait comme s’il avait le feu Saint-Antoine.
Cette nuit je pensais : au fond de nous, il y a une ombre qui empêche la joie de croître. La fleur ne s’ouvre pas. Je la vois, parfois, cette ombre, aussi dans les yeux d’Antero, qui est pourtant si combatif. Mais pendant la conférence, hier, il y avait une lumière dans ses yeux et des flammes dans ses cheveux. La lumière, c’était lorsqu’il parlait de religion. Le christianisme a été la révolution du monde antique, et la révolution est le christianisme du monde moderne, a-t-il dit. Alors, je me suis levé pour applaudir. Et pendant ce temps les quatre ouvriers au fond de la salle écarquillaient les yeux. « Voilà le quart état », je pensais, « nous marcherons avec eux contre l’obscurantisme. »
Thème et variations. Les péninsulaires sont naturellement religieux, ils aiment les processions, les saints, l’encens et les chants sacrés, mais ils ignorent la théologie. « Le christianisme est un sentiment, alors que le catholicisme est une institution. » Tout a changé avec les dogmes : comment peut-on penser que le Christ soit vraiment présent dans le pain du boulanger et dans le vin du vigneron ? Et pourquoi l’âme ne peut-elle pas communiquer directement avec Dieu, mais doit régler ses comptes, dans la confession, avec un intrus qui s’intitule guide spirituel.
Il a vraiment dit : intrus. Un murmure a parcouru la salle.
La conférence du Casino a fait du bruit. Ceux de la Naçao ont réagi :
« Ces couillons qui veulent refaire le monde. Singes savants ! Scribes et pharisiens. »
D’Antero, ils disent qu’il traîne sa houppelande au sol « comme un misérable juif, un héritier des assassins du Christ ».
Quand il pleut, je reste à ma table de travail. Si je lève les yeux, je vois les dos des livres qui me regardent, me mettent en garde, me font un clin d’œil. Don Quichotte avec sa haridelle me guide vers les moulins à vent.
Je regarde par la vitre, et j’ai la sensation que les gouttes de pluie courent sur le miroir qui est en moi. Je suis une goutte : nous aussi glissons comme l’eau. L’eau de la pluie qui lave les rues. Le Tage. Je le vois scintiller depuis la fenêtre de chez moi, rua do Monte Olivete. Les gouttes d’eau qui accroissent la tache de mes poumons.
Je me faisais du souci pour la conférence d’Eça de Queiroz : chaque pied voudrait être aile…
Parfois, j’ai croisé Eça chez Batalha Reis, à la Travessa do Guarda-Mor, là-haut au Barrio Alto, le soir, après la fermeture. Pour nous, c’est un point de rencontre. Là, je l’ai vu à la lueur d’une lampe à pétrole. Un type long et maigre. Cela m’a rappelé mon sobriquet d’enfant : j’étais très maigre, et dans mon dialecte ils m’appelaient gambadazelar, pied de céleri. Tous ceux d’entre nous qui veulent changer le monde sont des pieds de céleri. Mais Eça, en plus, a l’élégance, les mains d’ivoire, le monocle de l’intellectuel, une canne fine à rendre jaloux un négrier. Il fume cigarette sur cigarette et il écrit à jet continu.
Je l’ai vu aussi à la bibliothèque de l’Association littéraire. Je lisais Proudhon, lui Gérard de Nerval. Un jour que nous mangions du bacalhau ensemble dans un boui-boui de l’Alfama, il m’a récité un poème de Gérard de Nerval. Je me souviens du premier vers : « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé… »
On était intéressé, dans la salle du Casino. Apparemment, Eça est coulé dans le même moule que ses auditeurs mais, à l’intérieur, il a un muscle que les autres n’ont pas. Il les a tous impressionnés avec sa distinction, ses cheveux et sa moustache noirs, ses mèches sur le front, ses mains gesticulantes.
Il a sorti les théories de Proudhon. Le nouvel art démocratique : Courbet. L’artiste doit savoir observer et ne rien exclure de son regard. Pourquoi peindre muses et fantasmagories ? Il suffit de décrire la place de son village, la rue où l’on vit.
« Vous qui prétendez dépeindre Charlemagne, César ou Jésus en personne, sauriez-vous faire le portrait de votre père ? », a demandé un jour Courbet, en s’adressant aux académiciens.
Eça a cité Proudhon et sa description du tableau de Courbet : des curés de campagne ivres, qui rentrent d’un prêche suivi d’une bombance. Le tableau a fait scandale, et a été exclu d’une exposition prévue à Paris.
Après quoi il s’est lancé dans l’éloge de Gustave Flaubert et de sa Madame Bovary.
J’ai souvent repensé à cette conférence. Je ne suis pas un artiste, mais je crois que l’art contribue à la connaissance de l’homme et du monde. L’homme nouveau, le produit de notre révolution, saura s’émouvoir devant un tableau. Même devant les casseurs de pierres à la chemise déchirée de Courbet. Surtout devant eux.
La conférence d’Eça m’a ramené en esprit à mes dix-sept ans. Et, en fouillant dans mes papiers, j’ai trouvé une coupure de journal que j’avais mise de côté lorsque j’étais adolescent dans le Jura. C’est de là que je partirai pour mes Mémoires. D’une vieille coupure de journal, qui date de vingt ans déjà. Mais je m’en souviens très bien. Le souvenir est immortel. Le souvenir est un oiseau qui vole dans le temps et frappe contre la vitre.
Le Locle, 1er août 1857
Cherubino Patà, peintre, de passage en cette ville, prévient le public qu’il se charge de faire des portraits à l’huile, de toutes manières et de toutes dimensions. Prix du portrait grandeur naturelle : 20 francs. S’adresser à l’Hôtel de la Couronne ou à l’église catholique.
Ce « grandeur naturelle » m’avait impressionné. Je n’avais jamais rencontré d’artiste. Pour ce qui est des tableaux, je me souvenais seulement du saint Georges à cheval de mon village, de la petite fresque avec la Madone au fichu et les tablettes des ex-voto. Et j’étais allé, ce dimanche après-midi là, à la Couronne, je m’étais assis sous l’enseigne en fer où resplendissait la couronne royale, pour regarder par la fenêtre Cherubino, qui allait de village en village faire des portraits. Je le voyais comme un ange, un vrai. Ou peut-être même un archange. Bref, un être de nature divine qui savait créer à partir du néant.
Le Locle, Locul comme l’appelaient mes compatriotes. Parce que là-bas il fait froid à crever, il souffle un vent qui semble porté par mille pattes, il te transperce jusqu’aux os comme le froid de la mort. Vent et corbeaux s’abattent sur les champs.
J’étais arrivé dans le Jura avec ma mère, parce que l’air de la montagne est bon pour les poumons faibles. Et la première chose qui m’avait frappé avait été les corbeaux. Ce ne sont pas des oiseaux gais : mon père était mort quand j’étais petit, là-bas, dans la vallée, et ce jour-là les corbeaux croassaient.
Cela me fait une drôle d’impression de relire maintenant cette coupure de journal de mon enfance. Maintenant, alors que le papier imprimé est devenu mon bruissement quotidien, j’entends les battements d’aile de l’oiseau qui m’amène ce souvenir. À chaque battement, c’est un jour qui passe.
À l’époque, lorsque je me tenais derrière la vitre de l’Hôtel de la Couronne à épier le forain, j’avais toute la vie devant moi. Je regardais ce chérubin à l’air malin et aux boucles en désordre, comme il se doit pour un artiste. Il bougeait son pinceau sur la toile et peu à peu on voyait apparaître les traits de M le Maire qui posait. Il avait suspendu son haut-de-forme au porte-manteau et il se tenait droit comme un piquet dans son faux col, les mains sur sa canne de promenade ; et dans ces formes qui s’esquissaient peu à peu sur la toile il me semblait voir se refléter aussi sa femme avec son ombrelle et son cheval blanc.
Ils n’étaient pas dans le portrait, la femme et le cheval. Mais moi je les voyais, parce que, quand j’étais petit, j’ai toujours eu les yeux visionnaires. Voici le visage du syndic, plus noble qu’en réalité, sans rides, voici le nez, aimable sous le pinceau, voici la cravate, la chaîne de montre dans le gousset, le hennissement du cheval… Grandeur nature. Pour vingt francs, on devient beau et immortel, comme saint Georges. Comme Guillaume Tell, notre héros, que les républicains fêtaient ces jours-là dans les rues au son de la fanfare.
À vrai dire, j’ai l’habitude de voir des choses qui ne sont pas là. Y a-t-il de la beauté dans le mendiant qui est au coin de rua do Chiado ? Dans le cancer qui lui ronge le visage ? Dans la caverne ouverte dans mes poumons ? Et pourtant, lorsque je marche, à chaque pas la beauté entre en moi, comme si la poussière des jours laissait dans son sillage un poudroiement lumineux. Dans la rue, je vois dans chaque geste de femme le naturel qui fait surgir le désir ; la vue des passants m’égaie. Une bougie s’allume dans la grisaille, elle dit : « Tu pourrais être heureux. »
Je ne sais pas si c’est un grand peintre, ce Cherubino Patà. Mais, à l’époque, il m’apparaissait comme le magicien créateur en personne. Lorsque le syndic s’en était allé, Cherubino m’avait demandé d’aller lui chercher du tabac, et il m’avait donné la monnaie. Il m’avait regardé avec des yeux malins sous les boucles. Il était de bonne humeur, il avait envie de parler.
« Hé, mon gars… Qu’est-ce que tu faisais derrière la vitre avec cette petite gueule de curé ? Tu aurais pu entrer, ce n’était pas interdit. »
« Je n’osais pas, Monsieur l’artiste. »
« J’entends que tu parles un peu comme moi, mon gars. Tu as un drôle d’accent. Tu n’es pas d’ici. »
« Non, je ne suis pas d’ici. Je viens d’une vallée étroite, proche de l’Italie. »
« Vallée étroite ? Chien de monde, moi, je viens d’une vallée fermée, par le passé ils l’avaient fermée avec une porte, pour ne laisser passer ni peste ni guerre : une porte géante qui donnait sur un précipice. »
« Vous l’avez quittée vite, cette vallée fermée, Monsieur ? »
« Je me suis sauvé. Dis-moi, mon gars, comment t’appelles-tu ? »
« Je m’appelle Joseph. Mais ma maman m’appelle José. »
« José ?… »
« Ma mère est portugaise. »
« Écoute, petit Lusitanien, va me chercher un peu de tabac fort, et entre boire un verre de cidre. »
« MA VALLÉE est un lieu qu’il vaut mieux fuir, si tu arrives à ouvrir la porte sans tomber dans le précipice. Ceux qui restent, ce sont les hommes des bois. Ceux qui restent, ce sont ceux qui s’attachent à la queue des chèvres et qui vivent comme les porcs. Les paysans, eux, n’ont pas de dimanche à rien faire comme les ouvriers ou les queues de pie… Il reste les vieux, les fous, les enfants, les femmes avec la jupe remontée sous les aisselles et les jeunes filles qui font les foins dans les bois, qui plantent le seigle et les raves entre les cailloux, et qui, l’automne, ramassent des marrons à la pelle. Tu aimes les filles, prêtraillon ? Les filles… On les appelle matt, dans notre dialecte. Je me souviens de Mariangela, qui était charitable et faisait ça dans les fermes avec les esseulés. Mariangela ferait ça avec toi aussi, prêtraillon, elle te servirait ça sur un plat d’argent. Voilà ce qu’est mon pays. Un trou de vipères et de ronces, il ne vient jamais personne du dehors, et on s’arrange comme on peut, sur place, pour chasser les idées noires. Les hommes vont en Australie chercher l’or, ou dans les villes italiennes ramoner la suie des cheminées.
» Il y a un type qui vient dans nos villages et achète les enfants, les bocia, comme on appelle les garçons, chien de monde. Il les emmène à Locarno. Là, ils embarquent pour l’Italie. Une fois, la barque a coulé dans le lac : il en est mort seize de ma vallée. Les bocia sont maigres comme des clous, s’enfilent dans le manteau des cheminées. Ils partent avec leur père, mais ensuite, quand ils commencent à travailler, ils ne peuvent plus l’appeler père. Ils l’appellent patron. Et, au Nouvel An, ils sont invités à dîner. Mais en silence. Ils sont là, avec leur tête noire au-dessus de la nappe blanche des riches, parce qu’ils portent bonheur.
» Comment ils font pour s’enfiler dans la cheminée, prêtraillon ? Ils s’arc-boutent avec le dos, les coudes et les genoux, et ils grimpent. Et ils se remplissent de poussière à en avoir le souffle coupé. Dans les rues ils crient “Spazafurnel ! Ramoneur ! ”, et la bonne main, ils la donnent aux patrons. »
Cette histoire me frappait ; dans la salle de l’Hôtel de la Couronne, Cherubino était en veine de confidences, et je me sentais adulte, pendant qu’autour de nous les hommes buvaient le vin du dimanche avec M le Maire et fumaient leur pipe. Les cuivres et les fanions de la fanfare de Tell étaient passés par la rue principale et avaient laissé derrière eux une traîne, la promesse de quelque chose d’extraordinaire dans laquelle mes pensées se perdaient.
