La Terre des retrouvailles - Suzanne de Arriba - E-Book

La Terre des retrouvailles E-Book

Suzanne de Arriba

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Beschreibung

Catherine retrouve sa région d'origine. Et Antoine, dont elle était si proche étant jeune. Mais se tiennent maintenant entre eux les années et les évènements.

Catherine, journaliste à Paris, arrive comme chaque année en Ardèche pour passer des vacances auprès de sa tante, une vieille dame originale, qui l’aime profondément. Elle retrouve avec émoi le domaine familial blotti au cœur d’une nature sauvage et enchanteresse. Veuve depuis peu, elle entend aujourd’hui mener sa vie à sa guise. Elle apprend que son petit-cousin, Antoine Fabras, est resté au pays et qu’il s’est lancé courageusement dans l’arboriculture. Elle découvrira aussi que ce n’est plus le tendre garçon qui l’adorait, mais un homme farouche que les déceptions ont rendu amer et méfiant.
Suzanne de Arriba nous fait rêver avec ce roman, dense et vibrant d’émotions. Elle tisse avec finesse et subtilité les portraits croisés de femmes au caractère bien trempé. Elles ont dans le sang la vivacité des cours d’eau sauvages et tumultueux de leur région.

Un roman sentimental d'une justesse sans faille.

EXTRAIT

Catherine a acquiescé, machinalement. Des pensées tourbillonnent dans sa tête. À Paris, elle rêve de l’Ardèche. Dès la fin du mois de mai, elle se prépare mentalement au retour. Elle y est, alors pourquoi ce sentiment de tristesse ? C’est qu’il manque quelqu’un, ici ! Elle se revoit se baignant avec Antoine dans le Doux. Enfant, il a toujours été aussi grand qu’elle, malgré leurs trois années de différence. Adolescent, il l’a vite dépassée d’une bonne tête. Pourtant elle n’est pas particulièrement petite, un mètre soixante-quatre, une bonne moyenne pour une femme. Qu’est devenu Antoine ? Pense-t-il parfois à elle ? Il y a si longtemps… La reconnaîtrait-il, seulement ?

À PROPOS DE L'AUTEURE

"J’aime décrire, avec toujours la nature en toile de fond, des personnages aux prises avec le quotidien ce qui les rend proches des lecteurs, sans exclure de les transporter dans un monde où il fait bon vivre après les épreuves qui ne manquent pas comme dans toutes les vies. Absorbés par leur travail et leurs interrogations, mes « héros du quotidien » doivent faire preuve de générosité et de bons sens pour échapper à des situations qui peuvent devenir très douloureuses, sur tous les plans".

Suzanne de Arriba évoque avec une grande justesse les gens ordinaires et leurs expériences qui elles, c’est bien connu, n’ont rien d’ordinaire. Elle sait saisir les petits détails pleins de sens de la vie quotidienne. Cette sensibilité se traduit sous sa plume par un style à la fois réaliste et naturel. Elle fait également preuve de tendresse et de compassion envers ses personnages, ce qui ne l’empêche pas de rire d’eux parfois ! Originaire de la vallée du Rhône, elle vit aujourd’hui en Isère, à la Côte-Saint-André. Elle est l’auteure d’une quarantaine de romans.

Précédentes publications aux éditions Lucien Souny : Le Mas Serpolet (2009), Une famille du coteau (2010 et en poche en 2016), La Terre des retrouvailles (2011), La Saison des sorbiers (2012), Les Trois fleurs (2013), La Bergerie des Sources (2014), Une Vie en chantier (2015), Le Troupeau sous l'orage (2016), Le Val aux iris (2017), Un Ange égaré sur la terre (2018), mais également en version poche, Le Vent sur les longues terres, Le Fils d’Yvonne, Le Chemin des châtaigniers.

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Seitenzahl: 480

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Contenu

Page de titre

Dédicace

Première partie - Régine et sa nièce - I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

Deuxième partie - Les Choix de Catherine - I

II

III

IV

V

VI

Troisième partie - L'Enfant de Malledent - I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

Quatrième partie - Louise et Valentin - I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

Cinquième partie - La Saison des pommes - I

II

III

IV

V

VI

Le mot de l'éditeur

Bonus littéraire

Du même auteur

Dans la même collection

Copyright

Pour Véronique
avec ma confiance et mon amitié
PREMIÈRE PARTIE
RÉGINE ET SA NIÈCE
I
Il y a ce matin sur les hauteurs des Busseroles comme un grand souffle pur qui décape le ciel. De la terrasse de sa maison, Régine Fontanges admire le paysage grandiose. Devant elle, les Monts du Vivarais ; à sa gauche, la route qui monte vers le plateau du Vernoux ; à sa droite, celle qui vous entraîne à Lamastre.
À plus de soixante-treize ans – elle les a fêtés en janvier 1960 –, Régine est maigre, sèche, la poitrine et les fesses comme rabotées par le temps. Elle prétend souffrir de nombreux malaises, mais, à part des rhumatismes et quelques petits inconvénients liés à l’âge, cette Ardéchoise pure souche se porte comme un charme.
Régine se retourne et appelle, de sa voix autoritaire :
— Gervaise ! Vous êtes là ?
Par la porte de la salle à manger qui donne accès à la grande terrasse aux balustres de pierre, une femme se montre, en robe de coton fleuri, recouverte d’un ample tablier.
Elle a une bonne figure ronde, affable, aux joues pleines et roses et auréolée de cheveux châtains qui grisonnent un peu et qu’elle coiffe en chignon. Elle a dépassé la cinquantaine, mais on ne saurait lui donner un âge précis, tantôt elle paraît vieille, tantôt elle semble jeune, surtout quand elle sourit.
— Oui, Madame Régine ?
Elle attend, les bras en anse, les mains sur ses hanches rebondies.
— Gervaise, est-ce que tout est prêt pour accueillir ma nièce ? demande Régine Fontanges pour la dixième fois.
— Bien sûr, Madame ! Tout est prêt !
— Et les fleurs ! Vous avez pensé aux fleurs, Gervaise ?
— Naturellement. On sait combien Madame Catherine aime les roses. J’en ai cueilli, pas trop écloses, et je les ai placées dans sa chambre. Je crois que Madame Catherine sera bien contente de retrouver les Busseroles.
— Je l’espère, en tout cas ! Il faut tout faire pour que ma nièce se sente bien. Elle travaille comme une folle, dans la capitale. Comme si elle avait besoin de se fatiguer comme ça ! Son mari lui a laissé de quoi vivre.
— Mais ça lui plaît, et puis, avouez-le, Madame Régine, vous êtes très fière de notre Catherine !
Régine Fontanges a un petit rire sec, satisfait. Oh oui ! Fière, elle l’est ! Le roman de sa nièce, en plusieurs exemplaires, trône partout dans la maison.
Et puis sur la table du salon Régine a disposé une pile de luxueux magazines. À l’intérieur, des articles, des chroniques, de courtes histoires que Catherine appelle des nouvelles et même des récits sont signés par sa nièce qui travaille à la rédaction de cet hebdomadaire destiné en priorité aux femmes.
— N’est-ce pas, Madame Régine ? insiste Gervaise.
— Oui, je le reconnais, je suis fière. Catherine a fait son chemin ! Mais le milieu où elle évolue est si… si étrange, déroutant. Enfin… Elle se passionne pour ce qu’elle fait, et c’est le principal. Dans sa dernière lettre, elle m’a appris qu’on lui demandait de devenir rédactrice en chef, vous vous rendez compte, Gervaise ! N’est-ce pas fabuleux ?
Gervaise Chastain approuve. L’Ardéchoise est chargée du ménage à la maison Fontanges, aux Busseroles. Elle est secondée pour les gros travaux par une femme du village, Jeanne, qui cuisine aussi à l’occasion d’une fête quelconque. L’arrivée de Catherine pour un mois de vacances d’été en est une ! Sinon, c’est Gervaise qui est aux fourneaux.
— Allez donc jeter un dernier coup d’œil, ma bonne Gervaise !
— J’y vais, Madame Régine.
Sans se départir de sa patience, la brave femme passe tout en revue, depuis les draps brodés du grand lit dans la chambre à coucher jusqu’au poulet aux morilles et aux deux tartes, une aux prunes et une autre bien de chez eux à la crème de marrons, que Jeanne a préparées dans la cuisine où flottent des odeurs délicieuses.
Régine ne se décide pas à quitter la terrasse, où le soleil cogne. Sur ses cheveux gris, elle a placé une vaste capeline. Elle a toujours adoré les chapeaux ; aujourd’hui les femmes n’en portent plus, c’est dommage.
De nouveau, elle appelle Gervaise, qui arrive, obéissante, un peu essoufflée.
— Alors ?
— Tout est parfait, Madame Régine.
— Tant mieux. Ma bonne Gervaise, vous avez pensé à prévenir votre Léonard ? reprend Régine Fontanges. Ah ! Nous sommes un peu trop isolées, aux Busseroles ! Le village ne nous est d’aucun secours et Lamastre est vraiment trop loin ! Il ne faut pas que cette petite, en arrivant, ne trouve personne qui l’attende ! Le voyage est long depuis Paris, elle a dû changer de train à Lyon.
— Et elle changera encore à Tournon !
Le petit train qui serpente au-dessus des abîmes, traversant des sites grandioses de Tournon à Lamastre, risque de leur être retiré un jour, Régine le craint, tout le monde en parle. Le Mastrou, c’est comme ça que les paysans l’ont appelé. Il tient son nom de la ville. Lamastre s’écrivait en deux mots, au dix-neuvième siècle.
— Mon homme a fait le plein d’essence hier, l’informe Gervaise. Ne vous inquiétez pas comme ça, Madame Régine. Nous nous trouverons certainement à la gare de Lamastre longtemps avant l’arrivée du Mastrou.
Régine Fontanges mène tout son monde à la baguette. Ce n’est pas une méchante femme, loin de là, mais elle veut imposer son autorité de patronne et surtout de femme de caractère qui ne supporte pas qu’on lui résiste. Elle a de l’argent qui est placé, deux petits immeubles à Tournon, construits après la guerre, dont elle loue les appartements par l’intermédiaire de son notaire. Son défunt mari, Joseph Fontanges, qui était aussi son cousin germain lui a laissé sa part du domaine qui leur venait de leurs grands-parents paternels.
Régine a sous ses ordres le couple Chastain, depuis une trentaine d’années. La maison est le domaine réservé de Gervaise. Léonard, son homme, travaille ici et là comme journalier, mais il a pour mission de s’occuper du parc et de cultiver le potager : il peut disposer de la moitié de ce dernier à son gré. Il consacre beaucoup de temps à l’entretien des deux voitures de Régine, une Frégate, dont il est le chauffeur attitré, et une traction avant léguée par Joseph Fontanges, qu’elle conserve comme une relique et que l’on utilise pour les grandes occasions.
Pour son usage personnel, Léonard dispose d’une camionnette, mais il s’en sert aussi pour transporter le bois nécessaire au chauffage de la demeure Fontanges.
Les Chastain logent au bord du parc, dans une maisonnette qu’ils occupent gratuitement, et perçoivent chacun un petit salaire. Ils sont satisfaits de leur sort et attachés à leur tyrannique patronne. Léonard est protestant, il fréquente le temple les jours de culte. Gervaise est catholique. Ça ne les a pas empêchés de se plaire, de s’aimer, de se marier, et ils n’ont pas cherché à se convertir mutuellement. Si tout le monde était comme ces deux-là, il n’y aurait jamais de guerres de religion.
— Ah ! Si je n’étais pas aussi fatiguée, j’irais bien, moi aussi, accueillir Catherine, soupire Régine Fontanges. Mais la route est toute en virages et pleine de bosses, et puis on risque d’attraper froid dans les gares à mon âge.
Gervaise sourit et approuve de la tête. Elle connaît ces propos par cœur, elle pourrait les réciter mot à mot à la place de sa patronne. Cette dernière, ayant cessé de s’angoisser, contemple à nouveau le paysage familier, dont elle ne se lasse pas. Elle semble avoir oublié la présence de Gervaise, mais non, elle dit :
— Plus beau qu’ici, est-ce qu’on trouve ?
— Ce n’est pas moi qui prétendrait le contraire, réplique Gervaise.
— J’ai toujours vécu ici. Chez mes grands-parents. J’étais orpheline, vous le savez. Et Joseph aussi.
Joseph, son cousin. Ils n’ont pas eu d’enfants, c’était peut-être mieux, entre parents si proches on ne sait jamais et les générations suivantes peuvent avoir de sacrés problèmes. Elle est veuve depuis douze ans, elle oublie parfois le visage de l’homme pour ne retrouver que celui de l’enfant, du jeune garçon un peu arrogant, mais qu’elle faisait plier.
À bien y réfléchir, Antoine qui est un parent de Joseph par la branche maternelle lui ressemble beaucoup. Joseph ! Quel chenapan ! Elle retient un sourire. Des souvenirs remontent. Ils ne concernent que le passé lointain. La chair ne frémit plus et, si son cœur bat plus vite, c’est uniquement parce qu’elle évoque la beauté farouche des paysages ardéchois qu’elle a contemplés avec son Joseph sans jamais être blasée.
Bon ! Catherine va venir, elle sera là bientôt ! Elle redécouvrira les Busseroles, les alentours, les hameaux lovés dans le moindre repli des collines abruptes, avec leurs maisons en pierres grises et dorées, leurs toits de tuiles romanes. Les gorges vertigineuses, les ruisseaux dolents de l’été, le Doux, parfois torrent, parfois rivière, qui se traîne en ce moment sur les gros cailloux de son lit. Il n’a pas plu depuis longtemps et les paysans captent l’eau si précieuse pour irriguer leurs terres.
Mais, par-dessus tout, et Régine le sait, sa nièce Catherine aime les Busseroles. Depuis l’enfance, c’est pour elle un véritable royaume avec ses prairies vertes, ses petits champs en terrasses, ces chambas qui défient parfois les lois de l’équilibre, ses bois de pins, de châtaigniers, ses vergers de pommiers, de pruniers, ses vals étroits, ses ressauts de collines, son amorce soudaine de plateau.
Lamastre, altitude 375 mètres. Les Busseroles, déjà, gagnent une centaine de mètres de dénivelé. Ce n’est tout de même pas la haute montagne. Pourtant on se croirait tout près du ciel. Il a fallu tant d’efforts pour y arriver ! Et Malevent, en face, culmine à 650 mètres, tandis que les 760 mètres du col de Montreynaud vous font déjà bourdonner les oreilles, quand on est en voiture.
Malevent !
Régine pense soudain à Antoine Fabras, qui s’y est installé depuis pas mal d’années.
Il vaudrait mieux que Catherine et lui ne se rencontrent pas.
II
Quelque chose chatouille les mollets maigres de Régine, à travers ses bas de coton qu’elle garde même l’été. Une fourrure rêche. Elle abaisse son regard. Ce chien ! Encore ! Aplati sur les dalles de la terrasse, il lèche à présent les chaussures de Régine. Elle s’écarte en ronchonnant. Il joue l’esclave, il est à ses pieds, il l’adore, elle est sa déesse, sa Providence. Et ça la dépasse, ça l’agace !
Cet animal est un bâtard, un corniaud comme on dit, à la tête lourde, au museau légèrement proéminent, mais qui pourrait s’inscrire dans un carré. Ses oreilles sont tombantes, mais pas aussi longues que celles des chiens de chasse. On ne sait trop de quels croisements cette drôle de bête est issue !
Un matin, il s’est faufilé dans la maison, la queue entre les pattes, un regard de mendiant. Et Régine a eu pitié, mais de loin, comme on fait l’aumône distraitement aux gueux blottis dans l’encoignure d’une porte d’église ou de temple, et aussi pour se donner bonne conscience.
Mais voilà ! Ce chien est tombé amoureux de la grande dame sèche, qui ne veut surtout pas se laisser avoir. Elle veut bien le garder aux Busseroles, mais l’intrus ne deviendra jamais « son » animal domestique. Elle a demandé à Gervaise de le nourrir, il dort dans le bûcher ou dans la fagotière, chez les Chastain.
Naguère, Régine a eu pour compagnon un chien magnifique, un lévrier tout blanc que lui avait offert Joseph, son mari. Sultan ! À cette époque, elle marchait beaucoup et pas seulement dans le parc de la demeure ancestrale. Le lévrier l’entraînait dans de belles balades. Ce n’était pas un chien d’ici ; hiératique dans ses postures, admirable quand il courait, il faisait beaucoup parler et les chasseurs du coin le regardaient d’un mauvais œil. Aussi Régine avait-elle fait clore les prairies qui lui appartenaient alentour, où il allait dégourdir parfois ses longues pattes élégantes, le parc ne lui suffisant pas.
Longtemps, on l’a appelée la dame au chien plutôt que la dame des Busseroles comme on dit aujourd’hui. Sultan est mort à douze ans, on n’a pas su de quoi, il n’était pas malade. Sans doute le cœur, que ces chiens ont gros. Léonard l’a enterré sur les ordres de Régine sous le plus grand pin des Busseroles, au bout de la propriété, où il aimait beaucoup se reposer après avoir gambadé. Elle a juré de ne jamais le remplacer.
Ce corniaud qui est venu d’on ne sait où, sans doute perdu à la saison de la chasse l’hiver dernier, il n’est pas beau, elle n’en veut pas, elle ne veut pas s’attacher, d’ailleurs à l’âge qu’elle a il pourrait lui survivre et c’est lui qui serait malheureux, dit-elle, contente d’avoir un bon argument pour le repousser de sa vie.
En fait, il ne s’agit pas de la véritable raison. Elle n’en veut pas comme compagnon, voilà tout. C’est déjà bien qu’elle lui permette de rester sur le domaine et qu’elle ferme les yeux quand il risque une patte dans la maison comme aujourd’hui. Elle ne lui souhaite aucun mal et même de temps à autre le gratifie d’une tape sur la tête, d’une parole bienveillante qui le font frétiller de la queue et pratiquement danser sur place.
— Allez, écarte-toi un peu ! Elle me ferait bien tomber, cette bête, toujours à renifler le bas de mes jupes, toujours à se prendre dans mes pieds !
— Que voulez-vous, cette bête, elle vous aime, Madame Régine, elle vous a choisie, dit Gervaise amusée.
Régine hausse ses maigres épaules, drapées dans un chemisier de soie noire, de la « vraie » soie, comme au temps des magnaneries, pas comme on en fait aujourd’hui.
Le chien attend un mot, encore, et, comme ça ne vient pas, il comprend qu’il est congédié. Mais il reste sur la terrasse ; couché tout au bord, il suit Régine du regard.
— Il est têtu comme une mule. Emmenez-le, Gervaise, sinon il va me suivre à l’intérieur et il va tout salir avec ses grosses pattes.
Ce chien venu de nulle part, on l’a appelé « Marron », non pas pour évoquer les châtaignes qui font la renommée de l’Ardèche, mais à cause de sa vilaine couleur boueuse. Pourtant, ses bons yeux ronds évoquent ces châtaignes luisantes quand elles jaillissent de leur bogue.
Gervaise s’en va, fait un geste vers le chien congédié qui comprend et la suit, résigné.
Régine s’est appuyée de nouveau à la balustrade. Alternant avec des images d’hier, des pensées moroses qui ont toutes un rapport avec le temps qui passe beaucoup trop vite lui traversent l’esprit. Un frisson la secoue malgré la chaleur. Il lui tarde d’avoir Catherine près d’elle. Cette petite – de trente-sept ans tout de même – lui manque. Elle y tient comme à une fille, elle l’imagine à ses côtés, lui passant un bras autour de la taille avec affection, et elle, toute contente, elle si froide, qui déteste les contacts, savourant cet instant !
Au-dessous des Busseroles, le paysage se déroule sous le regard de Régine qui le balaye de droite à gauche en même temps que les souvenirs défilent, quand elle pouvait marcher d’un pas allègre dans ces chemins, ces sentiers qui fendent les prairies, traversent les vergers, se perdent dans les bois.
Quand Joseph était là, qu’ils étaient jeunes et même encore plus tard à la maturité, ils allaient jusqu’à Saint-Basile. Une fois, ils sont montés vers Veyrines, empruntant une ancienne route muletière. Après la grimpette entre les petits champs en terrasses, ils ont traversé des pâtures hautes, ils étaient partis bien avant le jour, une besace à l’épaule. Personne au village n’aurait reconnu l’altière dame des Busseroles dans cette créature au genre un peu « anglais », pantalon masculin forme golf, grosses chaussettes, gros godillots, chandail, bonnet, habillée tout comme son Joseph.
Elle se souvient encore d’un sentier qui se tortillait à travers un bois de pins, elle a encore sur la langue le goût des myrtilles qu’ils avaient cueillies. Joseph lui en présentait dans sa paume ou il lui donnait la becquée. Ils s’aimaient ! Et depuis l’enfance ! Il lui manque, comme lui manque aussi ce lévrier blanc qu’il lui avait offert.
Pourquoi faut-il vieillir, pourquoi faut-il naître puisqu’on va fatalement mourir, cela n’a pas de sens, se dit-elle, amère. Quand on a traversé deux guerres, que l’on a perdu ses parents, son mari bien-aimé et son chien préféré, que peut-on espérer puisqu’on sait qu’on ne les reverra pas ? Et elle se dit aussi, le cœur lourd, qu’elle a raison de ne croire en rien, religion catholique, religion réformée, qu’importe pour elle ! Oh ! Elle a été baptisée, elle a fait sa communion et un prêtre l’a mariée à Joseph, mais c’est là tout, elle a suivi les traditions que d’autres ont respectées avant elle. C’est comme la messe de Pâques, la Toussaint et Noël. Elle y assiste, c’est un rite, une coutume à laquelle on ne déroge pas, ça ne se fait pas de rester chez soi quand les cloches carillonnent d’un ton allègre. On a l’habitude, et puis c’est un peu la fête, surtout pour Noël, il y a le réveillon et le sapin qui sent bon dans la salle à manger.
Quand elle parle ainsi à Gervaise qui est très pieuse, qui a la foi du charbonnier, elle la choque, Régine le comprend bien, mais c’est tant pis !
III
Léonard Chastain utilisera la Traction en l’honneur de Madame Catherine. Et comme il a de l’avance, il ira l’attendre en bas dans la vallée, à Tournon, ça évitera à la voyageuse le petit train pittoresque mais inconfortable et ses cahots.
Régine a donné ses dernières instructions à Gervaise, seriné d’ultimes recommandations à Léonard. Elle regrette encore de ne pas l’accompagner, rien ne l’en empêche, mais elle a peur d’être trop fatiguée et de ne pas pouvoir bien profiter ensuite de la journée et de sa nièce.
La dame des Busseroles jette un dernier regard à « leurs » montagnes, au paysage, au parc, en dessous. Elle voit Marron qui, sur le dos, prend le soleil. Ses pattes pédalent dans le vide, il gigote, il est heureux, il a senti sur lui le regard de la maîtresse qu’il s’est choisie.
— Je ne sais pas quel âge a ce chien, marmonne-t-elle, mais il est fou !
Consciente de s’être attendrie, Régine hausse les épaules et rejoint Gervaise à la cuisine.
— Léonard s’en va, Madame Régine !
— Très bien !
L’Ardéchois a sorti la voiture de son garage, elle brille, il l’a lustrée à la peau de chamois. Le moteur tourne à la perfection, elle est comme neuve.
Moustaches en bataille, sa casquette vissée sur le crâne, Léonard franchit le portail largement ouvert et Marron aboie derrière lui.
Marron ! Léonard sourit dans sa moustache. Ce chien, quand même ! Il a pris sa place malgré tout au domaine Fontanges, il a su se faire accepter, il a compris qu’il ne doit pas pourchasser les chats de Gervaise et qu’il doit se faire tout petit au coin du feu s’il veut y être admis par la patronne.
La voiture descend à présent en direction du Crestet, où Léonard a de la famille. Puis c’est la mauvaise route, étroite et toute en lacets, qui longe les gorges du Doux sur près de vingt kilomètres. À l’aller, ça va encore, mais au retour on frôlera le vide ; lui, il a l’habitude, mais Madame Catherine se mettra les deux mains sur les yeux et elle dira : « J’ai mal au cœur ! » Parce qu’elle a le vertige, Madame Catherine. Si ça se trouve, elle aurait préféré monter par le petit train, qui pourtant survole les abîmes.
La voiture, si brillante qu’elle semble passée au cirage, poursuit sa progression vers la vallée. Parfois on entend le torrent rugir au fond de ses gorges. Par la vitre baissée, la senteur balsamique des pins se faufile. Les chatons des châtaigniers sauvages commencent à se balancer sur le vert tendre des feuillages. Léonard aimerait bien admirer le paysage, mais il lui faut garder l’œil sur la route si traîtresse.
Enfin, la vallée, la route s’élargit ; une pancarte signale Tournon, les oreilles se débouchent, tous les parfums du sud remontent avec le vent sur l’élégante ville du Rivage ardéchois.
En face, sur la rive gauche du fleuve, se campe fièrement la colline où s’étagent les vignes de Tain-l’Hermitage.
La Citroën s’insère dans la circulation qui augmente pendant l’été. Les quais bruissent d’animation, ce n’est pourtant pas le jour du marché. Des touristes nombreux déambulent, s’arrêtent, s’installent aux terrasses des cafés. C’est un monde différent de là-haut, de leurs collines un peu austères, mais que Léonard Chastain ne quitterait pour rien au monde.
La salle d’attente de la gare est pleine. On salue Léonard. Il y a beaucoup de personnes qui le connaissent, lui, et surtout la Traction. Et aussi la patronne dont la réputation est venue jusque dans la vallée où elle a ses immeubles. Aussi, les gens comprennent que, comme tous les ans, la nièce de Madame Fontanges arrive pour passer en Ardèche un mois de vacances d’été.
Lorsque le train est annoncé, Léonard s’avance sur le quai. Le convoi apparaît, sifflant avec importance. Il ralentit, s’arrête. Léonard cherche des yeux les wagons de première classe. Une vieille dame en descend, et une délégation familiale se jette aussitôt sur elle. Puis c’est un garçon au crâne presque rasé, en uniforme ; il revient d’Algérie, sans doute en permission ; il a l’air fatigué, égaré même. Une femme se détachant de la foule l’appelle et le prend dans ses bras, sa femme ou sa fiancée.
Ensuite, c’est un adolescent qui surgit presque à reculons, tenant à la main un sac de voyage en cuir et tapisserie, de toute beauté. Il tend la main pour aider une personne qui saute sur le quai, aussi leste qu’une biquette de la montagne.
Bien sûr, c’est elle, c’est leur Catherine ! Elle prend le sac des mains de son jeune admirateur, lui adresse un mot de remerciement. Il rougit et s’éloigne à regret.
— Léonard ! C’est gentil d’être venu jusqu’ici !
— On n’allait pas vous laisser poireauter jusqu’au départ du Mastrou ! Bonjour, Madame Catherine. Vous avez fait bon voyage ?
— Excellent, mais j’ai eu très chaud, j’ai hâte de prendre une bonne douche !
Léonard, sincèrement heureux, regarde Catherine. Elle ne fait pas son âge, on dirait une jeune fille. Elle est toujours aussi élégante, un parfum léger et fleuri émane de sa personne. Ses beaux cheveux cuivrés, épais, lui tombent aux épaules.
— Nom de d’zou ! Vous ne changez pas, Madame Catherine !
— Vous non plus, mon cher Léonard. La voiture est sur les quais ?
— Oh, à peine à cent mètres. Donnez-moi votre sac.
— Merci, Léonard. Je parie que vous avez pris la Traction ? C’est un bijou, cet engin-là !
— Oui, mais la Frégate n’est pas mal non plus.
— Elle n’a pas le même panache.
Pour ça, il est bien de cet avis. Mais la patronne ne veut pas qu’on utilise sans cesse la Traction, elle la réserve aux grandes occasions, comme aujourd’hui. Catherine trottine près de lui. Il marche vite, elle le suit sans se plaindre. De ses chaussures en chevreau à petits talons jusqu’à son tailleur dont la veste entrouverte laisse voir un chemisier rose pâle, elle est la parfaite illustration de la voyageuse aisée.
Catherine s’arrête devant la voiture. Elle respire à fond, contemple le Rhône couleur de jade et le pont qui l’enjambe plus loin, œuvre de l’ingénieur ardéchois Marc Seguin.
— Le ciel est d’un bleu, ici ! À vous donner le vertige ! En route, Léonard ! J’ai hâte d’être chez nous aux Busseroles !
La Traction s’ébranle en souplesse. Léonard ne cache pas sa satisfaction. Elle a dit : chez nous ! C’est comme une revanche sur la capitale, qu’ils prennent tous aux Busseroles, quand Madame Catherine leur revient et qu’elle apprécie leur rude pays, qui est aussi le sien, elle ne le renie pas.
La route à présent se hisse vers le Crestet, première étape où elle s’élargira un peu et ne côtoiera plus les abîmes. Catherine se grise de l’odeur des pins qu’elle préfère entre toutes. Ils s’élancent tout en bas du versant vertigineux, et leur pointe affleure à peine le niveau de la route, qui semble parfois un ruban qui glisse du ciel bleu.
— Et Gervaise, comment va-t-elle ? Et Jeanne, du village, elle vient toujours de temps en temps donner un coup de main aux Busseroles ?
— Bien sûr, et même sa fille, des fois. Gervaise va bien, je vous remercie, Madame Catherine.
— Je me fais un plaisir de la revoir !
— Tout le monde se réjouit à la perspective de votre séjour, Madame Catherine.
— Oh ! Je sais bien ! Vous êtes tous si gentils ! Ma tante aimerait me voir rester plus longtemps. Elle va bien, au moins ?
— Oh oui ! Madame Régine rage parfois quand elle a une petite crise de rhumatismes, car elle ne peut pas galoper aussi vite qu’avant et être sur nos talons toute la sainte journée, mais elle a une santé de fer, rassurez-vous, Madame Catherine !
— Alors tout est comme avant, rien de nouveau ?
— Il y a bien ce chien, Marron.
— Ah oui ! Ma tante m’en a touché un mot dans sa dernière lettre. D’où sort-il ?
— Si on le savait… Il est jeune, je pense. Il est arrivé un jour d’hiver et il s’est incrusté. La première personne qu’il a vue, c’est votre tante, et il s’est précipité sur elle comme si elle était sa maîtresse et qu’il la retrouvait après une longue absence. Il n’était pas blessé, mais maigre à faire peur, on ne voyait que sa grosse tête carrée et ses côtes qu’on pouvait compter.
— C’est bien que vous l’ayez gardé. Mais ma tante ne voulait pas d’autre chien, après Sultan.
— Elle tolère Marron, mais elle ne veut pas qu’il soit à elle, dit en riant Léonard. Marron dort chez nous, en fait. Mais un de ces jours il gagnera, vous verrez, et il finira par passer ses nuits au pied de son lit !
On a dépassé le Crestet, puis traversé Lamastre. Catherine s’est penchée pour mieux voir les ruines du château de Retourtour. À présent, la route redevient étroite et surplombe les gorges abruptes d’un affluent du Doux. Puis elle s’enroule autour de hautes collines couvertes de pins, de châtaigniers et même de vergers bien exposés au soleil.
Catherine murmure :
— C’est beau. Je suis folle de ce pays !
Oui, folle de ce pays où tout lui parle d’Antoine. Mais cela elle ne le précise pas.
Antoine qu’elle n’a jamais revu, Antoine qui vit au bout du monde.
IV
Catherine Fontanges, veuve Chavat, est heureuse d’être de retour aux Busseroles. Elle a fait la connaissance du fameux Marron, qui l’a adoptée tout de suite, mais dont l’unique maîtresse reste et restera toujours Régine, c’est évident ! Ce drôle de chien la couve d’un regard ardent, elle le houspille, le chasse de la maison, mais il revient toujours.
Cette adoration canine qu’il voue à la dame des Busseroles amuse Catherine. Il est gentil, ce chien ; elle le caresse et il remue la queue, sa gueule se fend dans une sorte de grand sourire, si l’on ose dire. Catherine aime les animaux, mais, à Paris et avec son travail, ce n’est pas possible de garder un chien, et encore moins un chat, enfermé toute la journée dans un appartement.
Quand elle était gamine, elle disait : « J’ai hâte de grandir pour faire tout ce que je veux ! J’aurai deux chiens, dix chats et plein de bébés. » Pour le bébé, elle l’a eu, avec son mari Charles. On n’en parle jamais dans la famille, c’est sa blessure secrète. Charles junior est né et puis il s’est envolé, comme un ange qu’il était peut-être, incarné par erreur, pas du tout fait pour les vicissitudes de cette terre de misère.
Une terre cependant où il fait bon vivre par moments, cela, Gervaise Chastain l’assure. Charles a souhaité avoir un autre enfant, et le petit n’est pas venu. Rien n’empêchait pourtant, mais, assurait le médecin consulté, ça se passait dans la tête de Catherine, c’était psychologique, quoi !
Sa tante l’a reçue à bras ouverts, elle a même versé une larme, elle devient plus sentimentale en vieillissant. Gervaise n’a pas changé, elle rayonne toujours de bonté et de joie de vivre. Pourtant, il y a quelque chose aux Busseroles, comme une fêlure que Catherine sent, et cela parce qu’elle a prononcé le nom d’Antoine, qu’elle a parlé de lui, demandé si l’on avait des nouvelles, alors que depuis des années on évitait ce sujet, d’un accord tacite.
— Pourquoi cette gêne, quand j’ai évoqué Antoine ?
Elle a demandé cela à Gervaise, à brûle-pourpoint, en la suivant à la cuisine, au milieu de l’après-midi. Car le repas s’est éternisé. Le poulet fermier, les cèpes, le gratin, les tartes, tout cela a été à la hauteur de ses souvenirs d’enfance. Sa tante prétendait qu’elle avait perdu l’appétit avec l’âge et pourtant elle a mangé comme quatre. En l’honneur de Catherine, elle a revêtu une de ses plus belles toilettes qui date sans doute d’avant-guerre, car elle n’use rien. Elle a toujours sa manie de vouloir tout régenter, mais elle le fait avec doigté, sa nièce le reconnaît.
Catherine a évoqué la capitale, son travail passionnant à la rédaction de la revue. La rédactrice en chef va prendre sa retraite et on lui offre sa place, elle n’a pas encore donné de réponse, ce sera pour la rentrée, mais elle va dire oui, bien sûr, c’est inespéré cette promotion.
— Tu n’as pas besoin, pourtant, de gagner ta vie, a fait remarquer tante Régine.
— Il ne s’agit pas de cela, tante. Aujourd’hui les femmes veulent prouver qu’elles sont aussi capables que les hommes. Nous voulons nous affirmer.
— Serais-tu féministe ?
— Oh ! Tante Régine ! Je suis pour les femmes, bien sûr, mais je ne suis pas une féministe pure et dure. Nous avons besoin des hommes, tout de même !
— À ton âge surtout, a rétorqué Régine Fontanges, d’un air très pince-sans-rire. Tu n’as toujours pas de prétendant ?
— Ma tante, vous êtes bien curieuse. Non, personne dans ma vie, que des amis. Je me sens bien, seule et libre.
— Oui, c’est bien ce que je disais, tu es féministe.
Et la conversation a dévié sur cette Simone de Beauvoir, que tante Régine aime critiquer ; et puis, elle n’apprécie pas ses livres. De la littérature, on a glissé vers la poésie et puis il y a eu un silence, et c’est alors que Catherine a mentionné Antoine, comme ça, parce qu’elle n’arrêtait pas d’y penser depuis son arrivée. Et ce prénom a eu l’air de tomber comme un pavé dans la mare : Gervaise a failli lâcher le plat à tarte et tante Régine a sursauté, visiblement.
— Gervaise, vous ne me répondez pas ?
Gervaise ne dit rien, elle commence la vaisselle. Et puis elle se met à parler d’autre chose, par exemple de la belle tenue que Madame Régine a revêtue en l’honneur de sa nièce, de Jeanne, la cuisinière qui se loue ici et là et qui s’est surpassée, qui est restée pour aider au service avant de regagner son logis un peu plus bas dans le village. De sa fille, qui est mal mariée et qui a bien besoin qu’on l’aide un peu.
Gervaise, bien qu’elle ait vingt ans de moins que que sa tante, rabâche indéfiniment les mêmes choses, mais Catherine l’écoute avec indulgence. Elle sait combien cette brave personne lui porte de l’affection et elle le lui rend bien, d’ailleurs.
— Je vais vous aider à tout ranger, Gervaise !
— Ah ça non, Madame Catherine ! Laissez-moi faire, allez donc vous reposer un peu vous aussi, vous avez voyagé une partie de la nuit et une sieste ne vous fera pas de mal !
C’est vrai qu’elle se sent fatiguée, d’un coup, et le repas trop copieux l’alourdit.
— Bon, c’est entendu, je vous obéis. Mais si je m’endors, Gervaise, appelez-moi avant dix-huit heures !
Catherine regagne sa chambre, à l’étage, dont la grande fenêtre donne du côté de la terrasse, avec vue sur les monts du Vivarais.
Elle s’accoude à la barre d’appui en fer forgé. En bas, sur les dalles chaudes, Marron est étendu, il dort et il pleure, en proie à un cauchemar. D’ici, elle entend ses brefs gémissements et discerne les frissons qui agitent le corps de l’animal tandis que ses pattes frémissent.
Marron vit en rêve des épisodes douloureux de sa vie d’avant les Busseroles, quand il ne s’appelait pas Marron, qu’il avait un autre nom. Il vit peut-être aussi la séparation d’avec sa mère, ce traumatisme quand l’Homme est venu le chercher pour l’intégrer à sa meute de chiens de chasse. Ou bien sa longue errance à travers les bois, avant de parvenir dans ce paradis qu’est pour lui la propriété Fontanges.
Catherine se penche, attrape les volets, les rapproche, et la pénombre se fait dans sa chambre, pas assez cependant pour qu’elle ne puisse discerner le décor familier.
Elle change de tenue, enfile une petite robe de coton. Elle empoigne l’édredon inutile par cette chaleur et l’installe sur deux chaises mises côte à côte. Et, pieds nus, repoussant le couvre-lit de piqué blanc, elle s’allonge sur le grand lit haut, pourvu de deux matelas de laine.
Son regard erre sur l’armoire à glace, les murs tendus de toile de Jouy, la haute fenêtre encadrée de doubles rideaux de reps rouge, la coiffeuse démodée, et jusqu’à son bagage qu’elle n’a pas défait complètement. Elle éprouve le même sentiment de bien-être et de réconfort que lorsqu’elle venait pour les vacances après des mois d’internat.
Comme elle a été malheureuse en pension ! Tante Régine n’aurait pas demandé mieux que de l’accueillir chez elle toute l’année, mais son frère, le père de Catherine, tenait à ce que sa fille restât à l’internat. Aloïs Fontanges ne s’entendait pas très bien avec sa sœur, il lui reprochait d’avoir hérité avec leur cousin Joseph de la maison des grands-parents ; mais quoi, il avait eu le choix, il avait préféré l’argent, les terres, un immeuble de rapport qu’il avait vendu comme le reste, dilapidant sa fortune pour satisfaire son vice du jeu.
— Madame Catherine !
Elle ouvre les yeux et voit, penché sur elle, le bon visage de Gervaise.
— Oh ! Déjà, Gervaise ? Quelle heure est-il ?
— Six heures, Madame Catherine. Vous avez dormi comme un bébé.
— C’est vrai que j’en avais besoin. Quel est le programme, Gervaise ?
— Votre tante vous attend pour le thé. Mais prenez votre temps, tout de même.
— Je vais me rafraîchir un peu !
Elle passe dans le minuscule cabinet de toilette, aménagé depuis l’année dernière. Il y a une douche et un lavabo. Elle fait couler l’eau longtemps sur ses bras, asperge son visage. Elle se sent encore un peu vaseuse, la chaleur, sans doute et puis elle a trop dormi.
Gervaise joue les femmes de chambre. Ça lui fait plaisir, et tant pis si ça agace un peu Catherine. La brave femme a déballé la lingerie, les robes, les petits chemisiers sans manches qu’elle suspend sur des cintres en bois verni dans la penderie. Dans l’armoire, avec le linge, il y a aussi un pantalon de velours, un blue-jean, un chandail, un vieux blouson et des chaussures de marche qui se morfondent dans un carton toute l’année en attendant le retour de leur propriétaire.
— Avec cette chaleur, cette année, vous n’aurez pas à les utiliser, fait remarquer Gervaise.
Assise devant la coiffeuse, Catherine applique un peu de rouge sur ses lèvres qui pourraient s’en passer, surtout ici, à la campagne, mais c’est une habitude, elle ne saurait y déroger.
Elle approche son visage de la glace, elle s’examine, critique. Elle passe la main dans ses cheveux, sa nuque est moite, dessous. Elle ne les a jamais coupés court, Charles l’aimait ainsi ; et puis aujourd’hui c’est la mode : les filles, surtout les moins de vingt ans, aiment quand ils sont répandus sur les épaules comme ceux d’une belle actrice dont tous les jeunes – et les moins jeunes – des deux sexes sont fanatiques.
Mais elle, Catherine, elle n’est plus une adolescente, elle va sur ses trente-sept ans, et tout à coup il lui semble qu’elle n’a pas vraiment profité des plus belles années de sa jeunesse.
Gervaise l’observe avec attention.
— Vous avez toujours vos beaux cheveux, Madame Catherine, ils brillent comme du cuivre, admire l’Ardéchoise qui s’exprime toujours avec une familiarité affectueuse. Vous vous souvenez ? Quand vous étiez petite et que vous séjourniez aux Busseroles pendant les vacances, je dénouais vos nattes et je vous les brossais. Des fois, vous rouspétiez, vous disiez que je tirais !
— Bien sûr, je me souviens. Je crois bien que j’étais parfois insupportable.
— Mais non ! Vous étiez si câline, si attachante ! Et une imagination débordante. C’est pour ça que vous avez écrit un roman, je ne suis pas surprise.
— Ah ! Régine vous l’a montré ?
— Naturellement. Je l’ai lu, mais, vous savez, je ne suis qu’une femme toute simple, je n’ai pas tout compris. Mais ça n’empêche pas, on est tous tellement fiers de vous aux Busseroles !
Catherine pense qu’il n’y a pas de quoi. Son petit roman a été publié, un coup de chance, estime-t-elle. Ni meilleur qu’un autre, ni plus mauvais. Il s’agissait d’une histoire d’amour, bien sûr, car l’amour, qu’on le veuille ou non, est toujours le sujet d’une histoire. L’amour, même quand il emprunte différentes formes, est ce qui nous motive et ce qui mène le monde.
Ce roman n’a obtenu qu’un succès d’estime, mais l’éditeur de Catherine lui a donné une seconde chance, il croit à son talent, il parle de « maturation » qui doit se faire. Il dit qu’elle est encore jeune, mais oui, et qu’elle doit vivre et souffrir pour écrire avec ses tripes.
Ce qu’il ne sait pas, justement, c’est qu’elle a souffert. La mort de sa mère quand elle n’était qu’une petite fille, sa solitude, sa détresse à l’internat, son chagrin et son impuissance à retenir son père sur une pente fatale, ce grand vide après Antoine et, pour couronner le tout, la mort du bébé, mort subite du nourrisson comme on dit, parce qu’on ne sait pas mettre des mots sur tout ce qui se passe. Son impossibilité à concevoir un autre enfant. Et enfin la disparition de Charles à qui elle s’était attachée.
Sa réussite, à la revue, son élégance, sa désinvolture étudiée, tout ça est destiné à masquer le grand gouffre empli de chagrin qu’est son cœur.
Mais elle n’est pas prête à se livrer, à débrider l’abcès, et le second roman qu’elle a entrepris d’écrire est tout aussi superficiel que le premier, elle s’en rend bien compte.
Gervaise est sortie de la chambre en disant :
— Je vais informer Madame Régine que vous allez descendre pour le thé, bien qu’il soit un peu tard.
Catherine a acquiescé, machinalement. Des pensées tourbillonnent dans sa tête. À Paris, elle rêve de l’Ardèche. Dès la fin du mois de mai, elle se prépare mentalement au retour. Elle y est, alors pourquoi ce sentiment de tristesse ? C’est qu’il manque quelqu’un, ici ! Elle se revoit se baignant avec Antoine dans le Doux. Enfant, il a toujours été aussi grand qu’elle, malgré leurs trois années de différence. Adolescent, il l’a vite dépassée d’une bonne tête. Pourtant elle n’est pas particulièrement petite, un mètre soixante-quatre, une bonne moyenne pour une femme. Qu’est devenu Antoine ? Pense-t-il parfois à elle ? Il y a si longtemps… La reconnaîtrait-il, seulement ?
Elle soupire. À Paris, mariée à Charles Chavat qu’elle a épousé à la fin de la guerre, elle croyait avoir oublié Antoine. Charles lui a été présenté par son père, il était dans la finance, c’est lui qui a conseillé Aloïs Fontanges pour éviter qu’il perde le peu qui lui restait. Qui l’a aidé, sans doute. Aloïs Fontanges n’a pas vendu sa fille, oh non ! Mais il l’a poussée dans les bras de Charles. Et Charles était si gentil, si prévenant, Catherine s’est laissé faire. Elle s’est dit que l’amour, le véritable amour, ça n’existait pas, que l’estime, l’affection, remplaçaient avantageusement la passion.
Ensuite elle a été enceinte. Quand elle attendait son bébé, il n’y avait plus que cela qui comptait, elle était repliée sur ce mystère fabuleux de la vie qu’on crée. Elle était insensible à tout ce qui ne concernait pas cet enfant à naître. Et puis il est venu. Il était si joli, si parfait, à un mois on savait déjà qu’il aurait les yeux bleus de sa mère.
Quel âge aurait Charles junior, à présent ? Parfois elle saute des années ou elle refuse de compter. Mais, aujourd’hui, lucide, elle réalise : l’ange blond qui s’est envolé serait à présent un adolescent de quinze ans. Se serait-il entendu avec Antoine ? Mais quelle idée ! Antoine a disparu de sa vie, son bébé n’a jamais grandi et elle a trente-sept ans, ce qui lui paraît brusquement un âge où plus rien n’est possible, n’en déplaise aux féministes pures et dures et à son éditeur qui lui explique qu’elle n’est pas assez mûre pour donner le meilleur d’elle-même dans ses écrits.
V
Une semaine a passé depuis l’arrivée de Catherine. Elle n’a pas bougé des Busseroles, remettant à plus tard une excursion à Lamastre ou ailleurs. Elle a toujours dans son sac ou sur sa table de chevet un petit carnet où elle écrit de temps en temps, mais l’inspiration ne vient pas, ce nouveau roman est faussé dès le départ parce qu’elle refuse d’aller fouiller dans les profondeurs de son être, parce qu’elle effleure juste avec les mots la surface d’un cœur qui sait donner le change.
Le véritable artiste est généreux, il doit s’offrir en pâture. Et, ma foi, elle n’en est pas là.
Catherine ne s’ennuie pas pourtant, elle a expédié à la revue un petit article sur la mode en province, elle a dit qu’elle réfléchissait à l’offre qu’on lui avait faite, mais déjà, en son for intérieur, sa décision est prise.
Une vie professionnelle trépidante mais passionnante l’attend. Aussi, elle profite de son séjour ardéchois pour se ressourcer, elle dort, elle mange bien, elle faitpranière comme on dit ici pour parler de la sieste, elle marche dans le parc avec Régine qui est si contente de l’avoir aux Busseroles. Régine qui, pour la distraire et peut-être aussi pour se distraire quoi qu’elle en dise, condescend à monter dans la Frégate, conduite par Catherine elle-même, Catherine qui a passé et obtenu son permis, performance qui laisse sa tante admirative ! Et toutes les deux ce jour-là vont faire une virée à Lamastre et même jusqu’au charmant bourg médiéval de Desaignes.
— Il y a bien longtemps que je n’étais pas venue ici !
Au bras de sa nièce, Régine redécouvre ce village qui existait déjà du temps des Grecs et des Romains. Au Moyen Age, Desaignes était une cité importante fermée par des remparts où quatre portes avaient été percées.
Régine s’est vite fatiguée, les ruelles étroites qui montent et qui descendent ne sont pas faites pour ses jambes, soupire-t-elle, et pourtant quand son arthrose ne la taquine pas elle est leste comme une jeune fille.
Elles sont rentrées avant la fin de l’après-midi. Régine a avoué qu’elle était tout de même très contente de sa journée, elle a dit aussi qu’elle n’aurait jamais pensé que sa nièce pût maîtriser aussi bien une automobile aussi grosse que la Frégate.
— Mais je t’ai fait confiance, voilà !
— Vous êtes un amour, ma petite tante. Vous avez vu de quoi j’étais capable, vous n’avez pas eu peur. Alors, vous me prêterez la Traction ? a dit en riant Catherine, juste pour la taquiner, car la Traction, c’est sacré, et seul Léonard aura à jamais le droit d’y toucher, parce qu’il est un homme et qu’il a l’expérience des routes d’ici.
Le chien à la vague couleur brunâtre les a accueillies comme s’il avait craint qu’elles ne rentrent jamais.
— Ce cabot, alors, a ronchonné Régine, quel pot de colle !
Le lendemain, elle est retournée à Lamastre avec Catherine, pour choisir un poste de télévision, ce qu’elle refusait jusqu’à présent. Elle redoute trop que sa nièce s’ennuie. C’est une grosse boîte carrée que l’on a placée sur une table à roulettes spéciale, qui jure au milieu du mobilier ancien de la salle à manger. Un technicien est venu installer une antenne sur le toit de la demeure ancestrale ; ça fait drôle, cet étrange râteau accroché à l’une des cheminées. Mais Régine est surprise du plaisir qu’elle prend à suivre les informations, à assister à une émission de variétés et même à regarder un film le soir avec sa nièce, Gervaise et Léonard qui sont convoqués.
Subrepticement, le chien se glisse dans la pièce et s’allonge près du fauteuil où Régine se tient. Elle ronchonne, mais fait semblant de ne pas le remarquer, à quoi ça servirait ? On le fait sortir par la porte, celui-là, et il rentre aussitôt par la fenêtre !
***
Régine s’adonne en ce moment à sa sieste quotidienne. Au fond du parc, dans le potager, Léonard relève les framboisiers et les attache, il se pique et lâche parfois un « nom de d’zou » qui est son juron bien à lui, on ne sait pas trop ce que ça veut dire, mais pour rien au monde il ne profanerait le nom du Seigneur. Catherine a cueilli un plein saladier de framboises. Marron, près d’elle, se sert directement aux branches basses, il tire doucement sur le fruit rouge en prenant bien garde de ne pas se piquer le museau et il se régale. Catherine a acheté pour lui au village une petite balle, qu’il lui apporte quand il veut jouer. De temps en temps, elle pose le saladier, lance la balle qu’il va chercher et qu’il rapporte, la déposant à ses pieds, et il faut recommencer.
Léonard ronchonne en triturant ses bacchantes :
— Nom de d’zou ! Il vous fera tourner en bourrique, celui-là !
Tant pis ! Catherine ne peut résister au regard suppliant de Marron. Encore une fois, elle jette la balle, qui atterrit malencontreusement sur la tombe de feu Sultan. Tante Régine, heureusement, ne voit pas ça. Rapide comme l’éclair, Marron bondit, rapporte le jouet et le dépose aux pieds de Catherine, la langue pendante comme un bout de jambon entre ses babines retroussées dans un grand sourire de chien. « Encore, encore ! » aboie l’animal insatiable.
— Non, Marron. Fini. On rentre.
Le jeu est terminé, Catherine le fait comprendre fermement à Marron qui lève sur elle des yeux tristes de gamin incompris. Néanmoins, il obéit. La balle dans sa gueule, il la suit vers la maison, puis la précède. Il disparaît vers l’étage, sans doute va-t-il déposer la précieuse balle devant la porte fermée de Régine. Et là, allongé, les babines colorées encore du jus de framboise, il va attendre que son idole se réveille, mais il aura beau l’inciter à saisir cette balle magique, il n’y parviendra pas, et Régine dira, mécontente :
— Il va finir par me faire tomber, cet animal du diable !
Catherine rejoint Gervaise qui est en train de préparer ses confitures. La cuisine embaume. L’Ardéchoise a sorti les pots de verre bien ébouillantés, les rondelles de papier transparent qui les recouvriront après un badigeon d’eau-de-vie censée éviter les moisissures. Ensuite, elle les coiffera d’un bout de journal, y enroulera un morceau de ficelle ou un élastique, et, à l’aide de la colle fabriquée avec de la farine et de l’eau, elle placera une étiquette indiquant le nom du fruit qui a servi à préparer ce délice d’été.
— Gervaise, je suis perplexe. Hier, comme ma tante n’avait pas très envie de sortir, je lui ai dit que, pendant qu’elle se reposait, j’allais sans doute faire une grande balade du côté de Malevent.
Gervaise semble gênée.
— Eh bien, Madame Catherine ?
— Elle m’en a dissuadée sans m’en donner la raison. Elle m’a parlé de la chaleur, mais ça n’était pas une excuse. Je me demande bien pourquoi elle semblait si contrariée. Je suis bonne marcheuse, comme elle autrefois, et Malevent n’est pas si éloigné ! La maison de campagne des Fabras existe-t-elle toujours ?
— Bien sûr, bougonne Gervaise, de plus en plus embarrassée. Je ne vois pas pourquoi elle aurait disparu.
— Elle a peut-être été vendue ?
— Non, dit Gervaise, évitant le regard de Catherine.
C’est comme le jour où elle est arrivée, le nom des Fabras met tout le monde mal à l’aise. Catherine flaire un secret dont on l’a exclue.
— À-t-on eu des nouvelles d’Antoine, après tout ce temps ? Oui ou non ? demande-t-elle d’une voix qui devient âpre. Se trouve-t-il toujours aux colonies d’outre-mer ?
— Madame Catherine… Je ne sais pas si je dois…
— Me dire la vérité ? Gervaise ! On me cache quelque chose. Antoine est mort, c’est ça ?
Elle a l’air si effrayée par cette hypothèse que Gervaise, sans l’avoir voulu, s’écrie :
— Oh non ! Il va bien !
— Vous savez donc où Antoine se trouve ! Vous avez eu des nouvelles !
Gervaise la regarde, penaude ; elle se mord les lèvres, mais il est trop tard et elle rend les armes :
— J’en ai assez de vous mentir, Madame Catherine. Ça ne rime à rien, d’ailleurs. Antoine est ici ! À Malevent !
Ces mots produisent un grand choc dans le cœur de Catherine. C’est comme lorsqu’elle lançait un galet dans le gour que forme le ruisseau, en bas des Busseroles. Un impact. Et puis il a des ondes concentriques qui s’élargissent encore et encore et atteignent le plus sensible de son être.
Elle plie sous le poids du soulagement, la joie déferle en vagues chaudes qui se retirent pour laisser la place au chagrin et la colère.
— Mais Antoine a quitté la France depuis bien longtemps… Depuis quand est-il là ?
— Depuis plusieurs années, je ne sais pas au juste. Vous étiez encore mariée, Madame Catherine.
— Mais c’est incroyable ! Pourquoi ne m’avoir rien dit ?
— Je crois que Madame Régine avait peur…
— Mais de quoi ? se révolte Catherine.
— Elle savait qu’un tendre sentiment vous unissait, Antoine et vous !
— Eh bien ! Tante Régine aurait-elle le don de double vue !
— Elle vous a surpris. C’était pendant la guerre, avant votre mariage. Il vous tenait par la main.
— Il avait seize ans !
— Et vous dix-neuf. Votre tante ne trouvait pas ça convenable. C’est pour cela qu’elle a donné raison à votre père quand il vous a persuadée d’épouser Charles Chavat !
Catherine étouffe de rage.
— Après mon veuvage, je suis venue, année après année, été après été, et elle ne m’a rien dit ! Pourtant depuis la mort de Charles j’étais libre.
— Justement. Elle redoutait qu’Antoine et vous…
— Mais qu’est-ce que ça pouvait lui faire ?
— Madame Catherine ! Vous me faites peur ! Vous êtes toute rouge ! Il faut vous calmer ! Elle va vous entendre !
— Mais elle va m’entendre !
Gervaise joint les mains.
— Je vous en prie ! Elle vous aime tant ! Elle croyait bien faire. Pour elle, Antoine n’est pas quelqu’un de valable. Moi, je lui avais promis de ne rien vous dire.
— J’aurais pu le rencontrer au village ou à Lamastre. J’aurais pu le voir à l’office.
— Il ne fréquente pas l’église. Il ne vient jamais au village et bien rarement à Lamastre. Promettez-moi… Ne faites pas de scène à Madame Régine. Elle ne s’en remettrait pas.
Catherine ne répond rien. Elle reste immobile, appuyée à la table de la cuisine où sont alignés les pots en verre prêts à recevoir la confiture de prunes.
Un instant, elle oublie la présence de Gervaise, qui se tord les mains, angoissée, mais aussi soulagée d’avoir enfin révélé la vérité. Car c’est vrai, un jour ou l’autre, Catherine aurait bien fini par tomber sur Antoine au cours d’une promenade.
Catherine semble hypnotisée par le soleil oblique qui joue sur les tomettes rouges à travers la fenêtre ouverte et fait étinceler le chaudron de cuivre rosé où bouillottent les prunes écrasées.
Le parfum des roses et des œillets lui parvient des massifs qui se trouvent près du perron, et elle se souvient enfin pourquoi leur fragrance la bouleverse autant.
— Le frère d’Antoine, Lionel, établi à Lyon, mais que j’ai rencontré à Paris peu de temps après la mort de mon mari, m’a affirmé que son cadet avait fait sa vie aux colonies. Lionel Fabras n’était tout de même pas de mèche avec tante Régine.
— Non, bien sûr. Le frère d’Antoine vous a menti ou bien il s’est trompé, rectifie vivement Gervaise. En tout cas, depuis la disparition de ses parents, Antoine a toujours habité là-haut, à Malevent, où vit encore le vieux Claude Charron.
— Claude ? L’ancien berger ?
— Lui-même. Léonard me monte quelquefois là-haut, pour porter une fricassée et une gâterie à ce vieillard, qui élève seul sa petite-fille. Mais Antoine s’en occupe aussi. Ce n’est pas un méchant garçon, quoi qu’en dise Madame Régine. Elle lui loue des terres, vous savez !
— Non, je ne savais pas, je ne sais rien. Ah, Gervaise ! Que de mensonges, que de non-dits ! Mais qu’a-t-il fait, pour avoir démérité aux yeux de ma tante ?
— Je crois qu’elle ne lui pardonne pas d’être tombé si bas.
— Tombé si bas ? répète Catherine en écho.
— Il est pauvre, il aurait dilapidé son héritage, d’après Madame Régine.
— Comme mon père.
— Oui, comme votre père, et vous savez que le sujet la touche. Je ne sais pas ce qu’il y a de vrai là-dedans. En tout cas, la réalité, c’est qu’Antoine n’a plus rien, que cette maison et la parcelle de terrain qui l’entoure.
— De quoi vit-il ?
— De peu, je suppose. Il n’a pas d’employés et, quand le travail presse, il engage des journaliers ou des saisonniers. Son père avait revendu peu à peu les terres des Fabras au mari de Madame Régine. Des terres qu’elle lui loue, aujourd’hui.
— Toute cette histoire est insensée ! Ah ! Gervaise ! Je suis très en colère contre ma tante ! Naguère, pourtant, elle avait de l’affection pour Antoine, même si elle marquait une préférence pour Lionel, qui avait dix ans de plus.
— Lionel Fabras n’a jamais pris de nouvelles de Madame Régine, en vingt ans !
— Et Antoine ? Il lui arrive de rencontrer ma tante ?
— Oui, bien sûr, une fois ou deux par an. À la nouvelle année, par exemple, pour lui présenter ses vœux. Et puis pour le règlement des fermages, à la Toussaint.
— C’est incroyable ! répète encore Catherine. Antoine était en Ardèche et je ne le savais pas !
Elle secoue sa crinière cuivrée et, attirée par les rayons du soleil, elle sort de la maison. Elle a besoin de mettre de l’ordre dans ses idées, de se calmer. La pelouse fraîchement tondue par Léonard est douce à la vue comme du velours. Marron y est allongé, endormi, las de guetter la fenêtre de son idole. Encore une fois, le drôle de chien est en proie à un de ses cauchemars familiers. Il pousse de petits gémissements, il couine, il pleure comme un bébé qui souffre. Compatissante, Catherine se penche, le caresse sur le haut de la tête, l’arrache à ce rêve triste où, sans doute, il erre dans les bois sur la montagne, seul, sans foyer, sans nourriture, peut-être même pourchassé par des gamins cruels ou menacé par un maître qui s’est débarrassé de lui.
— Viens donc, Marron, on va faire une promenade !
Le chien se dresse, s’ébroue, bat de la queue en reconnaissant Catherine, puis il jette un œil sur la façade et la fameuse fenêtre dont les volets sont tirés.
— Tante Régine se repose encore, tu la verras plus tard. Allez, viens !
Il obtempère, oreilles à moitié dressées cependant, hésitant entre le plaisir escompté d’une balade et la crainte de manquer le réveil de Régine.
La lumière de cinq heures du soir, si particulièrement tendre et caressante à la nature, baigne le parc. Catherine se revoit, là, avant la guerre, près des massifs fleuris, longue adolescente toute en jambes, jambes fines jaillissant d’un short, ce que désapprouvait un peu Régine qui aurait préféré plus de « tenue » — mais Gervaise prenait sa défense.
Gervaise qui l’a suivie et qui se tient au bord du perron en tortillant les cordons de son tablier.
— Je vous en supplie, Madame Catherine, il ne faudra pas dire à Madame Régine que je vous ai parlé d’Antoine Fabras. Elle ne me pardonnerait pas.
— Il va bien falloir pourtant qu’elle s’explique sur son silence !
— Trouvez une idée, la supplie Gervaise. Par exemple que vous l’avez aperçu de loin au village… Après tout, ça risquait d’arriver.
— Encore des mensonges, soupire Catherine. Mais je ne veux pas que vous vous brouilliez avec ma tante à cause de moi. Elle peut être si intransigeante, parfois.
— Ça la contrarie beaucoup que son filleul se soit si mal débrouillé.
La famille Fabras est apparentée de très loin à celle des Fontanges, mais les liens jadis étaient très forts entre les deux clans, et Régine, s’en souvient tout à coup Catherine, était la marraine d’Antoine.
— Et ça lui rappelle la faillite de mon père, je suppose, soupire Catherine.