1958. Vallée du Rhône
1958, vallée du Rhône.
Perché sur le cadre du vélo neuf qu’il avait obtenu en récompense de sa réussite au certificat d’études, Florimond Ogier pédalait avec vigueur pour se maintenir juste derrière sa grand-mère Zabette, juchée, elle, sur une bicyclette noire, garnie à l’arrière de deux grandes sacoches. Un panier était accroché au guidon.
C’était une petite femme sèche, minuscule, mais solide, qui semblait ne jamais connaître la fatigue. Son visage encore lisse, à la peau mate, sous le fichu qui cachait ses cheveux grisonnants, ne laissait
pas du tout paraître son âge : soixante ans passés et même carillonnés !
Les muscles douloureux, le garçon de quatorze ans s’efforçait de la suivre. Il était à bout de souffle et souffrait d’avance en pensant qu’ensuite il faudrait remonter sur le coteau, en poussant son engin. Il était costaud, pourtant, mais grand-mère Zabette était increvable.
— Nous allons franchir la digue, cria-t-elle, sans se retourner.
Lorsqu’elle était enfant, avait-elle raconté à Florimond, elle aimait bien quand l’eau y affleurait après les pluies d’orage. Ses sabots à la main, elle la traversait pieds nus avec Petit-Jean, son frère de lait, qui cherchait à l’éclabousser.
Après la digue, le chemin reprenait, bosselé, coupé d’ornières et de flaques. Il se divisait parfois. Zabette ne prit pas la voie étroite conduisant à la prairie alluviale qui longeait le Rhône. Elle dirigea son vélo vers un sentier qui sinuait entre de hautes fleurs jaunes que les gens
surnommaient le mimosa des îles. Il longeait une lône fermée. Quand le Rhône était gros, il fallait franchir le passage dans une barque, qui, à l’étiage du fleuve, restait abandonnée dans les hautes herbes, attachée à un vergne. En cas d’inondation, pour transporter les tracteurs et les caisses de fruits, les hommes
construisaient des trailles de fortune, avec des plateaux de planches assemblées.
Zabette s’arrêta soudain.
— Le chemin est mauvais par ici, Florimond. Il vaut mieux poursuivre à pied.
— Mais où m’emmènes-tu, mamé ?
— Tu le verras bien.
— Vers ton ancienne maison ?
— Non. Pour ce qu’il en reste, juste quatre murs qui s’écroulent un peu plus chaque jour… Tu sais qu’une centrale thermique va être construite au bord du Rhône ?
— Bien sûr, on ne parle que de ça, et grand-père Jean, papa et toi, vous participez sans cesse à des réunions à la mairie, à des manifestations.
— Nous ne pourrons rien empêcher. La centrale thermique va se construire. Et ce n’est qu’un début. Je te prédis qu’un jour toutes nos îles auront disparu, lança-t-elle avec une colère qui faisait briller ses yeux noirs.
Que les îles disparaissent, cela ne touchait pas Florimond outre mesure. Il était un fils du coteau, comme Joanni, son père. Mais grand-mère Zabette était née sur une de ces îles enserrées entre les bras du fleuve, et elle entretenait avec le géant une relation un peu étrange, faite de défiance et d’admiration, de respect, aussi.
Ils abandonnèrent leurs bicyclettes dans un taillis touffu, au bord d’un autre sentier qui n’était praticable qu’à pied, et encore, par temps sec. Zabette défroissa sa longue jupe grise, décrocha son panier, dont elle passa l’anse à son bras.
— Nous possédons une parcelle, c’est ton arrière-grand-père qui en avait fait l’acquisition, ma mère l’en avait prié. Ce n’était pas une bonne affaire, car cette parcelle est souvent inondée. Elle va être rachetée par EDF, avec d’autres, pour la construction de la centrale. Je voulais te la montrer, car bientôt elle n’existera plus.
« Voilà donc le but de cette expédition », songea le garçon en faisant la moue. Mais il se garda bien de protester. Avec mamé Zabette, qui menait tout son monde à la baguette, on n’avait pas le dernier mot.
De son côté, elle regardait son petit-fils. Un joli gamin blond, qui la dépassait déjà d’une tête. Un vrai Ogier des Terres-Hautes ! Gentil, bon cœur, mais un peu influençable, et cabochard quelquefois. Plus difficile à élever que ne l’avait été son père. Avec Joanni, Zabette n’avait jamais eu de problèmes, il étudiait bien en classe, le travail ne lui faisait pas peur, il s’entendait bien avec Jean et lui manifestait amour et respect. La seule peine qu’il leur avait faite, c’était pendant la dernière guerre, bien contre son gré, le pauvre : il était resté prisonnier deux ans en Allemagne. Placé dans une ferme tenue par de braves gens, il n’avait pas trop souffert de sa captivité, contrairement à d’autres. À son retour, il avait empoigné à bras le corps le travail aux Biousses, leur beau domaine composé de vergers prospères.
— Eh bien, nous y voilà, mon garçon !
Zabette marqua une pause pour essuyer avec son mouchoir la sueur qui perlait à son front. Elle venait d’apercevoir les premiers abricotiers d’un verger, qui n’étaient pas du tout comparables à ceux des Biousses. Les arbres étaient de toutes les tailles et il n’y avait pas de rangées bien tracées entre eux. On voyait du premier coup d’œil que l’entretien de cette parcelle était négligé, jugea Florimond, et il se dit que la perte de ce verger ne ferait pas beaucoup
de peine à grand-père Jean et à son père. Mais Zabette, elle, ne décolérait pas. Les mains sur les hanches, elle contemplait ces abricotiers trop vieux
qui, cette année, n’avaient pratiquement rien donné. Elle avisa l’un des arbres où allaient pourrir quelques fruits d’or, sur les cimes. Sans écharasson, elle ne pourrait pas les cueillir. Se protégeant la tête avec le panier, elle secoua légèrement les branches, et les abricots trop mûrs tombèrent sur le sol en une averse drue.
— Ils sont à moitié écrasés. Tant pis. J’en ferai quelques bocaux de confiture. Ton grand-père et ton papa n’apprécient pas trop que je me serve dans la production du coteau.
Florimond savait que les abricots de la vallée étaient réputés. On venait de loin pour acheter de pleins mussis, ces cagettes en osier tressé ou en légères lattes de peuplier. C’était un tel engouement qu’on appelait la saison des abricots « la fièvre jaune » !
— Au travail, Florimond !
Il ne s’agissait pas de marcher sur les abricots déjà abîmés par leur chute – de gros suchets de table – ou de les serrer trop fort dans la main où ils exprimeraient leur jus sucré. Florimond s’en goinfra, mais le panier fut bien vite rempli, et Zabette dans un soupir se décida à repartir. Il était inutile de s’attarder. C’était fini, d’ailleurs cette parcelle n’intéressait personne, même pas Florimond uniquement préoccupé à fourrer dans sa bouche un dernier abricot dont le jus lui dessina une moustache
jaune.
Ensemble, ils transportèrent le panier plein jusqu’aux vélos. Zabette en répartit le contenu dans les deux sacoches, où ils finirent de s’écraser. À présent, il s’agissait de remonter aux Terres-Hautes, et Florimond se désolait, parce qu’aujourd’hui, premier jour des grandes vacances, au lieu de perdre son temps à ramasser quelques kilos d’abricots à moitié pourris, il aurait pu se balader avec la petite Clara Vernont, qui venait en vacances chaque année avec ses parents au lieu-dit Sous-les-Côtes, tout près des Biousses.
***
1970. Florimond Ogier avait oublié depuis longtemps cet épisode de son adolescence, et même en regardant la centrale thermique qui se dressait à présent avec ses deux cheminées à la place de ces parcelles naguère couvertes d’arbres fruitiers, ce souvenir ne remontait pas à sa mémoire. Pour le moment. Car Florimond, devenu un grand et beau jeune homme à la souple chevelure blonde, avait d’autres préoccupations. Après avoir accompli son service militaire, il travaillait avec son père et son grand-père aux Biousses. Il aimait les arbres fruitiers, certes, mais il se heurtait
souvent à Joanni Ogier. La propriété ne pouvait pas, dans son état actuel, faire vivre les trois générations qui cohabitaient aux Biousses.
Et puis il était amoureux !
Ce dimanche d’été, Florimond arriva le premier au rendez-vous fixé par son amie, Élaine. La jeune femme lui avait pourtant dit qu’elle descendrait du car de quatorze heures trente. Mais, apparemment, elle l’avait manqué. Florimond ne voulait pas remonter aux Biousses et, pour tuer le temps, il prit
le chemin des îles du Rhône – enfin, ce qu’il en restait, car au fil des années et après la construction de la centrale thermique, la vorgine et les terres cultivées le long du fleuve avaient été vendues et aménagées en grande partie, tandis que la plupart des lônes étaient asséchées. Plus au sud, là où opéraient naguère les bracos, les pirates du Rhône, on commençait à édifier une zone industrielle qui, de l’avis de la plupart des riverains, défigurerait à jamais le paysage hier si verdoyant, tout en bouleversant l’économie de cette région basée, depuis l’occupation romaine, sur la culture maraîchère et fruitière.
Il y avait belle lurette que Florimond ne circulait plus à vélo, ni même sur une mobylette, comme pendant son adolescence. Au volant de sa voiture – une Méhari Citroën – en descendant par la route étroite qui sinuait sur le coteau, Florimond avait vu, dans un virage, au
lieu-dit Sous-les-Côtes, la petite maison basse sous son toit de tuiles romanes, dont le temps avait
estompé la couleur rouge brique, la muant en un rose très doux, parsemé çà et là par des amas de mousse. C’était dans cette maison que des Lyonnais, les Vernont, passaient naguère toutes leurs vacances d’été. Clara, leur fille unique, plusieurs années de suite, était devenue la compagne de jeu de Florimond. Puis sa petite amie, enfin, pas
officielle, ils étaient si jeunes !
La famille Vernont avait déménagé dans la région parisienne, Clara n’était pas revenue, et Florimond l’avait regrettée. Mais c’était la vie… Rien n’est stable, tout bouge… Et il y avait eu d’autres filles, d’autres histoires, plus ou moins abouties, jusqu’à Élaine. Élaine, qu’il attendait à l’arrêt du car qui venait de Lyon.
Florimond se laissa porter par la musique festive de la fanfare et les
roulements du tambour qui annonçaient une passe. Il arriva au bord de la grande lône du « Pas des chèvres » où se déroulaient les joutes du 15 août, accompagnant comme il se doit la vogue installée sur la place du village. Aménagée, cette lône préservée était devenue un bassin parfait pour jouter.
À cette heure, c’était au tour des cadets de se défier. Comme leurs aînés, sur les bateaux rivaux – l’un rouge et l’autre bleu – tout vêtus de blanc, mis à part les chaussettes aux couleurs de la société, ils mesuraient leur jeune force, leur adresse, leur courage, aussi.
L’assistance était encore peu nombreuse. Plus tard dans l’après-midi, il y aurait foule pour encourager les seniors – les poids moyens, mi-lourds et les poids lourds – et parier sur le prochain champion de France. Des gamines distribuaient des
cocardes. Florimond glissa un peu de monnaie dans la fente d’une boîte en carton qu’on lui présenta en guise de tirelire, et pour être tranquille et à l’abri de nouvelles sollicitations, il épingla sa cocarde sur le col de sa chemise.
Sous les peupliers dont le murmure incessant caressait les tympans, se
regroupaient surtout les parents des apprentis sauveteurs et leurs copains qui
brûlaient d’égaler leurs champions et de se trouver à leur tour étampés sur le tabagnon, en pointant la lance de bois vers le plastron de leur
adversaire.
Bien qu’il ne fût pas spécialement attiré par les jeux nautiques, Florimond connaissait l’histoire des joutes. Quand il était plus jeune, il était très fier de rappeler à ses camarades que son arrière-grand-père et son arrière-grand-oncle avaient fondé à la fin du xixe siècle la société nautique et contribué à son essor.
— Salut, cousin !
Florimond se retourna et sourit à celui qui l’interpellait, un bel homme d’une quarantaine d’années, à l’allure féline de grand fauve, que renforçait encore la couleur de ses yeux d’une nuance exceptionnelle, d’un vert de menthe fraîche.
Florimond aussi avait les yeux verts. C’était l’une des caractéristiques des Ogier, qu’ils fussent de la branche aînée ou de la branche cadette. Mais, de temps à autre, un enfant naissait avec les yeux de ciel de Joannès Ogier, l’ancêtre fondateur du vaste domaine des Terres-Hautes. C’était le cas pour Joanni, le père de Florimond.
— Hello, Jocelyn.
Je ne t’avais pas entendu arriver !
Tu es seul ?
— Floriane est restée sur la place, à la vogue. Elle fait faire du manège au petit.
Jocelyn Ogier régnait sur les vignobles des Épervières avec son épouse, Floriane, sa petite-cousine, de dix ans plus jeune. Un mariage non pas de
raison, mais d’utilité, de part et d’autre. Ce qui n’empêchait pas l’affection, car ils se connaissaient depuis l’enfance et s’appréciaient. Ce n’était pas la première fois dans cette famille que l’intérêt et l’estime réciproque prenaient le pas sur l’amour, qui parfois venait ensuite.
Jocelyn était séduisant et ne se gênait pas pour courir après les jolies vendangeuses italiennes ou espagnoles qu’il engageait avec ou sans leur mari. Floriane lui faisait des scènes mémorables, mais ensuite ils se réconciliaient. Pendant les premières années de leur union, il lui reprochait son mauvais caractère. Et puis il aurait voulu un enfant. Elle le rabrouait en disant que ses
incartades la bloquaient. Enfin, après de nombreuses années de mariage, un fils leur était arrivé, Florent, aujourd’hui âgé de trois ans.
Depuis, Jocelyn Ogier semblait s’assagir. Il formait néanmoins avec Floriane un couple résolument moderne, qui entendait profiter au maximum de la liberté apportée par les événements de mai 1968. Rendant à son mari la monnaie de sa pièce, Floriane ne se privait pas de flirter, à présent « qu’elle avait fait son devoir », c’est-à-dire donner un fils à Jocelyn et un héritier aux Épervières. Elle était « dans le vent », tandis que Violette, la mère de Florimond, restait discrète et femme d’intérieur avant tout. Violette ne portait pas de jupes courtes comme celles de
Floriane et nouait encore un fichu autour de sa tête pour se rendre à l’église, en signe de respect.
Jocelyn s’était éloigné vers la buvette et plaisantait avec l’une des serveuses bénévoles. Florimond avait refusé de l’accompagner. Il regardait distraitement les jeunes jouteurs s’affronter. Comme tous les Ogier des Terres-Hautes, il se défiait toujours du Rhône et de ses bras à l’eau si faussement dormante. Ils n’utilisaient pas le fleuve pour les jeux, mais pour le combattre, prévenir et guérir ses excès. Et pendant les inondations, tous ces hommes rendaient de grands services et
sauvaient des vies. Mais ils ne joutaient pas, ne s’investissaient pas dans les concours d’aviron, ne participaient à aucune décize, les courses de barques.
Florimond se lassa vite du spectacle et il retourna sur la place. La fête battait son plein. Dans la foule, il aperçut l’épouse de Jocelyn. Elle tenait par la main son joli petit garçon, qui suçait une chique, un genre de gros berlingot piqué au bout d’un bâtonnet. De loin, Floriane lui adressa un signe auquel il répondit machinalement, l’esprit tout occupé à présent par Élaine.
L’autocar de quinze heures arriva enfin et s’arrêta en face de la place encombrée par les stands et les manèges. Élaine en descendit. C’était une superbe jeune femme, très brune, à la poitrine moulée dans un tee-shirt fluorescent. Ses longues jambes fines fusaient d’une mini-jupe très courte, encore plus aguicheuse que celle de Floriane. « C’était tout juste si l’on ne voyait pas sa culotte », se dit Florimond avec un peu d’agacement.
Le jeune homme s’élança vers la belle.
— Tu as tardé. Tu aurais pu prendre le premier autocar, comme tu me l’avais promis !
— Quel accueil sympa ! Et toi, tu aurais pu venir me chercher à Lyon avec ta voiture.
— Tu sais bien que je n’ai pas le temps…
— Mais oui, je sais. Il y a toujours quelque chose d’urgent à faire aux Biousses, les cerises, puis les abricots à récolter, ensuite les pêches, et bientôt ce sera les poires et les pommes. Mais tout de même, c’est le 15 août.
— Mon père avait besoin de moi ce matin, mais il m’a laissé mon après-midi.
— Encore heureux. À ton âge, tu lui demandes toujours la permission ? persifla Élaine.
— Ne nous disputons pas, ma petite chérie.
Élaine consentit à sourire.
— Bon, ça va, allons danser.
Main dans la main, ils s’approchèrent du parquet en bois installé à l’écart de la fête foraine. Les jeunes musiciens accordaient leurs instruments, il y avait un
bandonéon, mais aussi deux guitares électriques. Un auvent garni de feuillages protégeait l’orchestre du soleil.
Élaine, invétérée citadine, promenait sur la vogue et les préparatifs du bal un regard un peu méprisant. Elle se tourna vers Florimond. Il lui plaisait, oui, il la faisait même craquer. Dommage qu’il fût un paysan ! Grand et robuste, musclé, le ventre plat, les épaules larges, il représentait pour elle une sorte d’idéal physique masculin. Il semblait pourtant très jeune. Cela tenait à son regard parfois si ingénu, si confiant. Quand il riait, une fossette creusait sa joue droite, et ça l’amusait.
Enfin, le bal démarra. Des rock and rolls acrobatiques alternaient avec les « danses à papa », comme disaient les jeunes en se moquant un peu. Florimond ne savait pas danser
le rock et Élaine se laissa inviter par un grand type à cheveux longs qui se déhanchait comme Elvis Presley. Et Florimond attendit patiemment les tangos et les slows pour serrer Élaine dans ses bras.
Il se risqua néanmoins dans un paso doble endiablé où il marcha sur les pieds de sa cavalière, puis il demanda grâce. Il lui offrit un jus de fruits à la buvette, ensuite les amoureux s’éloignèrent du village dans la Citroën de Florimond, cette Méhari verte qu’il adorait et qui passait partout.
La petite voiture grimpait par une route raide. Sur le coteau, presque toutes
les terres semblaient appartenir aux Ogier des deux lignées. Un nombre incalculable de bataillons de ceps s’étageaient d’un côté de la route, et de l’autre, c’étaient des hectares de vergers aux arbres bien alignés.
— C’est si beau au printemps quand les cerisiers sont en fleurs après les amandiers et les abricotiers, déclara Florimond.
Il se revit enfant, courant entre les rangées des arbres tout blancs, tandis que des myriades de pétales voletaient dans la brise et se posaient dans ses cheveux. Il le raconta à Élaine. Mais elle ne fit aucun commentaire.
Ils avaient dépassé les Biousses, et elle avait détourné le regard. Non, décidément, elle ne souhaitait pas être présentée à la famille de Florimond : ce serait comme mettre le pied dans un piège qui se refermerait sur elle.
Il fit tourner la voiture dans un petit chemin de terre. Puis il s’enfonça dans une garenne. Fleuri de genêts au printemps, ce maquis s’étalait devant les bois de pins qui couvraient les crêtes du coteau, avant qu’un épaulement le hisse plus haut, en direction du massif du Pilat et des monts du
Jarez.
Florimond arrêta la voiture. Le ciel était d’un bleu étourdissant et les grillons psalmodiaient leur mélopée stridente.
— On sera tranquille ici, ma poupée.
Il serra la jeune femme dans ses bras, posa ses lèvres sur son oreille puis chuchota :
— Élaine, on pourrait penser à se marier, tu ne crois pas ? J’en ai assez de ne te voir que le dimanche, et encore !
— Nous en reparlerons une autre fois, dit-elle d’une voix câline. Nous avons mieux à faire pour l’instant. Embrasse-moi !
Dans les bras d’Élaine, Florimond oublia tout, même et surtout les Biousses dont sa chérie ne voulait pas entendre parler.
***
Violette, la mère de Florimond, s’était donné du mal pour concocter le repas. Elle aimait cuisiner, certes, mais depuis que l’atmosphère aux Biousses était si délétère, elle s’appliquait encore davantage. Son mari était gourmand, leur fils aussi. En leur préparant leurs plats et leurs desserts préférés, elle entendait leur faire comprendre qu’elle voulait les aider et combien elle souhaitait que leurs querelles cessent.
Elle alluma le four de la gazinière, pour le préchauffer. Ses hommes n’étaient pas encore rentrés, elle avait le temps de confectionner un excellent dessert, avec les premières pommes. Si rond et joufflu, ce fruit qui, prétendait la Bible, avait été cueilli par Ève au paradis terrestre se prêtait à toutes les sollicitations gourmandes, en plus de délicieuses compotes. Et même pour les plats de résistance, Violette n’hésitait pas à l’associer au boudin et aux volailles, surtout en périodes de fêtes.
Elle vérifia : oui, il lui restait des épices et aussi des fruits secs. Elle allait confectionner un gâteau aux pommes et aux amandes. Elle plaça dans un grand saladier la farine et le sucre, elle ajouta le sel, deux œufs, de la levure, du lait et de l’huile. Elle connaissait par cœur des quantités de recettes, elle n’avait plus besoin de consulter le cahier où elle les notait, à présent. Un cahier… Elle ne tenait pas son journal, elle, comme l’avait fait Joannès, devenu une référence pour ses descendants. Tonia, l’une des sœurs de Jean, son beau-père, avait suivi l’exemple, à Chaumérac, dans son Ardèche d’adoption – elle avait épousé un castanéiculteur. Le précieux cahier relié de l’ancêtre était gardé par Jean, après lui, ce serait Joanni qui en aurait la charge. Puis Florimond. Mais est-ce que
les écrits si précieux de ce lointain aïeul intéressaient leur fils ? Il avait bien feuilleté cet ouvrage qui résumait en un français châtié une vie bien remplie, mais le jeune homme n’avait fait aucun commentaire.
Violette soupira, tandis qu’elle mélangeait tous les ingrédients dans le saladier pour obtenir une belle pâte lisse. Ses pensées allaient bon train. Florimond et ses faits et gestes occupaient à chaque instant l’esprit des habitants des Biousses…
Le gâteau enfourné commençait à gonfler. Violette essaya de chasser ses préoccupations, même si l’angoisse demeurait en elle, comme un nœud coulant qui lui enserrait la gorge. Elle ne voulait évoquer que de bons souvenirs, par exemple le jour de sa rencontre avec Joanni,
bien des années plus tôt. Il était l’ami de Robert, son frère aîné, les jeunes gens avaient fait leurs classes ensemble. En se retrouvant après la guerre, ils s’étaient rapprochés davantage, d’autant plus que leurs communes respectives n’étaient séparées que d’une quinzaine de kilomètres. Un dimanche de fête votive, Robert avait présenté Joanni à son père et à sa sœur, tout de suite conquise. Pourtant Violette se posait des questions, avec
angoisse. Il était si grand, si fort, si éclatant de santé… Comment pourrait-il s’accommoder d’une épouse de constitution fragile qui l’empêcherait de mener l’existence active d’une agricultrice ? Elle était handicapée par ses problèmes respiratoires qui la laissaient à la merci de crises spectaculaires. Mais Joanni était fou amoureux et il avait promis de lui rendre la vie aussi douce que
possible. Alors elle avait cédé.
Violette se pencha vers la vitre du four, admira son œuvre. Encore cinq minutes et elle pourrait démouler son gâteau aux pommes et aux amandes. Joanni serait ravi, c’était un de ses desserts préférés.
— Hum, ça sent bon, ici.
Joanni avait retiré sa combinaison de travail dans la petite pièce située près de l’entrée. Elle servait de débarras et de cabinet de toilette d’appoint. Après s’être lavé les mains, il déposa un baiser sur la joue de Violette et s’installa à table. Florimond suivit, l’air maussade. Violette s’abstint de leur demander si la matinée avait été bonne. Parfois, il était préférable de ne pas poser de questions. Le repas se déroula dans cette atmosphère lourde qu’elle détestait.
— Papa, dit soudain Florimond, il faudrait peut-être que nous reparlions de ce système d’irrigation pour les vergers. L’année dernière, pendant la sécheresse du mois de juin, les arbres ont beaucoup souffert.
— On verra, marmonna Joanni. On s’en est bien passé jusqu’à présent.
— Un coup de sec, une vraie canicule et tu verras, justement…
Joanni esquissa de la main un geste agacé et il regarda sa femme, qui, avec un soupir, détourna les yeux. Elle ne voulait pas prendre parti.
— On pourrait utiliser la source du bois, insista Florimond, et creuser davantage
cette cuvette naturelle où l’eau de pluie a tendance à stagner.
— Tu voudrais que je rase le bois que j’ai acquis à mon mariage avec ta mère, et que je crée un lac collinaire ? Tu perds la tête, mon garçon ?
— Non, je ne parle pas d’un lac collinaire, même petit. Le coteau n’est pas fait pour ça, mais on peut réaliser quelque chose de valable avec un système de pompage.
Tout en suivant avec angoisse la conversation, Violette était allée chercher le gâteau. Elle le déposa sur la table dans un plat rond et découpa trois grosses parts. Mais Florimond se leva brusquement.
— Tu ne prends pas ton dessert ? demanda Violette d’une voix étranglée.
Florimond ne répondit pas et s’en alla en claquant la porte. Elle se détourna pour cacher ses larmes. Joanni, mécontent, repoussa lui aussi sa part de gâteau, et finit par sortir sans prendre son café.
***
Un orage s’était abattu sur la vallée du Rhône. Aux Biousses, une vingtaine d’arbres fruitiers en plein rapport avaient été brisés ou déracinés par un vent violent.
Florimond enrageait en regardant le ciel où les nuages avançaient en front serré, comme un troupeau de moutons noirs. Ces dernières années avaient été difficiles. Plusieurs fois, à la période de la lune rousse et des saints de glace, les gelées avaient anéanti une grande partie des récoltes futures. Et il y avait eu ce mois de juillet trop sec, l’année dernière, pour compléter le tout. Les arbres avaient souffert.
En outre, beaucoup de poiriers plantés par son grand-père avaient « attrapé la maladie ». Leurs feuilles étaient couvertes de tavelures brunes, dues à un champignon microscopique. Les fruits restaient petits et finissaient par
tomber avant maturité. Les feuilles des pêchers étaient cloquées, flétries et enroulées sur elles-mêmes. Les fruits étaient endommagés, invendables. Les traitements n’avaient pas apporté beaucoup d’amélioration. Les arbres avaient dû être arrachés. S’ils s’en étaient tirés à peu près aux Biousses, c’était grâce à la diversité de leurs productions fruitières.
Joanni, à quarante-sept ans, dans la force de l’âge, n’économisait pas ses efforts, non pas pour faire prospérer le domaine, mais au moins pour le maintenir en état. Quand le travail pressait, du matin jusqu’au soir il s’épuisait dans les vergers, aidé ou non par un ou plusieurs journaliers, et bien sûr par Jean et Florimond. Ce dernier qui voyait son grand-père souffrir physiquement sans se plaindre, en serrant les dents, se révoltait contre ce rythme insensé.
Ils n’étaient pas pauvres aux Vergers des Biousses, pas riches non plus, aussi un rien
pouvait les faire basculer vers la précarité. L’arrière-grand-père, afin de pouvoir léguer la propriété à Jean, son unique fils, s’était endetté pour constituer les dots de deux de ses filles, Tonia et Rosie, et pour
racheter au bénéfice de son aînée, Florine, la part de la métairie des Côtes qu’il possédait en indivision. Les dettes étaient apurées, mais faute de trésorerie, les Biousses n’avaient pas pu s’agrandir, et elles étaient à la merci du moindre coup du sort, gels tardifs, orages d’été, grêle, coups de vent. Et Jean n’avait jamais voulu emprunter aux banques. Il avait travaillé dur sans jamais se ménager. Aujourd’hui, ses soixante et onze ans pesaient lourd sur ses épaules et surtout sur son dos. Il était souvent immobilisé dans son fauteuil ou même cloué au lit par des crises aiguës de rhumatismes, quand ce n’était pas par une sciatique ou un lumbago, mais entre deux crises il refusait de
se comporter en retraité et s’échinait sur les terres.
« Tu vois, petit, avait-il dit à Florimond, j’ai hérité des cheveux blonds de mon aïeul, mais aussi de son arthrose. Elle avait épargné mon père, mais cette saloperie a sauté une génération. J’espère que Joanni n’en sera pas atteint.
— Si ça saute une génération, comme tu dis, avait maugréé Florimond, c’est sur moi que ça va tomber ! »
Jean Ogier s’était montré rassurant :
« Allons, ne sois pas pessimiste, tu tiens peut-être de ta mère !
— C’est ça ! avait ricané Florimond. Maman n’a pas d’arthrose, elle, mais tu crois qu’elle est gâtée avec ses crises d’asthme ? »
La propriété, même si elle ne rapportait pas autant que prévu, était importante, et Joanni Ogier, malgré sa robustesse et son endurance, avait besoin d’être aidé, soutenu par son fils. Même moralement ! Il était essentiel pour lui de savoir que ce fils unique reprendrait les Vergers des
Biousses après lui et grand-père Jean. Mais Florimond en avait assez de trimer pour si peu de résultats. Et les intermédiaires, d’année en année, prenaient une marge beaucoup trop importante.
Grand-mère Zabette qui n’avait pas les deux pieds dans le même sabot – pour citer son mari – avait trouvé le moyen de faire entrer un peu d’argent frais en écoulant directement aux Biousses une partie de la récolte. Vente de fruits à la ferme, annonçait un écriteau fabriqué par Joanni, qui devait reconnaître que sa mère avait eu une idée de génie.
Il avait été nécessaire d’aménager un vaste hangar afin d’entreposer les pommes que l’on souhaitait conserver pour une clientèle fidèle, et Violette, emmitouflée dans une grosse veste de laine, un châle par-dessus, allait en frissonnant servir les personnes qui montaient s’approvisionner aux Vergers des Biousses. Mais, bien souvent, Violette était patraque et Zabette, increvable, prenait la relève – et même avec plaisir.
« À vingt-cinq ans, mon garçon, lui disait encore son grand-père, tu devrais tout de même penser à fonder un foyer. Il faut prévoir l’avenir des Terres-Hautes et leur donner un héritier ! »
Florimond haussait les épaules. Jusqu’à sa rencontre avec Élaine, il n’avait pas été pressé de se mettre la corde au cou. Ce n’était pas parce que son père et son grand-père s’étaient mariés très jeunes avec l’élue de leur cœur qu’il devait les imiter.
Florimond en avait assez d’entendre rabâcher les histoires de famille. D’essuyer la comparaison avec un tel ou un tel. Il ne supportait plus personne, et
d’abord il détestait son prénom qui lui semblait aussi ridicule que le surnom de Petit-Jean dont avait été affligé son grand-père et qu’utilisait à présent uniquement sa grand-mère.
Qui l’avait choisi, ce prénom ? Ses parents ? Ses grands-parents ? Dans cette tribu de terriens, il y avait des Fleury, des Florine, des
Floriane, des Florent, ils le faisaient exprès, aucun doute ! Tout le monde l’agaçait, son père en premier lieu, et même sa mère, la douce Violette. Pourquoi n’avaient-ils pas fait plusieurs enfants ? Oh ! Sans doute pour ne pas avoir à morceler le domaine, déjà divisé une fois du temps de leur ancêtre. Mais peut-être aussi parce que sa mère était de santé délicate. Ses crises d’asthme la laissaient exténuée, en dépit des médicaments qu’elle prenait régulièrement.
Florimond, de nouveau, autorisa ses pensées à dériver vers un passé qui, prétendait-il, ne le concernait pas vraiment. La métairie des Côtes, plus tard, avait été le domaine exclusif de sa grand-tante Ogier, Florine, mariée et veuve trois fois. Elle était travailleuse et ambitieuse, mais réputée froide et mesquine. Et sa fille Louise, née de sa première union, était pire encore. Quant à Floriane, la petite-fille, elle avait hérité elle aussi de la passion pour la terre et de l’ambition qui dévorait sa mère et sa grand-mère. Elle n’avait pas hésité une seconde quand ces dernières lui avaient suggéré de séduire son cousin Jocelyn.
De son grand-père seulement, Florimond acceptait conseils ou remontrances. Quand il était enfant, Jean le prenait par la main et le conduisait dans les vergers.
« Tu es le dernier des Ogier des Biousses, mon Florimond. J’espère que tu ne lâcheras jamais nos terres et qu’un jour tu auras un petit gars à qui les transmettre. »
Jean lui montrait les photographies encadrées qui s’alignaient sur le mur de la salle à manger. Des photographies de toute la tribu. On ne se fréquentait plus guère, et du côté ardéchois, les générations se succédant, on s’était perdus de vue. C’était dommage.
« Explique-moi la famille, papé », avait demandé Florimond un jour, devant tous ces visages qu’il ne connaissait pas, mais dont il saisissait confusément la ressemblance.
Jean Ogier ne s’était pas fait prier.
« Mais comment sais-tu tout cela, papé ? s’était étonné l’enfant. C’est par ce gros cahier relié que tu consultes souvent ?
— Oui, mon petit. Et un jour, toi aussi tu en prendras connaissance.
— J’aime mieux les bandes dessinées. »
Le grand-père avait souri, il lui avait caressé les cheveux et avait dit :
« Un jour, tu seras content de découvrir tout cela, je t’assure. »
Florimond examinait les portraits, en particulier celui de cette Tonia Ogier
mariée à un Chaumérac.
« Ta sœur Tonia, papé, c’est une vieille dame ? Elle est plus âgée que toi ?
— Oui. J’étais le plus jeune de la famille.
— Mais alors, ta sœur, elle doit être très vieille ?
— Hum, à tes yeux d’enfant, oui, je suppose. Mais tout est relatif, tu sais. J’ai parfois des nouvelles d’elle, de son mari, Amédée, de leur famille. Mais hélas ! nous ne nous voyons pas, le temps passe trop vite.
— Ils étaient tous blonds, ces Ogier du coteau ?
— Oui, pour la plupart.
— Et toi, papé ? Tes cheveux sont tout blancs !
— Mais j’étais blond aussi, mon petit, et tu l’es, oui, les Ogier ont tous une marque de fabrique qui les rend très reconnaissables, une fossette qui creuse la joue droite, comme toi, et des
yeux bleus ou verts.
— Moi, je les ai verts. Maman dit que j’ai les plus beaux yeux du monde.
— Ta petite amie te le dira un jour, aussi ! avait conclu le grand-père en riant.
— Mais je n’ai pas de petite amie, papé !
— Oh ! Tu verras, ça viendra vite ! »
Florimond soupira. Il n’avait jamais oublié cette conversation, même s’il mélangeait un peu les membres de cette grande famille, ceux qui n’étaient plus là, ceux qui étaient au loin.
Sa petite amie… Élaine ! Elle ne lui disait pas qu’il avait les plus beaux yeux du monde, mais des yeux de chat persan, ce qui le
faisait rire. Aujourd’hui, il aurait aimé se fiancer. Faire les choses dans le bon ordre. Il n’était pas « moderne », Élaine le lui répétait. On lui avait appris à respecter les femmes, dans la famille, et Élaine était de celles qui avaient jeté allègrement leur bonnet par-dessus les moulins. Leur bonnet et le reste. Mais
comment rester sage, quand elle l’aguichait ? Il pensait sans cesse à elle, à ses baisers, à son corps d’où émanait ce parfum musqué dont elle s’aspergeait sans trop de discrétion.
« Avec cette fumelle, tu cours à ta perte », lui avait dit son grand-père, qui ne mâchait pas ses mots !
Florimond n’avait pas apprécié. Grand-père Jean oubliait-il qu’il avait été jeune ? Oui, bien sûr, il n’était pas allé chercher bien loin son épouse, puisqu’il s’était marié avec sa sœur de lait, Zabette, qui n’imaginait pas vivre ailleurs que sur le domaine des Biousses. Lui, Florimond, héritier des années soixante-huit, ne concevait pas la vie comme ses grands-parents ni même comme ses parents. N’avait-il pas le droit d’aller voir ailleurs ? De prendre une compagne qui n’était pas d’ici ? Élaine l’influençait, c’était vrai. Elle voulait qu’il lâche les Biousses et la rejoigne à Lyon. D’abord, il avait été choqué par ce qu’elle suggérait, puis il y avait réfléchi.
Serait-ce se perdre que de quitter les Biousses, de tirer un trait sur des
projets si difficiles à réaliser, sur des soucis, des problèmes qui s’accumulaient ? Trois générations vivaient sur la propriété, on se serrait la ceinture. Il n’avait pas vraiment de salaire fixe. Alors ? Partir ? Oh oui, cette perspective le tentait ! Il n’y aurait plus à craindre les saisons capricieuses, les jours à guetter le ciel et ses humeurs. Il n’y aurait plus de rêves étouffés dans l’œuf. Partir, oui, loin des disputes familiales que son comportement provoquait.
Joanni était allé livrer à l’entreprise d’expédition de fruits les dernières caisses de pommes. Les Ogier en avaient fourni également à la conserverie qui en utilisait des tonnes pour les convertir en compotes,
vendues aux restaurants et aux collectivités. Une partie de la récolte était aussi écoulée aux Biousses, selon l’initiative de sa grand-mère. À cette époque de l’année, Zabette et Violette étaient très occupées, car les clients ne manquaient pas. Les fruits, de première qualité, étaient vendus beaucoup moins cher que dans ces supermarchés qui commençaient à s’implanter partout, formant de nouvelles zones artisanales en vastes parcelles
volées au domaine du fleuve, désormais maîtrisé.
Florimond prit une douche, enfila des vêtements propres, puis téléphona à sa belle. Sans succès. Pourtant, à cette heure, Élaine aurait dû se trouver à son appartement. Déçu, le jeune homme restait indécis. Pour une fois qu’il avait un moment de libre, avant le souper, c’était bête… Dans le hangar où étaient entreposés les fruits à vendre, sa mère servait une cliente fidèle. Le mari de cette dame attendait dans leur voiture, et Violette, apercevant
son fils, lui fit signe d’aider l’homme à placer dans le coffre du véhicule les deux cagettes remplies de belles pommes rouges que la cliente venait
de choisir.
Il faisait bon encore, mais Violette se pelotonnait dans son épaisse veste de laine et avait un foulard sur la tête. Outre ses problèmes d’allergie qui lui compliquaient bien la vie, elle prenait froid pour un oui pour
un non. Elle n’avait rien pour être l’épouse d’un paysan, et pourtant, à sa façon, courageuse et déterminée, elle prenait part à la vie intense de l’exploitation.
« Le souci, c’est que je suis fils unique », soupira Florimond, en prenant congé et en s’éloignant, suivi par le regard tendrement inquiet de sa mère.
Ses parents et ses grands-parents focalisaient leurs ambitions sur lui. Par
moments, c’était lourd à porter, d’autant plus qu’il n’était pas souvent d’accord avec son père sur la conduite à tenir à propos de l’exploitation.
Au passage, dans le compotier qui ornait le centre de la table familiale, il
attrapa une grosse pomme vermeille et y planta les dents. Il traversa la cour,
rapidement, et délaissant sa Méhari, il prit un petit chemin de terre qui s’élevait sur le coteau, le long des vergers. À un endroit, il servait de limite entre les vignes des Épervières et les vergers des Biousses. À la cime se trouvaient deux cabanes de pierres sèches accolées par le dos, construites il y avait bien longtemps par un aïeul. L’une d’elles servait naguère d’abri aux chevaux, dans l’autre, on entreposait les caisses de fruits avant de les charger en fin de journée sur le char à bancs utilisé à cette époque pour le transport.
Des outils et des récipients occupaient à présent l’ancienne remise destinée aux chevaux. Dans l’autre, tournée vers les vignobles des Épervières, une table, des bancs, un vieux bahut la meublaient sommairement. Quand il
pleuvait dans les vergers, on venait s’y abriter, parfois y casser la croûte.
La porte était ouverte et Florimond eut la surprise de trouver son grand-père, assis là, à la table. Il avait ses lunettes sur le nez et était penché sur des paperasses.
— Qu’est-ce que tu fais là, papé ?
— Oh, je suis monté pour voir si j’avais laissé mon Opinel à la cabane.
— Tu l’as trouvé ?
— Oui, et aussi de vieux dessins, dans le tiroir de la table, enveloppés dans du papier journal et bien à l’abri dans une boîte de biscuits.
Dépliant les feuillets jaunis et un peu moisis, Jean Ogier les étala sur le plateau poussiéreux. Des dessins d’enfant, malhabiles, représentant des arbres, encore des arbres, toujours des arbres fruitiers, avec des
cerises grosses comme des pommes.
— Je crois que c’est ma sœur Tonia qui a fait ça. Ils sont si vieux, ces dessins ! Mais la boîte en fer qui les contenait les a protégés. Je vais les emporter et les mettre en lieu sûr, avec le journal de Joannès.
— Tu aimais beaucoup tes sœurs, pas vrai ?
— Oui, surtout Tonia, elle savait raconter des histoires.
— Quel genre de petit garçon étais-tu ?
— Plutôt sage. Étant le seul garçon de la famille, j’étais chouchouté par mes sœurs. Sans oublier Zabette, qui a grandi aux Biousses.
— Et elle t’a si bien chouchouté que tu as fini par l’épouser !
Jean hocha la tête et sourit. Florimond s’installa sur l’un des bancs, en face de son grand-père. Il lui était difficile d’imaginer ce vieil homme aux cheveux blancs en petit enfant.
— Elles ne te manquent pas, tes sœurs ?
— Parfois, oui. Elles m’écrivent régulièrement, de leur Ardèche. Quant à Florine, tu le sais, elle vit tout près.
— Mais vous ne vous fréquentez guère…
— C’est vrai. Nous avons pris de la distance. C’est dommage.
— À qui la faute ?
— À Florine, déclara le vieil homme. Ma sœur aînée a un caractère assez particulier. Elle a fait prospérer sa propriété et nous tient un peu la dragée haute. Mais je crois qu’elle n’a jamais admis que notre père me choisisse pour lui succéder à la tête des Vergers des Biousses.
— Elle s’est sentie lésée ?
— Peut-être, mais quand on compare avec ce qu’ont reçu ses cadettes – une simple dot et pas si importante –, elle a été avantagée.
Ils restèrent un instant silencieux, s’observant. Puis Jean Ogier posa la question que le jeune homme attendait, redoutait :
— Tu vas bien, Florimond ?
— Mais… oui, papé !
— Je ne crois pas. Ne me raconte pas d’histoires. Ta liaison ne te rend pas heureux.
— Tu dis cela parce que tu n’apprécies pas Élaine. Vous ne l’aimez pas, aux Biousses.
— Nous ne la connaissons pas, je te fais remarquer. Alors comment veux-tu que
nous ayons une opinion sur elle ? Présente-la-nous et nous jugerons ensuite.
Il savait bien, le vieux renard, qu’Élaine ne voulait pas officialiser leur histoire. Pour le moment, espérait Florimond. Soudain, il rêvait de fonder un foyer aussi heureux que celui de ses parents, de mamé Zabette et papé Jean. Un foyer où des enfants naîtraient, grandiraient. Il était prêt, lui. Mais pas Élaine.
Jean Ogier s’était levé, pesamment. Il vieillissait beaucoup trop vite.
— On devrait rentrer, papé, il fait frais à présent.
Le vieil homme avait replié les dessins, les avait rangés dans la boîte, qu’il plaça sous son bras. Florimond lui tendit le bâton sculpté qui lui tenait lieu de canne.
— Je t’accompagne, papé. Je suis venu à pied, moi aussi.
***
Clara Vernont s’attardait devant la maison située au lieu-dit Sous-les-Côtes. Elle admirait la vue qui était à couper le souffle : un horizon de vignobles et de vergers, plus bas le village avec ses toits
rouges et dorés, et le Rhône qui fendait en deux l’étroite vallée.
Cette maison qui appartenait jadis au patron des scieries n’était pas très grande, mais entièrement rénovée par le dernier propriétaire qui l’avait utilisée quelque temps comme résidence secondaire, avant de se lasser et de la louer à l’année. Jusqu’à présent, il ne s’était pas résolu à la vendre, car les loyers lui permettaient d’amortir son bien.
C’était dans cette vieille demeure, déjà, que les parents de Clara passaient leurs vacances d’été avec elle, leur unique enfant. Ils étaient tombés sous le charme du coteau rhodanien.
Clara était vraiment heureuse d’avoir pu relouer la maison, même si elle ne reconnaissait rien à l’intérieur : tout avait été modifié et modernisé, ce qui n’était pas pour lui déplaire, d’ailleurs.